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Le christianisme devait trouver un accès plus diflfî- Les
• • , • • • Irlandais ei
cile chez les Thuringiens, où la civilisation romaine ne Thuringe. lui avait pas frayé les voies, où la vieille religion du Nord était pour ainsi dire sur son terrain, retranchée derrière ses fleuves et ses bois sacrés. Dès le sixième siècle, la dernière héritière des rois de Thuringe, Radegonde, avait abjuré les erreurs de ses pères, et poussé le zèle jusqu'à ce point qu'en se rendant au pays des Francs elle brûla sur sa route un temple d'idoles. Mais la nation resta païenne; et lorsque Dagobert visita la Thuringe en 622, il y trouva toute la barbarie des mœurs antiques. Un noble du pays, nommé Odilon, qui avait
(1) Troyon, Mémoire sur des bracelets et agrafes antiques trouvés dans la pays de Vaux, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Zurich, 1844, t. II. Hefele, Geschichte. Rettberg, t. Il, p. 45.
dans son manoir un parent malade, ayant dû le quitter précipitamment pour suivre le roi, donna ordre, selon la coutume, de couper la tête au mourant et de brûlw son corps. La loi du Nord voulait en effet, et Odin l'avait ainsi ordonné, que les mourants fussent achevés à coups de lance : les portes de la Valhalla ne s'ouvraient qu'à ceux qui portaient la marque du fer. C'est seulement vers la tin du septième siècle qu'un évêque irlandais, nommé Kilian, accompagné du prêtre Golman et du diacre Totnan, entreprit de porter la foi sur les bords du Mein, et pénétra jusqu'à Wurtzbourg. La légende ajoute que, le pays lui ayant plu, il se rendit à Rome, et sollicita du pape Conon la mission d'évangéliser les Thuringiens. Leur duc demanda le baptême; mais, comme il avait pour épouse la femme de son frère, et que l'évêque exigeait la rupture de cette union incestueuse, la nouvelle Hérodiade fit assassiner le saint avec ses deux compagnons. On a contesté l'authenticité de cette tradition, qui n'a pourtant rien de suspect. Le paganisme, vaincu dans les esprits, se réfugiait dans les passions : c'était là qu'il devait faire une défense désespérée. Kilian paraissait à la cour de Thuringe, comme Colomban à celle d'Austrasie, pour commencer ce long combat de l'Église contre l'impudicité des grands, qui remplit tout le moyen âge, où l'on n'a vu que la rivalité de deux puissances, mais où il s'agissait de toute la société chrétienne, et de savoir qui resterait maître du monde, l'esprit ou la chair (1).
(1) Vita Badegtmdis, ap. Act.SS. O.S. B., sicc. 2. Vila Arnulfi.Vita
S'il n'était pas réservé aux missions irlandaises d'à- . ^» ^
^ missions de
chever la conversion de la Thuringe, elles trouvèrent ^*^*'®* chez les Bavarois une terre moins ingrate et mieux préparée. Cette puissante nation s'était établie dans la Bhétie et le Norique, aux mêmes lieux où nous avons vu l'invasion contenue par T intrépidité de l'anachorète Severin. Libres sous des ducs de l'antique famille des Agilolf, ils avaient reconnu premièrement la souveraineté de Théodoric, roi d'Italie, plus tard celle des Francs austrasiens. Les villes du Danube, dernier asile de la civilisation chrétienne, commençaient à la répandre chez leurs nouveaux maîtres; la foi s'y propageait déjà, mais combattue par l'hérésie, qui avait de vieilles racines dans le pays et un appui dans le voisinage des Goths et des Lombards, lorsque le roi Glotaire II et le clergé d'Auslrasie chargèrent deux moines de Luxeuil, Eustasius et Agilus, de prêcher en Bavière. Leur parole ébranla les infidèles, ramena les ariens; et les deux missionnaires ne quittèrent les bords du Danube qu'en y laissant des chrétientés florissantes, mais de peu de durée. En effet, quand l'éveque Emmeran, de Poitiers, vers la moitié du septième siècle, poussé par le désir
Kiliani, saec. 2. Le biographe de S. Kilian le conduit à Rome pour y solliciter du pape la charge d'évangéUser les Bavarois. M. Reltberg (t. H, p. 305) n'admet pas ce voyage, parce qu'il ne s'accorde pas avec Thostilité que cet écrivain suppose entre les missionnaires irlandais et TÉglise romaine. Il nie, par le même motif, le voyage de S. Virgile, et ne s'occupe point de celui de S. Findan. 11 oublie aussi le pèlerinage de S. Frigidicn, de S. Cataldus et de S. Donatus, qu'on ne peut traiter comme des personnages apocryphes, puisqu'ils comptent parmi les évoques authentiques de trois viUes d'Itahe.
lao CHAPITRE lY.
d'évangéliser les païens, arriva à Ratisbonne, il trouva encore tous les vestiges de la grandeur romaine, une ville couverte de remparts, un palais, des églises, mais un peuple épris de superstitions et qui participait le même jour, avec le même calice, au sang du Christ et aux libations des faux dieux. Les instances du duc des Bavarois le retinrent pendant trois ans, et le bienfait de sa prédication se faisait sentir dans toute la contrée, lorsqu'il mourut de mort violente. La tradition populaire entoura de circonstances merveilleuses le récit de son martyre; l'église de Ratisbonne recueillit ses restes, mais son œuvre interrompue ne devait s'achever qu'à la fin du siècle (1). s. Rupcrt. C'est en 696, et la seconde année de Childebert HI, que l'évêque Rupert de Worms, sollicité par un autre roi de Bavière, se rendit à Ratisbonne, baptisa le prince avec un grand nombre de ses nobles et de ses guerriers, et descendit le Danube jusqu'en Pannonie, pour annoncer la foi. Puis, revenant sur ses pas, il apprit qu'en s'avançant vers le midi, dans un pays de lacs et de montagnes, il trouverait les restes de l'antique cité de Juvava, où un petit nombre de serfs d'origine romaine disputaient aux ronces et aux bêtes les ruines des habitations de leurs pères. Rupert visita ces lieux, il en aima la sauvage beauté; et, ayant obtenu la concession du territoire, il y éleva une église et un cloître,
(\)LeiBajuvarior.y 11,20, 2. Vita Eustasii. Ft7a igfi7f, ap. MabiUon, Acta SS. 0. S. B., sœc. 2. Vita S. Emmerani, ap. BoUand., Sept. 6. Rudhart, Mteste Geschichte Bayems, p. 235, 245, 645. Eichhorn, Deutsche Staats und Rechts Geschichte, t. I, 92.
LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. m
rassembla les habitants dispersés, et fonda la ville nouvelle de Salzbourg. Ensuite, afin d'étendre et de perpétuer son apostolat, il retourna au pays des Francs et en amena deux colonies, l'une de moines, l'autre de femmes consacrées à Dieu. Car, dit la légende, comme il voyait le troupeau du Seigneur se perdre par les passions de la chair, il avait prié en disant : « Seigneur, « si cette œuvre est bonne devant vos yeux, je me choic( sirai quelques personnes propres à votre service et à « votre culte, et par lesquelles je puisse attirer non- <( seulement les femmes, mais aussi les hommes, à « l'exercice d'une sainte vie. » On reconnaît ici la tradition de Luxeuil, et cette pensée hardie des missionnaires d'Irlande, de dompter l'incontinence des mœurs par le spectacle de la virginité. Rupert bâtit donc un monastère, à la tête duquel il plaça une vierge appelée Ehrentrud, issue, comme lui, du sang royal des Mérovingiens. Les filles des Bavarois apprirent à servir Dieu, à porter dans leurs maisons la pureté, la douceur, la charité, la politesse des sociétés chrétiennes. La légende de saint Rupert s'achève par un récit qui rappelle les derniers entretiens de saint Augustin et de sainte Monique. Il arriva qu'un jour Rupert eut révélation de sa mort prochaine; et, allant trouver Ehrentrud, sa parente : <c Ma sœur, lui dit-il, j'ai voulu vous parler en « secret. Voici que Dieu vient de m'avertir de mon pas- « sage, et maintenant je vous demande, ma sœur, de « prier pour mon âme. » La vierge fondit en larmes et répondit : c< Seigneur, s*il en est comme vous le dites,
<( il me vaut mieux mourir avant vous. » L'évêque lui répondit : « Gardez-vous, ma sœur bien-aimée, de dé- « sirer votre départ de ce monde avant le temps, car « c'est un grand péché. » Alors Ehrentrud se jeta aux pieds de Tévêque : « Mon seigneur et mon père, dit- « elle, souvenez-vous que vous m'avez fait sortir de ma a patrie, et que vous me laissez maintenant seule et « orpheline. Je ne vous demande qu une chose : c'est « que si je ne puis m'en aller avant vous, j'obtienne, « par votre intercession, de vous suivre de près. » Rupert le lui promit; et, après s'être longtemps entretenus de la vie étemelle, ils se firent les derniers adieux avec beaucoup de douleur. Le jour de la Résurrection, après que Rupert eut célébré et béni le peuple, il se prosterna en oraison, et mourut. Quelque temps après, comme Ehrentrud avait beaucoup prié pour le repos de l'âme de son parent, elle entendit durant la nuit une voix qui l'appelait; et, étant tombée malade, elle passa au Seigneur (4).
s. virgfle Ces mœurs chrétiennes, qu'on trouve admirables saizbovrg daus les Pères du cinquième siècle, au milieu de tout l'éclat des villes grecques et latines, ont de quoi toucher davantage chez des Francs, chez des barbares exilés au
(1) Mabillon, Acta SS, 0. S, B,, sœc. 3. Vita S. /{M;?er^i. Le biographe de S. Rupert ne donne pas d'autre date de son récit que le règne de Childebert, sans indiquer lequel il désigne des trois rois de ce nom. De là 1i*ois opinions qui se partagent entre les années 512, 576 et 696. La dernière est celle de Mabillon, que nous trouvons confirmée par une savante discussion de Rettberg, Kirchengeschichtet t. 11, p. 195. Voyez aussi Budhart, p. 250 et 655.
milieu d'un peuple plus barbare qu'eux, sous ce ciel du Nord, qui n'amollissait pas les cœurs. La prédication de saint Rupert avait fixé les volontés chancelantes. En 716, leur duc Théodo II voulut visiter les saints lieux de Rome ; et le pape Grégoire II, touché de cet hommage, envoya en Ravière trois délégués, chargés de compléter l'organisation ecclésiastique du pays. Vers le même temps, un religieux gallo-romain, nommé Corbinien, ayant reçu la consécration épiscopale du même Grégoire II, fondait l'église de Freisingen. Mais le prosélytisme irlandais, qui avait commencé la conversion de ce peuple, y devait mettre la dernière main et ajouter le lustre de la science à celui de la foi. Vers le milieu du huitième siècle, trois pèlerins d'Irlande paraissent chez les Ravarois : l'ermite Alto, dont la cellule fut le berceau de l'abbaye d'Altenmunster, au diocèse de Freisingen; l'évêque Dobda, surnommé le Grec, probablement à cause de son profond savoir dans cette langue ; et le moine Virgile, destiné au siège de Salzbourg. Virgile évangélisa les peuples de la Carinthie, et bâtit à Salzbourg la basilique de Saint-Rupert, qui fit l'admiration des contemporains. Mais ce qui a touché surtout les modernes, c'est que cet homme hardi ayant conjecturé et soutenu l'existence des antipodes, fut dénoncé au saint-siége et condamné, dit-on, comme hérétique par le pape Zacharie. Il n'est pas de fait plus souvent allégué; il n'en est pas de plus» fabuleux. En parcourant la correspondance de saint Roniface, on voit en effet que ce grand missionnaire, qui nous occupera
bientôt, gêné dans ses desseins par les résistances de Yirgile, nourrissait contre lui une de ces préventions injustes dont les saints ne sont pas exempts. Il l'accuse donc auprès du souverain pontife Zacharie de plusieurs fautes, et particulièrement d'avoir professé qu'il y a sous la terre un autre monde, une autre race d'hommes, par conséquent des âmes qui n'ont participé ni au péché d'Adam ni au sacrifice du Christ. Le pontife s'émeut d'une doctrine attentatoire à l'unité de la race humaine, aux dogmes de la chute et de la rédemption. Il ordonne l'enquête, et, si la faute est prouvée, la déposition du coupable par le concile provincial. La correspondance de saint Boniface n'apprend rien de plus. Mais on trouve l'accusé élevé, peu après, à l'archevêché de Salzbourg,^, et canonisé en 1233, par le pape Grégoire IX. Il est permis de conclure que l'enquête tourna à sa décharge, et que Virgile avait concilié le dogme catholique avec la conjecture des antipodes, proposée par plusieurs anciens. On ne s'étonne pas de la voir accueillie de bonne heure dans les écoles irlandaises, quand les navigateurs de cette nation poussaient déjà leurs courses, jusqu'en Islande; quand ses cloîtres n'avaient pas de légende plus populaire que celle de saint Brendan, qui avait trouvé le paradis terrestre dans une île lointaine de rOccident, et qui mettait ainsi les imaginations sur le chemin du nouveau monde (1).
(i) Sur le voyage du duc Théodo, Anastase bibliothécaire, ap. Muratori. Script, rer, Italie, i, III, 1, 154. PaulDiacon.,rfe GesiisLongfo^., VI, 44.. — > Sur la mission envoyée par Grégoire II, Hartzheim, ConciL Germon.,.
Voici ce que le christianisme avait obtenu de la Ger- Prpçr*»/»" manie à la fin du septième siècle. Trois peuples s'étaient G^SiiSs rendus : les Francs, les Alemans et les Bavarois. La ^^^&e, religion, maîtresse des hommes, commençait à s'emparer des institutions. Ce fut alors qu'on rédigea les coutumes nationales. En s' écrivant, elles se fixaient, elles se mettaient peu à peu en lumière et en ordre. Traduites par des hommes lettrés dans la langue latine, si bien faite pour les besoins de la jurisprudence, elles prenaient lentement la forme et l'esprit des législations savantes. On voit ce progrès dans un des prologues de la loi salique, dont on peut contester la date, mais où il faut au moins reconnaître la trace d'une tradition nationale : c< Au temps où Thierri, roi des Francs, était c( à Ghâlons, il choisit dans son royaume des hommes a sages, instruits des anciennes lois, et leur ordonna « d'écrire sous sa dictée le droit des Francs (Ripuaires), (c des Alemans, des Bavarois et de toutes les nations qui (( étaient sous sa puissance, selon la coutume de cha- « cune d'elles. Il ajouta ce qu'il fallait ajouter, re- « trancha ce qui était mal à propos; et ce qui était
I, p. 35. Vita S. Corbinianh ap. MabUlon, Ad. SS. 0. S. B., sec. 5. Mabillon, Annales, II, p. 413. Canisius, Lectiones antiqux, 411, 2. Bonifacii EpistolsB, edit. Wurdtwein, ep. 82, p. 258. La croyance aux antipodes est indiquée et combattue par Lactance, Institut, divin., III, 24, et S. Augustin., de Civit. Dei, XVI, 9, et Hseres. 7. D'Alembert (Discours préliminaire de V Encyclopédie) rapproche la prétendue condamnation de Virgile et celle de Galilée. Rettberg, p. 233 et suivantes, établit parfeitement Tidentité du Virgile accusé d'avoir cru aux antipodes et de celui qui fut archevêque de Salzbourg. Voyez aussi Moore, Hist. ofireland, diap. 13.
(( selon l'ancienne coutume païenne, il le changea selon a la loi des chrétiens. Et tout ce que le roi Thiem ne c( put amender, à cause de la coutume enracinée des « païens, fut corrigé après lui, d'abord par le roi Chil- « debert, par le roi Clotaire ensuite. Le très-glorieux « Dagobert renouvela ces lois par le ministère des « hommes illustres, Claudius, Ghadoin, Magnus et « Agilulf ; les rendit meilleures, et les donna par écrit c( à chaque nation. Or les lois sont faites afin que leur « poursuite ne laisse pas de repos à la malice humaine; « afin que l'innocence soit en sécurité parmi les mé- « chants, que les méchants redoutent les supplices et « qu'ils mettent un frein à la passion de mal faire. » Parcourez en effet les codes d^g trois peuples : le fond païen s'y fait toujours sentir, mais vous y voyez s'introduire et se développer les principes bienfaisants du droit naturel, du droit canonique, du droit romain. Je ne me propose point ici l'étude comparée de ces coutumes, je me restreins à trois points de législation ecclésiastique qui leur sont communs, où l'Église saisit pour ainsi dire la barbarie par des mesures qui vont la dompter (1). •
(1) Prologus ad legem salicam. Eichhorn (Deutsche Staats und Rechts Geschichte, 1) pense que les lois alémanniques et bavaroises ne purent être rédigées sous Thierri 1", lils de Clovis, mort en 534, rAléinannie et la Bavière n'étant tombées sous la puissance des Francs que parle traité conclu avec les Ostrogolhs dlttlie en 556. Mais les termes de ce traité, qui n'est connu que par le récit d'Âgathias, écrivain éloigné des lieux, et plus habitué aux formes diploniatiques de la cour byzantine qu'aux relations tumultueuses des barbares, ne semblent pas assez prouvés pour infirmerun témoignage national. Cf. Guizot, Leçons sur V histoire de la civilisation en France, t I ; Savigny, Histoire du droit romain.
barbares.
On trouve d'abord les biens du clergé placés sous la Les lois protection de la loi : les rois confirment et renouvellent les pieuses libéralités des empereurs ; les donations des fidèles sont consacrées par un acte authentique déposé sur l'autel en présence de six témoins. Le rapt d'une chose appartenant au prêtre est puni d'une somme triple de celle qu'aurait encouru le même crime commis contre un séculier. Ainsi, dans un temps de conquête, au moment où la possession violemment acquise se conservait par la violence, où chaque manoir était un camp ; lorsque les guerres privées livraient toutes les fortunes aux chances incertaines de la victoire, les codes barbares reconnaissaient un domaine d'origine pacifique, pacifiquement conservé, immuable entre des mains faibles, sous la garde du droit. Ce sont les garanties qui caractérisent la propriété chez les peuples modernes (1).
En second lieu, il faut remarquer les dispositions qui assurent l'inviolabilité des personnes ecclésiastiques. On sait que l'homicide et la mutilation étaient soumis à une peine pécuniaire qui allait en s'élevant, selon le rang de l'offensé. La composition, fixée à trente-six pièces de monnaie pour le meurtre d'un esclave, à cent pour le meurtre d'un Romain, à deux cents pour celui d'un homme libre, monte à quatre cents quand il s'agit
1.11; Uxliipuar., t. XI, 4; XVIII, 5; LX, 22 sqq. La loi des Alemans, promulguée en présence de trente- trois évêques, s'ouvre par vingt- trois articles du droit canonique. La loi bavaroise, en matière de prohibition de mariage, de secondes noces, de vente, de dépôt, de lèse-majesté, etc., conserve toujours l'esprit et quelquefois la lettre des lois romaines.
