‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 60 sur 67 · ANALOGIE DE LA PERCEPTION ET DU TÉMOIGNAGE · texte numérisé non relu

ANALOGIE DE LA PERCEPTION ET DU TÉMOIGNAGE

est définitivement fixée ; l'avenir renferme assez d'espace pour épuiser sa vigueur défaillante? autre erreur; car tout -à -coup par un nouvel élan, plus vigoureux que le précédent, elle quitte le sol et s'envole dans les contrées aériennes de l'imagination; si bien que lés idées, dans la déclinaison graduelle de leur vivacité, semblent imiter la marche des verbes dans la grammaire : elles partent du présent, et arrivent à l'indéfini en passant par le prétérit et le futur.

Cet article du symbole des Sceptiques est si rempli de mystères, de quelque côté qu'on l'envisage, qu'il me paraît que c'est à grand tort qu'on les accuse d'être incrédules : je ne sache point de dogme qui exige une foi plus rçbuste.

Cependant nous sommes d'accord en un point avec l'auteur du Traité de la nature humaine: nous pensons avec lui que notre croyance à la stabilité des lois de la nature, ne dérive point de la raison. C'est une prescience instinctive des opérations de la nature tout-à-fait semblable à cette prescience des actions humaines qui fonde notre confiance au témoignage de nos semblables : et de même que sans ceUe-ci nous serions incapables de recevoir d'eux aucune connaissance par le moyen du langage, de même sans celle-là nous serions incapables d'en recevoir aucune de la nature par le moyen de l'expérience.

Excepté nos perceptions primitives, tout ce que nous savons de la nature nous est enseigné par l'expérience, et cette, science n'est autre chose que l'interprétation des signes naturels. En vertu de la stabilité des lois de la nature, le signe s'unit à la chose signifiée; et en vertu du principe naturel que nous venons d^expliquer, nous avons foi à la continuité de ces connexions que l'expérience nous révèle ; et c'est ainsi que l'apparition du signe nous

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suggère imniédiateineot la croyance de la cbose signifiée.

Non-seulement toutes nos perceptions acqîiises ^ mais encore tout raisonnaient për induction et par analogie, reposent sur ce principe^ Aussi rappelerons-nous, Ëiute d'une expression plus propre , /^/rôc?i/?e (Tinduction. C'est en vertu de l'empire qu'il exerce sur nous^ que nous donnons un assentiment immédiat à cet axiome sur lequel est construit tout l'édifice de la science natm^elle : Que les effets semblables dérwent nécessairement de la même cause ; car les mots d'effets et de causes ^ dans les opérations de la nature, ont le même sens que ceux de signes et de choses signifiées. Nous ne percevons proprement aucune causalité dans les causes naturelles ; tout ce que nous saisissons, c'est une liaison établie par la nature entre elles et ce que nous appelons leurs effets. Nous sentons en nous*mêmes, antérieurement à tout raisonnement, une assurance anticipée que les lois et la nature sont immuables, et nous éprouvons un désir ardent de les découvrir. Nous remarquons donc avec soin toutes les annexions de faits qui se présentent à notre observation, et nous espérons fermement qu'elles se reproduiront à l'avenir. Quand l'expérience nous a xnontré dans plusieurs cas le retour de la même connexion , nous croyons qu'elle est naturelle, et dès que l'un des feits concomitants nous apparaît, nous. croyons, sans raisonnement et sanç réflexion , à l'existence ou à la production prochaine de l'autre.

Si quelque lecteur s'imaginait que le principe d'induction peut se résoudre dans ce que les philosophes appel-' . lent ordinairement F association des idées, nous le prierions de remarquer que les signes naturels ne sont pas seulement associés par ce principe avec l'idée mais encore avec la croyance des choses signifiées. Or^ une pareille

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connexioo œ saurait s'appeler pix>preinent use association d'idées, à motos qu« l'on ae soutienne qu'une idée et une croyance sont une seule et même chose. Un enfant remarque qu'une, douleur suit immédiatement la piqûre d'une épingle; H en conclut qu'il j a entre ces deux. choses une connexion natureUe, et que l'une succédera toujours à l'autre. Si l'on veut appeler cette connexion une assor ciatiofi d'idées^ je ne m'y opposerai points mais je dirai que l'expression est impropre;, car, à bien parler, c'est une prévision que les deux faits qu'il a vus se succéder dans le le passé, continueront de se svccéder dans l'avenir ; e^ cette prévision n'est poipt l'elTet du raisoi^uement, mais d'un {principe primitif de la nature humaine que nou^ avons nommé principe {Tinduction^

Ce principe, comme celui de crédulité, exeroe dan^ l'enfaiice. une autorité sans; limites, et il se restreint ensuite gr^MiuellejmaQt à mesure que nous avançons en âgç. U nous induit souvent en erreur; mais à tout prendre, son Utilité esst imiaa.ensie. C'est également en vertu de ce prin* çipe que l'enfant évite k feu qui l'a brûlé, et fuit le chirurgien qui l'a inoculé; or„ il vaut bien mieux qu'il fess^. le dernier de ces deux actes , que de ne pas faire le premier.

