K. G. II
tait la maxime des païens du Nord, qu'on n'entrait pas dans la Walhalla les mains vides : les héros s'y faijsaient suivre par leurs serviteurs et par leurs trésors, qu'on mettait avec eux sur le bûcher. L'immortalité qu'ils s'y promettaient n'avait pas d'autres plaisirs que des festins éternels et d'étemels combats. De telles croyances ne pouvaient former qu'une aristocratie violente, une société privilégiée pour les forts, oppressive pour les faibles. Mais le christianisme faisait du ciel le royaume des pauvres ; c'était le plus sûr moyen de leur livrer un jour le royaume de la terre. Il choisissait les doux et les humbles, ceux qui ne portaient point d'armes, pour leur donner le premier rang dans la société chrétienne. Ne dites plus que le peuple est absent des cours plénières de Gbarlemagne : il ne faut que le reconnaître sous les manteaux d' évoques et d'abbés, sous lesquels ces fils de serfs siègent à côté des ducs et des comtes. Ils y gardent la place que le tiers état viendra prendre dans cinq cents ans (1).
(1) Vita S. Marculfi, apud Mabillon, A. SS. 0. S. B., ï, p. 130. Jonas Auvolianensis, de Imtitulione laicali, IF, 25, apud d'Achery, Spicilegiuviy \, 297 : «Hiserabilis plane et valde deflenda reg est, quando pro feris qu.^^ cura hominum non aluit, scd Dcus in commune mortalibus ad utendu.^^ concessit, pauperos a potentioribus spoliantur, flagdlantur, ergastulis ^^ truduntur, et multa aUa patiuntur.., Ili naraque plus delcctantur latr^v^^^' bus canum quam melodiis interesse hymnorum cœlcstiura. »
Smaragdi, Via regia, cap. .50. Ne captivitas fiât : • Prohibe cl — g®' clcmentissimc rcx, ne in regno tuo captivitas fiât : ut juste et rectc c^^€* servos agatur, et liberi dimittantur, Isaias clamât... Proptor nimiam c: — =^ 1 itatcm imusquisquc liboros débet diinitterc serves, considerans quia ^^ illos natura subegit, sed culpa : conditione cnim tequalitcr crcati sun^^"'**' *id aliis culpa subacti. Simul et consideratc quia si dimiseritis dimitt ^^^ vobis. Nani et vos, domine, conditionale opprimit jugum, n
M. Guerard {Polyptique, prolégomènes) donne de nombreux cxciir=3pl<
l'ÉTXt: 387
Sans doute l'attente sera longue; et Ton peut accuser le christianisme, déjà si lent à créer les pouvoirs, de s'être encore moins pressé quand il s'agissait de fonder les libertés. C'est qu'en effet le christianisme mesura les siècles qu'il mit à ses ouvrages sur la durée qu'il leur promettait. On ne regardait pas à trois cents ans pour bâtir une cathédrale, et on trouvait des générations d'ouvriers pour poser dans la boue et dans la poussière les premières assises, assurées que d'autres leur succéderaient pour continuer l'édifice, jusqu'aux dernières qui en achèveraient le couronnement, et qui feraient monter la flèche triomphante vers le ciel. L'édifice des libertés publiques voulait plus du temps. Mais le principe paissant qui conduisait ce travail n'avait pas l'impatience des passions modernes. Les passions ont le droit d'être impatientes; elles veulent jouir ; elles passent, elles n'espèrent pas de continuateurs de leurs œuvres. Les principes sont patients parce qu'ils sont étemels.
(l'aftVuuchissements par TËglise, et mootre avec une extrême sajgacité comment Tesclavc devient colon, le colon propriétaire, le propriétaire bourgeois de commune, d'où il passera aux états de la province, et plus tard à ceux du royaume.
