‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · royauté bar · texte numérisé non relu

royauté bar

^les germaniques, on les trouve soumis à des rois ; et bare. 3)lus on s'enfonce vers le Nord et vers l'Orient, vers des lieui éloignés du commerce des nations étrangères ou Toisins de la première*ï)atrie, plus la royauté conserve son caractère primitif, c'est-à-dire religieux et sacerdotal. C'est ainsi qu elle parait dans ce chant de l'Edda, le chant de Rig, où le Dieu Heimdall, parcourant la terre, s'arrête d'abord chez une femme appelée la Bisaïeule, qui lui donne pour fils le Serf j puis chez l'Aïeule, qui lui donne le Libre; et enfin chez la Mère, dont il a le Noble, Or le Noble engendra plusieurs enfants, entre lesquels le dernier fut le Roi; et les autres apprirent à aiguiser les flèches et à manier la lance. * « Mais le Roi connut les runes, les runes du temps, les « runes de l'éternité. Il apprit les paroles qui arrachent « l'homme à la mort, qui émoussent le tranchant du « glaive, qui apaisent les tempêtes. Il comprit le chant « des oiseaux, il sut d'un mot éteindre Tincendie, en- « dormir les douleurs; il posséda la force de huit che- « vaux. » Ce vieux récit Scandinave, où l'on ne soupçonnera pas de réminiscences classiques, se rattache à toutes les traditions du Nord. Toutes s'accordent à diviniser l'idéal du pouvoir en la personne d'Odin, le

roi-prêtre, l'auteur des runes et le législateur des rites sacrés, régnant avec les douze Âses, prêtres et juges comme lui, dans la ville sainte d'Âsgard. La cité divine devenait le modèle de la cité des hommes, et la nation suédoise avait son roi, successeur d'Odin, entouré de douze conseillers en mémoire des Âses. On l'inaugurait sur la pierre sacrée d'Upsal; il prenait le titré de c< protecteur de l'autel » et présidait aux sacrifices. Les Goths faisaient descendre d'une grande divinité nationale les deux dynasties des Àmales et des Balthes; le nom de Yoden ouvrait la généalogie des huit rois anglosaxons; et la fable païenne des Francs, conservée par Frédégaire, rapportait qu'un dieu marin avait surpris au bain la mère de Mérovée (1).

Mais l'instinct de la conquête s'était éveillé chez ces rois-prêtres, et les avait de bonne heure arrachés des autels. Le chant de TEdda que nous avons cité ajoute que le roi s'exerçait aux mystères de la science magique, lorsqu'il entendit le cri d'une corneille; et l'oiseau, dont il comprit le langage, lui dit qu'il serait mieux de monter à cheval, de coucher des armées dans la poussière, et de conquérir des terres plus fécondes. En effet, au moment des invasions, la royauté devient militaire ; elle perd de son immobilité, mais aussi de

(1) Edda sxmtindar, t. II, Rigsmal. Ampère, Littérature et Voyages, p. 413 ; — pour les Goths et les Scandinaves, Jornandes, de Rébus geticis, 14 ; Ynglinga saga, 5, 8, 24 ; — pour les Anglo-Saxons, Asser, Florentins, Hunlington, Geoffroy de Monmonth, lib. VI, Frédégaire, IX ; « Fertur super littore maris, a^slatis tempore, Chlodeone cum nxore residentemeridie, uxor ad mare lavatum vadens. terretur a bestia Neptuni,» etc.

son inviolabilité sacerdotale ; elle est telle que César, Tacite, Ammien Marcellin la connurent chez ces bandes désordonnées qui menaçaient les frontières de l'empire. Les peuples n'inaugurent plus leurs chefs sur la pierre inébranlable, ils les élèvent sur le bouclier, qu'ils laisseront tomber quand ils seront las. Le pouvoir reste héréditaire dans une famille, où Ton continue de respecter le sang des dieux; mais souvent il devient électif par un libre choix entre les membres de la même famille. 11 est borné, non pas seulement par la désobéissance des sujets, mais par l'autorité des assemblées publiques. Si le chef harangue la foule, le cliquetis des armes approuve ses discours, ou les huées lui font ?oir qu'il a déplu. Le droit d'élire et de contredire entraine celui de déposer. Nous savons que les Bourguignons changeaient de roi quand la victoire les avait irahis, ou que la récolte manquait. L'autorité semble mieux affermie chez les Francs, où l'ordre héréditaire se soutint pendant trois siècles. Toutefois on ne peut méconnaître les résistances qu'elle rencontre quand Clovis, avant d'abjurer ses dieux, demandera haranguer son peuple, et qu'une partie des Francs, refusant de le suivre au baptême, se retire sous la conduite d'un autre chef. Quoi de plus célèbre que l'aventure de hissons? Glovis s'humilie jusqu'à demander le vase sîicré qu'il veut retirer du butin; mais une voix lui répond: « Tu n'auras que ta part. » Le couteau qui égorgea les enfants de Clodomir suppléait au droit de déposition; et on ne peut croire à l'inamissibilité du

