‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 57 sur 67 · ANALOGIE ENTRE LA PERCEPTION ET LE TÉMOIGNAGE · texte numérisé non relu

ANALOGIE ENTRE LA PERCEPTION ET LE TÉMOIGNAGE

tains principes primitifs de l'esprit humain extrêmement importants, et qui ont une influence fort étendue. Nous savons par expérience que les hommes se sont servis de certains mots pour exprimer certaines choses; mais Texpérience n'atteint que le passé, et ne peut nous donner aucune notion, ni aucune croyance touchant l'avenir ;^ comment en venons-nous donc à croire fermement et sans défiance, que les hommes continueront à se servir des mêmes paroles pour exprimer les mêmes choses , quoiqu'ils aient la faculté d'agir autrement? D'où nous vient cette conviction , ou pour mieux dire cette prévision des actions futures et entièrement volontaires de nos semblables ? Nous ont-ils promis qu'ils ne nous tromperaient jamais par un mot faux ou équivoque? Non certes, ils ne nous ont point fait cette promesse; et, (\ ils nous l'auraient faite, cela ne suffirait p soudre la difficulté , car cette promesse aurai mée par des mots ou par d'autres signes; el ajouter foi, nous aurions dû être assurés qu'ils attachaient à ces signes le sens accoutumé. Jamais une personne de bon sens né s'en rapportera sur la probité d'un homme , à la parole de cet homme , et il est évident que nous nous fions déjà à sa véracité lorsque nous croyons à sa parole ou à ses promesses. Je puis ajouter que cette confiance aux déclarations et au témoignage des hommes se trouve dans les enfants, long-temps avant qu'ils sachent ce que c'est qu'une promesse.

Il y a donc dans l'esprit humain une conviction qui ne dérive ni de l'expérience, ni du raisonnement, ni d'aucune convention ou promesse quelconque, et qui nous persuade ^que nos semblables se serviront toujours des mêmes signes dans le langage lorsqu'ils auront les mêmes sentiments à exprimer.

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Cette cpavictioa est dans la réalité une sorte de présence des actions humaines ^ elle est à mes yeux uo principe primitif de la constitution humaine , et si important, que sans hii nous serions incapables de tout langage , et par conséquent de toute instruction.

Le sage et bienfaisant Auteur de la nature, qui voulait que l'homme vécût en société, et qu'il reçût de ses semblables la plus grande et la plus importante partie de ses connaissances , a placé en lui, pour cette fin, deux principes essentiels qui s'accordent toujours l'un avec l'autrç.

Le premier de ces principes est un penchant naturel à dire la vérité, et à nous servir dans le langage des signes qui interprètent le plus fidèlement nos sentiments. Ce principe agit puissamment, même chez les plus grands menteurs; car pour une fois qu'ils mentent, ils disent cent fois la vérité. Le vrai est toujours ce qui se préstînte d'abord à l'esprit, c'est nptre nature de le dire ; pour être vrai, il ne faut ni art, ni instruction, ni tentation, m motif: il suffit de ne point résister au penchant de notre constitution ; mentir au contraire , c'est faire violence à notre nature, et, même chez les hommes les plus dépravés, c'est un acte qui a besoin d'un motif; on dit vrai comme on mange du pain, par simple appétit, et sans aucun dessein particulier; on ment conune on prend médecine, pour un but particulier et qu'on ne pçut atteindre qu'à cette condition.

Si l'on m'objectait que les règles de la morale et l'intérét de la société sont des moti& suffisants pour engager les hommes à respecter la vérité, et que par conséquent, s'ils sont habituellement vrais, il ne s'ensuit pas qu'ils y soient détermiiîés par un principe naturel et primitif; je répondrais premièrement, que les considérations politi' ques et morales ne peuvent avoir sur nous aucune itt-

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fluenoe , avant que nous ayons atteint l'âge où l'on raisonne et où l'on réfléchit : or, l'expérience atteste que les enfants disent invariablement la vérité, avant qu'ils soient en état de s'élever à de pareilles considérations. Je répon^ drais en second lieu, que toutes les fois que des considé* rations de cette nature nous déterminent, nous en avons nécessairement conscience, et pouvons le reconnaître par la réflexion : or, j'ai beau réfléchir le plus attentivement possible sur mes actions, je ne sens point qu'en disant la vérité j'y sois engagé dans les occasions ordinaires par des motifs de morale ou de politique ; je trouve au contraire que la vérité est toujours sur le bord de mes lèvres, et qu'elle s'en édiappe naturellement, si je ne m'y oppose. Pour qu'elle sorte, il n'est pas besoin que j'aie un but, dt» intentions bonnes ou de mauvaises; c'est au contraire quand je n'ai aucun but , aucune intention , qu'elle sort le plus inévitablement. Il est, j'en conviens, des tentations de mentir qui seraient trop puissantes pour que le principe naturel de véracité leur résistât s'il n'était soutenu par ceux de l'honneur et de la vertu; mais toutes leç fois que ces tentations n'existent pas , nous disons la vérité par instinct, et cet instinct est précisément le priqcipe que je m'efforce de signaler.

C'est en vertu de cet instinct qu'une connexion réelle s'établit entre les mots et les pensées , et que ceux-là deviennent les signes de cdles^ci; ce qui autrement n'aurait , jamais pu arriver. Et bien que cette connexion soit aoci^ dentellement brisée par le mensonge et l'équivoque, <se^ pendant ces anomalies étant comparativement peu nom^ breuses, Tautorité du témoignage des hommes en est af^ Êublie mais non point renversée.

Le second principe primitif que l'Être suprême a dé«* posé dans notre nature, est une disposition à nous confier

à la véracité des autres, et à croire à ce qu'ils nous disent» Ce principe est pour ainsi diVe le pendant de l'autre; et comme nous avons appelë le premier principe de véradté^j nous nommerons celui-ci, faute d'une expression plus propre , principe de crédulité. Tant que des exemples de tromperie et de mensonge n'ont point frappé les enfants , son influence sur eux est sans limites, et il conserve un degré considérable d'ascendant durant tout le cours de la vie. Si la nature avait laissé l'esprit de celui qui parle dans un parfait équilibre , sans aucun penchant à dire te vrai plutôt que le faux, les en&nts déguiseraient la vérité aussi souvent qu'ils la diraient, jusqu'à ce que leur raison fût assez mûre pour leur faire sentir les inconvénients du mensonge, ou leur conscience assez développée pour leur en dévoiler l'immoralité. Si d'un autre côté la nature avait laissé l'esprit de celui qui écoute dans un parfait équilibre et sans aucune inclination à croire plutôt quà douter , nous n'ajouterions foi à la parole d'aucun de nos sem« blables tant que nous n'aurions pas une évidence positive qu'il dit la vérité. Dans celte supposition^ le témoignage d'un homme aurait précisément la même autorité que ses songes, lesquels peuvent être vrais ou faux, mais que personne n'est disposé à croire sur ce seul fondement qu'ils ont été rêvés. Il est certain qu'en matière de témoignage, la balance de notre jugement est inclinée par notre constitution du côté de la confiance , et qu'elle penche naturellement de ce côté, tant qu'il n'y a point de contrepoids sur le plateau opposé. S'il n'en était pas ainsi, aucune proposition émise dans le discours ne serait crue avant d'avoir été examinée et déclarée vraie par la raison; et la plupart des hommes seraient incapables de trouver des raisons de croire à la millième partie des choses qu'on leur dit. Une telle défiance, une telle incrédulité, nou^

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