ANALOGIE EITTRE LA PERCEPTION ET LE TÉMOIGNAGE
priveraient des plus grands avantages de la société ^ et nous placeraient dans une condition pire que celle des sauvages.
Les enfants, dans cette hypothèse, seraient absolument incrédules, et par conséquent absolument incapables d'instruction; les personnes les plus ignorantes des affaires de la vie, celles qui connaîtraient le .moins les pas* siens des hommes et leurs caractères, viendraient ensuite; enfin les hommes les plus crédules seraient ceux qui auraient le plus d'expérience et le plus de pénétrs^tion d'esprit, parce que dans plusieurs circonstances ils seraient capables d'apercevoir, pour s'en rapporter au témoignage des hommes^ des raisons, qui échappaient entière* inent aux esprits plus faibles ou moins éclairés.
En un mot, si la crédulité était l'effet du raisonnement et de l'expérience, infailliblement on la verrait croître et se fortifier avec la raison et les années. Que si au contraire elle est un don de la nature , elle doit se montrer dans toute sa force chez les enfants, et trouver dans l'ex-^ périence un correctif et des limites. Il suffit de jeter sur ' la vie humaine le coup-d'œil le plus superficiel pour se convaincre que c'est la seconde et non la première de ces suppositions qui est la vérité.
La nature veut que nous soyons portés dans les bras d'une mère , avant que nous puissions faire usage de nos jambes ; elle a voulu pareillement que notre croyance fik dirigée par l'autorité et la raison des autres , avant qu'elle pût l'être par nos propres lumières. La première de ces deux intentions nous est suffisammnet révélée par la faiblesse de l'enfant et la tendresse de la mère; la crédulité de la jeuinesse et l'autorité de l'âge attestent avec la même évidence la seconde. L'enfant trouve dans le lait et dans les soins de sa mère, les^ forces nécessaires pour
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marcher sans lisières; la raison a pareilletnent son en^ fance, où elle a besoin d'être allaitée et portée* A cette époque, par un instinct naturel, elle se repose entièpement sur l'autorité, comme si elle sentait sa propre faiblesse; sans cet appui elle chancelle et ne peut se sou«^ tenir. Lorsqu'une culture convenable l'a mûrie, elle commence à sentir ses forces , et s'appuie moins sur ht raison des autres; elle apprend à tenir pour suspect le témoignage des hommes dans certaines occasions; dans d'autres, à ne lui donner aucun crédit; et elle met aiosî des bornes à cette autorité ^ dont elle était autrefois Ve^ dave. Cependant^ même à la fin de la vie, elle sent la nécessité d'emprunter au t^oignage lés lumières qu'elle ne trouve pas en ellc'-même, et de s'appujer sur la raisoa des autres, toutes les fois qu'elle a conscience de ta propre iaiblesse.
Si dans beaucoup de cas, la raison dans sa maturité emprunte le secours du témoignage^ dans d'autres elle lui prêté le sien et fortifie son autorité; car si dans beaucoup de cas nous trouvons de bonnes raisons pour rejeter le tânoignage, dans d'autres nous en trouvons de très^issantes pour l'admettre , et pour nous y r^>os«r avec la sécurité la plus entière, même dans les affaires qui nous importent le plus. Le caractère des témoins ^ leur nombre^ leur désintéressement, l'impossibilité qu'ib se soient entendus pour nous tromper et que leurs mensonges soient uniformes s'ils ^ne se sont pas entendus, «bnaent au témoignage une force invincible , auprès de laquelle son autorité naturelle et intrinsèque n'est que peu de diose.
Après avoir constaté quels «ont les principes ^nérauK ide l'esprit humain , qui nous rendent aptes à reeevoir oertaioes connaissances de nos semblables par le moyen
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du langage , cherchons quels sont ceux qui nous rendent capables d'en recevoir certaines autres de la nature par le moyen des perceptions acquises.
C'est un fait incontestable et reconnu de tout le monde, que toutes les fois que nous avons vu deux choses se suivre constamment dans le cours de la nature, rapparitiou de Tune nous inspire immédiatement la conception et la croyance de l'autre ; la première devient un signe naturel de la seconde ; et la connaissance de leur concomitance constante dans le passé, soit que nous l'ayons acquise par l'expérience ou par d'autres moyens, suffit potfr nous persuader que cette cottcomitance se reproduira invariablement dans l'avenir.
Ce procédé de l'esprit humain nous est si familier , quç nôtis ne songeons même pas à découvrir sur quels prin^ cipes il est fondé. Nous croyons si naturellement que ce qui s'est toujours fait se fera toujours , que nous regai^ ddijs cette vérité comme un premier principe évident de lui-même. Si par exemple un certain degré de froid suffit aujourd'hui pour geler l'eau , et que nous sachions qu'il en a toujours été ainsi dans le passé, nous ne doutons pa^ que la même température ne la gèle encore demain, ne h gèle encore l'année prochaine. Que ce soit là «ine vérité^ que tous les hommes cW)iènt aussitôt qu'ils Tont comprise, je n'en disconviens pas; mais la question est de savoir d'où leur vient cette évidente ?Ctè n'est pas àssuré^ ttient de la comparaison des idées; car, en lîompatttttl l'idée du froid avec celle d'une eau dureîe et transformée ^n un corps solide et transparent, je n'aperçois entns elles Etienne connexion; personne ne peut montrer que l'un de tîès phénomènes soit l'effet nécessaire de l'autre, ni entrevoit nn motif à la concomitance învarrable qui les unît. Mais,dita-ton, c'est Texpéfiente qtïinôtts révèle cette con-
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nexion ? Il est vrai qu'elle nous apprend que les deux &îts se sont toujours accompagnés dans le passé ; mais l'expérience n'atteint pas l'avenir , et la question est précisément de savoir comment nous concluons du passé au futur, et pourquoi nous croyons fermement que ce qui est arrivé dans l'un , se reproduira dans l'autre. L'auteur de la nature nous en a-t-il fait la promesse? Assistionsnous à ses conseils , lorsqu'il établit les lois actuelles de la nature, et qu'il détermina le temps de leur durée? ni l'un ni l'autre. Sans doute , si nous croyons qu'il existe un Dieu souverainement bon et souverainement sage , nous avons de fortes raisons de penser qu'il maintiendra toujours les mêmes lois , et laissera subsister toujours les mêmes liaisons entre les choses , car autrement le passé ne nous apprendrait rien, et l'expérience nous serait inuti)e ; mais si cette considération peut confirmer la conviction dont il s'agit , elle ne suffit point pour expliquer son origine; car un pareil raisonnement suppose l'exercice de la raison , et ni les enfants ni les idiots n'en ont besoin pour croire fermement que le feu les brûlera s'ils en approchent de trop près. Cette conviction n'est donc point l'elTet de la raison, mais le résultat d'un instintct primitif dc^otre nature.
Le Dieu sage qui nous a créés a voulu qu'une foule de connaissances qui nous sont indispensables, dérivassent pour nous de l'expérience , long-temps avant le dévelop» pement tardif de la raison ; et il a pourvu d'une manière admirable à ce qu'il en fut ainsi. Premièrement il a soumis la nature à des lois fixes et immuables ; ce qui fait que nous trouvons entre les phénomènes des liaisons in* nombrables, qui se reproduisent invariablement dans tous les temps. Sans cette stabilité du cours de la nature, l'expérience n'existerait pas , ou ne serait pour nous qu'un