RÉFLEXIONS
SCK LES OPUfflOlfS DBS PHILOSOPHES, TOVCHAm L*OBfBT DE d^ ESCHEECHBS*
Il y a deux voies différeates par lesquelles les bomfnes peuvent se former des idées de l'esprit , de ses facultés et de ses actes. La première est la seule qui conduise à la vérité; mais elle est étroite et fatigante, et peu de per* sonnes l'ont suivie. La seconde est .large et facile : on y marche à l'aise à la suite du vulgaire et sur les traces de la plupart des philosophes. Le commun des hommes n'a pas besoin d'en conaaître une autre: elle suffit également au poète et à l'orateur; mais dans les recherches philosophiques, elle mène à l'erreur et aboutit aux plus étranges illusions.
Nous pouvons appeler la première , voie de réflexion* Au moment où les opérations de l'esprit s'accomplissent^ nous en avons conscience, et il est en notre pouvoir d'y attacher notre réflexion et de les observer jusqu'à ce qu'elles nous soient devenues famiUères. Cette méthode est la seule qui puisse nous donner des notions exactes de ces opérations ; mais entourés d'objets extérieurs qui sollicitent continuellement notre attention » rien ne noua
est plufe difficile que la réflexion qu'elle exige : aussi les philosophes eux-mêmes Font-ils peu employée. Nous avons eu mille occasions de montrer dans le cours de ces recherches , combien les opérations les plus familières des sens avaient été légèrement observées.
La seconde voie, qui est aussi la plus commune, peut s'appeler la voie cV analogie. Il n'est point de phénomène si singulier dans le spectacle de la nature qui ne puisse nous offrir quelque ressembls^nce, ou tout au moins quelque analogie, avec les cho^s que nous connaissons. L'esprit se plaît à découvrir de pareilles analogies, et il s'y arrête avec plaisir. I^a poésie leur doit une grande partie de ses charmes , et l'éloquence l'un des moyens les plus puissants de persuader.
Outre le plaisir que les analogies nous donnent, elles nous aident à comprendre une foule de choses ^ que nous i\Q saisirions pas aisément sans leur secours , et nous suggètent des conjectures probables sur leur nature et leurs qualités, lorsque nous ne pouvons les constater d'une manière plus directe et plus immédiate. Ainsi, par exemple, lorsque je considère que la planète de Jupiter tourne comme la terre sur son axe, qu'elle fait comme elle sa révolution autour du soleil , et qu'elle est éclairée par des planètes secondaires comme nous le sommes par la lune durant la nuit, l'analogie m'induit à croire que si la 'terre, grâce à ces circonstances, est une habitation convenable pour différentes espèces d'animaux, il se pourrait qu'il en fût de même de la planète de Jupiter; et coi?ime je n'ai point d'argument plus direct et plus concluant pour fixer sur ce point mon opinion , j'accorde à ce raisonnement analogique un degré de confiance proportionné à sa probabilité. De même, lorsque j'observe que la fleur et le fruit de la patate ont une grande ressemblance avecla
dojvcLtJsioif. 36ry
fleur et le fruit du solarium, si je skis que le solarium est un poison, je suis porté par l'analogiç à me défier de la première de ces plantes; mais comme j'ai dans ce dernier cas des moyens plus directs de m'assurer de la vérité, je ne dois pas m'en rapporter exclusivement à l'analogie^ qui effectivement m'induirait en erreur.
Les raisons d'analogie ne se font jamais attendre dans les imaginations vives ; elles y croissent spontanément si l'on peut ainsi parler. Il n'en est pas de même des raisons plus concluantes et plus directes; elles exigent ordinairement une application patiente et une attention laborieuseet voilà pourquoi le genre humain a toujours eu plus d'inclination pour les premières. Quand on examine attentivement les systèmes des philosophes anciens tant sur* le monde matériel que sur l'esprit , on découvre avec surprise qu'ils n'ont d'autre fondement que l'analogie. Bacon est le premier qui ait tracé les lois sévères de la méthode d'induction; depuis ce grand homme on l'a introduite avec le plus heureux succès dans quelques branches de la philosophie naturelle : ailleurs, et particulièrement en philosophie, on l'a négligée. Aussi-bien n'y a^-t-il point de sujet sur lequel le genre humain soit plus disposé à penser et à raisonner par analogie, qiie celui de l'esprit et de ses opérations. La raison en est qu'il n'en est point où il soit plus difficile d'appHquer la méthode immédiate et directe. Pour se former des notions claires et distinctes des opérations de l'esprit, et raisonner avec justesse sur ces notions, il faut contracter des habitudes de réflexion dont peu d'hommes sont capables et que ceux mêmes qui en sont capables n'acquièrent qu'avec une peine infinie.
