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rèrent l'Espagne au sixième siècle : comme Martin de Dume, évêque de Braga, dont nous avons des vers, et Jean de Béclar, auteur d'une chronique célèbre, versé dans les lettres grecques et latines. Mais l'arianisme allait finir, au moment même oà parut une famille appelée à de hautes destinées. Un homme de race latine, appelé Séverien, eut de son épouse Turtur cinq enfants. Théodora, Faînée des filles, devint reine, partagea le trône de Leuwigilde, et donna le jour au premier roi catholique, Reccared. La seconde, Florentina, demeura vierge, et consacra sa vie à seconder les travaux de ses trois frères. Léandre, le premier de ceux-ci, porté au siège épiscopal, fit l'admiration des contemporains par son éloquence et son savoir, en même temps qu'il décida de l'avenir de son pays en ramenant Reccared à l'orthodoxie. Fulgence fut aussi évêque, et les historiens louent sa doctrine autant que sa sainteté. Mais cette famille entière ne sembla suscitée que pour veiller sur l'enfance du plus jeune et du plus illustre de tous, Isidore de Séville (1).
Isidore Un récit de la jeunesse d'Isidore prouve la perpétuité séfiue. de l'enseignement public en Espagne, et jette quelque jour sur les études auxquelles on exerçait non-seulement les moines, mais les fils des nobles et les parents des rois. On raconte que l'enfant, resté orphelin, fut élevé auprès de son frère Léandre, évêque de Sévillé, et qu'il trouva si peu d'attrait aux premiers éléments
(1) Nicolas knionlo, Bibliotheca Hispana vêtus. Andrès, Storiad'ognt leUeraturUt t. I.
des lettres, qu'il résolut d'y renoncer, et quitta furtivement la maison fraternelle. Après avoir longtemps erré dans la plaine aride, il s'arrêta mourant de fatigue près d'un puits, et en se reposant il regardait avec curiosité les sillons qui creusaient la margelle. Et s'étant fait expliquer par un voyageur comment, la corde, toute faible qu'elle était, à force de passer et repasser, avait fini par sillonner la pierre, il en conclut que toute la dureté de son intelligence n'empêcherait pas les lettres d'y ouvrir à la fin leur sillon. Il retourna donc chez son frère; et celui-ci, peu rassuré d'une conversion si brusque, enferma le jeune fugitif dans une cellule, où durant plusieurs années il reçut les leçons des plus savants maîtres. 11 ne faut pas accuser la sévérité de Léandre, car en même lenaps il écrivait à Florentina les lignes que voici : « Je vous conjure, comme ce une sœur très-chère, de ne point m'oublier dans vos. « oraisons, non pli^s que notre jeune frère Isidore, que « nos parents nous ont légué, retournant au Seigneur « avec joie et sans crainte pour ce dernier fils, puis- « qu'ils le laissaient à la garde de Dieu, d'une sœur et « de deux frères. » En effet, tant de soins ne furent pas perdus. Isidore grandit en savoir et en sainteté, devint le successeur de son frère au siège épiscopal de Séville, la lumière de l'Espagne, et un des plus grands serviteurs de la science dans un temps où il était méritoire delà servir (1).
(l) Nicolas Antonio, Biblioth, Hisp, vet. Episl. S, Leandri ad Flo- '*entinam : a Postrcmo te, carissimam germanam, qureso ni mei orando
En écartant les nombreux écrits d'Isidore de Séville qui touchent à tous les points des connaissances humaines, ses livres Sur la nature des choses, celui De la Propriété du discours y la ViedesPères, la Chronique des rois visigothSy il faut bien s'arrêter à son traité des Origines. Au premier abord, l'auteur n'y semble occupé que des mots, des étymologies souvent détestables dont Platon, Varron, les grammairiens et les jurisconsultes romains ont prodigué les exemples. Mais il ne peut s'engager dans la définition des mots sans se mettre à la poursuite des idées, sans pénétrer jusqu'au fond de chaque science, sans se trouver sur les traces de ceux qui s'y enfoncèrent avant lui. Il résume donc en vingl livres les principes des sept arts libéraux, ceux de la înédecine, de la jurisprudence, de la théologie, de l'histoire naturelle, de l'agriculture et des arts méca- * niques. Les citations des écrivains grecs et latins sont innombrables; et l'ouvrage, annoncé comme un dictionnaire, devient une encyclopédie, le sommaire d'une lecture immense, et pour ainsi dire le dépouillement d'une bibliothèque dont la moitié aurait péri pour nous, si révoque de Séville n'en avait sauvé les faibles restes. Le moyen âge connut tout le prix de ce travail, et c^est pourquoi il ne se lassa pas de reproduire le livre des Origines, comme celui des Institutions divines et hu-
« memineris, nec junioris fratris Isidori obliviscaris, quem quia sub D^j « tuitionc et tribus germanis superstitibus parentes reliqueruot comffiu- « nés, laeti, et de hujus nihil reformidantes infantia» ad Dominum raigi'a- « venint. jo
maines^ comme tous les écrits où il trouvait les sept arts des anciens. Le rude génie de ces temps ne se lassait pas de tant de répétitions; et, comme Tenfant auprès au puits, il comprenait que la corde devait souvent repasser sur la pierre pour Tentamer. Isidore de Séville compte avec Cassiodore et Boëce parmi les instituteurs de r Occident: ils forment ensemble comme une chaîne d'hommes qui d'une part touchent à l'antiquité, et de l'autre s'avancent jusqu'au plus profond de la barbarie, se passant de main en main le flambeau. Isidore mourut en 636 : ses disciples continuent l'école espagnole pendant que les Anglo-Saxons commencent, et que de loin on voit venir Bède et Alcuin pour soutenir la lumière, et pour attester que le flambeau ne s'éteindra pas (1).
Quand les lettres se maintenaient ainsi aux portes de ,Les
* ^ écoles
la Gaule, comment auraient-elles succombé sans résis- "^ju^uîS** tance dans cette savante province où elles avaient eu du^puème
. 11 » n siècle.
tant d autorité? Gomment les écoles restaurées par Gratien, célébrées par Ausone et Sidoine Apollinaire, toutes debout au cinquième siècle, après le premier choc de l'invasion, seraient-elles tombées au sixième, sans laisser un historien de leur chute?
J'entends bien Grégoire de Tours s'écrier : « Malheur « aux jours où nous sommes, parce que l'étude des c< lettres a péri ! » Mais je reconnais dans ce cri la plainte
(1) Nicolas Antonio, Biblioth, llisp. Isidori Hispalensis episcopi OrigU nhm sive etymologiarum libri xx. Au sixième livre, douze chapitres consacrés à Thistoire de récriture, des bibliothèques, des copistes.
accoutumée de tous les temps orageux^ et cette tristesse de tant de grands esprits chrétiens, qui ont cru toucher à la fin des siècles. C'est l'histoire même de Grégoire de Tours qui me rassure contre ses alarmes, puisque je le trouve tout pénétré de l'antiquité, familier non avec Virgile seulement, mais avec Salluste, Pline, Âulu-Gelle. S'il proteste de son dédain pour les artifices de la parole, s'il fait gloire de ne point reculer devant un solécisme, on s'aperçoit qu'il connaît des esprits plus délicats dont il redoute le jugement. Il demande grâce pour la rustique simplicité de son style à ceux qui ont étudié les éléments des sept arts à la suite de Martianus Capella; qui ont appris avec la grammaire à lire les écrivains classiques, avec la dialectique à démêler les propositions contradictoires, avec la rhétorique à discerner les différentes sortes de mètres; avec la géométrie, l'astronomie, Tarithmélique et la musique, à mesurer la terre, à contempler les révolutions des astres, à combiner les nombres, à marier les modulations du chant au rhythme des vers. C'est tout le cours des études classiques; et la jurisprudence même n'y manque point, si l'on en juge par l'exemple du sénateur Félix, qui, envoyé aux écoles, y fut nourri des poèmes de Virgile, du code Théodosien et de l'art du calcul. Virgile commenté par Servius et Macrobe, c'était toute la poésie, toute la philosophie, toute la mythologie latine. Le code Théodosien résumait la législation des empereurs chrétiens; le calcul comprenait toutes les sciences mathématiques. Saint Didier de
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Cahors, qui achevait ses éludes vers Tan 615 dans une ville d' Aquitaine 5 avait passé par les trois degrés d'enseignement que nous trouvions à Rome au temps d'Athalaric et de Cassiodore. Car, c< premièrement, il avait appris les lettres latines; en second lieu, on Pavait exercé à Téloquence, dont la Gaule conservait le culte; enfln il s'était appliqué à l'étude des lois pour tempérer par l'abondance et l'éclat des orateurs gaulois la gravité des Romains. » Vers le môme temps, et en Austrasie, saint Paul de Verdun (mort vers 647) était nourri dès le berceau dans les lettres et les arts libéraux qu'on enseignait aux enfants des nobles ; et il y faisait des progrès si rapides, qu'il n'ignora aucune des règles de la grammaire, de la dialectique, de la rhétorique, ni des autres sciences. Plus tard encore, et au milieu du septième siècle, on enseignait à Clermont les principes de la grammaire et le code de Théodose. Sans doute un petit nombre de grandes villes conservèrent seules le privilège d'un enseignement complet; mais on a lieu de croire que les maîtres élémentaires, non plus que les copistes, ne manquaient point, lorsque, Chilpéric ayant voulu enrichir l'alphabet de quatre lettres, l'histoire ajoute que, par un rescrit adressé à toutes les cités du royaume, il ordonna que les enfants apprissent à lire, et que les livres anciens fussent passés à la pierre ponce, et recopiés selon l'orthographe nouvelle (1).
(1) Gregorius Turonensis, Hist. praefatio : « Vae diebus nostris» quia periit stucliam litterarum! » Cf. lib. V : « Tempas illud, quod Dominiis de
Les nobles familles gallo-romaines n'avaient garde de renoncer à ce prestige de l'éducation^ qui leur conservait le respect des barbares et l'accès du palais des rois. Tous les grands évéques du temps^ tous ces hommes de race sénatoriale, Nicétius de Trêves, Agricola de Ghâlons, Grégoire de Langres, Ferréol d'Uzès, sont loués de leur éloquence, de leurs écrits, de leurs mer-
doloram pripdixit initio, jam Tidemus. » Lib. X, 31 : « Quod si te, sacerdos Dei, quicuinque es, Martianus nos ter septem disciplinis erudiity îdest si te in grammaticis docnit légère, in dialecticis altercatioDum propositiones adyertere, in rhetoricis gênera raetrorum agnoscere, in gecmietricig terra runi linearumque measuras colligere, in astrologicis cursus siderum centemplari, in arithmeticis nuineroruin partes coUigere, in harmoniis sonorum modulationes suavium acceutuum carminibus concrepare... t
Où est moins étonné de la popularité de Martianus Gapella dans les écoles de la Gaule, quand on se souvient que le rhéteur Melior Félix, qui enseignait à Clermont, s*étant trouvé à Rome en 554, y corrigea de sa main un exemplairt' des Noces de Merrure et tle la Philosophie, Voyez Tillemont, Empereurs, t. V, p. 665, et THistoire littéraire, par les bénédictins de Saint-Maur, t. lll, p. 193.
Gregor. Turon., IV, 47 : « DeoperibusVirgilii, legis Thcodosianae librk arteque calculi adplene eruditus est. »
Vita S. Desiderii (auctore ut videtur coœtaneo), apuJ D. Bouquet, IH, 527 : oc Summa parontum cura enutritus, litterarum studiis ad plénum eruditus est : quorum diligentia nactus est post litterarum iasignia stndia, gallicanarnquc eloquentiam (quae vel florentissinia sunt, vel eximia, contubemii regalis adductis inde dignitatibus), ac deinde legum romananim indignationi studuit, ut ubcrtatem eloquii gallicani nitoremque gravitas sermonis romani tempera ret. »
Vita S. Pauli Virodunensis, n**l (auctore coœvo), apudMabillon, A. SS. 0. S. B., sec. Il : a Libcralium studiis litterarum (sicut olim moris erat nobilibus) traditur imbuendus, ut non eum grammaticae, seu dialecticîr, vel etiam rhetoricaî caetorarumque disciplinarum fugerent ingénia.