(\)LexBajuvariorum, tit. Il, i, sqq. ; Lex Alamami., 1. 1 ; Biptmr.9 l.YI,4.
d'un diacre, à six cents pour un prêtre. Si quelqu'un a tué l'évêque établi par le roi ou élu par le peuple, il rachètera sa vie comme il suit : on fera une tunique de plomb de la taille du mort, et le meurtrier donnera autant d'or qu'elle en pèsera. La peine pécuniaire ainsi réglée n'établissait point une compensation sacrilège entre l'or et le sang : on l'oflrait à la famille du mort comme une transaction qui éteignait le droit de représailles. Le coupable pouvait refuser la somme, la famille ne point s'en tenir satisfaite, l'un et l'autre s'en remettre au sort des armes. Mais en offrant, en acceptant la rançon, les parties renonçaient au combat, rentraient sous l'empire de la loi, qui s'emparait du litige et tarifait l'indemnité. Or, de ces deux sortes de réparation,. l'Église ne pouvait réclamer que la seconde. Le meurtrier avait affaire, non plus à une parenté peu nombreuse qu'il pouvait défier à la guerre, mais à une société toute-puissante qui lui faisait subir l'humiliation forcée du châtiment. En protégeant donc par une com-^ position double, triple, quadruple, la vie de l'homme d'Église, c'est-à-dire de l'homme sans épée, on remplaçait la crainte par le respect, on faisait reposer sur ce principe nouveau la sécurité des personnes. Au lieu de la défense individuelle, ressource de l'état barbare, on instituait une police meilleure, qui devait armer la loi seule au milieu des citoyens volontairement désarmés (1).
(i) Lex Ripuar,, XXXVlil, 6, sqq. Aux termes de la loi ripuaire, la valeur de la pièce de monnaie appelée solidus est de deux bœufs. L'amende
LA PRÉDICATION DES IRLANDAIS. Ul»
Enfin le droit d'asile, qu'on a beaucoup décrié et peu compris, complétait le bienfait de cette législation. L'asile sauvait le coupable, non de la justice, mais de la vengeance. Au moment où il avait touché le parvis sacré, les offensés ne pouvaient plus tirer le fer contre lui ; ils le laissaient à la garde du prêtre, qui en demeurait responsable. La composition pécuniaire devenait alors obligatoire; elle expiait l'offense, compensait les représailles et rétablissait la paix. C'était un effet de cette bienfaisante doctrine, que « l'Église abhorre le sang. » Tandis que la puissance laïque, dans ses timides tentatives, offrait Toption entre la voie des armes et celle des tribunaux, l'intervention du pouvoir religieux arrachait la cause aux hasards du combat, et changeait la guerre en procès. L'enceinte du sanctuaire était le terrain du régime légal : c'était de là que ce régime devait s'étendre, couvrir successivement le reste du sol et constituer la société civile par toute l'Europe. Ainsi, en ce qui concerne les biens, les personnes, les voies judiciaires, sur tous ces points, qui sont les fondements du droit, l'Église semblait stipuler pour ses intérêts seulement : il se trouva qu'elle avait fait les affaires de la civilisation (1).
de 50 solides était donc d'une valeur de cent bœufs ; d'où il suit que la vie de Vesclave n'avait pas été mise à si vil prix qu'on a coutume de le penser.
Lex Bajuvar., H. « Si quis episcopum, quera constituit rex vel populos el^l sibi pontificem, occiderit, solvat eum plebi vel régi, aut parenlibas, sceundum hoc cdictum : Fiat tunica plumbea secundum statu m ejus ; et quod ipsa pensaverit, auri tantum donet qui eum occidit. »
(\) Lex Alamannorum, ^.Bajîivariorum, 7. Vdiràcssus, Dissertations tur la loi salique.
Quelles ^Qus avons Fcconnu quelle fut la part des Irlandais
causes borne- * * ^
pro'SîJiuroc dans ce grand ouvrage; comment leurs missions don- Man^ais. uèrcnt à l'épiscopat compromis le secours du monachisme régénéré, et disciplinèrent pour les mêmes combats le zèle impétueux des Francs, et le prosélytisme savant, éloquent, mesuré, des Gallo-Romains. Toutefois ces missionnaires, admirables dans la Gaule orientale, TÂlémannie et la Bavière, où ils trouvent à régénérer un vieux fonds de population celtique comme eux, à remplir la vocation particulière de leur race, à s'interposer entre les conquérants germains et les restes de la société romaine, semblent devenir impuissants dans les contrées toutes germaniques, dans la Thuringe, par exemple, où le fonds celtique et romain leur man* que. Us y mourront martyrs comme saint Kilian ; mais d'autres moissonneront ce que leur sang aura semé. D se peut que les moines irlandais aient donné trop de place dans leurs règles aux traditions de l'Orient; qu'en Irlande même ils aient mieux réussi à sauver la civilisation derrière les murs de leurs couvents qu'à la répandre en dehors, qu'à mettre la paix entre les vingtcinq rois et les clans ennemis qui se disputaient la souveraineté de l'île. On peut croire que leurs missionnaires ne renoncèrent pas assez aux contemplations des anachorètes, et qu'emportant pour ainsi dire avec eux la Thébaïde, ses austérités et ses extases, ils manquèrent non pas de zèle pour le salut des barbares, mais de flexibilité pour se plier à leurs mœurs, et de condescendance pour leurs faiblesses. Mais c'est surtout le
génie de leur nation qui ne les quitte pas, qui les soutient et les inspire, tant qu^ils sont, pour ainsi dire, sur leur terrain, et qui semble les abandonner lorsqu'ils demeurent isolés parmi des peuples qui tiennent l'étranger pour ennemi. Voilà pourquoi leur apostolat eut à peu près les limites de la population gauloise et de la domination franque; et si par eux le christianisme avait achevé de gagner des nations, on ne voit pas qu'il eût étendu son territoire.
En dénombrant les cvêchés fondés à cette époque sur le territoire des Germains, on en trouve vingt : cinq au midi chez les Bavarois, Salzbourg, Ratisbonne, Freisingen, Passau, Seven; cinq au centre, dans la contrée habitée par les Alemans, Augsbourg, Coire, Constance, Bâle, Strasbourg ; dix au nord chez les Francs orientaux, Mayence, Spire, Worms, Trêves, Metz, Toul et Verdun; Cologne, Maëstricht, Cambrai. Maintenant, si l'on considère de plus près les situations géographiques, on reconnaîtra dans ces villes épiscopales les cités des huit provinces romaines, les deux Noriques, les deux Rhéties, la Grande Séquanaise, les deux Germanies et la première Belgique (1). C'était la frontière du Rhin et du Danube, telle que la politique d'Auguste la traça, celle qu'Adrien couvrit d'une ligne de forti-
(1) Pour rénumération des évêchés d'Allemagne, Binterim, Pragmatische Geschichte der Deîitschen Concilien, 1, p. 282 et suiv. Retlberg, Kirchengeschichte, Je ne compte point Utrecht, dont Tcvêché, fondé par s. Willibrord, appartient aux missions anglo-saxonnes, et j'ai dû omettre Sion, Lausanne et Gcnèye, comme les autres Églises des pays de langue romane.
licalions. L'Évangile, au septième siècle, n'avait donc fait que reprendre un terrain perdu : il avait mis tout ce temps à retrouver les limites que ses premières prédications atteignaient déjà, à reprendre les villes dont les Césars avaient bâti les basiliques, dont les évêques siégeaient aux conciles d'Arles, de Sardiques et d'Aquilée. Tant de fatigues n'aboutissaient qu'à réparer Yosor vre détruite de la civilisation romaine. Il fallait maintenant la poursuivre, s'établir dans la Grande Germanie, où Drusus, Marc-Aurèle, Probus, avaient pénétré sans y laisser rien de durable, et que le sénat n'osa jamais réduire en province. Cet effort devenait nécessaire pour la sécurité même de la société chrétienne. Le voisinage des païens était en même temps un scandale, une tentation et une menace de guerre. Il fallait passer la frontière des Romains ou céder comme eux : car c'est le sort des conquêtes de ne pouvoir s'arrêter sans que tôt ou tard elles reculent. Le christianisme sembla donc rassembler ses forces. A la prédication des Irlandais succéda celle d'un peuple pour qui la Germanie ne devait plus être une terre étrangère. Au concours de répiscosat et du monachisme s'ajouta une interventi(m plus active de la papauté, et un grand homme se rencontra pour être le lien de tant de puissances et l'instrument libre de leur dessein.
LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BONrFAGE. 143
LES AHGLO-SAXOSS. — SAINT BONIFACE.
On a souvent répété que les églises germaniques se ^ ce suffirent à elles-mêmes, jusqu'à ce que la papauté, ^«'^^«s^gpe* étrangère à leurs premiers travaux, en vînt recueillir ^^«™**^*les fruits, et s'occupât d'elles pour en tirer des hommages et des levées d'argent. Il semble cependant que des missions ouvertes sur tant 'de points, et par des hommes de tout pays, se fussent mal soutenues, sans une autorité qui mît des esprits si différents au service d'une seule pensée. Au contraire, les prêtres francs, irlandais, gaulois, parlant tous la langue latine, traités comme Romains par les lois barbares, formaient un peuple uni, qui reconnaissait pour premier magistrat le pontife de Rome. A leurs yeux, cette cité désarmée n'avait pas cessé d'être l'arbitre du monde. Le concours de toutes les nations, les conciles, les écoles, y entretenaient un mouvement d*idées et d'affaires qui attirait les hommes du Nord. Dès le commencement du sixième siècle, et quand Rome avait perdu le prestige de la majesté impériale, on ne cesse de voir les évêques et
les moines passant les Alpes pour satisfaire leur piété en même temps que pour régler leurs intérêts. Gildas déplore déjà l'orgueil des prélats bretons, qui revenaient d'Italie chargés de brefs et de privilèges, Tœil hautain, dit-il, et le regard au niveau des montagnes (1). Saint Colomban, inquiété par le clergé gaulois dans l'observation des coutumes irlandaises, en référait au jugement du souverain pontife. C'est au tombeau de saint Pierre que saint Amand de Maëstricht, saint Kilian de Wûrtzbourg, saint Corbinien de Freisingen, reçurent leur mission. Les fondateurs d'églises, les colonies chrétiennes troublées par la crainte des infidèles, par l'indiscipline du clergé et l'ignorance des néophytes, se tournaient vers le saint-siége et lui demandaient des pouvoirs et des lumières.
Les papes n'étaient pas demeurés indifférents à tant de sollicitations. Dans le désordre des invasions, et parmi les nations destinées à la ruine et au partage de l'empire romain, leur sagacité avait su démêler la mission du petit peuple franc; et nous avons vu en quels termes le pape Anastase félicita Clovis, l'exhortant à devenir « la couronne de la papauté, et la colonne dç fer qui soutiendrait l'Église. » Depuis ce jour, les pontifes romains savent où ils trouveront l'appui qui commence à leur manquer du côté de l'Orient. En 515, Hormîsdas écrit à saint Avitus et à saint Césaire d'Arles pour déplorer avec eux la résistance des Grecs au concile de Chalcédoine. En 552, quand le pape Vigile,
(4) Gildas, édition de Stevenson, 1838, p. 75.
retenu depuis six ans à Constantinople, s'y débat contre les artifices de la cour et les violences des sectaires, le clergé d'Italie a recours aux ambassadeurs envoyés à l'empereur par le roi des Francs; et c'est à une époque si reculée qu'il faut chercher la première intervention de la France pour la liberté du saint-siége. Pelage succède à Vigile ; il écrit en 557 à Ghildebert pour l'assurer de son inébranlable fermeté dans la foi de Ghalcédoine; et le pape ne dédaigne point de justifier sa doctrine, non plus devant les évéques, mais devant le roi de ces barbares, chrétiens d'hier. Ainsi commençaient à se former des liens qui devaient se serrer plus étroitement que jamais sous la main de saint Grégoire le Grand (1).
Le grand missionnaire des nations germaniques, s. Grégoire celui qui, sans sortir de Rome, eut la main sur tout le Nord, fixa les faibles dans la foi, y fit entrer les récalcitrants, et, se survivant par la sagesse de ses desseins, conserva pendant plusieurs siècles la conduite de la conquête chrétienne, ce fut saint Grégoire. Cet homme, de famille sénatoriale, d'une éducation délicate, d'une âme si scrupuleuse que les soins temporels de la papauté le désolaient, d'une santé si déplorable que durant plusieurs années il ne se leva qu'aux jours de fête pour célébrer les offices solennels, devait pourtant remuer toute la chrétienté, l'agrandir, et lui donner la forme que le moyen âge garda. Il voyait TOrient tra-
(1) Ep. Anaslasii pp., ap. d. Bouquet, IV, 50 : « Et sis corona iiostra, içîùdeatque mater Ëcclesia de tanti régis quem nuper Deo pt'perit profectu. Lœtifica ergo, gloriose et illustris fili, inatrem tuain et esto illi in columnani ferream.» — Sirmond, Concilia Gai L, t. I., p. 275, 287, 575, etc.
i4G CIIAI»ITRK V.
vaille par Torgueil du schisme et par tous les vices de la décadence, l'Occident au pouvoir du paganisme et de l'hérésie : aux portes de Rome, en Italie et en Espagne, les Goths et les Lombards persévéraient dans Terreur d'Ârius ; les Saxons païens étaient maîtres de la Bretagne ; et, en Gaule, les Francs de Brunehaut et de Frédégonde ne valaient pas mieux que les infidèles. En présence de ces périls , et quand les plus fermes esprits croyaient toucher à la fin des temps, saint Grégoire avait eu le courage de renoncer au dangereux appui des empereurs byzantins, et de mettre toutes les espérances de la civilisation chrétienne dans les barbares. Comme ses prédécesseurs, mais d'une vue plus assurée, il reconnaissait le dessein de Dieu sur la raco des Francs, et il écrivait à Ghildebert : a Autant la dii( gnité royale est au-dessus de toutes les conditions (( humaines, autant votre royauté l'emporte sur les au- « très royautés des nations. Car, ainsi qu'une grande c< lampe brille de tout l'éclat de sa lumière dans Tobs- « curité d'une profonde nuit, de même la splendeur « de votre foi rayonne au milieu des ténèbres volona taires où vivent vos voisins. » Toute sa correspondance témoigne de ses préférences et de ses sollicitudes pour ce peuple, dont il ne se dissimule pas les vices. On y trouve deux lettres à Ghildebert II, une à Clotaire, dix à Brunehaut, six à Théodebert et à Thierri, plusieurs aux évêques des Gaules, toutes pour hâter la correction des mœurs, pour réprimer les progrès de la simonie, pour déraciner ropiniâtretc des
pratiques idolâtriques. En même temps qu'il rétablissait la discipline chez les catholiques, il ramenait l'orthodoxie chez les ariens : ses conseils éclairaient le zèle de la reine Théodelinde, qui commença la conversion des Lombards ; ses encouragements affermissaient dans la foi le roi Reccared, qui venait de décréter à Tolède le retour des Yisigoths d'Espagne à l'unité de l'Église. Mais une inspiration plus hardie avait tourné toutes les pensées de Grégoire le Grand vers un peuple moins voisin de Rome et plus éloigné de la vérité (1).
Plusieurs années avant son pontificat, et quand il saim crèvivait sous la règle de saint Renoit, dans son palais du cntilp^d u
. ^ , . ,., conversion
mont Àventm change en monastère, un jour qu il pas- ^^ /||,^^. sait sur le forum, il y vit en vente de jeunes esclaves étrangers, dont il admira le beau visage, le teint pur et les blonds cheveux. Et comme il s'informait de leur religion et de leur patrie, le marchand répondit que ces enfants étaient païens, et qu'ils appartenaient à la nation des Angles, en Grande-Bretagne, a Quel malheur, c( s'écria le serviteur de Dieu, que la grâce n'habite pas « encore sous de si beaux fronts ! Car, ajouta- t-il, ces « Angles sont des anges ; et tels doivent être les frères « des anges dans le ciel. » Devenu pape, Grégoire se souvint des barbares aux visages d'anges ; et, par ses ordres, le moine Augustin, accompagné de quarante reli^eux, passa en Grande-Bretagne (2).
(1) S. Gregorii EpistoLMh. V, cpist. 5, 6, 10 ; VU, 5 ; IX, 55, 54,55, 56, 57, 64, etc. Lettre à ThéodeUnde, III, 33. Reccared, VII, 127.
(2) Johamies diacxmus, de Vita S, Gregorii Magni, lib. 2, cap. ii.
148 CnAPITRE V.
Le christianisme n'avait pas d'ennemis plus redoutés que les Anglo-Saxons. Depuis cent quarante ans qu'ils oc^^upaient la Bretagne, le temps n'avait pas éteint la première fureur de la conquête; et telle était l'oppression où vivait le petit nombre de chrétiens bretons qui habitaient encore les villes romaines, qu'en 586 Théon, évéque de Londres, et Thadioc, évêque d'York, abandonnèrent leurs églises, et se réfugièrent avec les corps des saints dans les montagnes du pays de Galles. Jamais cependant le salut de TAngleterre n'avait été plus proche. Dix ans après, quarante étrangers débar-» quaient dans l'ile de Thanet, portant une croix d'argent avec une image peinte du Sauveur, chantant des litanies, et annonçant qu'ils venaient de Rome, chargés des promesses de la vie étemelle. Le roi Éthelbert de Kent les reçut en plein air, pour éviter les sortil^[es que ces prêtres d'un autre dieu auraient pu lui jeter, * les écouta avec attention, et leur permit de prêcher a son peuple. Quelque temps après, le roi, touché de leur sainte vie, décidé d'ailleurs par la reine fierthe, chrétienne et fille du roi des Francs» se rendit, et demanda le baptême. Le jour de Noël de Tannée 597, Augustin, sacré archevêque de Cantorbéry, baptisa dix mille infidèles. Il parcourut ensuite tout le pays, régénérant les païens dans Teau des rivières, laissant des prêtres aux peuples convertis ; et saint Grégoire le Grand, à la nouvelle de ce succès, put s'écrier : « Yoici que la langue des Bretons, qui n'avait que « des frémissements barbares, fait retentir les louan-
LES ANGLO-SAXOiNS. — SAINT BONIFACE. 149
« ges du Seigneur, et répète l'Âlleluia des Hébreux. a Yoici que TOcéan avec ses orages se courbe sous « les pieds des saints, et la parole du prêtre enchaîne « les flots que l'épée des empereurs n'avait pu domp- « ter (1). »
Mais si les flots obéissaient, et si les rois barbares se snotAi
tin
laissaient fléchir, les missionnaires de Rome trouvèrent cantorbérj
une résistance inattendue chez le clergé breton, refoulé par la conquête dans le pays de Galles. Des historiens d'une autorité considérable ont donné à la querelle d'Augustin et des Bretons l'éclat d'une grande controverse théologique. Us représentent, d'une part, l'ancienne Église celtique , indépendante dans le dogme comme dans la discipline, professant avec le Breton Pelage un christianisme plus pur, rejetant le péché originel et la damnation ; d'un autre côté, les prêtres romains moins occupés de prêcher la foi que d'étouffer une Église rivale. Quand Augustin convoque les députés des Gallois, et leur propose de reconnaître sa mission, on leur prête cette énergique réponse : « Qu'ils « ne devaient aucune obéissance à celui qui se faisait « appeler le pape et le père des pères. » On ajoute enfin que l'implacable étranger se vengea de leur refus en déchaînant contre eux le roi des Northumbres, qui tailla les Bretons en pièces à Caerléon, et noya l'É-
(1) Bède, Historia ecclesiastica, \, 25 et sqq. Johannes diaconus, lib. II, 5, sqq. S. Gregor., In Job : « Ecce lingua Britannûe, quse nihil aliud noTeratquam barbarum frenderejamdudum in dÎTinis laudibus hebrœum cœpit Alléluia resonare. Ecce quondam tumidus, plane substratos sanctomm pedibus senrit Oceanus, etc. •
Bretons.
glise galloise dans le sang de douze cents moines (1). Si les Toutefois, rhypothèse d'une Église nationale des îuSaTent Celtcs, sans liens avec le reste de TOccident, ne se sousuprématie tient pas mieux en Bretagne qu'en Irlande. Le clergé breton avait siégé aux conciles d'Arles el de Sardique; il repoussait avec horreur les doctrines pélagiennes, condamnées au synode national de Yérulam. Gildas nous a montré les évoques de son pays sur le chemin de Rome, et les poétiques légendes des monastères gal^ lois y font voir toutes les observances et toutes les croyances des peuples catholiques. La papauté se tenait si sûre de la foi des Bretons, que les instructions d'Augustin lui soumettaient, en sa qualité d'archevêque métropolitain, non-seulement les évéques qu'il instituerait, mais ceux qu'il trouverait en Bretagne. Les envoyés de Rome avaient dû compter là, comme ailleurs, sur le concours des vaincus pour civiliser les conquérants, (les vieux chrétiens pour évangéliser les infidèles. Leur correspondance atteste la vénération qu'ils portaient d'avance à cette Église galloise, dont ils avaient entendu vanter la fidélité, dont les sept évêchés, les vingt-cinq abbayes, habitées, disait-on, par des peuples de saints, leur promettaient une armée de missionnaires (2).
