‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 53 sur 67 · II · texte numérisé non relu

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désordonnés; mais^ comme Tintention de la nature était de produire par leur mdyen une vision parfaite et distincte , l'expérience nous a appris à les régler conformément à cette fin^ et sans que la réflexion ait besoin d'intervenir.

Un vaisseau exige un arrimage différent pour chaque variation dans la force ou dans la direction du vent. L'œil, si nous pouvons emprunter cette expression, exige également un arrimage particulier pour chaque variation dans la distance de l'objet et dans la lumière qui l'éclaîre. Cette manœuvre s'opère par la contraction de cectaius muscles et par la relaxation de certains autres , comme la manœuvre d'un vaisseau par la tension de certains cordages et par la relaxation de certains autres. Le matelot apprend la manœuvre du vaisseau , comme l'esprit apprend la manœuvre de l'œil, par l'expérience; mais^ quoique le vaisseau soit la machine la plus noble que l'art humain puisse construire , il est sous ce rapport bien inférieur à l'œil ; sa manœuvre demande infiniment d'art et d'adresse ; il faut que le matelot sache quelles cordes il doit tendre, et quelles cordes il doit lâcher pour prendre le vent 6\i pour lui résister ; au lieu que la constitution dé l'œil et les principes de ses mouvements sont calculés avec une sagesse si profonde , qu'il né faut ni art ni adresse, pour s'en servir. Le^ idiots voient aussi bien que les philosophes; ils jouissent même de cette partie des perceptions de la vue, qui ne s!acquiert que par l'expérience;. nous n'avons besoin de connaître ni. quels muscles nous devons contracter, ni quels autres nous devons relâcher pour accommoder l'œil à la distance particulière de l'objet.

Cependant, quoique nous n'ayons point conscience des mouvements que nous accomplissons pour accommoder

t^ERCEPtlON Î>È LA DISTANCÉ DÉS OBJETS. 3^5

Vœil à la distance de l'objet^ nous avons conscience de l'efFort que nous faisons pour les produire, et probablement aussi de quelque sensation qui les accompagne , mais à laquelle nous faisons aussi peu d'attention qu'à toutes les autres. Cet effort , dont nous avons conscience , ou la sensation obscure qui résuite du mouvement produit, s'assodant aveô la distance de l'objet qui a occasioné l'un et l'autre, de* vienn«nt ainsi des signes de cette distance. Nous entiVMiverons la preuve en étudiant les moyens bu les signes par lesquels nous apprenons à voir la distance des objets à l'œil. Dans l'énumération de ces signes, je serai toujours parfait^sient d'accord ayec le docteur Pdrterfield , quoiqu'il pense que cette distance soit perçue naturelle-^ ment au lieu qu'elle ne Test^ à mon avisj que pai* l'expëfience*

Eu général , lorsqu'un objet voisin de Pœil l'afîecté d'uue manière , et que le même objet , placé à une dis-» tance plus éloignée, l'affecte"^ d'une autre manière , ces affections dififérenlfes deviennent les sigîies- des distances correspopdantes. On déterminera donc les signes aU moyeft desquels nous percevons la distancé des objets , ert dét^minant le§ dîfl^entes manières dont les objets affectent l'œil à des distanees'différentes.

I * Tout le monde sait que, pour voir distinctement les objets à des distances différentes, il faut que la forme ée l'œil subisse quelque changement. On sait aussi quelanat\ire noùsft donné le pouvoir de l'adapter aux objets rappro-* chés par la contraetion de? certains muscles, et aux objets éloignés par la contraction de certains^ autres muscles. Quant à kr manière dont l'opération s'accomplit, et quant aux muscles qui l'exécutent , ce sont des points sur lesquels les anatomistcs ne s'accordeut pas entièrement : Fin-» génieux docteur Jurin, dans son excellent essai sur la vi-»

sion distincte et indistincte , me parait avoir professé sur ce sujet l'opinion la plus vraisemblable, et j'y renvoie îe lecteur.

