Voyez le poëme intitulé <m irlandais d'Oisin
Hisperica famina.
tre de Bangor. Parmi les chanls composes pour ce monastère, plusieurs hymnes présentenl déjà les caractères d'un arl savant qui cherche les difficultés et les ténèbres. Les mots grecs s'y mêlent aux latins, et le poème en rhonneur de saint Comgall pousse le goût de l'allitération jusqii'à ce point que les dix vers delà première strophe commencent par un Â, et les dix vers de la quatrième par un D. Vers le même temps, l'Anglo- Saxon Âldhelm félicite un ami revenu des écoles d'Irlande, et lui écrit dans le langage des adeptes* Enfin, les douze latinités de Virgile l'Asiatique reparaissent chez l'auteur inconnu, mais assurément Irlandais, d'un écrit intitulé « Paroles de l'Occident » {Hisperica famina). On y prend sur le fait l'écolier barbare qui se proposa de produire un modèle achevé du genre, et qui crut se montrer grand comme les dieux des anciens, en marchant comme eux entouré de nuages. 11 commence par un hommage à ses maîtres : a Le vin « nouveau de la science, s'écrie-t-il, réveille mon cœur « dans la caverne qu'il habite. Mes poumons secouent « leur tristesse; mais je contiens dans les artères de « ma poitrine la tempête de ma joie, quand je vois les c< insignes gardiens de la philosophie qui offrent aux « gosiers altères l'onde pure d'un langage élégant, et « qui manient sans crainte les vipères du syllogisme. » Après ce beau début, il invite au combat les athlètes de la palestre littéraire : déjà trois lutteurs sont tombés sous ses coups, et il n'a peur de personne, car il connaît, dit-il, les douze idiomes qui divisent la langue
d'Ausonie* C'est Texorde d'une sorte de poème en prose, où l'auteur décrit le cours ordinaire du jour, les spectacles de la m^et du ciel, enfin les scènes principales de la vie humaine. Au milieu de ce labyrinthe de périphrases, de métaphores, d'obscurités volontaires, Fhomme du Nord se trahit cependant plus d'une fois par la nouveauté des images et par la sauvage vérité des mœurs. On surprend bien la barbarie toute nue dans le récit de ces chasses qui forcent le sanglier au fond de son repaire, de ces festins gigantesques qui font plier les tables sous le poids des viandes arrosées d'huile d'Irlande, pendant que les convives s'abreuvent, à larges coupes, de bierre et de lait. On reconnaît aussi l'habitant des derniers rivages du monde, accoutumé à contempler des mers sans fin, quand il représente les grandes lames de l'Océan, la marée expirant sur leê écueils, les monstres des eaux qui se poursuivent et s'entre-dévorent dans l'abîme, et quand, pour exprimer tout ce qu'il y a d'attrayant et de terrible dans cette vue de l'immensité : a Si tous les habitants de Tunia vers, dit-il, pouvaient venir au bord de la mer en <c considérer les profondeurs, un vertige soudain les a précipiterait dans ce cloître de la mort. » Mais toutes les habitudes de la vie savante reparaissent, et tous les raffinements de la grammaire et de la rhétorique sont mis en œuvre, quand il faut peindre l'école, le réveil du maître, et la foule des disciples qui l'entourent : « Considérez la colonie philosopliique, voyez de près les a princes des lettres. Les uns félicitent le maître qui a
c< goûté un salutaire sommeil dans le cloître de sa poi- « trine, et qui le goûterait encore, si Tardeur du rouge a Phébus ne fût venue arracher ses paupières aux charce mes du repos. — Pourquoi, lui crient les écoliers, « viens-tu nous assourdir du tonnerre de ta parole, et « troubler de tes discours les cavernes de nos oreilles? « Nous avons passé dans la veille et dans l'étude tout c( le temps que la nuit a sillonné de sa charrue lesplai- (c nés du ciel. Cependant, tu livrais tes membres aux c< douceurs du sommeil : voilà pourquoi maintenant tes « leçons nous trouvent endormis. » H faut mettre un terme à ces citations, qui ne peuvent rendre le texte intelligible qu'à condition d'en retrancher la moitié; on ne supporterait pas longtemps une telle lecture, si Ton n'était soutenu par un intérêt historique, par le contraste de tant de recherche avec tant de grossièreté, et par la surprise de retrouver tous ces artifices de langage dont le Virgile du septième siècle nous avait livré le secret. Rien n'y manque, ni les constructions renversées, ni les racines grecques défigurées par une désinence latine, ni les termes forgés de toute pièce, ni aucun des procédés qu'imaginèrent les grammairiens eflrayés, pour dérober, comme ils disaient, les perles aux pourceaux (1).
(1) Antipho7iariu7n Benchorense, apud Muratori, Anecdoia latiruit t. IV. Cet antiphonaire, trouvé au monastère de Bobbio, peut remonter au septième siècle. S. Goloniban, fondateur de Bobbio, avait fait profession i Bangor. Hymn,S, Comgalli:
Audilc pantes ta er§a.
Allati ad angelica,
Mais ces pourceaux, ces bêtes farouches, ces barba- jJ^i^ res, qu'on traitait avec tant de mépris, ne se laissaient dc<£2^era pas dérober la perle de la science ; les écoles dlrlande É^ie étaient à peine ouvertes, qu'on y vit accourir tout l'Oo- saint-G«u. cident. En 536, cinquante moines du continent débarquaient à Cork. Au septième siècle, c'était une coutume reçue chez les Francs, après avoir épuisé l'enseignement ordinaire des églises et des monastères, de passer en Irlande : saint Yandrille avait résolu de visiter ce savant pays, et, un peu plus tard, l'évéque Angilbert y séjourna plusieurs années pour étudier les Écritu-
Âthletœ Dei abdita, A juventute florida, etc.
Dans rhymne des apôtres, je remarque ce vers :
nie qui proto vires adimcns chao.
L'hymne des matines a de beaux passages ; mais j'y trouve encore un bdlénisme :
Dignes nos fac, rex Agie.
Hisperica famina edidit Âug. Mai, Classici auctores, t. Y, p. 479. Le savant éditeur, p. xlyiii de son introduction, prouve qu'il faut y reconnaître Fouvrage d'un Irlandais :
. c Âmpla pectoralem suscitât vemia cavemam : Mœstum extrico pulmone tonstrum, sed gaudifluam pectorcis arto procellam arteriis, cum insignes sophiae speculator arcatores, qui egregiam urbani tenoris propinant faucibus lympham, vipereosque lilteratursB plasmant syllogismos... 5. Bis senos explore vechros qui ausonicam lacérant palatham... 7 : Pantes Mlitam élaborant agrestes orgium.
8. « Sophicam stemicate coloniam, ac littérales speculamini apices. Nonnulli cerimonicant arcatori trophea, si salubrem pectoreo carpserit soporem daustro, ni rutilante Phoebei orientis ardore somnioaum evollerit pal* pébris oblectamentum, tritamque aptayerit lumbis stragulam, lectoralem cudere industriam. Ut quîd nos tonitruoso sermonum obruis clangore, et internas loqueloso tumore perturbas aurium cavernas? Totum namque nocturni ligonis lectriceis censuimus stadium excubiis; vos soporea oblec-
ttis pemas tabe : ob hoc nunc somnolentus nos stigat tactus. »
488 CnAPITRE IX.
res (1). A leur tour, les Irlandais, poussés par la Yocation toute-puissante qui les arrachait de leurs cellules pour les jeter sur les côtes de Flandre, dans les déserts du Jura, et jusqu'au delà des Alpes, y portèrent les lettres avec rËvangile. Saint Golomban, ce prêtre si austère, retrouvait la grâce, l'enjouement, et tonte la mythologie des poètes profanes, pour adresser de petits vers à un ami. Les trois grandes abbayes qui marquèrent le chemin de son apostolat, Luxeuil, Bobbio et Saint-Gall, donnèrent à la science irlandaise autant de chaires d'où elle se répandit chez les peuples voisins. Nous savons déjà comment le cloître de Luxeuil fut une pépinière de grands évéques; les leçons qu'ils reçurent nous sont connues par la biographie de saint Agile, qui, formée aux arts libéraux dans ce monastère, y enseigna l'éloquence et la théologie. Bobbio devint le flambeau de l'Italie septentrionale. Le moine Jonas, qui en fut rhistoriographe vers 645, écrivait les vies de saint Golomban et de ses premiers disciples dans une langue élégante, poétique, et ne faisait pas difficulté d'entremêler aux citations des livres saints les réminiscences de Tite-Live et de Virgile. Mais rien ne devait égaler la gloire littéraire de Saint-Gall. Les Irlandais, comme parle un contemporain, ne cessèrent de peupler ce nid d'aigles que leur intrépide compatriote leur avait fait dans la montagne. Des moines de la même nation secondent les efforts d'Othmar, qui, au temps
(1) Mabillon, Annales SS. 0. S. B. — Vita S. Wandragesili, ap. MabiUon, A. SS. 0. S. B., sec. II, 526. Bède, HisL eccles.,Ub. III, cap. 7.
de Charles Martel, relève l'abbaye de sa passagère décadence. La bibliothèque conserva longtemps les livres copiés de leurs mains : on y remarquait Virgile et son commentaire, les poésies sacrées de Juvencus et de Sedulius, la métrique de Bède et l'arithmétique de Boëce. Plus tard, un évêque d'Irlande, appelé Marx, et son neveu Moengall, revenant de visiter les saints lieux de Rome, s'arrêtent aux portes de Saint-Gall, congédient leurs serviteurs avec leurs chevaux, et, ne gardant que les vases sacrés et les livres, font vœu d'achever leurs jours dans la solitude. Moengall, chargé de l'école du cloître, y porte les habitudes savantes de sa patrie; la langue grecque s'introduit dans l'enseignement; les hymnes de Saint-Gall, comme celles deBangor, se hérissent d'héllénismes; les discussions grammaticales sont poussées à un degré de subtilité que les docteurs aquitains ne désavoueraient pas. Mais en même temps la passion des études saines, et l'inspiration véritable, se font jour chez les disciples de Moengall. C'est Ratpert le poëte, si fidèle à ses livres, Qu'il n'usait qu'une paire de chaussures chaque année, et si épris des anciens, qu'il opinait au chapitre en vers de Virgile. C'est le théologien Nolker, auteur d'un traité sur les commentateurs de la Bible, qui atteste une lecture immense, et rival d'Horace au jugement des contemporains, pour la beauté de ses chants populaires et de ses séquences. C'est Totilo, musicien, peintre, ciseleur, qui ravissait tous les cœurs quand il exécutait sur la harpe des chants de sa composition. Toutes les églises
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Toulefois saint Colomban et ses compatriotes u'a- Yaient pas reçu la mission d'achever seuls l'éducation des barbares : nous connaissons déjà le peuple qui leur donna d'abord des disciples, et plus tard des rivaux.