(i) Hughes, Horx Britannicae, p.264. Rettberg, 1. 1, p. 317. Augustin Thierri, Conquête de V Angleterre par les Normands, tome I. M. Mignet, dans son excellent mémoire sur la conversion de la Germanie, a su éviter cette erreur.
(2) Varin, de la Répugnance des Bretons à reconnaître la suprémalie de Rome. C'est un chapitre détaché des savantes études que M. Varin a communiquées à rAcadéinie des inscriptions, et dont la publication pro*
Quand donc Augustin, avec une poignée de moines italiens, se trouva en présence de l'Angleterre païenne, il invita fraternellement les évêques et les docteurs des Bretons à s'entendre avec lui, afin de travailler ensemble à la conversion des gentils. Le vénérable Bède, historien de cette entrevue, atteste que les dissidences, loin de toucher au dogme ni au fond même de
met de jeter un jour nouveau sur les origines des Églises brittnniques. — La lettre des trois compagnons d'Augustin sur les dispositions du clergé breton est rapportée dansLabbc, ConciL, edit. Yenet., t. VI, et dans Usserius, de Primordiis, etc., p. 486. Sur les croyances et les pratiques de rEglise bretonne, le témoignage de Gildas est si formel, que M. Wright {Biographia Britannica, 1. 1) a cru devoir le décliner en niant Texistence de Gildas, et en regardant ses ouvrages comme Tœuvre de quelque moine anglo-saxon du septième siècle. Mais toute la saine critique est contraire à Topinion de Wright, et le savant Lappcnberg (Geschichte der Angelsachsen, XXXVlII, 435) ne la partage pas. — Williams, Ecclesiastical antiquities of the Cymry, p. 127. Un poème du barde Tyssilio, publié dans TÂrchéologie de Myvyr, t. I, p. 462, prouve que les veilles sacrées, le chant des heures canoniales, la confession, la pénitence, la fréquentation (le la sainte eucharistie, entraient dans les coutumes et dans les règles des monastères bretons. Que la liturgie y fut célébrée eu langue latine, c'est ce qui résulte du grand nombre de mots latins empnmtés à la langue de l'Église, qa*on trouve dans les poèmes du barde Thalicsin. Je dois à Tobligeance et au savoir de M. de la Villemarqué la communication de plusieurs fragments de ce poète, où je remarque, au milieu des souvenii's du drui- <lisme, ces invocations chrétiennes : Gloria in excelsis, Laudalum laudate Jesum, Miserere mei, Deusî Voyez enfin le Liber Landavensis, recueil des légendes des saints gallois du cinquième et du sîiième siècle, pages 65, 75 et suivantes, et Régula S. Davidis^ apui Bolland,, Acta SS. maria 1.
La dissidence capitale, qui portait sur la célébration de la fête de Pâques, venait précisément de rattachement des Bretons à Tancien usage romain. Rome elle-même leur avait appris à célébrer les solennités pascales à Té- [loque fixée par le concile de Nicée, et qu'elle observa jusqu'au temps de moi Léon le Grand. Alors seulement FOccident adopta le cycle alexandrin de 49 ans. Mais l'invasion avait rompu toutes les relations avec la Bretagne ; et quand Augustin y porta un comput ecclésiastique plus exact, «*n comprend que cette nouveauté fîit repoussée, comme une dérogation ^iix premières traditions romaines.
ISS CHAPITRE V.
la discipline, se réduisirent ù trois points : les eârémonies accessoires du baptême, la célébration de la fête de Pâques, et la prédication de FÉvangile aux barbares. Mais les Bretons refusèrent de recevoir Augustin pour archevêque, et ils en donnèrent cette raison, qu'il ne s'était point levé à leur entrée : a Or, disaient-ils, « s*il nous méprise dès à présent, que sera-ce quand c< nous lui serons soumis? » Cependant Augustin les pressait de se joindre aux siens pour, annoncer la foi aux Saxons, leur prédisant que s'ils refusaient d'éclairer cette nation, elle les en punirait un jour par les armes. Plus tard, en efTet, Édelfrid, roi des Northumbres, fit un grand carnage des Gallois et de leurs moines. Mais il y avait déjà longtemps que le bienheureux Augustin avait passé à une meilleure vie. C'est le récit de Bède : l'allocution antipapale qu'on attribue aux députés du clergé breton est produite pour la première fois au dix-septième siècle par le protestant Spelman, sur la foi d'un manuscrit gallois sans date et sans auteur connu. Une autre chronique galloise du dixième siècle, postérieure de quatre cents ans, accuse des massacres de Caerléon l'envoyé de Rome, oubliant qu'il avait cessé de vivre, et qu'un roi païen, sourd à la prédication des missionnaires, n'était pas l'exécuteur naturel de leurs vengeances. Ce qui souleva les Bretons contre la mission d'Augustin, ce qui le fit repousser par leurs évêques et calomnier par leurs historiens, ce fut le ressentiment national, ce fut l'irritation d'un peuple qui ne pouvait pardonner à ces Romains d'é-
LES AîiGLO-SAXONS. —SAINT BONIFACE. 155
vangéliser ses oppresseurs, par conséquenl de les absoudre. Les mêmes chroniques déclarent, en eiTet, que « les prêtres gallois ne pouvaient croire juste de (c prêcher la parole de Dieu à la nation saxonne, à cette a race cruelle qui avait égorgé leurs aïeux et usurpé « leur terre (1). »
Il se peut qu'Augustin et ses compagnons n'aient pas toujours assez ménagé l'orgueil des Bretons, exalté par une longue résistance militaire, par les traditions des moines et par les chants des bardes. Mais derrière les missionnaires romains, il faut voir le grand esprit de saint Grégoire qui les a poussés, qui les soutient de ses exhortations, lorsque, arrivés dans les Gaules, ils s'effrayent de leur entreprise et demandent à retourner en arrière ; qui les appuie de ses lettres auprès du clergé
(1) Bède, HisL eccles,, II, 2. Voici la proposition d'Augustin : « Si in tribus his mihi obtemperare vultis, ut Pascha suo tempore celebretis, ut flûnisterinm baptizandi quo Deo renascimur, juxta morem S. Romana; Ec* desiae compleatis, ut genti Anglorum una nobiscum praedicetis verbuui Domini, cœtera qu» agitis, quanquam moribus nostris contraria, sequaoiiiiîter cuncta toierabimus. At illi nihil horum se facturos respondcbant, conferentes ad invicem quod si modo nobis adsurgere noluit, quanto magis n eî subditi cœperimus, jam nos pro nihilo contemnet. » La yie de saint liTiiiy attribuée à saint Boniface, mais qui est assurément très-ancienne, (ait Toir saint Augustin en rapport d'étroite amitié avec le clergé et les rois d^Irlande. Quel que soit le mérite de ce document, il vaut assurément la chronique galloise du dixième siècle alléguée par M. Thierry, et surtout le prétendu discours du clergé breton, produit pour la première fois par Spelman. Concilia Britanniss, I, p. 108. V Archéologie de Myvyr a recueilli les chroniques qui attribuent à Dunawd, abbé de Bangor Iscoed, cette dcdamtion : qu'il ne pouvait croire juste de prêcher FÉvangile aux barbares. Cf. Williams, Eccksiast. Antiquities^i^. 55 et suivantes. —Les écrivains auxquels nous répondons ont voulu que la phrase de Bède, qui déclare le massacre de Gaerléon postérieur à la mort d'Augustin, fût interpolée. Mais on ne doiuie aucune preuve de cette interpolation.
Point de
■ou version s
forcées.
15i ClIAPITUE V.
gaulois et des rois francs; qui ne les abandonne point dans cet isolement où ils se voient entre les Saxons païens et les Gallois indociles; mais qui leur envoie de nouveaux auxiliaires, des livres, des ornements sacrés, des conseils enfin destinés à devenir pour les siècles suivants la règle et, pour ainsi dire, le code des missions chrétiennes (1).
Politique La première maxime de celle polilique si différente
B saint Gré- ,- ,, i, • t» • • ^ >
Tn^je "^ ^^**^ ^i^^ lancienne Rome avait pratiquée, cest d'abhorrer la conquête par les armes, et de ne rien devoinqu'au libre assentiment des esprits. Saint Grégoire, (jui avait fait rendre aux juifs de Cagliari leur synagc^oe envahie à main armée par des chrétiens, qui ne souffrait pas qu'on fît violence à ce peuple, parce que Dieu demande c< un sacrifice volontaire, » avait appris à ses disciples h détester les conversions forcées. Voilà pourquoi, les envoyant chez les païens, il demande pour eux au roi des Francs, non des gardes, mais des inlerprètes, Yoilà pourquoi Élhelbert converti ne contraignait personne à professer le christianisme; c< seulement il embrassait les chrétiens d'un amour plus étroit, comme ses concitoyens du royaume céleste. Car, ajoute l'historien, il avait appris des auteurs de son salut que le service du Christ doit être libre et ne souffre pas de <*onlrainte (2). »Ces missionnaires, si effrayés naguère
(i) Bwle, HisL eccles., lib. I et IL S. Gre^orii EpisL, lib. VI, 58, 50; Xi, 29, 6i, 65, QQ, 76. Saint Boniface, engagé dans ses missions deTburinge, prie ses frères d'Angleterre de lui envoyer une copie des lettres do saint Grégoire à Augustin.
(2) S. Gregorii Epist., VII, 5. Bède, HisL eccles,, lib. I ; « Didiccrai
(le la férocité des Saxons, ne craignaient pas de leur proposer, comme à des intelligences exercées, des doctrines auxquelles tout l'effort de la philosophie antique n'avait pas atteint. Us eurent cette confiance dans la rectitude naturelle de l'esprit humain. Ils voulurent tout attendre, non de la force ni de la surprise, mais de la discussion libre. Éthelbert avait pris son temps pour s^assurer de la doctrine qu'on lui prêchait, ne pouvant, disait-il, abjurer sans examen ce qu'il avait observé depuis si longtemps, à l'exemple de ses pères et avec le concours de tout son peuple. Plus tard, quand le roi des Northumbres, Edwy, ébranlé par l'évêque Paulin, penchait au christianisme, il convoqua les sages do son royaume, et, tenant conseil avec eux, il voulut savoir ce que chacun pensait d'un culte si nouveau. Il faut assister avec l'historien Bède à cette étrange conférence, il faut voir ces tueurs d'hommes tourmentés des problèmes de l'autre vie et de l'incertitude où le paganisme, malgré toutes ses fables, laissait le dogme de l'immortalité. Le premier qui parla fut Coïffi, le grand prêtre des faux dieux : « 0 roi, dit-il, c'est à « vous de juger ce qu'on nous prêche maintenant. « Pour moi, je vous confesse sans détour qu'il n'y a « aucune sorte de vertu dans la religion que nous avons « gardée jusqu'ici ; car, de tous vos sujets, aucun ne
cnim a doctoribus auctoribusquc suse salutis seryitium Ghristi voluntarium non coactitium dcbere esse. » — Ibid. : « Pulcbra quidem sunt ea verba et promissa qu» affertis : sed quia nova sunt et inceria, non possum ois assensum tribuere, relictis eis quse tanto tcmpore cum omni gente Anglomm servavi. »
<Ô5 CHAPITRK Y.
« s'est appliqué plus que moi au culte de nos dieux ; et c< cependant il en est plusieurs qui reçoivent de vous « plus de bienfaits, plus de dignités, qui réussissent « mieux dans leurs desseins et dans leurs espérances. c< C'est pourquoi, si la nouvelle doctrine vous parait a meilleure après un mûr examen, nous n*avons qu'à c< l'embrasser sans aucune hésitation. » Alors un autre d'entre les grands prit la parole et dit : a 0 roi, telle « me parait être la vie de l'homme sur la terre, en « comparaison du temps qui la suit et dont nous ne c< savons rien. C'est comme en hiver, quand vous êtes « assis au festin avec vos chefs et vos officiers, et qu'un c< grand feu allumé au milieu de la salle l'échauffé tout « entière, pendant qu au dehors tout est enveloppé d'un c( tourbillon de neige. Alors, s'il arrive qu'un passereau « traverse la salle, entrant par une ouverture et sortant c< par l'autre, tant qu'il est dedans il n'est point battu par « l'orage; mais, après un court intervalle de sérénité, il c< disparait, passant de la tempête à la tempête. Telle est « la vie humaine, dont nous voyons un court moment ; c< mais nous ignorons ce qui la précède et ce qui la suit. c< C'est pourquoi, si cette doctrine nouvelle vient nous c< apprendre quelque chose de plus certain, il semble « qu'il faudra la suivre. » Les autres conseillers du roi et les vieillards tinrent des discours semblables. Ensuite Févêque Paulin parla; et tous ayant reconnu que la* vérité éclatait dans sa doctrine, le roi demanda qui se chargerait de profaner les autels, le temple et l'enceinte qui les environnait. Aussitôt CoïfiQ, renonçant à toute
LES âNGLO-SAXONS. — SAINT BONIFACE. 157
superstition, se fit donner des armes et l'étalon que le roi montait; et, violant ainsi la loi païenne qui défendait les armes aux prêtres des Saxons, il s'élança vers le temple et y jeta sa lance pour le profaner. Puis, tout joyeux d'avoir reconnu le vrai Dieu, il ordonna à ses compagnons de brûler le temple et d'en détruire Tenceinte (1).
Pendant que les convertis brûlaient leurs temples, consemtioa c'était saint Grégoire qui ordonnait de les conserver. ^^TSteT Gomme il voulait les conversions sans contrainte, il les '**^*»°«^voulait aussi sans rupture avec les habitudes légitimes de l'esprit et du cœur. 11 pratiquait cette économie savante de l'Église, qui ne méprise aucune des facultés humaines, qui ménage les imaginations pour s'assurer des consciences. C'est la pensée d'une lettre du pontife au moine Mellitus, au moment où celui-ci venait de quitter Rome pour conduire à Augustin un renfort de missionnaires : « Après le départ de vos frères, nous « sommes restés dans une grande inquiétude, car nous a n'avons rien appris du succès de votre voyage. Mais « quand le Dieu tout-puissant vous aura conduit auprès « de notre révérendissime frère l'évêque Augustin,
(1) Bède, Hist. eccles,, lib. II, cap. 13 : « Talis inquiens mihî videtiir, rei, yita hominum praesens in terris, ad comparationem ejus quod nobis inoertum est teoiporis, quale cum te résidente ad cœnam cum ducibus ac ministns tuis tempore brumali accenso quidem foco in medio et calido eSecto cœnacuio, furentibus etiam foris per omnia turbinibus... advcniensque unus passerum domum citissime pervolarit, qui cum per unum osthim ingrediens mox per aliud exierit... sed tamen minime spatioserenitatis ad momentum excurso, mox de hieme in hiemem regrediens tuis ocnlis elabitur. Ita kec yita bominum ad modicum apparet, quod autcni sequaturquidfe prœceFserit, prorius ignoramus. j>
ioS CHAPITRE V.
c< communiquez-lui ce que j'ai résolu après awir looa guement réfléchi sur l'affaire des Angles, c'est-à-dire a que les temples de leurs idoles ne doivent point être « détruits, mais seulement les idoles qui s'y trouvent. « Qu'on fasse de l'eau bénite, que les temples en soient a arrosés; qu'on y élève des autels et qu'<m y place des « reliques. Car si ces édifices sont bien construits, il « faut les faire passer du culte des idoles au service du a vrai Dieu, aGn que ce peuple, ne voyant pas abattre c< ses temples, se convertisse plus aisément, et qu'après « avoir confessé le vrai Dieu, il s'assemble plus volon- « tiers pour Fadorer dans des lieux qu'il connaît déjà. « Et comme ils ont l'habitude, dans les fêtes des démons, « d'immoler beaucoup de bœufs, il faut aussi instituer a quelque autre solennité à la place de celle-d. Par <c exemple, le jour de la Dédicace des églises, le peuple « pourra se faire des huttes de feuillage autour de ces « temples changés en sanctuaires du Christ, et célébrer « la fête par un banquet fraternel. Alors ils n'immole- « ront plus les animaux au démon : ils les tueront c< seulement pour s'en nourrir en glorifiant Dieu, et ils a rendront grâces au dispensateur de toutes choses; c< de sorte que, si on leur permet encore quelques joies « extérieures, ils puissent goûter plus facilement les « joies de l'esprit. Car il est impossible de tout retran- « cher d'un seul coup à des âmes sauvages ; et celui « qui veut atteindre un lieu élevé n'y arrive que pas à « pas, et non par élans. » On a blâmé la condescendance de saint Grégoire pour les Anglo-Saxons; on lui
LES ANGLO-SAXOiNS. - SAINT BOMFACE. 159
reproche d'avoir corrompu la sévérilé de la loi chrétienne en raccommodant à leurs superstitions, et d'à- Yoir ouvert la porte du sanctuaire au paganisme. L'Église romaine, en effet, s'était attachée à cette règle, de distinguer dans le paganisme deux choses : Terreur, qui est l'adoration de la créature ; et la vérité, qui est Tessence même de la religion, telle que la nature humaine la conçoit et la veut, avec les temples, les sacerdoces, les sacrifices. En respectant les habitudes religieuses des peuples, l'Église faisait acte de sagesse premièrement, mais aussi de charité. Car s'il est quelque chose à quoi les hommes tiennent plus qu'à la terre qui les nourrit^ plus qu'aux enfants qu'ils élèvent sur leurs genoux, ce sont les traditions qui consacrent pour eux le sol du pays, et les fêtes qui les arrachent un moment aux durs et monotones devoirs de la vie (1).
