‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 7 sur 67 · DISTINCTION DE LA SENSATION ET DE SA CAUSE · texte numérisé non relu

DISTINCTION DE LA SENSATION ET DE SA CAUSE

cultes. L'odeur de rose n'est d'abord pour nous qu'une certaine affection de notre esprit ; et comme cette affection n^est point constante , qu'elle s'en va et qu'elle revient, nous sentons le besoin de savoir quand et dans quelles circonstances nous pouvons l'attendre. Nous sommes donc mal à notre aise tant que nous n'avons pas découvert quelque chose, qui par sa présence nous donne cette affection, et nous l'enlève en se retirant. Quand nous avons trouvé' ce quelque chose , nous l'appelons la cause de cette affection, non pas dans un sens strict et philosophique, comme si l'afFection était réellement produite et engendrée par cette cause, mais dans unseiis beaucoup plus vulgaire; car, pourvu qu'il y ait une liaison constante entre l'affection et cette cause, l'esprit est satisfait; et, au fond, de telles causes ne sont autre chose que des lois de la natura Ayant donc trouvé que l'odeur de rose est constamment associée avec la présence d'une rose, l'esprit est tranquille , et il ne se donne point la torture pour savoir si cette étroite liaison est ou n'est pas le résultat d'une causalité réelle dans la rose. Cette question appartient à la philosophie et n'est point du ressort de la réflexion vulgaire ; ce qui importe au vulgaire c'est qu'il y ait connexion; et la découverte de toute connexion semblable est un événement important dans la vie, et produit une forte impression sur l'esprit.

Nous désirons si ardemment de rattacher ce qui se passe sous nos yeux et ce qui ûous arrive dans le coin-s ordinaire de la vie, à quelque autre chose que nous puissions regarder comme sa clause ou son occasion , que nous sommes portés à imaginer et à supposer de semblables liaisons sur les plus légères apparences. Cette faiblesse humaine est très remarquable dans les gens d'un esprit borné et sans culture , qui sont toujours ceux de l'espèce

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qui se connaissent le moins en rapports réels établis dans la nature des choses. Un malheur, un accident arrive-t-il à uo homme dans un certain jour de l'année , s'il n'aperçoit pas d'autre cause de son infortune, il iuiagipe aussitôt que ce jour a pour lui quelque chose de funeste; si l'année suivante, il lui arrive encore un accident ce jour-là , le voilà confirmé dans sa superstition , et il établit entre cette époque et l'idée de mauvaise fortune une liaison nécessaire.

Je me ressouviens d'avoir vu , il y a plusieurs années , un bœuf blanc qu'on amenait de la campagne , et qui était d'une grosseur si énorme qu'on faisait plusieurs lieues pour l'aller voir. Quelques mois après , on vit régner une maladie p^rmi les femmes enceintes; on ne manqua pas de l'attribuer au bœuf blanc; et l'on dit partout que c'était cet animal qui avait causé la maladie, bien qu'il y eût des femmes malades qui ne l'eussent jamais vu; il suffisait, selon le peuple, que leurs maris, leurs parens, leurs amis, et même des étrangers l'eussent aperçu pour leur avoir communiqué le sort prétendu. Ainsi l'on mettait une liaison secrète entre ces deux événements et Ton assurait fermement que l'un était l'effet de l'autre.

Quelque sotte et quelque ridicule que fût cette opinion , elle sortait du même principe. qui donne naissance à toute philosophie; c'est-à-dire d'un désir ardent de trouver des rapports et des connexions entre les choses, et du penchant naturel , primitif et inexplicable que nous avons à croire, que ce qui s'est fait une fois doit toujours se faire, et que si telle connexion a existé elle doit se reproduire encore. Les augures^, les présages , les pronostics, la bonne fortune, la chiromancie, l'astrologie, tous les arts divinatoires , toutes les interprétations des son-

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ges, les fausses hypothèses, les systèmes absurdes, et les vrais principes de la philosophie naturelle , cwit également leurs racines dans la constitution de la nature humaine; la seule chose qui lés distingue , c'est que là les conséquences reposent sur un petit nombre d'observations qui nous jutent dans l'erreur, et qu'ici elles dérivent d'un examen exact et scrupuleux qui nous fait découvrir la vérité.

Comme c'est l'expérience seule qui découvre ces rapports entre les causes naturelles et leurs effets, nous ne poussons pas plus loin nos recherche^ , et nous nous contentons d'associer à l'idée de la cause une idée vague et indistincte de pouvoir ou de capacité de produire l'effet ; dans beaucoup de cas d'ailleurs , rien n'exige que nous donnions des dénominations différentes à la cause et à l'effet. Il arrive de là que ces deux choses étant étroitement liées dans notre imagination , quoiqu'elles soient très-différentes l'une de l'autre, nous employons le même mot pour les désigner toutes les deux, et que dans le langage ordinaire ce mot est plus fréquemment appliqué à celle des deux qui fixe davantage notre attention. Il en résulte une ambiguïté qui , ayant les mêmes causes dans toutes les langues, se reproduit dans toutes, et à laquelle les philosophes eux-mêmes ne font pas toujours attention. Quelques exemples que nous allons donner, serviront à confirmer ce que nous venons de dire.