Vita S. Boniti (mort vers 709), Mabillon, A. SS. 0. S. B., sec. III, p. 1, p. 90 : (( Grammaticonim iinbutus initiis, nec non Theodosii edoctus decretis, cœterosque coaetanos excellens, a sophistis probus atque praîlatus est. »
Gregor. Turonensis, Hist.y V. 45 : « Et misit epistolas in universascivitates regni sui, ut sic pueri doccrentur, ac libri antiquitus scripti, planât' pumice, rescriberentur. »
veilleux progrès dans l'étude des lettres et dans l'art des rhéteurs. J'omets saint Âvitus et saint Remi^ qui appartiennent à l'âge précédent. Félix de Nantes parlait le grec comme sa langue maternelle. Le successeur de saint Rémi au siège de Reims ne le cédait à qui que ce fût pour la correction et l'élégance de ses vers. Il ne s'agit point encore d'une littérature ecclésiastique réfugiée dans le sanctuaire; tout annonce la perpétuité de l'enseignement séculier, dont les portes ne se fermaient à personne. L'esclave Andarchius, en accompagnant aux écoles le sénateur Félix, devint si savant, qu'il méprisa ses maîtres, voulut épouser de force la fille d'un homme riche, et finit par se faire brûler vif. Théodebert comptait parmi ses courtisans deux lettrés, Asteriolus et Secundinus, qui se ressentaient assurément de la barbarie de l'époque, puisqu'ils poussèrent la violence de leurs querelles jusqu'à se déchirer le visage avec les ongles : cependant on les vantait comme des maîtres consommés dans l'art de bien dire. Les lettres vivaient encore, non de secret, mais de publicité, mais du commerce d'esprit qui continuait de lier les provinces morcelées de l'empire. Nous avons vu Nicétius de Trêves appeler d'Italie les ouvriers qui relevèrent les ruines de ses basiliques : Martin de Dume, évêque de Braga, composait des vers pour le tombeau de son patron, saint Martin de Tours. Les rois de France envoyaient en ambassade à Constantinople ce qu'il y avait de plus habile parmi les courtisans gallo-romains. Reovalis, médecin de Poitiers, avait
étudié en Grèce. Des moines grecs comme Égidius, venaient chercher dans les Gaules un ciel plus sévère et des mœurs moins Faciles : et telle était encore en 585 l'aflQuence des étrangers de toutes les nations, que le roi Gontran, faisant son entrée solennelle à Orléans, y fut complimenté en trois langues, par les Latins, les Syriens et les Juifs (1).
Fortunai. C^ii^ société poHc ct Icttréc du sixième siècle, qui occupe encore les sièges épiscopaux. les sénats des villes, et qui pénjDtre dans la familiarité des rois barbares, n'a pas de représentant plus fidèle que le poëteFortunat. Les historiens modernes ont fait revivre avec un rare bonheur la figure de ce disciple des écoles de Ravenne, qui, poussé par la passion des pèlerinages, entreprit en 565 de visiter les sanctuaires des Gaules, passa les Alpes, traversa les provinces des Bavarois, des Alemans , des Francs orientaux , séjourna quelque temps à la cour d*A.ustrasie, et, après s'être agenouillé au tombeau de saint Martin de Tours, s'arrêta à Poitiers, retenu par l'amitié de sainte Radegonde et d'Agnès, abbesse de Sainte-Croix. On a relevé tout ce qu'il y a d'étrange dans l'intimité irréprochable, et pour ainsi dire platonique, de l'étranger avec les deux nobles religieu-
(1) Grcgmius Turon., HisL, X, 29. Vilx Patrnm, VI, 3 ; Hist.,^, ^6; VitxPairum, VU; llist., VI, 7.
Grcgor. Turon., Hùt., IV, 47 : « Hic igitur (Andarchius) Felicis senatoris servus fuit, qui ad obsequiuin domini deputalus, ad studia litterarum cum eo positus, benc institutus cinicuit. » Id. III, 33; X,i5, Viia S. Mç^diiy BoUand., 1 septemb.
Gregor. Turon., Hm/., VIII, 1 : «Et hinc lingua Syroruni, hinc Latinorum, hincetiam ipsorum Judicorum in div< rsis laudibus varie concrepabat. »
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ses, les noms qu'il leur prodigue, les appelant nonseulemenl sa mère et sa sœur, mais sa vie, sa lumière et les délices de son âme; enfin le retour dont on le paye, les soins charmants qui préviennent ses goûts et ses désirs; surtout les repas exquis, les tables couronnées de roses, chargées de viandes et de fruits, où Fortunat finissait par s'oublier, s'il faut croire à son aveu, quand il s'excuse de quelques vers improvisés après boire. « Mes yeux demi-fermés, dit-il, croyaient voir la « table nager dans le vin pur, et ma muse trop égayée « n'était pas sûre de sa main. » Une justice un peu rigoureuse a peut-être exagéré les faiblesses du poëte, en prenant au mot ses hyperboles ; on a sévèrement traité ses quatorze livres de poésies, trop atteints, comme il le dit lui-même, de la rouille de leur temps. Sans doute Fortunat ne compte point parmi les grands esprits; il confesse son ignorance, et qu'il a bu seulement quelques misérables gouttes aux fontaines de la rhétorique et de la grammaire. Toutefois, cet Italien, cet émigré d'une contrée plus polie et d'une civilisation plus délicate, n'est point aussi inutile qu'on le pense à Poitiers, au cœur de l'Aquitaine, auprès du sanctuaire de saint Hilaire sur lequel toute la Gaule tenait les yeux fixés : il y remplit une mission qu'on n'a point assez reconnue, comme gardien des traditions du monde lettré, et comme instituteur des barbares (1).
(1) M. Ampère a consacré deux chapitres (Histoire littéraire, i. Il, p. 312 et suiv.) à ce poëte, que M. Thierry a fait aussi revivre dans un des plus heureux tableaux de ses Récits mérovingiens. Après de tels
Ce qui frappe d'abord dans les écrits de Fortunat, c'est le spectacle de ce monde romain qui semblait en ruines, et dont on retrouve partout les opinions, les coutumes et les vices. Les désastres de l'invasion se réparent, et dans vingt pièces le poète célèbre les églises, les palais, les villes que des mains libérales ont relevés. Toutes les vieilles cités de Neustrie rivalisent à ériger sur les tombes de leurs saints patrons des basiliques ornées de colonnades, garnies de vitraux, rehaussées d'or, toutes vivantes de sculptures et de peintures. Les villes austrasiennes de Trêves, de Cologne, de Mayence, imitent cet exemple, et ne se souviennent plus des Vanr dales. IjCs évéques unissent au zèle de l'orthodoxie la passion des arts et le goût de la politesse antique; ils voyagent dans la pesante voiture des nobles gaulois,
historieiL<i, il ne restait qu'à traiter Ui &< ul point de la vie de Fortunat qu'ils eussent négligé.
Venant. Uon. Fortun. Carmùi,, lib. IX, 23 :
Non digitis poleram, calamo neque pingcrc versus ;
Fecerat incertas ebria musa manus.
Nam mihi; vel reliquis sic vina bibentibus tpta,
Ipsa Yidebatiir roensa natare mero.
Idem, Ub. Il, 10 :
Scabrida nunc resonat mea lingua rubiginc verba, Ëxit et inconipto raucus ab ore l'ragor.
ideuj, de Vita S, Martini, ]ib. I, 29 ;
Parvula graminalicœ lambens retluamina guttse, Rhctoricœ exiguum prœlibans gurgitis haustum, Cote ex juridioa cui vix rubigo recessit.
Ces vers montrent que les écoles de Ravenne, où Fortunat avait bien ou mal étudié, conservaient les trois degrés de renseignement que nous trouvons à Rome et dans les Gaules : la grammaire, la rhétorique et la juris* prudence.
ils ne dédaignent point le luxe des jardins ; si leur table est frugale, de riches tapis la couvrent, brodés de feuillages et de vigne ; et le convive charmé y voit verdir la vigne dont il boit le fruit. Ces graves personnages aiment les vers, et Fortunat ne les en laisse point manquer. Il correspond avec tous; il a des félicitations pour leur avènement, des hymnes pour leurs fêtes, des inscriptions pour leurs églises, des distiques improvisés pour recommander à leur charité un pèlerin qui passe, une jeune fille qui plaide. Les plus saints ne résistent pas toujours à la satisfaction d'être célébrés dans la langue des dieux ; ils finissent par croire à cette immortalité que le poëte leur promet, et qu'il leur assure selon son pouvoir, en dictant Tépitaphe de leurs tombeaux. Je trouve en lui l'interprète, le lien, Tâme de cette société qu'il chante. L'élégance qu'il aime dans les moindres détails de la vie passe dans ses vers, et leur prête des tours heureux qu'un temps meilleur n'eût pas désavoués. Et si je m'indigne de la pauvreté de ses jeux d'esprit, je n'y reconnais rien que je n'aie vu, non-seulement au siècle d'Âusone, mais chez les contemporains de Théocrite et de Callimaque (1).
(1) Sur les basiliques de Bordeaux, de Saintes, de Tours, de Paris, de Mayence, de Nantes, de Metz, de Cologne, de Verdun, Carmin, y lib. I, \0, 13 ; II, 4, 9, 10, 11 ; III, 4, 11, 16, 26.
Sur le luxe et Télégance des mœurs contemporaines, Carmin, y 111, 10, 19, 14 : De Piclura vitis in mensa :
Vitibus intextis aies sub palmite vernat,
Et leviter piclas cemit ab ore dapes.
Multipliées epulas meruit conviva tenere ;
Aspicithinc uvas, inde Falerna bibit.
Tout le livre IV est consacré aux épitaphes et aux lettres de recommaii-
Il y avait quelque honneur à consoler ainsi les dernières générations du monde ancien, à les encourager au travail d'esprit, à maintenir chez elles le culte des lettres : il y en avait davantage à le populariser chez les Germains. Tandis que Radegonde la Thuringienne rassemble autour d'elle les filles des Francs pour les exercer aux méditations du christianisme, Fortunat la soutient de ses louanges, il la félicite de lire les Pères grecs et latins; c'est pour elle qu'il réserve ses plus gracieuses compositions. S'il lui adresse des vers pour déplorer le moment où elle s'enferme dans sa cellule, et d'autres pour célébrer le jour où elle en sort; des vers pour la remercier d'une jatte de lait, des vers en lui envoyant une corbeille de châtaignes, des vers avec
dation. Il serait trop long d'éniunêi*cr tous les évêques célébrés par Fortunat. Ceux dont le nom revient le plus souvent dans ses vers sont Léontios de Bordeaux, Félix de Nantes, Nicétius de Trêves, et Grégoire de Tours. Parmi les laïques gallu-rumains, Fortunat célèbre surtout le patrice Dyna* inius, dont les poëmcs allaient, dit-il, aux quatre coins de Tunivers. ^ar- 7ntw., V, 10, 11.
On ne peut méconnaître un reste d*élégance et une aimable facilité dans plusieurs compositions de Fortunat : je remarque surtout un poëme sur la croix, dont quelques traits expliquent parfaitement les symboles des vieilles mosaïquos chrétiennes. Carmin., lib. H, 3 :
Crux bcnedicta nitct Dominus qua carne pcpendit,
Atqtie cruorc suc vulnera nostra lavât... IIic maiius illa fuit clavis confixa cnientis,
Qu» Pauiuin eripuit crimine, morte Petrum. Fertilitate polens, o dulce et nobile lignum !