Les Ânglo-Saxons s'étaient instruits à trois écoles : Les lettres ritalie, la Gaule et l'Irlande. Vers 636, le roi Sigebert ^%^^^ d'Estanglie revenait des Gaules, où il avait cherché un É^ie asile contre la haine de son frère Redwald. Rentré en cantorbéry. possession du royaume paternel, il y voulut introduire, premièrement le christianisme, et, en second lieu, des écoles à l'exemple de celles qu'il avait admirées chez les Francs. L'archevêque de Cantorbéry, Félix, le soutint dans ce pieux dessein, et lui donna des maîtres selon l'usage en vigueur au pays de Kent. Ainsi, le pays de Kent, évangéhsé par des Romains, avait déjà reçu d'eux le bienfait de renseignement public, qu'un autre envoyé de Rome devait étendre à toute l'Angleterre. En 668, un Grec de Tarse en Cilicie, nommé Théodore, versé dans les lettres sacrées et profanes, venait d'être élevé par le pape Vitalien au siège de Cantorbéry. Il arriva d'Italie, accompagné du moine Adrien, dont on vantait le savoir. Il parcourut les sept royaumes anglosaxons, faisant reconnaître son autorité métropolitaine, rétablissant la discipline, et gagnant tous les esprits par l'éloquence de ses discours. Puis, ayant rassemblé dans sa ville archiépiscopale un grand nombre de jeunes clercs, lui-même leur enseignait la métrique, l'astronomie, l'arithmétique, la musique et rËcriture sainte, avec un tel succès, que, trente ans
sieurs de ses disciples parlaient encore le grec et le latin aussi facilement que leur langue maternelle. Cependant l'enseignement de Théodore et d'Adrien ne suffisait pas à Tardeur de la jeunesse anglo-saxonne; il fallait des flottes entières pour conduire en Irlande la multitude de ceux qui allaient y chercher des maîtres, bravant les ennuis et les dangers de l'exil. L'hospitalité des monastères leur donnait du pain, des livres, des leçons; mais les épidémies les enlevaient par centaines, sans décourager leurs compagnons et leurs successeurs. On raconte que le jeune Egbert, voyant mourir ses condisciples, se prit à pleurer, pria Dieu de loi laisser le temps d* expier ses péchés dans ce monde, et fit vœu, s'il échappait au péril, de passer le reste de sa vie sur la terre étrangère, pour s'instruire et pour enseigner (1).
Une nation bien douée, toute pénétrée du soufBe poétique qui lui inspirait des chants capables de rivaliser avec les plus beaux fragments de FEdda, ne pouvait subir inutilement une culture si opiniâtre et si profonde. Le septième siècle n'est pas fini, et déjà,
(1) En ce qui toucfae Tépiscopat de Théodore de Gantorbéry, je reproduis littéralement le récit de Bède, Hist. eccles.f IV, 1 et 2. II finit ainsi: « Congregata discipulorum caterva, scicntiae salutaris quotidie flomina in rigandis coruin cordibus emanabant. Ita ut etiam metrica; artis, astronoinicse, et arithmctica; ecclesiasticae disciplinain inter sacrorum apicum volumina suis auditoribus contradcrent. Iiidicio est quod hucusqne superi^unt de eorum discipulis qui latinam gr^ccainquc linguam aïquc, ut propriam in qua nati sunt, norunt. »
Il faut rapprocher de ces paroles le texte que je citerai plus bas des lettres d'Aldhelm. Sur Tafiluence des Anglo-Saxons en Irlande, voyez la môme lettre d'Aldhelm ci-dessous, et Bède, Hist. eccles., ÏII, 27.
parmi les disciples d'Adrien, paraît Aldhelm, qui égale ^^2• ses maîtres en savoir, et les dépasse en hardiesse, p*"*^*"" Aldhelm a encore tous les traits du génie anglo-saxon. Issu de la maison royale de Wessex, il conserve la fougue du sang barbare, l'amour de son pays, le culte des traditions nationales. Dans sa jeunesse, il excellait à composer des hymnes en langue vulgaire, à la manière des chanteurs ambulants; et, se tenant sur la porte au sortir de l'église, il attroupait la multitude pour l'instruire. Mais il a aussi la docilité de sa nation. Devenu successivement maître de l'école monastique de Malmsbury, abbé, évêque de Sherburn, il ne devait point mourir sans avoir visité Rome; et, séduit par les muses latines, il nourrissait l'ambition de les introduire et de les fixer dans sa froide patrie. C'est l'objet de son trailé de versification, l'un des plus complets qui nous soient parvenus, où il recueille jusqu'aux plus minutieux détails de la prosodie classique. En même temps que le précepte, il donne l'exemple dans son poëme de la Virginité. Les beaux vers n'y manquent point, et la muse chrétienne y trouve des cris éloquents lorsqu'il s'agit de célébrer la chute du paganisme et les dieux impuissants à sauver leurs autels. Mais toutes les habitudes de la poésie du Nord s'y font jour, l'allitération, la témérité des métaphores, le luxe des périphrases. Aldhelm excelle aux jeux d'esprit, les acrostiches font son triomphe, et l'obscurité de ses énigmes peut défier tous les OEdipes du Nord. Cependant, au moment où Ton croit avoir affaire à la barbarie toute sei
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«a CHAPITRE II.
les raffinements de la décadence qo'on retrouve, et les mots grecs dont le poète charge ses Yers montrent dqà le disciple de ces écoles oà l'on fiûsait profession d'écrire pour le petit nombre des initiés (1). U achève de se découvrir dans une lettre adressée à son ami Eadfrid, qui vient d'étudier en Irlande, et qu'il félicite de manière à faire voir que l'Angleterre n'a rien à envier aux savants maîtres de File voisine. L'épitre, écrite en style philosophique, comme on disait, semée d'héllénismes, débute par une phrase dont le mârite échappe à la traduction : les quinze premiers mots commencent par un P. a Avant tout, et selon l'honcc neur qui est dû aux princes et à ceux qui gouverne nent, Aldhelm célèbre d'abord le Créateur de rnnicc vers, lui dédiant ses poèmes et ses discours. » Il loi rend grâces d* avoir ramené Eadfirid de la brumeuse I^ lande, où ce savant jeune homme passa trois fois deux ans, suspendu aux mamelles de la Philosophie, a Car,
(!) Th. Wright, Biographia Britannica, Ânglo-Saxon. period., p. 209, et les deux Vies d*AldhehD, Tune parGnilIauiiie deMalmsbarj, Fautrepor le moine Faricius, du douziènie siècle. Ces deux témoignages s^accordent à lui faire étudier b langue grecque. — W. M almsb. : c Pusio graeds et ktinis eruditus litteris. c Faricius : > Miro denicjne modo gratiae facundiae oomia idiomata sciebat, et quasi Grjpcus natione scriptis et yerbis pronnntiabat. i
Aldhelmi De septenario etde re grammatica et metrica ad Acircium irgem, apud Mai, Auctores classici, t. V, p. 501 . Aldhelm (ibid., p. 597) ^'applique ces vers de Virgile :
Primus e^o in patriam mecum, iDodo vita iupersit, Aonio rediens deducam Yertice musas.
Aldhelmi De laude Virgimtm liber luetricus, jEnigmata, etc. Parmi le< mots grecs dont son style est hérissé, je remarque ceux-€i : salpix, strophosuSf orama, cephale.
a dit-il^ telle est la renommée des Irlandais ; et Topi- « nion qu'on a de leur science s'est répandue à ce point, « qu'on wit passer et repasser sans cesse ceux qui . a vont visiter ce pays, ou en reviennent. Pareils à des a essaims d'abeilles qui composent leur nectar, et qui « au moment où l'ombre de la nuit se retire, vont se a poser sur les fleurs des tilleuls, pour revenir à la ru- « die chargées de leur fardeau jaunissant; ainsi la foule a des lecteurs avides va recueillir, non-seulement les a six arts de la grammaire et de la géométrie, sans « compter la science physique, mais aussi les quatre a sens de TÉcriture, avec F interprétation allégorique a et tropologique de ses oracles. » Il s'étonne de ce concours d'écoliers qui mettent en mer des flottes en* tières : « comme si, sur cette terre verte et féconde a d'Angleterre, les maîtres grecs et romains nous a manquaient pour expliquer, à ceux qui veulent sa- « voir, les obscures questions de l'Écriture divine, a Gar^ bien que le ciel d'Irlande ait de brillantes étoia les, la Bretagne, aux extrémités de l'Occident, a son c( soleil aussi en la personne de Théodore, honoré des a bandelettes de l'épiscopat, nourri dès l'enfance de la <c fleur de la philosophie; et sa lune bienfaisante, en la c< personne d'Adrien, doué de tous les agréments d'une c< urbanité inexprimable... Il faut voir comment le « bienheureux pontife Théodore, entouré d'une troupe « de disciples irlandais, tel qu'un sanglier furieux ence veloppé d'une meute de chiens qui montrent les « dents, les repousse comme à coups de boutoir, par
« son habileté dans la grammaire et par la pluie serrée a de ses syllogismes (1). )> Il finit en priant son ami de
(1) Je donnerai, de cette lettre d*Aldhelm et de plusieurs autres, des fragments de quelque étendue, afin que, les comparant aux passages cités du Virgile de Toulouse, des HUperica famina d'Atton de Vemil, on s'assure qu'il ne s'agit point d'un accident littéraire, mais d'une école et d'une tradition.