Le magnétisme désigne à la fois et la tendance du fer vers l'aimant et le pouvoir qu'a l'aimant de pï-odulrç cette tendance. Si l'on demandait ce qu'on entend par magnétisme, et si c'est la propriété du fer ou la propriété de l'aimant que ce mot désigne, on serait peut-être d'abord fort embarrassé. Il est vrai qu'avec un peu d'attention, on verrait que nous concevons la vertu attraçliva

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de Taimant comme la cause, et le mouvement du fer attiré comme l'effet. Cepeudant quoique ces choses soient absolument différentes , elles sont si unies dans Timagination que m)us donnons le nom de magnétisme à toutes les deux.

On doit dire la même chose de la gravitation qui signifie quelquefois la tendance des corps vers la terre, et quelquefois la puissance d'attraction que poslsède la terre, et que nous regardons cependant comme la cause de cette tendance.

La même amhiguité se présente dans quelques définitions de Newton, et à Fégard de mots dont il est luimême, l'inventeur. Dans trois de ses définitions, il explique parfaitement bien et avec beaucoup de clarté, ce qu'il entend par la quantité absolue^ par la quantité ac^ célératrice^ et par la quantité motrice d'une force centripète. Dans la première de ces trois définitions la force centripète est mise pour la cause, c'est-à-dire pour cette vertu que nous concevons dans le centre ou corps central ; dans les deux dernières, le même mot est mis pour l'effet de cette cause , c'est-à-dire pour la vélocité ou le mouvement vers le corps central, qu'elle produit.

La chaleur signifie une sensation, et \e froid une sensation contraire. Cependant la chaleur désigne aussi une qualité ou un état des corps qui n'a point de contraire, mais seulement des degrés différents. Lorsqu'un homme sent la même eau, chaude d'une main,, et froide de l'autre,* il distingue les sensations qu'il éprouve d'avec la chaleur du corps; et quoiqu'il sache que les deux sensations sont contraires, il n'imagine pas que le corps puisse avoir en même temps des qualités contraires. De même , lorsqu'un homme aprè^ une longue maladie revient en santé, et qu'il trouve aux mêmes aliments un

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goût différent de celui qu'il leur trouvait lorsqu'il était malade, malgré cette différence, il ne laisse pas -de reconnaître que la qualité appelée suiveur dans le corps est la même qu'auparavant, quoique les sensations qu'il eu ait reçues soient peut-être opposées.

Le vulgaire est assez communément accusé par les philosophes, de porter l'aibsurdité jusqu'à imaginer que l'odeur dans la rose est quelque chose de semblable à la sensation qu'elle. produit. Cette accusation me paraît injuste. Les hommes ne donnent point les mêmes épithètés à toutes les deux, et ils ne raisonnent point de la même manière sur l'une et sur l'a^utre. Qu'est-ce que l'odetir dans la rose? C'est une qualité ou une vertu de la rose, ou de quelque chose qui procède de la rose, que nous .percevons par le sens de l'odorat; voilà tout ce que nous en savons'. Mais qu'est-ce que la sensation d'odeur? C'est un acte de l'esprit, et on n'a jamais imaginé que ce fût une qualité du corps odorant. Ce n'est pas' tout : la sensation d'odeur est conçue comme impliquant nécessairement un esprit ou un être sentant, mais la qualité de l'odeur n'implique rien de semblable; nous disons, ce corps sent bon ^ cet autre sent mauvais ; mais nous ne disons pas, cet esprit sent bon , cet esprit sent mauvais. L'odeur dans la rose et la sensation que cause cette odeur, ne sont donc pas conçues, même par le vulgaire , comme des choses de même genre, bien qu'elles soient désignées pat le même nom.

Nous recueillons de ce qui a été dit, que Y odeur dune rose signifie deux choses : i® une sensation qui ne peut avoir d'existence que lorsqu'elle est perçue, et qui ne peut exister que dans un esprit ou un sujet sentant; 'i^ une puissance, une qualité, une vertu dans la rose; ou, si l'oij veut, un écoulement de particules qui en pro-

cède, qui a une 'existence permanente, indépend^tç de Tesprit, et qui, par la constitution de notre nature, produit en nous la sensation. Les lois constitutives de notre esprit nous induisent à croire qu'il y a ui^ cause permanente de la sensation, et nous portent à chercher cette cause : l'expérience nous détermine à la placer dans la rose. Les noms de toutes les odeurs , de toutes les saveurs, de tous les sons, aussi bien que ceux de cha^ leur et Ae froid ^ ont la même ambiguité daùs toutes les langues.

Mais nous devons remarquer que ces noms ne sont que rarement employés, dans le langage commun, pour désigner les sensations ; ils signifient beaucoup plus ordinairement les qualités extérieures qui nous sont révélées par les sensations. Je crois avoir reconnu la cause de ce phénomène. Nos sensations ont différents degrés d'intensité ;quelques-unes sont si fortes et si vives qu'elles BOUS donnent ou beaucoup de plaisir , ou beaucoup de douleur; dans ce cas, nous ne portons notre attention que sur la sensation, c'est à elle seule que nous pensons et d'elle seule que nous parlons; le qom que nous lui donnons ne désigne qu'elle, et lorsque nous le prononçons nous reconnaissons immédiatemenit que la chose, signifiée par ce nom , est dans l'esprit seulement et non dans un corps hors de l'esprit. Telles sont les difï&^ntes douleurs du corps, les maladies, et les sensations qui accompagnent la faim, et les autres appétits. Mais lorsque la sensation n'est pas assez intéressante pour saisir et occuper la pensée , les lois de notre nature nous induisent à la considérer comme le signe d'une chqse extérieure, avec laquelle elle est associée par une relation constante. Après avoir déterminé quelle est cette chose , c'est elle que nous nommons; et de la sorte, la sensation n'ayant

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