‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · LES ECOLES BARBARES · texte numérisé non relu

LES ECOLES BARBARES

Les écoles séculières

Les écoles séculières se perpétuèrent au septième perpétuent. riècle, mais en déclinant. Le paganisme se retirait, et ga défaite discréditait les muses classiques, dont il avait fait son dernier culte. D'ailleurs, la société romaine s'effaçant chaque jour davantage, il fallait bien que l'invasion barbare achevée dans l'État, commencée dans l'Église, se fît dans l'enseignement. Il fallait que toute éducation littéraire cessât, ou que l'Occident trouvât d'autres maîtres (1).

(i) Les exemples siÛTants semblent indiquer la perpétuité des écoles kiques dans la seconde moitié du septième siècle.

VUa S, Bermenlandi (mort en 720) : « Litterarum eruditoribus siii profectos gratia imbuendus... traditus fuit, quibus prae cunctis coaeyis sodatibus ad plénum eruditus... Ita ut in scholis probitate animi sacratus, praefulgens puer admirabilis omnibus baberetur. »

VUa S. Landeberti (mort vers 708) : « A prima aetate tradidit enm (pater) ad viros sapientes et storicos. »

Vita S. Boniti (mort en 709). Nous avons cité le passage qui atteste Vexisteiice de Técole de Glermont.

ecclésiasU-

Dès les premiers temps du christianisme, la foi noavelle avait ouvert ses écoles aux catacombes; et c'est ainsi qu'à Rome, dans les souterrains de Sainte-Agnès, à côté des chapelles garnies de tombeaux, couvertes de peintures symboliques, on trouve des salles sans autels, sans ornements, sans autres indices de leur destination que la chaire creusée daus le tuf où s'asseyait le maître, et le banc réservé aux disciples. L'enseignement chrétien sort de son obscurité quand les leçons de Pantœnus, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, émeuvent tout rOrient, et consacrent l'alliance de la doctrine sacrée avec les lettres profanes. L'Italie suivit de loin cet exemple: et si Gassiodore n'y réussit pas à fonder, de concert avec le pape Àgapet, un enseignement théologique rival d* Alexandrie, on y avait pourvu aux premières études du clergé, lorsqu'on 529 le concile de Yaison s'exprimait en ces termes : a II a paru bon que, c( selon la coutume salutaire observée chez les Itali^is, « les prêtres qui occupent des paroisses reçoivent dans « leurs maisons de jeunes lecteurs, et, les élevant <( comme de bons pères, leur apprennent à étudier les c( psaumes, à s'attacher aux livres saints, à connaître ce la loi de Dieu, aQn de se préparer ainsi de dignes ce successeurs, et par là de mériter les récompenses c( éternelles. » Voilà de courtes paroles, et qui promettent peu : il n'y en eut jamais de plus fécondes. Le canon de Vaison, reproduit, commenté par le concile de Tours en 567, par ceux de Tolède en 624, de Clif, de Liège, et par le concile général de Constantinople en

680, devait fonder réducation publique du moyen âge (1).

Il s'agit de savoir comment une loi si souvent renouvelée, par conséquent si désobéie, finit par forcer les résistances et par entrer dans les mœurs.

En Italie, c'est saint Grégoire le Grand qu'on accuse, L»écoic sans preuves, d'avoir détesté les lettres, brûlé Tile-Live, ^^ swnt-jea

'- , , ' deLatran.

Cicéron, et toute la bibliothèque Palatine, et qui s'efforça au contraire de faire entrer les lettres dans l'Église, « ne souffrant rien de barbare chez ses disciples, c< voulant qu'autour de lui tout respirât le génie latin, « et que sa cour devint le temple de la science, auquel « les sept arts libéraux serviraient de colonnes. » Sans doute on trouve plus d'une fois ce grand homme en révolte contre l'antiquité, peut-être pour en avoir été trop épris, peut-être parce qu'il sentait le vieux sang patricien bouillonner dans ses veines, parce que ces noms d'empire, de sénat, le touchaient malgré lui. Mais il eut de l'antiquité la passion du beau dans les pompes religieuses, dans les chants sacrés; ses réfor-

(i) Les savantes recherches du père Marchi et les fouilles qu'il dirigeait depuis huit ans aux catacombes de Sainte-Agnès ont fixé Tépoque, la destination, les règles de ces ouvrages souterrains incomplètement exphqués par les travaux de Bosio, de d*Agincourt, de Boldetti, et que M. Raoul- Rochette, dans un livre excellent, avait reconmiandés à toute l'attention des archéologues.

Concilium Vasionense, II, c. 1 : c Placuit ut omnes presbyteri, qui snnt in parochiis constituti secundum consuetudinem, quam per totam ItaUam satis salubriter teneri cognovimus, juniores lectures... secum in domo ubi ipsi habitare vidcntur, recipiant, » etc. Concil, Turonense, II, c. i'2. Concil. Toletanum, II, i ; Cloveshovense, H, 7. CondL CansUm* iinop. gêner., VI, can. 5.

C&^lTmE u.

cts Gncsu T^m oftaesenvr les tndlilîoiis de cet

Ptem, T^mxrt ^mf^tvit Latm : «i j iBontni kngidips k lit «à k siBl pape. iMt knsé de TÎeillease et

scs âêre», et le fiMet deat il f ipit les paraneiDL

exifeaît b rwiiiTiafr de iMles les nbcs, le diant supfnsiût rmlelliscBcr des textes sacKs; ea sorte qu'il De tàui (kB St'tÊùtmtr â rêoole de sûntGféfoire défient le sîêse d'«n esseÛMBeiit tkéologiqae el lilféndre qû danit encore au nesmiBe sîêde ili.

jtKMÎFt éi S~ bffv^ÇMirf le Cnad. Le» fte ;nf«» d la fiai mtkmÊfiÈ :»i r«!f«KBt ^ ?«r ^ Vfim-ùpage ^ J«ib ie Ssfisbary as «lomÔBr sièck, ^ wriBf «DêptfrM J^M ^iitie Lnbs 30. D est plv jade de sVa nfi.4ffteT ja bt0icn{^ ài S. Gns^oynf, Jeaa DlixR« fd da moios écmi

Jofaaa. DbMa., m rîu Grvyarn. !• ofL i : € Bwripliaw vcro 1

112x15. hfK est zruiizBtàci. rfaetcT». «ibkrbca. ÎU a paero est i ot <|Qani vis i^. tempon Aoravat adkac Motoat staJn fittenmm, tameB oaUi mkacarbejccviKpiiteelar.»--ldL.iW.,tlJi,t3:flNdl0 pootifid fiMahiitîiiin a miaifi» aiy e ad amiaMMi bariNnmi|aofibetk Mnaooe vel habita pn se ferebaL Sed togata Qavitam mon seu trabeda latiaitatf secam Latiam ia ipdo htôli |nlatia siapifariler ofaliBefaat. Bdl»raeraDl îbî dEveranmi arthun «tadta, • etc.

(Kiaol an matfutndtici qoe S. Gregoinr bannît de Rome, c*est le non sous lequel toute Tantiquitë déminait les a:stndt]^t?s, et Grégoire ne fit que renoa^eler contre eui les mesures des empcrcars.

JohaoD. Due., il. cap. 6 : « Scboiam qaoi|ae canloram, qaat hadoii» eisdem coostitotionibus îq sancta ilooiam Eoriesia m*?dulatiir, constitut; eîque corn nonnullis prxdîLs dao lubitacub. scilket aiteram sob Latenii*jo<is patriarcl ji Jom3>us bbricaTit, abi usque bodie lectas eju io qnû

letlres au mont Cassin.