368 CHinTRE IX.
LES IbCOLUS*
itbhiccies l/histoire littéraire ne compte qu'un petit nombre '"eïï^ de siècles inspirés ; elle connaît beaucoup de siècles lalaborieux, boricux. L'inspiratiou est une grâce : elle est d'un heu et d'un temps, elle vient et se retire. Le travail, au contraire, est une loi; il est par conséquent de tous les temps, et Celui qui en a fait la condition de rhumaDitc ne souffre pas qu'il s'interrompe jamais. Cependant on s'arrête avec admiration devant Tâge d'or des littératures, aux courts moments où le rayon d'en haut vient éclairer l'époque de Périclès, d'Auguste, de Léon X : on n a que de l'indifférence et du mépris pour les périodes difficiles et méritoires qui, d'un âge d'or à l'autre, ont gardé la tradition littéraire. Nous ne savons pas tout ce qu'il a fallu de courage à des hommes assurés qu'ils n'auraient jamais les applaudissements du monde, pour se vouer à cette tâche obscure, d'étudier, de commenter, de conserver la pensée d'autrui, la parole d'autrui, la renommée d'autrui. Il y a pourtant quelque attrait à s'enfoncer dans ces siècles injuste-
ment délaissés, à voir de près le travail dans toute son aridité, le travail sans gloire, mais sans lequel plus tard l'inspiration serait inutilement descendue sur des âmes incultes. C'est le spectacle des temps qu'on appelle barbares, dont il ne faut pas nier la barbarie, mais q[u'on aurait crus moins ignorants, si on les avait moins ignorés.
Une critique plus équitable a commencé à tirer de l'oubli les générations de théologiens, de chroniqueurs, de grammairiens et de poètes qui remplissent les siè-^ clés écoulés depuis Grégoire de Tours jusqu'à Jean Scot Érigène (1). Sans revenir sur des études inaugurées avec tant d'éclat, je me réduis au point le plus négligé du sujet, et non le moins instructif. Je veux parler des écoles qui nourrirent ces générations laborieuses, et qui commencèrent l'instruction littéraire des peuples du Nord. On trouvera peut-être cette étude moins aride qu'elle ne semble, si on la poursuit non dans une contrée, mais dans tout l'Occident, dont les destinées se tiennent; si on la mène jusqu'à l'époque de Charlemagne, où paraît enfin l'ouvrage de tant d'efforts, où de cette longue éducation latine sortiront les premières tentatives des langues modernes, et, du silence des cloîtres, les préludes de la poésie chevaleresque.
(i) Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana; Nicolas Antonio, Bibliotheca Hispana vêtus ; Lingard, Hisiory and Antiquities of the anglotaxon Church; Wright, Biographia Britannica; B»hr, Geschichte der rwmischen literatur in dem Karolingischen zeitalter ; Gnizot, Histoire de la civilisation, et Ampère, Histoire littéraire de la France, t. II et ÎII.
390 CHAPITRE llj
LES ÉCOLES ROMAIlfCS.
Les L'empire romain, si on le coosidère dans ce qu'il
écoles
mpériaies. eut de bieofaisant et de durable, paraît comme une grande école qui fit faire aux peuples de l'Occident l'apprentissage des lois, des lettres et de toute la cinli^^ sation. Les Césars y «avaient pourvu quand ils ërigèr^t l'enseignement en fonction publique ; quand ild dorrirent les auditoires du Gapitole^ et que par leurs ordres trente-quatre maîtres grecs et latins y enseignèrent la grammaire, la rhétorique^ la dialectique et réloquence. Au moment où les Germains forçaient les frontières, les empereurs chrétiens se gardèrent bien de ferm^les écoles ; ils les multiplièrent, ils en ouvrirent les porte» aux barbares. Pendant qu'une constitution de Yalenti^ nien prévenait à Rome le danger de ce concours d'étudiants qui s'y faisait de toutes les parties du monde, nous avons vu comment Gratien avait assuré dans les villes des Gaules la dignité du professorat et la dotation des chaires. On peut juger de l'efficacité de ces mesures, et des clartés que jeta l'enseignement durant deut siècles, par le nombre des grammairiens, des comm^* tateurs, des compilateurs qui se produisirent, destinés à devenir les instituteurs du moyen âge. Ce fut la mission de ces maîtres si dédaignés depuis : Donat, Charisids, Priscien, héritiers de toute la tradition philologique; Macrobe et Servius, dont les interprétations altéraient quelquefois la simplicité de Cicéron et de
LKS ÉCOLES. 3Ô1
Virgile, mais les recommandaient à la vénération des hommes ; Hermogène^ Grégoire, et tous ceux qui mutilèrent les textes du droit romain, mais pour les sauver.