Usher. Veterum epistolarum hihernxc. syUoge, p. 26.
Âldhelmus Eadfrido : « Primitus (pantorum procerum praetorumque pio potissimum, patemoque, praesertim privilégie) panegyricum poemataqoe, passim prosatori sub polo promulgantcs ; stridula yerum sjmphonia ac melodia, cantilenaitque carminé modulatori hymnizemus...
i lUud seque almitati Beatitudinis yestne, ex penetralibus prascordii nequaquam promens, dissimule propalarc (ad augmentum, mystisque utreor tripudium imo ad doxan onomatis Cyrii) magnopere inolevisse, quod praeconio citra modum rumoris Scottioo in solo degentiom ceu tonitroali quodam boatu fragore nimboso emergenti, auditus nostri quatiuntur...
« Gur, inquam, Hibcmia quo catenratim instinc lectores classibus adyecti confluunt, ineflabili quodam privilégie efferatur : ac si istic facuodo Britanniae in cespite didascali Argivi Romanive Quirites reperiri minime queant, qui cœlestis tetrica enodantes bibliothecœ problemata sciolis reservare se sciscitantibus valeant? Quamvis enim prœdictum Hibemiae ms discentium opulans vemansque,ut ita dixerim, pascuosa numerositate lectorum, quemadmodum poli cardines astriferis micantium omentur vibraminibus siderum : ast taincn climatis Britannia occidui in extrême ferme orbis margine sita, verbi gratia, c«u solis flammigeri et luculento ]\m specimine potiatur, id est, Théodore infula pontificatus fungente, ab ipso tyrocinio rudimentorum in flore philosophie» artis adulte ; nec non et ejus* dem sodalitatis cliente Adriano duntaxat urbanitate enucleata ineffabiÛter prsedito...
c ... Si vero quippiam, inscitia suppeditante, garrula frontose conTiocitur pagina prompsLsse, ut versidicus ait :
< Digna fiat fante Glengio gurgo fugai fambulo. »
Cf. Virgilius Mare, apud Mai, Auct, classici, t. V, p. 22 : c In illnd Glengi incidam, quod cuidam conflictum fugienti dicere fidenter ausus est: Gurgo, inquit, fugax fabule dignus est. » Aldhelm cite deux fois (Dearte metrica, p. 520, 5iG) le Virgile auteur d'un poëme en vers intitulé PasdagoguSf p. 521, l'orateur Andréas, cité par Virgilius Marc, p. 92, etdont on a un petit poëme dans le Corpus poetarum de Pesaro, t. VI, p. 276. Enfin, p. 521, Aldhelm nomme Paul le Persan, qui me paraît de la même famille que les Indiens, les Égyptiens et les Cappadociens du faux Virgile :
ne pas croire que, pour louer ses compatriotes, il ait voulu dénigrer les savants irlandais. Mais il lui jette un dernier défi dans une phrase inintelligible, et ces mots obscurs répandent précisément une lumière inattendue sur rhistoire littéraire des Anglo-Saxons. J'y reconnais une citation de Glengus, contemporain du faux Virgile, de même que, parmi les écrivains nommés dans la métrique d'Aldhelm, je retrouve quelques-uns des maîtres qui faisaient autorité chez les grammairiens aquitains. Ainsi la doctrine secrète des écoles de Toulouse avait passé deux fois la mer. Les Irlandais la communiquaient aux Ânglo-Saxons, elle plaisait à ces esprits mal dégagés des brouillards du Nord. Édelwald, disciple favori d'Aldhelm, ne croit pouvoir mieux témoigner de sa docilité qu'en remerciant, dans cette langue des initiés, le maître qui lui ouvrit les plus secrètes profondeurs de l'étude, et lui dévoila des mystères réservés au petit nombre. Saint Boniface même ne se défiait pas de cette faiblesse; et lorsque dans les premières années de son apostolat il écrit à ses amis d'Angleterre, l'ancien maître de grammaire se fait reconnaître aux héllénismes dont il croit enrichir son style. Des exemples si beaux ne laisseront pas dormir en repos les générations suivantes, et, les élèves surpassant leurs maîtres, nous trouverons des poëmes écrits en trois langues entremêlées : grec, latin et anglo-saxon (1).
• Junilitts institala regalia qu» a Paulo Persa, Syronun scholis nayiter mstnicta didicerat... scrîbens. • (1) Voici la lettre d'ÉdeliiakI, diicipie JWjjBBIHMbi. at qa'on a tout B. 6. n.
4Ô8 CHAPIinE IX.
BMe. Mais, SOUS ces misérables enveloppes dont on avait
couvert la science comme une momie au tombeau, la cha-
lieu (le prendre pour un laïque, si Ton en juge par les conseils qu^Ak&ekn lui adresse, de ne point s'abandonner sans réserve aux joies des fêtes et des banquets. A[)ud Bonifacii epistolas, éditioi^ de Wûrdtwein, epi$t. 119.
«... ^stivi igilur teinporis cursu, quo iinmensis feralium passim congressionuni expcditionîbus haec misera patria lugubriter invidia yastatrice defanatur, tccum legendi studio conversatus demorabar. Tom mihi, licet indigne, turo Beatitudinis sacrosancta sagacitas... arcana libeiidium litteiarum studia ; opacîs duntaxat mysteriorum secretis, ignarisque meotibus obtrusa, abrepto propere spissae intelligentiœ, faucibus a?ide ab^mptis, nieam ad me paticnteni bebctudinis maciem largissimaî blanda; sponsioais e/7Z772^;{f^ affluenter rcfocillabat... Trina cantati modulaminis carminabims generibus digesta subdidimus, quorum primus dactylico hcroici poematis bexanietro, ac pedestri, ut autumo, régula enucleat, ut in lxx coœquantium versuum formulas... divîsum tertium quoque non pedmn ménsura elucubratum, sed octonis syllabis in unoquoque yersu compoatis um eademque littera comparibus linearum tramitibus aplati, cursim calamo perarante charaxatum médium... simillimis ibidem versuam et syllabarum lineis confectum. ». . .
On voit qu'Édelwald avait médité la poétique de son maîtfe, et loi ea- Yoyait deux sortes de vers, les uns métriques, les autres syllabîques, formant des acrostiches compliqués, et tous les autres jeux d'esjprit qui plaisaient aux Anglo-Saxons.
La lettre suivante se trouve dans la correspondance de S. Boni&ce (Giles, t. I, ephi. 153). Elle est d'un auteur inconnu, mais d'un Anglo- Saxon. On y voit ce qu'embrassait le cours des études dans les? écoles d'Angleterre : le droit romain, la métrique avec ses raffinements, le calcul et l'astronomie.
« Neque enim parva illorum temporum intervalla in hoc studio protelanda sunt ei duntaxat, qui solerti sagacitate legendi succensus, legum Romanarum jura medullitus rimabitur, et cuncta jurisconsullorum décréta ex intimis prxcordiis scrutabitur, et (quod bis multo arctius et perplexius est) centena sciiicet raetrorum gênera pedestri régula discemeret, et admissa cantilen;c modulamina recto syllabarum tramite lustraret. De ratione veiM) calculationis quid commemorandum? Gum tanta supputations imminens disputatio colla mentis compressent, ut omnem praîteritum lectionis laborem parvipenderciii, cujus me pridem sécréta cubicula nosse credideram, et ut sententiam beati Ilieronymi depromam, qui mihi vîdebar sciolus, rursus cœpi esse discipulus. Porro de zodiaco XII signorum circulo, qu;e vertigine cœli volvantur, ideo tacendum arbitrer, ne res opaca et profunda, si vili explanationis tcxtu promulgata fuerit, infametur et
leur se ranime^ et les premiers signes d'une nouvelle vie se font reconnaître au moment où paraît le vénérable Bède. Lorsque Aldhelm mourut en 709, Bède était en âge de lui succéder. Consacré à Dieu dès l'enfance, il avait grandi dans le cloître de Jarrow, succursale de l'abbaye de Wearmouth, sous la conduite de Benoît Biscop, de ce voyageur infatigable qui fit cinq fois le pèlerinage de Rome, et en revint avec un nombre infini de livres, des images pour décorer les églises de son pays, et des chantres pour y introduire la liturgie de saint Grégoire. Toute Tantiquité ecclésiastique respirait dans cette savante abbaye, dans cette église revêtue de peintures symboliques, à la manière des basiliques romaines. C'est là que Bède ensevelit sa vie, a trouvant, dit-il, une grande douceur à ne jamais ces-
vilescat, praesertim cum astrologiae artis peritia et dificillima horcscopii computatio, elucubrata doctoris indagatione, egeat. »
Comparez à ces lettres celle de Bonifacc à Nidhard, son ami (Giles, Bonifacii episL IV). Il parle de la vanité des biens terrestres.
