E. G. II
de toutes les libertés. On en reconnaît les commencements lorsque les Francs consultent Zacharie sur la déchéance du dernier Mérovingien. Plus tard, en 876, l'empereur Louis II reconnaît que les princes de sa race « n'obtiennent la dignité impériale qu'en recevant l'onction du pontife romain. » Le principe posé ne s'arrête plus; il s'établit dans l'opinion, il passe enfin dans le droit écrit, et la loi de Souabe déclare que c< saint « Pierre reçoit de Dieu les deux glaives : il retient pour « lui le glaive ecclésiastique, et remet le glaive tempoce rel à l'empereur; et s'il monte son blanc palefroi, il « faut que l'empereur lui tienne l'étrier (1). » Tel était le progrès des esprits chez ces barbares d'hier : ils ai-, maient à mettre aux pieds de Tautorité spirituelle, d'un vieillard qu'ils auraient pu écraser, la force, figurée parce qu'ils connaissaient de plus redoutable au monde, par l'empereur, héritier des Césars, chef de la féodalité, avec sa cour, ses juges et ses chevaliers bardés de fer. Une si grande nouveauté ne pouvait s'introduire sans contradiction. De là, cette lutte du sacerdoce et de l'empire, qui agita cruellement les peuples, mais qui devait faire l'éducation politique de la royauté (2). Les
(1) Epist, Ludovici II ad Basilium imperatorem : « Nam Francoruni principes primo reges, deinde imperatores dicti sunt, ii duntaxat qui a romano pontilice ad boc oleo sancto peruncti sunt. » Cf. Schwabenspiegely. Vorrede, art. 9 et 10 : « Seid nun Got des fridis fûrst ye heisset so licss er zwey scbwert auf ertreich, do er zu himel fiir, zu schirm der Christenheyt. Dye beTalch Got S. Peter beyde, eines des weltlichem Gericbl, das andere von geistlichem Gericht. » Mais la loi de Saxe, le SachsenspiegeK reconnaît la séparation des deux pouvoirs.
(2) La querelle avait déjà commencé avant le milieu du neuvième siècle : le concile d'Aix-la-Chapelle, en 856, s'en exprime en ces termes :
souverains y apprirent qu ils avaient cessé d'être, comme les Césars du paganisme, au-dessus des lois; ils apprirent à se ranger sous la même règle que les derniers serfs de leurs domaines, à respecter la sainteté des mariages, la vie des hommes, la loyauté des contrats. Les canons du concile d'Âix-la-Chapelle, en 836, contenaient d^'à le principe de cette redoutable doctrine du moyen âge : que les royaumes se perdent pour défaut de justice. Les princes connurent encore ce que l'antiquité avait ignoré : que Tobéissance politique avait des limites; que, tout formidables qu'ils étaient, leurs épées n'effaceraient jamais un seul des commandements de Dieu, et que le pouvoir temporel n'a rien à voir dans le domaine des consciences. C'était beaucoup faire pour l'avenir, que de sauver ainsi le principe de l'égalité des hommes ; d'assurer aux sujets la liberté d'être gens de bien, qui est la première de toutes ; d'établir la justice dans les volontés, d'où elle devait tôt ou tard descendre dans les institutions; et de maintenir enGn, au milieu de toutes les violences et de toutes les tyrannies, l'idée du devoir, de l'accomplissement duquel dérivent tous les droits (1).
ff Unam obstaculum ex multo tempore jain inolevisse cognovimus, id est quia et principalis potestas, diversis occasionibus intervenientibus, secus cpiam auctorhas divina se habet, in causas ecclesiasticas prosilierit ; et sacerdotales, partim negligentia, partim ignorantia, partim cupiditate, in secularibus negotiis et soUicitudinibus, ultra quam debuerant, se occupa- ▼erint (Schannati, Concilia Germanise).