Tout l'effort de la science antique est alors de ramas- caractère ser ses forces, de se resserrer, pour ainsi dire, afin de renseigne
, ^ *^ ' ment.
traverser les siècles dangereux qu'elle prévoit. Nulle Marîûmus part ce besoin ne se trahit mieux que dans le Htre de ^'^^^^^' Martianus Capella, de NupUis Philologiœ et Mermrii, où l'auteur célèbre, dans un langage mêlé de prose et de vers, les noces de Mercure avec une vierge que TOlympe n'avait pas connue. Mais l'oracle d'Apollon la désigne, le ciel s'ouvre pour elle ; et après que Jupiter a fait lire dans rassemblée des dieux les clauses du contrat et la loi romaine des mariages, on présente à l'épousée les sept jeunes flUes que l'époux lui destine pour servantes. Ce sont la Grammaire, la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l'Arithmétique, l'Asironomie et la Musique, les sept arts libéraux, qui, dès lo temps de Philon le juif, formaient l'encyclopédie de l'antiquité. Sans dissimuler le tice d'une composition si étrange, on ne peut méconnaître la hardiesse de l'écrivain qui voulut y mettre, dans la forme, toute la poésie du passé, dans le fond, toute l'érudition de son temps. Cette inspiration téméraire fit la gloire de Martianus Capella et la fortune de son livre. Ce qu'il fallait atteindre chez les barbares destinés à peupler bientôt les écoles renouvelées, c^étalent les imaginations : il fallait satisfaire les besoins poétiques de ces hommes qui n'avaient jamais ouvert de livres^ mais qui passaient
392 CHAPITKK IX.
les veillées d'hiver à entendre les chants de leurs scal- (los. Comment eussent-ils supporté le maître qui aurait voulu les engager d'abord dans les diiBcultés de la conjugaison ou dans les détours du syllogisme? Mais si on leur contait les épousailles d'un dieu et d'une mortelle, ils prêtaient une oreille docile; et après que le poëte avait consacré deux chants à décrire les merveilles de la noce divine^ ils ne refusaient plus d'écouler les sept compagnes qui, dans autant de livres, se chargeaient de les initier aux mystères du savoir humain. Je ne m'étonne plus que l'ouvrage de Martianns Capella ait passé l'un des premiers dans les langues du Nord, et que nous en ayons une traduction allemande du onzième siècle (1).
U est temps de savoir quelle fut la condition des écoles après la chute de l'empire, en commençant par l'Italie et l'Espagne, qui opposèrent à la barbarie une résistance plus longue, laissèrent aux provinces du Nord le temps de se remettre du premier désordre de l'invasion, et sauvèrent le feu sacré jusqu'au jour où d'autres mains se trouvèrent prêtes à le recueillir.
Les . . .
écoles de En Italie on voit Rome livrée aux Hérules et aux
Rome rès la chute
de l'empire.
(i j Martianus Capella, de Nuptiis Mercurii et Philologiae, edidit Kopp; Fraucfort, 1836. La division des sept arts est déjà indiquée par Philon, (U Congressu, qui définit aussi la grammaire, en lui donnant toute l'étendue qu'elle garde au moyeu âge. Jr» cite la traduction latine : a Scribere legereque est minus perfectaj grammaticae quam quidam, torquentes vocabulum, grammatisticam vocant, perfections autem poetarum historicorumque explicatio.» Cf. loi II au Digeste, de Varatione et excumtione, §8. - Wackernacrel, Altdeutsches Lesebuch, p. 150, donne des fragments considéra})les de la version allemande île Martianus CapeUa.
