CARITAS AIT
GuDcta meis prccibas restaurai secla redemptor, Âctus, vel dicli, seu sensus, vincla rcsolvat. Regina clamer (?) cœlenim, filia régis, Instruxi (?) mertale genus virtutibus aUnis, Tetrica mundani calcent ut ludicra Inxus, Ad requiem ut tendant animas pulsabo tonantem. Sedibus e superis sebo'es ncmpc arcitcnenlis Arbilcr sethcrcus ceniiit me calce (7) carentem In qua nec mctas œvi nec Icmpora clausit ; Tempera sed mire sine lemporc longa creavit.
même des devoirs qui les effrayent, mais qu'ils remplissent. En suivant Fapôtre des Germains dans des travaux qui égalent en hardiesse, en activité, en persévérance, les plus belles conquêtes romaines, on ne se douterait pas que toutes ses lettres font voir une âme délicate, froissée de la dureté d'un siècle pour lequel elle ne semble pas née, tourmentée de scrupules du côté de Dieu, d'inquiétudes du côté des hommes. Â son entrée en Germanie, vers 724, il confie à son ancien évêque Daniel le trouble de sa conscience, partagée entre la nécessité de porter ses conseils et ses représentations au duc des Francs, et la crainte de violer les saints canons en communiquant avec les prêtres sacrilèges qui fréquentent le palais. C'est en vain que Daniel le rassure par l'exemple du Christ, qui s'asseyait à la table des pécheurs, et que, plus tard, le pape Grégoire II lui répond dans le même sens. Yingt-six ans après, la même crainte le poursuit; il s'accuse auprès du pape Zacharie de n'avoir pu s'abstenir corporellement du commerce des excommuniés, quand le besoin des églises le conduisait au palais des princes. « Seulement, ajoute- « t-il, j'ai gardé, sinon la lettre, du moins l'esprit de « mon serment, puisque mon cœur ne s'est point asso- « cié à leurs conseils. » Un autre soin le tourmente et le presse davantage, à mesure que ses années se multiplient : c'est celui de lant de disciples qu'il a tirés des cloîtres d'Angleterre, et qu'il laissera exposés à tous les hasards de l'exil et de la persécution chez un peuple à demi barbare. Il leur cherche un prolecteur puissant
^Bn la personne de Fulrad, abbé de Saint-Denis et con- .seiller de Pépin, et il lui écrit en ces termes : « Je vous ^< conjure^ au nom du Christ, de mener à bonne fin -« Fouvrage que vous avez commencé, c'est-à-dire de « saluer en mon nom notre glorieux et aimable roi « Pépin, de lui rendre grâce de toutes les œuvres cha- « ritables qu'il a faites pour moi, et de lui dire qu'il c< paraît vraisemblable à moi et à mes amis que mes « infirmités mettront bientôt fin au cours de ma vie « temporelle. C'est pourquoi je supplie notre roi très- (t haut, au nom du Christ Fils de Dieu, de vouloir bien « me faire savoir, en mon vivant, ce qu'il compte or- « donner de mes disciples après moi ; car presque tous « sont étrangers, et plusieurs sont prêtres et chargés, «en beaucoup de lieux, du ministère des églises, « D'autres mènent la vie religieuse dans nos monastères (( et ont été destinés, dès l'enfance, à l'enseignement « des lettres. Il y a aussi des vieillards qui ont longtemps « travaillé avec moi. Us font tous mon inquiétude, et a je désire qu'après ma mort ils aient le conseil et la « protection de Votre Grandeur, et qu'ils ne soient pas « dispersés comme des brebis qui n'ont point de berger, « et que les peuples qui touchent aux frontières des « païens ne perdent pas la loi du Christ. C'est pourquoi c< je vous prie instamment, si Dieu le veut et que Votre <t Clémence l'approuve, de faire instituer, dans ce mice nistère des peuples et des églises, mon cher fils et « coévêque LuU; et j'espère, si Dieu le veut, que les « prêtres auront en lui un maître ; les moines, un
« docteur régulier; et les peuples chrétiens, un fidèle « prédicateur et pasteur. J'insiste surtout, parce que « mes prêtres, sur la frontière des païens, mènent une « vie bien pauvre. Ils ont du pain, mais ils ne peuvent (( trouver des vêtements ni se maintenir dans ces lieux (( pour le bien des peuples, s'ils n'ont un conseil et un « jjppui, comme j'ai essayé de leur en servir. Si la piété « du Christ vous inspire de consentir à ma prière, « veuillez me le mander par mes envoyés ou par vos « lettres, afin que, grâce à vous, j'éprouve un peu de « joie, soit qu'il faille vivre ou mourir (1). » Derrière Ccs presscutiments ne le trompaient pas. Au milieu ""fS. de tant de grandes fondations, ses sollicitudes ne s'étaient jamais détachées des missions de Frise, première passion de sa jeunesse. Il apprenait avec douleur que ces chrétientés mal affermies retournaient aux faux dieux et compromettaient, par leurs défections, l'ouvrage entier de son apostolat. Déjà, en 753, il avait parcouru une partie de la Frise, recueillant les chrétiens tombés et baptisant les païens; mais il comprit que la conversion de ce peuple voulait tout l'effort de ses dernières années. Agé de soixante et quinze ans, tout cassé
(1) BonifaciiEp.y 12, 24, 75, 80,79 : « Propterea hoc maxime fieri peto, quia presbyteri mci propc marcam paganoium pauperculam vitam habent. Panera ad manducandum acquirere possunt, sed vestimenta ibi invenire non possunt, nisi aliunde consilium et adjutorem habeant, ut sustinere et indurarelin illis locis administcriumpopulipossint,eodemmodo sicut ego illos adjuvi. Et si pietas Christi hoc vobis inspiraverit, et hoc quod peto consentire et facerc volucritis, per hos meos missos praîsentes, aut per Htteras pietaiis vestraî, hoc mihi mandare et indicare dignemini, ut eo lœtior in mercede vestra vel ^ivam, vel moriar. »
LES ANGLO-SAXONS. —SAINT BOiNIFACE. 215
d'infirmités, rien ne put ébranler sa résolution d'aller
finir chez les barbares. Il remit à LuU, son disciple , la
dignité archiépiscopale, lui légua la charge d'achever
les égljlses de Thuringe, de construire la basilique de
Fulde et de conserver la foi des peuples. « Pour moi,
« ajouta^t*îl, je me mettrai en chemin, car le jour de
« mon passage approche. J'ai désiré ce départ, et rien
a ne peut m'en détourner. C'est pourquoi, mon fili^,
«t faites préparer toutes choses, et placez dans le coffre
fc de mes livres le linceul qui doit envelopper mon vieux
« corps. » Il emmena donc avec lui l'évêque Eoban,
les prêtres Walther, Wintrig, les diacres Hamund,
Skirbald et Bosa; les moines Waccar, Gundwaccar,
lllesher et Bathowulf, et tous ensemble descendirent le
fleuve jusqu'à Utrecht. Après avoir pris quelque repos,
on commença à évangéliser la contrée, et plusieurs
milliers d'hommes, de femmes et d'enfants reçurent le
baptême.
Uïi jour, le 5 juin, le pavillon de l'archevêque avait Mort été dressé près de Dockum, au bord de la Burda, qui ^- ^""^^^ sépare les Frisons orientaux et les occidentaux. L'autel était prêt et les vases sacrés disposés pour le sacrifice, «ar une grande multitude était convoquée pour recevoir {'imposition des mains. Après le lever du soleil, une tmée de barbares, armés de lances et de boucliers, )>arut dans la plaine et vint fondre sur le camp. Les serviteurs coururent aux armes et se préparèrent à défendre leurs maîtres. Mais l'homme de Dieu, au premier tumulte de l'attaque, sortit de sa tente entouré de ses
clercs et portant les saintes reliques, qui ne le quittaient point, a Cessez ce combat, mes enfants! s'écria-t-il; c< souvenez-YOus que l'Ëcriture nous apprend à rendre « le bien pour le mal. Car ce jour est celui que j'ai c( désiré longtemps, et l'heure de notre délivrance est « venue. Soyez forts dans le Seigneur, espérez en lui, « et il sauvera vos âmes. » Puis, se retournant vers les prêtres, les diacres et les clercs inférieurs, il leur dit ces paroles : c< Frères, soyez fermes, et ne craignez point « ceux qui ne peuvent rien sur l'âme; mais réjouisseza vous en Dieu, qui vous prépare une demeure dans la c( cité des anges. Ne regrettez pas les vaines joies du c( monde, mais traversez courageusement ce court pas- <c sage de la mort, qui vous mène à un royaume étercc nel. » Aussitôt une bande furieuse de barbares les enveloppa, égorgea les serviteurs de Dieu, et se précipita dans les tentes, où, au lieu d'or et d'argent, ils ne trouvèrent que des reliques, des livres, et le vin réservé pour le saint sacrifice. Irrités de la stérilité du pillage» ils s'enivrèrent, ils se querellèrent et se tuèrent entre eux. Les chrétiens, se levant en armes de toutes parts, exterminèrent ce qui était resté de ces misérables. Le corps de saint Boniface fut retrouvé. Auprès de lui était un livre mutilé par le fer, taché de sang, et qui semblait tombé de ses mains. Il cx)ntenait plusieurs opuscules des Pères, entre lesquels un écrit de saint Ambroise : Lhi bienfait de la mort (1).
(1) Willibald, XI. De passione sancii Bonifacii. Otblon. H, 21. VitaS. Lttirfgfm,ap.Pert2,II, A06. Supplément. mict.presbyLMogunL,llU 10.
Il fallait s'arrêter devant ce grand homme, comme, Q«eue pbce
^ ' ' tient
âu terme d'une longue marche dans les forêts du Nord, ^^^^^f»^ le voyageur s'arrêtait devant la statue d'un saint qui dewïteîîjs. lui annonçait les approches de F abbaye voisine, et par conséquent de la civilisation. Il fallait étudier le missionnaire intrépide jusqu'au martyre, Tévêque qui eut le courage plus grand de mettre la main à la réforme d'une société dégénérée, le moine qui n'eut pas peur de la solitude, ni de confier au désert de Fulde l'école de la Germanie chrétienne. Il fallait animer, s'il se pouvait, cette image de sa vie, en faisant revivre sa belle âme, en pénétrant dans la familiarité de cet esprit passionné pour les lettres, dans les faiblesses de ce cœur tourmenté^ mais invincible. Il fallait enfin lui donner la couronne d'une sainte mort. Mais, après avoir admiré avec émotion cette héroïque figure, ne craignons pas de rabaisser la statue en considérant le piédestal qui la porte. Il n'y a pas d'homme si grand qui ne soit soutenu par une pensée plus grande que lui. C'est une partie de la gloire de saint Boniface, de ne point s'être enfermé dans cet isolement où la mission de saint Golomban se borna; d'avoir emporté avec lui l'esprit indulgent dé l'Église anglo-saxonne; de s'être rendu Tesclave de tous, en se livrant à tous les bons desseins des peuples, des princes et des papes. La docilité qu'on lui reproche fit sa force; il ne maîtrisa son temps qu'après lui avoir obéi, et sa vie ne nous attache que par la bienfaisante révolution qu'elle sert.
A. l'entrée du huitième siècle, on était encore en
pleine barbarie; c'était en vain que depuis quatre cents ans les Germains erraient au milieu des institutions de la société chrétienne; vainement l'épiscopat et le monachisme s'étaient réunis pour l'éducation de ces peuples ignorants. Après dix générations de rois dsitholîques, les Francs allaient retourner aux idoles. Les sacrifices de Woden ensanglantaient l'autel du Christ; et peut-être quelque temps plus tard, ne serait-il resté qu'un souvenir lointain de l'Évangile, comme une hble de plus dans la mythologie de l'Edda. Voilà ce que fût devenu le christianisme abandonné, comme plu^ sieurs écrivains le voudraient, au libre génie des Germains.
Ces esprits indomptés, qui résistaient aux lumières, ne devaient céder qu'à l'ascendant d'un grand pouvoir : la papauté l'exerça. Elle avait ce caractère de paternité qu'elle tient de son institution divine; elle avait la force des idées, les habitudes du gouvernement avec le prestige du temps et de la distance, et la majesté du nom latin. C'est par là qu'elle maîtrisa les Francs, et par eux le reste des peuples. Le moment décisif fut celui où Grégoire II dicta à Boniface, évèque, le Serment d'obéissance. Ce jour-là seulement, Rôine vit s'accomplir ce qu'elle avait pressenti lorsque les soldats d'Alaric rapportèrent en pompe les vases sacrés dans la basilique de Saint- Pierre. Rome vit recommencer son empire sur ces nations mêmes qui l'avaieût renversé; elle vit un pontife saxon agenouillé, au nom de la Germanie, aux pieds d'un citoyen romain. Le re-
présentant des barbares se releva délégué du Vatican. Ce proconsul des temps nouveaux, sans licteurs, sans glaive et sans fisc, portait avec lui le génie législatif du vieux sénat. Pendant trente-sept ans il poursuivit les desseins de cette politique romaine dont il s'était fait le serviteur. Les hommes du Nord reçurent la domination bienfaisante qui venait à eux, non plus avec les aigles, mais avec les symboles de la colombe et de l'agneau. Ils sortirent de l'incertitude entre l'idolâtrie et l'Évangile, où ils avaient hésité durant quatre cents ans. Le légat du siège apostolique renouvela l'onction des rois de Juda sur le front des ducs austrasiens. Les Francs, confirmés dans leur mission, se trouvèrent, comme la Providence les avait voulus, les défenseurs de l'Église, les continuateurs des Romains, et Fobstacle invincible des invasions ; et tous les pouvoirs semblèrent réunis pour inaugurer le règne de Charlemagne»
220 GIIAPITBE VI.
r.IIAriLEMAGNE ET LES SAXONS.
Les deux Au huitième siècle, il y avait deux Germanies : ou ermanies. pj^^^^ j^ travail dcs siècles précédents n'avait servi qu'à mettre en présence sur deux territoires distincts, pour une lutte plus formidable que jamais, les deux génies opposés qui remplissent de leurs combats l'histoire des nations germaniques. Dès les premiers temps nous avons reconnu ce qu'il y avait de contradictions chez ces peuples, dont la moitié s'attache au sol par les religions, par les institutions, par les mœurs sédentaires; tandis que l'autre moitié ne supporte rien de ce qui fixe les hommes, ne trouve de satisfaction que dans les hasards de la vfe errante et dans la guerre de tous contre tous. Plus tard, la civilisation romaine les atteint, mais pour les diviser. Si les uns sont touchés de ses lumières, les autres ont horreur de ses lois ; et l'empire ne se défend plus que par Tépée des Germains, quand d'autres Germains achèvent sa ruine. Les invasions rendent la division plus éclatante en séparant ceux qui restent dans les forêts du Nord, avec leurs dieux et leur
CHARLEMAGNE ET LES SAXONS. 22i
antique indépendance; et ceux qu'attire le soleil du Midi, avec toutes les séductions d'une conquête nouvelle. Les Francs se font chrétiens, se laissent gagner par les traditions romaines, et entraînent à leur suite les Âlemkns, les Thuringiens, les Bavarois. Au contraire, la confédération saxonne réunit les ennemis des Francs, les tribus décidées à rester barbares : nous verrons leur opiniâtreté arrêter durant trente ans les armes de Charlemagne. La fondation de Tempire carlovingien établit enfin l'unité territoriale, et semble réunir sous une main puissante toutes les forces de la Germanie. Cependant l'antagonisme recommence avec les partages des fils de Louis le Débonnaire, jusqu'à ce qu'il éclate par la séparation définitive de la France et de l'Allemagne. Ainsi toutes les révolutions qui tourmentèrent les Germains pendant neuf cents ans sortent de ces deux causes contraires, le penchant et la résistance des peuples à la civilisation romaine, soit qu'elle agisse par les armes, par le droit ou par la religion. Or, le point d'appui de toutes les résistances, celui qui demeure le même au milieu de tous les mouvements, c'est la Saxe, c'est le pays d'Arminius et de Witikind.
les navigateurs anciens, dont Ptolémée a recueilli Les saxons les récits, trouvent les Saxons dans cette partie de la Chersonèse Cimbrique qui a formé depuis le Schleswig et le Holstein. Ils habitaient aussi, en vue des côtes, les îles de Buseu, de Nordstrand et d'Heligoland. Plus tard, 'e nom de Saxons s'étendit à la plupart des tribus de 1^ basse Germanie : ils occupaient, de l'Elbe à l'Issel,
âH CHAPITRE VI.