Tous les hommes ont un penchant naturel à concevoir les choses qu'ils connaissent moins ou qui sont en elles-
mêmes plus difficiles à comprendre, à l'aide des analogies qu'elle peuvent offrir avec celles qui leurs sont familières. Un marin , élevé à bord d'un vaisseau , accoutumé à ne s'occuper et à ne parler que des choses relatives à son état, vient-il à discourir d'une autre matière; le langage et les idées de sa profession s'infusent, pour ainsi dire , dans le sujet qu'il traite ; les règles de la navigation deviennent dans sa bouche la mesure de toute chose; et nul doute que s'il lui lui prenait Êii^taisie de philosopher sur les facultés de l'esprit , il ne construisît Thomme sur le modèle de son vaisseau, et ne trouvât dans l'esprit des voiles, des cordages, des mâts et un gouvernait.
Les objets sensibles n'occupent et n'intéressent pas moins l'esprit des hommes , que les choses relatives à la navigation celui du marin. Durant une partie considé^ rable de la vie , notre pensée ne peut leur échapper un moment ; et , lorsque nous avons atteint l'âge de la réflexion, ce n'est point une chose facile de la fixer sur des phénomènes d'une autre nature , de manière à nous en former des notions claires et précises. Quand l'expérience ne serait pas là pour nous l'apprendre, ou pourrait donc présumer que le langage et les idées des hommes , en ce qui concerne l'esprit et ses opérations , doivent ctre fortement analogiques, et presque entièrement empruntés aux objets sensibles; on pourrait en conclure avec la même certitude que ces analogies ont dû tromper les philosophes comme le vulgaire, et les induire à matérialiser l'esprit et à identifier ses opérations avec les phénomènes du monde extérieur. Cette double présomption est parfaitement confirmée par les faits.
Les noms, par lesquels l'esprit est désigné dans presque toutes lesi langues, montrent avec quelle uniformité, à toutes les époques et dans tous les pays , l'homme a obéi
ccwvcLusioir. 369
à cette loi d'analogie, assimilant toujours Tesprit à ce qu'il y a de plus^ subtil dans la matière, à l'air, par exemple^ ou au buffle ({ui sort de la poitrine. Nous avons, il eist vrai, des mots qui sont spéciaux et nos point analogiques , pour exprimer les différentes manières de percievoir les choses extérieures ^ ainsi, nous disons le toucher^ la vue y le goût y V ouïe y etc. ; mais nous sommes souvent obligés d'employer ces mots d'une manière figurée^ pour exprimer d'autres facultés de l'esprit qui sont d'une nature entièrement différente. Toutes les facultés qui impliquent quelque degré de réfleiion , n'ont en général que des noms formés par analogie; nottô disons des objets de la pensée qu^Us sont dans V esprit \ nous les saisissons ^ nous \è& comprenons , nous tes concevons y nous leà e/«aginons , nous les retenons , nous les pesons y nous les ana-^ Ijrsorts y et toutes ces expressions sont empruntées à l'acti<tai physique.
Il ne parait |)as qUe les idées des anciens philosophes sur la nature dé l'ame, fiissent beaucocip plus épurées que celles du vulgaire, ni qu'elles fussent formées d'une autre msùiière. Nous distinguerons les opinions de la philosophie , sur ce p<nnt , eii anciennes et modernes. L'ancienne philosophie sur la nature de l'ame finit à Descartes, (|ui lui donna le coup fatal ^ après lequid elle n'a plus fait que languir ^ et dont elle est morte. IJescartes est le père de la nouvelle; mais^ elle a i^it de grands progrè» depuis cet illustre philosophe, en s'appuyant sur. les principes c^'A avait posés. I^a philosophie ancienne sur kt naturel dé l'ame, paraît avcnv été purement analogique ; la nouvelle se donne pour fille légitime de la réflexion ;^ toutefois la pureté de cette filiation e^t contesta- Ue, car ell^ reilferme encore bien des traces des anciennes idées analogiques.