C'était beaucoup de détacher, du paganisme, sans Questions violence, un peuple violent : ce qui voulait plus d'effort s. AugusUu.
, . . . Réponses
et plus de s'énie, c'était de l'introduire dans la société ^ ^i« .
^ - o 7 S. Grégoire.
cbrétiennjB,. non pas homme par homme et famille par famille, mais d'un seul coup, avec ses rois, sa noblesse guerrière, ses institutions. En présence de tant de difficultés, on ne s'étonne pas si Augustin se troubla, si ses lettres portaient à saint Grégoire des questions et
(1) S. Gregoriî EpisL, lîb. XI, 76 : « Nam duris mentibus simul oinnin alscidere iinpossibile esse non est dubium. » Hughes, Horx Britannicse y S$0, dénonce la lettre de saint Grégoire à Mellitus comme le commencement des capitulations de conscience. M. Mignet, au contraire (sur VlntroiuctUm de V ancienne Germanie dans la société civilisée, p. 18), loue la profonde sagesse de cette conduite.
des doutes, et s'il fallait que les réponses du pontife prévissent tous les besoins d'une chrétienté naissante, l'organisation de l'Église, Tordre* des cérémonies, le temporel du clergé, la réforme de la famille. Augustin demandait pourquoi, s'il n'y a qu'une seule foi, tant de différence entre les liturgies? Saint Grégoire lui répond : c< Votre fraternité connaît l'usage de l'Eglise ro» « maine, dans lequel vous ne sauriez oublier que vous « fûtes nourri. Mais, soit que vous trouviez dans l'Église « de Rome, ou dans celle des Gaules, ou dans toute au- « tre, quelque usage que vous croirez plus agréable à « Dieu, je veux que vous le recueilliez avec soin et « que vous l'établissiez dans la nouvelle Église d'Ân- « gleterre. Car il ne faut pas aimer les institutions pour « les lieux qui les observent, mais plutôt les lieux pour <( les bonnes institutions qui les honorent. » Augustin voulait SÉ^voir comment l'évêque devait vivre avec son clergé, quel partage il fallait faire des oblations des fidèles. Saint Grégoire lui rappelle que les canons font quatre parts des revenus ecclésiastiques : l'une pour révoque,- sa maison et l'hospitalité qu'il doit exercer; la seconde pour le clergé; la troisième pour les pauvres, et la dernière pour l'entretien des églises. «Mais, « puisque vous menez avec vos frères la vie cénobiti- « que, pourquoi parler encore de partage, d'hospita- « lité, de miséricorde, quand il est d'obligation d'emcc ployer tout le superflu en œuvres pies, selon cette « parole de notre Seigneur et maître à tous : a Donnez « en aumône votre superflu, et pour vous tout devien-
LES AKGLO-SAXOXS. — SAINT BONIFACE. 161
a dra pur? » Augustin demandait à être éclairé sur les ^npéchements de mariage, sur les devoirs de la chasteté conjugale, et ce qu'il fallait conserver des purifications prescrites par la loi de Moïse. Saint Grégoire relâche en faveur des néophytes la rigueur de l'ancienne discipline, qui interdisait le mariage entre parents jusqu'au septième degré; il le tolère au quatrième, traitant les Anglais, dit-il, comme saint Paul ses néophytes, qu'il nourrissait, non de viande solide, mais du lait des nouveau-nés. Mais en même temps il donne au Ht nuptial ces lois sévères qui font la sainteté et aussi la vigueur, la fécondité de la famille chrétienne. U introduit dans la société domestique le respect des femmes, en les relevant des humiliations de l'Ancien Testament; et s' expliquant sur ce règlement de Moïse, qui écartait du temple la femme nouvellement délivrée : « Il faut savoir, dit-il, que ceci doit « s'entendre au sens figuratif; car, lors même qu'une Qi femme au moment où elle vient d'enfanter entrerait « à l'église, elle ne commettrait aucun péché. La tache « est dans la volupté et non dans l'enfantement. Dans « l'enfantement il n'y a que gémissement, selon ce qui « fut dit à la première mère : « Tu enfanteras avec « douleur. » Si donc nous écartons de l'église la femme « qui vient d'enfanter, nous lui faisons un crime de ce « qui fut sa peine. » Telles étaient les maximes qu'il fallait faire pénétrer chez des barbares, dont les coutumes autorisaient la polygamie et soumettaient les femmes à une tutelle éternelle. Pendant que le prêtre
B. 6. n. il
expliquait à ses néophytes les instructions de saint Grégoire, le chanteur national^ le Scop, comme on l'appelait, les attendait au sortir de Téglise ayec ses récits, qui ne célébraient que le sang versé, l'ivresse des festins et F enlèvement des captives. Longtemps après l'introduction du christianisme, un chant populaire met encore la joie de l'homme dans trois choses : l'argent, la parenté nombreuse qui soutient ceux de son sang dans les querelles, et c< l'arc utile au combat, léger en voyage, qui est le bon compagnon du guerrier (1). »
L'Égiise Cependant quatre-vingt-douze ans de prédication Age d'or achevèrent la conversion de 1 Andeterre. Un metropo-
des Anglo- " *
Saxons. Jîtain résidant à Cantorbéry, et quatorze évêques dans les principales villes romaines, se partagèrent le gouvernement spirituel de la nation. Telle fut la vénération dont elle les environna, qu'elle voulut les voir non-seulement dans ses assemblées politiques, mais dans ses cours de justice, où l'évéque présidait de concert avec l'alderman, « afin de concilier la loi du siècle
(1) S. Gregoiii EpisL, lib. XI, 64. C'est dans la même lettre que saint Grégoire range les évêques bretons sous la juridiction archiépiscopale d^Augustin, tant il est éloigné de les considérer comme scbismatiques.
On voit dans la vie d'Âldhekn que ce saint bomme composait des cantiques en langue vulgaire pour rivaliser avexï les chants des Scops, et les récitait sur le pont où passait le peuple au sortir de Toffice divin. Malmsbury, Vita Aldhelmi, apud Wharton, p. -4.
L'opiniâtreté du paganisme chez les poètes anglo-saxons paraît assez dans Tépopée de Beowulf, bien qu'on y reconnaisse la trace d'une retouche chrétienne. Voyez aussi le chant sur la bataille de Finsburh, à la suite du Beowulf de Kemble, et le poème alphabétique, publié par Grimm (Deutsche Rvtien), et traduit dans mon premier volume, p. 193.
et la loi de Dieu. » Un clergé nombreux mettait au service de la société religieuse toute la liberté et toute l'autorité que lui donnait la discipline du célibat, introduite par saint Grégoire et maintenue par tous les conciles nationaux, jusqu'au moment où T invasion danoise précipita la décadence de l'Église^ Augustin avait ouvert à Cantorbéry deux monastères, dont les colonies se multiplièrent au point qu'en 679 Tévéque Wilfrid comptait sous sa conduite plusieurs milliers de moines. Le christianisme descendait ainsi par les degrés de la hiérarchie ecclésiastique jusqu'au fond même de la nation, remaniant les cœurs, et y mettant la justice et la charité à la place des passions de la barbarie, dont le propre est d'opprimer et de détruire. Dans les pénitentîels de cette époque, parmi les œuvres satisfactoires imposées aux pécheurs repentaîils, on trouve celles-ci : Bâtir des ponts sur les fleuves, rétablir les routes, aider les étrangers, les veuves, les orphelins; affranchir ses esclaves et racheter ceux d'autrui ; nourrir les pauvres, les héberger, leur donner le feu, le bain, le vêtement. Des habitudes si nouvelles se propageaient avec une rapidité qui étonna les contemporains. Bède célèbre l'âge d'or des Anglo-Saxons, c< quand ils avaient des rois chrétiens et guerriers qui faisaient la terreur des barbares; quand tous les cœurs étaient encore tournés vers les joies du ciel, dont ils venaient de recevoir la promesse; quand ceux qui voulaient s'instruire dans les lettres sacrées trouvaient des maîtres savants, et que la beauté du chant ecclésiastique commençait à
se répandre par toute l'Angleterre. » On peut douter de rinnocence parfaite de cet âge d'or, queBède rejette en arrière, comme il arrive toujours, et dans un temps qu il n'avait pas vu. Mais ce qu'il faut chercher dans son Histoire, c'est la naïveté quelquefois puérile, souvent touchante, des premières années d'une nation chrétienne ; c'est l'horreur du sang chez ces petits-ûls d'Hengist et d'Horsa. C'est le vieux roi Sigebert d'Estanglie, qui s'est enfermé dans un cloître pour y finir ses jours, et qui, à la nouvelle d'une invasion des païens, se laisse tirer du monastère pour rassurer les guerriers par sa présence, mais sans vouloir s'armer autrement que d'une baguette pour commander la bataille, jusqu'à ce qu'il tombe sous les coups des ennemis. C'est le roi Oswald de Northumberland, lavant les pieds à douze pauvres et les servant de ses propres mains chaque jour de carême, sans que nulle infirmité ne l'en empêchât. On raconte de son successeur Oswio qu'il donna à l'évêque Aidanun cheval de race; mais Aidan, qui marchait toujours à pied, fil présent du cheval à un pauvre. Or, le roi l'ayant su, s'en afOigea; et comme un jour il allait entrer avec l'évêque dans la salle du festin, il lui fit ses reproches : « N'avions-nous pas, « ajouta- t-il, beaucoup d'autres chevaux de moindre a valeur, et des biens de plusieurs sortes, dont nous a pouvions faire l'aumône aux pauvres? » L'évêque répondit: « Que dites-vous, ô roi? Le fils d'une jument « vous est-il donc plus cher qu'un homme, fils de « Dieu? )>Sur quoi ils entrèrent dans la salle; et Oswio,
LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BONIFACE. iC5
qui revenait de la chasse, s'approcha du feu avec ses officiers. Or, tandis qu'il se chauffait, il se souvint de la parole de Tévêque; et allant à lui, il déceignit son épée, fléchit le genou et demanda pardon de son injustice, c< Il ne m'arrivera plus, dit-il, de regretter ce (( que tu donneras de mon bien aux enfants de Dieu. » Et, sentant sa conscience en paix, le roi se mit à table tout joyeux; mais au contraire Tévêque devint triste. Et comme un de ses prêtres lui demandait la cause de sa tristesse, il répondit en langue irlandaise, que ni Oswio ni les siens n'entendaient : « Je connais maintece nant que le roi vivra peu de temps; car jusqu'ici je « n'avais jamais vu un roi qui fût humble, et cette na- « tion n'est pas digne d'un tel prince. » Oswio périt bientôt après dans un combat, et l'évêque Aidan lui survécut seulement de douze jours (1).
Ce petit récit forme un tableau achevé ; il montre en Le»
. missions
des temps si barbares une douceur de sentiments, une «n0<>-
^ ' saxonnes.
délicatesse de conscience, une politesse de mœurs qui, mieux encore que la science, est le signe de la civilisation chrétienne. Au bout d'un siècle, la Grande-Bretagne, cette île de pirates, était devenue l'île des Saints.
(1) Bèdc, EUi. eccles., III, 14, 18 ; IV, 2 : « Nec unquam prorsus ex quo Britanniam |ictierunt Angli, feliciora fuere tempora, dum et fortissimos chrisiianosque habentes rcges cunctis nationibus essent terrori, et omnium vota ad nuper audita cœlestis regni gaiidia penderent, et quicrnnque lectionibus sacris cupercnt erudiri, habcrent in promptu magistros qui docerent ; et sonos cantandi in ecclesia quos eatenus in Cantia tantum-noverant. » Cf. Turner, History ofthe Anglosaœ.y liv. VII, VIII, IX. Lappenberg, Geschichtef p. 65-203. Lîngard, Antiquities of llie Anglosaxon Chiirchf nouvelle édition. Wright, Biographia, I, 164 et suiv. Vita Wilfridi, ap. Mabillon, A. 0. S. B., III, 197 ; IV, 071.
Pendant que les Gallois persévérèrent jusqu'en 777 dans leur isolement, les Irlandais, Celtes comme eux, attachés aux mêmes usages, engagés dans les mêmes controverses, mais non pas dans la même haine nationale contre les Anglo-Saxons, étaient venus, dès 634, prêter un fraternel concours aux missionnaires romains. L'évêque Aidan, disciple de saint Golomhan, avait fondé dans une île du Northumberland la colonie religieuse de Lindisfarne. A son exemple, beaucoup d'hommes pieux quittèrent l'Irlande pour évangéliser les barbares. Le savoir, Taustérité, la pauvreté volontaire de ces étrangers, entraînèrent la multitude. Des cloîtres nombreux s'élevèrent pour recevoir ceux qui voulurent vivre sous leur règle ; les enfants y furent nourris dans la crainte de Dieu et dans l'étude des lettres ; et afin que ce bienfait s'étendît aux femmes, les monastères doubles se multiplièrent. L'ascétisme des Irlandais passa chez les Anglo-Saxons. Il y porta l'élévation d'esprit, la pureté de cœur, la hardiesse d'imagination qui caractérisaient les grands hommes de cette Église, l'insatiable désir de savoir qui avait fait l'éclat de ses écoles, et cette passion des pèlerinages qui avait donné le premier essor à ses missions. Deux Northumbriens, Egbert et Wigbert, poussés par le zèle d'une perfection plus haute, étaient allés visiter l'Irlande, et s'instruire sous les maîtres les plus consommés de la vie cénobitique. Ils se laissèrent gagner par ce prosélytisme dont nous avons vu les milices passer la mer et courir les côtes du continent. Ils se tour-
nèrent vers les tribus païennes de la Frise, où ils obtinrent peu de fruit. Ce peuple, indomptable aux armes des Francs, avait déjà fatigué inutilement le zèle de Wilfrid, évêque d'York, qui, en 677, séjourna quelques mois auprès du roi des Frisons. Un peu plus tard, la prédication de saint Wulfram, archevêque de Sens, n'y trouva que des âmes endurcies. Enfin, en 690, les moines anglo-saxons Willibrord, Âdalbert et Suitbert, avec neuf compagnons, abordaient aux mêmes lieux, y portaient la foi depuis les bouches du Rhin jusqu'au nord de TEyder, fondaient l'évêché d'Utrecht, les abbayes d'Epternach, d'Egmont, de Keyserswerth ; et par des succès durables, sur une terre jusque-là rebelle à tous les efforts de l'apostolat, ils firent connaître ce que le christianisme pouvait attendre de la nation anglo-saxonne (1).
Trois causes levaient devant les missionnaires anglo- ^ çe qui
^^ fit le succès
saxons les obstacles qui avaient arrêté les Irlandais, ^j^^^^^ Premièrement, ils paraissaient en Germanie, non plus saxons. comme des étrangers, mais comme des frères, comme les fils d'une colonie puissante qui, en trois siècles, n'avait oublié ni la langue ni la tradition de ses ancê-
(!) Bède, HisLeccles., III, 5, 43, 27 ; V, 9, Vila Wilfridi, ap. Mabilloo. Vila Suitberti, ap. Leibnitz, Scriptores, H, p. 225. Vita Willibrordù ap. MabiUon. A. 0. S. B., Ili, 1» pars, p. 601. Vita Wulframi, ap. Mabil- Ion, il)id.557. Retiberg, Kirchengeschichte, t. II, p. 496 et suiv. Lingard, Antiqaities, t. II ; Wright, 1. 1. — Je n'ai pas rapporté Thistoire du baptême de Ratbod, et comment le duc des Frisons, au moment de recevoir Teau sainte, retira le pied du bassin baptismal, en déclarant quMl aimait mieux passer Fétemité en enfer avec ses glorieux ancêtres, qu'au ciel avec une poignée de mendiants chrétiens. Rettberg, p. 515, a démontré qu'on ne peut accorder aucune valeur historique à la légende de saint Wulfram.
168 CnAPlTBE Y.
très. ËD second lieu, TÉglise anglo-saxonne iempén les austérités de l'Irlande par les sages adoucissements de la règle bénédictine, qu'elle introduisit de bonne heure dans ses cloîtres. Elle ne permit pas à seséTèques et à ses moines la paix d'une solitude étemelle : nous avons vu qu'elle les poussait dans les assemblées, dans les tribunaux, dans les camps. Elle sortait de la spéculation où s'étaient complu les disciples de saint Golomban ; elle entrait dans la pratique, et se rompait à l'infinie variété des besoins et des mœurs. Troisièmement, l'éducation que Rome donnait aux peuples d*Occident avait pénétré bien moins profondément en Irlande qu*en Angleterre. L'esprit de saint Grégoire le Grand n'abandonna pas sa conquête. Tous les papes du septième siècle, Boniface IV, Honorius P', Jean IV, Vitalien, Agathon, tournèrent leurs soins vers cette chrétienté dont les progrès consolaient l'Église des ravages de l'islamisme. L'Italie ne s'était pas épuisée d'un seul effort. De nouvelles recrues soutinrent les quarante moines qui avaient suivi Augustin. Cinq Romains remplirent successivement le siège de Cantorbéry, et, en 668, c'est encore un envoyé de Rome qui va l'occuper : un moine de Tarse, appelé Théodore, formé à l'école d'Athènes, ordonné évoque par le pape Vitalien, passe en Angleterre, et y porte la réforme des abus^ l'unité de discipline et la culture des lettres. A leur tour, les Anglo-Saxons voulurent connaître la cité sainte d'où leur venait la lumière. Wilfrid, évêque d'York, déposé par une sentence inique, allait chercher
Injustice à Rome. Benoît Biscop y cherchait la science^ faisait cinq fois le voyage d'Italie, revenait enrichi de manuscrits précieux, chargé d'images sacrées dont il couvrait les murs des églises, accompagné de Tarchichantre de Saint-Pierre, qui introduisit parmi les Anglais l'ordre et la majesté des cérémonies romaines. Ceadwalla, roi de Wessex, Offra, roi d'Essex, et Coenred de Mercie, abandonnèrent le trône pour aller finir leurs jours au tombeau des saints apôtres. Un peu plus tard, le grand législateur Ina devait imiter leur exemple, et fonder l'hospice des pèlerins saxons sur la rive solitaire du Tibre, où s'élève le Vatican. C'est là qu'on leur donna une église et un cimetière, afin que ces étrangers venus de plus loin eussent le lieu de leur repos plus près du tombeau de Tapôtre et comme à l'ombre de sa basilique. Pendant quatre cents ans, Rome fut vraiment l'école des Anglo-Saxons : elle eut le temps de leur communiquer cet esprit de conduite et de tolérance, cette fermeté qui sait fléchir à propos, et, pour tout dire en un mot, ce bon sens pratique par lequel les Anglais, comme les anciens Romains, devaient devenir les maîtres, non des idées, mais des affaires,
Romanos r^rum dominos (1).