LES ÉCOLKS. 393
Goths, prise et reprise par Totila, Bélisaire et Narsès, essuyant toutes les horreurs de quatre assauts, aussi maltraitée par ceux qui s'annonçaient comme ses libérateurs, que par les barbares qui avaient à venger sur elle les injures de leurs aïeux. Si les Goths enlevaient le plomb de la toiture des temples et le fer qui scellait les pierres des théâtres, les Grecs précipitèrent dans le Tibre les statues du mausolée d'Adrien. Les récits contemporains, dont l'exagération même témoigne de la terreur universelle, assurent que la ville étemelle fut réduite à cinq cents habitants, et que les patriciennes, mendiant leur pain de porte en porte, mouraient de faim sur le seuil des maisons désertes. Au milieu de cette désolation, en 549, Rome célébrait encore les jeux équestres, dont Virgile avait chanté l'origine : à la même époque, on montrait l'antique statue de Janus debout dans son temple ; et dans un arsenal, au bord du Tibre, le vaisseau d'Énée garni de toutes ses rames. Un peuple si attaché à ses traditions ne pouvait pas laisser périr l'enseignement qui les consacrait, La politique de Théodoric rendait au sénat son ancienne majesté ; elle relevait les magistratures, restaurait les aqueducs et les théâtres : comment eût-elle souffert la ruine des études? Une lettre d'Athalaric au sénat ordonne le payement régulier du salaire alloué aux professeurs publics : « Car, dit le prince, c'est un crime de découa rager les instituteurs de la jeunesse. La grammaire Cl est le fondement des lettres, l'ornement du genre hu* <:< main, la maîtresse de la parole : par l'exercice des
394 CHAPITUE IX.
« bonnes lectures, elle nous éclaire de tous les cod* a seils de l'antiquité. Les rois barbares ne la connaissent c( pas; elle demeure fidèle aux n^aîtres légitimes du c( monde. Les armes sont dans les mains des autres naa tions, l'éloquence seule reste au service des Romains. ce C'est elle qui embouche la trompette, quand léserac( teurs engagent le combat dans l'arène du droit civil... c( Nous voulons donc que chaque professeur, grammai** « rien, rhéteur ou jurisconsulte, reçoive, sans aucune a réduction, ce que recevait son prédécesseur ; et, pour c( ne rien laisser à l'arbitraire des comptables, Thono- Ci raire de chaque semestre sera touché au moment de c( son échéance. Car si nous payons des acteurs pour le a plaisir du peuple, à plus forte raison faut^il nourrir « ceux qui entretiennent la politesse dans les mceurs et a l'éloquence dans notre palais. » Cette lettre reproduit l'ancienne division des études, qui faisait passer successivement les élèves par les mains des grammairiens, des rhéteurs et des jurisconsultes. En même temps, tout nous assure que des maîtres si vantés ne restaient pas seuls dans leurs chaires, et que la constitution de Yalentinien continuait de régler l'admission des étudiants, les assujettissant à se faire inscrire au bureau du cens, leur interdisant les sociétés secrètes et les banquets tumultueux, les obligeant de quitter Rome quand ils atteignaient leur vingtième année. En effet, deux rescrits de Théodoric, qui permettent à de jeunes Syracusains de prolonger leur séjour, témoignent par celte exception même que l'nncionne règle subsistait,
ei qu'au commencement du sixième siècle la loi s'in* quiétait encore non pas de la désertion, mais de Tencombrement des écoles (1). Il faut pénétrer à la suite d*£miodius, de ce rhéteur devenu évéque, dans les auditoires dont il avait aimé la foule et le bruit; il faut voir dans ses écrits les jeux d'esprit qui faisaient l'exercice et Tadmiration de ses -contemporains. On y retrouve tous les sujets de déclamation, dont l'école ne se lassait pas : les plaintes accoutumées de Thétis en présence des restes d Achille, et les paroles de Ménélas devant les flammes de Troie; le plaidoyer de celui qui a sauvé la patrie, et qui demande en récompense la maio d'une vestale; les harangues solennelles pour l'inauguration d'une nouvelle école, pour féliciter un maître promu aux honneurs académiques. C'étaient les passe-temps qui enchaînaient la jeunesse de Rome, de Ravenne, de Milan, pendant que les barbares étaient aux portes, en pleine inv3sion et en plein christianisme. Le christianisme même, avec la gravité et l'humilité de ses mœurs, n'avait point supprimé Tusage des lectures publiques, où les poëtesde la décadence venaient demander à leurs contemporains les applaudissements que la postérité ne leur promettait pas. En 551, le sousdiacre Arator ayant présenté au pape Vigile ses deux livres de^ Actes des apôtres mis en vers, tout ce qu'il y
(1) Cassicdore, Variarum lib. IX, ep. 21 : c ...Ut suceessor seholie liberalium artiiim, tam grammaiicns quam orator, necnon et juris expositor, commoda sui decessoris ab eis quorum interest sine aliqua imininutidBP percipîat. » Of. 1, 59; IV, 6.