Parce que les objets sensibles présentent deux éléments^ la, matière et \di forme <, les philosophes anciens s'itaagînérentque toute chose était formée de l'un de oes éléments, ou résultait de leur combinaison. Les uns donc regardé^ rént l'ame comme une espèce de matière plus subtile que le corps , et qui peut en être séparée; les autres comme une forme particulière du corps, et qui en est inséparable. D'où l'on voit qu'il y a eu parmi les anciens comme parmi les modernes , des philosophes ^i ont pensé qu'un certain mode d'organisation suffisait, pour rendre la matière intelligente et sensible. Les partisans de cette dernière opinion attribuaient les différentes facultés de l'esprit aux différentes parties du corps; les unes, au coeur; les autres^ à la tête, au foie, au sang, à l'estomac; c'était une coa^ séquence de leur «loctrine.
Ceux qui pensaient que l'ame est une matière subtile, séparable du corps , disputaient pour savoir auquel des quatre éléments, la terre, l'eau , l'air ou le feu, on devait la rapporter. Chacun de ces trois derniers élén^nts eut ses partisans; mais il se trouva aussi des philosophes qui pensèrent qu'elle participait des quatre, attendu qu'elle doit avoir quelque chose de similaire à tout ce qu'elle perçoit; à les en croire, nous ne percevons la terre que par les parties terreuses , l'eau que par les parties aqueuses, le feu que par les parties ignées de notre ame* Non contents de chercher de quelle espèce de matière l'ame était faite, quelques philoso[^es s'enquirent aussi de sa figure, et décidèrent qu'elle devait âresphérique, attendu que de toutes les formes c'est la plus propre au mouvement. Les idées les moins grossières et les plus élevées qu'on trouve chez les lanciens philosophes sur la nature de l'ame, sont, à tout prendre, celles des Platoniciens, qui soutenaient qu'elle est faite de, cette matière
Conclusion. 871
céleste et incorruptible dont les étoiles fixes sont composées , ce qui explique la tendance qu'elle manifeste à remonter à sa source. Je serais fort en peine de décider dans laquelle de ces diverses classes de philosophes Aristote doit être rangé ; il définit l'ame, la première entéléchie cT un corps naturel doué de vie potentielle^ et j'avoue qne je ne sais ce que c'est qu'une entéléchie.
Les opinions des philosophes anciens sur les opérations de l'ame, et spécialement sur la perception et les idées , me paraissent également dériver de l'analogie.
Parmi ceux dont les écrits subsistent, Platon est le premier chez lequel on rencontre le mot idée ; aussi bien sa doctrine sur ce sujet avait-elle quelque chose de particulier. Il coiïvenait avec les autres philosophes que toutes choses sont composées de matière et de forme ^ et que la matière existe sans forme de toute éternité ; mais il accordait aux formes le même privilège qu'à la matière, et prétendait que les formes de toutes les choses possibles existent, indépendamment de la matière, de toute éternité. C'est à ces formes éternelles et ilnma» térielles qu'il donna le nom ai idées, ajoutant qu'elles sont l'unique objet de la connaissance. Il importe peu de savoir s'il emprunta cette doctrine à Parménide, ou s'il la tira de son propre fonds ; ce qui est certain , c'est que les derniers Platoniciens la modifièrent en un point : au lieu d'accorder à ces idées ou formes éternelles des choses une existence indépendante, ils dirent qu^elles résidaient dans l'intelligence divine, et qu'elles étaient les types d'après lesquels toutes choses avaient été créées,,
Then liv'd the eternal One, tben deep retîr'd. In his unfathom*d essence , yiew'd ai large The uncreated images ofthings (i).
' Alors rétre étemel existait seul; alors, profondément retiré dans son impénétrable essence, il y contemplait les images incréées des choses.
Zjl CHAPITRE VU.