En même temps les études monastiques commen- Les çaimit au mont Cassin. Il est vrai que la règle de Saint- Benoit ne s'occupe point des écoles claustrales : mais elle en suppose l'existence, puisqu'elle permet de recevoir les enfants conduits au monastère pour y être élevés dans la crainte de Dieu. Une disposition expresse traite de la bibliothèque : c< Les jours de carême, y est-il « dit, on vaquera à la lecture depuis le matin jusqu'à <c tierce. Dans ces jours-là, tous recevront de la biblio- « tbèque des livres qu'ils liront d'un bout à l'autre ; c( car on devra les donner au commencement du ca« « rême. Et l'on chargera un ou deux des plus anciens « de parcourir le monastère, et de voir s'il n'y a point « quelque frère paresseux qui se livre au repos ou à la c< conversation, au lieu de se donner à la lecture... Le a dimanche, tout le monde lira. » En honorant le travail d'esprit, en faisant de la lecture Tœuvre du dimanche et des jours saints, la règle bénédictine pourvoyait d'avance aux besoins de l'enseignement. Ces peuples de moines qu'elle faisait pâlir sur les livres devaient bientôt donner des instituteurs à toute la chrétienté. Le cloître venait à peine de s'ouvrir, que déjà les lettres en prenaient possession. Parmi les premiers disciples de saint Benoît, plusieurs s'illustrèrent par leurs écrits; el l'un d'eux, nommé Marcus, avait célébré la fonda-

recubans modulabatur, et flngellum ipsius quo pueris minabatur, Yeneratione congrua, cum authcntico antiphonario resenrator. i

Cf. Ânastase Biblioth., in Sergio /, id., ût Sergio II : c Eum schol» «cantorum ad crudiendum tradidit (Léo HI) coraraunibus litteris. »

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t-xigeait la a- -^'-^ *^^' Rome comme sur les

>upposait î' ..5-in, le^ It- Ures défiaient les bar-

ne faut r i».'S atloi^nairnt pas. 11 y avait plus de

iesiég . ^'^ piMpa;ier dans les provinces lombardes.

durr .«^qu»'- ♦■ntniir»* d'un petit nombre de clercs, dé-

' ./:<rul lonîrc U tvrîïnnie des ducs les faibles restes

' :i civili^ition chrétienne. Au milieu des périls du

^piii'Tiïr sii-fl».'. l'circhevèque de Milan, BenedictusCris-

I. R'..ji.iS. E$''n^'*llcti : < In QuadragtMios diebus a iiianc usquead yrtiam ]*-i.tioni v^cfit. In qiiibus dieLus accipicut ouinr-s singuU codkes jebiMioh»C', '{w* f»-r or'lin»'iii ei iiitegru l**eant. » Petri DiacoDi J^Or/H e: of'itn yistorinn tanoHi CannemU, apuJ Mai, t. YI, Script, nt., yova I oUectio, j. 'llù. In lita 5. ^auri : c SilentioToro ac lectioni iU jn:2\tkï, ut pi>i h'iC ip«iftijiii sancti>sifiio Bencdicto mirabilis TÏderetur.ir Cf. îbi'l. lita S. l'iacidi, Vita Specmi, Vita S. Severi episcopi : t Caiimt'Ti*-] ■ nr i« siiMiinita* tant'i olîm culmina riguit, ut romani ct^situdo irrijK'iîi | li.lof-^^iphici^ >tuiliis îUaiu in .'f.'Viiin dicarct. liane M. T. Varroom* niiiiii Iî<«.'::ciiir,ruiii d«K-ti>>iiiius imoluit, » etc. Mein. de Viris Uhistr. Oi'itu'fi.^ : •> M>'iriiii>, i» >rripturis appnine i-ruditus, dt* adventu S. Beno- 'lioli. ■ t.i i'.ri^ f,-t« ., <'l''jaritis>iiiios vei-sus cuniposuit. »

Cf Viln S. l'uijenlii, v\\A. ap. Mabillon, An. SS. 0. S. B., I. p. 11 : y Si<- l.ih'ii.'iii i-t |.i tiitiieiii iiiiiiiibii> CMinnieiHlabat, ut laborantes fratres fpij l(.(t!oiii^ ^tiidiuifi iiMn babubant, minus diligen-t, nec niagno honore iii;;noH jn.lir:n,..t : contra, >tu<liosu*, ^tJ labdrdre n«»n valentes, suimnopere arnap-t. »•

pus, avait formé des disciples qu'il instruisait dans les sept arts. Au huitième siècle, Gison de Modène recommandait à ses prêtres de tenir Técole et d'instruire les enfants. En même temps on prouve que TÉglise de Lueques avait ses écoles sous le portique même de la cathédrale (1). L'Italie ne laissait pas périr l'enseignement ecclésiastique, dont elle avait donné le premier exemple. C'est en France qu'il faut le suivre dans une lutte de trois cents ans contre le désordre des esprits et la violence des mœurs.

Le peu de documents qui nous restent de cette épo- Les que suffit cependant pour établir Texistence de vingt épi^^ies écoles épiscopales. En Neustrie, Paris, Chartres, Troyes, France. le Mans, Lisieux, Beauvais; en Aquitaine, Poitiers, Bourges, Clerraont; en Bourgogne, Arles, Gap, Vienne, Chalon-sur-Saône; en Âuslrasie, Utrecht, Maëstricht, Trêves et Yvois au diocèse de Trêves, Cambrai, Metz et Mouson au diocèse de Reims (2).

(1) Tiraboschi a cite après iMuratori (Antiquit. ItaL, II, 487) l'acte de Oison, évêque de Modène, conférant à Tarchiprêtre Victor la paroisse de S. Pierre in Siculo, et lui enjoignant d'être assidu : a In clericis congregandis,*schola habenda, et pueris edu candis. » Mais Tiraboschi n*a point connu les témoignages suivants :

S. Benedicti Grispi Mediolanensis Poematium medicum, apud Mai, Auct. class.f t. y. p. 391 » Pncfatio ad Maunim Mantuensem : « Quia te, fiU carissime Maure, pêne ab ipsis cunabulis educayi, et septiformis fa> cundiae liberalitate ditavi. »

Je dois au savant abbé Barzocchini de Lueques quelques indications tirées des diplômes qui enrichissaient les archives de la cathédrale, et qu'une critique éclairée a récemment mis au jour.

Diplôme de Fan 757 : • Signum manus Tendualdi magistri. » Id., 748 : ff Signa manus Deus dede V. V. presb. magistro sch. testis. » Id.9 767 : • Propter porticalem ejusdem basilicae, ubi est schola. » (S) Les témoignages se trouvent réunis au tome l\\ de VHûioire litté-

Dès les premières années du sixième siècle, bien nvant que les chaires des grammairiens et des rhéteurs laïques soient abandonnées, on voit les évêques pourvoir h l'instruction du clergé et du peuple. Saint Gésaire (l'Arles a des disciples qu'il exerce aux premiers éléments des lettres, pendant que ses leçons de théologie ravissent les moines grecs venus pour l'entendre. Saint Ilemy se plaint des entreprises de Tévéque Fulco de Tongressur l'école cléricale de Mouson. Saint Didier de Vienne explique à ses disciples les écrits des poètes, rt ne craint pas de profaner, par les louanges de Jupiter, des lèvres consacrées aux louanges du Christ. Cependant saint Germain fait fleurir l'école de Paris. Le poète Fortunat décrit la riche basilique élevée par Ghildebert, portée sur des colonnes de marbre, illuminée (le vitraux qui retiennent captifs les rayons du soleil. <i Au fond de l'abside, saint Germain siège entouré de « ses prêtres et de ses diacres au blanc vêtement; gui* « dant les deux chœurs qui répètent les chants de Da- « vid, gouvernant, du regard et du geste, d*un côté « les vieillards, de l'autre les jeunes gens. » Ces jeunes gens, recrues du sanctuaire, recevaient du pontife les premières leçons des sciences divines et humaines; c'est l'aveu de l'évêque Bertramm, le même que Fortunat félicitait de ses vers pompeux, et qui s'honorait de compter parmi les plus chers élèves du bienheureux

mire de France, p. ^17. Cf. Joly, Traité historique des écoles épiscopales, p. 484 et suiv. Pour Clor mont, VitaS. Bomit; Troyes, VitaS,Frodoberti ;Ch2iHres, VitaS. Betharii; Utrecht, VitaS.Landeberti; Poitiers, Vita S. Leodegarii; Lisieux, Gregor. Tiiron., Hisl. VI, 36, etc.

Germain. On ne peut se défendre de s^arrèfer avec respect à ces humbles origines de l'enseignement poblic dans one Tille qoi derait Toir, an trazième siède, des milliers d'étadiants se presser aox pieds de ses docteors (i).