'm CHAPITRE IX.
avait à Rome d'hommes letlrés en demandèrent une lecture solennelle. Le pontife indiqua l'église de Saint- Pierre-anx-Liens; et la foule qui s'y pressait fut si grande^ qu'il fallut consacrer plusieurs jours à relire sept fois le poëme d'un bout à l'aulre, car on ne pouvait réciter plus de la. moitié d'un livre à chaque séance, les auditeurs se faisant répéter les plus beaux endroits^ et ne se lassant pas de les entendre. On comprend mieux les acclamations qui couvraient la voix d'Ârator, quand on se souvient que, cette année, Narsès et Totila se disputaient encore Tltalie en feu, que Rome n'avait pas fermé les brèches de ses murailles, et qu'en présence de ces ruines irréparables le poète chrétien lui promettait une autre grandeur, et terminait son livre par ces beaux vers, où il célébrait la rencontre de Pierre et de Paul dans la ville étemelle : c< Alors, dit-il, « Pierre se leva pour être le chef de l'Ëglise; Rome a porta plus haut sa tête couronnée de tours, pour se a faire voir aux extrémités du monde. Les grandes choc( ses se conviennent : il faut que ces deux souverainece tés fondées de Dieu dominent toute la terre, et Thona neur de la ville veut que l'univers croie. »
Ijrbis co((it honor siibjecîtus nt andiat orbis.
Ainsi cette ville, instruite aux sévères leçons du malheur, ne pouvait se sevrer ni de l'ivresse des lettres m de l'ivresse de la gloire, et prétendait rester la maîtresse des nations. Il se trouva qu'elle ne s'était point
LKS ÉCOLES. 307
trompée, et que, dans un siècle si dur pour elle, deux iiommes se présentèrent, capables de soutenir son vieux nom, et de continuer l'éducation de l'Occident (1).
Le premier fut Boëce, de la famille des Ânicius et Boctc. des Manlius, honoré du consulat, défenseur infatigable des droits du sénat, jusqu'à ce qu'il en devînt le martyr, et le dernier des Romains, comme on l'a dit, si, dans cette inépuisable race des Romains, on pouvait trouver un dernier. Mais en même temps qu'il avait de Rome le génie des affaires, il tenait des Grecs et d'Athènes, où il passa plusieurs années, une ardeur invincible aux plus âpres études, et une passion du vrai qui ne refroidissait pas l'amour du beau. Ce personnage consulaire, cet homme obsédé des terreurs du sénat et des menaces des barbares, trouvait le temps de composer plusieurs traités de musique, de géométrie, d^arithmétique : il commenta les Topiques de Cicéron, traduisit les Analytiques d'Aristote, et la fameuse Introduction de Porphyre, dont une phrase, fécondée par les disputes des réalistes et des nominaux, portait en germe toute la philosophie scolastique. Tandis que la traduction de Porphyre devait faire la torture du moyen âge, le livre de la Consolation en fit le charme, et donna aux doctrines platoniciennes la sévérité de l'orthodoxie.