Les méprises ou nous font tomber ces deux principes naturels, sont d^un genre différent. Quand les hommes nous trompent , c^ n'est pas que nous entendions mal leur laDgage^ c'est qulls mentent. La nature ne ment jamais^ et $Qn lan^gQ est toujours vi^ai;. c'est seulement parce que nqus rinterprétons mal, que nous tombons dans l'erreur. Il y a des liaisons accidentelles entre les choses, comme il y en a de natuielles; nos méprises consistent à prendre les. première pour les se^eondes^ C'est ainsi que dans l'exemple que nous avons rapporté , l'enfant rapporte à

i'inoculateur la douleur qu'il ne devrait rapporter qu'à l'incision. Les philosophes et les savants ne sont pas à l'abri de ces sortes de méprises, et en dernière analyse , tous les faux raisonnements .de la science dérivent de cette source : ils sont déduits de l'expérience et de l'analogie, comme les raisonnements justes, autrement ils n'auraient point de vraisemblance; mais les uns sont une interprétation erronée, et les autres une interprétation légitime des signes naturels. Si l'on donnait à lire à un enfant ou à un homme qui n'a d'autres lumières que celles du sens commun , un livre de science , écrit dans leur langue naturelle, dans combien d'erreurs et de méprises ne tombers^ient-ils pas? Cependant ils savent de cette langue tout ce qu'il est nécessaire qu'ils en sachent pour la conduite de la vie.

Le langage de la nature est l'étude de tous; mais tous ne l'approfondissent pas au même degré. Les brutes, les idiots et les enfaùts se livrent à cette étude, et lui doivent toutes leurs perceptions acquises ; les hommes d'une intelligence ordinaire vont plus loin, et, à l'aide d'un peu de réflexion , s'élèvent à une foule de résultats que les enfants ne peuvent atteindre.

Les philosophes sont les élèves les plus avancés de cette école, et peuvent être regardés comme les critiques du langage de la nature. Mais les philosophes , comme le vulgaire, et le vulgaire, comme les enfants et les idiots , n'ont tous qu'un seul et même maître , l'expérience éclairée par le principe d'induction. Éteignez le flambeau de l'induction, et l'expérience n'est plus qu'un aveugle qui a perdu son guide ; elle peut sentir ce qui eât présent et en' contact immédiat avec elle, mais tout ce qui est devant elle ou derrière, à sa gauche ou à sa droite, dans le passé ou dans le futur , lui échappe.

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Le génie de Bacon a tracé avec tant d'exactitude les règles à suivre dans l'interprétation de la nature , et signalé avec tant de sagacité les méprises dans lesquelles nous pouvons tomber en traduisant son langage, qu'on peut appeler son Noi^um Organum , la grammaire du langage de la nature. Le mérite de cet ouvrage est d*aittant plus gran4, et les défauts qu'on peut y remarquer d'autant plus pardonnables, qu'à l'époque où il fût écrit il n'existait aucun modèle tolérable de la méthode d'induction , d'après lequel Bacon pût en tracer les règles. Lorsque Aristote écrivit sur la poésie et sur l'éloquence , ces arts étaient à leur plus haut degré de perfection ; mais l'art d'interpréter la nature n'était pas encore né lorsque Bacon entreprit de l'enseigner. Aristote déduisit ses règles des plus beaux modèles d'éloquence et de poésie qui aient jamais paru : le plus beau modèle de la méthode d'induction qui ait paru jusqu'ici , le troisième livre des principes de Newton, a été inspiré par les règles de Jtacon. Quel est le but commun de toutes ces règles ? De nous apprendre à distinguer, dans les phénomènes de la nature, les connexions qui ne sont qu'apparentes des connexions qui sont réelles.

Il est bon de remarquer que les personnes peu familiarisées avec là méthode d'induction , sont plus sujettes à s'égarer dans les inductions qu'elles* tirent des phénomènes de la nature, que dans celles qui constituent nos per-' ceptions acquises ; la raison en est que nous tirons souvent les premières d'un petit nombre d'expériences , et que par là nous pouvons prendre aisément une conliexion accidentelle entre les phénomènes, pour une connexion naturelle et nécessaire; mais cette habitude même de passer rapidement et sans raisonner du signe à la chQse signifiée qui se rencontre dans nos percepr-

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lions acquises , implique que l'induction qui les constitue a été tirée mille fois et dans mille expérîeooes diverses. Or, ces nombreiKes expériences excluent, pour ainsi dire, toute chance d'erreur; d'une part, elles nous Icmt in&il'liblement reconnaître les connexîoss pturenent aecidenielles ; de Fautre, elles cemmuniquant aux eonaexioas réelles une autorité que rien ne peut ébranler.