Quando luis rainis lam novu ponia geris ! Appensa est vilis inter tua brachia, de qua
Dulcia sani^aiinca vina ruborc fluent.
La mosaïque qui orne Fabsido de Saint-Cléniont à Rome représente le Christ attaché à une croix, du pied de laquelle sort une vigne, image de r Église universelle.
des fleurs; il fallait peut-être ces puérilités, qui ne sont pas toujours sans charme, pour faire entrer les lettres latines dans l'éducation des femmes (1). En même temps, il cherche des disciples plus puissants et moins dociles parmi les gens de cour et les gens de guerre. Assurément lorsque, pour célébrer les noces de Sigebert et de Brunehaut, il fait descendre du ciel Vénus et Gupidon, ou que, pour consoler Frédégonde de la perte de ses fils, il fait l'énumération de tous les hommes illustres qui sont morts, on peut sourire de la gaucherie de cette muse classique, fourvoyée dans le sanglant palais des Mérovingiens. Mais c'était beaucoup de l'y avoir fait entrer, d'avoir triomphé des mépris des vainqueurs, et de dire à Chilpéric que, l'égal des rois par la puissance, il pouvait devenir plus qu'eux par le savoir (2). En gagnant le prince, Fortunat assurait aux
(1) Fortunat, Carmin., lib. VII, i, 5, 6, 7, 8, 9, 10, ad Radegundem post reditum :
Unde mihi rediit radiant! luminc vultus ?
Quse nimis absentem te tenuere morœ ?
Âbstuleras tecum, revocas mea gaudia tecum,
Paschalemque facis bis celebrare diem.
Carmin., lib. X, passim.
(2) Fortunat, Carmin., lib. V, 1, de Nuptiis Sigiberti BrunechildiS" que reginse :
Glarior setherea Brunechildis lampade fulgens. Altéra nata Venus, règne ditata decoris, Nullaque Nercidum de gurgite talis Ibero, Oceani sub fonte nata non ulla napœa Pulchrior : ipsa suas subdunt tibi flumina nymphas.
Ibid. % 7 ; VIII, 1, ad Chilpericum regem :
Regibus sequalis, de carminé major baberis.
Ibid. 2, ad Chilpericum regem et Fredegundem. Ibid. 3.
lettres la faveur des grands. Ses correspondances poétiques vont trouver dans les camps Ghrodinus, Bodegisel, Faramond, Bérulf, tous Germains d'origine ; Magnuif, qu'il loue de son grand savoir en jurispmdence; Gogo, dont il compare l'éloquence à la lyre d'Orphée^iet dont tous les discours sont des rayons de mieh  leortoar^ les barbares, jaloux de se perfectionner dans^les lettrei!^ latines^ consultent le savant maître qui leur est venu dltalie. Un évéque franc, nommé Bertramm, lui envoie des vers, et Fortunat lui répond : c< La feuille que ta « m'adressais m'a porté des vers sublimes, et des pac< rôles dignes d'un sage qui chausse le cothurne. Pe»- « dant que je parcourais les lignes retentissantes de te6 « vers écumants, j'ai cru livrer mes voiles à uM m^ « agitée. Ton poëme roulait des flots oragenï, comme « rOcéan quand il semble soulever les eaux de ses « sources, pour les jeter sur ses rivages. Je doute que « Rome, la ville vénérée, entende des chants si pom- « peux aux lectures qu'applaudit le forum de Trajan. « Certes, si tu avais récité de si nobles paroles en préce sence du sénat, on eût mis des tapis d'or sous tes c< pieds; tu verrais tes vers, portés par la faveur du peu- « pic, courir sur les places, dans les carrefours, et pas- « ser de ville en ville. Toutefois, seigneur, j'ai noté « quelques endroits où la nouveauté s'introduit furti- « vement à la place de la règle antique. Dans un petit (c nombre de vers, une syllabe de trop a rompu la mec< sure, et la muse gémit de se sentir un pied boiteux. » On voit que Fortunat ménageait ses disciples, mais
sans leur taire la vérité. Au fond de sa retraite, il tenait école d'éloquence et de poésie, pardonnant à ses turbulents élèves plus d'une infraction aux règles de la langue^ espérant bien de cet âge violent dont Grégoire de Tours avait désespéré. Sans doute il n'eut ni la verve, ni l'élévation, ni la tristesse solennelle de Grégoire de Tours; mais il n'eut pas à essuyer les mêmes tempêtes ; il vit l'avenir d'un lieu plus serein, et se trouva plus juste pour avoir été plus indulgent (1).
En effet, ces Germains, que nous avons vus si loncf- Les
. . , , , . , Francs initiéi
temps impatients de toute règle, commençaient a se *^^?J^^' plier aux lois du travail, à souffrir qu'un maître châtiât leur langage, chargeât leur mémoire, disciplinât leur pensée. Quand tout l'effort de la royauté mérovingienne était de rappeler les temps romains, il fallait bien qu'elle en adoptât la langue. Childebert avait appris le latin, s'honorait d'aimer la paix, la justice et ..les lettres, et se faisait représenter à la porte de l'église de Saint-Vincent en robe longue et tenant un livre. Charibert semait sa prose de toutes les fleurs de l'ancienne rhétorique. Chilpéric s'était élevé jusqu'à la
(i) Fortunat, Carmin. VI, 1, 5, 7, 10, 15, 17, 21; VU, 12, l(i, il, 20, ad BerUgrammum episcopum :
Ârdua suscepi missis epigrammata chartis,
Atque cothumato verba roiata sopho.
Percurrcns tumido spuroantia carmina versu,
Gredidi in undoso me dare vêla freto... Ex quibus in paucis snperaddita syllaba fregit.
Et pede lœsa suo musica clauda gémit.
Carmin, VUI, 16. Il célèbre ainsi Tévéque Baudoald : Florens in studiis, et sacra lege fidelis.
poésie, et avait composé deux livres de vers. Si Grégoire de Tours afiirme que les vers du poète couronné so tenaient mal sur leurs pieds, la postérité, plus complaisante, n*en jugea pas de même, et la statue de Chilpéric fut sculptée au portail de Notre-Dame, un violon à la main, dans l'attitude d'Apollon. GlotaircII avnit reçu une éducation savante, qui lui apprit à craindre Dieu et à supporter les hommes (1). L'exemple des rois entraînait leurs compagnons de guerre. Les chefs les plus belliqueux, aux jours de fête, aimaient à entendre alternativement la harpe du chantre barbare et la lyre du Romain. Dans cette impatience de jouir, qui leur faisait essayer tous les enchantements de la civilisation, plusieurs finissaient par s'attacher aux plaisirs d'esprit. Ce même Gogo, célébré par Fortunat, et devenu plus tard maire du palais d'Âustrasie, adresse des vers à un ami, et s'excuse si un trop long séjour chez les Germains, au milieu de tant de nations dont il faut parler les idiomes, lui a fait oublier les leçons du rhéteur Parthénius. Le Franc Ëbrulf, honoré depuis sous le nom de saint Évroult, avait été appliqué dès
(1) Fortunat : a Quum bclia odissot (Childebertus) paceni, et litterasac justiiiam ainabat, primus enim regum nostrorum latine scivit i Idem, Carmin., V, 2, ad regem Chariberlum :
Quum sis progenitus clara de slirpe, Sicambcr, Florct in eloquio lingua lalina tuo.
Idem, Carmiw. , VIII , ad regem Chilpéric. Gregor. Turon.,VI,46. Aimoin juge moins sévèrement les vers de Cbilpéric. Pour les deux statues de Childebert et de Chilpéric, voyez Montfaucon, Monuments de la monarchie, t. I.
Fredogar. , 42 : « Istc Chlotarius (secundus) fuit patientiae deditas, litteris cruditus, timens Dcum. »
Teûfance aux sciences divines et humaines, et y lit des progrès si rapides, que le roi Childebert Tappelaau palais, dont il devint l'ornement par Téloquence de ses plaidoyers et par la sagesse de ses conseils. Attala, fils d'un seigneur bourguignon, fut nourri dans l'étude des arts libéraux longtemps avant l'âge où la vocation religieuse le poussa à s'enrôler dans la milice de saint Golomban. La noblesse germanique commence à rivaliser de zèle avec les sénateurs gallo-romains, à faire asseoir ses enfants dans les écoles pour y recevoir une instruction non pas ecclésiastique seulement, comme on a coutume de le supposer, mais littéraire et capable de les préparer aux fonctions de la cour comme aux dignités de TËglise (1). Les lettres pénètrent dans l'éducation des femmes, et une illustre personne nommée Wilithruda, épouse de Dagulf, est louée, dans son épitaphe, d'avoir été Romaine par la science, quand la
(i) Fortunat, Carmin,, VI, 8, ad Lupumducem : Romanusque lyra, plaudat tibi barbarus harpa.
Gogonifi Epistola Chamingo dud, ap. Duchesne, I, 859. Idem Traserico : c Barbamm dictatorem, qui potius apud Dorodorum didicit geutium linguas discerpere, quam cum bonse mémorise Parthenio obtinuisse rhetorica dictione. » Ce Parthenius est probablement le même qui encouragea le sous-diacre Arator à mettre en vers les Actes des apôtres. Nouvel intliee du commerce littéraire que la Gaule entretenait avec litalie.
Vita S. Ebrulfi. (auctore perantiquo), apud Wabillon, A, SS, 0. S.B., sec. I, 534 : « (jui, mira velocitate divina et humana diligenter percurrens studia, etiam adhuc puer ipsos magîstios dicitur prœcessisse doctrina... Oratoris quippe facundia prseditus, ad agendas causas intcr aulicos residebat doctissimus. »
Vita S. AUalae, auctore Joua Bobbiensi, Mabillon, sec. II, 125 : « Hic ex Burgundionum gcnere, nobilisnationefuit... Itaque, quum patris studio nobili liberalibus litteris imbutus fuisset, Arigio cuidam pontifici a genitore commendatus est. »
naissance la faisait barbare. Le besoin de savoir all«t tourmenter jusqu'aux derniers rangs de ces peuples . grossiers^ qui étaient venus chercher dans lès OauleÉ autre chose que des livres et des maîtres. Un jeutte pâtre nommé Walaric, en menant les moutoilft-de son père sur les montagnes d'Auvergne^ enlaidit pwlet des leçons qu'on donnait aux fils des nobles/ La pàsskÉ d'étudier s'empara de lui, et, s'étant fait une tablette; il alla prier humblement un maître du voisinage de lui tracer un alphabet. D obtint ce qu'il demandait, et se mit à l'étude avec tant d'ardeur, qu'en peu de temps il sut le psautier d'un bout à l'autre. Tous ces' exemples sont du sixième siècle. Ainsi, cent ans après que Clofis avait fait son entrée dans l'Église, les derniers de sèa peuple faisaient leur entrée dans l'école. H ne foùt paà s'étonner si les souvenirs de l'antiquité latine^ ^èéslé&t^ dus jusqu'au fond même de la nation, s'y confondeilti avec les fables germaniques; si le nœud se forme ^tre les deux traditions, et si Frédégaire raconte d^à comment les Francs, échappés à la ruine de Troie, yimwBt,
sous la conduite de Francion, bâtir une Troie nouvelle
' ' t ■ . II. ■
au bord du Rhin, et comment les Mérovingiens, issus du même sang qu'Énée, sont les héritiers naturels ~d(ë$ Césars (1). •'
(1) Fortunat, Carmin., IV, 17, Epitaphium Wilithmdx :
Sanguine nobiliuro generata Parisius urbe
Romana studio, barbara proie fuit.