(1) Conciliiim Parisiense, 829, canon 31. Concilitim Aquisgranense, 836, III, de persona Régis filiorumque ejus et ministrorum, 1 . « Si cniui pie et juste et misericorditer régit, merito rex appcllalur. Si bis carucrit,
.vj.i>coi>ai. La puissance spirituelle^ portée si haut par la papauté, s'exerçait de plus près par l'épiscopat. Les Germains avaienl vu avec étonnement cette magistrature pacifique, ces hommes au vêtement long, un bâton dans une main, un livre dans l'aulre, cjui entraînaient la multitude par leurs discours, qui, en se rendant les serviteurs des ignorants et des faibles, devenaient leB maîtres des grands, et qui, après soixante ans de fatigues, allaient se faire tuer chez les païens, d'où on rapportait leurs os pour les mettre sur les autels. Ainsi s'introduisait un gouvernement nouveau, soutenu par le savoir et par la vertu. Les peuples l'honorèrent d'abord, et l'enrichirent ensuite. Mais quand la noblesse guerrière vit les honneurs el les richesses dans l'épiscopat, elle l'envahit. Ces chefs, qui vivaient de leur épée, qui, en temps de paix, guerroyaient encore contre les bufQes et les sangliers de leurs bois, qui n'avaient jamais quitté le harnois, ni pour s'asseoir à un festin, ni pour tenir les plaids du canton (1), devaient se plier difficilement à l'idée d'un pouvoir désarmé. Ils
non rex, sed tyrannus est. » 2. c Ad quid etiain constitulus sit imperator, Fulgentius in libro de Veritate proîdestinationis etgrati» scribit : Glemeatissimus quoque imperator non ideo est misericordia; vas pi^paratum in gloriam, quia apiccm terreni priucipatus tenet ; sed si magis in timoré servire Deo quam in timoré dominari populo dclectatur, si in co lenitas iracundiam mitiget, omet benignîtas potestatem, si se magis diligenduin quem metuendum cunctisexhibeat...» 5. c Regum nainqne ministeriuiii specialitcr est populum Dei gubemare et regerc cum aequitate et justitia, et pacem et concordiani habeant studerc. Ipse enim débet primo esse de — ■ fensor ecclesiarum et servoruni Dei, viduarum, orphanorum cetcroruin — ■ quepauperum, nccnon et omnium indigentium... »
(1) Tacite, Gerniania, 22 : « Tum ad négocia nec minus saepe ad con — vivia procedunt armati. »
eBtrèrent dans l'Ëglise avec leurs armes el leurs habitudes ; ils y portèrent la vie des camps. Les évêchés se convertirent en bénéfices conférés par voie d'investiture féodale et à charge de service militaire. L'inféodalion de rÉgKse fut un des plus grands périls du moyen âge. Sans doute ces temps avaient besoin d*une aristocratie belliqueuse, appuyée sur l'hérédité. Mais, afin qu'un pouvoir si pesant n'écrasât point la société qu'il cou- Trail, il fallait qu'il eût pour contre-poids le pouvoir de l'Église, recrutée démocratiquement par l'élection ; il fallait que les fils des laboureurs et des charpentiers, assis aux champs de mai et aux parlements à côté des barons, y défendissent les intérêts du peuple d'où ils étaient sortis. Si la féodalité se fût emparée de Tépiscopal, si une caste sacerdotale et guerrière, comparable à l'ancien patriciat de Rome, eût mis la main sur les affaires et en même temps sur les consciences, que fût devenue la liberté du monde? Il semble que ce danger avait été pressenti, lorsqu'on voit à l'assemblée de Worms, en 803, une requête présentée à Charlemagne, « afin que les évêques ne soient plus contraints d'aller « à la guerre, mais qu'ils demeurent dans leurs diocèft ses, occupés de leur sacré ministère; qu'ils prient « pour le prince et pour l'armée, faisant des proces- « sions et des aumônes... en sorte que le prêtre ne soit « pas comme le peuple (1). » Les conciles de Mayence
(1) Schannati, Cancilid Germanise, Goncilium Aquisgrancnsc (856) : « NuUus episcopale ininisteriuin per ambitionem munerum attentarc pra»sumat. » Libellus de ecclesiasticis discipliniSf auctorc Regincne Pni-
(813), d'Aix-la-Chapelle (836), d'Augsbourg (932), rappelèrent ces maximes : les papes ne permirent pas qu'elles fussent oubliées ; elles l'emportèrent enfin. Si les grands sièges de Trêves, de Mayence et de Cologne, si de nombreux évéchés richement dotés exercèrent une puissance temporelle sur leurs territoires; si les prélats, qui sentaient dans leurs veines le sang des ducs et des empereurs, ne résistèrent pas toujours au plaisir de rompre une lance, du moins la liberté canonique des élections fiit sauvée; l'autorité épiscopale demeura dis« tincte du bras séculier dont elle disposait, et le principe qui mettait F intelligence au-dessus de la force ne périt pas.