« Et hac de re aurilegi Ambrones apo ton grammaton agiis frustratis afflicti inser?ire excubiis et fragilia ai anearum incassum cui ilatum tenuem, sive pulverem captanti a tetendisse retia dignoscuntur : quia cata psalmistam, thésaurisant et ignorant cui congregent illa : et dum cxactrix inyisi Plutonis, Mors videlicet, cruentatis crudeliter frendens dentibus ia limina latrat... teterrima subeunt claustra erebia, SBtema luituri supplicia, »
Voici quelques vers d'un poëme anglo-saxon polyglotte :
Âc h'e ealue sceal
Boethia biddan geome,
Thurh bis modes gemind
Micro in cosmo
Tbset bim Drihtten gyfe
Dinamis en eartban
Fortis factor
Thœt be forth simle.
ce ser d'apprendre, d'enseigner et d'écrire. » Sans sortir de sa cellule, il avait parcouru le cercle entier des connaissances de son temps : comment aurait-il ignoré les travaux des grammairiens aquitains? Il cite en effet le faux Horace, et emprunte un passage au faux Virgile. Mais avec la supériorité du bon sens, qui est le maître des études comme des affaires, il avait dédaigné les subtiles distinctions des douze latinités, et, écartant la foule de ces modernes parés de noms classiques, c était aux anciens qu'il avait demandé des leçons. D avait appris des Pères de l'Église à porter la lumière dans les obscurités de la Bible, dont il composa un commentaire complet. En même temps il ne se contentait pas d'écrire des traités d'Orthographe, de Métrique, de Gomput, où il faisait preuve d'une lecture immense et d'une excellente critique; il sortait des limites ordinaires de l'enseignement, il dépassait les anciens, et portait dans la science une nouveauté de vues qui est déjà d'un moderne. C'est ainsi que son traité de la Nature des choses^ en résumant la cosmographie de Pline et de Ptolémée, écarte les rêveries des astrologues, et que ses conjectures sur la cause des marées semblent devancer Newton. C'est ainsi que, dans ses deux livres des Figures et des Tropes de V Écriture saintej il trace l'ébauche d'une rhétorique sacrée, et retrouve chez les prophètes tous ces ornements du langage dont les Grecs s'étaient dits les inventeurs. Mais c'est surtout le caractère de son Histoire ecclésiastique de la nation anglaise. En ne promettant que l'histoire de
rÉglise, il fait celle des rois et des peuples. Au scrupule qu'il porte dans le choix des témoignages et des documentSy il ne semble chercher que la vérité ; et cependant il trouve la poésie dans ces récits naïfs, où respire tout le génie d'une nation jeune, guerrière et chrétienne. Cet écrivain fécond était aussi un maître infatigable. Au fond de sa solitude de Jarrow, on le voit entouré de disciples; il les instruisait avec tant de persévérance, que les douleurs de sa dernière maladie n'interrompirent pas ses leçons de chaque jour. Je ne sais rien de plus attachant, ni qui fasse mieux revivre les mœurs littéraires des cloîtres anglo-saxons, que les derniers moments de Bède racontés par son élève Cuthbert :
« Dans ces jours-là, Bède commença deux ouvrages : une traduction de l'Évangile selon saint Jean dans notre langue, pour l'utilité de FÉglise de Dieu, et quelques extraits d'Isidore, évêque de Séville; c< car, c< disait-il, je ne veux pas que mes enfants lisent des « erreurs, ni qu'après ma mort ils se livrent à des trace vaux sans fruits. » Le troisième jour avant l'Ascension, il se trouva beaucoup plus mal. Il continua néanmoins de dicter gaiement, et quelquefois il ajoutait: « Hâtez-vous d'apprendre, car je ne sais combien de a temps je resterai avec vous, ni si mon Créateur ne « m'appellera pas bientôt. » Le jour de la fête, aux premières lueurs du matin, il ordonna qu'on se hâtât d'écrire ce qu'on avait commencé, et nous travaillâmes jusqu'à l'heure de tierces. Depuis tierces, nous fûmes
avec les autres religieux, comme l'exigeait la sol^mité. Mais un d'entre nous resta auprès de loi, et lui dit alors : a U manque un chapitre au livre que vam avei tt dicté; et il me semble difficile de vous faire parl^ c( davantage. » Bède répondit : a Je le puis encore; « prends ta plume, taille-la, et écris promptement » Et l'autre obéit. À l'heure de nones, il envoya chercher les prêtres du monastère, et leur distribua quelques objets de prix, de Tencais, des épices, qu'il avait dans sa cassette, et il leur fit ses adieux, suppliant chacun d*eux de prier pour lui. U passa ainsi le dernier jour jusqu'au soir. Et le disciple dont j'ai parlé lui dit encore : a Mon maître bien-aimé, il reste un verset qai « n'est point écrit. — Écris-le donc promptement, » répondit-il. Et le jeune homme, ayant fini en quelques minutes, s'écria : ce Tout est consommé. » Et lui : a Tu l'as c( dit, répliqua-t-il, tout est consommé. Prends ma télé a dans tes mains, et tourne-moi; car j'ai beaucoup de c( consolation à me tourner vers le lieu saint où je c< priais! » Et, ainsi posé sur le pavé de sa cellule, il se mit à dire Gloria Patri, avec ce qui suit; et comme il achevait, il rendit le dernier soupir (1). »
(1) Sur BeDoît Biscop, ses voyages et ses fondations, Y. Bède, Vila abhalum Wiremuthensium. Idem, Homilia in natal. Benedicti, Wright, Biographia, anglo-saxon, period., p. 185.
On ne sait de Bède que le peu qu'il apprend de lui dans ses écrits, surtout dans répilogue de son Histoire ecclésiastique, et ce que son disciple Cuthbert a rapporté de sa mort ; mais la croyance populaire y a beaucoup ajouté. Parmi les traditions qui se rattachaient au gi-and nom de Bède, je remarque la suirante, où Ton voit que la Scinderatio phonorum n'était pas moins en faveur dans les écoles d'Angleterre que dans cdle de Toulouse. On disait que Bède avait visité Rome, et que sur une porte il avait
L'enseignement de Bède ne mourut pas avec lui. Ce L'enseignemaitre judicieux convenait à un peuple doué surtout du *^f,;îî'^if' sens pratique. D fut pour TAngleterre ce qu'avaient de chM^eux. été pour l'Italie et l'Espagne Cassiodore et Isidore de F«ide. Séville; il recueillit avec discernement Phcritage de la science^ et le transmit avec autorité. Ses leçons devaient exercer un prosélytisme facile non-seulement dans l'Église, qui le rangea parmi ses docteurs, mais dans la société laïque, lorsque les fils des nobles partageaient les études des clercs, lorsque les rois n'arrivaient au trône qu'après avoir sué sang et eau, comme les moines, dans les arides chemins du Trivium et du Quadrivium. Aldhelm avait dédié sa métrique au roi de Northumberland. En lui rappelant les longues années où tous deux étudiaient ensemble sous la conduite du même évêque, il lui faisait un devoir de lire d'un bout à l'autre ce volumineux traité de versification latine, déclarant qu'ayant pris la peine de pétrir le pain, il trouverait mauvais que son ancien condisciple refusât de le manger. Bède adressait son Histoire eccléda$tique des
iu l%8cription suivante : PPP. SSS. RRR. FFF.; et, un Romain lui ayant «lemandé: « Que regardes-tu là, bœuf d'Angleterre? — Je lis, répondit-il, ce qui suit : « Pater palriaî perditus. Sapientia secum sublata. Ruet reg- « num Romœ. Ferro, flamma, famé. » CL Wright, Biographia, p. 270.
Nous avons cité plus haut les textes de Bède qui font allusion au faux Horace et au faux Virgile. Tous ses écrits grammaticaux prouvent qu'il étudia le grec. M. Renan, dans un mémoire encore inédit, mais couronné par r Académie des insciiptions, a parfaitement prouvé que Tétude du grec se pejjpétua chez les Anglo-Saxons longtemps après Théodore et Adi'ien.
La lettre de Culhbcrt sur la mort de Bède est imprimée à la suite des /mvres de ce dernier.
Anglais au roi Ceolwulf, pour la lire, la méditer, et la répandre parmi les peuples de son obéissance. Mais ses écrits allèrent plus loin ; ils passèrent sur le continent, et les missionnaires anglo-saxons, exilés dans les forêts de la Hesse et de la Thuringe, se faisaient envoyer les livres de Bède pour la consolation de leur pèlerinage. En effet, ces pieux étrangers, qui avaient renoncé à la paix de leurs couvents, qui avaient brisé toutes les attaches de la nature pour aller vivre parmi les barbares, ne s'étaient jamais détachés des plaisirs de l'esprit. Saint Boniface, au milieu de ses fatigues, trouvait le temps de corriger les vers de ses disciples, et de composer son poëme des Vertus. En fondant l'abbaye de Fulde au cœur de la Germanie, il voulait que la science y eût place au foyer ; et dans la lettre où, pressentant sa fin prochaine, il demandait la protection de Fulrad, abbé de Saint-Denys, pour ses missionnaires perdus sur la frontière des païens, il lui recommandait aussi ses moines, voués à l'étude dès l'enfance. Les colonies anglo-saxonnes se multiplièrent; elles poursuivirent au huitième siècle la mission commencée au septième par les pèlerins irlandais; elles continuèrent la tradition des lettres et l'éducation des Francs. Au bout de cent ans, Fulde était l'école, non de la Germanie seulement, mais de tout l'empire carlovingien. On y professait, comme àSaint-Gall, toutes les sciences, tous les arts, toutes les industries qui font l'ornement de la civilisation. Pendant que les défrichements, poussés avec vigueur, éclaircissaient la fo -
rêt vierge, et que les belles fermes de l'abbaye réduisaient en pratique les règles de l'agriculture romaine, il y avait des fonds affectés à tous les ouvrages de pierre, de bois et de métal; et le trésorier veillait à ce que les ateliers de sculpture, de ciselure, d'orfèvrerie, ne fussent jamais vides. Une inscription en vers, tracée sur la porle de la salle où travaillaient les copistes, les exhortait à multiplier les livres, en prenant garde de s'attacher à des textes corrects, et de ne pas les altérer par des interpolations frivoles. L'enseignement littéraire avait pris cet essor vigoureux, cette subtilité philosophique, cette passion de la controverse, qu'on n'attend guère qu'au douzième siècle. Le moine Probus professait pour Yirgile et Cicéron un culte si religieux, qu'on l'accusait, en riant, de les ranger au nombre des saints. On étudiait F introduction de Porphyre aux catégories d'Aristote avec tant d'acharnement, qu'on disputait si les genres et les espèces dont traitait le philosophe étaient des noms ou des choses; et les controverses de Fulde remuaient déjà le problème qui devait mettre aux prises, pendant trois cents ans, les réalistes et les nominaux. Sans doute l'école anglo-saxonne ne se défit pas tout d'un coup des habitudes qu'Âldhelm et ses contemporains avaient héritées des rhéteurs d'Aquitaine. Ainsi les religieux de Fulde échangèrent leurs noms germaniques contre des noms latins plus doux à leurs oreilles ; et comme Willibrord s'était appelé ClémenS; et Winfried Boniface, trois moines du neuvième siècle, Hallo, Brunn et Rechi, se font nommer Bonosus,
Gandidus et Modestus. Ainsi encore Rhabanus Maurus pousse aux derniers raffinements Part des acrostiches dans son livre des Louanges de la Croix. Cependant cet écrivain laborieux, qui traita de toutes choses, peut être considéré comme le maître de l'Allemagne. En même temps que lui, Fulde nourrissait Loup de Ferrières, qui appartient à la France, dont la vie se passe à débattre des questions de grammaire et de prosodie, à faire venir des livres d'Angleterre et d'Italie, et qu'on prendrait à la lecture de ses écrits pour un bel esprit de la renaissance, venu six siècles trop tôt, si nous ne commencions à soupçonner qu'il n'y eut jamais de renaissance pour les lettres, qui ne moururent jamais (1). Toutefois, en nous engageant dans des rechercheis dont la nouveauté nous attirait, mais dont nous conbarbares, naissious le pcril, uous u avous jamais voulu nier la barbarie du sixième, du septième, du huitième siècle. Tout ce que les historiens rapportent de cet âge violent, des crimes qui l'ensanglantèrent, des désordres qui menacèrent le monde d'une nuit éternelle, il faut le croire : bien plus, il y faut ajouter. Jamais leurs récits ne purent atteindre tout ce qu'il y eut de tyrannies ignorées, de spoliations impunies, de ruines sans vengeurs, d'un bout à l'autre de ces riches provinces de Tempire, livrées à des peuples qui mettaient le droit
(I) Browcr, Antiquitatum Fuldensium libri IV. Versus Alcuini pro scriptorio Fuldensi. Lupus Ferrariensis, epist. 6. VitaS. Egili. Rhabanus Maurus, de Laudibus sanctse Criicis. Cousin, Ouvrages inédits d'Abai' lard, introduction. Kunstmann, Rhabanus Maurus.