(1) Ennodii Opéra. DecUimatio in eum qui prsemii nomine vestaiis virgiiiis nuptias postulavit — Verba Thetidis, quum Achillem videret extinctuin. — Dictio in dedicatione auditorii^ etc. Cf. Ampère, At^^otre litléraire, t. lî, ch. 7. — Sur le poëme d'Arator et la lecture publique qui senfit, Mazzuchelli, Scrit, Italie, I, p. 2, p. 955, et Tiraboschi, Storia delta letteratura italiana, t. V, lib. 1, cap. 5.
avec tout réclai poétique qui devait ravir des peuples enfants, et populariser le livre de Boëce au point qu'avant la fin du dixième siècle il passa dans les langues vulgaires-de l'Angleterre, de la Provence et de l'Allemagne (1).
ciMiodoïc Boëce appartenait encore au passé ; Gassiodore se tint plus près de l'avenir, plus pi*ès des barbares. Ministre (le Théodoric, d'Àmalasonthe, d'Àthalaric, de Tbéodat, il avait usé de leur pouvoir pour sauver les restes de l'antiquité : les rescrils des princes, rédigés par lui, donnaient à Rome les titres magnifiques de mère de l'éloquence, de temple des vertus; et c'était lui qui tenait la plume lorsque Athalaric dictait Fordre qui assurait la perpétuité des études. Après avoir servi pendant quarante ans les rois des Goths, il eut le mérite de voir finir cette monarchie sur les champs de bataille, sans désespérer des lettres, dont tous les appuis semblaient manquer. A soixante ans, il eut le génie de comprendre qu'à des temps nouveaux il fallait d'autres efforts, et contre les tempêtes qui s'approchaient, un asile mieux défendu. Il le chercha dans le monastère de Vivaria^ qu'il bâtit au bord du golfe de? Squillace, non loin des villes de la Grande Grèce où Pythagore avait
(]) Boclhii Opéra : In Porphyrium a se latinuviy libri F. — /« Aristotelis prxdicamcfUaf de interprelatione, analyticorunif desylloyismiSf topicorum libros, elenchum sopkistarum, — In Topka Ciceronis, — De arithmelica, degeometridf de musica, — La traduction rl(i la Consolatimi de Boëce, pul)licc par Raynouard, paraît du dixième siècle ; c*est à la même époque qu'il faut rapporter la version anglo-saxonne par Alfred le Grand, et probablement aussi la version allemande publiée parHatteraer, S. Galletis, Àltdeutschee sprachscîisRtzet t. III, p. H.
enseigné. Lui-même se plaît 5 décrire ces beaux lieux, qui invitaient les pauvres et les pèlerins aux douceurs de riiospitalilé; les jardins arrosés d'eaux courantes, les bains et les viviers creusés dans le roc; les portiques, sous lesquels erraient les cénobites enveloppés de leur pallium ; enfin le travail commun, et la bibliothèque enrichie de manuscrits qu'on allait recueillir jusqu'en Afrique. C'est là qu'il fonda une école plus féconde et plus durable que les bruyants auditoires des grammairiens et des rhéteurs, et qu'au lieu de la faveur des princes et des applaudissements de la foule, il donna aux études d'autres soutiens qu'elles n'avaient pas connus, la prière, le silence, et la pensée du devoir. C'est toute l'inspiration de son traité des Instilutions divines et humaines^ où, après avoir tracé le plan de l'enseignement théologique tel qu'il s'était proposé de le faire fleurir à Rome, à l'exemple des écoles chrétiennes de Nisibe et d'Alexandrie, il établit la nécessité des lettres profanes pour l'interprétation des textes sacres. c< Car, dit-il, les saints Pères n'ont point méprisé « les sciences, et Moïse, le très-fidèle serviteur de Dieu, « fut instruit de toute la sagesse des Égyptiens. » Et considérant que dans les Écritures, comme chez les commentateurs, beaucoup de vérités sont exprimées par des figures et peuvent s' entendre par la grammaire, par la rhétorique, par la dialectique, par l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie, il consacre une seconde partie à traiter des sept arts libéraux. Ce serait le lieu d'analyser un écrit destiné à devenir