un vaste territoire divisé en trois districts par deux lignes de retranchements. On appelait Ostphal le pays de l'est, Westphal celui de l'ouest, Engern la contrée du milieu. Ces barbares gardaient la mémoire de leurs anciennes émigrations. Us se disaient venus du Nord et de ces colonies de pirates qui vivaient dans les rochers de la Scandinavie. Une tradition plus savante, et par conséquent moins ancienne, les faisait descendre des aventuriers germains qui auraient suivi jusqu'au fond de l'Asie la fortune d'Alexandre, et qui, après sa mort, demeurés sans chefs, se seraient dispersés par toute la terre. Un petit nombre de vaisseaux aurait enfin touché la côte d'Hadeln, aux embouchures de l'Elbe (1). Ici les souvenirs devenaient plus précis et prenaient la couleur d'un récit épique. Les navigateurs, disait-on, poussés vers la terre, la trouvèrent occupée par les Thuringiens. Ds obtinrent de ces peuples la liberté de jeter l'ancre dans leurs eaux et de trafiquer avec eux, mais en renonçant au meurtre, au pillage et à la possession du sol. Au bout de peu de temps, épuisés par ce commerce sans profit, ils commencèrent à
(1) Reichard, Germanierif 41. Turaer, History of the ÂngUhSaxons, I. Ptolémée, Géorg., II, 2. SaÇcve? iizi t&v aOxsva. Claverius, AnL Germ., ni, p. 97. Le mot phal signifie retranchement. Cf. Potea Saxo, ad a$m, 772. V^ittikind, Chrome. , II : « Super hacrc yaria opinio est, aliis arbitrantibus de Danis Northmannisque originem daxisse Saxones, aliis antem sestimantibus, ut ipse adolescentulus audivi quemdam praedicantem^ de Graîcis ; quia ipsi dixerunt Sc-aones reliqnias fuisse Saxonici excrcitiis^ qui sccutus magnum Alcxandrum, immatura morte ipsius per totum orben sit dispcrsus. » Le Chronicon Holsatise (ap. Leibnitz, Access, histor.j iî fait descendre les Saxons d'une race d'hommes valeureux qu'ÂIexandi trouva en Arménie, et qui le suivit à la gucn^e. Même tradition dans Saclisempiegel, 42.
manquer d'argent et de vivres. Un jour, il arriva qu'un jeune homme sortit de leurs navires, mourant de faim, mais couvert d'or, paré d'un collier d'or; et des anneaux d'or chargeaient ses mains. U aborde un Thuringien et lui offre tout cet or pour tel prix qu'il lui plaira. Celui-ci lui propose en riant une poignée de terre en échange. L'autre l'accepte, la reçoit dans son vêtement et se retire joyeux vers les siens. Le Thuringien retourne dans sa tribu : on le loue d'avoir trompé l'étranger. Cependant, la nuit suivante,- les hommes de mer descendent sur le rivage; leur jeune compagnon les guide, semant devant lui la poussière qu'il a reçue; et, dans l'enceinte décrite de la sorte, ils dressent silencieusement leurs tentes. Au lever du soleil, les habitants du pays les reconnaissent, et les somment, sur la foi des traités^ de retourner à leurs vaisseaux. «Nous a avons payé cette terre de notre or, répondirent-ils ; « nous la défendrons de nos épées. » La guerre s'engagea. Après de sanglants combats, les chefs des deux partis convinrent d'une entrevue où ils se rendraient désarmés. Les étrangers y portèrent sous leurs habits le long couteau qui ne les quittait jamais, égorgèrent les chefs des Thuringiens, et demeurèrent les maîtres du territoire. Une terreur profonde se répandit dans la contrée; et, en mémoire de l'événement, on appela ces étrangers du nom de leur arme nationale : ils la nommaient Sachs; on les appela « les hommes au grand couteau, » les Saxons (1).
(1) Wittikind, ChroniCf 4-7 : « Fuerunt aulem et qui hocfacinore no-
Ces fables jettent quelque lumière sur une antiquité où l'histoire ne pénètre pas. Le chemin qu'elles suivent remonte par la Scandinavie jusqu'au fond de l'Orient, premier berceau de toutes les traditions européennes. On reconnaît un peuple qui doit s'attacher au sol, puisqu'il l'achète, et qu'il change l'or éclatant, aimé des barbares, contre la propriété, fondement moral des sociétés. On y voit aussi la tracé de ces courses maritimes où s'exerçaient les populations du Nord, et qui remplaçaient pour elles les invasions accoutumées des Germains du Midi. Au lieu d'une émigration sans re^ pos à travers les marais, les bois et les villes fortifiées de r ennemi, ils aimaient mieux leurs barques d'osier couvertes de cuir, de libres aventures sur des mers sans maître, le butin enlevé, et la joie du retour dans la maison de leurs pères (1). L'Océan était le champ de la conquête, la terre était celui de l'héritage. Le toit immobile gardait la famille; de sévères coutumes y conservaient la pureté du sang. Quand la vierge saxonne déshonorait le foyer paternel, quand l'épouse trahissait sa foi, les femmes de sa tribu la chassaient à coups de verges et de couteaux pointus, jusqu'à ce qu'elle tom-
mcn illis inditum tradunt : cultelli eiiim nostra lingua Sahs dicuntur. » Celte fable s'accorde avec les souvenirs conservés dans le Sachsenspiegel, m, 42, et dans le Cantique de saint Annon, vers 544-, Schilter^ Thésaurus, I :
Von den mezzerin also wabsin
Wurden si geheizzin Sahsin.
(1) Les Saxons se font d'abord connaître par leurs pirateries sur les côtesdeTempire romain. Sidon. Apollin., Ep. VIII, 6. Eutrop., IX, 21. Aminien Marc, XXX, 7. Claudien, De quarto consulatu Honorii, V, 30.
CUARLKilAGNE KT LES SAXONS. 225
'c de douleur et de sang, La même jalousie trois castes des Etlielings, des Frilings et ^st-à-dire des nobles, des libres et des aff-niers, astreints au travail des champs, .-mêmes par des esclaves. Les uns et les oe mariaient qu'entre eux. Le peuple entier xilisait les noces étrangères, et conservait sans altération la noblesse de la race, comme l'indépendance du territoire. La distinction des castes n'effaçait point la communauté des intérêts. Tous les ans, dans chaque canton, les trois ordres des affranchis, des libres et des nobles, élisaient douze hommes. Les députés, rassemblés dans un lieu appelé Marklo, sur les bords du Weser, au centre de la Saxe, y traitaient des affaires publi- C[ues. En temps de paix, chacun vivait inviolable sur sa terre, sous l'autorité d'un juge nommé pour le canton. Trois chefs avaient le pouvoir limité de convoquer en armes les hommes de Westphal, d'Ostphal et d'Engern. Si la guerre était générale, le sort désignait celui à qui tous devaient obéir. Les soldats chevelus, vêtus de saies, armés d'une longue lance, du bouclier court et du couteau, se rassemblaient autour de l'étendard sacré, où Ton voyait les images symboliques du lion, de l'aigle et du dragon. Alors les Saxons se montraient dans toute la puissance d'une organisation simple et forte. Sur la propriété et l'hérédité reposait la famille, d'où naissait la caste pour former la nation (1).
(1) Bonifacii EpisL ad Ethibald, Mercise regcm : « In antiqua Saxonia, si virgo pateroam doinum cum adulterio inaculaverit, vel si mulier
La mémo cause rendait la nation puissante et le paganisme tenace. Le paganisme germanique s'attachait au sol, en divinisant les forêts, les fleuves, et les forces cachées qui faisaient lever les moissons; en mettant un esprit familier sous chaque toit, un génie protecteur auprès des trésors enfouis. Les peuples émigrés rompirent ce premier lien. Leurs instincts religieux, désorientés pour ainsi dire sous un ciel nouveau, ne savaient plus où se reposer. S'ils portaient avec eux leurs idoles sur leurs chariots, ils pouvaient les oublier ou les brûler un jour. Quand donc ils trouvèrent sur leur chemin un culte dominant, ils durent tôt ou tard en
maritata perdito fœderc matrimonii adulteriura perpétra verit... congregato exercitu fcmineo, flagellatain cam mulieros per pagos circumquaque ducunt, virgis csedcntes... usque dum cam mortuam aut vix Tivain defClinquant. » Cf. Tacite, Gerviania, 19. Viia S. Lebuini, apud Pertz, II : « Sunt qui illorum lingua Adlingi, sunt qui Frilingi, sunt qui Lassi dicuntur.i Cf. Sachsenspiegel, UI, 42. Translatio S. Alexandri, ap. Pertz, Ili 675. « Et id legibus firmatum, ut niiUa pars in copulandis conjugiis propriae sortis terminos transférât, scd nobilis nobilem ducat, et liber libérant, libertus conjungatur libertrc, et servus ancillœ. Si vero quispiam homm sibi non congrucntcm et génère priiîstantiorem duxerit uxorera, cum vit» su» danmo componat. » Ce texte est considérable, et les raisons opposées par Rettberg (II, p. 565)ne le détruisent pas. Adamus Brcmensis, I : c Nec facile uUis aliarum gentium vel sibi inferiorum connubiis infecti, propriam et sinceram tantumque sibi similem gentem facere conati sunt. ■ Wittikind, 15 : « A tribus enim priucipibus totius gentis ducatus administrabatur, certis terminis cxercitus congregandi potestate contentis... S autem universale bellum ingrueret, sorte eligitur cui omnes obedire oportuit ad administrandum imminens bellum. »
Vita S. Lebuini : « Singulis pagis principes prœcrant singuli ; statuto quoqiie tempore anni, semel ex singulis pagis atque ex eisdeni ordinibus tripartitis, singillatim viri XII electi, et in unum collecti in média Saxonia, secus flumen Vesaram, et locum Marklo nuncupatum, exercebant générale concilium. » W^ittikind : « Vestiti erant sagis et armati longis lançais, et subnixi stabant parvis sentis, habentes et renibus cultellos magnos. Signura... leonis atque draconis, et desuper aquilae volantis. »
CHARLKiMAGNE ET LES SAXONS. 227
subir la loi ; ainsi se détermina la conversion des Golhs et des Francs. Mais les Saxons vivaient au milieu des tombeaux de leurs pères : ils ne pouvaient oublier ces divinités sédentaires qui habitaient leurs bois, et qui donnaient à chaque lieu connu un nom et un souvenir. Leurs navigations les ramenaient souvent sur les côtes de Scandinavie, d'où les généalogies anciennes les faisaient descendre. Ils y trouvaient leurs croyances nationales sous une forme plus savante et sous la garde d'un sacerdoce respecté; le pirate, de retour, échauffait les jeunes gens de sa tribu au récit des sacrifices humains d'Upsal. La Saxe avait aussi un culte public, des prêtres qui ne portaient pas les armes, et des temples dont on n'approchait qu'avec respect. Des banquets étaient célébrés en l'honneur des dieux : on mettait solennellement les morts sur les bûchers. Non loin du Veser, dans un lieu fort, nommé Eresburg, s'élevait, ^u côté de l'orient et à ciel découvert, un tronc en forme de colonne, qu'ils adoraient sous le nom d'Irïiiinsul, c'est-à-dire « la colonne du monde. » Des mon- ^aux d'or et d'argent, prémices du pillage, étaient entassés autour. Au devant se trouvait un autel, et les sacrificateurs offraient à Odin la dîme des captifs. Ces 'Dfimolations n'étaient pas les plus horribles : il y avait ^es hommes et des femmes qu'on tenait pour magiciens, ®* ^i passaient pour se nourrir de chair humaine ; sur ce bruit, on se saisissait d'eux, on les brûlait, on ^^s mettait en morceaux, on les mangeait. Le paganisme avait conduit jusque-là une race intelligente et
généreuse : il y avait des cannibales parmi les Saxoi Premières ^^^ païcns étaient les ennemis naturels des Fr ^dZ^^ Dès le temps de l'invasion, ils avaient poussé les 1 les Francs, salicnncs daus l'île des Bataves ; ils les chassèrent e de ces nouvelles possessions. Mais la fortune char les Saxons devinrent tributaires des rois d'Austras leur payèrent une redevance annuelle de cinq bceufs. Il arriva, au rapport de Grégoire de Tours, < refusèrent le tribut au roi Clotaire. Le roi marché tre eux, et ils vinrent demander grâce en offrant troupeaux, leurs vêtements et la moitié de leurs U LesFrancs n'acceptèrent pas ces propositions; etco Clotaire leur remontrait leur tort, ils se jetèren lui et voulurent le tuer s'il ne les menait au con Voyant donc leur fureur, il les conduisit à l'enn
(1) Capitulatio de partibus Saxoniœ : « Ecclesîsc Christi quoino( struuntur in Saxonia et Deo sacratîc sunt, non minorem habeant ex* tiam quam fana habuissent idolorum. w Bède, Histor. eccles. — Caj tio, etc. : a Si quis corpus defuncti hominis secundum ritum paga flamnia consumi fecerit... Si quis ad fontes ai:t ar])orcs vel lucos fecerit, aut aliquid more gentilium obtulerit, et ad honorera daen comeàeni.liG'c&tlediabolgelde du concile de Loptincs. — Wittikin « Ad orientalem portam ponunt aquilam aramquc Vicloriaî construei Nomine Martem, effigie columnarum imitantes Ilerculem, loco solei Cf. Adamus Bremensis, Grimra, Deutsche Mythologie. Poeta S ann. 772. Éginhard, Annal. y ibid. — Capitulatio departib. Sax^ « Si quis a diabolo deceptus crediderit, secundum morem pagan virum aliquem aut feminam strigam esse et homines comedc propter hoc ipsum incenderit, vel carnem ejus ad comedendum d< vel ipsam comederit. » Les Allemands nous pardonneront de recoi ici les vestiges d'anthropophagie qu'on retrouve chez tous les barbar treizième siècle, on voit Albert le Grand visiter les peuples de la ranie pour y détruire la coutume qu'on avait de dévorer les viei n en est de même des Celtes d'Irlande au temps de Diodore de Sic rhistpire de Tantale et de Pélops laisse entrevoir les mêmes désordre les siècles héroïques de la Grèce.
mais il fut repoussé avec un grand carnage, et demanda la paix, disant qu'il était venu contre sa volonté. Telles étaient les haines qui armaient les deux peuples. Elles se perpétuèrent dans une guerre sans relâche, dont on suit les vicissitudes sous les règnes obscurs des derniers Mérovingiens. Charles Martel la reprit avec vigueur. Pépin le Bref la continua : il crut l'avoir achevée, quand les Westphaliens, deux fois vaincus, consentirent à envoyer chaque année leurs députés à l'assemblée des Francs, avec un tribut de trois cents chevaux. Les traités, bientôt mis en oubli, ne préjudiciaient pas à Tindépendance de la confédération saxonne. Couverte par trois fleuves, TEms, le Weser et l'Elbe ; appuyée à l'ouest sur les Frisons, opiniâtres dans l'idolâtrie, elle avait derrière elle les peuples du Danemark, de la Suède et de la Norwége. Ces barbares, issus d'une même origine, unis par l'analogie des croyances et par le rapport des langues, formaient une Germanie païenne, immobile encore sur son territoire et dansses mœurs(l).
D'un autre côté se constituait la Germanie chré- i^ tienne. Quatre évêchés couvraient la Franconie, la ch^éSl Hesse et la Thuringe : c'était le cœur du pays. Derrière cette première ligne, les Bavarois, les Alemans et les Francs occupaient les provinces romaines, dont ils avaient renouvelé la population. Au delà venaient encore les Anglo-Saxons de Grande-Bretagne, les Visigoths dans les Asturies, les Lombards au pied des Alpes •
(1) Gregorius Turonensis, IV, 10, 14. Gesta Dagoberti, 14. Continuât. adFredegar., 110.
toute une Germanie émigrée, convertie, policée, au milieu des peuples latins. La mission de saint Boniface avait fondé l'Église d'Allemagne. L'avènement de Pépin l'avait affermie en lui donnant pour appui la royauté renaissante chez les Francs. Cliarlemagne devait achever l'entreprise en élevant un nouvel empire germanique, où il porterait le centre des affaires temporelles de la chrétienté.
chariemagne. Avcc Charlcmagne, la puissance laïque se montre dans les affaires religieuses avec une vigueur et en même temps avec une mesure qu'elle n'avait jamais eues. 11 ne faut méconnaître ni son intervention, ni les limites où elle se contint.
A C'est une loi de la société chrétienne, que toutes les
quel titre . .
a intervint graudcs actions religieuses s y accomplissent par le d5*chri^a- concours des deux ordres dont elle est composée, le clergé et le peuple. Aussi, dès le moment où le pouvoir séculier se fit chrétien, il se trouva investi de ces deux fonctions : défendre l'Église contre ses ennemis extérieurs, maintenir l'accomplissement de ses lois au dedans. Ce fut le rôle de Constantin le Grand, compromis cependant par les hésitations qui gênèrent le commencement de son règne, et par les erreurs qui en gâtèrent la fin. Les temps barbares, en faisant beaucoup oublier, avaient effacé les torts et rehaussé la gloire du premier empereur chrétien. On ne voyait en lui que le vainqueur de l'idolâtrie et le défenseur du concile de Nicée. On lui attribuait aussi la célèbre mais fabuleuse donation qui aurait fondé la souveraineté politique des pa-
nisme.
pes; et Ton avait retenu les fortes expressions d'Eusèbe, qui l'appelait Tévêque du dehors et le protecteur des saints canons {\).