Ce qu*il fiiiit
force. Mais si Ton doit croire les historiens
[^ils affirment, parce qu'on trouve en eux des té-
V'. graves et compétents, il est permis de douter
ils nient, et quand ils déclarent que les lettres
■ ^^ ftplus. Il est permis de douter, parce qu'un té-
./r âge négatif ne prouve point; parce que ces hom-
- jncères, mais mal servis, purent beaucoup ignorer;
f qu'enfin il y a des juges sévères qu'il ne faut
Is prendre au mot lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes
j leur temps. En présence de tant de déchirements
le tant de crimes, Grégoire de Tours, Frédégaire et
; continuateurs, avaient autre chose à faire que
jtudier une à une les humbles écoles de la Gaule, de
riande et de l'Angleterre ; excusons-les, lorsque les
lages étaient si sombres, d'avoir désespéré de la lu-
'Are^ et d'avoir pris la tempête pour la nuit.
LES ECOLES GARLOVINGIENNES.
Ilest temps de voir comment les traditions littérai- comment 8 perpétuées en Italie et en Espagne, en Irlande et en lespeupies
1 1 ^ A o / d'Occident
igieterre, se rapprochèrent sur cette terre des Francs conco^urcnt ('elles n'avaient jamais entièrement abandonnée, et "^d^lSî?^" mment toutes les provinces de l'Occident concouru- Luûiie. m au grand ouvrage des écoles carlovingiennes. HL'Italie y travailla la première. En effet, si les Pères rconcile de Rome en 680 s'excusent de ne pouvoir teeller dans l'éloquence profane, a menant une vie ^eine de douleurs et de sollicitudes au milieu des
« barbares, » ne nous hâtons pas de conclure que la conquête lombarde eût effacé les dernières traces de culture intellectuelle. Ce concile même témoigne que plusieurs évéques poussaient le goût des plaisirs d'esprit jusqu'à entretenir des joueurs de harpe, et jusqu'à se donner des spectacles de mimes, derniers restes du théâtre ancien. En même temps la vigueur que porta l'Église d'Italie dans les deux grandes controi^erses du monothélisme et du culte des images, la délicatesse des questions métaphysiques qui s'agitèrent, les témoignages des Pères qu'on fit intervenir, attestent assez que la science théologique n'était pas éteinte. L'antiquité sacrée n'a peut-être rien de plus éloquent que les deux lettres de Grégoire U à Léon l'Isaurien; et les inscriptions en vers gravées sur les tombeaux des papes du septième siècle, dans les grottes du Vatican, prouvent que les successeurs de saint Grégoire n'avaient pas banni la poésie du sanctuaire. La persécution des iconoclastes avait peuplé Rome de moines grecs : ils venaient y abriter leurs images, leurs livres, et tout ce que le fanatisme des empereurs vouait à la destruction. L'hospitalité dos papes Jeur livra les églises de Sainte- Marie in Cosmedin, de Saint-George au Vélabre, de Saint-Saba, de Saint-Apollinaire, des saints Etienne et Silvestre, Etienne et Cassien. La langue de saint Jean Chrysostome, propagée par tant de colonies, conservait ses droits en présence de la liturgie latine. Le jour de Pâques, après l'office du soir, quand le souverain pontife, sortant de Saint-Jean de Latran, venait se pla-
cer sous le portique de Saint-Venance, où les échansons lui versaient le vin d'honneur ainsi qu'à son clergé, pendant que la coupe passait de mains en mains, les chantres entonnaient un chant grec. Les bibliothèques romaines étaient si peu épuisées, qu'elles enrichirent de leurs présents les monastères francs et anglosaxons; et on a lieu de croire que l'Église de Rome observait la discipline adoptée à Toulouse en ce qui concernait les écrits des philosophes païens, puisque Paul P' tirait de ses archives, pour le roi Pépin le Bref, un volume d'Aristote. Et, pour finir par les écoles, outre la jeunesse d'élite qu'on formait aux arts libéraux et au chant ecclésiastique dans le palais de Latran, la foule des écoliers qui étudiaient les lettres était assez nombreuse pour figurer avec honneur au cortège de Gharlemagne, lorsque, le jeudi saint de l'an 774, il fit sa première entrée dans la ville éternelle (1).
Ce qui honore Gharlemagne, c'est que ce jeune roi du Nord, dans tout l'orgueil de l'âge et de la victoire.
(1) Tiraboschi, Storia délia letteratura, t. V, lib. II, cap. 1. Ce critique judicieux a cependant trop obscurci le tableau qu'il fait du septième siècle. Voyez les épitapbes des papes restituées dans Texcellent travail de Sarti, qui a corrigé plusieurs erreurs de Grutcr, de Baronius et de Pagi : Appendix ad Ph. Dionysii opus, de Cryptis Vaticanis. Voyez aussi les incÛcations données par Crescimbeni (Storia di S. Maria in Cosmedin) sur les établissements religieux des Grecs. En ce qui touche les bibliothèques, Rasponi, de Biblioth. Lateranensi, Le même auteur donne Tantienne grecque qu'on chantait, le jour de Pâques, sous le portique de Saint- Venance. Cb canon du concile de 680 est une de ces traces précieuses de la perpétuité des jeux scéniques, si sayanunent releyées par M. Magnin. J'en trouve trois autres indices dans les lettres d'Alcuin, epist. 215, 1<44 et 230, édition de Froben.
ne méprisa pas le corlége d'étudiants que la vieille Rome lui envoyait, et que, fils d'une race qui n'avait connu que Torgueil des armes, il comprit, il souhaita la gloire pacifique des lettres. En retour de la charte mémorable qu'il déposait sur l'autel de Saint-Pierre, il reçut avec joie les maîtres que le pape Adrien lui donna. D revint en Italie en 780 et en 787 : toujours il en ramena des hommes capables d'enseigner. La dernière fois, comme il célébrait à Rome les fêtes de Pâques, une querelle s'éleva entre les clercs de sa chapelle et les chantres de la chapelle pontificale, qui leur reprochaient d'avoir corrompu les traditions de saint Grégoire. Et, le roi ayant donné tort à ses clercs, « car, di- « sait-il, l'eau est moins pure au bas du ruisseau qu'à c( la source, » il obtint du pape Adrien les deux chantres Petrus et Romanus, consommés non-seulement dans la science de la musique, mais dans les sept arts libéraux : il emmena aussi des maîtres de grammaire et de calcul, qu'il chargea de restaurer l'enseignement dans ses États (1). Tous n'étaient pas au-dessous d'une si grande tâche.
Pierre En effet, sans nous arrêter à ceux qui s'illustrèrent I Sii»rrft surtout dans l'Église et dans l'État, comme Théodulfe et Paulin, nous voyons deux Italiens,' Pierre de Pise et
(1) Anaslase, in Hadriano. Chjvnicon Engolismense, ad ann. 787 : « Et dominus rex Carolus iterum a Roma artis grammaticie et computatoriae magistros secum adduxit in Franciam ; et ubique studium litterarum expandere jussit. » Cf. Eckehardus, de Casibus S. Galli : « Mittuntur secundum régis petitioncm Petrus et Romanus, et cantuum et liberalium artium paginis admodura imbuti. »
Paul Diacre.
Paul Diacre, commencer la réforme de l'école. Charlemagne les trouva, pour ainsi dire, dans le butin de Pavie à la prise de cette ville, où Pierre s'était illustré par ses disputes publiques contre l'Israélite Jules, où Paul avait étudié à la cour même des rois lombards. Tous deux, otages volontaires ou forcés, se laissèrent enchaîner par la reconnaissance auprès du conquérant devenu leur disciple. Pierre, déjà vieux, acheva sa vie dans les honneurs du palais ; il professa la grammaire, en comprenant sous ce nom l'étude des poètes. Paul enseigna le grec à la princesse ^Botrude, fiancée au jeune empereur Constantin. C'est alors que Pierre de Pise lui écrivait ces vers au nom du prince : a Nous a louons le Christ, fils unique du Père, qui vous amène, a Paul, le plus savant des poètes, dans nos terres stéa riles, pour j jeter de fécondes semences. En langue a grecque vous nous montrez un autre Homère, en lace tin un Virgile ; en hébreu vous égalez le savant Phia Ion. Vous savez que, par la volonté du Christ, notre c< fille, sous la conduite de Michel, va traverser les a mers pour prendre le sceptre d'un grand empire : a voilà pourquoi vous enseignez les lettres grecques à a nos clercs, afin que, restant à son service, ils se a montrent savants devant les princes de Byzance. » Paul Diacre répond avec grâce à tant d'hyperboles ; il ne se laisse point écraser sous les fleurs, et déclare qu'il n*a rien de commun avec Homère et Virgile, et qu'il serait bien fâché d'être dans la mauvaise compagnie de ces païens. « Je ne parle point le grec, dit-il
a en finissant; je ne sais pas plus d*hébreu : trois ou c< quatre syllabes apprises dans l'école forment toute <c la gerbe que je puis porter à vos greniers. » La correspondance de ces deux émigrés éclaire les commencements du siècle littéraire de Gharlemagne ; elle précède la fin de l'année 787, qui vit rompre l'union projetée du jeune Constantin et de Rotrude. Cependant on y trouve la langue grecque enseignée, la poésie latine cultivée, les placets rédigés en vers, pour toucher plus sûrement le cœur des princes; les épîtres qui portent une énigme à résoudre ; enfin tous les passetemps d'une cour savante. Tel était déjà le pouvoir de l'Italie, de cette dangereuse et belle contrée où nos pères laissèrent leurs ossements sur tant de champs de bataille, mais où le génie français devait à chaque fois renouveler ses forces, et qui mêla son inspiration à tous les grands siècles de notre littérature (1).