En même temps commençaient les écoles monastiqoes, et nulle part les monastères n'étaient mieux préparés à devenir l'asile des lettres que dans ce pays des Francs, on Ton avait Texonple des savantes abbayes de Lârins et de Saint-Vic(or. Les saines traditions de Vegtseignements'y propageaient aveccdles delà vie céno- Utique. Augendos, aUié de Condat, enseigne à ses disciples les deux langues grecque et latine; et quand il meurt en 510, Avitus, de Vienne, s'inquiète du danger

(1) EfiMlM Remigii ad Fulcomm ep,, apod Dodiesiie. En ce qpû toodie S. Césare, Viia S. Egidii, Epislola Florûud ad yieetium : c Ipse iiiiU laimis elenentîs inposoil alphabetam. » EpiUoU S. Grtgerii ad Desiderùtm episeapum (lîb. Il, S4). Sâot Grégoire troQTe maaiaîs qne Didîerenseipiebgraiiiinire, etqoelesiDéiDesIèfT^r^^ de JafMier : c Qrâ k ima se an cam Jovis badOiu, Cfaristi haàamom cafimit. » Ce patssag^ proare que rensôçnefueiit de b grammaire, tel qaH se oonimoait dans les éoole« épisoopalec, c<ini|iieuait h lectnie el l^uÉerprétatitm des pctêles. 11 o*en faôt pas runcluie ^le S. Gr^oire se déclarait Fennemi des lettres; car il poarait penser qa*en présence des déaoïdres qui dé^onoraîent l'Église des Gaules à h fin dn sinèaiie sîède, on éréqne avait des detoirs plos pressants qne d'espliqaer Ovide on Virgile. Ses paroles n*ont rien qu'^oo ne voie dans one lettre de S. Grégoire de Tlazianze, cet élêTe si sarait et si poli des écoles d^ Athènes, i son ami s. Grégoire de N^sse (Gregorii Kaianzeni Epist. 30). Fortimat,CtfnRM., lîb. II, 8 :

In medio GervaMS aâeat, nàaie» honoie, Qn legit faine jovenes, ariiiigit înde «nei.

Rjpprochei de ce teste le testament de Tévéqne Bertnnmi rapporté DnboalaT, HisL HnwersU., t. 1, 35 : c Ille (Germanos) me enoIriTit, et in sna saocla oratione ad saceidotii honorem perdniL »

460 CUAPITBE IX.

qui menace une école si célèbre, et conjure le prêtre Yiventiol de la soutenir. Un siècle plus tard, au monastère de Saint-Hilaire de Poitiers, on trouve l'enseignement des arts libéraux poussé à ce point, que le cours des études y dure sept ans; les deux premières années sont consacrées aux exercices qui ouvrent l'intelligence : cinq ans de travail la fécondent, et mettent le disciple en état de s asseoir parmi les maîtres. L'école de Fontenelle, en Normandie, compte jusqu'à trois cents élèves; celles de Saint-Médard de Soissons, de Sitbiu, d'issoire, sont louées comme autant de pépinières d'évêques et de moines savants. La bibliothèque de Ligugé possédait, presque tous les Pères grecs et latins. S'il fallait citer tous les monastères où les lettres furent enseignées au septième siècle, on nommerait Jumiéges, Saint-Taurin d'Éyreux, Solignac, Saint-Germain d'Âuxerre, Moutier-la-Gelle au diocèse de Troyes, Mici, Âgaunc; et dans les provinces du nord, plus rebelles à la culture littéraire, Saint-Yincent de Laon, Saint-Valery, Tholey, Grandval. Les monastères de femmes, fermés à toutes les tentations du dehors, s'ouvraient pour recevoir des maîtres illustres et de précieux manuscrits. Saint-Gésaire d'Arles avait voulu que ses religieuses donnassent chaque jour deux heures à la lecture, et que plusieurs s'appliquassent à copier des livres. Des moines irlandais venaient enseigner la musique sacrée aux vierges cloîtrées de Nivelles; et, vers 745, deux pieuses Flamandes du monastère de Yalenciennes avaient transcrit un psautier, un évangéliaire

et plusieurs autres volumes, qu'elles enrichirent d'or et de pierreries (1).

L'Église enseignait donc, mais elle enseignait pour ^'^^^ tous ; et il ne faut pas croire, comme on Ta trop ré- '"aux"" pété, que la science, confinée dans le sanctuaire ou dans le cloître, se refusait aux laïques. L'évêque de Lisieux, Etherius, portait à l'éducation delà jeunesse un intérêt si vif, qu'ayant racheté un clerc condamné à mort, mais qui se disait maître de belles-lettres, il le chargea d'enseigner, lui assura, à cet effet; un revenu en vignes, et lui confia tous les enfants de la cité. D'un autre côté, on voit saint Aicadre, élevé au monastère de Poitiers, rentrer ensuite dans le monde, et attendre plusieurs années avant de s'engager au service des autels (2). Mais la grande école ecclésiastique et séculière

(i) Histoire littéraire de France, t. Ill, p. 428 et suiv. Joly, Traité historique des écoles épiscopales, etc. Mabillon, Ann, SS. 0. S. JB., t. I, p. 25 ; ibid, , p. 480. Vita S. Aicadri (mort en 687), ap. Mabillon, A . SS. 0. S. B., II, 954 : « Post ablactationem pueri, summa dùm diligentia tradidcrunt (parentes) illum ad erudiendum cuidam viro sapientia famosissimo, nomine Ansfrido, prsedictse civitatis ex monasterio S. flilarii cœno. bitsc... Erat itaque infans decennalis, quando resedit in scholari primo geniculo. Dein bicnnio discens ea quac a magistro petierat, florere jam oû^it... et post, de virtute in virttitem transiens, quinquennio transacto, yisum illi fuit magistrum fore, et inter primores conscholasticos rcsidere. . . » On étudiait aussi à Vécole de Poitiers les principes du droit canonique. Vita S, Aicadri : « Quia idem vir Aicadrus iiberalibus studiis adpleneerat cruditus, canones etiam non ignorabat. »

(2) Gregor. Turon , VI, 36 : t Igitur, postquam (clerîcus) vitse donatus est, profert se litterarum esse doctorem, promittens sacerdoti, quod, si ei pueros delegaret, perfectos eos in litleris redderet. Gavisus auditu, sacerdos pueros civitatis colligit, ipsique delegat ad docendum, i etc. Cf. Vita S. Aicadri, ubi supra. L'écrivain de la vision de S. Baronius se déclare rélève de Francard, abbé de Lourcy, qu'il appelle « nutritor et doctor filiarum nobilium. »

UdiapeUe.

des teinps mérovingiens, où l'enseignement public parait dans toute sa pureté et dans toute son étendue^ ^*^ c'est Técole du palais, dont les titres, longtemps ou- ^^' bliés, ont besoin d'être remis en ordre et eh lumière. La chapelle du palais fut le berceau de Técole. Quand les Francs firent leur entrée dans la Gaule et dans l'Église, ils n'y trouvèrent pas de nom plus vénéro que celui de saint Martin, dont l'apostolat venait de porter le dernier coup au paganisme. La basilique de Tours, où reposaient ses restes, devint le sanctuaire national ; mais les rois, ne pouvant déplacer le tombeau du saint, voulurent au moins que sa chape, portée à leur suite, fût un signe de bénédiction dans leur palais, de victoire sur le champ de bataille ; et la chape de saint Martin, gardée dans une châsse portative comme l'arche d'alliance des Hébreux, donna le nom de chapelle à l'oratoire qui la reçut. Le lieu consacré par un dépôt si auguste devait retentir nuit et jour de chants religieux. Les Mérovingiens, ces hommes si violents, aimaient, comme Saûl, à laisser calmer leur colère au bruit des instruments et des voix. CIovîs se faisait envoyer d'Italie un joueur de luth; Thierri avait retenu auprès de lui le jeune clerc Gallus, dont la voix le ravissait; et Contran interrompait un festin solennel, en priant les évéques assis à sa table de lui chanter le graduel de la messe. Quand les rois avaient tant de passion pour la musique sacrée, on ne s'étonne plus si les jeunes clercs, attachés au service du palais, furent exercés avec soin; si la chapelle devint une école de

cbant ecclésiastique, et si elle Gnit, comme l'école de Saint-Jean de Latran, par embrasser toutes les études qui complétaient l'éducation du clergé. Yoilà pourquoi le titre de chef de la chapelle n'est conféré qu'à des hommes savants, souvent à des étrangers, comme Betharius, ce Romain que la faveur des rois alla chercher à Chartres, où il avait porté les traditions savantes de l'Italie. Il fallait de tels maîtres à des disciples destinés aux plus hautes dignités de l'Église, et dès lors on comprend le décret de Clotaire II, qui réserve au prince le droit de choisir des évéques parmi les clercs de sa chapelle, « à cause de leur mérite et de leur science (1). » Mais cet enseignement religieux, ce noviciat d'évê- Les

jeunes

ques n'était pas si sévère, qu'il repoussât la jeunesse °oWes laïque attirée au palais par une coutume déjà vieille *" "**• chez les Germains. Dès le temps de Tacite, les chefs se faisaient gloire de recevoir dans leur cortège les fils des nobles. Plus tard, on voit les rois, les grands, entourés déjeunes gens que leurs pères avaient recommandés,

(1) C'est au père Pitra, bénédictin (Histoire de S. Léger, chapitres H et ni), qa'appartient le mérite d*avoir prouvé l'existence de Técole du pakis sous les rois méroyingiens, déjà indiquée par les savants auteurs de YEistoire littéraire^ t. Hl. Le seul travail qui me restait à faire était de porter une méthode peut-être plus rigoureuse dans le choix et Tordon- Bance des preuves déjà produites, et de produire des preuves uouvelles.