Quelle que puisse être la manière dont le changement de forme est opéré y il est certain que les jeunes gens ont ordinairement le pouvoir d'accommoder leurs yeux à toutes les distances des objets, depuis celle de six à sept pouces , jusqu'à celle de quinze ou ae^ pieds. Ils sont toujours sûrs de voir «lairement et distinctement les objets, pourvu qu'ils soient renfermés dans cet espace, qui est le champ ordinaire de la vision. Il suit de là que les efforts que nou9 faisons pour adapter l'œil à ces distances diffé— rentes (efforts dont nous avons. conscience , comme il a été dit) doivent s'associer avec ces distances^ et en devenir les signes^ Si Tobjet ost au-delà de la limite la plus éloignée du champ de la visiom , l'œil ne l'apercevra que d'une manière indistinctejmais cette (K>nfusion même sera plus^u moins grande, suivant que la distance sera plus ou moins grande elle-même; en sorte que les différents degrés de cette confusion deviendront les. signes des dif-- £éréntes distances qui dépassent ie champ de la vision.

Si Qous n'avions d'autre moyen que cekii-là pour apercevoir la distance des objets visibles, les plus distants ne nous paraîtraient pas à plus de vingt. ou trente pieds de l'œil j et les toits des maisons et la pointe des arbres nous sembleraient toucher les nuages ; car pas^ ces limites les signes de toutes les distances étant les mêmes , ils auraient la même signification, et donneraient à l'esprit la mê.me perception de distance.

Une observation plus importante encore , c'est que la limite la plus rapprochée de. la vision distincte étant à cinq ou six pouces de l'œil dans la jeunesse, c'est-à-dire à l'époque oîi nous apprenons à percevoir les distances.

PERCEPTION DE LÀ DISTANCE DES OBJETS. SsS

par 4'œil, jamais, durant le reste de noire vie,ua objet vu distinctement ne nous pavait à une distant^e moindre que celle-là. Nous pouvons , par uji moyen artificiel, faire qu'un petit objet nous apparaisse distinctement à un demipouce de l'œil : il suffit , pour y parvenir, de îe regarder avec un microscope , ou à travers une carte percée d'un petit trou; or, toutes Jes fois que par ces moyens nous parvenons à le voir distinctement , sf petite que soit sa distance réelle, il nous paraît toujours éloigné de six à *sept pouces, c'est-à-dire qu'il nous paraît contenu dans les limites ordinaires de la vision distincte.

Ce qui rend surtout cette observation importante , «'est qu'elle fournit d'une part, la seule explication que nous puissions donner de ce fait , que les objets vus à travers un petit trou ou un microscope simple paraissent plus gros; et de l'autre, le seut moyen que nous puissions avoir pour déterminer cettç augmentation de volume. Gar sï l'objet, par exemple, est réellement à un demi-pouce dfe di^ staace, et qu'il paraisse être à sept pouces , l'augmentation apparente de son diamètre sera proportionnée à la di^ stance, c'est-à-dire que le diamètre paraîtra à l'œil quatorze fois plus grand.

a. Pour diriger nos deux yeux vers un objet , lès axes, optiques doivent être plus ou moins inclinés , suivant que l'objet est plus ou moins rapproché; et bien que nous n'ayons point conscience de cette inclinaison , nous avons • conscience de l'effort qui la produit. Par ce moyen , nous percevons les petites distances beaucoup plus exactement que nous ne pouvons le faire par le moyen précédent. Et de là vient que ceux qui ont perdu, un œil commettent souvent , sur la distance des objets , même les plus voisins, des méprises qu'évitent aisément ceux qui voient avec les deux y/eux. Qu'on leur fasse souffler une cbau-

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délie-, enfiler une aiguille, remplir une tas^, on reconnaîtra la jqfitesse de cette observation.