Cependant le doux génie de l'Ëvangile se faisait place, et des mœurs plus saintes avaient prévalu dans rËglise germanique au commencement du onzième siècle. Un historien de ce temps représente les évêques « occupésdu bien des peuples, soutenant de leurs conc< seils la fortune de l'empire, sans rien relâcher de la c( rigueur du sacerdoce. Entre tous s'élevaient les archece vêques de Trêves et de Cologne ; Willigise, le fils d'un c( charron, porté sur le siège de Mayence ; Burchard de ce Worms, loué dans l'Église pour son zèle à recueillir a les saints canons; Meinwerk de Paderborn, qui fut « mis au rang des bienheureux, et beaucoup d*autres, « incomparables en sainteté. Comme autant de chéru- « bins qui s'animeraient du battement de leurs ailes,
micnsi, art. 176 : « Episcopus, presbyter aut diaconus, canes ad venandum aut accipitres habere non liceat (sic), »
c( ils s*excitaient du spectacle de leurs vertus; ils fai-
' « saient tressaillir la terre aux louanges de Dieu^ et
« gouvernaient avec vigueur, dans la prospérité comme
c( dans l'adversité, les nations conGées àleur garde (1). »
Ainsi le caractère sacerdotal se dégage peu à peu des
mauvais instincts qui le dénaturaient. En même temps
les sièges épiscopaux se multiplient. Au treizième
siècle, l'empire d'Allemagne, avec la Bourgogne, la
Bohême, une partie de la Pologne, et le territoire des
chevaliers teutoniques, comptait treize métropoles et
soixante-treize évêchés. Les circonscriptions dioC/ésaines
enveloppaient comme d'un réseau toute la face du pays.
li'Église était partout, donnant partout l'exemple de
cette vie publique qui anime les États modernes. On y
voyait une hiérarchie fortement organisée, où toutes
(i) Vita S. Meinwerk Paderbomemis, apad Bollandom, 5 jul. c Dlius
<iaoque temporc, episcopi, sapientia et scientia prœditi, subjectorum pro-
^fectibus continue erant dediti, secundas imperii partes sancte et juste ad*
Jasantes, sacerdotii rigorem nullatenus relaxantes. Inter quos vitse me-
nfo eminebant Treyerensis metropolis, ex qua primum sonus evangelicae
pfaBdicationis intonuh partibus Teutonicis, Neingos et Poppo; Colonien-
^ quoque Heribertus et Piligrinus ; Moguntiensis ecclesise Willegisus et
£rchainbaldus, Aribo et Bardo ; Burchardus Wormatiensis, studio suo in
coUectioue canonum in Ecclesia laudabilis ; Trajectensis Ansfiridus et Athal-
i^sddus ; Mimigenfordensis (Munster) décor, Thiedericus et Sigfridus ; Os-
nebmgensis Thietmarus ; Hildesenhcimensis Berenwardus et Godehardus j
lliodeiisis Sibertus et Bruno; Wcrinharius Argentine civitatis (Stras-
hourg) ; Meinhardus et Bruno Wirciburgensis (VVûrtzbourg) ; Parthenopo-
Ktanae (Magdebourg) Gero et Nau&idus ; Bremensis Unuwanus ; et alii
^uam plures pontificii dignitate venerabiles, sanctitate incomparabiles...
^i ut cherubiin Tirtutuin suarum alas alter ad altcrum concutiebant, et in
taude Dei orbeiu tcrrae coininoTentes, meritoruin qualitatibus tanquam
^iscreti Tultibus, et in corporalibus et in spiritualibus oculati ante et rétro»
lain in prosperis quani in adversis, populum commissum strenue guber-
^tabant. t
les fonctions avaient leur contrôle^ et iewvs garanties : des tribunaux canoniques qui ne versaient pas de sang, et dont la procédure servit de leçon aux tribunaux civils; enfin, des assemblées délibérantes qui exerçaient les esprits aux grandes affaires, à la discussion, ù la publicité, aux résistances légales. La comparaison était instructive pour les barons, accoutumés à pressurer les vilains et à détrousser les marcliands. Il n'y avait guère de ces puissants seigneurs qui, du haut de leurs châteaux forts, derrière leurs ponts-levis qu'on ne passait qu'en tremblant, ne pussent apercevoir les tours de la cathédrale, où siégeait une autorité rivale de la leur, attentive aux injustices et accessible aux plaintes; de sorte que ce voisinage inquiétant devenait tout ensemble une leçon donnée au pouvoir féodal et une sauvegarde pour les populations destinées à lui échapper un jour.