Ingenium mite lorva de gente trahebat :
Vincere naturam gloria major erat.
Viia S. Walarici (auctorc quodam ?iu seculi), apud Mabillon, A, SS.
, Fortunat mourut vers 609. Il était nécessaire de pé- virgiuua
* Maro,
nétreir a^ec lui dans les mœurs littéraires de la Gaule, «™°»««»""" ^t parlicuUèrement de l'Aquitaine^ afin de savoir si l'on peut trouver place dans la m^e province, à la même époque, pour un écrivain qui éclairerait d'une lumière bien plus vive l'histoire des écoles et de renseignement. Il s'agit du grammairien de Toulouse, Virgilius Maro. Le savant éditeur de ses écrits le place à la fin du sixième siècle. Plusieurs critiques refusent de €r(»re qu'un livre si étrange, mais qui suppose une cultuire active des lettres, puisse être contemporain de Fréjdégonde et de Brunehaut. Tout ce qui précède détruit ^ cette objection, et nous permet de laisser, au moijas provisoirement, le grammairien Virgile en pos-. session de sa date présumée, sauf à la confirmer plus sûreiaent; par les preuves qui résulteront d'une étude rapide de l'écrivain et de ses ouvrages. Ce que Je temps en a sauvé se réduit à huit Épîtres au diacre Germain
O. S*. B; n, 77 : « Nam quura esset in AWernia regione ortus et adhu« |)uerulus...,oviQulas patris sui ibidem per pascualjeta circuiuagcns, etper iimœna vireta eas conservans, audivit in locis vicinorum propintpiîs qiialifer nobilium parvulonim mos est doctoribus instniere sdioks. Ëxin, tali desiderio provocatus, tabellam sibi faciens, cum suinma veneratione, humîli precè a praeceptore infantium, depoposcit ut sibi alphabetum scriberel, j> etc. Cf. Gregor. Turon., Vitas Patrum, IX, de S. Patrocio : « Quum decem esset annorum, pastor ovium destinatur, fratre Antonio tradito ad studialitterariim... reliquit oVes, et studia puerorum expetivit. » Mais te nom de Patrqole indique un Gaidois plutôt qu'un barbare.
Predegar., 1/is/. Francor, epitomat, I : « Quod prius Virgilii poetae narrât historia, Priamum habuisse regem, quum Troja fraude Ulyxis caperetur, exindeque fuisse egressos. Postea Frigam habuisse regem... Denuo, bifaria divisione, Ëuropam média ex ipsis pars cum Francione eomm Hrege ingressa fuit, » etc.
4M CflAPITBE IX.
mr les parlifs eu iimmn. nines de quinze Leilres à Fabianus sur diren tujeU de grammaire.. Sous des litres si arides oo ne s'attend assurément pas à trouTer la succession des professeurs aquitains, les traditions mystérieuses qu'ib se transmettaient depuis un siècle, les disputes qu'ils soutenaient jour et nuit, pendant que, sous les murs de leurs Tilles, les Francs et les Visigoths s entr égorgeaient (1).
vécoU' Voici en quels termes Vii^ile commence Thistoire de son école, et ce qu'il appelle le Catalogue des grammairiens : c( Le premier fut un vieillard nommé Do- « natus, qui habitait Troie, et dont on assure qu il « vécut mille ans. 11 vint auprès de Romulus, le fonda- « teur de Rome, qui le reçut avec beaucoup d'honneur. a 11 y passa quatre ans, y fonda une école, et laissa à « sa n)ort un i^ombre inûni d'ouvrages, où il proposait (1 des questions comme celle-ci : c< Quelle est la femme, ii ù mon iils ! qui allaite d'innombrables enfants, et il dont le sein s'épuise d'autant moins qu'on le presse u davantage? C'est la science. >j II y eut au même lieu u do Troie un Virgile auditeur du même Donatus, trèsu habile à composer des vers, qui écrivit soixante-dix u vid unies sur la métrique, et une lettre d'éclaircisu soments sur le verbe à Virgile l'Asiatique. Virgile x\ I V>i;itique fut le disciple du premier, homme d'un Nv ijiand j:enie> si prompt à rendre service, que jamais
y I » \ ii^aii Mjunui» t:piii. de octo partibus oralionis, ejusdem EpilowM . .i^Htù Mai. .\!iKU*n'< iittssici e axiicibys ValicaniSf t. V, p. U ^T'
KJlM«» (H\W4|K\ «-XVlil..
«la parole de celui qui l'appelait ne le trouvait assis. « Tout enfant je Tai connu, et de sa main il me traçait « des leçons. 11 était souverainement honoré en Capce padoce, d'un commerce très-doux, versé dans les ce sciences physiques, dans le comput de la lune et des <c mois. Il expliquait à ses écoliers le bruit du tonnerre « par un vent qui souffle plus haut que les autres, et « qui se fait entendre à des moments marqués. J'ai a aussi connu FEspagnol Hislrius, qui a porté tout l'é- « clat de son éloquence dans ses livres d'histoire. Gréce goire l'Égyptien s'était appliqué avec zèle aux lettres ce grecques; il avait composé une histoire de la Grèce a en trois mille livres. Balapsitus de Nicomédie, mort « il y a peu de temps, avait traduit en latin des livres ce de notre loi, que j'avais en grec. Il y eut aussi trois a Julien, l'un en Arabie, l'autre en Inde, le troisième « en Afrique, qui furent les précepteurs de mon maître a Énée, et dont il recueillit les livres, grâce à Fart qu'il « avait d'écrire en notes. Il y trouva qu'à peu près au ce temps du déluge il y eut un grand homme du nom ce de Maro, dont les siècles ne suffiront pas à célébrer « la sagesse. C'est en mémoire de lui qu'Énée a voulu « m'appeler du nom que je porte. Car, remarquant « les grandes dispositions qui étaient en moi : Celui-ci « de mes fils, dit-il, se nommera Virgilius Maro, car « l'â^e de l'antique Maro revit en sa personne (1). »
(i) Virgilii Epitom. V. De calalogo grammaticorum, p. 125 : t Priimi8 igitur fuit quidam senex Donatus apud Trojam, quem ferunt mille ûisse aonos. Hic quum ad Romulum, a quo condita est Uoma urbs, ye
4att CHàPITRE IX.
Assurément, si de tels récits ne sont pas d'im homme en délire, il faut leur prêter un sens allégonque. En effet, de nombreux détails ne permettent pas de contester la réalité des personnages qui se cachent soos ces noms étrangers; et nous trouvons la première clef de l'énigme dans le témoignage d'Âhbon de Fleory, qui fait vivre notre auteur à Toulouse. Toulouse était donc la Rome des Gaules, de même que Rome était la seconde Troie. En continuant Tinterprétation, nous pourrions reconnaître dans le nouveau Romulus le roi Euric, fondateur de la monarchie des Yisigoths. H ne faut point s'étonner de voir au sixième siècle fleurir tant de Yirgiles. Les temps barbares aimèrent ce nom : c'était pour eux le nom d'un sage, d'un prophète, qoi, dans la quatrième églogue, avait prédit l'avènement du Sauveur; j'allais dire : le nom d'un saint. On connaît un Virgile diacre de Ravenne, un Virgile archevêque d'Arles, sans parler de Virgile que nous avons vu porté au siège de Salzbourg. Ceux qui se vouaient aux lettres^ à l'Église, aux soins de l'Ëtat, n'hésitaient point à faire d'autres emprunts à l'antiquité. Et quand notre grammairien cite Homère, Gaton, Térence, Varron, Cicéron, Horace, Lucain, gardons-nous de croire qu'il s'agisse des grands écrivains classiques : nous n'avons
nisset, gratulantissiine ab codcm susceptus, quatuor continuos ibi fecit annos, scholain construcns et innumerabiiia opuscuk relinquens, ijp quibus problenjata proponebat, dicens : « Quaî sit mulier illa, o fill, quae « uhera sua innunicris filiis porrigit?.,. » etc. Unde iSneas, quum me vidisset ingeniosuin homincm, nie hoc vocabulo jussit nominari, dioeos : a Hic iilius mens Maro vocabitur, quia in co antiqui Maronis spiritus ro- « divirit. »
LES ÉCOLES. m
affaire qu'aux maîtres de grammaire, parés de ces noms pompeux qu'ils mettaient volontiers sur le voile de pourpre suspendu comme une enseigne à la porte de leurs écoles (1).
Il est vrai que ces écoles rivalisaient d'activité, d'opinifttreté, avec celles qui firent la gloire d'Alexandrie, de Rome et de Milan. Virgile avait assisté, dans sa jeunesse, à une assemblée de trente grammairiens réunis pour traiter des intérêts de l'art. On y décida que rien n'était pltis digne d'occuper les méditations des savants que la conjugaison du verbe, dont l'emploi dominait toute la syntaxe latine. Lors de ces délibérations communes qui réunissaient tous les maîtres, ils se divi- ' saient en deux sectes vouées à des disputes étemelles. Leâ^Aeux chefs, Térentius et Galbungus, avaient passé, disiit-on, quatorze jours et quatorze nuits à débattre si le pit)notn ego avait un vocatif; et comme ils ne pouvaient s'entendre, la question fut renvoyée au grammairien Éûlée;' qui ^accorda le vocatif au pronom, pour le cas sèùleibent où on l'emploie dans une phrase înlerroga-" ûië. Mais cette controverse n'égala pas l'éclat dé celle' qui mit aux prises Régulus de Cappadoce et Sédulius le Romain. U .s'agissait de savoir si tous les verbes ont un fré^ttentatif: les deux savants, touchés d'une question
{ï) MmPrasfatio VII, VIII et sqq. Virgilius, p. 32 : « Gaflôs nostep|^i p. 44 : "« Muhi nostrorum maxime Gallorum in quibusdam Gallorum nostroruih scriptis. » Âbbo Florianensis, apud Mai, t. V, 349 : € licet Virgilius Tolosanus in suis opusculis asserat. v Maii PrmfatiOf XIV : Auctores apud Virgilium grammaticum memorati: les auteurs cités iont au nombre de quatre-vingt-sept.
si grave; restèrent en conférence quinze jours et quiâze nuits sans dormir^ sans se mettre à table; et Taffaire en vint presque aux couteaux tirés. Les femmes ellesmêmes cédaient à l'attrait de ces études : elles ne reculaient pas devant la publicité de l'enseignement. On citait les écrits deSulpicia; mais cette docte personne n'avait point l'autorité de Fassica, qui avait professé, et dont la gloire devait durer autant que l'univers. Le feu sacré ne s'était pas éteint en arrivant jusqu'à Virgile ; le gouvernement des syllabes ne lui laissait pas de repos : il raconte qu'une nuit l'Espagnol Mitterius^ qu'il honorait comme un prophète, vint frapper à sa porte, et, en retour de son hospitalité, lui promit de répondre à ses questions. Le grammairien, tiré de son sommeil, ne demanda qu'une chose : le moyen de discerner la valeur d'un terme qui peut offrir deux sens sous les mêmes lettres, et comment savoir quand le mot hic est adverbe et quand il est pronom (1).