(1) Sur Pierre de Pise, Éginhard : c In discenda grammatica, Petrum Pisanum diaconum senem audivit. »
Alcuin (Epist. 15) raconte que, dans un premier voyage en Italie, il connut Pierre de Pise, au moment où celui-ci venait de s'iUustrer par sa dispute contre le juif Jules. — Sur la vie de Paul Diacre et l'époque précise de son séjour en France, Tiraboschi Storia, t. V, lib. III, cap. 3. La correspondance poétique de Pierre de Pise et de Paul Diacre est donnée par Tabbé Lebœuf, Dissertations sur lliistoire ecclésiastique ^ 1. 1, p. 370 et suiv.
Graeca ceraeris Homerus, Latina Virgiiius, In bebrœa quoque Philo.., Paul répond :
Graecam nescio loquelam; Ignore bebraicam.
11 entend déclarer, non pas qu'il ignore la langue, mais qu'il ne la parle point.
Quelle fut la part de TEspagne, et que pouvait pour L'Espagne. rinstruction de la chrétienté un pays livré à l'épée des a<iopii"»i«*«^ musulmans ?
La conquête musulmane ébranla moins qu'on ne pense la constitution de l'église espagnole, à qui les conciles de Tolède avaient donné des fondements si solides. Les écoles opiscopales organisées par le concile de 624 se soutinrent avec tant de persévérance, qu'à la fin du dixième siècle Gerbert s'instruisit, non, comme on Ta cru, chez les Arabes de Cordoue, mais auprès de révoque de Vich en Catalogne. Il y fit dans toutes les sciences humaines ces progrès merveilleux qui ravirent l'admiration des contemporains (1). Ainsi les générations savantes formées par les disciples d'Isidore de Séville n'avaient pas disparu tout d'un coup; et, malgré les persécutions des musulmans, dont on a trop vqnté la tolérance, l'Église d'Espagne se trouva assez forte, non-seulement pour se conserver, mais pour se diviser en présence de ses oppresseurs. 11 se peut que la doctrine de Mahomet, qui n'est qu'un arianisme plus hardi, ait réveillé les cendres mal éteintes de l'hérésie chez les descendants des Visigoths : du moins la
(1) GonciL Tolet., 621 : « Quicumque in clero pubères aut adolescentes eiistunt, omnes in uno conclavi atrii commorcntur, ut iubric» aetatis annos, non in luxuria, sed in disciplinis ecclesiasticis agant, deputati probatissimo senioriy quem et magistrum doctrinam et testem vitœ habeant. » Richcr, Hist., lib. III, cap. 43 : « Gerbertum assumptum duxit (Borelliis), atque Hattoni episcopo instrucndum commisit. Apud quem etiani in Mathesi plurimum et efficaciter studuit. » Il faut voir d*un bout à Tautre ce chapitre, qui n'a été publié que récemment, et qui jette une lumière si nouTelle sur les commencements de Gerbert.
pensée d'Arius et de Nestorias faisait le fond de Terrear nouvelle professée par Élipand de Tolède et Félix d'Drgel, qui niaient la divinité du Christ, en le déclarant fils de Dieu par adoption, non par natui^. Les orthodoxes eurent horreur de ces nouveautés, ils en condam-; nèrent les auteurs sous le nom d'adoptianistes ; une dispute ardente s'engagea, et le feu dont elle emhrs^ l'Espagne passa bientôt les Pyrénées.
Un jour que Gharlemagne était assis au milieu des évéques dans une salle du palais, il fit lire les lettres qu'Élipand de Tolède venait d'adresser au roi et au clergé des Francs, pour les gagner à sa doctrine ; puis, se levant de son siège, il parla longuement, et conclut en demandant aux évéques et aux théologiens leur opinion par écrit. Paulin d'Âquilée, AJcuin, plusieurs autres dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous, écrivirent contre Terreur des adoptianistes ; et en 794 le concile de Francfort la condamna au nom de tout l'Occident. Cette assemblée, présidée par deux légats du papo, où parurent les évéques de Gaule, de Germanie et d'Aquitaine, les députés du clergé d'Italie et d'Angleterre , rappela les controverses de Nicée et d'Éphèse. L'Église des Francs retrouvait une de ces questions de métaphysique religieuse que depuis trois siècles elle n'entendait plus agiter, et qui devaient désormais tenir l'esprit humain en haleine. La théologie avait repris les armes : elle ne les quitta plus. Les disputes de TEspagne rendaient aux écoles carlovingiennes le service le plus grand qu'on puisse rendre aux puis-
sances nais3aiites, de les contredire, de les provoquer, et de les forcer à vaincre (1),
Quand le Midi fout entier travaillait de gré ou de iiriande. force à Tœuvre de Charlemagne, il fallait bien que les D»n«ai savantes nations du Nord y tnissent la main. On ra- ^^é™*"»conte, en effet, que deux moines dlrlande descendirent un jour sur la côte de France avec des marchands étrangers; et, la foule se pressant autour d'eux : ce Si quelqu'un, criaient-ils, veut acheter la sagesse, nous la vendons, » Or, comme ils faisaient l'étonnement de tous, on les conduisit au roi, qui les interrogea, et les trouva très-savants dans les lettres sacrées et profanes, et les retint pour instruire son peuple. I^ premier, appelé Clémens, fut établi dans la Gaule : le roi lui confia un grand nombre d'enfants de la plus haute noblesse, des moindres familles et des plus humbles. Le second fut envoyé à Pavie pour enseigner au monastère de Saint-Augustin, et réunir autour de lui tous ceux qui voudraient étudier. C'est le récit du moine de Saint- Gall, où plusieurs critiques n'ont vu qu'une fable, ne retrouvant aucune trace de ces deux vendeurs de sagesse portés par la faveur du prince aux premiers honneurs de l'école. Mais, d'une part, un édit de Lothaire rendu en 825, pour le rétablissement des écoles
(1) Alchuini, adversus Felicem Urgellitanum, lib. VH. Id., epUtola ad Elipandum» Concilium Franco fortense, Fleury a clairement fait voir par quelle méprise le concile de Francfort se prononça contre le deuxième de Nicée, en ce qui touche le culte des images. Les Pères de Francfort condamnèrent une proposition de Constantin de Chypre, tout à fait difTcrentc de la décision du concile. .
d'Italie, commence par celle de Pavie, où professe le grammairien Dungal ; et tout s'accorde à faire reconnaître sous ce nom le savant Irlandais qui réfuta les erreurs théologiques de Claude de Turin. S'il enseignait en 825, il put occuper une chaire avant 814, c'est-àdire avant la mort de Charlemagne ; et nous retrouvons celui des deux étrangers qui fut chargé d'instruire la jeunesse italienne. L'autre reparait en la personne de l'Irlandais Clémens, auteur d'un traité des Parties du discours qui nous est parvenu, et qui nous fait pénétrer dans le secret de son enseignement. Il y recueille, en effet, les traditions de cette latinité philosophique dont l'Irlande s'était éprise. Il en emprunte les règles au faux Virgile; il cite tous les maîtres préférés des docteurs d'Aquitaine, Glengus, Galbungus» Énée, Virgile l'Asiatique. Si, comme on a lieu de le croire, Glémens succéda quelque temps au sage Âlcuin dans la direction de Técole du palais, on comprend la mauvaise humeur de celui-ci, lorsqu'à son retour il se plaignait des étrangers qui avaient porté le désordre dans l'enseignement, et qu'il disait : « J'avais laissé des Latins à la cour, je ne sais qui l'a peuplée d'Égyptiens (I). » In poêle La cour murmurait souvent contre ces pèlerins du
mdâis à la ^
Sïïif^e. Nord; mais l'hospitalité de Charlemagne ne se lassait
(I) Monachus Sangallcnsis, 1. I, cl, 2, 3. Le récit du moine de Saint- Gall est rejeté coiniiie une fable par Tiraboschi (Sloiia délia letteratura italiana, t. V, lib. ÏII, cap. 1) et par Launoi, de Scholis celehrioribuSt cap. 2. —Voici mes autorités contre deux critiques si considérables. EdiC' tnm LothariU apud Muratori, Script, rer, Italie, t. I, p. 2, p. 151 : • Prinium in Papia conveniant ad Dungalum de Mediolano, de Brixia, de
pas. Il trouvait parmi eux des maîtres plus judicieux que Clémens, des astronomes qui lui expliquaient les éclipses, des poêles dont les compositions le ravissaient. Au jour solennel où le roi recevait les hommages des grands, quand la foule des seigneurs se pressait autour du trône pour y déposer les présents de la nouvelle année, les uns pliant sous le poids de l'or et de Pargent, les autres portant des tissus de pourpre ou des monceaux de pierreries dans des bassins de précieux métal, d'autres conduisant des chevaux superbes qui blanchissaient d'écume leurs freins dorés, un moine
Laude, etc.. » Tiraboschi (ibid.) cite l'épigraphe suivante, d'un manuscrit offert au monastère de Bobbio :
Sancte Colomba, tibi Scotto tuus incola Dnngal Tradidit bunc librum, quo fratrum corda secutus.
et, dans un catalogue de Bobbio : < Item de libris quos Dungaluspnecipuus Scottorum obtulit beatissimo Columbano. d
Il faut remarquer enfin que le moine de Saint-Gall semble placer Tarrivée des deux Irlandais après le couronnement de Charlemagne comme empereur, c'est-à-dire après Tan 800 ; et qu''ainsi on est moins surpn's de trouver encore Dungalà Pavie en 825. Tiraboschi, en attribuant au professeur de Pavie le livre contre Claude de Turin, penche à reconnaître un autre Dungal en la personne du reclus de ce nom qui, en 81 i, adressa une lettre à Charlemagne sur deux éclipses de Tannée précédente (d*Achery, Spicileg., t. lU, p. 324).