cdcrgt. Si l'épiscopat était une magistrature, le clergé for- * saini*^^ mait une armée : il y fallait une discipline, et ce fut le iirodcgang. (j^^ijat. Dès Ics tcmps apostoliqucs, la loi interdisait le mariage aux évéques et aux prêtres; et trois conciles (lu quatrième siècle, ceux d'Elvire (305), de Carthage (390) et de Turin (397), avaient imposé la continence au clergé d'Occident; d'où il suit qu'il n'y a rien de plus ancien que cette règle, qu'on a représentée comme une entreprise de Grégoire Vil. Le sacerdoce chrétien voulait toute la vigueur de la virginité et toute rindépendance d'une vie solitaire. Il était nécessaire que le prêtre pût s'enfoncer dans des contrées incon-
nues, parmi les infldèles, sans regarder derrière lui. Il ne fallait pas qu'il eût besoin de la faveur des grands, ni de la complaisance de la foule, ni d'autre chose que du pain de chaque jour, qui ne manque jamais. 11 était aussi de Tintérét des nations que le sacerdoce ne pût devenir héréditaire; qu'il attendît ses recrul?s de la société laïque; qu'il y tînt, pour ainsi dire, par ses racines. Et cependant, si tout le monde pouvait se jeter dans l'Église, il convenait qu'en y entrant on y trouvât le célibat comme une compensation aux privilèges de cléricature, et que la grandeur du sacrifice fit hésiter sur le seuil ceux qui ne seraient pas appelés. Rien donc n'était plus sage; mais pour les barbares rien û était plus nouveau. Ce qui faisait l'orgueil et la force "•* barbare, c'était moins encore ses armes que sa famille; c'était la fécondité de sa femme et la vigueur ^^ Ses fils; c'était une nombreuse lignée de parents qui ^^^^ftient Tépée avec lui dans les batailles, qui juraient pour lui devant les juges s'il était accusé, qui devaient Poursuivre la vengeance de sa mort. Quand donc les l^^ïlnains convertis recrutèrent les rangs du sacerdoce, *ls hq renoncèrent pas sans murmure à ces puissantes ^**^ches de la nature humaine. Souvent l'ombre du ^^ï^ctuaire couvrit les mœurs grossières du foyer. On ^^^ alors ce qu'on a toujours vu depuis, l'abâtardissement d'un clergé amolli par le mariage, condamné à '^Ules les humiliations de la vie ordinaire, vivant de ^^Damerce, d'usure, de misérables services sur les mar- ^*^és, dans les écuries des châteaux, dans les tavernes.
Mais ce débordement trouva des obstacles, La discipline du célibat fut maintenue par les lois des Mérovingiens, par les capitulaires, par tous les synodes du huitième et du neuvième siècle (1). En 760, Chrodegang, évoque de Metz^ épris des souvenirs de l'antiquité chrétienne, iiJKtait saiat Augustin en rassemblant ses prêtres autour de lui, sous un même toit, à une même table, sous une même règle de travail et de prière* Cette règle, portée dans toutes les villes épiscopales, y assura la réforme ecclésiastique. Ce fut un spectacle profitable que celui d'un grand peuple sacet*dotal affranchi des instincts de la chair, qu'on avait crus si longtemps irrésistibles. Quand on vit ces hommes sans enfants, qui prenaient le genre humain pour famille et les nations pour leur postérité, on commença à connaître quelque chose de plus pur et de plus fort que l'autorité pater — nelle, une paternité des âmes, un pouvoir dégagé d^= liens du sang. On comprit la possibilité du dévouemen~ , pour des intérêts moins étroits que ceux de la parenté et l'idée du bien public se fit jour.
