‹ Œuvres complètes de Villon publiées avec une introduction et des notesChapitre 4 sur 270 · CARACTÈRE DE VILLON · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE VILLON

Si Villon ne s'était pas cru digne de mépris pourses larcins, 11 les aurait avoués. Non content de les cacher, il les nie. Et comme il n’a omis cependant nÿ ses prisons ni son exil, qui en étaient la conséquence, il accuse l'injustice des unes, et donne pour cause à l’autre un amour méprisé. Dans le Codicille il avoue qu’il avait encouru le gibet, maïs par l'erreur des juges, dit-il.

Quoique fûmes occis

Par justice, toutefois vous savez Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis.

Mais quand cette peine arbitraire On me jugea.par tricherie.

… La mention de la prison d'Orléans ne lui est matière qu’à l’invective contre celui qui l’y retint; son départ quand il dut fuir Paris après le meurtre du prêtre Sermoise et le vol du collège de Navarre, il en rejette la faute sur sa maîtresse.

Ainsi il se jugeait comme nous le jugeons nous-mêmes. Si avec cela il demeurait dans le mal, s’il mêlait une vie crimiminelle au sentiment des devoirs que la morale impose et des sanctions de la religion, il faut en chercher la raison dans ce fait qu’à une SEE Le de foi universelle, il était inévitable que chez un grand nombre la religion fût plus crue qu’obéie. Des gibiers de potence croyaient en Dieu, ressentaient la peur de l’enfer, ne désespéraient pas du repentir et du pardon.

. Religion à part, les plus sublimes leçons de la mort et du sérieux de la vie abondent dans les poèmes de Villon. Parce qu’elles ne l’ont pas amendé, autant vaudrait dire qu’elles n’en avaient pas le pouvoir, et qu'il y a en elles quelque chose qui intéresse l’homme à mal faire : ce que personne n’oserait prétendre. | | :

. Du reste, gardons de confondre avec la vie de larronnage du poète, des traits de maraude tels qu’il en avoue dans ses vers. Le cas en est bien différent, quand dans le Grand T'estament par exemple, il feint de léguer à un de ses compagnons un canard |

Pris sur les murs comme on soulait, Envers les fossés sur le tard.

. Gaston Paris voit là un exemple d’inconscience. « Cela, dit-il, dépassait les limites de la légèreté.» Certainement non. L’indignation est de trop. Si Villon n’eût jamais fait pis, il ne serait pas malaisé de l’absoudre. Il le sait bien. Aussi en dissimulant le reste, se plaît-il à confesser cela,

" preuve qu’il distingue le bien du mal, et plus sensément même que celui qui le reprend. |

Cependant on insiste. Comment cela peut-il être? Comment des mœurs pareilles n’ont-elles pas empêché une pareille poésie de naître? Comment l'indignité de l’homme n’a-t-elle pas entrainé son esprit, coupé les ailes à sa satire, rompu l'essor d’un sentiment qui monte si haut, qui touche si fort? Et l’on répond qu'il était fait de contrastes, que lui-même a pris soin de se peindre en disant dans une de ses pièces : « Je ris en pleurs. » Là-dessus on imagine un pren perpétuel, une espèce d: queue-rouge tragique,

ouffonnant au milieu des matières les plus graves, et faisant le pied de nez à la misère et à la mort. |

i les strophes du Charnier Saint-Innocent pourtant, ni la Leçon aux enfants perdus, ni la Complainte du commun trépas et les Regrets de la belle Heaumière n'ont le plus petit mot pour rire. Le quatrain du pendu, deux ou trois bouffonneries de la Petite Epitaphe, qui détonnent au milieu du reste, ne sauraient effacer cela. La plaisanterie sur le défaut d'argent pas davantage, car elle est dans Marot et dans tous nos poètes jusqu’au règne de Louis XIV. En général Villon a parfaitement gardé Îles convenances des sujets, et rien n'est si uni que son ton sur chaque chose. Il passe du sévère au plaisant, ce qui est bien différent, ce qui dépeint sa souplesse, et qui l’égale à Horace et à Lafontaine, desquels on n’a jamais songé à tracer ce bizarre tableau.

Je ris en pleurs n’est pas un portrait, c’est un coq-à-l’âne, comme l’a remarqué M. Thuasne, dans une pièce consacrée à ce genre, et qui en contient vingt autres. Le dessein du poète n’a pas été de si peindre, et cela n’exprime pas plus son caractère que : les un brasier frissonne tout ardent, n’exprime sa complexion physique.

Au demeurant, pourquoi tant raffiner? Prenons-le tel

u’il est, comme un personnage d’exception. Le caractère de Villon est celui d’un enfant perdu, resté capable au sein d’une abjection profonde, de bon jugement et de sentiments humains. Cela ne suffit-il pas, le goût aidant? Le poète peut feindre bien des choses, pourvu qu'il ait en soi quelque sensation vraie de ce qu'il développe dans ses ouvrages. L’imagination fait le reste. |

Quant à la légende de Villon, c’est un autre cas singulier, et qui ne s’est produit qu’à son égard. Sa personne ne fut

as oubliée du peuple. Une réputation lui resta, à laquelle

es lettrés n’eurent pas de part: celle non pas de poète, mais de larron. Un témoignage curieux s’en trouve dans ces Repues franches, dont il est le héros, car sur les sept

ke 7 y D.

Page 1