Sinncr, Catalogus codicum mss. hihliothecx Bemensis, n** 123. Cod. membran. olim S. Benedicti Floriacensis. démentis Scoti liber de Partibus orationis. Voici un passage de Clémeos qui se retrouve textuellement dans Virgile, p. 14 : « Est etiam sensushujus adverbii estOt hoc est recte, secundum illud Galbungi : « Esto, inquit, qua^runt, etc. » Et plus loin : € Virgilius : multi adverbia de conjunctivis Csiciunt ut ergo pro saepe ponant, » etc. Cf. Virgile, p. 146.
Alchuini, EpisL IX ad Carolum : « Ego imperitus, ego ignarus nesciens aegyptiacam scholam inpalatio Davidicse versari glorise. Ego abiens Latines, ibi dimisi. Nescio quis subintroduxit JUgyptios. » La quaUfication d'Egyptiens rappelait aux Irlandais qu'ils avaient longtemps prétendu soutenir le cycle pascal d*Âlexandriey contre l'usage de Rome et de tout rOcddeot,
irlandais fendait la presse, déroulait un parchemin aux lettres enluminées, et voulait aussi, disait-il, présenter son offrande. Sur. un signe du prince, le silence se faisait; l'étranger invoquait sa muse, « celle qui seule <x entre toutes se laissa captiver par la douceur des ce chants, et qui préféra le charme des vers aux richesa ses du monde. » Celait d'elle qu'il attendait des accents dignes d*un si grand roi, et il entreprenait de chanter la première discorde qui troubla la paix des princes: Tassillon, duc des Bavarois, prêtant l'oreille au même tentateur qui trompa les premiers époux; Charles, couvrant le Rhin de ses flottes, et la Germanie ébranlée sous les pas de ses armées; enfin le rebelle dompté, et venant embrasser les genoux du vainqueur. A la coupe de ces hexamètres, à la chute des périodes harmonieuses qui rappelaient quelquefois la manière des anciens, les grammairiens du palais devaient se reconnaître surpassés. Et les guerriers même ne pouvaient se défendre d'applaudir, s'ils comprenaient ou si quelqu'un leur traduisait le passage où l'étranger les appelait c< un peuple de rois sorti des murs d'Ilion, que « Dieu, le maître du monde, choisit pour leur livrer « les terres, les villes et les nations captives. » Comment Charlemagne aurait-il résisté à de si beaux vers? En retour, il donnait aux exilés d'Irlande ce qu'ils estimaient plus que l'or et l'argent, ce qu'ils venaient chercher de si loin: un lieu paisible; pour étudier, et des disciples à instruire. Un exil entouré de tant d'honneurs finit par devenir souhaitable; et, au milieu du
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neuvième siècle, Héric d'Auxerre représentait c< l'Hibernie entière passant les mers au mépris des tempêtes, et venant, avec ses troupeaux de philosophes, se jeter sur nos rivages (1). »
, Mais déjà la gloire de l'Irlande avait pâli devant les L*Angieterr< clartés naissantes du génie anglo-saxon. Pendant que le vénérable Bède recueille dans sa cellule de Jarrow toutes les sciences de l'antiquité, l'archevêque Egbert, son ami, les introduit dans l'école épiscopale d'York, pour leur donner tout l'éclat de l'enseignement public. L'école d'York, enrichie des dépouilles de Rome, rangeait dans sa bibliothèque, non-seulement les écrits des Pères et des docteurs, mais ceux des philosophes et des poëtes païens; on y trouvait Arislote, Cicéron, Pline, Virgile, Stace et Lucain; les manuscrits grecs et hébreux n'y manquaient pas. Dans cette ville d'argile et de bois, perdue aux dernières extrémité^ du Nord, on
(l) Versus hibemici exulis, apud Mai, Script., t. V, p. 405, mais déjà publiés par Durand et Martène, Amplissima coilectiOj t. VL
Dum proceres mundi regem venerare yidentur^ Ponderibus vastis ingentia dona ferentes, Immensum argenti pondus fulgentis et auri, Gemmarum cumulos sacro stipante métallo... Spumantes et equos flavo stringente capistro... Die mibi quœ pariter reddemus, garnila musa?... 0 sola ante alias cantus dulcedine capta, Divitiis orbis prœyertens carmina musa !... a 0 gens regalis, profecta a mœnibus altis Trojœ ! nam patres nostros bis appuUt oris, Tradidit atque illis bos agros, arbiter orbis... Hos fines amplos, capiendas funditus urbes... »
Hericus monachus^ EpisU ad CarolumCalvum, apud Bolland., A. SS. Jul., t. VU, p. 222 : « Quid Hibemiain memorem, contempto pelagi discrimine, pêne totam cum grege philosophorum ad littora nostra nngrantem? »
retrouvait tout l'enseignement romain avec ses trois degrés, la grammaire^ l'éloquence et le droit. On y ajoutait le comput, l'astronomie, et ce que Tes anciens avaient su d*hisloire naturelle. Au terme de ces longues études, s'ouvrait le sanctuaire de la théologie» et les deux Testaments laissaient pénétrer le sens de leurs oracles. Voilà pourquoi ceux qui aspiraient à la perfection dans les lettres sacrées et profanes accouraient à York, non-seulement de toute l'Angleterre, mais des côtes de Flandre et de Frise; et c'est là que saint Liudger, dans sa jeunesse, entendit les leçons d'Âlcuin. Mais il fallait qu'un enseignement si estimé trouvât une chaire plus digne de lui, et que la lumière fût mise sur le chandelier (1).
Aicain. En 781, Alcuin, qui avait une première fois visité Rome, y retourna pour solliciter le pallium en faveur de l'archevêque Eanbald, et vit Charlemagne à Parme.
(1) Vita Alchuini, auctore anon^mo. Dans Tédition d* Alcuin parFrolien, Alchuini Carmen de pontificibus ecclesix Eboracensis, il représente ainsi renseignement d'Aelbert, succeiseur d'Egbert, à Técole d'Yorit :
Hisdansgrammaticie rationis gnavitcr aries,
lUis rhetoricaB infun^Iens refluamina gutUc,
Istos juridica curavil cote poiire...
Ast alios fecit prxdictus nosse magistro
Ilarinoniamcœli, solis lunsque laborcs...
Aerios motus pelagi, terrœquc tremorcm,
Naluns hominum, pccudum, volucrumque ferarum...
Les vers suivants contiennent le catalogue de la bibliothèque.
Que Técole d'York fût à la fois laïque et ecclésiastique, c'est ce qui résulte du passage suivant de la vie d'Alcuin : « Erat quidam ei (Egberto) ex uobilium liliis grex scholasticorum, quorum quidam artis grammaticîE rudimentis, alii disciplinis erudiebantur artium jam liberalium, nonnuUi divinarum Scripturarum. »
Charles^ avec ce regard d'aigle qui savait juger du génie des hommes comme des chances d'une bataille, comprit que l'instrument principal de ses desseins était trouvé; et Alcuin se souvint peut-être que son maître Egbert lui avait prédit une glorieuse destirfée au pays des Francs. 11 s'engagea donc à passer en France après avoir accompli sa mission, et il y vint en 782. Huit ans plus tard, il retourna dans la Grande-Bretagne, chargé d'un message pour le roi Offa, et revint en 792, toujours partagé entre l'honneur de servirun grand homme et la douceur de vieillir dans sa cellule. Charlemagne fut le plus fort, et, pour l'amour de lui, Àlcuin consentit à mourir sur une terre étrangère, à condition qu'il lui fût permis d'y vivre dans la solitude, et qu'on lui fît venir au moins « quelques-unes de ses fleurs d'Angleterre : » c'est ainsi qu'il nommait ses livres. Le roi rétablit donc dans Tabbaye de Saint-Martin de Tours; il l'environna de tous les dehors d'une opulence que son caractère de simple prêtre, non de moine, ne réprouvait pas : les domaines qu'il lui donna comptèrent jusqu'à vingt mille serfs. Mais le savant vieillard, humilié de cette abondance terrestre, n'avait d'ardeur que pour l'avancement spirituel de ses disciples. Ce n'était pas assez de se multiplier lui-même, et de leur donner, comme il dit, « le miel des Écritures, le vin de la science antique, les premiers fruits de la grammaire, les flambeaux de T astronomie; » il avait appelé les plus habiles de ses élèves d'York à partager ses fatigues. Le nonibre des pèlerins anglo-saxons qui venaient grossir
Técole de Tours avait fini par fatiguer l'hospitalité des Francs. On raconte qu'un jour, quatre d'entre eux se tenaient sur la porte, quand le prêtre Aigulf entra pour visiter Alcuin; et l'un d'eux s'écria, dans la langue maternelle : a Grand Dieu, quand délivrerez-vous ce (< logis des Bretons, qui viennent, comme autant d'ace beilles, tourbillonner autour de ce vieux Breton? » Mais le voyageur avait tout compris; et un moment après, Alcuin, envoyant chercher les moqueurs, exigea pour leur châtiment qu ils bussent à la santé des Anglo- Saxons une coupe de son meilleur vin (1). Deux Les Francs devaient cette reconnaissance à un pende pie qui leur donnait le plus illustre de ses maîtres. Si
son enseigne- ...
ment. Alcuiu fut inférieur à Bède comme écrivain, s'il eût moins de nouveauté et moins de charme, il le surpassa peut-être comme instituteur des barbares dans l'exercice de celte grande fonction, dont nous ne comprenons assez ni les difficultés ni les services. Il eut les deux passions que voulait une tâche si difficile : la passion des livres et celle de l'enseignement. Il honorait l'antiquité d'un culte patient et scrupuleux, s'altachant à la correction des manuscrits, ne croyant pas son temps perdu s'il l'employait à rétablir l'orthographe et la ponctuation d'un texte altéré. Au moment où il appre-
(1) Vita Alchuini; Wrighif Biographia Anglosaxon period; liugard, Histoy^y and antiquities of the Anglosaxon Church., t. II, p. 205; Ampère, Hist, littéraire, t. lïl, chap. iv. M. Ampère a relevé avec beaucoup de force et de justice le caractère de tolérance qu' Alcuin porte dans sa controverse avec Elipand, et dans ses belles lettres sur les conversions for» cées des Saxons.