Bien pe se rapproche davantage de cette doctrioe pkto* iiicienne que le système de Maliebranche. Ce philosophe semble avoir mieux compris quaucuo autre les difficultés de Thypothèse généralement admise, que nous ne connaissons rien que par l'intçrmëdiaire des idées des choses présentes à notre esprit. Pour éviter ces difficultés, il suppose que les idées qui sont l'objet immédiat de notre pensée ^ sont celles de Dieu, qui étant intimement présent à toute amé humaine pa^t les lui communiquer quand et selon qu'il lui plaîL
Les Platoniciens et Mallehranche exceptés, tous les autres pliiips<^es ont iMlmis qu'il y a dans l'esprit bu* main, ou tout au mains da^ la partie du cerveau ou Ton suppose, qu'il fait s^ résidence , dçs idée^ o^ des iBiages de tous les objets de la pensée.
Aristote semble avoir eu le mot idée en aversion; car il œ r^n^loie guère qu^ lorsqu'il réfute les opinions de Platon sur les idées^ Il pensait qjtie la matière peu^ exister sans ferme ; mais il ne croyait pas que les formes puissent exister sans la matière* Cependant il eos^gnait en même temps qu'il ne peut y avoir ni sensation, ni imagination^ ni intellection, sans 1^ présence dans l'espril; desJbrmeSy des fantâm^ ou des ^spèce^ de' choses; et i| ajoutsii^ q^^ les choses sensibles sont perdes par le taoyen des ^spèce^ sensibles y et les choses intelligibles par le mpya» d^ts. espèces inteltigibles. Jj^ doctrine de ses 4i$ci|)les fut encore plus explicite; ils dirent clairemeitf que ce^ e^pèi^e^ ii^telUr gibles et sensibles émanent de^ obj^t^^ et; viepneip^ s'in^ primer dans l'intellect passif au sein duquel l'ii^iellect actif les perçoit. Tant que 1^ philosophie péripatéticienne a régné, cette opinion a été yniversellement admise.
La doctrine d'Epicure, telle qu'on U trouye ^ns Lucrèce, est presque identique sur ce point sivec celle des
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CONCLUStON. 3^3
Péripàtéticiens, quoiqu'elle en di(iEh*e consi^rablement sur d'autres. Selon cette dDcIriae, des itnages imperceptibles ( le/z&ia rerum simulachrà) se dëtaofaent sans cesse de tous les objets et flottent dulour d'eux dans l'espace ; ces simulacres subtils pénètrent aisément a travers te tissu grossier de nos organes, et l'impression qu'ils produisent sur res|îrit e^t ta oau^ de la |)ensée et de l'imagination.
Après avoir régtië plus de raille ans presque sans rival dans toutes les écoles de ('Europe^ te système péripatéficien s'éclipsa devant celui de Descartés. La clarté des idée* et ^n style de Descartes, comparée à* l'obscurité d'Aristote et de ses commentateurs, forma un préjugé en farveur de la nouvelle philosophie. L'élévation avait été te caractère du génie de Platon, la sûbtilhé celui du génie d'Aristote ; Bescartes les surpassa l'un et l'autre par la lucidité qu'il répandit dans ses ouvrages , e€ que ses successeurs ont constamment imitée. Le système généralement reçu de nos jours sur la nature de l'ame et de ses opérations, tient si fort tout son esprit et fous %tà principes de Descartes, que, malgré les corrections et les additions que Mallebranche, Locke, Hume et Berkeley y ont faites, on peut encore Fappeler te Système Cartésien. Nous ferons quelques observations générales sur l*esprit de ee système, et particulièrement sur la doctrine des idées.
I . On peut observer que la méthode, préalablement admise par Descartes, devait naturellement le conduife à* étudier beaucoup plus les opérations de Tèsprit par la voie de réflexion, et à se fier beaucoup moins , pour s'en former des notions, à la voie (T analogie, qu'aucun philo* sophe ne Pavait encore fait avant lui. Comme il se proposait d'élever son système sur des fondements neufs, il commença par prendre la ferme résolution de ne rien admettre dont il ne fût certain, et dont il n'eût la plus.