Si leurs contemporains blâmaient cette passion de disputer, et tant d'ardeur a tourmenter les huit parties du discours, ces savants maîtres prenaient en pitié les
(1) Virgilii Epilome, X, p. 140 : « Meiiiini me, quum essem adolescentulus scholaribus stucUis deditus, quodam interfuisse die coormitin grammaticorum, qui non minus quam triginta in unum positi, in laade artium et décore componendo niulta quaesivere, » etc. — Ibid. . p. 24 : « Dispute de Galbungus et de Terentius. » — Ibid,, p. 45 : t De Ws formis verborum iiiter Regulum Gappadocem et Sedulium Roouinum non ininima quaestio habita est, qu:c usqiic ad gladiorum pêne conflictum pervenit. Quindeciui naiiique diebus totideuique noctibus insomnes et indapes permansere. » P. 23 : « Fassica quoque fœiiiina tam sapiens ci scholastica, ut iiomen ejus quaniliu orbis erit certissime celebretur. » P. 12, visite nocturne de Milterius à Virgilius.
profanes qui ne connaissaient pas toute la profondeur de la grammaire latine. « Car, disent-ils, qui croira « jamais à la latinité si étroite et si pauvre, que chaque « mot n'ait qu'un sens et qu'un emploi, quand on « compte douze genres de latinité, et que chacune a «plusieurs grammaires?» C'est ici, en effet, que le voile de l'école commence à se lever, et nous introduit dans un monde littéraire où tout est nouveau (1). Les bornes étroites dans lesquelles s'étaient renfer- doirine
secrète et le
mes les anciens grammairiens ne pouvaient plus con- ^^dooM tenir l'ambition de leurs successeurs. Las de relire et d'interpréter sans fin les écrivains classiques, ne trouvant plus un vers de l'Enéide qui ne fût chargé de commentaires, poussés d'ailleurs par ce besoin d'innover qui poursuit l'esprit humain, ils en étaient venus à se créer pour eux seuls, et pour leurs disciples favoris, un autre idiome et une autre littérature. Ils en donnaient trois raisons.. Ils se proposaient d'abord d'exercer la sagacité des élèves, ensuite de prêter à l'éloquence un ornement de plus, enfin de ne point livrer aux profanes les connaissances réservées au petit nombre des adeptes, selon cette maxime antique : « Ne « jetez point les perles aux pourceaux. Et en effet,
(1) Virgilii Epist. III, de Verbo : « Respondendum hisqui nos profano ac canino ore adiatrant et lacérant, dicentes nos in omnibus artibiis contradicos videri nobis invicem, quum id quod alius affirmât alius destruero yideatur, nescientes quod latinitas tanta sit et tam profunda, ut multis modis ac fanisfaris (sic) sensibus cxplicare necesse sit, prsesertini qunni latinitatis ipsius gênera duodeciin numéro habeantur, et unumquodque genus multas in se complectatur artes. »
430 CiUPITRE IX.
« ajoutaient-ils, si ces sortes de gens éventaient notre « science, non-seulement ils traiteraient sans pitié le « peuple des campagnes, ils n'auraient poiir nous ni c( honneur ni respect ; mais, à la manière des pource ceaux, ils se jetteraient sur ceux qui auraient voulu c( les parer. » Voilà pourquoi Virgile l'Asiatique a^ait distingué douze sortes de latinité. La première était la langue de tous, vulgaris. Il avait appelé la seconde assena^ désignant ainsi le langage abrégé, sténographique des notaires qui faisaient profession de recueillir les actes publics. La troisième, semedia^ tenait de l'idiome vulgaire et de Tidiome savant. La quatrième, numeria, altérait les noms de nombre. Celle qu'on nommait lumbrosa allongeait le discours, et employait quatre mots pour un : celle qu'on appelait syncoUa abrégeait tout, et par un mot en remplaçait quatre. Les six autres : metrofia^ behabiaj bre$inaf viUitena, speta^ folema^ faisaient subir au langage des changements dont on ne se rendait point compte, si Virgile ne prenait la peine de citer les douze noms du feu. Le vulgaire l'appelle ignis ; mais les sages le nomment quoquevihabii, parce qu'il cuit; ardon^ parce qu'il s'embrase; calm, parce qu'il chauffe ; spiridon^ parce qu'il exhale une vapeur; rmin^ de la rougeur du charbon; fragoUj des fracas de la flamme; fumaton^ de la fumée; mtroixi, puisque le feu consume; se/uscM«, à cause du silex d'où on le tire; œneoriy du vase d'airain qu'on lui confie. C'est ainsi qu'on arrivait à créer douze signes pour une même pensée, et qu'on se réservait une langue
LES ÉCOLES. 45i
jdiilosophique, mystique, au-dessus de celle qu'on avait rhumiliation de parler avec tout le monde (1).
Toute l'école admit les douze latinités de Virgile l'Asiatique, et ne s'occupa désormais que d'y porter de nouveaux raffinements. Le premier soin était de créer des mots: on empruntait à la langue grecque des racines dont on modifiait la dissidence ; <m disait cha^ raxare pour écrire ; de ihronos, trône, on faisait thors, le roi qui s'y assied. D'autres fois on se contentait de supprimer des lettres ou de les déplacer : le commun des hommes disait herij hier : les savants disaient rhei. S'il était permis d'écrire en langue intelligible, il fallait cependant que la main des maîtres se fit sentir par l'emploi des prépositions qui leur étaient particulières : eon pour apud, salion pour ante, cyron pour œntra. En second heu, on recourait aux artifices de l'écriture, et à ce qu'on appelait $cinderatio phonorum : tout se ré-
. (1) Virgilius Maro, Epitom.f p. 100 : c Ob très causas phona scinduntur : prima est ut sagacitatem disccntium nostrorum in inquirendis atque InTemendis his quse obscura simt, adprobemus; seconda, propter decorem œdificationemque eloquentise; tertia, ne mystica quae solis gnaris pandi debent passim, ab inlimis ac stultis facile repperiantur; ac secundum ântiquum, sues margaritas calcent. Etenim si illi didicerint banc sectani, non solum in agris nihil agent pietatis , verum etiam porcorum more omatores suos laniabunt. » Epitom.f p. 124 : « Hic (Virgibus Asianus) scripsit librum nobilem de duodecim latinitatibus quas his nominibus yocavit. Prima latinitas usitata, secunda assena^ tertia semedia, etc. — §9. Ot autem duodecim gêner um experimentum habeas, - unius licet nominis monstrabimus exemplo. hi usitata enim latinitate, 1 ignis habetur fpn sua omnia ignit natura ; 2 quoqtievihabis, quod incocta coquendi habéât ditionem; 5 ardon dicitur, quod ardeat; 4 calax, ealacis, ex ^re. » — Je soupçonne que ces grammairiens se vantaient beaucoup, et je doute qu'ils eussent jamais complété le dictionnaire de leurs douze langnes.
c( ajoutaient-ils, si ces sortes dr /^ «essylh-
« science, non-seulement ib ^ u^Mersor
« peuple des campagnes, t ; oomespon-
c( honneur ni respect; > {- V» ftwi»-
€c ceaux, ils se jett^rr /; *»* la gwin-
« les parer. » Voil^'^ ' ' -*8f aux^eAcs
distingué douve f, • • .Les grammairiens
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les actep ^arepontum ne remplissaient pas PoreiWe: l'idioir ^ avait la passion de l'harmonie imitative, on nufpf j j l'inGnitif : Nivigabere pontum. Enfin, à la prono ^des poètes classiques on substituait une versificsi-' ' ^flouvelle, dont les dactyles et les spondées semblent ^^rés, non par la quantité, mais par Taccent. Au milieu des obscurités de celte étrange poétique, on remarque cependant les compositions que Virgile nomme des proses, et qui rappellent en efTet les proses de l'Église, composées de vers de huit syllabes, conune ce chant sur le lever du soleil :
Phœbus surgit, caelmn scandit.
Polo claret, cunctis paret.
\ ces coupes faciles, à ces rimes, on commence à soupçonner que le grammairien se méprend, et qu'au moment où il promet les règles d'une métrique savante, c'est le secret de la poésie populaire qu'il laisse échapper. A Dieu ne plaise toutefois qu'il ait voulu encoura-
LES KGOLIiS. 435
à chanter pour tous, ni se départir de
^ tout reffort de la parole à cacher la
'^lie les exemples, et finit par une
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omble que l'école de Toulouse cequii y
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lius, EpûtoL, p. 9 : « Quod grsece dicitur Thronus, unde et idet thors, id est ret, nominatur. » P. 13, Gharaxare ; p. 94, ; p. 97, Catizo; p. 89 : c Quia de usitatis prœpositionibiis ino pêne pueris philosophorum est, idcirco et inusitatas prx- I quarto philosophica^ latinitatis sumamus. » Il faudrait citer >mo II, De scinderatione phonorum, p. 100 et suivantes, et il, De metris.
commencement de Tcnigme de Virgile, EpistoL, p. 94 : « Vasonet ponticum ponto : ex natum naturo natmn naturam nata- 2nii terna llunicii fontes fronda ex una undatim daturi sepna tnraspir... »
ise.
duisait h rompre les constructions, les mots, les syllabes ; à écrire en chiffres, et, par exemple, à tracer sur les tablettes n* $$ pp mm nteeooauii. Le correspondant, qui avait le secret du chiffre, lisait : spe$ Romor norum periit. Troisièmement, on bouleversait la grammaire en donnant aux noms d'autres cas, aux yevbe» d'autres temps et d'autres modes. Les grammairiens n'avaient garde d'user des déclinaisons qu'ils faisaient répéter aux écoliers; ils avaient doctns dodiif sandm sanctii. Leurs conjugaisons enrichissaient la grammaire : Navigare pontum ne remplissaient pas l'oreille: quand on avait la passion de l'harmonie imitafive, on disait à Tinfinitif : Nivigabere pontum. Enfin, à la prosodie des poètes classiques on substituait une versifi<âh lion nouvelle, dont les dactyles et les spondées semblent mesurés, non par la quantité, mais par l'accent. Au milieu des obscurités de cette étrange poétique, on remarque cependant les compositions que Virgile nomme dos proses, et qui rappellent en effet les proses de l'Église, composées de vers de huit syllabes, comme ce chant sur le lever du soleil :
Phœbus surgit, coelum scandit.
Polo claret, cunctLs pare t.
A ces coupes faciles, à ces rimes, on commence à soupçonner que le grammairien se méprend, et qu'au moment où il promet les règles d'une métrique savante, c'est le secret de la poésie populaire qu'il laisse échapper. A Dieu ne plaise toutefois qu'il ait voulu encoura-
LKS KGOLIiS. 455
ger les poètes à chanter pour tous, ni se départir de cet art qui tourne tout l'effort de la parole à cacher la pensée! Il en multiplie les exemples, et finit par une énigme de sa façon^ qui atteint si bien le sublime du genre, que nous n'avons assurément pas la présomption de l'expliquer (1).
Arrivée à ce point, il semble que l'école de Toulouse cequii y ne soit plus qu'un refuge des gens de lettres en dé- sêriejùdaiia lire; et on a peine à croire Virgile, quand il cite des ^^^^^^ ouvrages entiers composés par les Cicérons et les Lu- neii^on. cains de son temps, dans ce prodigieux système de içs deux grammaire, d'orthographe et de versification. Toute- j.g^i^g fois, sous tant de puérilités, on finit par découvrir des pensées plus graves, des croyances religieuses, des doctrines philosophiques. Virgile est chrétien : en adressant au diacre Germain ses lettres sur les parties du discours, il lui demande des prières : c'est au service d^a loi divine qu'il veut mettre toute l'éloquence et loul le savoir des hommes. Si donc dans l'étude des choses humaines quelques difficultés se soulèvent contre les antiques doctrines des Hébreux, il faut que les ora-
(l) Virgilius, EpistoL, p. 9 : « Quod graece dicitur Thronus, untle et qui in eo scdet thors, id est ret, nominatur. » P. 13, Gharaxare ; p. 94, Aiithropcus; p. 97, Catizo; p. 89 : « Quia de usitatis prœpositionibus usitatus sermo penc pueris philosophorum est, idcirco et inusitatas prxpositiones ex quarto philosophie?? latinitatis sumamus. » Il faudrait citer tout rEpitomc II, De scinderatione phonorum, p. 100 et suivantes, et TËpitome 111, Dé metris.