Les Mais Texemple décisif et qui achevait d'éclairer le^
moines et les ^ ^ *
communes, esprits, c'était cclui du clergé monastique. La barbaries en pénétrant dans l'Église par toutes les portes, s'étarji introduite jusqu'au fond des cloîtres ; mais une réfoniK^s
(i) Conciliiim auctoritate S. Bonifacii, ann. 742, art. 7. Conciliu^^-^ Àquisgranenset 856, II, art. 8 : « Similiter de illis presbyteris qui, con^-^ statuta canonum, villici fiunt, tabernas ingrediuntur, turpia lucra çects»^s tur, et diversissimis modis usuris inserviunt; etaliorum domus inhone^^ et impudice fréquentant, et commessationibus et ebrietatibus deser^^^ non erubescunt... ut ab bine districte severiterque coerceantur. » — .^^^* 11 : « Ut presbyteris nulla omnino cohabitet fœminarum. »
LÉGLISE. 299
vigoureuse, prêchée par l'ermite Benoît d'Aniane, avait relevé la discipline ancienne. Sous sa présidence, une assemblée d'abbés, tenue en 817 à Aix-la-Chapelle, rétablit la règle bénédictine, et en fixa l'interprétation (1). Les milices religieuses réorganisées, campées au cœur de la Germanie, y portaient comme une image parfaite de la société catholique, qui attirait et transformait peu à peu les peuples convertis. Ces hommes défiants, qui avaient mis leur sécurité dans l'isolement de leurs habitations, et qui ne pouvaient souffrir le voisinage d'au trui, voyaient maintenant s'élever les grandes cités cénobitiques de Saint-Gall, de Fulde, de la Nouvelle-Corbie. Ils y voyaient cinq cents moines, rassemblés derrière les mêmes murs, dans des cellules contiguës, dans la gêne d'une vie commune. Il n'y avait là que pauvreté, chasteté, obéissance, c'est-à-dire
(i) M. Guizot a jugé sévèrement la réforme de saint Benoît d'Aniane : il n'y Yoît qu'une dégradation de la règle primitive. Cependant la nécessité de cette réforme résulte des tentatives répétées qui la précédèrent. Cf. Schannati, Concilia, 1. 1 : Regularia décréta fratrihus monasterii MurbacensiSy patefactacircavam, 803 ; Libellm supplex monachorumFuldensium,^ 812. Les quatre-vingts articles de rassemblée d'Aix-la-Chapelle venaient tnettre un terme aux explications arbitraires qui énervaient la règle, on qui introduisaient le despotisme des abbés. Ainsi s'expliquent les dispositions où l'on fixe les rations des frères et le nombre des vêtemcntSy où l'on interdit l'usage de la saignée générale et des fustigations publiques. Je n'y vois rien que de libéral et de sensé; et je m'étonne que le grand esprit de M. Guizot n'y ait aperçu qu'une législation minutieuse et puérile. Il faut se souvenir que ce furent pourtant les hommes formés à cette école qui achevèrent la conquête religieuse de l'Europe, et que les armées civilisatrices avaient besoin de toute la régularité, de toute la ponctualité, de toute l'obéissance militaires.
M. Victor Le Clerc, dans un savant mémoire lu à l'Académie des inscriptions, a montré comment les chapitres généraux des ordres religieux donnè- Tent rexejnple des principaux usages adoptés parles parlements modernes.
trois sortes de faiblesse. Mais c'était précisément celle faiblesse volontaire, c'étaient l'abnégation de chacun el l'union de tous, c'était l'esprit de communauté, qui faisaient la force des monastères : et l'on s'en apercevait assez par le défrichement des terres environnantes, et par la rapide propagation des lumières et des mœurs chrétiennes. Les hommes imitèrent ce qu'ils avaient sous les yeux ; ils s'accoutumèrent à se rapprocher, à vivre ensemble, par conséquent à se supporter et à se soutenir. Les maisons se groupèrent autour des abbayes, et formèrent des villes nouvelles. Quoi de plus misérable d'abord que ces cultivateurs et ces tisserands entassés entre d'étroites murailles? et cependant il s'établissait au milieu d'eux un intérêt commun, c'est-àdire un principe d'unité, un germe de puissance. Us apprenaient, chez les moines leurs voisins, à délibérer entre eux, à se donner des chefs, à obéir, à se dévouer pour le bien général. En s'organisant ainsi, les habitants des villes commençaient l'œuvre de leur affranchissement : de sorte que, sans contester la diversité des causes qui concoururent à la même fin, il faut bien reconnaître que l'exemple des communautés fît beaucoup pour la constitution des communes.