Sur l'origine de la chapelle et Tétymologie du nom, VValafrid Strabo, de Rébus ecclesiasticis. Monachus Sangallensis, H, 17. Du Gange, Glossar. Dnpeyraty Antiquités de la chapelle du roi. — En ce qui touche la passioa des rois mérovingiens pour la musique, voyez Gassiodore, Variarum, U, 41. Grégor. Turon., VitsePatrum, VI. Idem, Hist., lib. VIII, 3. — Acta S, Betharii. Bolland., 11 august. Clothacharii Edictum, apud Pertz, t. I, Legum, p. 14 : « Vel certe si de palatio eligîtur, per meritum persoiUB et doctrinse ordinetur. »

c'est le terme légal qui désignait la conditioii de ces enfants élevés sous les yeux de leur protecteur, destinés ;t devenir ses leudes, ses compagnons d'armes et ses convives. Le palais des fils de Glovis se peuplait ainsi des rejetons des plus illustres familles franqnes et galloromaines, otages de la fidélité de leurs parents, ornement des fêtes royales, candidats privilégiés à tous les grands offices de la cour. Il fallait bien qu'ils y trouvassent une éducation mesurée à la grandeur de leur destinée. C'était peu de savoir brandir la framée, dompter un cheval et forcer une bête fauve, deux exercices où les Francs n'avaient pas d'égaux. Depuis que les rois parlaient latin, faisaient des vers, s'inspiraient des lois romaines pour la rédaction de leurs eapitulaires et la perception de leurs impôts, ils aimaient à s'entourer d'hommes lettrés, ils réservaient leur confiance à ceux qui savaient agiter une question ou plaider une cause avec l'abondance éclatante des anciens orateurs gaulois; et saint Évroult, saint Didier de Cahors, saint Germer, saint Bonnet, saint Hermeland, méritèrent, par leurs progrès dans les lettres, la faveur qui les appela aux charges de conseiller, de trésorier et d'échanson. Les jeunes compagnons du prince, les nourrissons du palais, comme on les appelait, durent arriver à la fortune par le même chemin; et s'il convenait de les initier aux lettres divines et humaines, Técole que nous avons vue se former à l'ombre de la chapelle leur donnait des maîtres (1).

(1) Tacite, Germania, XIII : t Insignis nobilitas, aut raagna patrum

Tout s'accorde en effet à prouyer l'existence de Técole L^enseigne-

*■ ment

du palais pendant la période mérovingienne, avec un ^"éSSi"*

• . • f *. i**i 11 ecclésiastique

enseignement qui préparait ses disciples, selon leur etuîque. vocation, à tous les devoirs de la vie religieuse ou de la vie publique. Au sixième siècle, T Aquitain Aredius est recommandé au très-excellent roi Théodebert pour recevoir l'éducation du palais, et finit par devenir le fondateur de l'abbaye de Saint-Yrier. Le Franc Gogo fait l'admiration de la cour par son courage à braver un buffle, à le frapper entre les. deux cornes, autant que par son éloquence, qui ravit les applaudissements de l'école. Au septième siècle, la famille de saint Lambert le confie à l'évêque d'Utrecht, c< pour Tinitier aux doctrines saintes et aux règles monastiques parmi les élèves du palais. » En même temps saint Wandrille, admis auprès du roi Dagobert, est formé a à tous les exercices militaires, à toutes les études qui conviennent aux nobles, et à toutes les connaissances profanes. » Au huitième siècle, au moment où Charles Martel

mérita y principis dignationem etiain adolescentulis assignant : cxteris robusiioribus ac jampridein probatis aggregantur, nec rubor inter comités adspici. » Sur la coutume de la llecommandationf il faut consulter un saTant mémoire de M. Naudet, 'lém. de VAcad, des inscrip lions ^ t. VIII, p. i20. Eginbard, de Vita C :roli M., 22 : « Exerccbatur assidue equitaiido ac venando, quod illi ^ontilitium erat, quia vix ulla in terris natio invenitur, quae in bac arte I r mcis possit aequari. » Vita S. Desiderii CadurcensiSy Vita S. Ebrulfi, ubi supra, Vita S, Cfdodulfi, Mabillon, A. SS. 0. S, B., sec. II, p. 1045. Vita S. Geremari, ibid., p. 475: «Hune « siquidem genitores velut unicum fîlium tenere diligentes, tradiderunt ff scholis erudiendum... Audivit famam sanctitatis ejus atque prudenliaî • rex Dagobertus, mittensque nuntios, accersivit eum in paiatio siio. Et « Yidens eum elegantem et doclum in ver bis et sapientem in consiliis, ff prefeciet eum consiliis suis. » Vita S, Boniti, loco cttato.

donne les évéchés elles abbayes à ses compagnons d'armes, où il semble qu'il n'y ait place au palais d'Àustrasie que pour les gens de guerre, on y voit le jeune Qirodegang s'attacher aux lettres avec tant de succès, qu'il parlait la langue latine comme la sienne, et qu'on rantail rélegance de ses discours. Cependant il n'aspirait encore qu'aux honneurs temporels, et remplit les fonctions de réfôrendaire avant que la vocation divine TappeUt à lëYéché de Metz. Sous Pépin le Bref, l'école du palais nourrit aussi Ad^lhard et Wala, tous deux de race iwale, appelé.^ aux premières dignités de l'Église et de rËtat. et saint Benoit d'Àniane, le réformateur dos institutions monastiques. Ce sont les compagnons d'études do Chariemagne, et ce nom nous avilit que Tivolo. arrivée jusque-li, ne peut pins périr (1).

vl • u* siicix. Gfwc. T«r».. Fier P«lnfm.* c interoi fNnBceQentâsî- UK^ re^î HmwWKtIo oMUMudatur i Andiiis^, ut eam instnieret ernditioiie p«Utùa.

Forlmut*, ùm^m. VI, I : AéG^gamem.

C«i mMi oMtfrhiÎMs pliadit aiMire seqoax.

*Wtur, >jrvtth ^vtân\ jjp^a Hjlnlkn, .1. SS. 0. S. B., sec. 01. 69 : • Protttiu$ |>jit(T rj«K^ oflcwetfcUfit «wn sifndiclo antîstitiy dÎTÎiiîs dognotflms et iiK«u>ùot> «iksinfluib b jdb ivpa «mAifiwiim. m

Vi:^ S, U .:x : 'v^iT^Ki*! «Mctore ooopw^). SbbîUoo, sec U, p. 534: « Qniim^u^ «iv^esoffitùr fioUeret jEtt« îa anus, snb fvaefiilo rege îhffh Wi1k\ uàUUtîbtts i^^ùs Jk' jnbm dùciplîiiis. <|iiippe.at noliflisâiiiiis, nobilî'er <\))K"ji!tt^ e:^: ; et nr>Ncealib«ts smcbp \iût moribos, cunctisqiie muivUiumm rvnuii oiscàfLl::^» înibutas, i pnrfjto rege cornes coiistifaiitor

Cf, I ;:.î S. r4fi**,*.x:*, MtHlkMi. ?ec. 11. p. 6IS : # A prinueTO flore tenenc jtt\.-u*u:i:s îi.trji JMh^cK re^ Tbifv>kK~rti nolKlitef aun doctriiia ^hrig*»»"''

On voudrait maintenant pénétrer dans l'asile que la politique des rois ouvrait ainsi à l'élite de la jeunesse franque, assister aux leçons des maîtres, et savoir jusqu'à quel point elles continuaient la tradition romaine. Si rînsufBsance des témoignages ne permet pas d'étudier de près la vie intellectuelle qui anima la cour de Dagobert, on en peut juger par deux hommes capables de représenter tout ce que le septième siècle, un temps si mauvais, pouvait conserver de lumière dans les esprits et de politesse dans les mœurs.