400 GHAPITHE IX.
le code de tout renseignement monastique : du moiib faut-il (m cittT une page, la plus utile peut-être qu*une main d'homme ait écrite, si l'on considère ce qu'elle a fait écrire et ce qu'elle a sauvé. « Parmi les ouvrages « des mains, celui pour lequel j'avouerai une préfé- « reuce, c'est le travail des copistes, pourvu qu'il se a fasse avec une scrupuleuse exactitude; car, en relisant u les divines Écritures, ils enrichissent leur intelli- « gence, ils multiplient par la transcription lesprécepc< les du Seigneur. Heureuse application, étude digne (' de louange : prêcher par le travail des mains, oucc vrir de ses doigts des langues muettes, porter silence cieusement la vit» éternelle aux hommes, combattre « de la plume les suggestions du mauvais esprit! Du « lieu où le copiste est assis, parla propagation de ses a écrits il visite de nombreuses provinces; on lit son (c livre dans les lieux saints, les peuples l'entendent, el « apprennent à se détourner de leurs passions pour se a convertir au service de Dieu. 0 glorieux spectacle à c( qui sait le contempler! Un roseau taillé, en volant c< sur l'écorce, y trace la parole céleste, comme pour c( réparer l'injure de cet autre roseau dont fut frapc( péC; au jour de la Passion, la tête du Sauveur. Mais c< gardez-vous de confondre le mal avec le bien par une « téméraire altération des textes. Lisez ceux des au- « ciens qui ont traité de l'orthographe^ Velius Longus, « Curlius Valerianus, Marlyrius sur l'emploi du B et (( du V, Eutychès sur l'aspiration, Phocas sur la diflec( rence des genres : car j'ai mis tout mon zèle à rc-
« cueillir leurs écrits. Ajoutons à ces soins l'art des « ouvriers qui savent couvrir les livres, afin que la « beauté des saintes lettres soit rehaussée de l'éclat du ce vêtement, imitant en quelque sorte la parabole du (c Seigneur, qui invite ses élus au feslin du ciel, mais « qui les veut parés de la robe nuptiale. » Voilà des paroles bien pompeuses pour recommander aux moines de transcrire des manuscrits, de les collationner, de les relier : elles touchent cependant, quand on songe aux générations de copistes qu'elles suscitèrent; et on ne peut considérer sans respect ce savant vieillard qui, voyant venir avec l'invasion lombarde des siècles terribles, ne pense qu'à la conservation des livres, et qui, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, écrit encore un traité d'orthographe (1).
C'était vers Tan 575; et cette puissante institution Les de renseignement public, dont les racines tenaient aux *"^p^ traditions municipales des cités, devait résister comme elles à la violence des Lombards. En présence des bandes d'Agilulfe campées sous les murs de Rome, saint Grégoire le Grand jette un cri de détresse : c< Voilà « donc, s'écrie-t-il, celle qu'on nommait la reine du
(1) Cassiodore, de Jnstitutione divinarum Scripturarum, lib. I, 27, 28, 30 : « Félix intentio, laudanda sedulitas, manu hominibus prsedicare, • digitis lînguas^ apcrire, salutera mortalibus tacitam dare... uuo itaquc cloco situs, operis sui dissémina tione per diversas provincias vadit. In « locis sanctis legitur labor ipsius : audiunt populi unde se a prava Tolunttate convertant... Arundine currente verba cœlestia describuntur, ut t unde diabolus caput Domini in Passionc fecit percuti, inde ejus callidi- «tas possit exstingui... » Cf. cap. 29 : De positione monasterii Vivariensis. Cf. Tiraboschi, Storia delta letteratura italiana, t. V, lib. i, cap. 2.