Quand nous regardons un tableau avec les deux yeux ^ çt à une médiocre distance, il ne noas paraît pas aussi naturel que lorsque i^ous le regardons seulement avec un ceil. La peinture ajant pour objet de trçmper l'œil , et de lui faire accroire que toutes les figures qu'elle reprë^ sente sont à des distances différentes tandis qu'elles sont réellement ^r la même toile , cette déception n'est pas si aisée à produire sur àmxx yeux que sur un, parce que nous percevons la distance des objets visibles d'une ma-* nière plus exacte et plus précise avec deux yeux qu'avec un seul. Si Timbre et le relief sont exécutés avec une extrême perfection , la peinture offre presque la même apparence à un seul œil que les objets réels ; mais elle ne peut avoir le même effet sur les deux yeux ; et -ce n'est point la faute de l'artiste , mais upe imperfection inévitable de l'art lui-même. Cette imperfection dérive du f^it que nous venons d'observer , que la perception que nous avons de la distance des objets avec mu seul œil est plus incertaine et plus exposée à la déception , que celle que nos deux yeux nous donnent,

La perception que nous avons de la distance des objets par U variation de la conformation de l'œilj et surtout par celle de l'inclinaison des axes optiques , constitue le grand. obstacle, et peut-être le seul obstacle invincible» à cette illusion agréable que le peintre cherche tant à produire. Si nous pouvions suspendre en nous cette perception , je ne vois plus rien qui pût s'opposer à ce que la peinture ne trompât l'œil si parfaitement , que le spectateur prît l'image pour la réalité. Aussi, pour juger parfaitement du mérite d'une peinture, devons-nous ; autant que possible, neutraliser ces deux moyens de perce-' voir la distance des objets qu'elle représente.

I^s connaisse&rs eu peinture, quaad ils veulent écarter cette perception de distajice , se servent d'une méthode qui me paraît très-judicieuse: ils regardent le tableau avec un œil seulement , et à travers un tube qui dérobe la vue de tous les autres objets.- Par là ^ ils neutralisent entièrement le principal moyen que nous avons de percevoir la distance des objets, c'est-à-dire l'inclinaison des axes optiques. Je pense que, pour perfectionner cette méthode, on devrait se servir d'un tube dont l'ouverture voisine de l'œil fut extrêmement petite; quand cette ouverture ne serait pas plus large qu'un trou feit avec la pointe d'une ëpingle, elle n'en serait que plus propre au but qu'on se propoise , pourvu toutefois qu^elle laissât pénétrer assez de lumière pour qUe le tableau fut distinctement vu. La raison que j'en donne , d'une part , c'est que quand on regarde au travers d'une petite ouverture on aperçoit toujours distinctement les objets, soit que la conformation de l'œil soit accommodée ou non à la distance; et, de l'autre, qu'il ne nous reste alors pour juger de cette distance, que les nuances de la lumière et du coloris, qqi dépendent entièrement du peintre. Toutes les fois donc que Tartiste aiu'a bien rempli son devoir, le tableau affectera l'œil comme la réalité elle-même : ce qui est la perfection de la peinture.

Quoique ce second moyen de percevoir la distance des objets visibles soit plus exact et plus précis que le premier, cependant il a ses limites , au-delà desquelles il est impuissant. Car, lorsque les axes optiques dirigés vers un objet sont si près du parallélisme, qu'en les dirigeant vers un autre encore plus éloigné nous n'avons point conscience d'un nouvel effort et n'éprouvons point une sensation différente, là est pour nous la limite de la perception de la distance; tous les objets placés au-delà de

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cette limite affectant l'œil de la même ifianière , nous les percevons tous à la même distance. Si le soleil , la lune , Içs planètes et les étoiles fixes, lorsque ces corps ne sont pas trop rapprochés de l'horizon, paraissent tous à la même distance de la terre, et comme fixés sur la surface concave d'une grande sphère , c'est que la surface de la sphère céleste est à une distance à laquelle tous les objets affectent l'œil de la même manière. Nous verrons dans la suite pourquoi la voûte des çieux nous paraît plus distante à l'horizon qu'au zénith.