Le premier est Didier de Cahors, disciple des écoles sâûi^Dimer d'Aquitaine, mais appelé de bonne heure au palais, où ^^^^^' il porta toute l'élévation d'une intelligence encore émue de la lecture des poètes, des orateurs, et des jurisconsultes. Les conseils de sa mère Herchenfréda le suivaient au milieu des périls de la cour; et cette femme barbare trouvait des paroles dignes de sainte Monique pour ex-

« In palatio majoris CaroU ab ipso cnutritus, ejusdemque referendarius cxstitit; f uit autcm omnino clarissimus, omniquenobilitatecoruscus, forma decorus, eloquio facundissimiis, tam patrio quain latino sermone imbutus.i

Vila Waùe (auctore Ratperlo), ap. Mabillon, sec. IV, p. 464 : « Fuit Arsehius (Wala) a puero, inter tirocinia palalii, liberalibus mancipatus i>tiidiis. »

Vita Adalhardi (auctore ejus discipulo), Mabillon, sec. IV, p. 710 : « Qui, eu m esset regali prosapia, Pippini magni régis nepos, Garoli consobrinus Àugusti, inter palatii tirocinia, ornni mundi prudentia cruditus» ana cum terrarum principe inagistris adhibitus. »

Vita S. Benedicti AnianensiSy Mabillon, sec. IV, p. 194 (auctore Smaragdo) : « Pater puériles gerentem annos prselatum filium suum, in auia gloriosi Pippini régis, regin» tradidit inter scbolares erudiendum. »

On remarquera que je me borne à des témoignages contemporains, ou du moins antérieurs à une époque où les études étaient devenues si générales, qa^un légendaire se serait fait un devoir de conduire son saint à Técolc.

horter par lettres « son fils très-doux et très-aimant » à garder la crainte de Dieu, la Gdélité au roi, la charité pour ses égaux, et la haine de tout mal. U avait lié avec les plus intelligents et les meilleurs de ses compagnons un commerce dont on suit les traces dans sa correspondance, et qui n'est pas sans charme. Élevé successivement au gouvernement de Marseille et à l'évèché de Cahors, Didier n'oublia jamais ces premières joies de l'amitié, où les lettres avaient mêlé leur douceur. Il recevait des vers de Sulpice de Bourges, il rappelait à saint Ouen la tendre affection qui les avait tous deux unis à saint Ëloi; il écrivait à Âbbon: « Que de <c fois je voudrais, si le temps me souriait un peu, aller c( renouer avec vous de chers entretiens! Et, de même a que jadis, sous les livrées du siècle et dans la c( compagnie du prince, nous aimions à nous commu- « niquer nos pensées en échangeant nos tablettes, « libres maintenant de toute vanité, nous méditerions « ensemble les doux préceptes du Christ! » Ces habitudes d'esprit, ce goût du beau, convenaient surtout a un homme du Midi, de race gallo-romaine, qui ne se défit jamais d'un reste d'admiration pour l'antiquité, qui rebâtit les murs et les portes de sa ville épiscopale, non pas à la manière barbare, mais, selon la remarque de son biographe, avec des pierres larges et polies, selon la coutume des anciens. Il avait aussi élevé beaucoup d'églises et de monastères, et particulièrement un oratoire d'une architecture si merveilleuse, « qu'en « entrant dans ce beau lieu on ne pouvait se défendre

« de tomber en prières, et de se croire en possession du « paradis (1). »

Un caractère bien différent éclate dans la personne saint ouen, et les écrits de saint Ouen, de cet ami commun de saint Didier et de saînt Éloi, qui avait coulé avec eux les plus beaux jours de sa jeunesse au palais de Neustrie. 11 fallait assurément qu'il y eût trouvé des maîtres capables de l'initier à la langue latine et à la théologie chrétienne, puisqu'il passa sans difficulté et sans études, de la charge de référendaire, au siège archiépiscopal de Rouen. Toutefois on reconnaît l'homme du Nord, le noble Franc, le Germain dompté ; mais plus touché de

(1) Vita, S. Desiderii, ap. D. Bouquet, lil, 527. Herchenfredse episiola, ap. Gallia christiana, t. II, p. 461. Les auteurs de VHistoire littéraire de France avaient déjà remarqué cette correspondance dont le P. Pitra fait bien sentir le charme. {Hist. de S. Léger, p. 51.) Epistola Sulpicii BituricensisadDesiderium, apud Duchesne, p. 882. On n'avait pas remarqué que cette lettre finissait par des hexamètres probablement mutilés i on les a imprimés sans distinction de vers et comme un fragment de prose : il faut les restituer ainsi : « Auctorem cœii prœsumimus postulare. »

.... Ut vcstram jubcat prsetcndere vilam Gursibus annorum dignetur Icmpore longe, Gujus nunc locuples servatur nomine mundus, Et diu (?) firmanlur nulanlia culmina rerum Yel dilapsa magis... solidata résurgent.

Desiderius Dadoni, ap. Duchesne, p. 878. Idem, Abboni, p. 879 : « Optarem fréquenter, ^:i possibilitas arrideret, vestris interesse colloquiis, ut, sicut nos sub saîculi habitu, in contubemio serenissimi Frotharii (Clotharii 11?) principis, mutuis solebamus revelare tabellis, itajam nunc illa ad plénum, deposita yanitate, dulcia liceret Christi ruminare prsecepta. »

Vita S, Desiderii : « Quadris acdedolatis lapidibus... non nostto quidcm gallicane more, sed sicut antiquorum murorum ambitus magnis qua-

drisque saxis exstrui solet fundamentis. » « Quo loco, dum mens

desiderantis ita ingrediens refovetur, ac si partem paradisi se occupasse gratulatur. »

raustérité sainte du christianisme que des vanités d'une civilisation vieillie, lorsque, se proposant d'écrire la vie . de saint Ëloi, il s'excuse de la rudesse de son langage, non plus avec l'humilité de Grégoire de Tours, mais en publiant son mépris pour les vains artifices de l'école, et en foulant aux pieds, pour ainsi dire, toute l'antiquité. « Car, dit-il, son récit pouvait être plus brillant; mais il lui plaît de le tempérer de telle sorte que, sans offenser les maîtres par trop de grossièreté, il ne fatigue point les simples en poursuivant les vaines fumées des grammairiens. » Il veut que l'écrivain religieux s'adresse, non pas au petit nombre d]oisifs qui suivent les philosophes, mais au genre humain tout entier. Il déclare haïssable celui qui parle en sophiste, et demande où est l'utilité de ces docteurs plus occupés de détruire que d'édifier. Et, dans la chaleur de cette invective contre l'éloquence, qui finit par le rendre éloquent, il cite au tribunal du Christ tous les poètes, tous les orateurs, les historiens, les philosophes du paganisme, et les défie de rien apprendre à dès chrétiens (1).