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374 CHAFITBX TU.
parÊlite ëridoice. U soppoia que ses sens, sa mémoire^ sa ralison « et toutes les aatm ùdxAtés auxquelles on a coutume de s'eo rapporter dans la Yie, pouvaient le tromper et le jeter dans l'illusion; et il résolut de ne rien croire^ tant qu'une évidence irrésistible ne forotnit pas son assentiment.
En suivant cette manière de procéder, ce qui lui parut d'abord certain et évident, c'est qu'il pensait, qu'il doutait, qu'il délibérait; il lui sembla, en d'autres ternes, que les opérations de son esprit, dont il avait consdence , ne pouvaient être illusoires, qu'elles étaient d'une incontestable réalité, et que, quand bien même toutes ses autres facultés l'induiraient en erreur , il serait impossible que sa conscience le trompât. L'infaillibilité de la conscience lui parut donc la première de toutes les vérités. Ce fut sur ce terrain solide qu'il prit pied, en échappant aux flots du scepticinne, et sur cette base qu'il résolut d'élever tout l'édifice de la connaissance , sans invoquer d autres principes pour l'élargir. ^
Comme en vertu de cette résolution , toutes les autres vérités, et particulièrement l'existence des objets sensibles, devient être déduites par un raisonnement rigoureux des données de la conscience , Descartes fut naturellement conduit à diriger immédiatement son attention sur les opérations que* la conscience nous révèle, sans recourir aux objets extérieurs pour s'en former des notions.
Ce ne fut point 'par la voie de l'analogie, mais par celle d'une réflexion attentive , que Descartes en vint à s'apercevoir que la pensée, la volonté, le souvenir, et tous les autres attributs de l'esprit, n'ont aucune resseipblance avec l'étendue, la figure, et les différentes qualités de la matière ; qu'ainsi nous n'avons point de raison de croire à la similitude de la substance pensante et de la
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substaace étendue; qu'enfi«, comme les attributs du principe pensant sont des choses dont nous avons conscience, nous pouY^ps les connaître d'une manière plu» certaine et plus immédiate par la réflexion , que les objets extérieurs par les sens.
Descaft*tes fut le premier, que je sache, qui fit ces obser« nations; et l'on doit reconnaître qu'elles sont plus importantes àelks seules, et jettent {dus de lumière sur le sujet, que tout ce qu'on en avait dit précédemment. Ce résultat dmt nous inspirer une extrême défiance pour toute notion relative à l'esprit et à ses opérations , tirée par voie d'analogie des objets sensibles , et noiis faire considérer la réflexion comme la seule autorité digne de foi , et la source unique de toute connaissance réelle en pareille matière.
!À. Comme le syMème desPéripatéticiens avait une tendance à midérialiser l'esprit et ses opérations , le système de Descartes en avait une à spirtiualiser la matière et ses qualités. Une erreur commune à. ces deux systèmes conduisit le premier à l'une de ces extrémités par la voie d'analogie, et l'autre à l'extrémité opposée par la voie de réflexion; cette erreur, c'est que nous ne pouvons. riea connaître de la matière ni de ses qualités que par l'intermédiaire de sensations qui les représentent,
Ce principe est commun aux deux systèmes; mais le péripatétisme tirant des qualités de la matière sçs idées de sensations, et le cartésianisme tirant au contraire des sen-» satien& ses notions de& qualités des corps, la différence des méthodes a fait sortir du même principe des conclusions opposées.
Les Péripatéticiens, prenant pour accordé que les corps et leurs qualités existent réellement, et sont exactement ce qu'ils nous paraissent , en déduisaient la naturç de
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nos sensatioos^ par le raisojWBment spivant : Noe seasatioas, disaient-ils^ sont les impresâons que l^s objets sensibles font sur Fesf^it , et nous pouvons fes comparer à 1 empreint^ du cachet sur la cire ; or, qu'est-^c» que cette empreinte ? c'est l'iipage ou la forme d\x cachet, isolée de la matière qui Ip pompes^; i\ ^ e^ de même dé^ sensations : chacune d'elles est Hinfeou k forme d'uiie quai* liié siensible de Tobjel. Tel pst le raisomement d'Ari&lQte 9 et il tend évîdemident à matérialiser l'esprit et ses sensations.