Voici le commencement de Tcnigme de Virgile, EpistoL, p. 94 : c Vasc tum personet ponticum ponto : ex natum naturo natum natoram nata- < turus : terni tcrna tlumeu fontes fronda ex una undatim daturi sepna 4 seiDper atur aspir... »
&34 CHàPlTUiâ IX.
des de la terre se taisent devant ceux du ciel. Car, dit-il, ceux-là font un emploi misérable de leur courage, qui veulent défendre la science des philosophes en attaquant Tautorité de la sagesse hébraïque, parce qu'ils la trouvent vieille et inculte. Pour lui, fidèle aux saines maximes des Pères, il ne juge pas que ce soit trop pour éclairer le monde des deux lumières de la foi et de la raison. U loue l'Église de la coutume qu'elle garde^ selon la tradition apostolique, « de conserver ce séparément les écrits des philosophes païens et ceox c( des chrétiens. Car, voyant que les hommes nourris a dans les études libérales et dans les lettres séculières, c< en se faisant chrétiens, avaient besoin de conserver a l'habilude de la science; considérant d'ailleurs qu'on c< ne pouvait les arrachera leurs travaux accoutumés; c( et qu'enfin des hommes éloquents rendraient le sera vice de commenter et de relever les livres de la s^ « gesse divine, si, en se convertissant au Seigneuffls c< persévéraient dans Texercice de l'éloquence; les doca teurs de l'Église décidèrent prudemment qu'on ferait c< deux bibliothèques, l'une pour les livres des philoso- « phes chrétiens, l'autre pour les écrits des gentils, de « peur que, si l'on confondait les infidèles avec les c( fidèles, il n'y eût pas de distinction entre ce qui est « pur et ce qui ne Test pas. » Ce témoignage est considérable, comme preuve de la tolérance de l'Église à l'égard des écrivains païens : il éclaire d'un jour nouveau l'époque du grammairien de Toulouse. On assisic aux dernières luîtes de la philosophie ancienne avecla
LKS ÉCOLES. 435
nouvelle religion, qui lui dispute encore un petit nombre de c(Burs indécis. Fabianus, disciple de Virgile, avait fait profession de paganisme avant d'être purifié par le baptême. Un autre maître du même temps, nommé Don, grammairien et rhéteur, était devenu prêtre de l'Église chrétienne. Virgile lui-même ne devait pas rester spectateur oisif du combat : il écrivit contre les infidèles un livre de la Création du monde (1).
Mais, en prenant parti pour la révélation, il ne rhiio-ophi'. s'était point déclaré T ennemi de la saine philosophie. Il honorait comme philosophe a quiconque porté à l'étude des choses divines ou terrestres un cœur pur et une active sollicitude. » Pour lui, la philosophie digne de ce nom était la source et la mère de tout art et de toute science; elle embrassait la po»bie, la rhétorique, la grammaire, la dialectique, la géométrie, c'est-à-dire
(i^ Virgiljus Maro, Prasfatio, p. 5. Epiiome, I, p. 1)9. EpistoL, p. 41. Ce passage est de la plus haute impoiiance pour Fhistoîre de TÉglise et d» lettres aux temps barbares, puisqu'il établit en quelque sorte la jurisprudence ecclésiastique en matière de livres païens. 11 aurait plus de gravité s'il s'agissait expressément de TEglise romaine; mais, dans* le langage de notre Virgile, Rome désigne Toulouse, qui, du reste, devait aTcnir la tradition commune de TOccident.
« Hune namque morem, ex apostolicorum auctoritate virorum, romana tenuit ac servavit Ecclesia, ut christianormn iibri philosophorum sepositi a gentilium libris haberentur. Quum cnim necessc haberent homines in Hberalibus secularis littérature studiis nati educatique, ut sapicntiae ipsius consuetudinem 6deles adhuc retinerent... hocce subtilissime statuerunt ttty duobus librariîs composîtis, una 'fidelium philosophorum libres, et altéra gentilium scripta contincret. »
Praefatio, p. 5 : « Fabianum puerum meum peritis»mum ac docillimum, tune gentilem, nunc fidelem baptismale purificatum. » P. 58 : c IWnem prius rhetorem simul et grammaticnm, postea fidelem, modo presbytcnim. ]> P. 92 : « Quum librum de Greaticme mundi adversus paganos ediderimus. »
i3b CHAPITRE IX.
la connaissance de la terre et des herbes qu'elle produit, c( d*où vient, remarque-t-il, que nous rangeons les médecins parmi les géomètres. » Il y ajoute l'astronomie et la physique, qui dispute, dit-il, delà nature des choses. Au milieu de tant de sujets d'étude, la première préoccupation du sage, et le fond même de toute philosophie, c'est la connaissance de l'homme; et on ne peut s'empêcher de reconnaître un souvenir confus de la doctrine platonicienne, quand Virgile, pour animer ce composé d'éléments arides, liquides et froids qui doivent former l'homme, veut la réunion de trois Ames. La première {anima) donne la vie au corps, reçoit les impressions de la nature, et ne distingue pas rhomme du reste des animaux; la seconde {mens) recueille les impressions des sens, les retient, les combine, et s'élève aux vérités abstraites; la troisième (ratio) est la raison d'en haut, qui descend dans la pensée ainsi préparée, lui apporte la lumière et le feu, cl lui livre les choses célestes. C'est donc avec raison qu'on a considéré l'homme comme un monde en abrégé, puisqu'il contient tout ce qui compose le monde visible : a terre par le corps, feu par Tâme, ses pensées ont « la rapidité de l'air, sa science l'éclat du soleil, sa for- « tune l'instabilité des phases de la lune; sa jeunesse « est un printemps fleuri, ses vices sont des monstres, c< et son cœur une tempête (1). »
1) Epitome III» p. i 13 : « Philosopfaia est amor quidam et intedtio sapientiae, quia fons et mairix est omnis artis ac disciplinée...» 115 : f Geoinetria est ars quaî omnium herbarum graminumque experimentum enun-
Lli;S ÉCOLES. 437
De telles doctrines n'étaient pas sans grandeur^ et on ne peut d'ailleurs méconnaître ce qu'il y avait de connaissances réelles dans une école où l'on faisait profession d'étudier le latin, le grec et l'hébreu. Toutefois, ce qui me touche davantage, c'est que ces esprits égarés finissent par douter de leur science, et par soupçonner la vanité des travaux qui dévoraient leurs veilles. Énée, le maître de Virgile, avait coutume de l'instruire par des comparaisons et des paraboles. Un jour qu'il lui montrait un rocher creusé par les eaux : a Vois, tt mon fils, lui dit-il, cette pierre nue que les flots ont a rongée : ainsi le sage est rongé par les flots du savoir « où il s'enfonce; et, au milieu de ses plus chères « études, il se sent encore malheureux. » On aime à saisir ces rares accents d'une sagesse véritable, et à retrouver des hommes là où l'on ne croyait plus voir que des vieillards redevenus enfants (1).
tiat : unde medicos, geometros, vôcamus, id est, eipertos herbarnm... » 116 : « Triplex quidam in homine status est : anima quidem naturalia sapit. Mens autem moralia intelligit. Ratio vero superiora et cœlestia perlustrans, intellectum quodammodo ignitum flammosumquc possidet...Non immerito itaque prseceptores nostri, Sulpicia atque Istius, hominem mundi minoris nomine censuerunt ; quippe qui in se ipso habet omnia, ei quibus inundus constat Yisibilis : terra enim in corpore, ignis in animo, aqua in frigiditate... mare quoque undosum belluosuinquc in turbinosa cordis prof unditate et in ipsa ratione. » Ce passage rappelle les mythes de la mythologie germanique et Scandinave, qui représentent tantôt le. monde formé des membres du premier homine, tantôt le premier homme formé de tous les éléments du monde. Cf. les Germains avant le christianisme, p. 33 et 59.
VEpitome IV donne une suite d'étymologies dont plusieurs rappellent celles d'Isidore de Séville, des grammairiens et des jurisconsultes latinït. Quelques-unes peuvent servir à faire connaître les idées de Fauteur et de ses contemporains en matière de physique et d'histoire naturelle. Cf. Epitome Y, p. 127 : comment Yirgilius Âsianus expliquait le tonnerre.
(1) EpistoL 94 : « Dixitmihi (iEneas) : Vide, fili, doceat te lapis hic nu-
gramiTiainra Virpile.
4» CHAPITBE IX.
Dai^ Et maintenant nous connaissons assez les écrits de Virgile, pour en fixer la date an milieu des conjectures contraires des critiques, qui hésitent entre le cinquiMne siècle et le huitième, entre le temps de Sidoine Apollinaire et celui de Gharlemague. Premièrement, tant indique une époque où le paganisme vaincu résiste ^core, où il se réfugie dans le culte de la philosophie et des lettres, et s^eflbrce* de sauver au moins Tautel des muses. On voit des infidèles, non-seulemmt parmi les barbares, mais parmi les lettrés; on se félicite de la conversion des uns, on écrit contre les autres. En second lieu, il faut que l'antiquité n'ait pas péri, qu'elle vive encore, quoique défigurée, dans ces assemblées de grammairiens convoquées pour sauver la langue an moment de la ruine des institutions. Il faut enfin que la barbarie soit bien menaçante, puisqu'elle réduit les lettres à se cacher : car, des différents motifs par lesquels Virgile justifie l'emploi d'un langage secret, celui qu'il développe davantage est assurément le plus sincère. En présence de ces terribles Germains, hauts de sept pieds, et qui passaient pour anthropophages; quand, du fond de leurs manoirs, ils tenaient les campagnes dans l'épouvante et les villes voisines en respect ; quand déjh la plupart savaient assez de latin pour épier les discours et surprendre les correspondances, il fut pardonnable h de pauvres rhéteurs de se faire un idiome inintelligible à leurs ennemis, de s'écrire
(lus, quem vides aquis corrnsum : sic sapiens aquis suis corroditur; ho<^ est, sapientia" sludiis infelix in mundo habetur. »
en chiffres, et de se constituer en société secrète (1). Aucun de ces traits ne convient aux temps carlovingiens, à une époque toute chrétienne, où Ton convertissait encore des Saxons, mais où l'on ne baptisait plus de rhéteurs latins. Comment admettre au huitième siècle, lorsque la France était réduite à recevoir presque toutes ses lumières de l'Italie, de rx\ngleterre et de rirlande, l'existence d'une école nationale à Toulouse, qui compterait quatre générations et cent vingt
(1) Sur répoque du grammairien Virgile on a proposé trois opinions. Le cardinal Mai, Introd,, p. X, indique, comme la date la plus probable, la fin du sixième siècle, et s'appuie surtout du passage où Virgile cite le diant de la reine Rigadis, c'est-à-dire Rigonthe, fille de Chilpéric. M. Orelli (LecUones petronian.f p. 3) adhère à cette conjecture. Au contraire, H. Quicberat, dans un savant travail (Bibliothèque de VÉcole des Chartes, n, 3), fait remonter le grammairien de Toulouse jusqu'à la lin du cinquième siècle ; il en donne pour raison principale qu'au temps de Chilpéric il n'y avait plus ni païens à convertir ni culture intellectuelle. Nous croyons avoir répondu à ces deux difficultés. Enfin M. O^ann ( Beitraege zvr gr, und lat. Litteratnr Geschichte, t. II, p. 125, et Hall. litt. Zeitung, 1836, Erganzbl.f rf 48) fait descendre le feux Virgile jusqu'au temps de Charlemagne. La plus forte raison qu'il en donne est celte mention écrite en marge dW manuscrit de la bibliothèque de Leyde, contenant dos frag* ments de notre grammairien : « Virgilius fuit Garoli Magni temporibus. » Mais Lindemann a remarqué que les notes marginales de ce manuscrit étaient d'une main plus récente. M. Osann croit reconnaître, dans le Sedulius elTEtherius du faux Virgile, un grammairien irlandais du neuvième siècle, et un évêque espagnol qui figura dans la controverse de l'Adoptianisme; enfin il pense retrouver Virgile lui-même dans ce vers d'une épitre d'Alcuin à Charlemagne :
QuidMaro versiiicus solus peccavit in aula?