En conférant le patriciat aux rois mérovingiens, les empereurs d'Orient leur avaient délégué la charge de protéger l'Église. C'est ce qui résulte du cérémonial et des formules delà cour byzantine pour l'investiture des " nouveaux patrices. L'empereur leur donnait le manteau, l'anneau, la couronne d'or, et ajoutait ces mots: « Comme nous ne saurions nous acquitter seul de la « charge qui nous est imposée, nous vous accordons « l'honneur de faire justice aux églises de Dieu et aux « pauvres, vous souvenant que vous en rendrez compte c< au souverain Juge (2). »
Sans doute les rois des Francs ne purent pas longtemps se prévaloir du mandat qu'ils tenaient de ces Grecs, devenus le scandale de la chrétienté. Mais, tandis que le mandat impérial expire, la papauté le renou-
(i) Fénelon, Discours pour le sacre de V archevêque de Cologne, (2) Cette fonnule, donnée par Paul Diacre, se trouve confirmée par un document inédit, je veux parler du manuscrit intitulé Graphia aureae urMs Romae, conservé à la bibliothèque Laurentium (Plut. 89, in-folio Cod. 41). J'extrais de ce texte, que je me propose de publier bientôt, le fragment qui suit : Qualiter patricius sit faciendus..,
c Dum aulem venerit patricius, in primis osculetur pedes imperatoris, d^de genu, ad extremum osculetur ipsum. Tune osculetur omnes Romanes circumstantes, et dicent omnes beneveniatis. « Nobis nimis labo- «riosum esse videtur concessum nobis a Deo ministerium nos soles « procurare. Quocirca te nobis adjutorem facimus, et bunc honorem con« « cedimus ut ecclesiis Dei et pauperibus legem facias, et ut inde apud « altîssimum Judicem rationem reddas. » Tune induat ei mantum, et ponat ei in dextro indice annulum, et det ei bambacinum propria manu scriptum, ubi taliter contineatur inscriptum : « Este patricius, misericors et justus. » Tune ponat ei in capite aureum circulum, et dimittat eum. »
velle; et Grégoire IIF, soutenu du consentement des Romains, défère à Charles Martel le titre de patrice, que Pépin accepte et communique à ses fils. C'est quand la royauté vient de se relever plus forte que jamais dans la maison carlovingienne, c'est trois ans après le sacre de Pépin le Bref, que le pape Etienne lui adressa cette lettre fameuse, où il fait parler l'apôtre saint Pierre : « Pierre apôtre, appelé par Jésus-Christ fils du Dieu a vivant, et avec moi l'Église catholique, apostolique, c( romaine, maîtresse de toutes les autres, et Etienne, c< évoque de Rome, à vous, hommes très-excellents, c( Pépin, Charles et Carloman, tous trois rois; aux évêc< ques, abbés, ducs, comtes; à toutes les armées et à ce tout le peuple des Francs. — Moi, Pierre apôtre, or- « donné par la puissance divine pour éclairer le monde, c< je vous ai choisis pour mes fils adoptifs, afin de déc( fendre contre leurs ennemis la cité de Rome, le peuce pie que Dieu m'a confié, et le lieu où je repose selon « la chair. Je vous appelle donc à délivrer l'Église de « Dieu, qui me fut recommandée d'en haut; et je c< vous presse, parce qu'elle souffre de grandes afflicc< tions et des oppressions extrêmes... N'hésitez point, c( mes bien-aimés, mais croyez que je vous prie et vous c( conjure comme si j'étais présent devant vous : car, sec< Ion la promesse reçue de Notre-Seigneur et Rédempc< teur, je distingue le peuple des Francs entre toutes les c< nations... Prêtez aux Romains, prêtez à vos frères tout « l'appui de vos forces, afin que moi, Pierre, vous couce vrant tour à tour de mon patronage en ce monde et en
« TautrCy je yous dresse des tentes dans le royaume de « Dieu (1). »
Voilà le titre que Charlemagne trouva dans Théritage de ses pères, et qui ne lui laissait de doute ni sur la grandeur ni sur la légitimité de sa mission. Ce fut le mérite de ce jeune prince de l'avoir comprise, et, dans toute la force de Tâge et dans tout l'éclat de la victoire, d'avoir voulu un autre appui que la victoire et la force. La religion, qui disputait son cœur aux passions désordonnées de la chair, arrachait son esprit aux vues bornées d'une politique barbare. Pendant qu'il cherchait à dompter la violence de ses penchants par la prière, par le jeûne, par les veilles saintes; pendant que ses aumônes allaient jusqu'en Afrique et en Palestine soutenir la foi persécutée des populations chrétiennes, il se rendait à l'appel de saint Pierre, sauvait Rome des Lombards, et, en renouvelant la donation de Pépin, il fondait la liberté politique de l'Église. Il fondait en même temps sa propre autorité en lui donnant un appui moral, en exerçant avec plus d'éclat qu'aucun de ses prédécesseurs cette fonction de palrice qui n'était plus un vain nom, en acceptant les deux charges qui s'y attachaient, affermir la chrétienté au dedans, l'étendre au dehors : et, comme les grands de-
(1) En citant la lettre écrite par le pape Élieniie au nom de l'apôtre saint Pierre (D. Bouquet, V, 495), je me suis borné aux passages les plus décisifs. La critique moderne ne permet plus de considérer cette lettre comme une supercherie religieuse, ni même comme une vaine prosopopée. C'était l'usage de ce temps, dans la plupart des chartes où une église figurait comme partie intéressée, de remplacer son nom par celui du saint qui en était le patron ou le fondateur.
voirs font les grands hommes, le premier fit de lui un législateur, et le second un héros (1). Lérisiatjon Premièrement, il affermit le christianisme dans ses de États par des moyens que huit siècles d'expérience lui en-
Charlemagne. *^ j i x
seignaient. Quarante assemblées tenues sous son règne, souvent en sa présence, presque toujours sous son impulsion, maintinrent le dogme et la discipline. Parmi ces assemblées, les unes furent expressément ecclésiastiques, comme le concile national de Francfort, où l'on traita les questions de Fadoptianisme et du culte des images, ou bien comme les nombreux synodes qui rassemblaient le clergé de chaque province pour délibérer de ses devoirs et de ses besoins. D'autres fois, les grands de la nation étant convoqués, les évoques et les prêtres conféraient entre eux des affaires spirituelles, tandis que les comtes réglaient séparément les préparatifs de la campagne prochaine. Les décisions prises par les prélats étaient revêtues de la sanction du prince, et paraissaient marquées de son sceau, dans les célèbres ordonnances qu'on appela du nom de Gapitulaires.. Parmi les soixante-cinq actes qui composent ce recueil^ sur un nombre de onze cent cinquante et un articles, quatre cent soixante dix-sept touchent aux matières de religion. La royauté y intervient donc sans scrupule; mais on s'est trop hâté d'en conclure sa suprématie en affaires religieuses (2).
(1) Eginhard, 26, 27.
(2) Cf. Schannati Concilia Germanise; Bintcrim, Geschichte der d. Concilient t. II; Guizot, Histoire de la civilisation en France j t. IL
Premièrement, la royauté ne dissimule ni l'origine i>ans queu de ses droits, ni les limites qu'elle leur donne : « Char- »iseco^'»° « les, par. la grâce de Dieu, roi et administrateur du « royaume des Francs, défenseur dévoué de la sainte « Église et auxiliaire en toute chose du siège apostolique y c< nous rendant aux exhortations de tous nos lidèles, et c< particulièrement des évoques et des autres prêtres, ce nous avons arrêté les résolutions suivantes. » Ces résolutions ne sont elles-mêmes que les canons des anciens conciles rappelés à la mémoire du clergé et du peuple, ou encore des mesures prises pour en assurer Fexécution. Le célèbre capitulaire de 804 le déclare solennellement : « Il nous a plu de solliciter votre sa- « gesse, ô pasteurs du Christ, conducteurs de son trou- (i peau et resplendissants luminaires du monde, de « peur que le loup infernal ne dévore ceux qu'il trouce vera transgressant les règles canoniques et les tradi- « tiens des saints conciles... C'est pourquoi nous avons «joint aux présentes plusieurs articles extraits des <i canons, qui nous ont paru plus nécessaires. » Suivent cinquante-neuf passages tirés des conciles de Nicée, de Chalcédoine, d'xintioche, d'Ancyre, de Sardique, de Gangres, de Carthage, de Néocésarée, et des décrets des papes Léon, Siricius, Innocent et Gélase. Toute la législation ecclésiastique des Capitulaires n'est que l'application de ces maximes antiques au besoin des temps. Elle se propose, d'une part, l'extirpation du paganisme; de l'autre, la réforme du clergé. En punissant l'ignorance chez les prêtres, en leur interdi-
sant la chasse, les armes, les cours de justice; en sanctionnant rimmunité des biens et des personnes ecclésiastiques, Télection des évoques par le clergé et le peuple, les droits des métropolitains sur leurs suffragants et des évêques sur les clercs, on rendait à l'Église le savoir, la pureté, la liberté, la régularité, tout ce qui pouvait en faire une société puissante, et l'armer contre les entreprises des rois. On n'a point coutume de traiter ainsi un corps dont on veut rester maître; les empereurs byzantins agissaient autrement, et je ne reconnais pas là cette souveraineté du prince sur les choses sacrées, qu'on a cru trouver dans le texte des lois carlovingiennes (I).
(1) CapituL, 760, apud Perlz. « Karolus, gratia Dei rcx regnique Francorum rector, et dovotus sanctaî Ecclesiaî defensor, atquc adjutor in omnibus apostolicai scdis, hortatu omnium fidclium nostrorum, et maxime episcoporum, ac rcliquonim sacerdotum, » etc. Capitula ecclesiast.,S04tf Pertz : « Quapropter placuit nobis vestram rogare solertiam, o pastoresEcdesiarum Christi et diictorcs gregis ejus, et clarissima mundi luininaria... ne lupus insidians aliqucm canonicas sanctiones transgredicntem, vel pateraas traditiones uaiversalium conciliorum excidentem, quod absit, inveniens devoret. » Cf. CapituL, 769, 779,804, et particulièrement CapituLf 1, ann. 803 : « Sacrorum canonum nonignari, ut in Dei nomine sancta Ecclesia suo liberius potiretur honore, assensum ordini ecclesiastico praebuimus, ut scilicct episcopi per clcctionem clericorum et populi, secundum statuta canonum de propria diœcesi, remota personarum et munerum acceptione, ob vit» meritum et sapientiaî donum eligantur. »
M. ijuizoi (Histoire de la civilisation en France, XX VH leçon) attribue à GbarlemagDe la souveraineté en matière religieuse. Il ne suftit pas, pour établir un fait si considérable, de deux anecdotes du moine de Saint- Gall, dont les récits ne font pas toujours foi en histoire ; ni de deux actes de Lothaire et de Carloman, qui se rapportent à une époque de désordre, où il ne faut plus chercher les saines maximes du gouvernement carlovingien. Encore moins fallait-il s'appuyer des formules respectueuses dont les évêques des Gaules usèrent quelquefois envers le grand roi qui fut leur bienfaiteur. Toute Targumcntation de M. Guizot, ordinairement si grave et si fondée, n'a pas ici d'autres bases.
L'esprit de la législation se manifeste dans le gouvernement qui l'applique. Celui de Charlemagne ne passe pas les bornes du pouvoir temporel, il exécute sans innover, et, en même temps qu'il protège, il obéit. Tous les grands évêques de son temps entrent dans ses conseils : Leidrade de Lyon, Amalaire de Trêves, Wulfaire de Reims, Hildebald de Cologne, Riculfe de Mayence, Arnon de Salzburg. Si les instructions des Missi dominici touchent aux affaires ecclésiastiques en même temps qu'aux civiles, ces commissaires, envoyés deux par deux dans les provinces, sont tirés des deux ordres, un comte et un prélat. La surveillance qu'ils exercent ne préjudicie point à la juridiction régulière des évêques, des métropolitains et des synodes. Les questions litigieuses parcourent le cercle des tribunaux canoniques, jusqu'au saint-siége. L'hérésie des adoptianistes est déférée au pape : ses légats assistent au concile de Francfort ; c'est à lui que le clergé franc propose ses objections contre le deuxième concile de Nicée, et ses motifs pour la suppression des chorévêques; c'est à lui qu'on renvoie les démêlés des évêques de Taren taise et d'Embrun, qu'on s'adresse pour l'exemption de la résidence épiscopale. Telle était déjà la puissance des clefs de saint Pierre. Charlemagne la servit en propageant la liturgie romaine dans toutes les églises des Gaules, « parce que l'eau, disait-il, est plus « pure à la source qu'au milieu du ruisseau. » 11 professait une déférence filiale pour ce vieillard désarmé qui siégeait au Vatican; il écrivait à Léon III : a Comme
« j^avais conclu avec votre devancier le pacte d'une pa- « lernité sainte, je désire garder la même alliance avec « Votre Béatitude...., afln que le siège très-saint de « l'Église romaine, Dieu aidant, soit toujours servi par « mon dévouement sincère. Car c'est notre devoir, sous « le bon plaisir de la miséricorde divine, de protéger « partout la sainte Église du Christ, en la défendant an c< dehors par les armes contre les incursions des païens c< et les ravages des infldèles, en raffermissant au dece dans par la profession de la foi catholique (1). »
D'un autre côté, les papes font sentir une autorité qui n'en est pas à établir ses titres. Ils rappellent comme une antique maxime la prérogative du siège apostolique, « à qui il appartient déjuger de toutes les églises, sans « qu'il soit permis de juger de son jugement. » En conséquence, le prince est exhorté à maintenir la liberté des élections épiscopales, à réprimer les prélats qui portent les armes séculières, à prendre garde que c< les évoques et les prêtres, couverts du casque de la « foi et de Tarmurc du salut, vaquent à la prière et au c( service spirituel des peuples. » Ces termes contiennent tous les pouvoirs dont Charlemagne usa dans les affaires
(1) Concilium Francfort., ann. 794. L'affaire des chorévêques, une des plus graves de ce temps, fut agitée au concile d'Âix-la-Ghapelle en 802 ; on a de cette assemblée un capitulaire en sept articles. Charlemagne s'y explique ainsi : « Quod jurgiuin quum enucleatius discutere voluissemus, placuit nobis ex hoc apostolicam sedem consulere, juhente canonica auctoritate, atque dicente : Si majores causœ in medio fuerint devolutae ad sedem apostolicam, ut sancta synodus statuit et beata consuetudo exigit, incunctanter referatur. » Mondclius Engolism, : « Quis purior est aut quis melior : aut fous vivus, aut rivuli ejus longe decurrentes? » Cf. EpistoL I Caroli M. ad Leonem pp.
CllARLEMAGNE ET LES SAXONS. 259
religieuses. On y voit comme une délégation que le pontife ne cesse pas de renouveler depuis le jour où il remit au prince le livre des canons, et que le prince ne cesse pas de reconnaître quand il les fait exécuter dans ses Etats. Rome se montra satisfaite de la loyauté de son mandataire. Elle ne crut pas avoir assez fait de lui décerner des titres, de lui dresser des statues : elle permit plus tard qu'il fût honoré du culte des saints; et ce fut lui qu'elle proposa, comme le type glorieux de la souveraineté chrétienne, à l'imitation des rois. La mission religieuse de Charlemagne, aussi bien que celle de saint Boniface, émane donc de la papauté. L'un parut chez les Francs comme la parole vivante du siège apostolique ; l'autre, comme la main armée pour protéger la parole : tous deux prenant à Rome le pouvoir, mais tous deux Germains par le génie comme par le sang (1).
Tandis que l'Église d'Allemagne s'affermissait au chariemag
, en préseiu
dedans, elle avait besoin d'être défendue au dehors. La ^^q^I^^ Germanie païenne se tenait toujours en armes : les in- p**^°®eursions, les meurtres, les incendies, désolaient la frontière. Il fallait donc que les Francs en vinssent aux
(1) EpistoL XXXIV, Iladriani pp. ad Carolum M. : « Quaî do oinnibiis ticclesiis fas babeat judicandi, neque cuiquam liceat de ejus judicare judicio. Cf. EpisL XL.
Uidée d'une légation ecclésiastique, conférée à un prince laïque, n'a Tien de contraire à la tradition de TÉglise. Les rois des Dcux-Siciles ont été et sont encore légats du saint-siége dans leurs États, et en cette qualité ils ont un trône en face de celui de l'archevêque dans Féglise de Montréal. — Je trouve encore cette formule dans im capitulairc de 805 : \Apostolica auctorilate et miiltorum sanctorum episcoporum admonitioneiostnicti... »
mains avec les Saxons, et qu'ils restassent maîtres pour rester en repos.
La guerre de Saxe fut une croisade. Ce caractère se laissait déjà voir dans les expéditions militaires des Mérovingiens chez les ariens du Midi ; il reparaît dans les combats de Charles Martel contre les Sarrasins ; il éclate dans les guerres de Charlemagne. La tradition populaire les représentait ainsi; elle avait fait du grand empereur le premier des croisés. Les épopées chevaleresques célèbrent ses conquêtes au pays des infidèles; et quand Pierre FErmite entraînait les populations au cri de Dieu le veuti le bruit se répandit que Charlemagne allait sortir de son tombeau d'Aix-la-Chapelle et prendre le commandement de Tarmée chrétienne. Ce bruit n'était point sans fondement : Charlemagne avait ouvert la guerre sainte contre l'islamisme et Tidolâtrie. Plus tard, en même temps qu elle se transportait en Orient, elle continua dans le Nord. Durant tout le moyen âge, on prit la croix en Allemagne contre les païens de la Baltique. Le champ de bataille reculait, l'intérêt n'avait pas changé. Au reste, les écrivains du huitième siècle jugèrent la lutte où ils assistaient : ils y virent autre chose qu'une querelle de frontières. c( L'Éternel, qui, dans sa miséricorde, veut le salut du— genre humain, avait connu que rien ne pouvait adoucir* la dureté des Saxons; et, afin de les forcer à subir 1^ joug doux et léger du Christ, il leur donna pour maître et docteur de la foi le glorieux Charles, qui, les domp — tant par la guerre, sinon par la raison, devait les sauvera
malgré eux (1). » Avec lui marchait la nalion des Francs, c< illustre, forte sous les armes, aimée du Christ, qui dirigeait ses chefs dans les voies de la piété, bénie des saints martyrs, dont elle avait enchâssé les ossements dans For et les pierres précieuses. » Les Francs avaient aussi le suffrage du siège de saint Pierre, déjà secouru par leurs armes, le concours des peuples nombreux qu'ils tenaient sous leurs lois, et les vœux de TOccident catholique, qui les voyait partout sur la brèche pour la défense de sa foi et de sa liberté. Toute la chrétienté était derrière eux.