Pourquoi Sans doulc il est dur d'entendre ce barbare injurier

lint Ouen $c déclare

contre les

anciens. ^^ j y^^^ ^^ AudoetiL Audonei YiiaS. Eligii, ap. d'Achery. Spicilegium^ prologus : « Ita stylum placet conrigcre, ut Dec siniplicibus qiiibusquc grammaticorum scctando fuinos displiceat, nec scholasiicos etiam nimin rusticitate ofTendat. Nam et ecclesiasticum dogma etiam si habeat eloquii venustatem, ita cam dissiiuulare débet et fugere, ut non otiosis philosophorum sectatoribus, sed universo loquatur hominum generi... Qui sophisticc loquitur odibilis est... Quid eniin legentibus nobis diversa grainnialicornm argumenta proficiunt, quum vidcantur subvert erc potius quani îrdificare? »

Virgile, Tite-Live et Cicéron ; mais il faut se rappeler la dureté des temps, la lutte désespérée qui s'engageait entre les traditions romaines restaurées parla politique des Mérovingiens, et le génie germanique, encore tout vivant dans les mœurs, dans les passions du peuple franc. Les évêques commençaient à comprendre que les efforts de la royauté pour restaurer la société ancienne n'aboutiraient qu'à sa ruine. Voilà pourquoi ils se détachaient de cette antiquité qui avait souvent fait l'admiration et les délices de leurs prédécesseurs; ils s'en défiaient comme d'une lumière incapable de conduire les nations au milieu des périls nouveaux où la Providence les avait poussées. La violence des événements ne laissait plus de loisir aux études spéculatives, à ce culte du beau qui fait oublier l'utile. Les esprits sérieux ne pouvaient chercher dans les lettres qu'un moyen d'agir, non de briller; d'enlever les convictions, non les applaudissements ; non de servir au plaisir des hommes, mais de les rappeler à leurs devoirs. Le sep tiènie siècle, si décrié, écrivit peut-être autant que le sixième; mais il écrivit surtout des sermons et des légendes, c'est-à-dire des ouvrages corrects, destinés à l'édification des ignorants. On n'y trouve plus que de faibles restes de science et de poésie, et les historiens y marquent le moment où la littérature finit (1).

Cependant la véhémence même avec laquelle saint C( Ouen attaque l'autorité des anciens montre assez qu'ils

d'une littératnre nouTeUe.

(1) M. Guizot (Histoire de la civilisation, t. II, leçon 1) a reconnu ce caractère de la littérature ecclésiastique du septième siècle.

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ont conservé des partisans. On ne combat pas avec cette passion une cause perdue; et, lorsque le pieux évéque accable de ses dédains les gens d'écoles, les grammairiens et les sophistes, il proleste au nom du bon sens chrétien contre les vaines controverses, contre renseignement mystérieux et la langue philosophique des professeurs de Toulouse. Il n'appartenait pas aux disciples de Yirgilius Maro, à des hommes qui poussaient la terreur des barbares jusqu'à se faire tout un idiome nouveau pour n'être point compris, il n'appartenait pas à ces cœurs faibles de garder l'héritage de l'esprit humain. Il fallait des âmes mieux trempées, des motifs plus impérieux, qui fissent de la conservation deslct* très, non plus une satisfaction de vanité, mais une affaire de conscience. C'est précisément parce que l'étude a cessé d'être un jeu d*esprit pour devenir un devoir d'élat, parce que la poursuite du bien fait oublier la recherche du beau ; c*est dans ce triomphe de la pensée sur la forme que je vois, non la fin,, mais le commencement d'une littérature véritable. Il est vrai que tous les genres littéraires connus des anciens disparaissent, que tous les moules que l'art classique avait modelés se brisent; mais l'inspiration qui les animait ne s'évanouira pas, elle saura trouver ailleurs, des organes et des types nouveaux. Je m'en assure en lisant le prologue d'une Vie de saint Maximin, abbé de Mici, écrit par un moine anonyme du septième siècle, où je retrouve toute la sévérité, et, si Ton veut, toute l'intolérance de saint Ouen; mais aussi loute la verve d'un

homme qui n est pas disposé à laisser dormir l'esprit humain, et qui, en réprouvant les philosophes^ voudrait sauver au moins le nom de la philosophie.

a On sait que, parmi les hommes des siècles anciens, Proio^ede c< plusieurs sectes ont fait profession de sagesse. Mais, s. Hudmin. a entre tous, ceux-là ont paru atteindre le comhle de « la sagesse, qui ont pénétré dans ce trivium où est « contenue la connaissance des choses divines et hua maines, je veux dire la physique, l'éthique et la lo- « gique, ou, pour parler avec les Latins, la science a naturelle, morale et rationnelle. Mais c'est la parole <i de rÉcriture, que les sages de ce monde, n'ayant (c point connu la sagesse de Dieu, ont péri par leur « folie. Car ces esprits bien doués qui participaient à « la raison divine, et qui, par la vivacité de leur intelcc ligence, avaient connu le Créateur, ne l'ont point glo- « rifié comme tel. Ceux-là ne manquent point encore « de sectateurs, qui se croient grands en paroles, qui a se vantent d'approfondir les vérités découvertes par a leurs devanciers, mais qui se montrent enlacés dans a les mêmes erreurs.

« Pour nous, qui nous gardons de ces égarements, « nous avons une physique véritable dans le récit histoa rique des Écritures, une logique véritable dans les a contemplations de la foi, de l'espérance et de la cha- « rite, une éthique véritable dans la pratique des pré- « ceptes divins. C'est la philosophie que Dieu aima : il « en voulut donner le premier type en la personne de « Salomon, qui dans ses trois livres nous offre de cette

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ont conservé des partisans. On ne combat pas avec cette passion une cause perdue; et, lorsque le pieux évêqae accable de ses dédains les gens d'écoles, les grammairiens et les sophistes, il proleste au nom du bon sens chrétien contre les vaines controverses, contre Tensrignement mystérieux et la langue philosophique des professeurs de Toulouse. Il n'appartenait pas aux disciples de Yirgilius Maro, à des hommes qui poussaient la terreur des barbares jusqu'à se faire tout un idiome nouveau pour n'être point compris, il n'appartenait pas à ces cœurs faibles de garder l'héritage de l'esprit humain. Il fallait des âmes mieux trempées, des motifs plus impérieux, qui fissent de la conservation deslcttrès, non plus une satisfaction de vanité, mais une affaire de conscience. C'est précisément parce que l'étude a cessé d'être un jeu d* esprit pour devenir un devoir d'élat, parce que la poursuite du bien fait oublier la recherche du beau ; c est dans ce triomphe de la pensée sur la forme que je vois, non la iin^ mais le commencement d'une littérature véritable. Il est vrai que tous les genres littéraires connus des anciens disparaissent, que tous les moules que l'art classique avait modelés se brisent; mais l'inspiration qui les animait ne s'évanouira pas, elle saura trouver ailleurs des organes et des types nouveaux. Je m'en assure en lisant le prologue d'une Vie de saint Maximin, abbé de Mici, écrit par un moine anonyme du septième siècle, où je retrouve toute la sévérité, et, si Ton veut, toute l'intolérance de saint Ouen; mais aussi loute la verve d'un

homme qui n est pas disposé à laisser dormir l'esprit humain y et qui, en réprouvant les philosophes, voudrait sauver au moins le nom de la philosophie.

a On sait que, parmi les hommes des siècles anciens, Proio^ede c< plusieurs sectes ont fait profession de sagesse. Mais, s. ihSdimii. « entre tous, ceux-là ont paru atteindre le comble de « la sagesse, qui ont pénétré dans ce trivium où est « contenue la connaissance des choses divines et hua maines, je veux dire la physique, l'éthique et la loc< gique, ou, pour parler avec les Latins, la science a naturelle, morale et rationnelle. Mais c'est la parole <i de rÉcriture, que les sages de ce monde, n'ayant (c point connu la sagesse de Dieu, ont péri pai* leur (c folie. Car ces esprits bien doués qui participaient à « la raison divine, et qui, par la vivacité de leur intelcc ligence, avaient connu le Créateur, ne l'ont point glo- <c rifîé comme tel. Ceux-là ne manquent point encore « de sectateurs, qui se croient grands en paroles, qui a se vantent d'approfondir les vérités découvertes par a leurs devanciers, mais qui se montrent enlacés dans « les mêmes erreurs.