Mais, tout en craignant de nous trouver en contradiction avec un philologue d'une si grande autorité, nous aurons lieu de prouver, dans la suite de ce travail, que le Virgile dont il s'agit dans ce vers d'Alcuin est le véritable, et que les pseudonymes de la cour de Charlemagne ne sont qu'une imitation tardive de Técole de Toulouse. Les noms de Sedulius, d'Etherius, etc., sont d'ailleurs assez communs aux temps barbares pour avoir pu être portés à trois siècles de distance par des écrivains différents.
4iO CHAPITRE IX.
ans de durée? EnfiU; ce qui fait la grandeur littéraire du règne de Gharlemagne, c'est la passion, non de cacher, mais de populariser la science; c'est le besoin, non de fermer les portes de l'école, mais de les ouvrir, et d'y pousser, de gré ou de force, le clergé, la noblesse, et jusqu'aux enfants des serfs; c'est enfin la pratique sincère de l'enseignement chrétien, qui n'a pas de doctrines ésotériques, qui ne partage pas les hommes en deux classes, l'une d'initiés, l'autre de profanes. Au contraire, tout conviendrait au cinquième siècle, si ce n'est que, Virgile supposant toute une suile d'écrivains engagés avant lui au service de la même doctrine secrète, il faudrait le faire remonter plus haut, et jusqu'au temps d'Âusone. Mais le poète Ausone, si intarissable et si instructif dans ses éloges des rhéteurs aquitains, ne laisse rien pressentir de pareil aux inventions grammaticales de l'école de Toulouse. Tant que Tépée de Théodose et la politique de Slilicon couvrirent les frontières, les lettrés s'occupèrent de célébrer la gloire de l'empire, et non pas de se dérober aux menaces des barbares (1).
(1) Beugnot, Histoire de la chute du paganisme en Occident. - L« cardinal Mai croit trouver chez le rhéteur Fronto les premières traces du langage mystérieux adopté par les grammairiens de Toulouse. Voici le passage de Fronto : De feriis AhiensibuSy Mai, i" édit., t. I, p. 177.
« Ut homo ego multum facundus et Senecae Annsei sectator, /aitô/tona vina de Sulla} Fausti cognomento felicia appello ; calicem vero sine delàtona nota cum dico, sine puncto dico. Neque enim me decet, qui sim jaai homo doctus, volgi verbis falcrnum vinum aut calicem acenletum (Plin., 37, 10) appellarc. Nam qua te dicam gratia Alsium maritimum et voluptarium locuiii, et, ut ait PÎautus, locuni lubricum délaisse, nisi ut hone haberos genio, utiqiie verbo vetere f:iceres anime Volup ? Qua ma-
Les dernières difficultés s'évanouissent, si Ton place Yirgile à la fin du sixième siècle. Nous savons quels combats se livraient alors la civilisation et la barbarie dans rÉglise, dans l'État, dans les lettres ; et nous avons assez vu où en étaient les partisans de Tantiquité, pour ne nous étonner ni de leur opiniâtreté ni de leurs terreurs. Il ne faut pas dire que le paganisme n'avait plus de disciples, puisque Théodoric avait dû renouveler les lois des empereurs chrétiens contre ceux qui offraient des sacrifices; et qu'en 545, pendant le siège de Rome par Bélisaire, les païens voulurent rouvrir les portes du temple de Janus. Si la capitale du christianisme tolérait encore des infidèles, ' on devait les trouver plus nombreux dans les provinces, où la foi répandait moins de lumières. Rien n'empêche donc de faire fleurir l'école de Toulouse vers Tan 600, et des indications décisives y conduisent.
El d'abord le savant éditeur de Virgile avait déjà reconnu que cet écrivain cite un chant composé en l'honneur de la reine Rigadis^ probablement la même que Rigonthe, fille de Chilpéric et de Frédégonde. Mais on n'avait peut-être pas assez remarqué tout ce qu'il y
lum, Volup? Immo si dimidiatis verbis yerum dicendum estubi tu aniino fiuîeres yigil yigilias dîco, aut ut faceres labOf aut ut faceres moU labores et molestias dico. » Quintilien , 1 , 7 : « Vesperug, quod vesperuginem accipimus. »
On reconnsdt bien ici rinclination qu'eurent toujours les gens d'école à parler le moins possible la langue du vulgaire. Mais il fallait les dangers de l'invasion pour donner à cette yanité l'appui d'un motif sérieux, pour que ce caprice des anciens grammairiens fût réduit en système, et qu'an lieu de quelques mots entendus à demi par les initiés, on en vint aux douze latinités de Virgile l'Asiatique.
44S CHâPiTIIE IX.
afait de poétique, de popalaire el d'attachanl pour les Aquitains dans les aventares de cette prinoease, fiancée, en 584, an roi des Yisigoths Reocared, partie ayec des trésors prodigieux el une escorte de quatre mille hontmes; obligée de séjourner à Toulouse pour ravitailler sa troupe, et surprise dans cette Tille par une réfolte qui la dépouilla de ses richesses^ nuapil son mariagie, et lui fit repraidre le chemin de Paris, mourant de honte et de douleur. Ceux qui avaient tu la fière Mérovingienne entrer dans leur Tille, entourée de gens de guerre, traînant cinquante chariots chargés d'or, d'argent et de Tétements précieux, et, quelques jours après, obligée de chercher un asile dans la basiUque de Sainte- Marie, où se réfugiaient les coupables et les aocusés en péril de mort, ceux-là durent assurément s'émouToir d'une si grande infortune; et le poète Sarbon, père de Glengus, put y trouver, comme il disait, a le sujet d'un « chant digne de l'admiration des hommes (1). r>
(1) Virgiliuff Maro, Efrist,, 23 : c Sarbon quoque, jnter Gleagi, Ib Rigadis reginse cantico : « Digna ab ego (sic) laudari carmento mirabiU. i Cf. Grcgor. Turon., VI, 34 : « Legati iterum ab Hispania yencnint, cl^ ferf^nti^ monera, et placitum accipientes cam Cfailperico rege, ni filim siiam (Rigunthem), secundum connirentiam anteriorem (Roccaredo), filio régis LeoTÎchildi tradere deberet in matrimoniura. 45 : Nam tanta fuit rnultitudo renim, ut aunim argeotumque et reliqua (Mmamentaquinquaginta plaustra levarcnt... Sed quoniam suspicio erat régi ne frater aut ncpos aliquas insidias puellx in via parurent, vallatam ab exercîta permmi juseit. Vil, 9 : Rigunthis, Ghilperici régis filia, cum tbesauris supraftcriptis usqiie Tholosam secessit... Mors Ghilperici r^is in aures Desiderii diK'is inlabitur. Ipse quoque, collectis secura viris fortissimis, Tholosam urix'in ingreditur, re|)ertosque thesauros abstulit de potestate reginis..< 10 : Rigunthis vero in basilica Sanctiî Mariai Tholos.T residebat. » Cf. Vif. 15,32, 35,30; IX, 34.
Mais le malheur de la fille de Ghilpéric se rattache à une suite d'événements qui mirent l'Aquitaine en feu, et dont je trouve la trace encore brûlante dans les écrits du grammairien Virgile. Un barbare appelé Gondowald^ qui se donnait pour fils du roi Glotaire, après un long séjour à Gonstantinople, avait débarqué à Marseille ; et, gagnant les montagnes d'Auvergne, il s'y était fait élever sur le pavois par une troupe de nobles à la tête desquels paraissait Bladastes, chargé d'un commandement militaire dans la Gaule méridionale* L'armée du prétendant, grossie par le succès et par l'espoir du pillage, envahit TÂquitaine par le nord, réduisit en son pouvoir Périgueux, Angouléme, Àgen, et, à la fin de 584, vint mettre le siège devant Toulouse. A l'aspect des bandes innombrable^ qui pressaient les remparts de la cité, deux partis se déclarèrent, l'un pour la résistance, l'autre pour la soumission. Leur division livra les portes à l'ennemi, les trésors de Ri* gonthe à Gondowald, et la ville entière aux violences d'une armée victorieuse. Le souvenir de cette guérie civile ne pouvait s'effacer; le maître de Virgile, le grammairien Énée, en avait écrit l'histoire, ou plutôt, disait-il, la déplorable tragédie, dans ce langage emphatique et figuré dont l'école de Toulouse gardait le secret. Il l'avait appelée la seconde guerre de Mithridate, et commençait en ces termes - « En ce temps-là, « Blastus, Phrygien d'origine, vint du Nord, sa patrie; « il entra dans Rome avec une troupe de Germains, « dont il s était assuré l'amitié et l'alliance. D causa
4U cnAPITRE IX.
« de grands désordres en divisant la yille en sept fac- « tions qui en vinrent aux mains, de sorte qne toot le « peuple s'entr'égorgeait. » Il faut se rappeler que, chez nos grammairiens, Rome désigne Toulouse ; que Frédégaire donne aux Francs le nom de Phrygiens; et Ton ne pourra s'empêcher de reconnaître sons le nom de Blastus le duc Bladastes, engagé dans la conspiraticm de Gondowald, où il entraîna une partie de FÂquitaine. Or, comme Ënée ajoute qu'il avait vingt-cinq ans à l'époque des événements qu'il décrit; comme le poète Sarbon, qui, vers le même temps, composa le chant de la reine Rigonthe, fut le père de Glengus et Taieul de Maximien, contemporain de Virgile, on ne saurait guère placer Virgile même que sur la limite du sixième et du septième siècle ; et la date que la critique cherchait semble désormais fixée (1).
En efTet, les preuves tirées des écrits du grammairien de Toulouse trouvent un nouvel appui dans les té-
(t) Virgilius Maro, EpiU)me il, p. 107 : « Ex qiiibus est iilud Mncs^ Mithridatici bolli historiam, immo tragoediam, lacrymabiliter enarrantis. Illo, inquit, eniin narrare proponimus (quo métro? dactylico) quod maximum scimus gcstuin est bellum; in ilio, inquam, codemqiie quo xxy xtatis expleYeram annum, tempore, Blastus quidam génère Ptieregus {sic) Juiios... a septentrione (ex bac quippe parte oriundus erat) Romam, Gerroanonim sibi quorum societatem amicitiamque pariter adquisiverat, satellitibus adjunctis veniens, ingente urbi, populo, plebique perditione per eomdens facta, in septeni siquidcm contra sese dimicaturas civitatem (îiyisit partes, et intolerabilcminussitplagam, ut pêne tota cîvitas internocioni se daret.» Sur Bladastes et le rôle qu'il joua dans l'entreprise de Gondowald, Gr^or. Turon., VI, 12. 51; VU, 28, 34, 37; VlU, 6. Les [.assages sont trop longs pour trouver plac(^ dans ces notes. Cf. Fauriel. Hûtoirede la Gaule méridionale^ t. II. — Si Virgile cherche à expliquer le nom de Blastus en lui donnant le sens d'anthropophage, il ne faut voir là qu'un exemple de plus de a*s étymologies arbitraires dont son école était si prodigue.