3: A mesure qvie les objets sont plus éloignés, leurs couleurs deviennent moins vives, et l'azur de l'atmosphèrç s'y mêle en plus, grande quantité ; en outre , les parties délicates sont moins distinctes et les contours moins exactement dessinés. C'est surtout par ces moyen^ que les peintrçs peuvent, sur la même toile, représenter les obr jjBts à des distances très-différentes. La diminution da volume ne suffirait pas pour faire paraître un objet à unç grande distance , sans cette dégradation des couleurs , cette confusion des détails, et ce vague des contours. Si un peintre plaçait dans son tableau une figure humaine dix fois plus petite que les autres, mais ayant le coloris aussi brillant , les contours aussi définis^ , et toutes les parties délicates aussi exactemeixt exprimées , cette figure n'offrirait point l'image d'un homme vu dans l'éloignement, mais le portrait d'un Pyginée ou d'un habitant dç. Lilliput.

Quand un objet présente des couleurs variées et qui nous sont familières , sa distance est plus clairement désignée par la confusion graduelle de ces couleurs, que celle d'un objet dont la couleur est uniforme. Dans cette tour qui s'élève à quelques pas de moi, j'aperçois très disr tinctement les jointures des pierres; la couleiu^ grise dje

la pierre et la couleur blanche du mortier ont des limites très-précises ; si je m'éloigne un peu^ ces mêmes jointures ne sont plus que des lignes indécises, les couleurs de la pierre et du ciment commencent à se mêler et à se fondre l'une dans l'autre; à une distance encore plus grande, les jointurjBs disparaissant , et la diversité des couleurs s'évanouit entièrement. '

Dans un pommier en fleurs placé à douze pieds de distance je puis distinguer la couleur et la forme des feuilles et des fleurs; apercevoir les parties plus ou moins grandes des branches, qui se montrent dans les intervalles que les feuilles laissent entre elles, et dont les unes sont dans l'ombre et les autres éclairées par les rayons du soleil; démêler enfin à travers quelques rares ouvertures le fond bleu du ciel sur lequel l'arbre se dessine. Si je m'éloigne à pas lents , toutes pes apparences, même celle de la couleur , changent à chaque minute : d'abord les plus petites parties, ensuite les plus grandes, se mêlent et se confondent graduellement ; les couleurs des feuilles, des branches, des fleurs, du ciel, se 'fondent insensiblement Vune dans l'autre, et la couleur de l'ensemble devient d^ plus en plus uniforme. Ces modifications de l'apparence qui correspondent aux différentes distances , nous les font connaître plus exactement que si l'objet avait été d'unç seule couleur.

, Le docteur Smith nous fait part, dans son Traité d'optique , d'une observation fort curieuse que fit l'évêque de Çloyne en voyageant en Italie et en Sicile. Les villes et les palais vus à une, grande distance, lui paraissaient toujours de plusieurs milFes moins éloignés qu'ils ne l'étaient réeUéraent. Il en attribua fort judicieusement la cause à 1^ pureté de l'air^ qui dans ces contrées donne aux objets ^loignés le même éclat, et à lcur3 formes la même pré-

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cision , que dans l'atmosphère grossière de l'ADgletërre nous ne rencontrons que dans les objets plus rapprochés. On a dit que la pureté de lair d'Italie était la raison pour laquelle l'école romaine donne à ses ciels une couleur plus vire que Técole flamande; ne doit-elle pas, par la même raison, donner moins de dégradation aux couleurs et moins de ccmfusion aux parties délicates, dans la représentation des objets éloignés?

Il est certain que si dans un air d'une pureté extraordinaire on est porté à croire que les objets sont plus rapprochés et moins grands qu'ils ne le sont réellement, de même dans un air d'une densité peu commune, on Test à croire qu'ils sont plus grands et plus éloignés. En me promenant un jour sur les bords de la mer par un brouillard fort épais, je vis quelque chose qui me parut être un homme à cheval , éloigné de moi d'environ un demimille^ Mon compagnon qui avait meilleure vue ou qui était plus accoutumé à voir les objets dans un pareil milieu, m'assura que je me trompais et que c'était tout simplement une mouette, sorte d'oiseau de mer. Je regardai une seconde fois , et il me parut en effet que c'était une mouette qui n'était pas à plus de dix à douze toises. L'illusion est si prompte, dans ces sortes d'occasions, et sa rectification si soudaine, qu'on ne sait pas si on doit les considérer comme des jugements ou comme de simples perceptions.