* Lft méthode des Cartésiens était toute dilFénente : lom de partir de l'existence de la matière et de ses qualités^ comme d'une donnée première et incontestable , ils pensaient au ceatraire que les seules notions que hcais puissions avoir de la matière et de ses qusdités. lont celles que le raisonneo^ent peut déduim de ne* tf0nsationâ;'et, loin d^mprunter aux obj^s des sens la notion de ces sensations , ils savaient que oous ne pouvons nous en formel des idées claires et distinctes que^ar la réflexion.
Ski commençant donc par donner toute leur fittention à leurs sensations , les, Cartésiens découvrirent d'abord que les sensa^tions qui conrespondent aux quaMtés secondaires ne peuvent ressembler à aucune qualité: de la ma-^ tière; d'où Descartes et Locke inférèrent que le son , les> saveurs, les odairs, les couleurs, le chaué et le froid ^ que le ^mlgaire a toujours pris pour des qualités de la^ matière , ne sont point réellement des qualités de la matière, iQai^ de pures^ sensations de l'écrit Berkeley , qui vint ensuite , considérant plms attentivement la nature de la sensation en général , découvrit et démontra qu'aucune sensation , quelle qu'elle soit , né peut ressembler à aucune qualité d'un être insensible ^ tel qu'où suppose la matière ; d'où il conclut avec beaur
CONCLUSIOIC. 377
coup de justesse <}uH y a autant de raison pouf soutenir que retendue , la figure et toutes les qualités premières , sont de pure» sensations, que pour Taffirmer ues qualités secondaires. G'est aUfti qrfen tirant les conséquences rigoureuses du principe de Descartes, le nouveau système dépouilla la-matière de toutes- ses qualités; par '^ une sorte d0 sublimation métaphysique, il convertit toutes les qualités des corps en sensations , et spiritualisa la matière cc«nnie Tancién systime avait maftérialise l'esprit.
Pour éviter ces deux extrémités, il suffit d'admettre également comme premiers priacîpes, et Texistence des choses que nous voyons et que ndus sentons, et celle des choses dont nous avons conscience; puis de nous adresser avec les Péripatéticiens au témoignage des sens pour acquérir la notion des qualités de la matière , et avec Descartes au témoignage de la conscience pour- acquérir celle de nos sensations. -
3. J'observe que le nouveau système est le père légitime du scepticisme moderne, et que, bien qu'il n'ait enfanté ce monstre qu'en l'année 1739, il le poitaît dans son sein depuis le commencement. •
L'ancienne doctrine admettait tous les principes du sens commun comme des premiers principes, sans exiger aucune preuve ni aUcmne démonstration de leur vérité». Aussi , bien que ses raisonnements fussent généralement vagues, obscurs et purement analogiques, cependant elle* reposait sur de larges fondements', et n'inclinait en aucune manière vers le scepticisme. Nous ne. voyons pas qu'aucun Péripatéticien se soit imposé la tâche de prouver Pexistence du monde matériel ; aucun n'en a senti le besoin; tandis que tous les Cartésiens l'ont essayé jusqu'à Berkeley , qui mit un terme à leurs efforts en démon-
378 CIUPITRE VII.
trant clairemeat la fausseté de leurs arguments , et en coucluant de cette impuissance^même qu'il n'existait rien de semblable à ce qu'on appelle le monde matériel , et qu'on devait rejeter la croyance à ce* monde comme une erreur vulgaire.
Le nouveau système n'admet qu'un seul des principes du sens commun comme premier principe, et prétend en déduire par le raisonnement tout le reste de la connaissance humaine. Il admet comme premier principe l'existence réelle de nos pensées, de^nos sensations, et de tout ce dont nous avons consâence : l'existence réelle de toute autre chose a besoin d'être démontrée par la raison]; c'est donc à la raison à élever sur la seule base des données de la conscience tout l'édifice de nos connaissances.