.(l)Bède, Hist. ecclesiaslic.,passim, et surtout lib. IV, 1 et 2. Anastase *>Molhécairc, Vilaepontificum, in Honorio, VitalianOy Agathone^ etc. ^, Fitee abbatum Wiremulh.y Matthieu de Westminster, ad ann, '2"?. Une autre tradition, rapportée par Lappenberg (p. 199), attribue la fondation de l'hospice des Saxons au roi Offa, avec cette affectation qui ^ ^t une école : « Ut ibidem peregrini linguas quas non noyerant ad- ^"s<îW€nt. » Innocent III changea la destination primitive de celte maison, **en fît rhôpftal qui garde encore le nom de S. Spirito in Sassia,
i;ommeiit Aiosi, Ics Germains ne pouvaient se passer de Rome : ^*d!^***'° il se trouva en même temps que Rome eut besoin des Germains. Qgpujj^îjjg^ Depuis uu siècIc, Hialie était fatiguée de la tyrannie théologique des empereurs grecs et de la rapacité de leurs exarques. Les peuples indignés renversaient les images des Césars hérétiques, et refusaient leurs monnaies. La persécution des iconoclastes allait éclater bientôt, et il devenait visible que l'empire d'Orient se détachait de la chrétienté. U fallait donc qu elle réparât ses pertes du côté de l'Occident. Les papes savaient qu'ils avaient là des fils turbulents, mais dont le bras était fort. Dans cette belle nation des Francs, parmi ces tribus austrasiennes qui en faisaient l'élite, on voyait régner, sous le nom de maires de palais, une famille héroïque. Pépin d'Héristal, par la puissance de ses armes, avait frayé le chemin à l'Évangile dans la Frise, et reculé la frontière chrétienne. Charles Martel, son fils, venait de repousser les païens de la Saxe jusqu'au Weser, et de ce côté tout annonçait de grands événements.
Grégoire u Daus CCS circoustances, le siège apostolique fut ocs. Boniface. cupé par saiut Grégoire II. Issu d'un sang patricien, nourri des traditions de la politique romaine, il jugea les temps où il était venu, et ne les craignit pas. D'une part, il voulut demeurer jusqu'au bout fidèle au passé, et ne point trahir la vieillesse de l'empire. Il contint les Italiens dans le devoir, sans rien abandonner de leura droits ; il ne rendit point les clefs de Rome aux Lombards. D'un autre côté, il ne renonça pas à l'avenir de
la société chrétienne ; il y pourvut en assurant Tadoption des jeunes nations du Nord. Dès lors, deux soins le préoccupèrent : il fallait presser l'effort de Tapostolatdans la Germanie païenne; il fallait affermir pour jamais les Églises fondées dans les provinces des Francs. Déjà, par ses ordres, trois légats avaient visité la Bavière, afln d'y rétablir la pureté du dogme et la sévérité de la discipline. Cette légation ne remplit pas tous les vœux du pontife : T instrument de ses desseins n'était pas encore trouvé, lorsqu^\ la fin de Tannée 718 un moine anglo-saxon se présenta devant lui, et, tirant de son manteau une lettre de son évêque Daniel de Winchester, attendit humblement la réponse (1).
(1) Anastase bibliothécaire, Vita Gregoni 11, Schannati, Concilia German,, ad ann. 716. Bonifacii Vita, auctore Willibaldo: « Sanctus Haqne papa repente hilari vultu, arridentibusque oculis intuitiis in euni, iuquisivit an litcras ab episcopo suo commendatitias detulisset. At ille etiam concitus, exempto pallio chartam ex more inTolutam, literasquo priluHt. »
EnécriTant la Vie de saint Bonifacc, j'éprouve Tembarras de toucher à un snjet dont M. Mignet s'est rendu maître dans son beau mémoire Sur Vintroduction de la Germanie dans la société de V Europe civilisée. C'esl là qu'il faut voir rassemblées dans le cadre d'une seule Vie, éclairées par ^ pièces concluantes, animées par de curieux récits, toutes les affaires dnehristianisme en Allemagne pendant le huitième siècle. Ce travail m'eût feit renoncer au mien, s'il ne Tavait au contraire encouragé, en plaçant ^^\e point principal une lumière qui m'aide à reconnaître les événements ^^ears au subséquents, sur lesquels le savant historien n'avait pas porté ses recherches. M. Seiters, curé catholique de Gœttingue, a publié ^ excellente histoire de saint Boniface (Bonifacius der Apostel der ^Ischen, Mainz, 1845). Rettberg a consacré un chapitre considérabh' de son premier volume (Kirchenyeschichte, 1. 1, p. 309-419) à une appré- ^on de l'apôtre de FAllemagne, où cet écrivain protestant, avec une Ipyauté qui l'honore, fait justice des accusations de l'ancien protestante. Un autre théologien protestant, mais de l'école puséiste d'Oxford, "• Giles, a aussi voulu rendre hommage à la mémoire de saint Boniface par
Le nom du moine était Winfried, et il avait près de quarante ans. Né à Rirton, dans le royaume de Wessex^ il s*ctait instruit aux lettres sacrées et profanes dans les monastères d'Eicester et de Nutscell. La réputaticm de son savoir l'avait fait appeler dans les chaires des couvents et dans les conseils des prélats : aucun emploi ne paraissait trop grand pour lui. Au milieu de tant d'honneurs, il s'était senti pressé de cette passion de l'apostolat qui commençait à gagner les monastères anglo-saxons^ et, se rendant en Frise, il avait voulu voir « de quel côté ce peuple donnerait accès à l'Évangile. » Mais, au moment où il commençait «n parcourir le pays, la guerre qui éclata entre Ralbod, duc des Frisons, et Charles Martel, ayant dispersé pour quelque temps les chrétientés naissantes, Winfried s'était relire en Grande- Bretagne. Il venait maintenant de la quitter une seccmde fois pour visiter Rome et s'y confirmer dans sa vocation. Le pape l'accueillit et le retint, s'assura de sa doctrine et de sa piété, et, après de fréquents entretiens, il lui conféra les pleins pouvoirs dont la teneur suit : a Au « prêtre Winfried, Grégoire, serviteur des serviteurs ce de Dieu. Les pieux desseins de votre zèle enflammé « dans le Christ, et les preuves que vous nous avez « données de votre foi, exigent que nous vous appelions « au partage de notre ministère pour la dispensation « de la parole divine. Apprenant donc que dès l'enfance « vous avez étudié les lettres sacrées, et que, pressé
une publication complète de sos œuvres {Sancti Bonifacii archiepiscopi et marlyris Opéra; Londini, 18U, 'i vol. in-8").
€c par la crainte de Dieu de faire valoir le talent qui
« vous fut confié, vous êtes parti pour répandre chez
c< les nations incrédules le mystère de la foi, nous vous
c< félicitons de votre religion et nous voulons aider à la
« grâce. Puis donc que vous avez eu la modestie de
« soumettre votre désir à l'avis du siège apostolique,
« comme un membre qui attend son mouvement de la
« tête directrice de tout le corps ; au nom de l'indivisible
« Trinité, par l'inébranlable autorité du bienheureux
« Pierre, prince des apôtres, dont nous occupons la
a chaire, nous ordonnons que vous portiez le royaume
« de Dieu à toutes les nations infidèles qu'il vous sera
«possible de visiter; et que, par l'esprit de vertu,
tt d'amour et de sobriété, vous versiez dans ces âmes
«incultes la prédication des deux Testaments. Enfin,
« nous voulons que vous veilliez à l'observation du rit
« du baptême, selon la formule qui sera rédigée pour
« votre usage par la chancellerie du saint-siége. Ce qui
« vous manquera une fois l'œuvre commencée, vous
« aurez soin de nous le faire savoir. Portez-vous bien.
« — Donné le jour des ides de mai, sous l'empire du
« très-pieux seigneur Léon Auguste, grand empereur
« couronné de Dieu, de son empire la 3* année, indic-
« tion deuxième (ij. »
Winfried, muni de ces pouvoirs, revint par la Lom- eiiF?S!?rtei
Thuringe»
0)WiUibald, Vita Bonifacii, 1-5. édit. Giles. Othlo, VitaBonifa- J**»fib. I, cap. 1-8. Epist. Gregorii, inter Bonifacii epist., edit. Giles, 2. ''édition de Giles, dont je me suis servi comme de la plus récente, a Tin- J'^vénient de bouleverser Tordre des lettres suivi par Wurdtweïn, qui lui-mênie n*avait pas adopté la classification de Serrarius.
hartlîc, la Bavière, la Thuringe et la France orientale, a 11 allait, selon les instructions du saint-siége, observant les peuples, et comparable à l'abeille qui vollige autour des fleurs d*un jardin avant de se reposer sur le calice qu'elle a choisi. » C'est alors qu'il apprit la mort de Ratbod et la fin de la persécution qui avait désole les chrétientés de Fiîse. Un attrait puissant le poussait vers cette contrée, par où son apostolat devait commcnicor et finir. Les païens se tournaient vers le Dieu des Francs, dont ils venaient d'éprouver les armes victorieuses; et le nombre croissant toujours de ceux qui demandaient à se faire instruire, les ouvriers man- (|uaient à la moisson. Winfried s'offrit donc à l'évêque Willibrord« et le seconda pendant trois ans, détruisant les sanctuaii^s païens, élevant des églises, jusqu'à ce que le vieil évèque, surchargé d'années et de sollicitudes, hii pro(K>sàt de Fassocier à Tépiscopat. Mais lui, troublé de cette proposition, se déroba aux instances de WîUibnml, et quitta la Frise pour chercher des travaui obscurs chez des nations plus abandonnées. Telle était déjà la puissance de sa parole, que, s'étant arrêté au monastère de Palatiolum. près de Trêves, comme il itimmentait devant la communauté un passage de rtcriluri^ sainte qu'on venait de lire durant le repas, un jeune homme de quinze ans. nommé Grégoire, d'extraction nnale et de la plus haute espérance, ravi des disixnirs du missionnaire, divlara qu'il ne le quitterait plus, s'attacha à lui oi devint un de ses plus illustres <lîsoipK^. WiniVitHl s'enfonça donc dans la Thuringe.
U y trouvait un pays ravagé par des guerres éternelles, des populations appauvries, parmi lesquelles il était réduit à vivre du travail de ses mains; un petit nombre de chrétiens dans des bourgades mal défendues contre les incursions des barbares. Au milieu de tant d'alarmes, il commença à réunir les restes des chrétientés fondées par saint Kilian, à corriger les mœurs des prêtres et les croyances des fidèles. Les païens eux-mêmes quittaient leurs huttes pour aller entendre l'étranger savant qui parlait leur langue, et qui bravait Thorreur de leurs forêls. Beaucoup devinrent chrétiens; d'autres, baptisés depuis longtemps, quittèrent les idoles auxquelles ils étaient retournés. Deux frères, Detdic et Deorwulf, qu'il avait arrachés aux pratiques du paganisme, lui donnèrent une terre de leurs possessions, appelée Amonabnrg; il y éleva une église et un monastère. Ensuite il s'avança dans le pays des Hessois et jusqu'aux frontières des Saxons, où il baptisa plusieurs milliers de Wbares. Assuré dès lors de ne point compromettre par une prédication impuissante la gloire de l'Évangile, M envoya Binna, son disciple, au souverain pontife, pour rendre compte des fruits obtenus; lui-même le suivit de près (1).
Le second voyage de Winfried à Rome ouvre une second
voyage do
ïiouvelle période de sa mission. Le pape Grégoire II le ?^°J^f ï'^ut dans la basilique du Vatican, l'entretint longuement et lui demanda sa profession de foi, que le mis-
(i)WiUibald, 6, 7. Othlo, I, 12. Mignct, p. 46. Reltberg, I, 357. Sei-
ter8,77.
176 CIIATITRE V.
sionnaire écrivit, pour ne rien laisser au hasard du discours dans une matière si grave. ËnGn, le jour de Saint-André de l'an 723, le pape le consacra évêque régionnaire, c'est-à-dire sans limites de juridiction, et changea son nom barbare contre le nom prophétique de Bonifacius. L'élu prêta le serment épiscopal usité dès le temps du pape Gélase, et qu'il faut rapporter en entier, comme l'acte solennel qui fonda le droit ecclésiastique de l'Allemagne : a Au nom du Seigneur Dieu «Jésus-Christ, qui nous a sauvés; sous lempire du (c seigneur Léon le Grand, empereur, la septième année c< après son consulat et la quatrième année de son fils c< Constantin le Grand, empereur; indiction sixième. « — Moi, Boniface, par la grâce de Dieu, évêque, je c< promets à vous, bienheureux Pierre, prince des « apôtres, et à votre vicaire le bienheureux Grégoire, « comme à ses successeurs, par la Trinité indivisible, « Père, Fils et Saint-Esprit, et par votre corps très-sacré « ici présent, de garder la fidélité et la pureté de la foi « catholique, et de persévérer, avec Taide de Dieu, « dans l'unité de la même foi, d'où dépend, sans aucun « doute, tout le salut des chrétiens. Je promets aussi « de ne jamais consentir à aucune instigation contre « l'union de l'Église commune et universelle ; mais de « prêter en toutes choses, comme je l'ai dit, ma fidé- « lité, ma sincérité et mon concours, à vous et aux « intérêts de votre Église, à qui le Seigneur Dieu a « donné le pouvoir de lier et de délier, ainsi qu'à votre « vicaire et à ceux qui lui succéderont. Si je viens à
« connaître des prélats qui vivent contrairement aux « règles anciennes des saints Pères, je m'engage à n'a- <c voir avec eux ni communion ni commerce; mais, au « contraire, à les réprimer si je puis; sinon, j'en ferai « aussitôt un rapport fidèle à mon seigneur le succescc seur de Tapôtre. Que si (ce qu'à Dieu ne plaise!) je « tente d'agir contre les termes de la présente déclaraa tion, en quelque manière ou dans quelque occasion « que ce soit, je veux être trouvé coupable au jugement « étemel, et encourir le châtiment d'Ânanie et de Sap- « phire, qui osèrent vous tromper en vous cachant leurs «biens. — Moi, Boniface, humble évêque, j'ai écrit « de ma propre main ce texte de mon serment, et, le « déposant sur le corps très-sacré de saint Pierre, j'ai « fait devant Dieu, pris pour témoin et pour juge, le « serment que je promets d'observer. » En renvoyant Boniface aux nations du Nord, le souverain pontife lui remit le livre des saints canons; il y joignit des lettres pour Charles Martel, pour les évêques, pour le peuple chrétien, qu'il exhortait à protéger le délégué du saintsiége, à le seconder, à le secourir ; enfln pour les idolâtres thuringiens et saxons, auprès desquels il l'accréditait comme l'envoyé de Dieu dans l'intérêt de leurs «m'es (1).
Saint Boniface quitta Rome, et se rendit première- noairacc
bvéque en Germanie.
(1) Othlon, I, 14. La formule de serment est à peu près la même que pow les évêques suburbicaires. Cf. Liber diumus Romanorum pontifi- <^ttm. Epist. Gregorii Carolo, universis Germ. episc, populo Thuringo- ^tm, optimatibus Thuringorum, populo Altsaœomtnif intcr Bonifacii
''pisi.s.g.
17S ClIAriTUE V.
ment auprès de Charles Martel, qui lui fit délivrer une charte de sauvegarde, souscrite de sa main et revêtue de son sceau. Il y était ordonné aux évéques, ducs, comtes, et officiers de tout rang, de respecter l'homme apostolique, le maire du palais l'ayant pris sous sa protection (Mundiburdium), et lui prêtant main-forte pour aller et venir comme il lui plairait, de façon qu'il trouvât partout justice. Charles Martel devait assurément ce bon procédé au missionnaire, cette réponse à un pape qui le louait de sa piété, à des avances qui lui laissaient déjà pressentir ce que Rome pourrait un jour pour la grandeur de sa maison. Mais on a lieu de douter que le maire du palais, distrait par les soins de la guerre et du gouvernement, circonvenu par des prêtres relâchés, aussi peu favorables au prosélytisme des Ânglo-Saxons qu'aux austérités des Irlandais, s'occupât d'entourer Boniface de cette protection vigilante que demandait son ministère en des circonstances si difficiles. Au moment de rentrer dans ses missions de Hesse et de Thuringe, on voit le grand évêque s'effrayer de son isolement. Il croit encore, et peut-être plus qu'il ne faut, à la nécessité de l'intervention séculière pour contenir les mauvais chrétiens, et pour commencer la conversion des païens, non par la violence, mais par le respect. D'un autre côté, il trouve le prince entouré de prélats courtisans, d'adultères et d'homicides élevés aux saints ordres, de faux docteurs qui, à l'exemple des manichéens, défendent les viandes permises. Alors il se souvient des monastères de Bre—
LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BONIFACE. i79
tagne, de ce peuple de saints, où sa jeunesse trouvait tant de lumières et de consolations. U écrit à son ancien évéque Daniel, c< selon cette habitude des hommes quand ils sont dans la peine, de chercher des adoucissements et des conseils auprès de ceux dont ils connaissent la sagesse et l'amitié. » Daniel lui répond; il l'encourage par le souvenir des apôtres et des martyrs; il rengage à chercher au-dessus des princes de là terre le seul appui qui ne le trahira point. Surtout il lui prodigue les conseils de sa vieille expérience pour la conversion des païens, dans une lettre qu'il faut citer pour y voir la suite de cette politique de saint Grégoire, dont l'Église anglo-saxonne avait conservé la tradition (1).
« Vous ne devez point, écrivait-il, vous élever contre u
* conlrovet'&<
« les généalogies de leurs faux dieux. Laissez-les répé- «^'^'^'^JJ"'^
« ter devant vous que leurs dieux naquirent les uns des ^^^ ^^'®^'
« autres, par l'embrassement de l'époux et de l'épouse.
a Vous leur prouverez ensuite que des dieux et des
a déesses nés d'une naissance humaine ne sont que des
« hommes, et qu'ayant commencé d'être, ils n'exislè-
« rent donc pas toujours. Alors demandez-leur si le
(1) Willibald, 8, OthLou, 1, 25. — Carolus episcopis, ducibus, etc. Bonifachis Danieli : ce Nam sine patrocinio principis Franconim, iiec populiim regere, nec presbytères vel diaconos, monachos vel ancillas Dei, deféndere possiun, nec ipsos paganorum ritus et sacrilegia idolqrum in Germania, sine illius mandate et timoré prohibere yaleo. » ReUber^r, p. 345, a fait remarquer combien Boniface trouva peu d'appui auprès de Charles Martel. — Vita S. Gregorii TrajectensiSy ap. Nabillon, III, pars \ 294 : « Ipsi soli cœperunt contradicere et blasphemare quantum potueïûnt... quia peregrimts esseL »
« monde a eu un commencement, ou s'il est éternel; « et s'il a commencé, qui Ta créé? Et dans quel lieu, « avant la création, résidaient ces divinités qui naisc( sent? S'ils le disent éternel, qui le gouvernait avant « la venue des dieux? Comment soumirent-ils à leurs c< lois ce monde qui n'en avait pas besoin? D'où est a venu le premier d'entre eux, et par qui fut engendré c< celui de qui descendirent tous les autres? Pensent-ils « aussi qu'il faille honorer leurs dieux pour le bonheur c< temporel et présent, ou pour le bonheur éternel? Si « c'est pour le bonheur temporel, qu'ils disent en quoi « les païens sont plus heureux que les chrétiens?..., c< Vous leur adresserez ces objections et plusieurs au- « très semblables, non comme des provocations et des c< insultes, mais avec beaucoup de modération et de « douceur. Et par intervalles il faudra comparer leurs « superstitions à nos dogmes, les efQeurant pour ainsi « dire, afin que les païens demeurent confus plutôt « qu'exaspérés, qu'ils rougissent de l'absurdité de leurs « opinions, et ne pensent point que nous ignorions c( leurs fables et leurs criminelles observances. Vous c< leur représenterez aussi la grandeur du monde chré- « tien, en comparaison de quoi ils sont si peu de chose. . c( Et afin qu'ils ne vantent pas l'empire immémorial « de leurs idoles, apprenez-leur que les idoles furent « adorées par toute la terre, jusqu'à ce que la terre eût « été réconciliée avec Dieu par la grâce de Jésus- « Christ (1). »
(1) Daniel Bonifacio : « Uaec et his similia iiiulta alla quae nunc enu-^
Geismaf.