i.^ Ainsi le christianisme avait achevé en Allemagne un
'pieuse *' grand dessein; il avait fondé une société spirituelle : car
constitue î^iA. I, « . Il-
société la foi et I amour formaient le lien sacré auquel était — suspendue toute l'économie des institutions ecclésias^ — tiques. Rien n'était plus puissant qu'une telle société^ puisqu'elle ne connaissait de limites ni dans Tespacc^
ni dans le temps, et qu'elle prétendait régler les affaires de réternité. Et cependant rien n'était plus libre, puisque le pouvoir ne s'y exerçait que par la parole et par l'exemple. Mais comme Tordre ne peut s'établir au milieu du désordre sans attirer tout à lui, la société religieuse n'avait pu se constituer parmi les barbares sans y recomposer la société politique. Ce changement s'était accompli en substituant à la force, qui n'est qu'un fait, l'autorité, qui est un droit, et une volonté de Dieu pour le bon gouvernement des nations. Voilà pourquoi l'Église sacrait les Césars germaniques, bénissait l'épée des chevaliers, marquait de la statue d'un saint {Weichbild) le territoire des villes affranchies. Klle s'appliquait ainsi à sanctifier le pouvoir, à lui imprimer un caractère moral, à le dégager enfin de ce î^i lui restait de matériel et de violent. Mais l'autorité ^^ s'établissait qu'en prouvant ses titres; il fallait 1^'elle s'adressât à la raison et à la conscience : il fal- '^it donc qu'elle reconnût leurs droits. Et quand la ^Hscience éclairée se soumettait enfin, elle ne se ren- ^^it encore qu'à l'évidence d'un devoir, c'est-à-dire ^'une loi divine : l'obéissance devenait un sacrifice, * ^cte le plus libre dont la nature humaine soit capable. *-'es conditions de liberté étaient aussi des conditions de Puissance. Comme le pouvoir assis dans les esprits ne ^ absentait plus, comme il veillait toujours et se faisait entendre partout, rien ne l'empêchait désormais d'agir ^vec l'étendue et la durée qu'il faut aux grandes choses. L-es peuples, de leur côté, exercés à la discipline, au
dévouement, à Tamour du bien public, se trouvaient en mesure de suivre ces entreprises de longue haleine qui veulent l'efTort de plusieurs générations, et qni finissent par faire la gloire et la prospérité des États. Sur un territoire morcelé, longtemps peuplé de tribos ennemies, se forma FEmpire germanique, l'une des plus vastes monarchies qui furent jamais, qui devint pendant quatre cents ans le cœur de la chrétienté et le centre des afTaires du monde. Ainsi le christianisme avait organisé la société à son image. De même qu'il prenait de l'argile, du sable et de la pierre, et que, bénissant ces grossiers matériaux, il les élevait en voûtes, les transformait en vitraux, y mettait partout le sentiment et la vie, jusqu'à ce qu'il en eût fait une chose pour ainsi dire spirituelle, et que sa pensée resplendît dansi l'édifice : de même il avait pris ces choses maté — rielles et nécessaires, les armes, les richesses, le lie du sang; et, les employant, les moulant à son gré, en avait fait un édifice politique qui repondait à desseins. Les hommes ne s'y trompaient pas : au mili^ de cette organisation de l'État, dont ils voyaient l'app^s reil extérieur, ils sentaient une puissance mystérieu^^ qui en était Fâme. Et quand l'empereur, au jour x:5 son couronnement, se montrait le diadème en tête, L^^ nant d'une main le sceptre et de l'autre le globe mz3 monde, faisant porter devant lui la croix, la lance et glaive, entouré de la féodalité sous les armes, et (^B> députés des villes libres du Danube et du Rhin ; en j> "* sence d'un si grand spectacle, la foule répétait c^^ ^
acclamation solennelle . « Le Christ est vainqueur, le Christ règne, lé Christ a l'empire! Christus vindt^ Chriitus régnât, Christm imperati » C'était la charte du moyen âge; c'était aussi la constitution de toute la société moderne, qui ne peut être autre chose, après tout, que la victoire de l'esprit sur la matière, le règne du droit, et l'empire invisible des idées divines, réalisées dans les lois humaines.
Mais la société, périssable ouvrage des législateurs, la^baSe n'est faite que pour le développement de la personne ^''^^J'^'^ humaine, qui est l'œuvre immortelle de Dieu. Toute *hKnT la civilisation ne conspire qu'à cette fin; et tant d'événements, tant d'institutions qui remplissent l'histoire, ne sont que 1 école passagère où les âmes se forment pour une destinée qu'elles doivent trouver ailleurs.