Ce n'est point ici le lieu d'agiter cette question de mots ; mais il est évident que ma première et ma seconde persuasions furent produites plutôt par des signes que par des arguments, et que mon esprit, daqs les deux cas, tira la conclusion plutôt par habitude que par raisonnement. Voici, si je ne me trompe, comment il procéda. Ne connaissant point d'abord, ou ne songeant point à apprécier

J 'effet que peut avoir un brouillard épais sur l'apparence visible des choses, l'objet me parut offrir cette dégradation des Couleurs et cette confusion des contours, que les corps présenteiit à la distance d'un demi-mille. M'appuyant donc sur cette apparence commç sur un signe, j*en cqnclus immédiatement que l'objet était à un demimille de distance. Cette distance combinée avec la grandeur visible, devint pour moi le signe de fe grandeur réelle de l'objet, qui dans cette supposition devait être celle d'un homme à cheval; et à cause de la confusion des contours la forme me parut pouvoir être celle d'un cavalier. C'est ainsi que je tombai dans l'illtt^ion. Mais lorsque j'entendis dire que c'était une mouette, la grandeur réelle de cet oiseau, .combinée avec la grandeur visible présentée à mon œil , me firent aussitôt juger de la distance réelle, qui dans cette hypothèse ne pouvait dépasser douze à quinze toises; la confusion des contours m'indiqua pareillement que le brouillard en était la cause ; ep alors toute la^ chaîne des signes et des choses signifiées , me paraissant plus forte et plus conséquente qu'elle ne rétait auparavant , le demi-mille se réduisit à douze toises, l'homme à cheval se changea en mouette, j'acquis une nouvelle perception , et je m'étonnai ^comment j'avais pu former la première. Déjà même je ne savais plus ce qu'elle était devenue ; -^car elle s'était si promptepient évanouie, que je ne pus la reproduire.

Il est bon de remarquer qu'un air épais ou un air pur ne saurait produire ces sortes d'illusions, à moins qu'il ne sfoit épais ou pur à un dejgré extraordinaire et auquel nous ne sommes pas accoutumés; car nous apprenons par l'expérience à tenir compte des variations^e l'air que nous avons coutume d'observer et qui nous sont familières. C'est donc une grande erreur dans Berkeley d'at*

tribuer la grandeur apparente de la lune à l'horizon à la faiblesse de sa lumière qui traverse une portion plus considérable de l'atmosphère ; car nous sommes si accoutumés à voir la luné dans tous les degrés d'une lumière faible ou brillante que nous savons en tenir compte et que nqus ne' supposons point sa grosseur augmentée quand nous voyons l'éclat de sa lumière affaibli* Il est certain, de plus, que quand nous regardons la lune à l'horizoï^ à travers un tube qui nous empêche de voir en même |;emps les objets intermédiaires, elle perd toute cette apparence de grandeur extraordinaire.

4* Nous pérorerons fort souveqt la distance des objets par le moyen de quelques autres objets intermédiaires ou contigus, dont la distance ou la grandeur nous sont con-^ nus d'une autre manière. Quand, par. exemple, j'aperçoiç ^ne vigne ou un pré entre moi et un objet, il est évident que ce pré et cette vigne peuvent me servir de signe l^our déterminer sa distance. Alors même que je n'ai au-«! cun renseignement précis sur les dimensions de ces ter<« rains intermédiaires, l'habitude de voir des prés et des yignes , me fait deviner à peu près quelle doit être leur étendue.