Du côté opposé paraissaient les Saxons, restés comme les derniers des Germains devant l'invasion des mœurs étrangères, et la défection successive de tant de tribus qui se faisaient chrétiennes. Us combattaient avec toute
(i) Poeta Saxo, ad ann, 775.
0 pietas henedicta Dei, quœ vuU genus omne Humanum fieri salvum I Quia noverat hujus Non aliler gentis molliri pectora posse, Discerct ut cervix refleclere dura rigorem Ingeailum. mitiquc jugo se subdere Christi, Ob hoc doctorem talem fîdeique magislruro, Scilicel insignem Carolum donayit eisdem, Qui bello premeret quos non ratione domarel, Sicque vel invitos salvari cogerel ipsos.
Wittikind, Chronic, 15 : «MagnusveroC ardus... considerabat...fimtimam gentem nobilemque vano errore retineri non oportere, modis omnibus satagebat quatenus ad viam yeram duceretur, et nunc blanda suasione, nunc bellorum impetu, ad id cogebat. » Éginhard explique les causes politiques de la guerre, Vita Caroli Magni : « Suberant et causae quac quotidie pacem conturbare poterant, terinini videlicet nostri et illorum penc ubique in piano contigui, praîler pauca loca in quibus vel silvaB majores, vel montiuin juga... in quibus caedes et rapinae vel incendia vicissim fieri non cessabant ; quibus adco Franci sunt irritati, ut non jant vicissitudinem reddere, sed apertum contra eos bellum suscip'Tc, dignum jiidicarent. »
E. G. n. IG
la grandeur d'une cause désespérée, pour Tindépendance du sol, pour les traditions des ancêtres, pour les mystères trahis de Woden, de Dunar et deSaxnot. Us se défendaient dans leurs foyers, dans un pays dont ils avaient toutei^ les ressources et tous les souvenirs, mi cœur des mêmes bois où périrent les légions de Vâriis. Les noms des lieux en conservaient encore la mémoire. On y montrait le camp des Romains (Feldrom), la mm^ tagne cPÀrminius (Herminsberg), h plaine de Ut Fictotre (Wintfeld), le ruisseau des Os (Knochenbach), etlerut»^ seau du Sang (Rodenbeck) (1). Le génie de ces teïkqis glorieux revivait en la personne de.Wittikind, fils de Werneking, chef des peuplades du Nord. Gegnerrier apportait, avec son épée et son talent militaire, l'àlliaiiée de Siegfried, roi de Danemark, dont il avait épousé la sœur, et de Ratbod, chef des Frisons. Les Saxons, soutenus par ces intrépides voisins, n'étaient peut-être pas sans intelligence avec les mécontents de la Bavière et de la Lombardie. Ils touchaient à T orient les Slaves, les Avares, idolâtres et barbares comme eux, et tous les flots de ces grandes migrations qui partaient des steppes de TAsie, et, ne trouvant pas d'obstacle dans les plaines (le l'Europe centrale, venaient se jeter sur la frontière des Francs. Ainsi la Saxe avait à sa suite tout le paganisme, c'est-à-dire le monde presque entier, où les chrétiens tenaient encore si peu de place. Dès lors on ne s'étonne plus de trente-deux ans de combats : il y
(1) Ces noms de lieux se conservent encore. Cf. Grimm. Deutsche Mythologie, Roichard, Germanien,
allait de toute la religion, de toute la civilisation, de (oui ce que furent nos pères et de ce que nous serions un jour.
Vers ce temps-là, un religieux nommé Liafv^in, qui Préludes
prêchait FÉvangile sur les bords de TYssel, résolut s. uafmi
d'annoncer la foi aux Saxons, et se rendit à l'assemblée
g^énérale de.Marklo. Au jour solennel, les députés de
la confédération étant réunis, quand les sacrifices
allaient commencer, il s'avança, revêtu de ses habits
aacerdotaux, portant dans ses mains la croix et TÉvan-
^le. a Les idoles que vous adorez, ditril, ne vivent ni
^ ne sentent ; elles sont lés ouvrages des hommes, elles
<x ne peuvent rien, ni pour elles ni pour autrui. C'est
<i pourquoi le seul Dieu, bon et ju6te, ayant pris vos
<i erreurs en pitié, m'envoie parmi vous. Que si vous
^ ne renoncez pas à l'iniquité, je vous annonce un
« malheur que vous n'attendez point; car le Roi des
« cieux a ordonné d'avance qu'un prince fort, prudent,
<c infatigable, viendrait, non de loin, mais de près,
« tomber sur vous comme un torrent, afin d'amollir
« la férocité de vos cœurs toujours durs, et de faire
a courber vos fronts orgueilleux. D'un seul effort il
« envahira la contrée, la dévastera par le fer et par le
« feu, et il emmènera vos femmes et vos enfants en
c( esclavage. » A ces paroles, la foule indignée s'émut,
et poussa de grands cris; plusieurs coupaient déjà des
pieux qu'ils aiguisaient afin de percer le profanateur,
quand l'un des chefs, nommé Buto, montant sur un
lieu élevé, s'adressa à la multitude : a Écoutez, dit-il,
Ui CHAPITRE VI.
« TOUS qoi êtes les plus sages. Il nous est venu souTenl c< des ambassadeurs des peuples voisins , Normans, « Slaves ou Frisons ; nous les avons reyus en paix, et, « après avoir entendu leurs messages, on les a renvoyés « avec des présents. Celui-ci est Tambassadeur d'un « grand Dieu, et vous voulez le faire mourir! i> Ces paroles sauvèrent le prêtre. D se retira sain et saof, ei bientôt après parut le vengeur qu'il avait prédit (1). ^^Jj^** Au printemps de Tannée 772, le champ de mai fut convoqué à Worms. Le roi Charles y exposa ses desseins. 11 méditait depuis quelque temps comment il pourrait acquérir au Christ cette nation saxonne, qu'on disait si cruelle, si ennemie des hommes^ si attachée aux faux dieux. Il sollicitait sur ce point le conseil des gens d'Église et le secours de leurs prières. Puis, rassemblant une grande armée, après avoir invoqué le nom du Christ, il partit pour la Saxe avec les évêques, les abbés, les prêtres, docteurs et prédicateurs de la foi, qui voulaient imposer la douce loi du Christ à ce peuple engagé dans les chaînes du démon depuis le commencement du monde. Il entra donc dans le pays de Weslphal, pénétra jusqu'au Weser, s'empara d'Éresburg, et renversa la colonne qu'on y honorait sous le nom d'Irmin-
(1) Vita Lebuini, apud Pcrtz, t. II. Les historiens modernes ne se sont pas attachés à embrasser tous les détails de cette guerre de Saxe, qui tient une place considérable dans rhistoire religieuse et pohtique de Is^ Germanie En réunissant les traits épars dans les chroniques et les annales contemporaines, avec les couleurs poétiques données par la tradition populaire, j'ai essayé de recomposer le tableau. Mais déjà M. Mignet, danssor^ excellent mémoire, avait reconnu toute Timportance historique de grand fait d'armes.
sul. Les trésors ramassés dans ce lieu furent livrés au pillage. L'armée se reposa trois jours ; et, comme au bout de ce temps elle commençait à souffrir de la soif, une source abondante jaillit tout à coup du lit desséché d'un torrent voisin. Il sembla que Dieu conflrmait la victoire par ce signe, et que les ennemis la reconnaissaient par leur soumission. Ils donnèrent douze otages; le roi leur laissa des prêtres, et revint dans son manoir paternel de Héristal, jouir en paix d'un succès si facile (1).
Mais l'année suivante, tandis que Charles descendait en Italie pour mettre fin au royaume des Lombards, les Saxons se soulevèrent, chassèrent les missionnaires, mirent la Hesse à feu et à sang et vinrent brûler l'église de Frilzlar. C'était la première fondation de saint Boniface. Quand les barbares approchèrent, la torche à la main, une terreur religieuse les saisit, ils se retirèrent en désordre; plusieurs dirent ensuite qu'ils avaient vu deux jeunes hommes vêtus de blanc, défendre les portes du sanctuaire (2). Bientôt après, Charlemagne reparut; ^rois armées le précédèrent en Saxe, et dévastèrent le pays. Lui-même, au commencement de 775, vint tenir le champ de mai à Duren, traversa le Rhin, prit le lieu fortifié de Sigeburg, mit garnison dans Éresburg, força
(l) Vita S, Sturmi : a Rex vero Carolus, Domino semper dévolus, qiiuni *pse christianissimus esset, cogitare cœpit qualiter gentem hanc acquirere Christo quivisset, » etc. Eginhard, Annales, adann. 772. Pocta Saxo, ibid.
Âd palriam rcdiit magna cum prospcritate.
("2) Eginhard, Annales^ ad ann, 11k. Cf. Annales Laurissenses ci Fuidensesy ad ann. 774, et surtout Annales Francor.j ibid.
le passage du Weser auprès du mont Brunesberg, battît les barbares, et pénétra jusqu'à l'Ocker, où les chefe du pays d'Ostphal lui livrèrent leurs otages. Retournant ensuite sur ses pas, il trouva les hommes d'Engern venus à sa rencontre pour faire les mêmes soumissions. Mais ceux de Westphal opposèrent une résistance plus opiniâtre. Un soir, à la faveur de l'obscurité, leurs guerriers se mêlèrent aux fourrageurs d'un corps franc détaché sur le Weser. Entrés dans le camp, ils atten-^ dirent l'heure du sommeil et se jetèrent sur les chrétiens endormis. Ceux-ci, revenus de la première surprise, firent face, et soutinrent tous les assauts» jusqu'à ce que l'armée royale vînt les dégager (1). Les Westphaliens demandèrent la paix et la reçurent une seconde fois : les vainqueurs connurent qu'ils auraient besoin d'une longue patience.
lampciemai ^n effet, la uouvelle étant venue que le roi repassait ladprborn. Ics Alpcs afiu dc réprimer le soulèvement des Lombards du Frioul, les Saxons reprirent les armes, s'emparèrent par stratagème d'Éresburg, dont ils rasèrent les retranchements, et assiégèrent Sigeburg. Mais ces bandes irrégulières n'avaient ni la science ni la discipline des «*,ombats. Les pierres que leurs machines faisaient pleuvoir retombaient sur leurs têtes; ils crurent voir dans—
(1) Ibid.,ad ann. 775. Poeta Saxo, ad ann. 775. Il faut lire, dans celte= chronique en vers, la surprise du camp chrétien par les Saxons. C'est un^ des rares passages où la sécheresse du récit s'anime et prend couleur.
Pars subvectat onus viridis simul utraque fœni.
Sic inlrogressi Francorum castra dolosi,
Quod vi non polei*ant egerunt arte. Sed olim
Est diclum : a Dolus an virtus quis in hosle requirat? v
GHâRLEMAGNE et les saxons. 247
les airs des boucliers de feu qui protégeaient la garnison (1). L'épouvante se mit dans leur camp; une sortie vigoureuse acheva la déroute. En même temps Charles revint d'Italie, tint l'assemblée ordinaire à Worms, et s'avança jusqu'à la Lippe, où il ne trouva plus que des suppliants. Il les reçut en grâce, bâtit la forteresse de Lippstadt aux sources du fleuve, releva £resburg, et, après avoir passé l'hiver à Héristal, il revint, au printemps de 777, convoquer les nobles et teui le peuple de Saxe à Paderbom. C'était le plus beau lieu de la Westphalie. Des sources jaillissantes y arrosaient les terres d'un riche manoir. Le roi des Francs, entouré de ses prélats et de ses comtes, déploya toute la pompe guerrière des champs de mai. Ce fut là qu'il voulut recevoir les envoyés des Sarrasins d'Espagne, venus pour solliciter le secours de ses armes. Il semble que ce grand spectacle frappa les Saxons. IjCS hommes libres, réunis sous la conduite de leurs chefs, jurèrent obéissance et se soumirent à perdre leur territoire et leur liberté, s'ils violaient la foi promise. Une grande multitude/ renonçant aux idoles, demanda le baptême. On vit des troupes innombrables d'hommes, de femmes
(ijEginhard, Annales, adann. 776, et surtout Annales Francorum et Annales Bertiniani : « Et, Deo volente, petrariae quas prseparaverant plus iiiis damnam fccenint quam illis qui infra castrum residebant. Videnti- 1ms multis tam a foris, quam etiam et deintus, ex quibus multi inanent Usque adhuc ; et dicunt vidissc se instar duorum scutorum colore rubeo flammantes et agitantes supra ipsam ecclesiam. » — Suivant ce récit, la terl'enr panique des Saxons se déclara sous les murs d'Éresburg ; mais, selon toutes les chroniques, Éresburg fut pris et Sigeburg sauvé. Je conjecture donc qu'il y a eu confusion de lieu. Cf. Regino, Chronic, Saxon., ad ann,
et d'enfants descendre dans les rivières. Les blonds néophytes, couverts de vêtements blancs, sortaient des eaux au chant des cantiques. A leur tête, les prêtres et les moines allaient poser la première pierre des églises dans les forêts purifiées; et, pendant plusieurs mois, le récit de la conversion de la Saxe consola le monde chrétien (1).
Seconde Âu momcut OÙ Ics Saxous semblaient se résigner à
riode de la ^ i i • i i«i /
R^ukind '^ conquête, ils firent le dernier effort que la liberté 778-785. pA|. arracher à des barbares; et, pour combattre encore une fois, ils se disciplinèrent. Les forces divisées se réunirent; ces hommes, qui n'avaient que la passion des armes, obéirent à un chef qui en savait le métier. L'apparition de Wittikind ouvrit la seconde période de la guerre, et donna un adversaire à Charlemagne. Seul . de tous les chefs, il n'avait rien juré; mais, suivi de quelques-uns des siens, il s'était retiré auprès de Siegfried, prince des Danois. C'était là qu'il attendait un temps meilleur, quand le bruit de la défaite de Roncevaux se répandit dans le Nord : on ajoutait que Charlemagne avait péri avec ses preux au pied des Py- ■ rénées. Alors Wittikind se montra en Saxe, souleva les ^ tribus, prêta à leurs efforts l'unité d'un grand dessein, -
(1) Annales Francorum, Eginhardi, etc. Chronicon. Moissac., mm, 777. Viùa Sturmi. PœtaSaxo, adann, eumdem.
Tanto concilio locus est electus agendo,
Quem Pathalbrunnon vocitant : quo non habet ipsa
Gens alium naiurali plus nobililale
Insignem, qui prœcipue redimilus abundat
Fontibus et nilidis et pluribus, et trabit inde
Barbaricaî nomen linguae sermone veluslum.
GHâRLEMâGNE et les saxons. 249
et leur assura l'alliance des peuples de la Frise et du Danemark. Les barbares se jetèrent sur la Hesse et la Thuringe, brûlant les manoirs et les églises, portant partout le pillage et la mort. Les religieux de Fulde, qui virent de loin les flammes, chargèrent sur leurs épaules la châsse de leur père saint Boniface, sortirent du monastère, et allèrent camper à deux journées de distance^ vers le sud. L'invasion s'étendit sur la rive gauche du Rhin, depuis Deutz jusqu'à Coblentz, et la Germanie tout entière parut échapper à la puissance des Francs. Mais Charlemagne vivait; ses ordres arrivèrent : les Francs orientaux et les Âlemans se levèrent en masse, repoussèrent l'ennemi, et lui firent essuyer une défaite sanglante. Au printemps de 779, le roi marcha en personne contre les Wesfphaliens, les battit à Bochold et reçut leur soumission, qui entraîna celle de l'Ostphal et de l'Engern. L'année suivante, il parcourut le pays jusqu'à l'Elbe, où il campa. Wittikind était retourné chez les Danois ; les baptêmes solennels recommençaient : une multitude immense avait demandé l'eau sainte à Horheim. On crut s'assurer des peuples par l'occupation systématique du territoire. 11 fut divisé en districts, où l'on mit des évêques, des prêtres, des abbés. Le roi leur donna des terres; mais Dieu seul pouvait leur donner les âmes (1).
(1) Annales Francorum, 778. Annales Eginhardi^ ad ann. 777,778. Potta Saxo. Chronic, Moissacense, 778. Vita S. Sturmi: « Adsumpto saacli martyris corpore de sepulchro, in quo annos XXIV positus fuerat, cura universis famulis Dei, proficisci cœpimus. » Annales Francorum : « Tune prœdantcs secus Rhenum et multas raalitias fiicientes, ccclesias Dei
Massacre Deux EBs s'écoulèreiit. En 782, les Slaves sorabes en-
de Verden.