Il y a dans la nature humaine une disposition à ramener toutes choses au plus petit nombre de principes possible ; et nul doute que cette simplicité n'augmente la beauté d'ua système, quand les principes suffisent au fardeau qu'où leur fait porter; aussi n'est-ce pas sans raison que les mathématiciens se glorifient d'avoir élevé le magnifiqjue édifice de leur science sur une petite quantité d'axiomes, et de définitions. Cet amour de la simplicité et cette envie de ramener toutes choses à quelques principes,. Qnt produit bien de faux systèmes; mais, dans aucun, l'influence de ce penchant u'a été si remarquable que dans celui de Descartes. Toute sa doctrine concernant la matière et l'esprit repose sur un seul axiome, exprimé par le seul mot cogito. Avec la conscience de la. pensée pour base., et les idées pour matériaux, il construit le système entier de l'entendement humain, et essaie d'expliquer tous^. les phénomènes qu'il présente. Puis après avoir prouvé la matière par la conscience, avec la matière et une certaine quantité de mouvement primitivement imprimé à
GONCLUSION • 379
cette matière, il lélève pareilleihent le système entier du monde matériel, et essaie d'explicjuer tous les phénomènes qui s'y produisent.
On a démontré l'insuffisance de ces principes relativement au monde matériel , et prouvé qu'indépendamment; de la matière et du mouvement, il fallait admettre la gravitation, la cohésion, l'attraction moléculaire, le magnétisme , et d'autres forces centripètes et centrifuges , par lesquelles les molécules de la matière s'attirent et se repoussent mutuellement. Newton, qui découvrit et démontra que ces principes ne peuvent se résoudre dans la matière et le mouvement, n'échappa cependant point à l'empire de l'analogie et à la séduction de la simplicité ; il pensa, mais avec la modestie et la réserve qui le caractérisent , que tQus les phénomèues du monde matériel pourraient bien dériver des forces attractives et répulsives des molécules de la matière. Cette conjecture, nous osons le dire, a été à son tour démentie par les faits; car, même dans le règne minéral, les formes régulières des sels , des cristaux , et de plusieurs aulres corps ne peuvent s'expliquer par les forces attractives et répulsives des molécules de la matière; et dans les règnes animal et végétal, il est impossible de méconnaître la présence de forces spéciales et entièrement différentes de celles qui gouvernent la matière inanjmée. Ainsi donc , bien que le monde matériel ait sans aucun doute toute la simplicité que comportaient les desseins de son auteur en le créant , néann^oins ce monde n'est ni aussi peu compliqué que le grand Descartes se l'était imaginé, ni aussi simple que Nevrton lui-même l'avait modestement conjecturé. L'analogie et l'amour de la simplicité les ont abusés tous les deux. Le premier s'est trop attaché à l'étendue , à la figure et au mouvement; le second a trop généralisé l'action des forces at-
38o CHA1>1TRE VII.
tractives et répulsives de la matière; et l'an et Tautre se sont représenté les parties de la nature qa'ik ne connaissaient pas sur le modèle de celles qu'ils coimaissairat. C'est ainsi que le berger de Virgile s'était figuré Rome à l'image de son village.
Vtbtm ^ÊWà dkot RottMit MdllMMt fHtm StodtM €foh«ciMtWi Mul q a »qtK> MBpeaolimw PaitaffM OTiam teoerM chepdkre IgrtWL Sio canibuc calrios» similef , fic matnbos facdoe Noram : tic panrk oompooere magna tolebam.
On ne pouvait peindre avec plus de fidélité le raisonnement par l'analogie.
Mais revenons au. système de Descartes sur Fenten^ dément humain. Nous avons vu que ce grand homme lui donna pour seul fondement la conscience , et pour uniques matériaux les idées; tous ses successeurs l'ont élevé sur la même base et avec les mêmes éléments. Us reconnaissent que la nature nous a donné difTérentes idées simples, et ces idées jouent précisément dans le sptème métaphysique le mên^ rôle que la matière dans le système physique de Descartes; ils admettent également une faculté naturelle qui compose, qui abstrait^ qui compare, qui associe ces idées, et cette faculté fait le pendant de la quantité primitive de mouvement dans te système physique; avec ces principes, ils prétendent exphquer tous les phénomènes de l'esprit humain , tout comme avec h matière et le mouvement Descartes essayait de rendre compte de tous les phénomènes du monde physique. Assurément on ne peut refuser à ces deux systèmes le mérite d'une grande simplicité , et l'on peut dire qu'ils se ressemblent comme les deux enfants d'un même père; malheureusement l'expérience a prouvé que si le système
CoOgTC
cûovcLUsioN. 38 1
physique était l'enfant de Descartes il n'était pas celui de la nature; u'en serait-il pas de même de l'autre? la ressemblance qui existe î^ntre eux donne lieu de le craindre.