pouvoir chez les Mérovingiens^ quand les envoyés de Ghildebert viennent dire à Contran e c< La hache qu'on a enfoncée dans le crâne de tes frères n' est pas perdue. » La royauté, interrompue dans la nation lombarde après la mot*t de Glefi, deviàit élective chez les Yisigotb d'Espagne, elle disparait chez les Saxons; et il faut reconnaître qu'en se jetant dans les combats, elle en court tous les hasards (1).

ro Mté ^® ^"* ^^^^ ^° avantage singulier pour les rois barml^sîratïre barcs, quaud ils pénétrèrent dans le monde romain, d'y trouver, avec le pérU d une lutte militaire qui eompremettaitleur puissance, un prestige légal qui larelera. Je ne m'étonne pas que ces chefs des Bourguignons^ qu'une mauvaise récolte détrônait, aient cherché une autorité plus durable dans les offices* de la hiérarchie impériale; que Gundioc, Gondebaud, aient brigué le titre de Maîtres des milices. De plus grands qu'eux, Alaric, Odoacre, avaient sollicité les charges de la cour et de r armée; ils y trouvaient un moyen d'éblouir la simplicité de leurs anciens compagnons d'armes, autant que de calmer les scrupules de- leurs nouveaux sujets. Les provinces obéissaient plus volontiers à ces conquérants, quand elles reconnaissaient en eux des

(i) Tacite, Historise, lY, 1. « Impositusque scuto, more gentis, et sustinentium humeris vibratus, dux eligitur. » Germania, 7, 10, H, 45. Ammian XXVIII, 5. Gregor. Turon,, II, 27, VII, 14 : « Sdmus sal?am esse securim quae fratrum tuorum capitibus est defixa. » M. de Saint-Priest, dans sa savante Histoire de la royauté , traite avec dédain ce qu'il appeUe l'historiette du vase de Soissons. Il ne tient peut-être pas assez de compte des témoignages plus sérieux qui prouvent la faiblesse de la royauté barbare.

officiers de l'empire. De son côté, la cour de Constantinople, en leur envoyant les ornements consulaires, se vantait djavoir sauvé l'honneur, et de gouverner le inonde comme autrefois, par ses délégués. Aux yeux des Byzantins, la roputé des Germains n'était plus qu'une magistrature romaine ; et les Germains ne se refusaient pas à la considérer ainsi, lorsque Sigismond écrivait à F empereur : c< Mon peuple est le vôtre; mais « j'ai plus de bonheur à vous servir qu'à lui commancc der. Rois de notre nation, nous ne voulons être c< que vos soldats. Par nous vous gouvernez ces régions a reculées. Nous n'avons d'autre patrie que ce monde <x dont vous êtes le maître; la lumière de l'Orient « s'étend jusqu'ici, et nous ne sommes éclairés que du « reflet de vos rayons (1). )»

Mais le jour où Clovis sortit cbrélien du baptistère de ^,

• *^ consulat

Rmnus, «l'Occident, selon l'expression de saint Avitus, eut aussi sa lumière, » et le clergé gaulois honora en lui un nouveau Constantin. 11 faut reconnaître dans ces expressions autre chose que les hyperboles d'une éloquence dégénérée ; j'y surprends la pensée des évoques, promettant à Clovis et à sa race la puissance et la majesté des Césars. Cet homme très-habile, comme l'appelait Nicetus de Trêves» avait hâte d'élargir le cercle de la royauté barbare, qui lui donnait à peine douze

(i) ÀTÎti Ejnst. 83, edidit Sinnond. M. Lenormand a répandu une Iiimèape toute nouvelle sur ce sujet dans ses Lettres à M., de Saulcy sur les plus anricns monuments numismatiques de la série mérovingienne, Revut'. ienutnismatiqtie, t. XIII, p. i07.

de Clovis.