Tels étaient les conseils que Boniface méditait, en Lechênô pénétrant de nouveau chez les tribus païennes de la flesse. Ces ménagements pour les traditions nationales, cette indulgence soutenue de tant de zèle et d'austérité, attiraient les barbares. Beaucoup abjurèrent leurs erreurs. Mais d'autres, en grand nombre, sacrifiaient ouvertement ou en secret aux arbres et aux fontaines, pratiquaient les divinations et les incantations, et consultaient le chant des oiseaux. Alors, par le conseil des plus sages, et pour entraîner par un grand exemple les esprits ébranlés, il résolut de renverser un arbre d'une merveilleuse hauteur, que les païens dans leur langue nommaient le chêne de Thor, et qui s'élevait au lieu appelé Geismar. Une grande multitude de barbares était accourue, menaçant de défendre à main armée ce dernier signe du culte de leurs pères, et de mettre à mort Fennemi des dieux. L'évêque parut, entouré de ses clercs. Aux premiers coups de cognée, un grand vent, qu'on regarda comme un signe du ciel, fit plier le chêne gigantesque. H s'inclina sous le poids de ses branches, et tomba, se brisant en trois endroits, de sorte que, sans aucun travail, il se trouva partagé en quatre grands troncs d'une égale longueur. La foule des ido- Mtres rétracta ses imprécations, et loua le Dieu des chrétiens (1).
Le coup porté au paganisme en un jour voulait être
iKierare longum est, non quasi insultando Tel irritando eos, sed placide ac >Oagna objicere moderatîone debes. » Epist. BonifaciU 11, 12, 15, 14.
(1) WiÛibald, cap. 8. Sur le culte des arbres cbez les Germains, Grimm, Mythologie, p. 60 et suiv.
soutenu par un effort de plusieurs années. Du bois de Tarbre sacré on construisit un oratoire en l'honneur de saint Pierre. Deux autres églises s'élevèrent auprès d'Altenberg et d'Ohrdruff ; puis, remontant le cours de la Wera, il reprit le chemin de la Thuringe, qu'il trouva livrée à tous les désordres de l'anarchie militaire, jusqu'à ce point que le peuple, fatigué de la tyrannie de ses comtes, s'était donné aux Saxons. En même temps des prêtres concubinaires y prêchaient Fhérésie, en ameutant les nouveaux chrétiens contre le délégué de Rome, dont ils redoutaient l'autorité. Mais lui les confondit publiquement; et, arrachant la multitude à leurs séductions, il continua de propager la parole de Dieu, au milieu de beaucoup de privations et de périls. Le nombre des fidèles s'accrut rapidement, les églises se multiplièrent; les nouveaux oratoires de Frizlar, d'Err furt, d'Altenberg, d'Ohrdruff, s'élevèrent pour devenir le centre d'autant de bourgades, et les prédicateurs commencèrent à manquer.
Alors Boniface tourna ses espérances vers ses frères n0?.''Mxpn- d'Angle il écrivit aux évêques, aux abbés, aux
«es apnées g^j^j^g fgjjjjjjgg g^j gouvernaient des monastères; il
s. Boniface. i ^ .
leur confiait sa détresse, l'insufQsance de ses prêtres, 1^ sollicitudes de sa responsabilité épiscopale. « Pour celui « qui fut appelé au ministère de la parole, disait-iU c< c'est peu de vivre saintement : s'il rougit ou s'il c( craint de poursuivre les hommes égarés, il périra c( avec ceux qui périssent par son silence. » Il sollicitait donc leur secours; il demandait des ornements
sacerdotaux, des cloches, principalement des livres. On devait chercher pour lui, dans les archives des couvents, les Questions de saint Augustin de Canlorbéry, apôtre des Anglo-Saxons, avec les réponses de saint Grégoire le Grand, les Passions des martyrs, les commentaires des Pères sur saint Paul, et un volume contenant six prophètes, d'une écriture nette et sans abréviations ni liaisons, comme il le fallait « pour le soulagement de ses vieux yeux. » L'abbesse Eadburg était priée de lui faire transcrire les Épîtres de saint Pierre en lettres d'or, « afin d'honorer les saintes Écritures devant les regards charnels des païens (1). » Surtout il implorait de nouveaux ouvriers pour la moisson blanchissante de l'Évangile. Les monastères anglo-saxons s'ouvrirent à son appel : il en sortit un grand nombre de serviteurs de Dieu, lecteurs, écrivains, hommes habiles en différents arts, et ils se rendirent en Germanie. Une génération de disciples se forma autour du maître : c'était Lui, qui devait lui succéder un jour; Willibald, revenu du pèlerinage de Jérusalem ; Wunnibald, Witta. D avait déjà auprès de lui le jeune Grégoire et Wigbert, qu'il mit à la tête de la colonie monastique de Fritzlar. Plus tard, un homme noble de la province du Norique vint iui présenter son jeune fils, pour Télever au service de Dieu. Celui-ci s'appelait Sturm, et devint le fondateur
(i) WilUbald, 8. Othlon, I, 25, U, 25. Epist. Bonifacii, 22. Danieli,
-37. Cuthberto, 38 et 42. Egberto, 39. Pechthelmo, 40. Nothelmo, 17,
18, 19, 20. Eadburgx... «Mihi cum auro conscribas epistolas domini
«nei s. Pétri apostoli, ad honoremet reyerentiam sanctanim Scripturarum
•ante oculos carnalium praïdicando. »
de Tabbaye de Fulde. On vit sortir aussi des couyents de la Grande-Bretagne un essaim de veuves et de vierges, mères, sœurs, parentes des missionnaires, jalouses de partager leurs mérites et leurs périls. Chunihild et Berathgit, sa fille, s'arrêtèrent en Thuringe. Chunidrat fut envoyée en Bavière; Thecla demeura à Kitzingen, sur le Mein. Lioba, c< belle comme les anges, « ravissante dans ses discours, savante dans les Écri- « tures et les saints canons, » gouverna l'abbaye de Bischofsheim. Les farouches Germaines, qui autrefois aimaient le sang et se mêlaient aux batailles, venaient maintenant s'agenouiller au pied de ces douces maîtresses. Le silence et Thumilité ont caché leurs travaux aux regards du monde j mais l'histoire marque leur place aux origines de la civilisation germanique: la Providence a mis des femmes auprès de tous les berceaux (1).
Au bout de quelques années, Boniface comptait cent Boniface. ^^^^^ couvortis. Mais c'était peu de mener au baptême ces hommes que nous avons vus si faibles et si tentés, si prompts à quitter le Christ pour retourner aux faux dieux, au meurtre, au pillage : il fallait mettre la cognée aux racines du paganisme dans les cœurs, plus fortes et plus tenaces que celles du chêne sacré de Geismar. Ce fut l'ouvrage de la prédication de saint Boniface et de ses disciples, si nous pouvons en juger par
(1) Vita S. Liobse, apud Mabillon, Acta SS, Ordinis S. Benedicti, saec. m. Cf. Vita S. Sturmi, ap. Pertz, t. H ; Vita S. Willibaldi, ibid.; Mignet, 68, 60; Seiters, 171-221.
édications
le recueil d'homélies qui nous est parvenu. On y trouve bien la parole toute vivante de l'apôtre, telle qu'il la devait à des néophytes grossiers, mais recueillie et traduite en latin pour servir de modèle et comme de manuel aux prêtres chargés du même ministère. Ces homélies sont au nombre de quinze, en général trèscourtes, et adressées à un auditoire aussi peu instruit des choses humaines que des divines. C'est ainsi que, racontant à ces barbares la naissance du Sauveur, le prédicateur leur apprend qu'il y avait alors une grande ^ille qui s'appelait Rome, un chef puissant qui se nommait Auguste, et qui fit régner la paix par toute la terre. Il trouve cependant le secret d'introduire ces esprits charnels aux plus hautes considérations du christianisme, aux mystères des saintes Écritures qu'il cite partout, à la théologie des Pères qu'il rappelle souvent : on remarque dans le sermon dixième, sur l'Incarnation, Je souvenir d'un admirable passage des Dialogues de saint Grégoire. Plusieurs de ces discours prennent occasion d'une solennité, de la Nativité, du Carême, de la fêle de Pâques, pour résumer en peu de paroles, mais ^vec beaucoup de simplicité, de clarté et de chaleur, 'économie de la Rédemption, les points principaux de 'a foi, de la morale, de la discipline. Mais c'est surtout ^ans le quinzième sermon qu'on surprend pour ainsi dire les communications de l'évêque avec les nouveaux baptisés, lorsqu'au sortir de l'eau sainte il les instruit d^ devoirs de la vie chrétienne.
« Écoutez, mes frères, et méditez attentivement ce
et que VOUS venez d'abjurer au baptême. Vous avez aba juré le démon, ses œuvres et ses pompes. Qu'est-ce c< donc que les œuvres du démon? Ce sont l'orgueil, l'ido- « latrie, Tenvie, l'homicide, la calomnie, le mensonge, • « le parjure, la haine, la fornication, l'adultère, et tout « ce qui souille l'homme; le vol, le faux témoignage, c< la gourmandise, l'ivresse, les paroles honteuses, les « querelles. C'est de s'attacher aux sortilèges et aux « incantations, de croire aux magiciennes et aux hom- « mes-loups, de porter des amulettes et de désobéir à <( Dieu. Ces œuvres et celles qui leur ressemblent sont a du démon; vous les avez abjurées au baptême, « et, selon les paroles de l'apôtre, ceux qui vivent de la <c sorte n'entreront point dans le royaume des cicux. ce Mais comme nous croyons que, par la miséricorde « divine, vous avez renoncé à toutes ces choses de fait « et d'intention, il me reste à vous rappeler, mes frè- « res bien-aimés, ce que vous avez promis au Dieu toutce puissant.
c< Car vous avez premièrement promis de croire en et Dieu tout-puissant, en Jésus-Christ son fils, et en c< l'Esprit Saint : un seul Dieu dans une trinité parfaite. c< Voici les commandements que vous devez garder : c< Vous aimerez ce Dieu, que vous avez confessé, de « tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes Vos ce forces; ensuite le prochain comme vous-mêmes. « Soyez patients, miséricordieux, bons et chastes. Ence seignez la crainte de Dieu à vos enfants et à vos serce viteurs. Mettez la paix dans les discordes ; que celui
« qui juge ne reçoive pas de présents, car les présents « aveuglent même l'esprit des sages. Observez le jour « du dimanche, et rendez-vous à Téglise pour y prier, « non pour y tenir de vains discours. Donnez l'aumône ce selon vos forces. Si vous avez des festins, invitez-y « les pauvres, exercez T hospitalité; visitez les malades, « servez les veuves et les orphelins, rendez la dîme aux oc églises; ne faites point ce que vous ne voulez point « qn'on vous fasse : ne craignez que Dieu, mais crai- « gnez-le toujours. Croyez à la venue du Christ, à la « résurrection de la chair et au jugement universel (1) . »
Tout indique dans ce disdours une Église constituée, Questions qui a ses oratoires, ses fêtes, ses observances régulières. \^^*cs Telle fut en effet la puissance de la prédication et l'ac- GrégSirc. tivité du zèle qui en organisait les conquêtes, qu'en 252, les paysans s' étant jetés sur la Thuringe, où ils brûlèrent trente églises, tant paroisses que monastères, Boniface', écrivant au pape Etienne, parlait de ces pertes comme d'un accident qui avait retardé sa lettre, mais qu'un peu de soin venait de réparer (2). C'était sous la menacé des incursions, dans un pays où la civi-
(i) Opéra S. Bonifacii, edidit Giles, t. II, p. 57. Semtones, i de lidc recta, 2 de origine humanse conditionis, 3 de gemina justitise operatione, 6 de capitalibus peccatis, 7 de fide et caritate, 10 de incarnatione FiliiDei, 12 exhortatio de jejuniis Quadragesimœ, 15 de abrenunciatione in baptismale, ff Audiie, fratres, et attentius cogitetis, quid in baptismo renunciastis. Abrenmiciastis enim diabelo et omnibus opeiibus ejus, et omnibus pompis^s. Quid Eunt ergo opéra diaboli?...»
(2) Bonifacii epist. 78. Stephano papae : « Praîoccupatus fui in restauratione ecclesiarum quos pagani incenderunt, qui pcr titulos et cellas nostras, plus quam julh ccclesias, vastiverunt et incenderimt : et hsec fuit occasio iarditatis lîterarum. »
lisation antique n'avait laissé ni ruines ni souvenirs, qu'il fallait asseoir une société durable. Comment ce grand esprit, capable de mesurer la difficulté de son œuvre, ne s'en fût-il pas effrayé? Quoi de surprenant s'il hésite, s'il s'efforce de concilier la sévérité des lois ecclésiastiques avec la faiblesse d'un peuple nouveau ; s'il prend conseil des évéques anglo-saxons, ses anciens maîtres; s'il soumet une série de questions au souverain pontife? Grégoire II lui répond en douze articles avec la fermeté et la condescendance romaines. Il traite de la législation du mariage, de la discipline cléricale, de l'administration des sacrements. Il interdit l'usage des viandes immolées; en cas de maladies contagieuses, il ordonne aux prêtres et aux religieux de rester, et, s'il le faut, de mourir à leur poste. « Sur le point des c< empêchements en matière matrimoniale, nous prp- (c nonçons qu'il serait mieux de s'abstenir jusqu'au dece gré où la parenté cesse d'être reconnaissable ; mais c< comme nous penchons à l'indulgence plutôt qu'à a l'application du droit strict, surtout en faveur d'une c< nation barbare, nous voulons qu'après la quatrième « génération les noces puissent être permises... Leslé- « preux, s'ils sont fidèles chrétiens, doivent être admis c( à la participation du corps et du sang du Sauveur; « mais ils ne se mêleront point aux banquets publics... u En ce qui concerne les prêtres et les évêques irrégu- « liers, ne refusez pas de les admettre à vos entretiens <c et à votre table. Il arrive souvent que les esprits re- « belles aux corrections de la vérité se laissent captiver
c< par la familiarité d'une vie commune et par la sécc daction d'un avertissement amical. Yous en userez a de même à Tégard des chefs temporels qui vous prê- « teront leur appui. » Les décisions du pape consolaient le charitable évéque. Cet homme inflexible pour luimême, qui n interrompait jamais les jeûnes monastiques au milieu des fatigues de l'apostolat^ ne se lassait point de solliciter des décisions, des interprétations indulgentes, pour adoucir à sa jeune Église les rigueurs des saints canons. En 752, il reçut de Rome le pallium, insigne de l'autorité métropolitaine, et le pouvoir d'achever, par l'établissement de plusieurs évêchés, l'organisation de la société catholique aux mêmes lieux où, neuf ans auparavant, il s'effrayait de sa soHlude (1).
Mais les chrétientés nouvelles ne pouvaient se constituer sans une réforme générale de l'Église germanique, dont les désordres renaissants faisaient la douleur de Boniface, quand il voyait, disait-il, des prêtres tombés et des moines apostats éclater avec les païens en injures contre FÉglise, et devenir un effroyable obstacle à l'Évangile. En effet, rien n'était plus effrayant pour les contemporains, mais rien n'est plus instructif que les
(1) EpistoL, 24, 25, 46. Gregorius Bonifacio, 49, 57. Bonifachts Za- <^^riaB,50, 54, 55, 56, 60, 64, Zacharias Bonifacio, 39. BonifaciusPech- ^dmo. U consulte Tévêque anglo-saxon Pechthelm sur un empêchement de mariage pour cause de parenté spirituelle, dont il entend parler pour la pre- ^^ fois, et qui trouble sa conscience. — On s'étonne de trouver qu'il de- "^e au souverain pontife s'il est permis de manger de la chair de cheval, •^«i'autres animaux que h loi juive déclarait immondes. Il faut considérer ¥* des actes, parfaitement indifférents en eux-mêmes, pouvaient devenir coupables par la superstition païenne qui s'y mêlait. Le cheval, par exem- P'<*» était la victime préférée de> dieux Scandinaves.
germanique.
i90 CHAPITRE V.
vicissitudes de ce ioDg combat, où chaque effort pour éclairer, pour civiliser les peuples, succombait sous une nouvelle révolte de la barbarie.
Désordres Au momcut même où Charles Martel, vainqueur des rÉgUse infidèles, tendant la main à la papauté, semblait devenir le sauveur de la civilisation chrétienne, elle faillit périr des suites de la victoire. Les exploits de ce grand homme de guerre, en assurant la supériorité des Âustrasiens sur la Neustrie et de Taristocralie militaire sur la royauté, avaient encore une fois changé la face du pays. Les Francs orientaux s'établirent en conquérants dans 1^ villes de l'ouest et du centre, jusque-là paisiblement gouvernées par des officiers des rois ; et l'on vit toutes les violences d'une invasion barbare, avec tous les changements d'une révolution politique. En même temps les armées sarrasines, passant les Pyrénéfô, avaient ravagé la Septimanie et l'Aquitaine. D'un côté, elles remontèrent la vallée du Rhône, prirent Lyon, Besançon, et s'avancèrent jusqu'à Sens; de l'autre» elles descendirent la Garonne, et, maîtresses de Poitiers, elles menaçaient déjà de 'livrer aux flammes le sanctuaire national de Saint-Martin de Tours. La bataille qui sauva l'Église des Gaules lui coûta cher : ses biens furent donnés en fiefs aux guerriers. Charles, importuné des exigences de ses leudes, leur jetait les crosses des évéchés et des abbayes. Le siège de Mayence fui occupé successivement par deux soldats, Gerold et Gewielieb, son fils : le premier périt en combattant les Saxons; le second vint en armes défier le meurtrier de
LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BONIFACK. i91
son père, le tua d'un coup d'épée, et retourna sans remords au service de l'autel. De semblables chefs n'étaient pas faits pour contenir le clergé; le désordre ne trouva plus de résistance. Les derniers vestiges de la réforme accomplie par saint Colomban s'effacèrent; et, s'il en faut croire Hincmar, le christianisme sembla on moment aboli, et dans les provinces orientales les idoles furent restaurées.
D'un autre côté, les hérésies grecques, propagées au midi de la Germanie par les Goths et les Hérules, renaissaient de leurs cendres. L'arianisme reparaissait dans la Bavière; des religieux africains y avaient porté les doctrines manichéennes. On y trouvait des évéques sans siège, des prêtres sans mission, des serfs tonsurés échappés des manoirs de leurs maîtres, des clercs adultères qui sortaient de leurs orgies avinés et chancelants pour aller lire T Évangile au peuple. D'autres immolaient des taureaux et des boucs au dieu Thor, et venaient ensuite baptiser les enfants, on ne sait au nom de quelle divinité. Un Irlandais nommé Clément parcourait les bords du Rhin^ traînant à sa suite une concubine, prêchant l'erreur, s'élevant contre la doctrine des Pères et contre les traditions de l'Église. Un autre bérétique^ nommé Aldebert, faisait lire devant lui une lettre du Christ apportée par les anges, se vantait de ses miracles, distribuait lui-même ses reliques. La foule, entraînée à ses oratoires, qu'il érigeait sous sa propre invocation, désertait les églises, et n'écoutait plus la voix des pasteurs. Ces égarements rappelaient
les erreurs du gnosticisme^ et montraient combieB la raison humaine^ énervée par l'idolâtrie, avait de peine à ressaisir la vérité (1).