Aussitôt que les euÊints conmencent k se servir de leurs main^ , la nature leur inspire de tottcher tous les objets qui sont à leur portée, de les regarder ca même temps qu'ils les touchent , et de les plaeer successivement dans une foule de positions et de distanoes dîfïerentes. Nous nous imaginons que c'est un simple jeu, et qu^ayant besoin d'exercer leur activité, ils n'ont pas assez de rai^son pour l'occupeir d'une manière plus utile; n»ais si nous étions plus justes à leur égard, nous nous apercevrions que ce jeu prétendu est au contraire la* plus sérieuse et la plus importante des études , et qu'ils ne pourraient mieux employer leur temps , quand ils auraient taute la raison des philosophes. C'est c^ eserçant ainsi leur acti^ vite , qu'ils apprennent à se servir de leurs yeux^ et qu'ils acquièrent des habitudes de perception plus importantes pour eux que tout ce que nous pouvons leur ei^eigner. Les perceptious primitives que leur donne la nature , sont en petit nombre et fort insuffisantes pour les nécessités de la vie; voilà pourquoi elle les a doués de la faculté d'en acquérir un grand nombre d'au* très par l'habitude ; et c'est pour achever son oovi^ge <}u'elle leur donne cette infatigable assiduité à tous les exercices par le moyen desquels ces perceptions peuvent s'acquérir.

Telle est l'éducation que la nature donne à ses enfants ; et , puisque je, suis tombé sur ce sujet , je signalerai un

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autre trait de cette éducation. A chaque instant les en* fants sont obligés d'exercer toute leur force musculaires , et d'employer tout leur esprit et toute leur adresse pour satisfaire Ipur curiosité et leui^ appétits naissants; ils ne peuvent obtenir ce qu'ils désirent qu'à force de patience et de travail , e^ au prix d'une foule de contrariétés. Par cet exercice du corps et de l'esprit , nécessaire à la satisfaction de leurs désirs^ ils acquièrent de l'agilité , de la force, et de la dextérité dan3 leurs mouvements; leur tempéra- ^nent se Fortifie ; ils deviennent robustes et vigoureux ; ils $'exeroent à la patience et à la ] prennent à supporter la douleur sai et à essuyçr les contre-temps de la vi^ Cette éducation de la natuî*e est p sauvages, qui ii'o&t d'autre maître < qu'ils ont leurs sens plus parfaits , qi daus leurs mouvements , que leur < ferme et plus robuste , qu'ils support la douleur 9 et tous les accidents de la vie avec un courage héroïque, et d'une m.anière qui étonne les peuples civilisés. Un grand écrivain , frappé de cette supériorité , en a conclu que la vie sauvage valait mieux que là vie sociale; mais l'éducation seule de la nature ne nous aurait jamais donné un Rousseau. La nature a voulu que, pour forqier l'homme , il ne suffît pas de ce qu'elle lui enseigne , et que l'éducation sociale fût nécessaire ; elle a mis en BOUS des principes et des instincts qui nous disposent à cette éducation. Parmi ces principes naturels , nous avons . signalé ceux d'imitation et de crédulité, qui se réveillent et agissent dès l'enfance; nous pourrions en citer d'autres , qui ne se développent que plus tard et dans un âge plus avancé.

Lorsque l'éducation sociale ne laisse pas toute la liberté

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possible à celle de la nature , elle est mal entendue : elle tend à affaiblir nos facultés de perception, et à énerver en nous le corps et l'esprit. La nature a sa manière d'élever les hommes , comme elle a sa manière de guérir leurs maladies; l'art du médecin est de suivre la nature , de l'imiter et de l'aider dans la guérison de la maladie : il en est de même de l'éducation sociale ; elle ne consiste pas à contrarier la nature , mais à imiter ses procédés et à seconder ses efforts. C'est en cela que la méthode des anciens habitants des îles Baléares , pour faire de leurs enfants d'excellents frondeurs, était excellente: ils suspendaient par un fil leur dîner au sommet d'un arbre , et il fallait que les enfants jeûnassent jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu.

Ne donnez à l'enfant.que les soins nécessaires à sa conservation et abandoiinez - le pour le reste à l'éducation de la nature, elle suffira pour en faire un sauvage parfait: que l'éducation sociale soit jointe à celle delà nature , vous aurez un bon citoyen, un artisan industrieux, tin homme bien élevé ; mais il faut encore que la raison et la réflexion interviennent pour former un Rousseau, un Bacon ou un Newton.

Malgré les innombrables ert-eurs qu'on peut commettre dans l'éducation , la plus vicieuse de toutes est encore préférable à l'absence de toute éducation. Je suis persuadé que si Rousseau avait eu un fils, et qu'on lui eût donné le choix de le faire élever parmi les Français , les Italiens, les Cahinois, ou les Esquimaux, il n'aurait pas donné la préférence à ces derniers.

Une raison véritablement éclairée confirme les préceptes de la nature, qui sont toujours vrais et salutaires* Elle distingue le bien du mal dans l'éducation sociale; elle rejette l'un avec modestie, approuve l'autre avec respect.

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La plupart des hommes sont pendant toute leur vie, ce que la nature et l'éducation sociale les ont faits; leurs mœurs, leurs opinions, leurs vertus et leurs vices sont autant de fruits de l'habitude, de l'imitation et de l'instruction ; la raison n'y est pour rien , ou n'y a qu'une faible part.

CONCLUMOXf.

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