Nous sommeg si fort accoutumés à mesura* de l'œil le terrain que nous parcourons en voyageant, et à comparei? les jugements de distance formés par la vue avec ce que l'expérience ou notre connaissance des lieux nous suggèr rent, que nous apprenons par degrés à porter de cettçmanière sur la distance des objets terrestres, des juge^ 9nents plus exacts que par aucun des njoyens dont nous avons déjà parlé. Un objet placé sur le faîte d'un bâtiment élevé nous paraît plus petit que s'il était placé sur le soi à la même distance : d'où vient cette différence? le voici. Quand l'objet est sur le sol, le terrain intermédiaire sert

de signe pour déterminer sa distance; et cette distance combinée avec sa grandeur apparenté , sert de. signe pour déterminer sa grandeur réelle. Mais, lorsque l'objet est placé sur le haut d'une tour , le signe que j'avais de sa distance ne subsiste plus; les autres signes me déterminent à le placer à une distance moindre; et cette nioindre dis- * tance combinée avec sa grandeur visible, me conduit à lui supposer une moindre grandeur réelle.

Les deux premiers moyens que nous avons signalés ne nous apprennent rien sur les distances par-delà cent cinquante ou deux cents pieds, parce qu'au-delà de ce terme il n'y a plus de modification sensible , soit dans la conformation de l'œil, soit dans l'inclinaison des axes optiques. JiC troisième moyen n'est qu'un signe vague et indéterminé, lorsqu'on l'applique à^des distances jqui passent deux ou trois cents pieds, à moins cependant que nous ne connaissions la couleur et la figure réelle de l'objet. Quant au cinquième moyen que nous ferons connaître tout à l'heure , on ne peut s'en servir que pour des^ objets familiers , ou dont la grandeur réelle nous est connue. Il s'ensuit donc, que lorsque nous percevons, à quelques milles, la distance d'objets inconnus adhérens à la terre ou voisins de sa surface, c'est toujours par le quatrième moyen que nous tirons cette conséquence.

Le docteur Smith a observé avec beaucoup de justesse , que la distance connue des objets terrestres qui bornent notre vue, nous fait paraître la partie du ciel qui est à l'horizon beaucoup plus distante que celle qui est au zénith. De là vient que la figure apparente du ciel n'est point celle d'un hémisphère , mais d'un segment plus petit de la sphère ; de là vient encore que le diamètre du soleil ou de la lune , ou la distance entre deux toiles fixes, lorsque ces corps célestes brillent au som<»

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met d'une colline ou dans le voisinage de qudque autre objet terrestre , nous paraissent plus grands , que lorsque ces objets intermédiaires ne frappent point la vue en même temps.

-Toutes ces observations ont été suffisamment déve- ' loppées par le docteur Smith ; qu'on me permette d'à-* jouter seulement que , lorsque Thorizon visible est terminé par des objets fort éloignés, la voûte céleste semble agrandie dans toutes ses . dimensions. Quand je la vois du milieu d'une place, elle se proportionne pour ainsi dire aux bâtiments qui m'environnent; mais, lorsque je la contemple du milieu d'une vaste plaine, terminée de toutes parts par des montagnes qui s'élèvent les unes derrière les autres à vingt mille» de distance, il me semble alors que je vois un cîel nouveau dont la magnificence m'annonce la grandeur de son auteur , et éclipse tous les ^fices construits de la main des hommes ; les hautes pyramides et les rithes palais s'anéantissent sons cette voûte majestueuse, et sont aussi indignes de lui être comparés, que leur architecte au divia ouvrier qui l'a construite.

5. Un dernier moyen de percevoir la distance des objets, c'est la diminution de la grandeur visible- ou apparente. Je sais par expérience que tel objet conmi présente à mon œil une certaine apparence à la distance de dijt pieds; je remarque la diminution graduetle de cette apparence à la distance de vingt, de trente, de quarante, de cent, de mille pieds ^ et je la vois à la fin se perdre et s'évanouir entièrement; il en résulte que la grandeur vîsîble de cet ch'jet devient le signe de sa distance , et introduit avBc elle dans mon esprit la conception et laf croyance de cette distance.