Deux dangers, l'un politique, l'autre théologique, menaçaient donc la Germanie chrétienne : ils faisaient
(\) Olhlon, I, 37. Willibald, IX. Bonifacii EpisL, 54, 60. Zacharias Boni fado, 57. Bonifacius Zacharias : « Pro sacrilegîs presbyteris qui tauros, bircos diis paganoruin immolabant, manducantes sacrificia mortuorum... » « Erroneos simulatores sub nomîne episcoporum tcI prœsbyteromin... gyroyagos, multos seiTos tonsuratos qui fogenint a doininis suis. » Cf. Concilium Romanum^ de Âdalberto baeretico, apud 6iles, Bonifacii Opera,i. 11, p. 40. 25 Gregorius Bonifacio : f Qui a praesbytoro Jovi mactante et immolatitias carnes vescente baptizati sunt. »
Les écrivains protestants, et parmi eux Néander {Kirchengeschichtôf III, 68), etRettberg, 1, 312, ne peuvent comprendre la recommandation adressée par Grégoire II à Boniface, d'admettre difficilement aux ordres aacrés les Africains qui s'y présonlent, et parmi lesquels se glissent souvent des manichéens. On ne peut supposer, assurent-ils, qu'il y eut des manichéens en Thuringe au huitième siècle , et il faut reconnaître^ dans ces expressions la reproduction scrvile d'une formule insérée dans le Liber diumus, et rédigée premièrement pour Tltalic, au temps où les manichéens y dogmatisaient. — La critique luthérienne a en effet quelque intérêt à dissimuler celte tradition du manichéisme, qui traverse les temps barbares, et, par l'intermédiaire des pauliciens, arrive aux albigeois, ces protestants du moyen âge. Mais la présence de plusieurs sectes, et particulièrement des manichéens, dans ces chrétientés naissantes et mal disciplinées que Boniface évangéUsait, resuite expressément de sa lettre à Daniel, Ep. 127, où il accuse ces hérétiques qui interdisaient les viandes que Dieu permet ; « Abstinentes a cibis quos Deus ad percipiendum creavit. Quidam mclle et lacté proprie pascentes se, panem et ceteros abjt- <"iunt cibos. » C'est une des marques caractéristiques du manichéisme et de toutes les sectes qui s'y rattachent.
Rettberg (p. 317), préoccupe de Fantagonisme qu'il suppose entre les missionnaires de rÉglise bretonne et ceux de TEgUse romaine, ne voit que des Bretons et des Irlandais parmi les adversaires de Boniface. Si cependant Clément, Simon, Virgile, appartiennent à rÉglise d'Irlande, combien d'autres contradicteurs ne trouve-t-il pas dans le clergé franc et bavarois, Adalbert, Godalsac, Gewielieb, Milo, et ce nombre infini de prêtres simoniaques qui redoutaient de le voir élevé îi la dignité archiépiscopale. V. Vita S- Gregorii Trajectensis»
toute la sollicitude de Bonrface, et occupèrent la troisième période de sa mission.
Elle commença, comme les deux autres, par un pè- Troisième lerinage. L'évêque venait de visiter les bords du Da-s7Smrace* nube; il y avait vu la tyrannie des grands, la corruption des ecclésiastiques, la hardiesse des sectaires. Ces maux voulaient une répression décisive. Il résolut d'en conférer avec le pape Grégoire III, qui avait succédé au pontificat de Grégoire II et à ses desseins. Boniface partit pour Rome en 738 avec une suite nombreuse ; il î fut accueilli par l'hospitalité fraternelle du souverain pontife, par la vénération des Romains et par le pieux empressement des étrangers. Une multitude innombrable de Francs, de Bavarois, d'Anglo-Saxons, pèlerins de tous les pays de TOccident, l'accompagnaient pour ûerien perdre de ses discours. Il séjourna un an dans la Tille éternelle, occupé de régler les affaires de son E^se avec Grégoire III, et de visiter les tombeaux des saints, afin de recommander à leurs prières le reste de ses yieilles années. Enfin il s'éloigna, comblé de présents, muni de trois lettres pour tous les prélats, pour ^8 nations converties, pour les évêques des Alemans et des Bavarois. Il était chargé d'une délégation nouvelle, a l'effet d'instituer des sièges épi scopaux, de réformer le clergé et le peuple, et d'achever enfin l'organisabon ecclésiastique des contrées qui obéissaient aux francs (1).
(i) WiUibald, IX. « Francorum enim et Bagoariorum, necnôn ex Bri- ***ûia advenientium Saxonum, aliarumquc provinciarum, ingens sedulo
de
Germanie.
Conciles.
Réforme Le délégué du saint-siége se rendit premièrement en Bavière^ et^ de concert avec Odiio, duc de cette na-* tion^ il y commença la réforme religieux. Son premier soin fut de convoquer un synode, dont on ne peut marquer exactement ni le temps ni le lieu, mais dont les décrets partagèrent la province entre les quatre évêchés de Salzburg, Freisingen, Ratisbonne et Passao. Yivilo de Passau fut maintenu dans son siège : pour ies trois autres, on fit choix de trois hommes éprouvés. Autour d'eux les rangs du sacerdoce se resserrènsit) les hérésies et les idoles rentrèrent dans l'oubli, et J*on vit se relever avec gloire l'ouvrage ruiné de saint Seve^ rin et de saint Rupert. Boniface rendit compte de sa mission au siège apostolique, et remonta vers le Nord. L'an 742, et quand la mort de Charles-Martel permit de mettre la main à la réforme de ce clergé simoniaque et belliqueux dont il s'était entouré, un second synode fut célébré sous l'autorité de Garloman, fils de Charles- Martel, et en présence de ses guerriers. On y reoonnul l'autorité archiépiscopale de Boniface, et le partage qu'il venait de faire de la Franconie en trois diocèses : Wurtzbourg, Burabourg, Eichstaedt. Erfurt y fiii.joîni pour la Thuringe. Le synode commença par rétablipJei églises dans leurs droits et dans leurs biens; il prononça la dégradation des prêtres intrus et concubinaires : rappela le clergé aux anciennes maximes qui lui interdisaient l'habit laïque, la compagnie des femmes, l'u-
«ijus admonitioni adhaerebat multiludo. » Bonifacii EpisL. 43, AA, 45 Gregorius, nniversis episcopis; universis optimal., epLscopis Bagoari^
sage des arines^ des meutes et des faucons. Enfin^ des prohibitions sévères poursuivaient les restes du paganisme, l'observation des augures^ les sortilèges, les feux allumés en l'honneur des faux dieux, les sacrifices sur les tombeaux. L'année suivante (743), en présence de Garloman, utie autre assemblée fut tenue pour l'ÂUBtrasie, à Leptimes, non loin de Cambrai : Boniface y pr^id^. Touq les ordres du clergé, a évéques, prêtres et digères, avec les clercs inférieurs, promirent de faire revivre, par leurs mœuris et leur doctrine, les saintes règles des Pères et les lois de l'Ëglise. » Les abbés et les mdines se soumirent à la règle de saint Benoit Les périls de la guerre et les besoins de l'État décidèrent les évéques et le peuple à laisser au prince la jouissaoce précaire d'une partie des biens ecclésiastiques, à charge d'une redevance annuelle de douze deniers par feu. D'autres articles interdirent l'adultère, l'inceste, les noces illicites, la vente des esclaves chrétiens aux ido* lâtres. Le dernier renouvelait la défense des pratiques païennes, sous peine de quinze pièces de monnaie. On dressa, pour éclairer le zèle des prédicateurs, une liste de trente superstitions populaires, monument instruo- ^fdu paganisme germanique; et la formule suivante, "^igée en langue tudesque, fut proposée aux converhs: «Je renonce au démon, à la communion du dé- ^^ mon, aux œuvres et aux paroles du démon, à Dunar, ^^ ^oden et Saxnot, et à tous les esprits impurs qui ^^ sont avec eux (1). » Le concile tenu l'année suivante (l) Willibald, X. Giles, Opéra Bonifacii, t. H, p. H. Capitulare
i9B CHAPITRE Y.
à SoissonS; sous Pepin^ étendit les mêmes bienfaits aux provinces nenstriennes. On y ajouta Tordre de publier dans tout le pays le symbole de Nicée et les canons des anciens conciles. Cette mesure indique le péril de la foi 7 ébranlée par les prédications des sectaires; et, en effet, il est recommandé de détruire les croix superstitieuses que l'hérétique Âldebert plantait sur son chemin. Enfin le bras séculier se fait sentir, en infligeant une amende proportionnelle c< à quiconque enfreindra « un de ces articles établis par vingt-trois évêques et a d'autres serviteurs de Dieu, avec le consentement du c< duc Pépin et des chefs des Francs. » 11 ne restait plas que de réunir les deux clergés d'Austrasie et de Neustrie, pour donner à ces décisions le sceau d'une loi nationale; et tel semble Tobjet d'un synode tenu, Tannée suivante, en présence des deux maires à la fois. Pépin
Karlomanni de Concilio Liptinensi, 743. Indiculus superstitionum : Abrenuntiatio diaboli,Si^vià Pertz, t. II. Ce monumeDt de la langue teutoniqne au huitième siècle est trop intéressant pour ne point le rapporter
ff Forsachis tu diabolae? » — Et respondeat : « Ec forsaclio diabolas. — End allum diobolgelde ?» — Respondeat : c Ec forsacho allum^iobolgeldae. — End allum dioboles werkum? » Respondeat : c End ec forsacho allum dioboles werkum end wordum : Thunaer onde Woden ende Saxnote, ende allem them unholdum the hira genotas sint. — Gelohis tu in gotalamehtigan fadaer ? — Ec gelobo in got alamehtigan fadaer. — Gelohis tu in Crist godes suno? — Ec gelobo in Crist godes suno. — Gdobis tu in Halogan Gast? — Ec gelobo in Halogan Gast. »
J'appelle Tattention sur le mot diobolgelde, où Ton reconnaît une trace de ces Êimeuses gildef associations païennes de festins et de secours mutuels, qui se perpétuèrent et prirent un caractère politique au moyen âge. On a douté que YIndiculus et les formules qui le suivent dussent réelle* ment faire partie des actes du concile de Leptines. Mais ces documents s'y rattachent nécessairement par la pensée qui les a dictés.
LES ANGLO-SAXONS. — SAINT BONIFACE. lOT
et Garloman. Ces assemblées solennelles, bénies par le soliyerain pontife, conduites par un saint, sous la protection de deux chefs puissants, excitèrent l'admiration des peuples. Elles renouaient la suite des synodes nationaux, interrompus depuis quatre-vingts ans. Les contemporains les comparèrent aux grands conciles de Nicéô, de Constantinople, d'Éphèse et de Chalcédoine. Les uns et les autres servirent puissamment le christianisme. Les définitions de Nicée et d'Éphèse fixèrent les dogmes dans l'Église; les règlements deSoissons et de Leptines y fixèrent les nations (1 ) .
Le concile de Soissons avait ordonné que les synodes seraient célébrés tous les ans ; et Boniface, principal auteur du décret, en pressa l'exécution dans une suite d'assemblées, dont les statuts annuels, appropriés au besoin des temps et des lieux, naturalisèrent en quelque façon la foi chrétienne dans l'esprit et jusque dans la langue des barbares. Injonction fut faite aux prêtres d'enseigner à tous les fidèles de leurs paroisses l'oraison dominicale et le symbole, comme aussi de se mettre en état d'entendre dans l'idiome du pays les abjurations, professions de foi et confessions des catholiques. Enfin, pour affermir la discipline de l'épiscopat, dont les désordres avaient fait le péril principal de ce siècle, on releva la juridiction des métropolitains, qui devaient se rattacher par un lien plus étroit à la chaire de saint
(1) Sur le nombre des conciles célébrés par Boniface, il faut voir Texcel- Icote discussion de Rettberg, p. 353, et Binterim, Deutsche Concilien, t. Il, p. 15. Seiters, p. 438. Vita Gregorii TrajectensiSy apud Mabillon, A. SS. 0. S. B., UI, pars 2* , cap. 9.
f98 CHAPITRE V.
Pierre. Boniface ne réussit qu'imparfaitement à reconstituer la juridiction archiépiscopale en Neustrie. Mais, à moins d'abandonner l'ouvrage de tant d'années^ il fallait sur les bords du Rhin un siège puissant, dont l'autorité s'étendit à la fois sur la frontière chrétienne et sur le champ de bataille des missions. L^assemblée des Francs choisit Mayence pour métropole ; et Bonîfacféf, qu'on a accusé d'avoir convoité ce siège, d'en avoir dépossédé Gewielieb afin de s'en ménager l'usurpatiod^ ne l'accepta qu'après une longue résistance. Ses vifts s'étaient arrêtées sur Cologne, plus près duNord étdei^ païens de la Frise, dont le souvenir le poursuivait. Cependant, par un bref en date du 4 novembre 748, le pape Zacharie lui conféra l'Église de Mayence érigée en métropole, <c ayant sous sa juridiction Tongres, Cologne, « Worms, Spire et Utrecht, avec tous les peuples de la c< Germanie, où la prédication du vénérable évêque « avait porté la lumière du Christ (1). » Le travail de
(1 ) Sur Taffaire des juridictions archiépiscopales, voyez surtout la lettre 54 de Zacharie à Boniface. Boniface expose ses idées en ce qui touche les droits et les devoirs des métropolitains dans la lettre 65 à Guthbert. — Sur l'élévation de Boniface au siège de Mayence, BonifaciiEpist.y 72, Zacharias Bonifacio. La lettre du pape résume les travaux de saint Boniface ju8qii*à cette époque : n Qualiler Domimis Deus noster sancta ËcclesiaB propitiatus sit, et laboribus sanctissimse fraternitatis tu?e cooperator exstiterit, per singula ediccrc longum est. Tamen, ut haîcquaeobjicimusconfirmemus.qva'^ ex parte te narrante perspeximus, enarramus. Igitur, dum in Germania provincia tua fraterna sanctitas fuisset directa a sanctae recordàtionis pnc~ deccssorc nostro domino Gregorio papa, et, post inchoatum opus et aliqua ex parte spiritualiter aîdificatuni, Romara reversus, ab eo episcopus ordinatus, et illic ad prîedicandum denuo remissus es, et elaborasti, Deopraevio, nunc usquc per annos XXV in eadem pr«dicatione ex quo episcopatom suscepisti. Sed et in provincia Francoriim nostra vice concilium egisti, et juxta Canonum instituta, Deo eis annuente, omnes floxi sunt obedire... »
restauration qui s'achevait ainsi dans l'Église germanique devait se continuer dans l'État. L'esprit de discipline^ ramené dans les rangs du clergé, gagna les grands; tout tendit à l'unité. U était temps de mettre fin au désordre d'une royauté impuissante sous des maires souverains. Le pape, consulté^ conseilla de rétablir la vérité, en réunissant sur une même tête le titre et le pouvoir. En 752, les guerriers réunis à Sois- 8M1S élevèrent Pépin le Bref sur le bouclier, et les évoques lui donnèrent l'onction des rois d'Israël. Ce rit Bouveau, mconnu des Francs mérovingiens, était emprunté à la Uturgie de l'Église anglo-saxonne, et plusieurs-chroniques témoignent en effet que Boniface sacra Pepiri (1).
Devenu; le législateur religieux d'un nouvel empire, Remontran-
Boniface au rois, aux .(1) Nous nous 'Séparons ici de Rettberg, qui s'attache (t. I, p. 380) à dé- évêques et charger Boniface de toute participation au sacre de Pépin. L'argument ' principal de Rettberg est le silence de beaucoup de chroniques, qui se bor- Bcnt à .motionner le sacre de Pépin « consecratione episcoporum, » sans nommer Boniface; tandis que son nom parait pour la première fois dans lé^ petites annales de Lorsch, c'est-à-dire d'un monastère comblé des bizuts de la dynastie carlovingienne, et enclin à lui prêter facilement le prestige d*une consécration solennelle par la main de TarcheTêque martyr: Aratales LawHssenses minores, apud Pertz, 1, 116, adann. 750. « Quod. ita et factum est p^r unctionem S. Bonifacii, archiepiscopi Suessioîiis cîvîtate, » — Comme nous ne considérons pas avec Rettberg Tavénenevt de Pepûi comme une usurpation, et que nous n'éprouvons aucun besoin de disculper saint Boniface de la part qu'il aurait prise à ce grand acte mfibnàly nous ne sommes pas touchés du silence des chroniques, qui, en Kttribiiani Je sacre de Pépin aux évéques des Francs, ne désignent point Boniface, mais ne 'l'excluent pas davantage. Le ténioigiiage des annales de Lorseh est formel ; il est répété par les annales de Metz, de Fulde, de saint Bertin. Mais surtout il s'accorde avec cet indice considérable que h sacre des rois fut emprunté au rituel de l'Église anglo-saxonne, avec laquelle Bonifaèe avait conservé le commerce le plus actif.