'^^' vahirent l'Allemagne sur plusieurs points. Â la faveur du premier tumulte, Wittikind, qui, du fond de son asile, entretenait le ressentiment des Saxons^ reparut chez eux. Ils se souvinrent de leurs anciens dieux,' de leur vieille indépendance, et ils reprirent leurs longs couteaux. Les troupes franques, mal commandées, (ur rent défaites dans la vallée du Soleil (Suntal), au bord du Weser. Deux missi dominiciy quatre comtes^ vingt seigneurs et la moitié des soldats périrent dans la mêlée. En même temps les missionnaires furent chassés ou mis à mort, les chrétiens persécutés, et les ravages s'étendirent encore une fois jusqu'au Rhin. La longani-» mité de Gharlemagne était à son terme; il agit en juge, et traita les vaincus en rebelles. Une assemblée fut conr voquée à Verden sur l'Aller, à l'efTet d'informer sur les causes de la révolte Les nobles saxons s'y rendirent, accusèrent Wittikind contumace, et livrèrent ses corn* plices, au nombre de quatre mille cinq cents. Dix ans de combats avaient irrité les esprits. On considérait les
incendentes, in sanctemonialibus grassati, et quod fastidium generarét enumerandi. »
Poeta Saxo, ann, 778 :
Cunctas quaspoterant villas invaderc flanunis.
Annales Francorum, Eginhardi, etc., cid ann, 780. Le texte déci^T pour fixer la première organisation ecclésiastique du pays est dans 1» Chronique de Moissac. ad ann, 780 : « Divisit ipsampatriam interepisco — pos, presbyteros et abbates, ut in ea habitarent etprsedicarent. » — C'est i » tort que Ton a compté saint Sturm parmi les évAques établis par Charle— ^ magne. Le pieux abbé de Fulde était mort Tannée précédente à Eresburg ^^ entre les mains d'un médecin du roi, dont le moine biographe se plain ^•^
forf
GilARLEMÂGNE ET LES SAXONS. 251
serments quatre fois violés, tant de villes dont les ruines fumaient encore, tant de chrétiens égorgés sans défense; on connaissait les fureurs de ces barbares, leur passion du sang, leurs sacrifices humains. Les coupables, jugés par les chefs de leur nation, en cour de justice, selon la loi commune des Germains, qui punissait de mort les traîtres, furent décapités le même jour. Mais le nombre des condamnés devait les absoudre et soulever les contemporains, comme la postérité, contre l'horreur de cette exécution (1). Les familles et les tribus s'armèrent pour venger leurs morts. Toute la Saxe se leva, et trouva Wittikind pour la conduire. La guerre
(1) Le récit détaillé de la bataille de Suujtal se trouve dans les Annales attrSméès à Éginhard et dans le poëte Saxon qui les suit, ad ann, 782. 23
Ibi protinus atrox
Conseritur fundens ingentem pugna cruorem, Fraucorumque truci proceres sunt cœde necati. Régis legatis pneclari quatuor illis Exstincii comités cum viginti venerandis, Nobilibusqae viris aliis hae clade peremptis. At reliquus bello populus consumptus in iilo Gonseri numéro nequit. . .
Interfectus Adalgisus pariter quoque Geilo.
€f» Vita S. Willehadi. — Le massacre de Verden est le scandale de la vie de Charlemagne. M. Ampère a montré les doutes qu'on pourrait soulever 5»ï' la réalité de Texécution (Histoire littéraire, 1. 111). Nous croyons cependant comme lui que le fait subsiste, et nous n'avons garde de le justi- ^. Seulement il importait d'en maintenir le caractère, et d'y voir œ que went les contemporains, un procès criminel, et non pas une boucherie ^ prisonniers. Cf. Annales Francoriim, Eginhardi. Poeta Saxo, ad «w. 782.
Quem quum primores ejusdem gentis adissent, Illud se certo non commisisse probantes. Et rcx auctores facti perquireret^ una Esse reum clamant Witikindu m criminis hujus... Tradita sunt sane reliquorum bis duo letho Miilia quingentique viri, qui tam grave beiluni lUius contra Francos gcssere suasu...
252 GUAPITRB YI.
fut sans quartier. Une grande balaille se livra auprès de Detmold. Les historiens des Francs leur attribuent la victoire; mais ils conviennent qu'elle leur coûta cher. Une tradition rapporte que les chrétiens vaincus se retirèrent précipitamment jusqu'au Mein^ et qu'ils cherchaient en vain à passer le fleuve; quand une biche, se jetant devant eux, leur montra le gué. On appela ce lieu le Gué des Francs : Francfart. La tradition est fabuleuse, mais elle atteste qu'aux yeux des peuples la fortune de Gharlemagne parut chanceler. Cependant ses armées, grossies de nouvelles recrues, écrasèrent les Saxons au bord de la Hase. Pendant deux ans il par* courut le pays dans toutes les directions, incendiant les récoltes, les hameaux, les lieux fortifiés; il s'avança
deux fois jusqu'à l'Elbe, et passa l'hiver de 785 à Ères
burg. Alors, voyant les ennemis épuisés, il leur ofTri^^K a paix (1).
De nobles Saxons allèrent porter à Wittikind, au del^ à de l'Elbe, les propositions du roi. Le guerrier défian^Eizit exigea des otages, et, les ayant reçus, il se rendit avec^aec Âlboin, son compagnon d'armes, à Attigny, où il d^^ -emanda le baptême. Cet exemple entraîna la Saxe, et WT la Frise l'imita. Charlemagne connut que ses desseins: -HS étaient accomplis. Il écrivit à Offa, roi des Saxons, pot^Mr ^ur lui annoncer une conversion qui faisait la joie de sc=^ on règne. Le pape Adrien en reçut la nouvelle; il réponCîrat/iï « en rendant des actions de grâces à la clémence c^^i-
(1) Annales Eginhardi et Poêla Saxo, ad ann. 785, etc. Grimra, De -a/A ficlie Sagen, t. II. Annales Eginkardi eil^oeU Saxo, ad ann. 785.
« ^ine, parce cpie les nations païennes, rangées sous la c< puissance du roi, entraient dans la grande religion. » Pour louer Dieu d'une si éclatante victoire, il ordonii.si.it trois jours de processions solennelles dans toutes l^ss contrées habitées par les chrétiens (1). L'imagination des peuples s'empara de ce grand éyénement. On racontait qu'aux jours de fêtes solennelles, Charlema- SM^e avait coutume de faire distribuer une pièce d'ar- S^iit à chacun des pauvres qui se rassemblaient à sa Pc^rte. Or il arriva que, le jour de Pâques, Wittikind, ^^ habit de mendiant, s'introduisit dans le camp pour
^^ (1) Caroli M. Epîst. I, ad regem Offam : « Ducesque Saxoniîc... AViiii-
^^^as et Aiboin, cum fcrc omnibus incolis Saionio*, baptismatis siiscc-
^^runt sacramentom y Domino Jcsu do cetero famulaturi. » Epist. WVl
^^^drianipp. ad Carolum M. : « Unde nimis araplius divin;Tc clemenliï^»
^^^talimus laudes, quia nostris vcstrisquc temporibus, gentes paganorum, in
^'«ram et magnam deductoi religionem atque pcrfectain lidem, vestris rc-
%alibas substcmuntur ditionibus... ut... maiimum fructum in die jiidi>
^ii ante tribunal Christi de eorum animarum sainte ofTerre mereamini
^gnissinmm munus, etpro amorc animarum lucra infinita mereamini adi>
t>isci in regno coelesti. »
Je rattache ici une anecdote du moine de Saint-Gali, où Ton voit an yif l'impression que cette grande guerre avait laissée dans Tàme de Char1e> magne, et en même temps Tincroyable ignorance de la cour byzantine, devenue étrangère à toutes les afTaires d'Occident. « Comme donc Charles avait envoyé des députés au roi de Constantinople pour Tentretenir de la guerre de Saxe, le prince leur demanda si le royaume de son fils Charles était en paix. Le principal des envoyés ayant répondu que tout était pacifié, hormis les frontières, toujours inquiétées par les invasions des Saxons, cet homme endormi dans la mollesse s'écria : « Fi ! pourquoi mon fils s^éf puise-t-il contre des ennemis sans nom et sans force ? Tiens, je te fais • présent de cette nation, avec tout ce qu^elle possède. » Ce que Tenvoyé ayant rapporté au très-belliqueux Charles, celui-ci repartit en riant : « H i t'aurait rendu plus riche, s'il t'eût fait présent d'un caleçon pour le t voyage. » — Remarquez aussi les prétentions réciproques des deux empires. Le Byzantin traite Charlemagne de fils , c'est-à-dire d'inférieur. Le moine allemand ne reconnaît qu'un roi de Constantinople, les Francs ayant hérité du titre impérial. Monach, S. Gall.y II, 5.
en observer les dispositions. Le roi faisait dire la messe sous sa tente ; et quand le prêtre éleva la sainte hostie, Wittikind vit, dans le pain consacré, la fi^re d'un eor tant d'une beauté parfaite. Après la messe on distrilma les aumônes. Le guerrier se présenta à son rang, fui reconnu sous ses haillons, arrêté, conduit an roi.'Abiiri il raconta sa vision, demanda à devenir chrétien, et fit enjoindre aux chefs de son parti de poser les 9nnBB\i Gharlemagne le fit duc, et changea contre un ehe?i| blanc le cheval noir de son écu. Ceci est lé récit des Saxons. Ce peuple inflexible ne voulait avoir cédé qu'à l'intervention de la Divinité. D'un autre côté, les généalogistes placèrent Wittikind à la tête de la troisième raee des rois de France, en le faisant aïeul de Robert le Fort. Plusieurs légendaires le comptèrent au nombre des saints, et au treizième siècle la Chanson de Wittikind le Saxon était encore récitée par les jongleurs français. Son nom ne périt pas; il resta comme ceux de Roland, d'Arthur, de tant d'autres illustres vaincus que la poé^ sie est allée ramasser sur les champs de bataille, comme pour montrer que l'imagination des peuples est géné.reuse, et ne se range pas toujours du côté du plus fort (4).
(1) Grimm, Deutsche Sagen, t. II.
La Chronique de Moissac a déjà fait la transformation du nom propre Guiduchint pour Wittichind, Sur le changement du W en Gu, voyei Ampère, Histoire de la formation de la langue française. M. Gapefigue Histoire de CharlemagnCf a cité ces vers de la chanson de Guiteclin, pai Jean Bodel, trouvère d'Arras, treizième siècle :
Cil bastart juglor qui vont par ces viliaux, A ces grandes vielles en dépéciés forriaux, Chantent de Guiteclin...
Une lutte qui depuis vingt ans mettait en feu toute la Troisième
* * " période
Saxe ne pouvait finir en un jour sur tous les points. Les ^^^^sf?"^"^ Saxmiit de l'Ouest gardèrent la foi jurée; mais ceux du WesCT se soulevèrent en 793, Les peuplades qui habitaient au nord de TElbe prirent les armes en 795 et 798, massacrèrent les comtes envoyés pour rendre la justice sur leurs terres, et se précipitèrent sur les Obotrites, alliés des Francs. Cette troisième période de la guerre se passa, comme les deux autres, en représailles sanglantes, suivies de passagères soumissions. Cinq campagnes successives ne suffirent pas pour réduire la révolte ; il fallut déporter un tiers de la nation. On en-^ leva les habitants des deux rives de l'Elbe, avec femmes et enfants, pour les disséminer dans la Gaule et la Germanie. Tous ne regrettèrent pas leur exil. « Ils aimé* rent, dit un contemporain, ces grasses terres du Midi, qui' leur donûaient de riches v^ements, des monceaux d'or et des flots de vin. » Les Slaves occupètient le pays dépeujplé. Les châteaux de Hall, de Magdebourg et de Hambourg furent construits sur la Saale et sur FElbe. Un pont fortifié commanda le fleuve, et, plus loin, le cours de l'Eydar, frontière des Danois, marqua la limite de l'empire dès Francs (1).
Mais cil qui plus en scet, ses dires n^est pas biaux : Que ils ne savent mie les riches vers noviaux I^i la chanson rimée que fisi Jehans Bodiaux.
(1) Eginhard, Annales. Poeta Saxo, ad ann, 799. Annales Francoram, etc. Poeta Saxo, ad ann, 803 :
Copia pauperibus Saxonibus agnita primum Tune fuerat, rerum quas Gallia fert opulente ;
En réunissant, comme on vient de le tenter, tous les souvenirs historiques et traditionnels de la guerre que Charlemagne fit aux Saxons, on y trouve, comme nous l'avions prévu, et en tenant compte de la différence des siècles, tout le génie des croisades. C'est la même empreinte religieuse et militaire dans les récits contemporains : seulement, au lieu de la chevalerie et de cette gloire fraternelle partagée entre les compagnons de Godefroi, ici tout l'héroïsme chrétien est dans la personne de Charlemagne. Des deux côtés, les événements prennent le même cours. Toutes les guerres saintes sont premièrement défensives; elles commencent par la juste résistance de la chrétienté, attaquée sur ses frontières. Mais, comme il n'y a pas de droit des gens avec des barbares, la guerre de défense, ne pouvant finir par la paiX; se tourne en conquête, et la conquête se légi* lime en civilisant. Ainsi la politique des Francs se renfermait d'abord en ces termes : Arrêter les incursions des païens et protéger la prédication de TÉvangile. W» ne songeaient pas à pousser, l'épée dans les reins, les? barbares au baptême. Les traités qui suivirent les premières campagnes ne soumettaient les Saxons qu'au serment de fidélité : les vainqueurs installaient le
Prsedia praesliterat quum rex compluribus ilHc, Ex quiîjus acciperent preliosae tegmina vcslis, Ârgenlis cumulos, dulcisque flucnta Lyaei.
Reicbard. Germanien, p. 43. C'est de Tempire des Francs qu'il faut entendre rinscription qu'on lisait sur la porte de la ville de Rendsburg :
EydorOf Ramani terminus imperii.
jprêtre, et se reliraient ensuite, respectant la liberté de son ministère. Mais Thorreur d'une lutte désespérée ^gara le grand esprit de Gharlemagne. Il crut avoir le c]roitde punir^ quand il n'avait que celui de vaincre; «t cette erreur causa][le massacre de Verden. Ce jour-là, le pouvoir temporel commença à sortir de ses limites : maître du sol^fil pensa l'être aussi des consciences, et voulut tenter par le glaive ce que la parole n'avait pas pu. Alors fut dicté le Capitulaire de 785. On y règle les droits des églises, en soumettant les Saxons au payement de la dîme. Onze articles prononcent la peine de mort. Les premiers punissent de grands crimes : l'incendie des lieux saints, le meurtre des prêtres, les sacrifices humains, l'anthropophagie, la félonie, la trahison. Mais les suivants frappent du même châtiment les païens qui refuseront le baptême, ceux qui brûleront leurs morts au lieu de les enterrer, ceux qui enfreindront le carême par mépris. D'autres dispositions ruinent la constitution fédérative de la Saxe. Les hommes libres sont convoqués au champ de mai des Francs, mais on leur interdit toute assemblée hors de la présence des missi dominici. Les juges sont réduits à tenir leurs plaids dans les limites de leur ressort, sans lien commun, sous la surveillance des évêques et sous la i*éserve de l'appel au roi. Ainsi se font sentir, à tous les degrés, l'isolement qui décourage les résistances, et i 'autorité royale qui les écrase. L'intérêt politique étouffe la pensée chrétienne : la barbarie se trahit par l^odieuse disproportion des délits et des peines, et, sous
des noms religieui, ce sont les haines nationales qui:
revivent (1).
L*Égiûe La guerre sainte avait fait fausse route. La papauté les abus s'ou aperçut, et s'efforça de désarmer des mains gui
le la TictoJrc. r i» 7 » i
abusaient de Tépée : j'en juge par une lettre du pape Adrien y où le pontife traite de la pénitence qu'on doit' imposer aux Saxons chrétiens retombés dans le paganisme. II veut que^ selon la tradition des anciens, la pénitence des relaps se mesure moins à la longueur du temps qu'à la sincérité du repentir : la satisfaction demeure donc à la discrétion de l'évéque^ qui jugera si le péché fut volontaire ou forcé, et réconciliera le pécheur docile (2). x\insi, tandis que le pouvoir séculier punîs^ sait de mort le crime d'idolâtrie, la puissance ecolé'^ = siastique cherchait à lui arracher le coupable pour le renvoyer devant un tribunal ou Ton abhorrait le sang. D'autres voix s'élevèrent pour rappeler les saines rnaxi* mes du christianisme. Le moine Âlcuin, dont le nmn faisait autorité par tout l'Occident, blâma hautenient: les ordres sévères du roi son maître. Il en écrivait eiices termes : « La foi, comme le définit saint Au- « gustin, est un acte de volonté et non pas de con-^
{\)Capitul. de partibus Saxoniae 785, art. 32 : « Interdiximus ut omnes Saxones generalitcr convcntus publicos nec faciant, nisi forte missns iiosler de verbo nostro eos congi'egare fecerit ; sed unusquisque cornes in uno ministei io placita et justicias facial. Et hoc a sacerdotihus considèretur, ne aliter fiat. »
(2) Epist. XXV Adriani papx : « Et iterum pœnitentiae satisfactionc purgentur : quoe non lam temporis longitudine quam cordis compunctione pensanda est... Oportet saccrdotes... eorum arbitrio indicere pœnitcn* tiam, considérantes piaculuiiî tam yliintalc quainquc extra voluntatera coacti. »
CllARLKMAGNE ET LES SAXONS. 259
« trainte. On attire rhomme à la foi, on ne peut l'y.