Lombards.
« monde! Où est le sénat? où est le peuple? » Il ne demande pas où est Técole, et tout donne lieu de croire en effet qu'elle n'a pas péri, puisque vers 590 on voit un jeune Romain nommé Betharius venir à Chartres, et, par l'élégance de ses mœurs et de son langage, par son grand savoir dans les lettres et dans là philosophie, ravir tous les esprits, à ce point qu'il fut élevé d'abord à la charge de chapelain du palais, et plus tard à l'épiscopat. En même temps Fortunat parle encore des lectures publiques qui se faisaient au forum de Trajan. On y lisait TÉnéide; les poètes du temps y trouvaient aussi un auditoire, et s'y livraient à des combats httéraires, dont le vainqueur, couronné par les magistrats, était promené en triomphe dans les rues, couvertes de draps d'or. Les provinces les plus maltraitées conservent au moins quelques restes de culture intellectuelle. A la fin du septième siècle, on trouve à Pavie, dans la capitale même des conquérants, un grammairien nommé Félix, dont les leçons eurent tant d'éclat, que le roi Cunibert lui fit présent d'un bâton orné d'or et d'argent. Après lui, son neveu Flavien soutint Thonneur de l'école de Pavie, d'où allajt sortir T historien Paul Diacre. Ainsi l'Italie, qui devait inaugurer les écoles ecclésiastiques, ne laissait pas périr l'enseignement profane; et, s'il parut s'effacer un moment derrière la fumée des villes brûlées par les barbares, c'est alors même qu'il jeta un éclat plus vif à l'autre extrémité de l'Europe latine, je veux dire en Espagne (1). (1) s. Grégor., HomiL 18 m Ezechiel. ActaS.Betharii,episcopiC(ir'
Cette contrée, qui donna à la décadence romaine ,H»
' ^ ^ ^ écoles
tant de beaux esprits, était échue aux moins violents EspîJS i des barbares, aux Yisigoths, dont le chef Âstaulfe visilSths. aimait à paraître vêtu de la toge, à se faire promener comme un proconsul sur un char à quatre chevaux, et à rêver la restauration de Tempire par les mains de son peuple. Là, dans les villes illustrées par la naissance de Sénèque, de Lucain, de Martial, après les premières terreurs de la conquête, rien n'aurait troublé le calme des intelligences, sans les persécutions de l'arianisme, ennemi secret du nom romain. Les menaces d'une secte jalouse, et quelquefois sanguinaire, n'avaient pourtant pas découragé les hommes savants qui hono-
notensis(3XLciore cosetaneo), apud Bollaud. 11 august. : « Beatus fietharius, « urbis Rom» oriundus... denique a parcntibus philosophie traditur... « litteris enim decentissime erat ornatus... tantoque honore institutus, ut « doctor divinarum litterarum et magister totius ciTitatis (Gamutensis) € diceretur. n — Fortunat., Carmin,, III, 20 :
Vix modo tam nitido pomposa poemata cultu
Audit Tragano Roma verenda foro.
Quod si taie decus recitasses aure senatus,
Stravissent plantis aurea fila tuis. . .
Per loca, per populos, per compita cuncta videres»
Currere yersiculos plèbe favente tuos.
Il semble résulter, d'un autre passage de Fortunat, qu'on fsiisait encore au forum de Trajandes lectures publiques de Virgile : Carmin., lib. VI. 8, ad Lupum ducem : '
Si tibi forte fuit sapiens bene notus Homerus, Âut Maro Trajano lectus in urbe foro.
Ces traces de culture littéraire à la fin du sixième siècle ont échappé à la critique de Tiraboschi, si judicieuse et si savante, mais un peu troublée par son hostilité systématique contre les Lombards, qui avaient, du reste, en la personne de Muratori, un zélé défenseur. Cependant Tiraboschi luimême (t. V, lib. II, cap. 3) cite l'exemple du grammairien Félix de Pavie* Cf. Paul. Diacon., Hist, lang,, lib. vi, cap. 7.