« Pour nous, qui nous gardons de ces égarements, « nous avons une physique véritable dans le récit histoa rique des Écritures, une logique véritable dans les « contemplations de la foi, de l'espérance et de la cha- « rite, une éthique véritable dans la pratique des préa ceples divins. C'est la philosophie que Dieu aima : il a en voulut donner le premier type en la personne de « Salomon, qui dans ses trois livres nous oflre de cette

« philosophie un triple exemple, faisant connaître la a nature dans rEcclésiaste, réglant les mœurs dans les a ProYerbeSy et par le Cantique des cantiques nous « apprenant à chercher sous les voiles de rallégorie le « secret des choses divines...

a Voulant donc instruire notre siècle et le lieu oà « nous vivons, le Tout- Puissant a choisi parmi les petits « un homme qui ne fût point enflé de la sagesse mon- « daine, mais brillant de Téclat des vertus, et il a fait « de Maximin un modèle de sagesse ; car pendant que « les disciples de la philosophie païenne portent ani « nues leurs maîtres, louant dans Pythagore la connaisa sance de la nature, dans Socrate la pureté des mœurs, ce dans Platon la science des choses divines, il serait in- « digne de la foi chrétienne de laisser celui qui fii! c( notre philosophe dans les ténèbres de l'oubli (1). »

Toutefois, la doctrine commune de l'Église ne fut jamais de répudier la tradition des lettres classiques. A chaque époque, on trouve en présence deux écoles^ Tune qui rabaisse l'antiquité, comme Hermias dans ses invectives contre les philosophes du dehors; l'autre qui

(\) Vita s. Maximini, abbatis Miciacencis, MabiUon, A, SS. 0, S.B., 1 , 581 . MabiUon croit cet écrit du commencement du septième siècle, sauf les dernières pages, qui laissent soupçonner quelques interpolations. Pr(h logus : « Plures fuisse sectas qux sapientiam profiterentur inter eos quos prisca ssccula pepererimt, manifestum est; sed inter omnes illi judicati sunt summam sapientisc attigissc, qui trivium iUud terere conati sunt ia quo requiritur :

a Divinarum humananinique peritia reruin ;

quod constat in physica et ethica et logica, » etc. CVst encore au P. Pitra {Hist, çle S. Léger y p. 65) que je dois Tindication de ce beau passage.

la relève, comme Clément d'Alexandrie et saint Basile. La dernière a pour elle le plus grand nombre et les plus grands noms. Saint Jérôme et saint Augustin ne peuvent se défendre de citer Virgile j peu à peu la quatrième églogue fait absoudre le poète des amours de Didon, et lui donne rang à la suite des sibylles et parmi les précurseurs du christianisme. Nous connaissons la pratique de l'Église de Toulouse pour les livres des païens, qu'elle mettait à part, mais qu'elle ne brûlait pas. Si au septième siècle la poésie et la science des anciens ne sont pas sans périls pour la Gaule encore travaillée par les souvenirs du paganisme latin, elles ne peuvent rien de malfaisant sur des Irlandais, sur des Ânglo-Saxons, à qui elles ne rappellent ni les dieux de leurs pays, ni les mœurs violentes de leurs pères. Et l'Église, qui n'ouvrait que d'une main timide ces pages séduisantes aux enfants des vieiUes cités latines, les livrera sans scrupule à ces derniers venus des barbares.

La légende de saint Patrice rapporte qu'après trente Les ans de pvédication, ayant désiré voir le fruit de ses tra- en vaux, il fut ravi en esprit, et se crut transporté au sommet d'une montagne d'où l'Irlande lui apparut toute en feu. Ce feu, qu'il avait allumé, était celui de la science autant que de la foi. Disciple de l'abbaye de Marmoutiers au commencement du cinquième siècle, quand les monastères de la Gaule nourrissaient tant d'hommes savants, Patrice n'avait pas oublié de si grands exemples. En même temps qu'il fondait des

472 CHAl»lTUE IX.

ont conservé des partisans. On ne combat pas avec cette passion une cause perdue; et, lorsque le pieux évéque accable de ses dédains les gens d'écoles, les grammairiens et les sophistes, il proleste au nom du bon sens chrétien contre les vaines controverses, contre renseignement mystérieux et la langue philosophique des professeurs de Toulouse. Il n'appartenait pas aux disciples de Yirgilius Maro, à des hommes qui poussaient la terreur des barbares jusqu'à se faire tout un idiome nouveau pour n'être point compris, il n'appartenait pas à ces cœurs faibles de garder l'héritage de l'esprit humain. Il fallait des âmes mieux trempées, des motifs plus impérieux, qui fissent de la conservation des Ict* très, non plus une satisfaction de vanité, mais une affaire de conscience. C'est précisément parce que l'étude a cessé d'être un jeu d'esprit pour devenir un devoir d'élat, parce que la poursuite du bien fait oubUer la recherche du beau ; c'est dans ce triomphe de la pensée sur la forme que je vois, non la fin,, mais le commencement d'une littérature véritable. U est vrai que tous les genres littéraires connus des anciens disparaissent, que tous les moules que l'art classique avait modelés se brisent; mais l'inspiration qui les animait ne s'évanouira pas, elle saura trouver ailleurs des organes et des types nouveaux. Je m* en assure en lisant le prologue d'une Vie de saint Maximin, abbé de Mici, écrit par un moine anonyme du septième siècle, où je retrouve toute la sévérité, et, si Ton veut, toute l'intolérance de saint Ouen; mais aussi toute la verve d'un

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homme qui n est pas disposé à laisser dormir l'esprit humain y et qui, en réprouvant les philosophes, voudrait sauver au moins le nom de la philosophie.

« On sait que, parmi les hommes des siècles anciens, Proio^de c< plusieurs sectes ont fait profession de sagesse. Mais, « entre tous, ceux-là ont paru atteindre le comble de a la sagesse, qui ont pénétré dans ce trivium où est ce contenue la connaissance des choses divines et hua maines, je veux dire la physique, Téthique et la lo- « gique, ou, pour parler avec les Latins, la science a naturelle, morale et rationnelle. Mais c'est la parole « de rËcriture, que les sages de ce monde, n'ayant « point connu la sagesse de Dieu, ont péri par leur (c folie. Car ces esprits bien doués qui participaient à « la raison divine, et qui, par la vivacité de leur intelcc ligence, avaient connu le Créateur, ne Font point glo- (c rifié comme tel. Ceux-là ne manquent point encore a de sectateurs, qui se croient grands en paroles, qui <c se vantent d'approfondir les vérités découvertes par a leurs devanciers, mais qui se montrent enlacés dans « les mêmes erreurs.

« Pour nous, qui nous gardons de ces égarements, « nous avons une physique véritable dans le récit histoa rique des Écritures, une logique véritable dans les <c contemplations de la foi, de l'espérance et de la cha* « rite, une éthique véritable dans la pratique des préce ceptes divins. C'est la philosophie que Dieu aima : il « en voulut donner le premier type en la personne de c< Salomon, qui dans ses trois livres nous oflre de cette

478 CHAriTRE IX.

Les écoiei. Si c'était une œuvre méritoire et qui ouvrait le ciel, de transcrire les livres d'autrui, c'était une mission toute divine, d'enseigner, d'ouvrir les âmes à la vérité; et le même zèle qui enrichissait les bibliothèques des cloîtres irlandais faisait la prospérité de leurs écdea. On y professait la théologie tout entière, telle qu'dle était sortie des grandes controverses de l'arianisme et du pélagianisme; et les novices du septième siècle étudiaient l'Écriture sainte comme Pierre Lombard et saint Thomas devaient 1 interpréter, en y distinguant les quatre sens, littéral, allégorique, moral et anagogique. On peut même dire qu'ils devancèrent la scolastique en appliquant la subtilité de la logique grecque à la discussion des dogmes chrétiens. C'est le témoignage de saint Benoît d'Aniane, qui cite le dilemme fa* vori des Théologiens d'Irlande sur le mystère de la Trinité : ou l'interlocuteur admettait trois substances divines, et il était convaincu d'adorer trois dieux; ou il les niait, et on prétendait lui prouver qu'il supprimait les trois personnes. Cette passion des disputes religieuses n'arrachait pas les esprits aux sciences profanes. Les sept arts libéraux, l'Encyclopédie de Marlianus Capella formaient le cours de l'enseignement. Nulle part les noces de Mercure et de la Philologie ne furent

p. 12. On peut juger des bibliothèques dlrlande par le nombre des textes qiic cite Cuminian dans une lettre écrite vers 650, apud Usher, Veterum épistolarum hibemicarum syllogCy p. J7. Sur le livre de Kildare, Gîraldus Cambrensis, Typographia IHbermae, dist. II, 48, 49.