et, après le souverain pontife, le plus grand nom de l'Église d'Occident, Boni face tenait le serment qu'il avait prêté le jour de son ordination : il étendait sa sollicitude aux intérêts généraux de la chrétienté. Déjà il avait visité dans Pavie Luitprand, roi des Lombards, afin de contenir ce prince ambitieux, que Rome avait vu plusieurs fois camper sous ses murs. U écrivait au roi anglo-saxon Étbelbald pour l'arracher aux désordres d'une mauvaise vie. Dans cette lettre, signée de lui et de ses quatre suffragants, on reconnaît toute la prudence d'un zèle vraiment chrétien, et moins pressé de foudroyer le pécheur que de le convertir. Boniface loue premièrement le roi de ses aumônes et de sa fermeté à réprimer les violences, les rapines et les parjures. Mais il s'afQige d'apprendre qu'un si grand prince, se refusant aux liens d'un mariage légitime, se déshonore par la luxure et l'adultère, portant ses mains jusque sur les vierges consacrées à Dieu. Après avoir rappelé avec la gravité d'un théologien les menaces de l'Écriture sainte contre les crimes de la chair, il s'arrête à deux considérations, où perce une grande sagesse politique, éclairée par l'étude et la comparaison des peuples, et qui a trouvé dans la pureté ou dans la corruption précoce des races barbares la raison de leurs destinées. D'un côté, il cite au prince l'exemple des vieux Saxons, de cette branche encore païenne de la même famille, chez qui « la femme adultère est concc trainte de se pendre de sa propre main ; et, après « qu'on a brûlé son corps, le séducteur est pendu lui-
LES ANGLO-SAXONS. -- SAINT BONIFâGE. 201
« même au-dessus du bûcher. D'autres fois les femmes a du pays se rassemblent autour de la pécheresse, et, (c déchirant ses vêtements au-dessus de la ceinture, c< elles la poursuivent à coups de verges et de couteaux, c< et la chassent ainsi de manoir en manoir, jusqu'à ce a qu'elles la laissent morte ou mourante. Tel est le resa pect des gentils, de ces hommes sans loi, pour la loi « de la nature écrite dans leurs cœurs. » D'un autre côté, il représente les habitants de l'Espagne, de la Provence et de la Bourgogne, gagnés par ces vices honteux que Dieu châtie par l'épée des Sarrasins. c< Prenez « garde, continue-t-il, que votre peuple ne se perde à « son tour par l'exemple du prince. Car, si la nation des «Anglais, ainsi qu'on le répète en ce pays, et qu'on « nous en fait le reproche en France, en Italie et jusci que chez les païens, méprisant les noces légitimes, « en vient à mener une vie digne de Sodome, sachez « que les flancs des prostituées donneront le jour à «une race dégénérée, abjecte dans ses penchants, « qui ne sera plus ni forte à la guerre, ni fidèle à sa « parole, ni aimable à Dieu, ni honorée des hommes. » Assurément Taccent du patriotisme indigné éclate ici, et l'on n'y voit rien de cette faiblesse reprochée à saint Boniface par quelques historiens. Il gourmande le zèle ^dormi du clergé d'Angleterre. c< Soyons fermes dans « la justice, écrit-il à Cuthbert, et préparons nos cœurs «à l'épreuve, mettant notre confiance en celui qui a opiacé le fardeau sur nos épaules. Mourons, si Dieu le ^^ Veut, pour les saintes lois de nos pères, afin de mé-
« riter avec eux l'héritage étemel. » Cet homme, accusé de s'être rendu l'aveugle instrument des papes, de les avoir importunés de consultations qui attestent la timidité de son esprit et do son caractère, ne craignait pas de faire entendre au siège apostolique de sévères avertissements : il réclamait hautement contre les abus de la chancellerie romaine ; il pressait le zèle du pape Zacharie, et demandait la suppression des danses idolâtriques, . tolérées à Rome aux calendes de janviw. Des pèlerins qui avaient visité la ville sainte à œtte époque lui rapportaient avec horreur qu'ils avaient ¥u sur les places, et jusqu'au seuil des églises, des danses accompagnées de chants sacrilèges et de grands cris à la manière des païens, les tables chargées de viandes pendant la nuit, les femmes portant et vendant publiquement des phylactères et dés amulettes. À ces récits, le vieil archevêque, qui a passé des années à poursuivre les restes de l'idolâtrie, s'îhdigne, et écrit au pape : « Que Votre Paternité daigne m'éclairer sur ce point, « pour éviter à l'Église, aux prêtres et au peuple chréc< tiens la douleur de voir naître des scandales, des « schismes et des erreurs nouvelles. Car, si de^ hommes « charnels, des Âlemans, des Bavarois, des Francs, ce qui ne savent rien, voient pratiquer publiquementi « Rome ce que nous leur défendons comme péché, il « le croient permis par l'Église, et en tirent uneacev c< sation contre nous, un scandale pour eux. De là v « grand obstacle à la prédication et à l'enseignemer « selon cette parole de l'apôtre : Vous observei c
« core les temps et les jours à la manière des païens : « je crains bien d'avoir travaillé inutilement à votre « salut. » Ce n'est pas là le langage du schisme, mais c'est celui d'un amour exigeant et jaloux, qui ne souffre rien d'imparfait dans Texercice d'une autorité qu'il voudrait faire honorer de toute la terre (1).
n restait à saint Boniface d'assurer la durée de son KondaUon
de
œuvre, en fixant pour longtemps au cœur de la Germa- ^^^l nie ces missions anglo-saxonnes qui avaient mis à son service tant d'excellents ouvriers. Le secret de ses succès était dans le nombre, le zèle et la discipline de cette milice religieuse que l'Angleterre lui donna, qu'il distribua d'abord sur les points les plus importants, à Amoneburg, à Ohrdruff, à Buraburg, à Fritzlar. Il fallait relier entre eux ces différents postes, et les fortifier par un établissement plus considérable, destiné à devenir comme la citadelle du monachisme au centre de la barbarieetsur les confins des Saxons. Le discipleSturm, chargé "dé cette mission, « sella son âne, et, prenant le viatique, il partit seul, se recommandant au Christ, qui est la voie, la vérité et la vie. Il s'enfonça dans la forêt qu'on nommait Buchonia, et il commença à parcourir les vastes espaces, remarquant les collines, les vallons, les torrents, les rivières. Il cheminait ainsi en récitant les psaumes et ne se reposait que la nuit. Alors, avec la
(i) WillU)ald, VL Bonifacii Epist., 62. Bonifacius Ethelbaldo, 05. Cuihberto, 49. Zacharise : « Quia caraales honiines, idiotie Alemanni, vei fiagoarii, vel Franci, si juxta Romanam urbcm aliquid faccre viderint ex bis peccatis qua? nos probibemus, licitiim et concessum a sacerdotibus €sse putant, et nobis improperium députant, sibi scandalnm accipiunt, »
serpe qu'il portait, il abattait du bois pour abriter son une contre les bêtes sauvages; et lui, s'étant signé, dormait tranquille. » Pendant plusieurs jours, Sturm erra dans les profondeurs de la forêt vierge sans rien voir que le ciel, la terre et de grands arbres, sans rencontrer autre chose que les bêtes fauves, des volées d'oiseaux effrayés, et des bandes de sauvages qui descendaient à la nage le cours de la Fulda. D s'arrêta enfin dans un lieu voisin de la rivière, dont la beauté lui plut, et l'ayant béni et marqué d'un signe, il alla dire à l'archevêque ce qu'il avait trouvé. Saint Boniface approuva le choix, se rendit auprès du duc Carloman, et en obtint la concession du lieu indiqué, « jusqu'à un « rayon de quatre mille pas à l'orient et à l'occident, (( au septentrion et au midi. » Le douzième jour de mars de l'an 744, sept moines sous la conduite de Sturm, pourvus d'une donation de Carloman, avec l'assentiment de tous les hommes nobles du pays, prirent possession du sol avec des chants et des prières. Ils défrichèrent ensuite l'espace où devait s'élever le monastère, et au bout de deux mois Boniface vint le trouver avec un grand nombre de disciples et de serviteurs. Pendant que ceux-ci aidaient les frères à renverser les arbres, à balayer les ronces et les broussailles, l'archevêque ravi bénissait Dieu d'avoir préparé un tel séjour à ses serviteurs. En effet, il aima cette solitude, il y revint souvent; il s'y plaisait à instruire les moines, à leur interpréter les Écritures, à leur donner l'exemple des austérités et du travail. Il avait voulu, en 748, que
Sturm, accompagné de deux frères, allât se former à la règle de saint Benoit dans les plus saints monastères d'Italie. En 751, il sollicitait du saint-siége apostolique un privilège qui mit la nouvelle abbaye hors de toute juridiction épiscopale. « 11 y a, ècrivait-il, un lieu c< sauvage, au plus profond d'une solitude immense, au ce milieu des peuples de mon apostolat, où j'ai élevé un « monastère pour y mettre des moines sous la règle de <sc saint Benoit, des hommes d'une sévère abstinence, ce qui n'usent ni de vin, ni de viande, ni de serviteurs, « mais qui se contentent du travail de leurs mains. J'ai « obtenu cette possession de plusieurs hommes reli- <:< gieux , et surtout de Carloman , alors prince des <:< Francs, et je l'ai consacrée au nom du Sauveur. C'est ^< là qu'avec le bon plaisir de Votre Sainteté, j'ai résolu <i de donner un repos de quelques jours à mon corps « brisé par la vieillesse, et de choisir une sépulture : « car cet endroit est dans le voisinage des quatre peuc< pies auxquels, par la grâce de Dieu, j'ai annoncé la « parole du Christ. » Le privilège fut accordé, et commença la grandeur de cette puissante abbaye de Fulde^ qu'on verra, rivale de Saint-Gall, réaliser l'idéal des colonies monastiques de l'Angleterre, et porter dans l'Allemagne centrale toutes les lumières de Tîle des Saints (1).
(1) Vita S.Sturmi, MabiUon, A. S. 0. B.. lll, 2 part., p. 273. Perlz, H, 569. Bonifacii Episi.t 75 : c Est praeterea locus silyaticus in eremo vastissim» solitudinis, in medio nationum praedicationis nostra^, in quo monastcriam construentes monachos constituimus, sub régula sancti patris Benedicti viventes, etc. » Rettberg, 371 . Seiters, 454. M. Mignet (p. 7()
correspon- Âiosi, au milieu des agitations d'une vie mêlée ù
dance it.fi
littéraire j^uj^g i^g affaires de TÉgiise et de TEtat, Boniface n'a-i s. Boniface. ^^jj perdu ni les traditions ni les habitudes du doitre^ et^ sous son manteau d'archevêque^ c'étâii le cœurd^un moine qu'il gardait. C'était dans lès monastères de sa patrie qu'il àvaiit (Contracté ce goût des lettres^ doat il ne se défit pas : il y avait enseigilé la! grammaire,' l'éloquence et l'art des Vers, avec un éclat qui attirait autour dé lui un nombreux auditoire^ et cet homme destiné à de si granides choses avait composé un Traité des huit parties du discours. On y trouve assurément peu de vues nouvelles; mais il y avait quelque mérite, en des temps si difficiles, à conserver, à méditer, à reproduire dans une compilation judicieuse, les écrits de Donatus, de Diomède et de Charisius. Plus tard, et dans son exil de Thuringe, l'ancien maître! entretient une correspondance littéraire avec ceux qui regrettent ses leçons. S'il presse de sollicitations ses amis de la Grande- Bretagne, ce n'est pas seulement pour en obtenir des livres de liturgie, de théologie, de droit canonique: il veut suivre les progrès de ces écoles dont il a vu commencer la prospérité. Il prie l'archevêque Egbert, d'York, de lui faire transcrire a quelques-^uns des opusa cules de Bède, de ce maître fameux qu'il a entelidu « vanter comme une intelligence enrichie des dons de
et suiv.) a reproduit très-heureusement radmirable épisode de la fondation de Fulde, en conservant la simplicité de la vieille légende, avec les vues plus nettes et les traits plus vigoureux qui conviennent à Thistoirc moderne.
ce la. grâce dhine; afin, dit-il, que si Dieu vous a « donné lin. flambeau, nous en jouissions aussi. » En échange de ées éèritS' que lesévêqùes et les moines C^-Âraient pour lui de leurs bibliothèques, il leur en- "^^ oyait les productions des pays barbares, des tissus de ^noik de chèyre, des peaux préparées; et à son vieux x:Kiattro> Daniel^ ime fourrure pour lui tenir les pieds ^«^hauds. B avait pour les princes des présents plus ri-* v^hes : il ofirit au roi Éthelbald un épervier, deux fau* ^^ons^ deux boucliers, deux lancés; et as la reine^ un "ipéigne d'ivoire et un miroir d'argent. Tout le recueil ^e ses lettres témoigne de cette politesse d'esprit et de Tnœurs qui ne s'altérait ni par Tisolement', ni par le ccnsmerce des barbares. Sa latinité n'a pas toute l'endure, toute la recherche que les écrivains anglo-saxons avaient imitées des derniers rhéteurs romains. Mais les heHehismes nombreux dont elle est mêlée indiquent une connaissance de la langue grecque, moins rare qu'on ne pense quand les disciples de saint Théodore de Gantorbéry occupaient toutes les chaires. Peufrêtre le grammairien se trahit-il plus qu'il ne faut, quand il doute de la validité du sacrement conféré par un prêtre qui baptisait in nomme Patria et Filia. Mais, lorsqu^il félicite le pape Zachariè de son joyeux avènement, on aime à le voir trouver sous sa plume d'élégants hexamètres, et prouver qu'à soixante ans il se souvient des jeux classiques de sa jeunesse. On ne sait pas assez à quel point le démon des vers latins possédait ces Anglo-Saxons, hommes et femmes, derrière les
murs des cloîtres comme dans les périls de Taposlolat. Une parente de saint Boniface lui écrivait la lettre suivante, qu'il faut citer pour pénétrer dans les mœurs de cette société mal connue, et pour surprendre tout ce qui s'y cachait de tendresse de cœur et de culture d'esprit : « Au très-révérend seigneur et évêque Boni* « face, très-aimé dans le Christ, sa parente Leobgytha» « la dernière des servantes de Dieu, santé et salut éter- « nel. — Je conjure Votre Clémence de daigner se « souvenir de l'amitié qui vous unit jadis à mon père, « qui se nommait Tinne, habitant du Wessex, et qui a « quitté ce monde il y a huit ans, en sorte que vous c< vouliez bien prier pour le repos de son âme. Je vous « recommande aussi ma mère Ebbe, votre parente, c< comme vous le savez mieux que moi, qui vit encore « dans une grande peine, et depuis longtemps acca- « blée d'infirmités. Je suis leur fille unique; et plaise à « Dieu, tout indigne que j'en suis, que j'aie l'honneur « de vous avoir pour frère ! car nul homme de notre « parenté ne m'inspire autant de confiance que j'en ai « mis en vous. J'ai pris soin de vous envoyer ce petit « présent, non que je le croie digne de vos regards, ce mais pour que vous vous souveniez de ma petitesse, c< et qu'en dépit de la distance des lieux, le nœud d'une c< véritable tendresse nous unisse pour le reste de nos « jours. Voici donc, frère très-aimable, ce que je de- « mande avec supplication : c'est que le bouclier de vos a prières me couvre contre les traits empoisonnés de « l'ennemi. Je demande aussi que vous excusiez la rus-
(( t:.icité de cette lettre, et que Votre Affabilité ne me « :r'efuse point quelques mots de réponse après lesquels « j^ soupire. Vous trouverez ci-dessous des vers que « j 'ai cherché à composer selon la règle de Tart poéti- (( cq[ue; non pas par confiance en moi-même, mais pour « exercer le peu d'esprit que Dieu m'a donné et pour (c solliciter vos conseils. J'ai appris ce que je sais (c d'Eadburg, ma maîtresse, qui ne cesse d'approfondir (c l'étude de la loi divine. Adieu : vivez d'une vie lon- (c gue et heureuse; intercédez pour moi.
c Que le Juge puissant, créateur de la terre,
c Qui règne glorieux au royaume du Père,
i Vous conserve brûlant de son feu chaste et doux,
c Jusqu'au jour où le temps perdra ses droits sur vous (1)! »
Celle qui écrivait ainsi était la même que cette belle ^t, savante Lioba, appelée un peu plus tard au gouverï^ement du monastère de Bischofsheim, où elle ensei- STia sans doute la prosodie latine aux filles des Ger-
(l)Wîllibald, 2 : u Itaut.maxima demum Scripturarum eruditione, tam
^i^^unmaticae artis eloquentia et metrorum meduUatae facundise modula-
^îone, quam etiam historise simplici expositione et spiritualis tripartita
^ntelligentiœ interpretatione imbutus , dictandique pcritia laudabilitei*
^ulât. » Cf. Othlon, 1, 3. — Ars domini Bonifacii, archiepiscopi et martyr is,
3p«dMai, Classici auctor,,i, Y\\;iSZb.EpisL Bonifacii, 12, 17-20, 38,
^*,49, 101. — LeobgithaBonifacio : « Istos autcm subterscriptos versicu-
^os componere nitebar secundum poeticse traditionis disciplinam, non au-
^acia confidens, sed gracilis ingeniosi rudimenta exercitare cupiens, et suo
^Qxilio indigens. Istam artem ab Eadburgœ magisterio didici, quae indesi-
nenter legem divinam rimari non cessât.
Ârbiter omnipotens, solus qui cuncta gubci nat, In regno Patris scmper qui lumine fulget, Qua jugiler flagrans sic regnet gloria Ghristi, lilsesum servet seinper te jure percnni. »
Ses poésies.
210 CllAPITRK V.
mains. Boniface répondit à de si touchantes prières en l'associant à ses travaux; on peut croire qu'il lui adressait, à son tour^ son poème des Vertm. C'est un ouvrage d'environ deux cents vers, dédié à une sainte femme : « J'ai voulu, dit-il, envoyer à ma sœur dix pommes c< d'or cueillies sur l'arbre de vie, où elles pendaient c( parmi les fleurs. » Ces dix pommes d'or soAt dix énigmes dans ce goût recherché qui tient à la fois de la décadence latine et de la poésie barbare. Chaque énigme contient la définition d'une vertu dont le nom se forme des initiales de chaque vers. Le poëte met successivement en scène la Charité, la Foi, l'Espérance,, la Justice, la Vérité, la Miséricorde, la Patience, la Paixl'Humilité, la Virginité. Je cite l'énigme de la Justice^ où l'on voit mieux qu'ailleurs quelle place les souvenirs mythologiques tenaient encore, au huitième siècle, daas l'imagination d'un saint. c< On dit que le foudroyant a Jupiter me donna le jour, et que, vierge, j'ai quitté « à cause de ses crimes la terre profanée. Rarement mon c( visage se montre aux enfants des hommes. Fille glo- « rieuse du Roi des cieux, me jouant dans les embras- « sements de mon père, je gouverne le monde par ses « lois. La famille des hommes jouirait d'un âge d'or c< éternel, si elle gardait la règle de la vierge qui les a aime. Le jour où je fus méprisée, l'essaim des maux a s'abattit sur les peuples ; ils foulèrent, sans repentir, c( les préceptes du véritable maître du tonnerre, les lois « du Christ : voilà pourquoi ils descendent tristement « dans la nuit de TÉrèbe, et vont habiter en pleurant le
s. Bonil
LES A>'GLO-SAXOîîS. — SAI^T BONIFACE. 211
<:< brûlant royaume de Pluton. » Je ne me fais pas d'illusion sur le mérite de ces jeux d'esprit; mais je ne ;g>uis m' empêcher de remarquer tout ce qu'il y a de légitime, de respectable, dans les lettres humaines, pour ^u'un honune si saint, si occupé des intérêts de l'éternité,, n'ait pu se détacher de cette dernière consolation terrestre, et que saint Boniface, ait eu la faiblesse de faire des vers (1).
C'est qu'en effet, en étudiant de plus près la corres- '^^^^' pondance de saint Boniface, on y trouve plusieurs de ces £ûblesses qu'on aime dans les grandes âmes chrétiennes, comme une preuve qu'on a affaire à des cœurs de chair, et non de bronze. On sait bien que ces scrupuleux, ces mélancoliques, ces pusillanimes, remueront le monde, parce qu'ils trouvent leur force dans la pensée
(l)Giles, Opéra Bonifacii, II, 109, iBnigmata de virtutibus. Malheureusem^ii rédifteur n'a pas réparé les erreurs du cqiiste, et n*a pas vu que, Fexorde annonçant dix énigmes, il fallait retrouver la première, TéngiDe snr la charité, dans les derniers vers du préambule. Ty reconnais ea effet dix vers, qm, rétablis dans leur ordre naturel, forment par leurs initiales Tacrostiche : gabitas ait.
Yoid le début du poème, et Ténigme de la Ghai'ité telle que je la recoDstmk :
Aurea namque decem transmisi dona sorori, Quœ ligne vitae crescebant floribus almis. ..