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nait le oouromianâit de Chariemagne à Rome, il ne trouvait pas de préseot plus digne da soccesseur des Césars qo'one Kble exactement corrigée de sa main. Ses avertissem^its pressaient l'ardeur des copistes, [ntopageaient les r^les de la saine critique, et peuplaient les bibliothèques. En même temps cet homme infatigable, qui professa jusqu'au dernier soupir, ne pouvait G<mtenir son ardeur dans les murs d'une école, fl se proposait de les éclairer toutes, en recueillant dans un court traité, à l'exemple d'Isidore de Séville, non-seulement les éléments des sept arts libâ^mx, mais les pensées capables de soutenir l'esprit contre les premiers dégoûts de l'étude. C'est le caractère de son introduction au lÂtre des sept arts. Chi y Utmve toute l'élévation d'un esprit qui voit dans la science autre chose . qu'une joie terrestre, qui la considère conmie une éducation des âmes, comme un noviciat des contemplations étemelles. Ce passage a la forme d'un dialogue : les disciples interrogent, et le maître répond.
Les msciples : a Souvent nous t'avons entendu répéa ter, ô notre savant maître ! que la philosophie était a la sciou^ qui enseignait toutes les vertus, et la seule €L des richesses d'icibas qui ne laissât jamais dans la . çc misère celui qui la possède. Ces discours, nous Taa vouons, nous ont excités à la recherche d'une si grande « félicité. Nous voulons savoir ou aboutit l'enseignement « de la philosophie, et par qneb degrés on y monte, ce Mais notre âge est faible; et si tu ne nous donnes a la main, il nous sera difficile de nous 4ever seuls. i>
Le MAITRE : c( Il est facile de vous montrer le chemin (c de la sagesse, si vous la cherchez seulement pour «Dieu, pour conserver la pureté de l'âme, pour Face mour de la vérité, si vous Taimez pour elle-même, c( et si vous ne poursuivez ni la gloire du monde ni les « honneurs du siècle, encore moins la richesse et le « plaisir... »
Les disciples : « Maître, lève-nous de terre, où notre « ignorance nous relient; conduis-nous sur ces haucc teurs où la science, dil-on, t'a mené dès ton premier « âge. Car, s'il est permis de prêter l'oreille aux fables « des poètes, il nous semble qu'ils ont droit de dire ce que les sciences sont les festins des dieux. »
Le maître : ce Nous lisons de la Sagesse, qui a parlé c( par la bouche de Salomon, qu'elle s'est bâti une dec< meure, et qu'elle s'est taillé sept colonnes. Et, bien c( que ces colonnes représentent les sept dons du Saintce Esprit et les sept sacrements de l'Église, on y peut ce reconnaître aussi les sept arts, qui sont la gramce maire, la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, ce la géométrie, la musique et l'astronomie : autant de ce degrés sur lesquels les philosophes ont usé leurs loice sirs et leurs travaux. C'est par les sept arts qu'ils ce sont devenus plus nobles que les consuls, plus fameux ce que les rois; c'est par là qu'ils ont obtenu rhonneur ce d'un souvenir éternel : c'est encore par là que les ce saints docteurs et défenseurs de notre foi ont vaincu ce tous les hérétiques dans les disputes publiques (1). »
(1) Alchuini E'pistol3e,passimA(\emj deSeptemartibus, procfatio. Les
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Il y a ici plus qu'âne misérable répétition des anciens, il y a Tenlbousiasme sérieux d'un maître qui connaît les joies austères de Tétude, qui veut les communiquer, et qui, s*il aime les livres, aime encore plus 1^ hommes. N'attendons pas de lui la mauvaise pensée de cacher la science, d'en faire une doctrine secrète, réservée an petit nombre. U prodiguera, non pas aux clercs seulement, mais aux laïques, mais aux gens de cour et aux femmes, tout ce qu'il sait des lettres divines et humaines. Ses écrits propagent la saine tradition des anciens, non-^ulement des Latins, mais des Grecs. Cependant n'attendons pas non plus qu'il dépouille tout d'un coup le génie, le goût, les habitudes de son pays et de son t^nps. U faudra lui pardonner ces raffinements qui tiennent de la barbarie comme de l'extrême civilisation. Les rliéteurs aquitains lui ont appris à couper en deux un mot trop long pour la mesure de ses vers. Il poussera aussi loin que ses devanciers Tart des anagrammes et des logogriphes. Un de ses amis lui donne un peigne d'ivoire : il est bien moins ravi de la valeur du présent que d'un si beau sujet d'énigme : a de cet animal à deux tètes armé de soixante a dents, qui tient de l'éléphant, mais n*en a pas la c< taille. » Il y a autant de subtilité avec plus de griindeur dans un dialogue souvent cité, où l'on a reconnu la trace de la poésie anglo-saxonne, mais où je crois
écrits d'Alcuin attesteot qu'il sut le grec : mais je remarque snrtost une lettre à Angîibert, où il Im cooseille de corriger im exemplaire èa. psautier sur le texte det Septante.
trouver aussi le souvenir de l'école de Toulouse. DoDalus le Troyen, Énée, Galbungus, ayaient pratiqué cette méthocle de provoquer I* imagination de leurs disciples par des questions, par des allégories dont il fallait soiïlever les voiles. c< Qu'est-ce, disait Énée» que le cheval « qui, après avoir fourni sa carrière, rentre à Tétable « pour laisser le champ libre à la jument et aux pou- <t lains? — C'est le soleil qui se couche, laissant le fir- « mament à la lune et aux étoiles. » — c< Qui donc^ a demandait Galbungus, parcourt en une heure toutes « les sphères du ciel? — C'est l'esprit de Thomme. » Alcuin ne procède pas autrement lorsque, se mettant lui-même en scène avec Pépin, fils de Charlemagne, il interroge et répond tour à tour.
ce Pépin. Qu'est-ce que l'écriture? — âlgoin. La gar- « dienne de l'histoire. — P. Qu'est-ce que la parole? « — A. La trahison de la pensée. — P. Qui engendre la « parole? — A. La langue. — P. Qu'est-ce que la lance gue ? — A. Le fléau de l'air. — P. Qu'est-ce que l'air? ce — A. La garde de la vie. — P. Qu'est-ce que la vie? ce A. La joie des heureux, la douleur des malheureux, c( rattente de la mort. — P. Qu'est-ce que l'homme? c( — A. L'esclave de la mort, l'hôte d'un lieu, un voyac< geur qui passe. »
Les questions suivantes sont bien d'un fils des pirates qui avaient fait la terreur du Nord : ce Qu'est-ce que la c( mer? — Le chemin de l'audace. — Qu'est-ce qu'un « navire? — Une maison qui marche, une halte où c( Ton veut, un voyageur qui ne laisse jamais de trace.
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c( Tami du sable. — J'ai tu une femme qui volait avec ce une tête de fer, un corps de bois, une queue empena née, et qui portait la mort. — Cette femme est la c< flèche , compagne du soldat. — Qu'est-ce qui ne c< lasse jamais l'homme? — C'est le gain. »
D'autres passages rappellent les jeux de l'école : c< Qu'est-ce que l'année? — Un char à quatre chevaux. a — Quels chevaux le mènent? — La nuit et le jour, a le chaud et le froid. — Quel cocher le gouverne? « — Le soleil et la lune. — Combien a-t-il de palais? « — Douze. — Quels en sont les gardiens? — Les a douze signes du zodiaque. — Un inconnu est venu c< me parler sans langue. Avant, il n'était point; après, a il ne sera plus ; je ne l'entendais pas, et je ne le connus <c jamais. — Maître, un songe vous a fatigué. — c< Qu'est-ce que le rêve de ceux qui veillent? — L'es- « poîr. — Qu'est-ce que l'amitié ? — L'égalité de deux « âmes. — Qu'est-ce que la liberté? — C'est f inno- « cence(l). »
Assurément toul n'était pas méprisable dans une tradition qui, sous la pompe de ses formules et de ses symboles, cachait de telles pensées. Quand le monde barbare ne connaissait de liberté que celle de mépriser toutes les lois, il était beau de mettre la liberté dans
{{) Alchnîai 0pp. Disputatio regalis. et fwhilissimi juvenis Pippini cumAlbino scholastico. M. Ampère, Bist. liU., t. 01, chap. nr, a remarf|ué ce qu**!! y a de Traiuient germanique dans quelques traits de ce petit ouvrage. — Cf. Virgilius Maro, p. 94 et 123.
Dans une épitre à son disciple, Alcuin hasarde cette coupe, conforme aux rèirles de IsiScinleratio phonorum.
Te copiens appel — pcregiinis — Ure camœnis.
l'accomplissement de la loi, dans le calme d'une conscience sans reproclie, dans l'essor de l'âme, que rien ne sépare de Dieu. Cette liberté, entrevue par le génie chrétien, ne s'effaça plus de son souvenir; et lorsque au moyen âge les sculpteurs de la calbédrale de Chartres en peuplèrent les porches de cette multitude de statues qui figuraient toute Tencyclopédie du temps, ils représentèrent une jeune fille d'une pureté parfaite, les yeux levés au ciel, les pieds détachés de la terre ; et au-dessous ils écrivirent le nom qu'ils lui donnaient,