Vita S. Colttmbœ (auctore Adaninano), apud Basnagc, Tliesaurus tiKh numentorum Canisii, 1. 1, p. 668 et suiv.

célébrées avec plus d'enthousiasme que sur les bords glacés de celle île, où jamais les muses païennes n'avaienl posé les pieds. Il n'y a pas d'anachorète si austère qui ne soit loué dans sa légende d'avoir aimé les lettres. Saint Colomban avait pâli dans l'étude de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie; saint Fintan excellait dans la dialectique. Enfin, l'honneur national était intéressé à pousser à la dernière perfection les deux arts qui couronnaient tous les autres, la musique et l'astronomie. D'un côté, les Irlandais se trouvaient engagés avec les Bretons dans la question du comput pascal, et cette discussion épineuse supposait la connaissance des principaux cycles astronomiques. Saint Cummian n'en cite pas moins de dix dans la lettre où, justifiant l'usage de Rome, il porte la lumière d'une saine critique à travers le labyrinthe des calendriers anciens. D'un autre côté, rien n'égalait la renommée des bardes d'Érin, et l'habileté de ses joueurs de harpe. Quand les Anglais descendirent pour la première fois, au onzième siècle, sur celle terre où ils devaient porter l'esclavage, leurs archers s'arrêtaient ravis aux accords que les chanteurs du pays liraient de leurs instruments. On admirait les combinaisons savantes de leur jeu, et la rapidité avec laquelle leur main promenée sur les cordes en faisait jaillir des torrents d'harmonie. L'Église ne devait pas leur ôler des joies si pures; elle les sanctifiait au contraire en mettant la harpe de David dans le sanctuaire, et les psaumes sur les lèvres des prêtres, qui ne se taisaient ni le jour ni

480 CHAPITRE fX.

la nuit. Les Irlandais excellèrent dans le chant ecclésiastique; et c'était parmi eux que les princesses des Francs faisaient chercher des maîtres poar exercer les yiergcs de leurs monastères à chanter dignement les louanges de Dieu (i).

Létnde Des études déjà si étendues pour des barbares ne sof- J^ Usaient pourtant pas à Tessor de leurs imaginations. La littérature latine leur laissait aperccYcir derrière elle l'antiquité grecque, comme une région plus vaste et plus menreilleuse, où ils brûlaient de s'aventurer. Non qu'il faille répéter que la science et la foi kor vinrent de l'Orient : trop de témoignages s'accordent à leur faire tirer de Rome toutes leurs lumières. Mais, quand les longues navigations effrayaient si peu ; quand l'Athénien Ëgidius venait chercher la solitude dans les Gaules, et le Syrien Eusèbe acheter l'évêché de Paris; lorsque enûn il y avait à Orléans assez de marchands orientaux pour figurer en corps à l'entrée solennelle du roi Contran, on n'est point surpris de trouver des

(1) Sur renseignement de la théologie en Irlande, Epist. Aldlutlmiad Eadfridum, apud Usher, Sylloge, p. 27 : « Quin imo allegoricae potion atque tropologicae disputationis bipertita bis oracula. » Cf. S. Thomas, Summa theologix, p. 1, q. i. Benedict. Anianensis E|Mst. : c Apud modernos scholasticos, maxime apud Scotos, est syllogismns delusionis, nt dicunt, Trinitatem, sicnt personarum, ita esse substantiamm. » — Sorb culture des sept arts libéraux dans les monastères irlandais, O'Conoor» Rerum hihernic. scrij)L,p. 198. — Vita S. Columbani (auctore Jona Bobbiensi). a Desudavcrat in grammatica, rhetorica, geomctrica, Tel dinnanim Scriplui-arum série. » — Vita S. Columbx: « Fintanus studiis dialecticalis sophias dedilus. » — Epistola Aldhehni : « Artes grammaticas atque geoinetricas bis ternas, omissa physicœ artis machina... siticulose sumentes c:irpunt. » — Epistola S. Cumwiani, passim. Sur les joueurs de harpe irlandais, Giraldus Gambrensis, Typographia , diss. III, cap. 2.

Grecs en Irlande, el à Trim, au comté de Meath, une église connue sous le nom d*église des Grecs. D'ailleurS; les traditions des Irlandais les montrent dans des rapports étroits avec l'Espagne, par conséquent avec la Gaule méridionale, dont plusieurs villes gardèrent longtemps l'idiome et les mœurs de la Grèce. C'était plus qu'il ne fallait pour populariser la langue grecque, ses philosophes et ses poètes, chez les disciples de saint Patrice el de saint Gomgall. De là les héllénismes dont ils sèment leurs écrits; de là cette passion qui poussera plus tard Scol Ërigène, à la suite des métaphysiciens alexandrins, jusqu'aux limites du panthéisme; de là enfin ces réminiscences d'Homère, qui se confondent avec les traditions nationales. C'est ainsi que le comté dTlster se nomme de la sorte, parce qu'Ulysse en toucha les rivages (Ulyms terra). Ainsi encore quand saint Brendan s'enfonce, sur les mers de l'ouest, à la découverte de la terre promise des saints, dans cette fabuleuse navigation de sept ans, il rencontre plus d*une aventure qui rappelle les épisodes de rOdyssée. Gomment oublier, en effet, l'île des Cyclopes, Polyphème, et la pierre lanc^ sur le vaisseau d'Ulysse? c<Miiment ne pas reconnaître tous les traits de la fable grecque dans cette peinture de l'île des Forgerons, que Brendan et ses compagnons découvrent sur la route? c< Ils virent une île vilaine et très-périlleuse, sans arbres « et sans herbe, couverte d'écume de fer, et pleine d'of- « ficines de forges. Os ouïrent le son des soufflets soofc( flantSy ainsi que des tenailles et des maillets contre b

« fer et les enclumes. Et de l'ile sortit un habitant; c< comme pour parfaire quelque œuvre. U était hérissé c< et tout brûlé, de couleur noire. Comme il vit les ser- « viteurs de Dieu passer près du bord, il retourna en a son officine. L'homme de Dieu cependant disait à ses c< frères : « Mes fils, tendez plus haut vos voiles, navic( guez tôt, et fuyons cette île. » Quand il eut ainsi dit, c< revint l'homme d'auparavant au rivage devers eux; c( il portait une tenaille dans ses mains, et une masse « toute vermeille d'écume de fer, d'extrême grosseur; « laquelle il jeta hâtivement sur les serviteurs de Dieu, « et elle ne leur nuisit point. Car elle les trépassa c< comme de l'espace d'un stade, où elle plongea dans c< la mer; et la fumée de la mer monta comme la fumée c< d'un fourneau (1). »

Les C'est le mérite des Irlandais d'avoir su populariser

moines ^ * *

jt les bardes, l'antiquité, d'avoir, pour ainsi dire, entrelacé le rameau d'or d'Homère dans la couronne légendaire de leurs saints. Leur poésie religieuse s'inspire de tous les souvenirs, et leurs moines, si passionnés pour les lettres classiques, ne peuvent se détacher des chants de leurs bardes. Et pourquoi s'en détacheraient-ils, puisque saint Patrice trouva parmi les bardes ses deux plus fidèles disciples, puisque Ossian même ne résista pas à la prédication du saint, et finit par se convertir? Ainsi l'as-

(1) Vshar (Veterum epistolartim hibemicarum sylloge, note xvi) atteste l'existence de Téglise de Trim, « quse grœcœ ecclesiaî nomen adhuc retinct. » — La légende latine de S. Brandaine, publiée par Achille Jubinal. Cf. Odyssée, IX, v. 539.

ux récit, selon lequel Ossian, chargé d'an- ' de voir Patrice parcourir la contrée avec isalmodiant; Taborde un jour, et lui pro- )nter les actions des anciens rois. Patrice )rd le vieillard à de plus sérieuses penn, touché de ses larmes, il se rend, et se jusqu'au bout l'histoire de Finn et s moines faisaient de même : eux aussi 're les fables de leurs aïeux; ils en péris les traits dans ces légendes comme ^ndan et de saint Patrice, que l'Église mais qui devaient faire le tour de

mps que l'école irlandaise a toute dans ses légendes, elle cherche à

Us Irlandais imitent

les

0 savante, réservée au petit nom- grammairiens ' de ces école^ d'Aquitaine dont ^^"*'"«^-

:her la science pour la sauver.

les pèlerins d'Irlande sur le

''.onnaître les préférences qui

ùtains, soit qu'ils trouvent

disciples et les compagnons

aillent, comme saint Fri-

de cette province, aussi

nairiens et en rhéteurs.

érieuse du docteur de

pénétrer dans le cloî-

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