« forcer : vous pousserez les gens au baptême^ vous ne
c< leur ferez pas faire un pas vers la religion. C'est
(c pourquoi ceux qui évangélisent les païens doivent
« user avec les peuples de paroles prudentes et pacifi-
c< ques; car le Seigneur connaît les cœurs qu'il veut,:
ce et les ouvre, afin qu'ils comprennent. Après le bap-
« téme, il fout encore des préceptes indulgents aux
ce âmes faibles. L'apôtre Paul écrit à la jeune chrétienté
« de Gorinthe : Je vous ai donné du lait et non du pain.
ce Le pain est pour les hommes ; il représente ces grands
ce préceptes qui conviennent aux âmes exercées dans la
ce loi dn Seigneur : et comme le lait est pour l'âge tén-.
ce dre, ainsi l'on doit donner des règles plus doucea à
<:< ces peuples ignorants qui sont dans l'enfance de h
c:< foi... Si le joug suave et le fardeau léger du Christ
<:< eussent été annoncés à ce peuple inflexible des Saxons
-^< aVec autant de persévérance qu'on en a mis à exiger
-^t les dîmes et à faire exécuter toute la rigueur des
^< dispositions de l'édit pour les moindres fautes, peut-
-^( être n'auraient-ils pas horreur du baptême. Que les
^i jpropagateurs de la foi s'instruisent donc aux exem*-'
^(plès des apôtres; qu'ils soient prédicateurs et non
« déprédateurs, et qu'ils se confient en Celui de qui le :
« prophète rend ce témoignage : Il n'abandonna jamais
« ceuo? qui espèrent en lui (1). » Ainsi TÉgiise rappelait
(1) Alcuin, EpisL ad }legenfridum : « Fidcs quoque, sicut sanctus Au- ; gustinus, rcs est Toluntaria, non neccssaria. Altrahi poterit honio ad fidciu, non cogi... Gratis accepistis, gratis date... Sial prccdicatorcs, non prœda-
l'immuable distinction du domaine temporel et dm domaine spirituel, la liberté de Tâme, le respect des consciences; et en réclamant ses droits elle revendiquait tous les droits de l'humanité.
Elle fut écoutée : il semble qu'une politique plus clémente prévalut dans les conseils de Charlemagne. Un second capitulaire, daté de 797, ne renouvelle aucune des violentes mesures arrêtées douze ans auparavant. On y recommande l'observation de la paix publique en faveur des églises, des veuves et des orphelins. En punissant d'amende le plaideur condamné en appel au tribunal du roi, on retient les parties devant la cour de justice de leur ressort, et Ton relève l'autorité des juges nationaux. La loi saxonne est implicitement confirmée : seulement le prince y met une réserve qui est la plus belle prérogative des royautés chrétiennes, il s'attribue le droit de faire grâce. Ainsi tout inclinait à la paix, par pitié ou par lassitude. Une réconciliation décisive se fit à rassemblée de Salz, en 803; on y vit, d'une part, Charlemagne avec tout l'éclat du titre impérial qu'il portait depuis trois ans, avec ces grands noms de successeur des Césars et de maître de l'univers ; de l'autre, les hommes nobles de Saxe stipulant pour leur pays. Ils promirent de renoncer au culte des idoles, de recevoir docilement les évêques, dont ils apprendraient ce qu'ils devaient croire, et de payer les
tores. » Cf. Epist. XVI, ad Carolum Magnum : a Pios populo noveUo pradicatores, ... apostolonim ... praîceplis intentes, qni lac, id est suaria prœcepta, suis auditoribus initio ministrarc solebant. »
dimes prescrites par la loi de Dieu. En retour^ le prince^ se réservant seulement le droit de les visiter par ses commissaires et de choisir leurs juges^ les affranchit de toute espèce de tribut, leur laissa les lois de leurs pères et tous les honneurs d'une nation libre. Les tribus de la Frise avaient obtenu les mêmes conditions; il leur fut promis qu'on respecterait leur liberté « tant que le vent soufflerait de la nue, et que le monde resterait debout (1). )>
Alors s'acheva l'organisation religieuse du pays con- onganisaiioi
cuis. Dn acte publié à Spire, en 788, avait fait savoir ^® ^ ^"*
« à tous les fidèles du Christ que les Saxons, longtemps
« indomptables à cause de leur opiniâtreté et de leur
« perfidie, ayant été vaincus par la permission divine
« et amenés au baptême, le roi Charles les avait ren-
« dus à leur antique liberté, et, pour Tamour de Celui
« qui l'avait fait vaincre, les lui abandonnait en qualité
« de tributaires et de sujets. C'est pourquoi, réduisant
« leur territoire en province, suivant l'ancienne cou-
<< tume des Romains, il l'avait partagé entre plusieurs
^< évêques, dont le premier serait établi au lieu ap-
(^) CapitulareSaxonicum,ldl, Cf. Praeceptum pro Tranimanno comité ^ Poêla Saxo, aâ annum 803 :
Auguslu8 plus ad sedcm Salz nomine dictam Vencrat : hue omni Saxonum nobiiitale Collecla simul bas pacis Icgcs inicrunt.
pcrmissi legibus uti
Saxones patriis et libertatis honore.
,1 ^u V réunir toutes les pièces de la pacitication, il y faut ajouter la liste 1^ ^^^ges remis au roi, à Mavcnci^ en 802. Apud Pertz, t. III. Wiai'da,
c( pelé Brème. » Sept autres sièges furent érigés à Osnabruck, Paderborn, Munster, Minden, Verden, Hildesheim et Halberstadt. Chaque évêché donnait à Dieu un autel, à la vérité une chaire, à la justice un tribunal, à la charité un hospice, à toutes les idées bienfaisantes des institutions qui les faisaient pénétrer dans les mœurs des peuples. Autour des sièges épiscopaux se multipliaient les églises paroissiales, qui portaient les mêmes idées soutenues des mêmes institutions, sur tous les points d'une contrée livrée, depuis tant de 9iècles, à l'ignorance et à la loi du plus fort. Ainsi la guerre de Saxe, un moment compromise par l'erreur du pouvoir temporel, semblait se justifier par ses résultats, et, comme toutes les guerres saintes, elle avait servi la civilisation. Et cependant la conscience du vainqueur n'eût pas été en repos s'il lui eût été permis de voir la suite de son ouvrage et ce qui devait paraître sept cents ans après, quand la réforme éclata. La foi romaine, restée maîtresse des populations d'origine franque et bavaroise, où elle s'était établie par la seule puissance de la parole et de la charité, fut trahie par les descendants des tribus saxonnes que les soldats de Gharlemagne avaient cru soumettre. Et qui sait si Luther, le fils du mineur d'Eisleben, ne sortit pas du sang de quelqu'un de ces quatre mille cinq cents vaincus massacrés à Verden (1)?
(I) CapiluL 788, pour l'érection de Tévêché de Brème : a Noverint oiiines Ghristi fidèles quod Saxones, quos a progenîtoribus nostrls ob sua? pertinaciam pcrlidiae semper indomabiles, ipsique Deo et nobis tamdiu rebelles... pristinoc libertati donalos, pro amore illius qui nobis yictoriaiu
Quand les nouyelles églises du Nord s'élevèrent, le clergé franc ne se trouvait pas en état de les évangéliser. Les lois mémes^ qui lui recommandaient si sévèrement la sqience et la discipline, faisaient voir qu'il n'était ni assez savant ni assez discipliné pour ce diflSd\e ouvrage de policer une nation. Comment faire des apôtres avec des prêtres qu'il fallait exhorter à être ^ prédicateurs et non ^déprédateurs, » et que tous les canons des conciles ne pouvaient arracher ni aux plaisirs bruyants ni aux armes? Après trente ans de combats, il n'y avait peut-être pas un de ces clercs, fils de guerriers ou guerriers eux-mêmes, sur lequel les Saxons n'eussent à venger des injures. Les inimitiés ancienne, irritées par tant de revers et de supplices, ne pouvaiejçit s'éteindre si facilement, que les opprimés voulussent recevoir de leurs vainqueurs une doctrine qui ordonnait de les aimer. En même temps, l'émigration irlandaise s'était ralentie. D'ailleurs les moines de saint Golomban, plus exercés à la contemplation qu'à l'ac» tion, plus propres à donner l'exemple qu'à propager ia parole, Romains par l'esprit, Celtes par le cœur, auraient encore été des étrangers, et par conséquent des ennemis aux yeux des Saxons, défiants comn^ç tous les vaincus. Les meilleurs esprits désespéraient de la conquête des âmes, quand la possession du pays avait coûté
contulit, ipsi tributarios et subjugales dévote addiximus ... Proinde, omnem terram eorum, antique Romanorum more, in proTÎnciam redigentes... » — Ce souvenir des Romains est bien digne de remarque. Charlemagne acheva la réduction de la Germanie en province romaine, c'est-àdire le dessein vainement poursuivi par Auguste, Marc-Aurèle et Probus.
si cher; et l'un d'eux se plaint « que l'on perde inutia lement sur cette terre ingrate des eflbrts qui seraient c( mieux employés à la conversion des Huns et des Âvac( res (1). » Ainsi les moyens parurent manquer au moment décisif, et ce fut un grand spectacle de voir comment la Providence mènerait son œuvre jusqu'au bout Il y avait été pourvu de longue main. Nous avons vu apâ^''"' l'ancienne Germanie se partager entre deux sortes de ' ^"^' peuples, les uns émigrants, les autres sédentaires. La même division se reproduit encore dans chaque peuple, soit qu'il ait gardé, soit qu'il ait abandonné son territoire. Ainsi, parmi les nations émigrantes, les Goths formaient deux camps : celui des Yisigoths, qui pén^ trèrent jusqu'en Espagne ; celui des Ostrogoths, qui s'ébranlèrent cent ans plus tard, et s'arrêtèrent en Italie. Les Francs, à leur tour, fondèrent les deux royaume de Neustrie et d'Austrasie, dont nous connaissons les rivalités. De même, parmi les populations sédentaires, les Scandinaves ne désertèrent jamais les âpres rochers du Danemark et de la Suède; mais ils jetèrent sur tous les rivages de l'Europe ces pirates, facilement civilisés, qui furent les Normands. Les Saxons eurent aussi leurs émigrations maritimes; ceux d'entre eux qui allaient chercher le péril et le butin sur les terres de la Grande- Bretagne finirent par se rendre maîtres des terres mêmes. Grossis par des bandes nouvelles, ils formèrent une confédération puissante qui couvrît la contrée. Mais sur un sol déjà chrétien, où leurs fables n'avaient point (1) Alcuin, Epist.
de racines, ces barbares dépaysés laissaient des ouvertures plus faciles à la prédication. Nous savons comment le christianisme s'en empara. Nous avons vu grandir l'Église anglo-saxonne, qui eut le remarquable mérile d'unir aux lumières de la foi, aux sciences de l'antiquité, un patriotisme soutenu^ un culte fervent de l'histoire, de la langue, delà poésie nationales; de sorte qu'on y trouve en même temps cet esprit docile qui reçoit la civilisation, et cet esprit original qui se l'approprie pour la communiquer. L'Évangile avait donc à son service un peuple dévoué, latin par l'éducation, saxon P^r le sang, capable, par conséquent, de servir ses desseins dans la Saxe païenne. L'éducation en faisait un Juslrument maniable, le sang en faisait un instrument fort. Le moyen de la Providence était trouvé.
Les missions anglo-saxonnes furent pour les temps carlovingiens ce qu'avaient été les missions des Irlandais pour la période mérovingienne. En même temps qu'elles convertirent les infidèles, elles travaillèrent à la réforme des chrétiens. Nous les avons vues commencer ^ès le temps de Pépin d'Héristal : alors Wilfrid, Suitbert et Willibrord avaient porté l'Évangile dans la Frise, ïfewx frères, du nom d'Ewald, étaient allés chercher le martyre chez les tribus saxonnes. Puis l'émigration re- "gieuse s'était continuée à la suite de saint Boniface, î^ï conduisit au cœur même de la Germanie païenne ^^ Colonies du clergé anglo-saxon, en même temps ^^ il en introduisait la discipline dans l'Église des ^^ïics. Après lui, la réforme ecclésiastique fut pour-
suivie par le célèbre xVlcuin, venu d'York pour gouv ner l'école de Tours, où ses leçons firent refleurij science sacrée, la pureté du dogme et la régularité mœurs. D'autres émigrés de la même nation succé rent aux travaux de saint Boniface chez les barbâi Nourris de ses enseignements^ ce qu'ils voulaient peuples, c'étaient les âmes, et non les dîmes. Ua traînaient à leur suite ni meutes de chiens ni troa de soldats, et ils n'aimaient à verser de sang qM leur. Quand donc Gharlemagne, se croyant maître la Saxe, voulut pourvoir à la prédication de VÈ^wag. ces intrépides étrangers se trouvèrent aux predii postes; et, dans la circonscription qu'il leur tr d'abord, il confia l'Ostphal à l' Anglo-Saxon Willeh qui fut évéque de Brème ; le Westphal, au prêtre Lii ger, né en Frise, mais élevé aux écoles d'York; Tl gern, aux religieux de l'abbaye de Fulde, encore to pénétrée des traditions monastiques de la Grande-1 tagne. H faudrait voir maintenant comment Tefi commun de la parole et de l'exemple finit par ébdUD les barbares. On voudrait suivre de près ces vies la rieuses, qui s'épuisèrent dans l'obscurité, dans les f vations et les périls, pour donner naissance à une ciété nouvelle. Mais le plus grand nombre n'eurent ] d'historiens. Parmi celles qu'on écrivit, je m'arréC la légende de saint Liudger, parce qu'elle pénètre p profondément dans les habitudes de l'époque, etqu'i découvre mieux les ressorts qui entraînèrent la e* version générale.
Dans un canton de la Frise où la foi commençait à ^ uudgcr.
, * Sa mère.
S introduire, la femme d'un chef chrétien avait mis au ^^cemSX "" monde une fille. L'aïeule, encore païenne, irritée contre sa bru, qui ne lui donnait pas de petit-fils, ordonna que l'enfant fût étouffée, comme le permettaient les lois, avant qu'elle eût goûté le lait de sa mère ou la noiirriture des hommes. Un esclave l'emporta pour la noyer et la plongea dans un grand vase plein d'eau. Maïs l'enfant, étendant ses petites mains, se retenait ^tix bords. Ses cris attirèrent une femme du voisinage, qui l'arracha des bras de l'esclave, l'emporta dans sa ^aa.aison et lui mouilla les lèvres d'un peu de miel ; dès lor» les lois ne permettaient pas qu'elle mourût : ce fut 1h mère de saint Liudger.
le signe de Dieu était sur cette maison, et l'on vit de l>oiine heur^ ce que Liudger serait un jour (1). Ses paî^ents le mirent donc au monastère dTtrecht; et il y fit tant de progrès dans les lettres sacrées, qu'on l'envoya ftUT écoles d'York, où les leçons d'Alcuin attiraient un STîind concours déjeunes gens des contrées étrangères.
fi) Je détache de la biographie latine de saint Liudger le trait suivant, 4^1 ii*est pas sans grâce : on y voit quel changement s'était fait en peu " années dans les mœurs de ces familles barbares, où les mères ordon- '^^t, sans sourciller, d'étouffer leurs enfants. « Statim ut ambulare et *^^Ui poterat, cœpit colligere pelliculas et cortices arborum quibus ad lu- ''?*'^ria uti solemus; et quidquid taie inveniri poterat, ludentibusque puer*^ ^is, ipse consuit sibi de illis collectionibus quasi libcUos ; quumquc ''^^eoisset sibi liquorem cum festucis imitabatur scribentes, et offerebat ^utriçi su» quasi libres utiles custodiendos. Et tum si quis diceret : Quid »ecisti hodie ? dixit se per totum diem aut componere libros aut scribere, *M* etiam légère. Quumque interrogaretur : Quis te docuit? respondens, ^* • « Deus me docuit. »
Il y passa quatre ans^ et revint en Frise avec un grand savoir et beaucoup de livres. Alors on l'appliqua à la prédication de l'Évangile dans le canton d'Ostracha. Mais, au milieu des païens, il n'oubliait pas ses amis d'Angleterre. Pendant qu'il bâtissait un oratoire, Alcuin lui adressait des vers pour les inscrire au porche de rédificc. Vers le même temps, il recevait de l'un de ses condisciples d'York une épîlre qui commençait ainsi : c< Frère chéri de cet amour divin plus fort que « le sang, Liudgcr que j'aime, puisse la grâce du Christ « vous sauver! Prêtre honoré aux rivages occidentaux, a du monde, vous êtes savant, puissant par la parole^^ « profond par la pensée. Tandis que vous grandiss « dans le bien, ministre de Dieu, souvenez-vous di « moi, et que vos prières recommandent au ciel celu « qui vous célébra dans ses chants trop courts! » le poète finissait, demandant à son ami un bâton A^ bois blanc, humble don pour d'humbles vers (1).