Il est ^vident qu'à l'exception de nos idées et des relations nécessaires que nous apercevons entre elles en les comparant , rien n'échappe au scepticisme qui sort naturellement du système dont il s'agit. En effets les idées étant lest seuls objets de la. pensée,, et n^ayapt d'existence qu'autant que nous en avons conscience, il s'ensuit qu'il n'est aucun pbjçt de notre pensée qui puisse avoir une existence continue et pçrmaneoite. L'esprit et la mati^, la cause et l'efifet, le tençtps et l'espace, auxquels nous avons cou^ . tuxoe d'attribuer une existence indépendante de la pensée, en sont impitoyablemétit dépouillés pair ce simple dileumier: Ou ces prétendues réalités sont des idées de sensation ou de réflexion, ou elles ne sont ni des idées de sensation ni des idée&de^éflexiQ^;si elles sont des idées desensation ou de çéfl€PLio% elles ne peuvent avoir d^exjsteace qu'au moment pju nous en avojns^ coii^ence ; si elles ne sont pas des idées de sensation ou de véSie^iou , elks ne sont que dés mots vides de sens^
Ni Descartes ni ï^cke n'aperçurent cette conaéquenoç dnsystànq des i^ée^;. c'est à Berkeley qu^'appartient Thonneuirde l'avoii: mise au jour,ret voici ce qu'il en a laitr Pqur ce qui regarde le monde matériel, le temps et l'espace ^ Berkeley admet sans hésiter la conséquence : ces^ choses ne sont à son gré que des idées, et n'ont d'existence que dans nos esprits; quant à ce qui touche les esprits, il ne l'adïuelt pas, autrement il eût çté absolument sceptique. Mais cotn^nuent échappe-t-il à une conséquence en apparence si inévitable? L'expédient dont le bon évêque se sert est très remarquable,^ et montre combien jl avait le scepticisme en horreur; il soutient que nous n'avons point d'idées
38l CHAPITRE VII.
des esprits, et que nous pouvons penser, parler, et raisonner sur leur nature et leurs attributs, sans avoir besoin de cet intermédiaire. Mais, s'il en est ainsi, qui peut nous empêcher de parler, de penser, et de raisonner sur les corps et sur les qualités, sans en avoir aucune idée? Berkeley n'a pas songé à Cette question, ou s'il y a songé , il n'a pas jugé à propos d'y répondre. Mais il n'en est pas moins évident que pour éviter le scepticisme, il délaisse subitement le système de Descartes , sans dire la raison qui le lui fait abandonner dans ce cas , et seulement dans ce cas. C'est là seule déviation des principes du maître que que j'aie rencontrée dans les sUiccesseurs de Descartes ; encore n'cst-elle qu'im écart soudain, causé par la peur du scepticisme ; car en tout autre point le système dé Berkeley est entièrement fondé sur les principes de Descartes.
Nous voyons doac que Descartes et Lbcke prirent, sans le savoir, une route qui conduit au scepticisilie, mais qjue faute de lumière ils s'arrêtëreirt avant de l'avoir rencontré. Berkeley ayant poussé plus avant aperçut l'abîme, et saisi de frayeur se jeta de coté et l'évita. Mais l'auteur du Traité de la nature humaine , plu» hardi et plus intrépide n'a point daigné se détourner ; tomme la furie Alecto, il a vu le goufre, et s'y est jeté sans sourciller.
Hic speons horrendum , et savi spiracula ditis Monstraotur : ruptoque ingens Acheronte Torago Pestiferas aperit fauces.
4. Je fais observer que daoi le nouveau système Fénumération des notions que la nature a primitivement déposées dans l'esprit humain , et qui ne sont point une acquisition du raisonnement, est extrêmement incomplète et défectueuse.