‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiéesChapitre 62 sur 67 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

• Ces donnëes primitives de la nature sont de deux sortes : 1° Les notions ou simples appréhensiéns que nous avons des choses ; a° \es jugements ou croyances qui naissent en nous à la suite de ces notions. Qiiant aux notions, le nouveau système les réduit à deux classes , les idées de sensation et les idées de réflexion : les premières sont des images de nos sensations, conservées dans la mémoire ou l'imagination; les secondes, des images des opérations de l'esprit dont nous avons conscience, également conservées dans l'imagination ou la mémoire ; et Ton nous dît que ces deux classes de données renferment tous les matérîftiix sur lesquels opère et puisse opérer Kesprit humain. Quant aux jugements qui accompagnent les notions, le nouveau système nie formellenient qu'il y en ait aucun de primitif; tous nos jugements sont des acquisitions de la raison, qui les obtient tous, en ooinparant les idées et en percevant leurs convenances et leurs disconvenances. Telle est l'énumération des matériaux primitifs de la pensée selon la nouvelle doctrine ; or je soutiens que cette énumération est fort imparfaite , et je vais montrer en peu de mots ses vices les plus saillante.

La division 4es notions primitives en idées de sensation et en idées de réflexion est Contraire à toutes les règles de la logique, parce que le second membre renferme le premier. Pouvons-nous en effet nous former des notions claires et distinctes de nos sensations, par une autre voie que par la réflexion? Assurément non. La seu^ sation est une opération de l'esprit dont nous avons conscience , et nous acquérons la notion de sensation en réfléchissant sur ce qui se passe en nous quand nous sentons. Il en est de la sensation comme du doute et de la croyance; le doute, la croyance, la sensation, sont des opérations de

l'esprit dont nous avons conscience, et nous acquérons la notion de ces opérations en réflédûssant sur oe qui se passe en nous lorsqu'elles s'accomplissent. Les idées de sensation ne Mnt doiac pas moins des idées de réflexion que celles du doute et de la croyance, et que toute autre idée quelconque.

Mais, abstraction Ëiite de l'inexactitude dô«ettedivisioo, elle estfixtrêg^ement incomplète. Car^ puisque la sensation est une opération 4e l'esprit aussii^en que tous tes £aûts dont nous nous formons des; notions par réflexion, lorsqu'on affirme que tontest nos notions soai ou des idées de sen- ' sation ou des idées de réflexion^ a» affirme par là même que respritvhuœain ne pense et oe peut pe&ser à aucune autre chose qu'à s^ propres opérations* Or , rien n'est plus cootraire à la vérité ^ et ne choque: p}as ouvert^nent l'eiqpénence de tous les hoinm^». Je sais que Locke, tout eil maintenant eatte doctrine^ croyait que les irions que nous avons de la matière et de ses qualités, et celles que nous avons du mouvement et dcf l'espace, Soient des idées de sensation; mais pourquoi le croyait-il? c'est qu'il croyait que ces notions n'était ^e dis images de nos sensations. Si donc les notions que nous avéââ de la ma* tière et de ses qualités , du mouvement 0L de l'espace , ne sont pas des imA^es de nos sensations, ne s^ensuivra-t*il pas que ce& notions ne sont pas des. idées de sensation ? Pour moi la conséquence me semble inévitaUe.

De tous les dogmes du nouveau systèn^^ il n'en est point qui conduise plus directement au scepticisme que celui-ci. C'est ce que l'afnteur du Tfaité de la nature hu^ maine a parfaitement senti. Aussi, osez-vous soutenir qu'il y a dans ce monde quelque chose de réel qu'on appelle la matière ou l'esprit, l'espace ou la durée , l'effet ou la cause , il vous oppose aussitôt son dilemme fevori : Ou les

COWCLUSlOiV. 385

notions que vous avez de ces prétendues qualités, dit- il, sont des idées de sensation, ou elles sont des idées de réflexion; si elles sont des idées de sensation, de quelles sensations sont-elles la copie? Si elles sont des idées de réflexion , de quelles opérations de l'esprit sont-elles la représentation ?

Il serait certanement à désirer que ceux qui out tant écrit sur la sensation et sur les autres opérations de l'esprit, eussent en même temps beaucoup pensé et beaucoup réfléchi sur ces opérations ; mais n'est-il pas étrange qu'ils s'obstinent à refuser au genre humain la faculté de penser à autre chosç ?

■ La manière dont le nouveau système explique nos jugements et nos croyances , est aussi éloigné de la vérité que celle dont il rend compte de nos notions ou simples appréhensions. Selon ce sysl;ème, le seule fonction des sens est d'introduire dans Tesprit les idées ou simples appréhensions des choses; quant aux jugements que nous en portons et aux croyances qu'elles nous inspirent , ces jugements et ces croyances dérivent exclusivement de la comparaison des idées et de la perception de leurs convenances et de leurs disconvenances.

Nous avons montré, contradictoirementàcette doctrine, que chaque opération des sens renferme un jugement ou une croyance aussi bien qu'une simple appréhension. Ainsi lorsque, je sens à l'orteil la douleur de la goutte, je n'ai pas seulement la notion de cette douleur, mais la double croyance qu'elle existe, et qu'il y a dans mon orteil quelque désordre qui la cause. Cette double croyance n'est point Teffet d'une comparaison d'idées ni d'une perception de convenance ou de disconvenance ; elle est renfermée dans la nature même de la sensation. Quand je perçois un arbre, ma faculté de voir ne me donne pas I». a5

586 CHAPITRE VJI.

seulement une notion ou simple appréhension de cet arbre; elle me fait croire à son existence, à sa figure, à sa distance, à sa hauteur; et ce jugement n'est point le fruit d'une compiiraison d'idées, il est impliqué dans la perception même. Nous avons rencontré et constaté dans le cours de cet ouvrage plusieurs principes pnmitifs de croyance ; et si nous examinions les autres facultés de l'esprit, nous en trouverions Une foule d'autres qui ne se sont point présentés à nous dans l'analyse des. cinq sens.

Ces jugements naturels et primitifs font partie des données premières dont la nature a doté l'entendement humain , et ne sont pas moins un présent de la divinité que les notions ou simples appréhensions. Ils servent à nous diriger dans une multitude de cas où la faculté de raisonner nous aurait laissés dans les ténèbres; ils font partie de notre constitution, et sont le point de départ nécessaire de toutes les découvertes de la raison. Ce que nous appelons le sens commun n'est que l'ensemble de ces principes ; ce qui est manifisstement contraire à Tun de ces principes est précisément Vabsurde; leur énergie constilue le bon sens , qu'il n'est pas rare de rencontrer dans ceux qui n'ont aucun talent pour raisonner. Lorsqu'un homme se laisse divertir de ces principes par des arguments philosophiques , il tombe dans une maladie qu'on pourrait appeler \di folie métaphysique. Cette maladie diffère des autres en ce qu'elle n'est pas continue, mais intermittente; ses accès se prononcent dans la solitude et aux heures que le malade consacre à la spéculation; mais lorsqu'il rentre dans la société, le sens commun reprend son autorité et son empire. La logique attend encore une exposition claire et une énumération complète des principes du sens commun : nous n'avoB$

Page 1