Qu'était donc devenue la personne humaine dans l'état de barbarie? Si je considère de près les mœurs des Germains que l'invasion précipita sur l'Occident, je n'y découvre aucune trace d'éducation. Je vois les enfants toujours nus, vivant parmi les esclaves et les bêtes de la ferme, et grandissant de la sorte, sans soins, sans règle, sans enseignement, jusqu'à l'âge où ils allaient recevoir, dans l'assemblée des gens de guerre, l'écu et la framée. Je n'aperçois aucun de ces efforts qu'il faut pour dégager l'homme des premières impressions, pour le porter plus haut, pour V élever enfin. Les âmes restaient donc dans une éternelle enfance, sous la loi des sens. Les intelligences étaient troublées, elles étaient ignorantes, elles étaient paresseuses. Le paganisme
avait déplacé Tidée de Dieu, et en touchant à cette idée, qui est le fond de l'entendement humain, il avait mis la confusion dans l'entendement. La création divinisée était pleine de mystères qui ne se laissaient pas inlarroger. L'histoire demeurait aussi inconnue que la nature, et les Germains ignoraient encore le reste des hommes, quand la conquête romaine vint les instruire. Rien ne les sollicitait à s'éclairer. Les barbares n'aimèrent jamais le travail, et, moins que tout autre, le travail d'esprit. Après la guerre et la chasse, ils trouvaient leur passe-temps à rêver dans leur hutte enfiimée (1). Ils ne connaissaient pas, comme les peuples du Midi, cette vie de la place publique, ces longues journées de disputes, ces plaisirs de la parole qui réveillent et exercent la raison. Dans le sommeil de leur pensée, comment la notion du bien et du mal ne se fût-elle pas obscurcie? Les volontés étaient donc déréglées, elles étaient inefficaces : livrées sans défense â la passion du moment, elles en avaient la fougue et* aussi la mobilité. On reconnaît à ces traits les Ger — mains de Tacite, passant le jour et la nuit dans le vina et dans le jeu, se prenant de querelle, et finissant pai^ s'entre-tuer ; inconstants en toutes choses, excepté dan^ la poursuite de la vengeance (2). Mais parce qu'ils meE=
(1) Tacite, Germania, 20 : « In omni domo nudi et sordidi... excr^—^ cunt... Inter eadem pccora, in eadem humo degunt. » Ibid,, 15 : « Qu^^ tics bella non ineunt, non multum venatibus, plus per otium transigunt» ipsihabent... curaiidem hoinines sic ainent inertiam... »
(2) Ibid.f 22,24, 25 : « Crebrrc utintcr vinolentos rixae. Saîpius C3e-^c3 et Tulneribus transiguntur. »
talent leur force à ne jamais se contraindre, ils étaient les plus faibles des hommes; ils se sentaient maîtres de ieurs corps et de leurs mouvements, mais non de leur coiiscience et de leurs déterminations; incapables de tous les actes où il faut s'appliquer et se conduire, par conséquent de choisir et de persévérer, en quoi consiste cependant toute la faculté de vouloir. Ainsi la volonté même périt, quand elle n'a plus les lois qui la g" ardent elles assujettissements qui la soutiennent; et toute la nature humaine semble détruite dans cet état, dont on a voulu faire l'état de nature.
Telle était la misérable condition des barbares. Or l'Église introduisait un culte dont tout l'effort est de faire l'éducation de la personne immortelle. Elle relevait l'intelligence par la prédication, la volonté par la pénitence, et toute l'âme enfin par la prière.
Le paganisme n'a jamais prêché. Jamais les religions Éducation
** des
^ïïciennes ne parlèrent en prose, c'est-à-dire dans une «spnu par J^Ugue précise, aux peuples assemblés dans leurs tem- p'^'*"*'*®"- P^es. Au contraire, le christianisme leur tenait le ferme '^tigage de la raison; il leur portait un Évangile en Pi"Ose, commenté par une parole simple et intelligible ^^X petits. La foi, qui, dans la chaire de saint Jean- ^tài^ysostome, avait parlé le dialecte de Démosthènes ne ^^^ignit point de prendre le rude accent du Frank et ^^ Saxon. Parmi les règlements de saint Boni face, on '^^^Oaarque déjà celui qui veut que tout prêtre soit en ^^sure d'interroger les catéchumènes, et de leur expliquer dans leur idiome à quoi ils renoncent et ce