Dans cette opération de Tesprit , le signe n'est point

MRCEPTIOÏÎ DE LA WSTANCË DES OBJETS. 335

UDe sensation , mais une perception naturelle et primitive. La vue nous fait percevoir la figure et la grandeur visible de l'objet; mais la figure visible n'est qu'un signe de la figure réelle , et la grandeur visible n'est qu'un signe de la distance ou de la grandeur réelle. Ces perceptions naturelles, ainsi que tout ce qui est signe en nous, traversent donc l'esprit sans que ^nous y fassions attention.

Ce dernier moyeu de pei:ce\'oir la distance des objets coqnus donne la clef de quelques phénomènes très-remarquables d'optique qui autrement seraient tout-à-fait inexplicables^ Quand nous regardcâis des objet§ dont les dimensions nous sont connues ti travers un microscope î>u un télescope, le seul moyea qui nous reste d'apprécier leur distance est celui dont nous nous occupons; les objets connus, que nous voyons de cette manière , doivent donc nous paraître d'autant plus rapprochés ou d'autant plus éloignés, que l'instrument aura larertu de grossir ou de diminuer davantage leur volume apparent.

Si l'on disait à un homme qui n'aui^it jamais vu Jes objets à travers un télescope: prenez cette lunette, servez-vous-en , et souvenez-vous qu'elle grossit tellement , qu'elle fait paraître les objets dix fois plus grands qu'ils ne le sont dans la réalité, que s'attendrait- il à voir , lorsqu'on lui dirait de regarder un homme de sa connaissance qui aurait six pieds de hauteur? A coup sûr il s'attendrait à voir un géant <le soixante pieds. Cependant ce n'est point ce qui arrive; il n'aperçoit qu'un homme de six pieds et de la grosseur ordinaire; seulement il l'aperçoit dix fois plus près qu'il n'est réellement. D'où vient cela.^ levpici. Le télescope décuple il est vrai l'image de l'objet, sur la rétine, et grossit pai^ conséquent sa figure visible dan* la même proportion ; mais , comme nous sommes accou-*

tumés à le voir de cette même grandeur lorsqu'il est dix fois plus près , cette grandeur nous suggère aussitôt la conception de la distance avec laquelle elle est associée dans notre esprit. Nous avons pris L'habitude de considérer celte augmentation de la grandeur comme un effet ou un signe du rapprochement de cet objet, et à chaque degré de celte grandeur visible , nous avons associé l'idée d'une distance déterminée ; soit donc que nous regardions avec l'œil seulement ou à travers un instrument, chaque degré de la grandeur visible nous suggère la conception et la croyance de la distance qui lui correspond; et voilà pourquoi le télescope ne paraît point grossir les objets connus, mais seulement les rapprodier.

Quand nous regartlons à travers un microscope ou le trou d'une épingle un objet qui n'est qu'à un demi-pouce de l'œil , l'image de eet objet sur la rétine n'est point agrandie, mais seulement rendue plus distincte; la figure visible n'est point augmentée non plus; et néanmoins l'objet paraît à l'œil douze ou quinze fois plus éloigné , et d'un diamètre douze ou quinze fois plus grand qu'il ne l'est réellement. Le télescope' au contraire qui décuple l'image sur la rétine et par conséquence la figure visible de l'objet, ne le fait pas paraître plus grand, mais seulement plus rapproché. Les auteurs qui ont écrit sur l'optique, ont depuis long-temps observé ces étranges apparences; ils se sont mis l'esprit à la torture pour les expliquer par les principes de la science; mais leurs efforts ont été vains ; elles ne peuvent l'être que par les per- . ceptions acquises qui nous viennent de l'habitude, mais qu'il est aisé de prendre pour des perceptions naturelles. L'évêque de Cloyne est le premier qui ait trouvé la clef de ces apparences mystérieuses, mais il ne s'en est pas servi sans commettre de nombreuses méprises. Le docteur

Smith^ danssoa excellent Traité d'optique, a été plus heureux; par le moyen des perceptions acquises, il a rendu compte avec tant de bonheur de la distance apparente des objets vus dans Icf télescope et le microscope, et de la figure apparente des cieux, qu'il n'est plus possible aujourd'hui de méconnaître la véritable cause de ces phénomènes.

SECTION XXIII

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