Liudger travailla sept ans, au bout desquels, Witt.: kind ayant soulevé les Saxons, les païens se jetèrfe: dans la Frise et chassèrent les prédicateurs de la fc Alors Liudger se rendit à Rome, puis au mont Gassî.^^, où il s'arrêta pour étudier la règle de saint Benoit d
(1) Vita apud BoUand. et Pertz, II, 407 :
Fratcr amorc Dei co^nato dulcior annis, Liudger amate mihî, Chrisli te gralia salvet. . Vive lu8B gentis Frisonum clara columna, In precibusque tuis conimcndcs, quaîso, Tonanti, llis brevibus vatem qui te laudavit in odis, Cui tcrelis baculi lali pro carminé donum Munificus tribuas; fors haec mercedula vati Concordat modico : folix sine fine valelo.
la rapporter parmi les moines de sa province. A son retour^ le roi Charles, qui venait de vaincre les barbares, le chargea d'évangéliser les cinq cantons de la Frise orientale. Liudger les parcourut, renversant les idoles et annonçant le vrai Dieu. Ensuite, ayant passé dans l'île de Fositeland, il détruisit les temples qui en faisaient un lieu vénéré des nations du Nord, et baptisa les habitants dans les eaux d*une fontaine qu'ils avaient adorée. Vers ce temps-là, comme il voyageait de village en village, et qu'un jour il avait reçu l'hospitalité d'une ^oble dame, pendant qu'il mangeait avec ses disciples, ^n lui présenta un aveugle nommé Bernlef, que les ^^ns du pays aimaient, parce qu'il savait bien chanter l^s récits des anciens temps et les combats des rois. Le serviteur de Dieu le pria de se trouver le lendemain ^ï^ un lieu qu il lui marqua. Le lendemain, quand il ^P^rçut Bernlef, il descendit de cheval, l'emmena à * ^cart, entendit sa confession, et, faisant le signe de la ^''oîx sur ses yeux, lui demanda s'il voyait. L'aveugle ^^t d'abord la main du prêtre, puis les arbres et les *^its du hameau voisin. Mais Liudger exigea qu'il cachât ^^ miracle. Plus tard, il le prit à sa suite pour baptiser *^s païens, et il lui enseigna les psaumes pour les ^l^anter au peuple.
Cependant le roi Charles, apprenant le grand bien ^^^^J^ ^^e Liudger avait fait, l'établit à Mimingenford, qui ^'^^'' *^t depuis Munster, au canton de Suthergau en West- Pbalie; et on l'ordonna évéque malgré lui. Alors il ^leva des églises, et dans chacune il mit un prêtre du
nombre de ses disciples. Lai-méme instruisait tous les jours ceux qu'il destinait aux saints autels, et dont ii avait choisi plusieurs parmi les enfants des barbares. 11 ne cessait pas non plus d'exhorter le peuple, invitant même les pauvres à sa table, afin de les entretenir plus longtemps. Ses grandes aumônes vidaient les trésors de l'ÉglisC; jusque-là qu'il fut accusé auprès de Charles comme dissipateur des biens du clergé. U se rendit donc à la cour, et, comme il s'était mis à prier en attendant l'heure de l'audience, un officier l'appela ^
L'évéque continua sa prière et se laissa appeler tro^^ ^g fois, après quoi il obéit. Le prince lui en fît des r^^^ proches. « Seigneur, répondit Liudger, Dieu vouli^:it être servi avant les hommes et avant vous. » Cette r ^S^ ponse suffit à Charles pour juger l'évéque, et il :mrMe voulut plus écouter de plainte contre lui. Alors, toute Isi Westphalie étant devenue chrétienne, le serviteur de Dieu méditait de porter l'Évangile aux Scandinav^^S; quand il mourut à Munster le 26 mars de l'an 809 (-4 ). La légende qu'on vient de rapporter commence ^» pleine barbarie. Elle prend les peuples de la Saxe j^^ point où le christianisme les trouva; eUe les conduis jusqu'au moment où, le paganisme ayant disparu , ^ faut que la foi cherche plus loin vers le Nord d'auir«5 nations à convertir. On découvre les moyens d'un s' grand changement, et comment se formèrent les homm^^ qui y mirent la main. On voit d'abord les écoles angl^^ saxonnes, dont la lumière remplissait l'Occident, r^>
(1) Vita apudBoUand. et Pertz, H, 407.
cueillir ces fils de barbares. Des maîtres savants exerçaient aux sept arts de l'antiquité^ à la logique des Grées, à la poésie latine, ces esprits simples dont il fallait faire des prêtres, qui iraient vivre sans repos dans les forêts de la Germanie, à la poursuite des païens. Une telle éducation était moins superflue qu'on ne penses elle rompait les âmes au travail et les rendait propres ^ux grands efforts. Nourri des lettres divines et humaines, le disciple est fait prêtre : on le suit au milieu de ces tribus grossières qu'il doit instruire. 11 les subjugue par l'inflexibilité d'une volonté que leurs résis- ^nces ne découragent pas, et par la condescendance "'une raison élevée qui épargne leur faiblesse : il ren- ^^rse leurs idoles, mais il se contente de purifier et de *^^énir les fontaines sacrées. Je trouve ces admirables ^managements dans F histoire du chanteur aveugle; et ^1 faut signaler ici une trace remarquable de cette poésie populaire, qui est la source de toutes 4es grandes épo- P^s. Le serviteur de Dieu honore le vieux chantre, le guérit et s'en sert. Ainsi le génie de l'Allemagne païenne ^t aveugle; mais il chante : la foi ne l'étouffé pas, elle l'éclairé- et l'inspire. Les anciens chants ne périront point; ils renaîtront, sous une forme chevaleresque, dans l'épopée des Nibelungen. Enfin le missionnaire devient évoque, et on s'en aperçoit au langage qu'il ^^ent devant les rois. 11 est en possession de tous les 'Moyens puissants qui agissent sur les peuples. Par la prédication il rassemble les hommes ; par le culte il les ^ïent réunis dans T accomplissement d'un même devoir.
Il fonde une société chrétienne ; il la dote de deux institutions capables d'en assurer la durée, c'est-à-dire l'enseignement et l'aumône publique. Les plus obstinés finissent par se plier aux lois de cette organisation bienfaisante, qui a pour leurs besoins des écoles^ des hôpitaux, des greniers. Et maintenant, si Ton considère que cette histoire n'est pas celle d'une seule vie, mais de beaucoup d'autres qui se vouaient au même dessein ; si l'on compte les huit évoques placés sur les sièges qu'érigea Charlemagne, et autour de chacun d'eux lesprêtres qui le secondaient; si l'on se représente tant d'hommes d'un esprit droit et d'une volonté ferme s'établissant dans les canlons de la Saxe, bâtissant un oratoire, et, quand les païens y mettaient le feu, le rebâtissant; prêchant si on les écoutait, et, si on ne les écou-
tait pas, prêchant encore; se laissant tuer, mais rem
placés par d'autres qui enseignaient la même foi, L «^oi même loi ; et cela au milieu de ces barbares passionnel^ ^^ par conséquent mobiles, et donnant prise sur eux MS^ M ou tard; on comprend que les Saxons aient fini par s^e=^
rendre à l'opiniâtreté de cette religion qui les pour
suivait avec tant d'intelligence et tant d'amour.
Fondation Toutcfois Ic clcrgé séculicr, vivant parmi des popu
'^NoSlIne-^* lations ignorantes et grossières, ne pouvait échapperai' corbie. j^^jj dangers d'un contact trop fréquent, et devait cède i»* enfin au relâchement qui suit les grands eflbrts. Il fallaS. 1 donc qu'une institution plus solide maintint dans TÉ — glise de Saxe la doctrine et Texemple. Charlemago ^ l'avait compris, et, dès le temps de la guerre sainte^ ^■-^
choisit entre les otages et les captifs quelques-uns des plus jeunes, qu'il distribua parmi les monastères des Francs, pour être formés à la vie cénobiliquej et la propager ensuite dans leur pays. Un de ces jeunes Saxons, élevé à l'abbaye de Gorbie, près d'Amiens, ayant obtenu de son père un terrain convenable dans la forêt de Solling, un couvent y fut établi, et le nombre des cénobites augmenta bientôt de façon que le lieu ne suffit pl^s à les nourrir. La communauté subsista dix ans indigente et menacée : on aime à remarquer ces pénibles ^oirnnencements de tout ce qui doit grandir. Au bout de ce temps, elle fut visitée par Adalhard, abbé de Sortie, et Wala son frère, avec une suite nombreuse de ï^elîgieux. Adalhard et Wala étaient neveux de Pépin le "ï*ef. Le premier, blanchi dans le cloître, siégeait aux Conseils de l'empire ; le second avait longtemps com- ^^aiidé les armées de Charlemagne en Germanie. Les ^^Xons admiraient ce guerrier puissant qui revenait au ^^ilieu d'eux en habit de moine, humble et pauvre, et ^^ gardant de ce qu'il avait été que l'oubli des fatigues. -'^Urant ce long voyage, il n'avait pas voulu de tente pour la nuit. « Il aimait, disait-il, les sommeils sur * berbe, vantés par les poètes. » Seulement il faisait ^ï*euser en terre un sillon profond et large; on y étendait des nattes pour un de ses compagnons et pour lui. ï^^ bords du sillon formaient la couche, et une selle de ^heval placée au milieu servait de chevet pour deux '^tes. Les pieux voyageurs reconnurent la détresse de *^urs frères de Saxe, et résolurent de les transférer en
un lieu plus favorable. Us choisirent un territoire qui s'étendait en forme de delta au bord du Weser. Le fleuve le bornait à l'orient, des montagnes le resserraient des deux autres côtés : la beauté du pays et la fécondité du sol en faisaient un séjour désirable aux hommes. Le lieu leur ayant plu, ils en firent le tour; après quoi ils se prosternèrent, et chantèrent les litanies avec les psaumes convenables. Ensuite on étendit le cordeau, on posa des jalons et Ton marqua la place, premièrement de Téglise, ensuite des autres édifices réguliers. L'évêque de Paderborn fut invité à consacrer le nionastère; il planta la croix à Tendroit où devait s'élever Tautel, et il ordonna que cette abbaye, en souvenir de sa métropole, ~ se nommerait la Nouvelle-Corbic. Une charte de Louis le Débonnaire confirma la fondation : elle e^t datée du 27 juillet de Tan 823. La Nouvelle-Corbie devint pour le nord de l'Allemagne ce que Fulde était au centre et Saint-Gall au midi ; elle donna à la Saxe une école savante et un clergé national. Auprès d'elle s'éleva, pour l'éducation des femmes, le couvent de Gandersheim, où des filles et des veuves d'empereurs vinrent prendn le voile. Ainsi la colonie monastique achève la conquête elle la protège au dedans et la continue au dehor comme ces colonies par lesquelles Rome prenait pc session des provinces conquises et qu'elle inaugur aussi avec des sacrifices et des prières, comprenantd combien c'est une chose solennelle et qui veut un cours divin, que de fonder les civilisations (1). (\) Viia S. Adalhardi, Mabillon, A. SS. 0. S. D., sec. IV. p. 710
La foi avait réparé les torts de la guerre, elle poursuivit sa mission pacifique; elle y mit un siècle, et sembla l'avoir achevée. La Saxe, ébranlée par les efforts d'un clergé savant et dévoué, entra dans la société des nations chrétiennes, et il parut qu'il n'y avait plus de barbares en Germanie,
Cependant Touvrage de tant de siècles pouvait encore ^^Pf^^^ périr, tant que les Germains voyaient à leurs portes le pag^ïsme. paganisme tout-puissant chez les Scandinaves, c'est-à- scandSives. dire, chez des peuples qui étaient les aînés de la famille, qui en avaient conservé avec plus de fidélité le sang, les croyances, les institutions, et que le génie des invasions poussait encore sur toutes les frontières du nouvel empire. Charlemagne avait compris le danger, le jour où, d'une fenêtre ouverte sur la mer, ayant reconnu les vaisseaux des pirates du Nord, ce grand homme se mit à pleurer, et dit à ceux qui l'entouraient : « Si, de mon « vivant, ils ont osé toucher ce rivage, comment ne « pleurerais-je pas du mal qu'ils feront après moi? » Pendant que les Danois passaient l'Eyder, se jetaient sur la Saxe, et emmenaient des troupeaux de prisonniers pour les sacrifier aux dieux dans le temple national de Lethra, les longs navires des Norwégiens et des Suédois paraissaient sur toutes les mers. Ils remontaient le Rhin, la Seine, la Loire, brûlaient les villes, enlevaient les moissons. Alors les moines fuyaient, emportant sur leurs épaules les reliques des saints ; et les pirates, accroupis dans les ruines des abbayes incendiées, vidaient ensemble la coupe du dieu Thor. Pen-
dant deux siècles, ces victoires de la barbarie ne troublèrent pas seulement la paix, elles menacèrent la foi des peuples; chaque invasion des Normands jetait comme un flot de plus, et, si je puis le dire, comme un limon sur ces contrées, où les germes mal étouffés du paganisme ne demandaient qu'à repousser. C'est ce qui parut surtout en Angleterre. La conquête danoise avait changé 5 ce point les mœurs de l'île des Saints, qu'il fallut tout l'effort de la législation de Canut le Grand pour réprimer l'idolâtrie naissante. En France même, on vit des familles, où le vieux sang barbare n'avait rien perdu de sa violence, déserter la cause du christianisme, s'attacher à la vie aventureuse des hommes du Nord, et, par exemple, le fils d'un paysan des environs de Troyes devenir le célèbre Hasting, le plus terrible des chefs normands, et, s'il en faut croire les contemporains, c< le plus mauvais homme qui jamais « naquit. » Enhardi par le pillage des côtes d'Espagne et de Mauritanie, Hasting avait juré de saccager Rome, et de donner l'avoine à ses chevaux sur l'autel de sainte Pierre (1).
A des menaces si formidables, le christianisme n^ pouvait plus opposer l'épée émoussée des Carlovingiens —
Vainement le zèle de Louis le Débonnaire avait cri
commencer la conversion des hommes du Nord en faiS sant baptiser les envoyés qui venaient chaque anné —
(i) Monachus Sangallensis, de Rébus Caroli Magni, II, 22. AmiaU Fuldemes, ad. ann. 880. Vita S. Liitdgeri. Dietmar de Merseburg. I, î Adam. Bremciisis. Depping, Histoire des Expéditions des Normands.
lui apporter les messages de leurs rois. La solennité de ces baptêmes édiflait la cour : on aimait à voir le cortège des néophytes, couverts des blancs vêtements que leur donnait le trésor impérial, entourés des nobles francs qui se disputaient Thonneur de leur servir de parrains. Mais un jour que les catéchumènes étaient plus nombreux que de coutume, les vêlements blancs étant venus à manquer, on fut réduit à distribuer à plusieurs de vieux linges accommodés à la hâte. Alors un vieillard, repoussant avec colère ces haillons, « On m'a baptisé « ici plus de vingt fois, s'écria-t-il, et à chaque fois on « m'a revêtu de vêtements parfaitement beaux. Le sac « que voici est bon pour un bouvier et non pour un « homme de guerre. Et certes, si je n'avais honte de « ma nudité, je vous laisserais, vous, vos habits et voce tre Christ. » L'Évangile voulait des conversions plus sérieuses, mais il fallait les aller chercher; il fallait poursuivre ces barbares comme on avait poursuivi leurs devanciers chez eux, au cœur même des lieux inacces- * sibles où ils cachaient les mystères de leurs dieux et le butin de leurs combats (1).
Au milieu de la terreur universelle, un religieux s.AnMaire. franc, nommé Anscaire, entreprit de dompter ces rois ^^''^^^^^^ des merSf comme ils aimaient à s'appeler, qui tenaient etenSe. en échec toutes les forces de l'empire. Il partit en 826, au grand étonnement, non des gens de cour seulement, mais des gens d'Église, qui ne pouvaient comprendre
(i)Moiiachiis Sangallensis, de Rébus Caroli Magni, II, 29.