moignages étrangers qu'on leur confronte. Si le rhéteur Ennodius, mort en 516, tourne ses épigrammes contre un poëte de son temps qui se fait appeler Virgile, et qu'il tient pour insensé, je crois reconnaître le premier des faux Virgile, celui qui vivait à Troie, c'està-dire à Rome, tellement habile dans l'art des vers, qu'il écrivit soixante-dix livres sur la versification. D'un autre côté, l'Anglo-Saxon Aldhelm, mort en 709, cite un jeu de mots de Glengus, et bientôt après Bède reproduit un texte du faux Horace, déjà allégué par notre grammairien. Enfin l'Irlandais Glemens, contemporain de Charlemagne, compose un traité des parties du discours, où il insère de longs extraits du Virgile de Toulouse, Il y a plus, et l'autorité de l'école d'Aquitaine, qui eut bientôt des disciples et des émules d'un bout à l'autre de l'Occident, nous explique plusieurs passages qui nous arrêtaient d'abord chez les écrivains contemporains. Qua d Gi'égoire de Tours déclare que peu d'hommes comprennent un rhéteur qui s'exprime en philosophe; quand saint Ouen se défend de parler le langage des scolastisques, qu'il accuse les grammairiens de se perdre dans leurs fumées et de détruire plus qu'ils n'édifient; comment ne pas soupçonner quelque allusion à cette latinité philosophique dont le propre était de fuir la clarté, à ces artifices d'une grammaire qui épuisait, dans ses misérables exercices^ les dernières forces de l'intelligence? On commence à entrevoir l'origine de tant de plagiats qui ont troublé toute l'histoire littéraire des faux Caton, et des autres
pseudonymes anciens. Ainsi, dans rénnmâratioii générale des auteurs les plus vantés de son temps, saint Ouen cite d'abord Tullius, et plus loin Cicéron : je ne crois plus qu'il ait fait deux écrivains d'un seul, et je soupçonne qu'il s'agit du Cicéron fik deSarridus, dont on disait : c< Qui ne l'a pas lu n'a rien lu. x> El je ne serais pas étonné de retrouver encore quelqu'un des faux Virgile dans celui dont Frédégaire s'autorise pour faire sortir les Francs de l'incendie d'Dion (1).
(1) Ennodius, Epigramm. 118, 1:23 :
In tântum pruci defluxii fiuni Naronif,
Ut te Virgilium secala nostrt darent I Cor le VirgiliBin mentins peMÎme nostnim?
Non potes esae Maro, sed potes esse moro.
Aldhelm, EpisU ad Eadfridum, apud Userh, Hibemicarum epUUh larttm sylloge : c Digna fiât &nte Glengio, gnrgo fogai fambulo. » Gf. Virgilius, EpistoL, p. 22 : s Verumtaniea ne in illud Gleogi incidaui, quod cuidani conflictum fugienti dicere fidcnter ausos est : « Guf^o, inqnit, fugax fabule dignus est. t Le même Âldhelm, dans eon traité dB Mctiique (apud Mai, Aiicl, class., t. V, p. 520), cite un Virgile que je crois être celui d'Ennodius et l'auteur des soixante-dix livres sar la Versification : « Virgilius item libro quem Pagdagogus prsBtHubTit, cujus principium est :
Garmina si fuerint, te judice, digna (avore, Heddctur titulas pnrporensqne nitor.
Bède, de Orthographia (édit. Potscfa., p. 2545) : t Sol in utroqœ numéro declinatur. Sed singularitcr sol ipsum luminare significat : ut soles ipsos dies nominamus, in quibus sol totum illuminât polum. Nonnnlli tsmen yeterum ipsa carmina soles nominaTcrc, sicut Horatins exorsus eit, c Soles nicos omni ecclesise yestra; conimendo. » Le même passage se retrouve dans VEpilome VIII , p. 1 36. Le même faux Horace est cité plusieurs fois par Virgile, p. 62, 80, 453. Je dois ce rapprochement aux obligeantes communications de M. Marty-Laveaux, qui a soutenu à TÉcole des Chartes une thèse remarquable sur Virgilius }laro, le grammairien.
Osann, heitrsege^ t. H, p. 131, cite un passage considérable da mnuscrit de Clemens, conservé à la bibliothèque de Berne, et indiqué dans le catalogue de Sinncr, p. 343. C'est un extrait de Virgile, EpistoL, p.***
Ainsi ce qu'on pouvait prendre pour Terreur passagère de quelques lettrés devient la tradition de plusieurs siècles. Nous verrons la doctrine secrète des La doctrine rhéteurs aquitains passer la mer, se propager dans les grammairiens monastères d'Irlande et d'Angleterre, et, après avoir ^ v^opos^^. traversé les temps barbares, venir expirer à la lumière du moyen âge. Ou plutôt, en y regardant de plus près, nous ne verrons jamais finir ce travers-de Tesprit humain^ ce goût des raffinements, des fictions, des contrefaçons de l'antiquité, qui s'empare des plus florissantes littératures ; ce plaisir vaniteux qui tente les sociétés les plus polies, de se dégager de la foule, de se faire une langue inaccessible aux profanes, de s'entendre et de s'admirer à huis clos. Nous serons moins sévères pour les obscurs grammairiens du sixième siècle et du septième, si nous songeons aux jeux d'esprit qui inaugurèrent le règne de Louis XIV, aux Sap^ phos, aux Anacréons de l'hôtel de Rambouillet, lorsque Paris s'appelait Athènes, que Vincennes se nommait Venouse, Meudon Tibur; lorsque les précieuses n'avaient plus le déplaisir de parler comme tout le monde, et que les solitaires de Port-Royal exerçaient encore
Plus loin, Gletnens nomme Virgile : « Virgilius : multi adverbia de conjunctÎTis &ciunt, ut ergo'pro saepe ponant, » etc« C*est en effet le texte de Virgile, Epitome, p. 146.
Cf. Gregor. Turon., Prsefalio : a Philosophantem rhetorem intelligunt pauci, loquentem rusticum multi. » S. Audoenus, Prxfatio ad vitam S* EligiL Cf. Virgil , Epist,^ p. 14 : Non legit, qui non legit Ciceronom. »
Frédégaire, HisL epitomat. 2 : « Quod prius Virgilii poet» narrât historia. » M. Quicherat, dans la savante dissertation citée plus haut, croît retrouver ici le Virgile de Toulouse.
448 CHAPITRE iX.
leurs élèves aux formes du syllogisme^ à l'aide de ces vers que Galbungus aurait signés :
Barbara celarent Darii fcrio Baralipton.
Ccsare camestres iestîno Baroco darapti.
i)ach ^'^'^ ^^ qu'on ne prévoyait pas, c'est que ce dernier rcmiû' efTort de la décadence latine eût prise sur la barbarie:
cette école*. ,
c*rst qu'ime littérature tout occupée de dérober ses secrets aux ignorants, aux hommes de l'invasion, les attirât par ses obscurités,. les attachât par ses difficultés, et, avec tout ce qu'elle fit pour les repousser, ne réussit qu'à les séduire. On s'en aperçoit déjà aux noms étrangers et tout germaniques de quelques maîtres mêlés aux Virgile et aux Cicéron de Toulouse : je veux direGlengus, Galbungus, et je ne puis guère m'empécherde prendre ce dernier pour quelque Visigoth furtivement introduit dans le sanctuaire de l'enseignement. Les Germains retrouvaient chez ces grammairiens l'usage de l'allitération, c'est-à-dire l'ornement accoutumé de leur poésie : ils y voyaient la même passion des termes obscurs et des figures téméraires, la même fidélité à ne rien nommer par son nom, les mêmes traits qui caractérisaient les chants de leurs scaldes, qui nous étonnent encore dans les fragments de l'Edda et dans l'épopée anglo-saxonne de Beowulf. Les bardes gallois du septième siècle aimaient à hérisser leurs compositions de mots latins qu'ils n'entendaient pas. Les Irlandais feront mieux, et produiront des livres entiers dans la plus ténébreuse des douze latinités. Les poètes anglo-
saxons poussent le génie de la périphrase à ce point, que Fun d'eux trouve vingt-six manières de désigner Tarehe du déluge. Dans la langue lyrique de ces hommes, dont les pères offraient encore des sacrifices humains, une harpe s'appelait aie bois du plaisir; » et les larmes, a Teau du cœur. » La rhétorique n'a plus de secrets pour des imaginations si bien préparées, et le dernier écolier anglais écrira aussi métaphoriquement, aussi inintelligiblement que les docteurs aquitains. Enfin, si ces maîtres habiles avaient pensé sauver la science en l'enveloppant de voiles ; si Donatus, Énée et les autres avaient réduit toute leur philosophie en énigmes qu'ils proposaient à leurs disciples, ils ne pouvaient lui prêter des dehors plus attrayants pour des peuples enfants, ni plus flatteurs pour les habitudes des Germains. Dans le loisir de leurs longues nuits, ils aimaient à se proposer, à résoudre des questions difficiles. Les recueils de poésies anglo-saxonnes sont pleins d'énigmes en vers que les chanteurs' ambulants portaient de manoir en manoir; et nous avons vu les dieux, les géants et les nains de l'Edda s'exercer à ces assauts de l'intelligence, où la mort est la peine du vaincu. Quand le nain Alvis va trouver le dieu Thor, il lui récite les noms des astres et des éléments dans les langues différentes des Âses, des Alfes et des hommes, il faut bien admettre un idiome théologique, une science réservée aux prêtres, transmise avec l'écriture mystérieuse des Runes ; en sorte que cette discipline du secret, que nous regardions comme la dernière ressource d'une
4») chapituk; IX.
civilisation vieillie, est en même lemps un des premiers inslincls des peuples qui commencent. Tant la nature humaine semble éprise de l'inconnu ! insatiable d'apprendre, inconsolable s'il arrivait un moment où eUe aurait tout appris. Comme le jour ne lui vient qu'entre deux nuits, la science ne lui plait qu'entourée de mystères; et, si tourmentée qu'elle soit du besoin de connaître, elle l'est encore plus du besoin d'ignorer (1). Ainsi, au commencement du septième siècle, au moment où l'on a coutume de croire qu'il n'y a plus d'enseignement littéraire, nous en trouvons deux : d'un coté, ce qui reste des lettres classiques, la grammaire, l'éloquence et le droit, professés dans les écoles où s'achève l'éducation des nobles, des évéques, et de toute celte société chantée par le poète Fortunat; de l'autre côté, la doctrine du faux Virgile et de ses maîtres, qui croit sauver les traditions littéraires en les cachant, qui les*étcij{Terait si elle réussissait dans son dessein, mais qui n'arrive qu'à leur donner la forme la plus propre à fixer le respect, la curiosité, la docilité des peuples
( 1 ) Sur les habitudes poétiques des Scandinayes, Toyez les Germdus avant le chnslianisme, p 258. L'allitération, c'est-à-dire la répétition des mêmes initiales, parait dans Ténigmc de Virgile citée ci-dessus : c Natum nature naturam nataturus. n — En ce qui touche les Irlandais ei ks Anglo-Saxons, on trouvera los textes indiqués et cités dans la suite de ce chapitre. Le premier Tolume de Tarchéologie de Myvyr contient de nombreux fragments poétiques, où Ton voit Feffort des bardes gallois pour s'envolopppr d'obscurités.
Si j'appelle Técûle du faux Virgile, école de Toulouse, école d'Aquitaine» c'est pour abréger, et sans prétendre qu'elle fut resserrée dans les limite» d'une seule province. Au contraire, on a tout lieu de croire qu'eUe venait de plus loin, et qu'elle s'étendit dans tout rOccident.
nouveaux. Nous avions fixé l'époque de cette école. Nous cominençons à pressentir sa mission, la suite achèvera de Téclaircir, et nous reconnaîtrons que la Providence a traité les lettres aux temps barbares comme ces semences précieuses qu'elle destine à rouler dans les ronces et les rochers : la plus épineuse des deux n'est pas la moins utile; elle résiste, et finit par attacher la graine au lieu où elle germera.