278 CHAPITBE VI.
comment yn homme paisible osait affronter des barbares regardés comme les ennemis du genre humain. Il portai d'abord l'Évangile chez les Danois; puis, s' avançant en Suède, il parut à l'assemblée nationale de Byrka. Ses paroles ébranlèrent le peuple, et les vieillards déclarèrent qu'on pouvait recevoir le Dieu de l'étranger. La prédication s'ouvrit humblement; quelques prêtres hardis s'aventurèrent parmi ces populations sanguinaires, où l'on faisait gloire de ne craindre ni la mer ni le ciel. Une école de douze enfants, rachetés sur les marchés d'esclaves, commença la civilisation de deux royaumes! x\nscaire, devenu archevêque de Hambourg et légat du siège apostolique pour les nations septentrionales, animait tout de son zèle. L'Église honora ce gran(^A. homme, cl le nomma l'apôtre du Nord. Après lui, 1.' n Saxe demeura le centre d'une propagande active qi s'exerça par le commerce, par l'hospitalité, par l'eii
seignement, par tous les moyens qui rapprochent 1< *^ s
hommes. La résistance fut longue et opiniâtre : le san^^ «
des martyrs coula, et ce fut en H 61 seulement qu'ui ^^e
église chrétienne s'éleva sur les ruines du temple d'D sal. Mais déjà la foi était maîtresse des îles Feroë, l'Islande ; et l'on assure que les vaisseaux des Norwégi^=^ :■!* avaient porté au Groenland le premier évoque d'An^tr^aé rique, quatre cents ans avant Christophe Colomb (^ ^^) Conversion Si Ic paganismc Scandinave se défendit longterrr ^"^F
des
Normands. Jans SCS sauctuaircs de Suède et de Norwége, au
(1) Vita S, Amchariiy apub Bolland, 3 februar. DoUingcr, Uistoù — -^^^^ VÊglUe, t. II.
lieu des rochers et des glaces, où il avait mis le théâtre de sa cosmogonie et le champ de bataille de ses dieux, il devait faire une résistance moins opiniâtre dans les contrées chrétiennes, qu'il avait ravagées d'abord pour les coloniser ensuite. Au commencement du dixième siècle, une lettre du pape Jean IX à l'archevêque de Reims, Hervé, règle la conduite du clergé de France à l'égard des Normands convertis, et reproduit ces maximes de tolérance et de charité que nous pouvons considérer comme la tradition même de l'Éghse, puisqu'elles ne changent pas, et que la doctrine de Jean IX est encore celle d'Alcuin, de saint Boniface, de saint Grégoire et de saint Rémi. c< Vous demandez, disait « le pontife, comment il faut traiter ces néophytes, lors- « (jue après le batême ils ont vécu en païens, tué des « fidèles et des prêtres, sacrifié aux idoles, mangé des « viandes immolées. Si c'étaient de vieux chrétiens, on « les jugerait selon la rigueur des canons : mais comme « ils sont novices dans la foi, votre sagesse voit assez « qu'il faut adoucir en leur faveur la sévérité des lois « ecclésiastiques, de peur qu'écrasés d'un fardeau si a nouveau pour eux, ils ne le trouvent insupportable, « ce qu'à Dieu ne plaise, et ne retournent au vieil « homme qu'ils ont dépouillé. » Ce document nous donne deux lumières. Premièrement, il montre combien la conquête normande pénétra plus profondément qu'on ne pense, puisqu'elle avait jeté ses colonies jusque dans le diocèse de Reims. En second lieu, il annonce la politique de conciliation et de paix qui peu d'années
après devait présider au traité de Saint-Clair-sur-Epte, et, en confirmant au duc Rollon la possession de la Normandie, tourner au profit de la France et de la chrétienté la dernière des invasions (1). <:c que les Nous dcvious poursuivre nos recherches jusqu'ici , ap^'ruient jusqu'au tcmps où CCS puissantsScandinaves, les mêmes
etce qu'ils * * ^ * ^ '
*^ntrant ^° ?"^ noMS avous trouvés les premiers aux portes de l'O- '"sation!'^'' rient, que nous avons reconnus comme les plus fidèles héritiers des traditions communes aux peuples germaniques ; les mêmes que nous avons vus sortir de l'Asie, abandonner la cité sacerdotale d'Asgard, et porter au fond du Nord le foyer d'une religion belliqueuse, s'ébranlent enfin, et, après tous les autres, font leur entrée dans la civilisation chrétienne (2). Us viennent les derniers de tous, mais non pas les moins utiles, se mettre au service de la chrétienté, dont ils avaient fait le péril et la terreur. On a beaucoup accusé la faiblesse de Charles le Simple, qui livra aux Normands la plus riche de ses provinces. Charles, cependant, ne fil que s'attacher à l'ancienne politique romaine : il s'empara de <îes bandes indisciplinées, pour les réduire en colonies militaires, et leur confier la garde du littoral. On ne voit pas qu'il ait eu sujet de s'en repentir. A la seconde génération, tous les Normands étaient chrétiens; avant
(1) Dcpping, Histoire des expéditions des NormandSji.ll.Epistolaiobannis papœ Herva?o archiepiscopo : « Quod enim mitius cum eis agendum sit quam sacri censent canones, vestra satis cognoscit industria, ne forte insueta onera portantes, impcrtabilia eis fore (quod absit) videantur... »
(2) Sur les Scandinaves et leurs migrations, voyez les Germains avant le Christianisme y chap. I .
le onzième siècle, ils avaient oublié l'idiome de leurs ancêtres. Cependant ils renouvelaient le sang germanique en Neuslrie, dans cette partie de la France que les premières invasions avaient moins atteinte; ils l'assimilaient ainsi à l'Austrasie et à la Bourgogne, et, par la fusion des races, ils travaillaient à l'unité du territoire. Jamais on ne vit d'une manière plus^manifeste ce que les barbares avaient à donner et ce qu ils avaient à gagner en venant se confondre dans la société. Quand les Allemands déplorent tout ce que. perdirent les nations germaniques en se faisant latines, je ne connais pas d'exemple plus concluant contre eux que celui de ce peuple, le plus dépaysé de tous et le plus fécond. Les Normands avaient perdu leurs anciens dieux, leur langue, la moitié de leurs lois : ils gardèrent leur génie, ou plutôt ce génie ne se fit voir tout entier que sous le soleil qui devait le mûrir, et en présence des spectacles qui devaient r inspirer. Ces anciens rois de la mer conservèrent la passion des conquêtes lointaines : elle leur livra l'Angleterre, l'Italie méridionale, la principauté d'Antioche ; mais ce fut pour y porter tout Téclat de la chevalerie et toute la science pratique du gouvernement. Ces brûleurs de villes devinrent les plus hardis, les plus infatigables des constructeurs; et, pendant qu'ils élevaient les innombrables clochers gothiques qui accompagnent le cours de la Seine jusqu'à l'Océan, ils bâtissaient les belles églises de Sicile; ils couvraient d'or et de mosaïques les resplendissantes basiliques de Cefalu, de Palerme et de Montréal. Enfin, ils n'avaient
point laissé sur les froids rivages du Nord rinspiration poétique qui avait dicté les hymnes des Scaldes et les récits de TEdda. Ils ne savaient combattre qu'au bruit des chants de guerre ; la joie des banquets n'était pas complète si le rapsode ne s'y faisait entendre, et le voyageur qu'on hébergeait acquittait la dette deThospitalité par un conte ou par une chanson. La Normandie, cette riche province, ce pays de soldats et de monuments, devint aussi un pays de poëtes. Il fallait l'intarissable fécondité de ses trouvères pour achever de former la langue d'Oil, c'est-à-dire la nôtre, comme il fallait l'épée de Tancrède aux croisades, et l'intervention de Robert Guiscard dans la première guerre du sacerdoce e de l'empire. 11 semble que chaque grande époque d l'histoire de France, aux temps barbares, doive èiwo marquée d'une invasion, d'une victoire, d'un établisse ' ment germanique. Clovis commence la monarchie; triomphe de l'Austrasie prépare le règne de Charleffi gne; les Normands étaient attendus pour fermer la | riode de la barbarie, et pour ouvrir les siècles brilla^ du moyen âge- Mais celte gloire n'était promise aux Germains t sous la condition de s'humilier d'abord, de recevoi foi, la loi, l'enseignement de l'Europe latine. Le ! tême d'un peuple n'en achève pas la conversion, commence; il fait entrer les esprits sous la disci du christianisme : il faut qu'ils la subissent longf avant d'en ressentir les bienfaits. Nous avons d quelle succession de grands événements et de /
GIIARLëMàGNE et les saxons. 28S
hommes les peuples du Nord, qui semblaient faits pour le renversement de la chrétienté, y furent pacifiquement introduits. Il reste à pénétrer plus avant, à considérer le changement qui s'accomplit dans les mœurs et dans les intelligences. Nous avons vu des siècles laborieux et des vies héroïques ; il faut étudier maintenant Tessordes institutions et des doctrines; comment des races barbares, travaillées par l'Évangile, une civilisation sortit, et avec elle tout un empire et toute une littérature.
jj^^ En achevant l'histoire de la conquête chrétienne chez *lt^SIb^ les peuples du Nord, et des dix siècles de combats qu'elle ^i^Egiisf eut à soutenir depuis la fondation des premières églises
trouvait chez
„ les jusqu'au renversement du temple païen d'Upsal, on
(^rmams. J * ^ r r r 7
peut s'étonner d'une résistance si opiniâtre, et qui semble si peu prévue. Quelles nations, en effet, paraissaient mieux préparées au christianisme, si l'on considère ce qu'il y avait de vérité dans leurs religions, de justice dans leurs lois, d'élévation dans leur poésie? Nous n'avons pas oublié ces dogmes de l'Edda, dont il faut bien avouer l'analogie avec les traditions bibliques : une divine intelligence adorée sous trois noms, l'immolation d'un Dieu victime, le jugement des âmes. Les chrétiens eux-mêmes louaient chez les Saxons la chasteté des mœurs et la sagesse des coutumes, qui, en veillant à l'honneur des familles, pourvoyaient à la durée de la nation. Enfin, les poèmes des Scandinaves ont des inspirations si nobles et quelquefois si pures, qu'on peut s'expliquer comment, au moment même de la
inversion de Tlslande, le prêtre Sœmund recueillit, K)ur les sauver, ces hymnes d'un paganisme qu'il comlattait. Il faut donc reconnaître ici quelque chose de ^reil à cette éducation providentielle qui, selon Glé- Dent d'Alexandrie, préparait les voies à l'Évangile chez es barbares comme chez les Grecs. Il y a plus : dans m monde vieilli, trop fatigué de disputes et de débauches pour se pénétrer de toute la douceur du christianisme, les barbares apportaient des cœurs jeunes. [Is avaient la pauvreté, que le Christ aimait ; le sentiment de l'honneur, qui pouvait donner du ressort aux consciences; la fidélité; c'est-à-dire le besoin de croire et de se dévouer. On comprend dès lors qu'ils fussent E>uverts à tout ce qu'il y avait de tendre et de généreux ï«ns la foi nouvelle, et qu'ils finissent par lui donner ^ grands serviteurs que nous avons vus.
Mais les traits de lumière jetés dans l'Edda éclairent surtout les peuples de la Scandinavie, où une ©Ureuse ignorance de l'étranger avait laissé au génie Hional toute la richesse de ses souvenirs avec toute la berté dé ses développements. Là même cependant, isdgré les protestations de la conscience, on voit pré- ^Icir ce culte de la chair et du sang, qui est le vice *îginel du paganisme; et, malgré l'effort des insti- Hîons, cette passion du désordre, qui fait le fond de t barbarie. Mais le mal est plus profond chez les Ger- ^siins, livrés à tous les débordements d'une vie errante,
tous les hasards d'une guerre éternelle, surtout quand ^ lutte engagée contre l'empire romain les arrache à
leurs traditions, en même temps qu'à leurs premières demeures. On trouve chez eux assez de débris pour y démêler les éléments d'une théogonie, d'une législation, d'une épopée nationales, mais pour constater aussi que ces éléments se décomposaient et retournaient au chaos. Il en est de même de leurs vertus, toutes atteintes de cette corruption qui en fait autant de vices. S'ils étaient pauvres, ils n'en convoitaient que plus l'or et les terr^ des nations riches; ils portaient le sentiment de l'indépendance jusqu'à l'horreur du devoir ; et quand ils se ' dévouaient à un ctfef, c'était pour satisfaire sous sa conduite ce besoin qui les dévorait de combattre et de détruire.
Je me restreins à ces peuples, qui firent au chris-* tianisme une tâche plus laborieuse. La barbarie avaifc mis le désordre dans la nature humaine; elle avait:» abandonné l'âme aux sens, la société à la force. Il fal — lait donc recomposer la société et régénérer les ânies «» Ce aue L La société était oppressive, elle était impuissante ^
la baroaric /^ , . . i *» i i a i
avait fait de la Ou u v counaissait Quc la forcc des armes et la force d^
société. . .
la famille, qui pour une même cause armait plusieurs bras. Les tribus s'attachaient à des chefs connus pa.:f l'éclat de leurs aventures et de leurs grands coup^ d'épée, ou bien par la noblesse de leur race. 11 n'y aval ^ là qu'un pouvoir de chair et de sang, appuyé sur 1^instincts grossiers des hommes, et comprimant Tessodes facultés morales, principes de tous les droits. Ma^ comme un pouvoir matériel n'agit qu'en se faisant voi tc^ celui-ci ne pouvait maintenir qu'une subordinatio:*
momentanée; il cessait d'être obéi aussitôt qu'il était absent Tous les liens se rompaient lorsque, après le combat, les bandes se dispersant, chacun rentrait dans sai maison solitaire au bord des bois. Les Germains aimaient cet isolement qui faisait leur indépendance, mais leur impuissance en même temps. Ils avaient horreur des villes; et, leur prévoyance ne s'étendant pas au delà du besoin présent, ils formaient des confédérations; maisrien ne les sollicitait à constituer de grands Etate. Voilà pourquoi la barbarie n'entreprit aucun de ces ouvrages qui exigent l'effort commun d'un grand nombre de volontés, afin de durer plusieurs siècles. fiUe ne fonda point, elle ne bâtit point, elle n'écrivit P^s de lois, elle ne laissa pas de monuments; en sorte î^i'il n'y a rien de plus faibtt au fond qne cette force î^i abrutit les hommes quand elle les gouverne, et qui '^laisse désunis quand elle se retire (1).
Au milieu de ces mœurs violentes, le christianisme ve- '^^ît introduire ridée la plus civilisatrice qui iîit jamais, ^ée d'une société de tout le genre humain gouvernée î^^ï' une autorité spirituelle, sans armes et sans lignée. * f^ut voir comment une pensée si nouvelle se réalisa '^1* cette dangereuse terre de Germanie, comment elle '^Urtint tout l'édifice de la hiérarchie ecclésiastique, ' ^Rermil par les décisions des conciles, pénétra dans ^^ mœurs des peuples, et les remua jusqu'au fond.
(1) Tacite, Germaniay 16 : « NuUas Gennanorum populis urLes habi- ■^^i salis Dotum est, ne pati quidem inter se junctas sedes : colunt discret! ^ «lÎTersi, ut fons, ut campus, ut nemus placuit. •
Lapapauié. L'ÉgKse ne plaçait l'autorité qu'en Dieu seul, dont la volonté est la sanction de tous les droits. Au-dessous de lui, elle ne reconnaissait que des pouvoirs délégués : le souverain pontife n'avait pas d'autre titre que celui de vicaire de Dieu parmi les hommes. Quand donc les barbares, habitués à suivre des chefs qu'ils voyaient, qu'ils admiraient tous les jours (1), entrèrent dans la communauté chrétienne, ils apprirent qu'on y obéissait à un chef invisible, représenté ici- bas par un vieillard qu'ils n'avaient jamais vu, qui habitait une ville éloignée au delà des monts et des fleuves. Cependant c'était cet étranger qui faisait tout mouvoir chez eux : rieu de considérable ne s'entreprenait qu'en son nom. Le& évoques du premier concile germanique, en 742, avaient; publié solennellement « la soumission qu'ils voulaient « garder envers le siège romain, et leur ferme résolu — « tion de suivre canoniquement les préceptes de saia'i^ c< Pierre, afin d'être comptés au nombre de ses brebis. >:> Dès lors Faction de la papauté ne cessa plus de pressa jc^ les destinées religieuses de l'Allemagne : il lui arrir^^ même, comme à toutes les puissances qui triomphent. ^ qu'on lui attribua plus de droits qu'elle n'en avait pr^ — tendu, et qu'on lui soumit plus d'affaires qu'elle n't^:«ni voulait. C'est l'origine des fausses décréta les, dont o:«d a fait tant de bruit. On n'y voit plus aujourd'hui qu'i:s "** recueil de canons interpolés, rédigés en Austrasie, Ic^i ^ de Rome et à son insu, dans F intérêt des évêques franc^^s?
(1) Tacite, Germania, 7 : « Duces exemplo potius quam imperio, ^' prompti, si conspicui ; si aiite acicm agunt, admiratione procsunt »
qui cherchaient à s'ouvrir un recours plus facile auprès du siège apostolique, contre les entreprises des métropolitains et les vengeances des rois. Quand la violence envahissait tout, il fallait bien que le droit se fût réfugié quelque part. On sentait sa présence au Vatican, et tous ceux qui attendaient justice tournaient les yeux de ce côté (1).
L'exemple du clergé fut suivi du reste des hommes : les rois recoururent à un tribunal dont ils entendaient si hautement vanter la sagesse; ils lui déférèrent l'arbitrage de leurs différends. De ces appels répétés se forma le droit public du moyen âge, qui attribuait aux papes la consécration de tous les pouvoirs et la garde
(1) Schannati, Concilia Gei-manise, t. I, 2. Binterim, Deutsche Conci" lien, il. Les recherches de la critique moderne ont éclairé Toriginc des fausses décrétales. On les voit paraître vers 845, dix ans après le concile deThÎOTiyille, où les archevêques de Reims, de Lyon, de Narbonnc, et plusieurs évêques, avaient été violenunent déposés ; quand Tcpiscopat ébranlé par les vengeances politiques menaçait ruine, et que les peuples effiayés demandaient le rétablissement des prélats et la restauration dos églises. Dans ces orageuses circonstances, il était naturel de placer l'autorité épiscopale sous la protection des monuments de Tantiquité ecclésiastique : ce fut la pensée du collecteur des décrétales. La supercherie ne consista <pi*à transformer en décrets solennels les allusions des biographes aux ^ctes des premiers papes, et à placer des décisions plus récentes sous des noms anciens. La seule innovation considérable fut d'établir que le concile provincial ne pouvait juger un évêque sans Tautorisation du souverain pontife. Mais cette nouveauté même ne trompa les esprits que par la satisfaction qu'elle donnait aux besoins du temps. Du reste, les décrétales furent si peu faites pour servir les intérêts de la papauté, qu'elles se taisent s'ir ses plus importantes prérogatives, la contirmation des évêques, la collation du pallium; et que, déjà citées en 857 au concile de Quiercy, elles ne sont pas encore connues du pape Nicolas I" en 863, lorsque, dans sa lettre à Hincmar, il énumèrc les sources de la discipline ecclésiastique. \u milieu de tant de lumières, comment donc un écrivain aussi éminent que M. Guizot a-t-il pu reproduire des opinions surannées, et faire dater de la collection du Pseudo-Isidore les titres de la papauté?