398 GHAPITEE VIII.

mille sujets ; de rassembler les Germains et les Gaulois, vainqueurs et vaincus, dans une monarchie qui n'au* rait plus la mobilité d'un commandement militaire ni l'étroite enceinte d'un camp, mais l'étendue, la stabilité, la régularité d'une province romaine. Il comprit qu'une seule chose manquait pour achever cet ouvrage: ce n'était ni la force ni la victoire; c'était Tautorité, la sanction du droit donnée aux actes de l'épée, et tout ce que les Latins appelaient du nom d'Empire. Quand donc, au retour de la bataille de Veuille, vers 508, Clovis reçut de l'empereur Ânastase les lettres qui lui conféraient le patriciat, et qu'ayant pris dans la basilique de Saint-Martin la tunique de pourpre, la chlamyde et le diadème, il monta à cheval, sema l'or et l'argent sur son chemin, et se fit appeler consul et Auguste, gardons-nous de voir là le caprice d'un chef de sauvages, fier d'emprunter pour un moment les oripeaux d'une civilisation qui va finir. Il faisait plus que de pratiquer la politique de ses prédécesseurs, il la dépassait. Il poursuivait l'accomplissement d'un long dessein ; et ce qui en montre la suite, c'est qu'il jeta au peuple, non des monnaies de hasard, mais des pièces frappées exprès, portant la tête d'Anastase, et au revers cette inscription : Victoria âugusto régi viro nxus- TRi Glodoveo. G'est qu'alors seulement il fixa sa résidence à Paris, dans cette vieille ville romaine que Ghildéric avait traversée, mais sans y faire sa demeure, la trouvant encore toute pleine du souvenir des Césars et, pour ainsi dire, de leurs ombres. Clovis, au con-

traire, ne s'effraye pas d'habiter le palais de Julien, puisqu'il exerce le même pouvoir, puisqu'il trouve dans la qualité de patrice une sorte ^e consulat perpc- (uel, ou plutôt une délégation de la puissance proconsulaire des empereurs; puisque enfin il s'est fait proclamer non-seulement consul, mais Auguste, et que, s'il n'achève pas, comme on l'a dit, une première restauration de l'empire d'Occident, assurément il la commence (1).

Mais en recevant les images d'Anastase, en les gravant ^^^^^ sur l'or qu'il jetait au peuple, Clovis rendait un dernier reconîaissen hommage à la souveraineté impériale. Ses petits-fils bri- soJleAinetG

de

sèrent le lien. L'historien Procope marque le moment de l'empire. la rupture au temps où Justinien confirma aux princes des Francs la cession des terres que les Goths avaient possédées dans les Gaules. Il ajoute qu'à partir de ce jour les rois barbares présidèrent les jeux équestres au

(i) i^oos avons cité plus haut le texte de Grégoire de Tours ; Toici celui d^Âinioioy I, 22 : « In quibus videlicet litteris hoc contiDebatur, quod coniplacuerit sibi et senatoribus eum esse atnicum imperatoruin patriciumqne romanoniiu. Uis ille pcrlectis, consulari trabea insignitus, asceuso equo, in atrio quod inter basilicam Sancti Martini etcivitatem situm erat, largissima populo contulit munera. Âb illa die, consul simul et Àugustus meruit appellan. » L*accord des deux auteurs prouve que le titre d'Auguste n*est pas introduit ici par confusion , mais que Clovis le prit et le porta.

Sur le consulat de Clovis il faut consulter Adrien de Valois, Gesta Fran* corum, VI, 508. Les vues de cet excellent esprit se trouvent complètement confirmées par les belles découvertes numismatiques de M. Lenormant, qd est arrivé à déchiffrer les légendes jusqu'ici négligées des premièi'es mouDaies mérovingiennes, Revue numismatique , t. XIII, p. 206.

Enfin le titre de proconsul est expressément donné à Clovis dans le teste da prologue de la loi salique, tel que M. Pardessus Ta restitué (p. 345) : I Quod minus in pactum habebatur, idoneo pcr Proconsolis régis Glodo- « vehi et Hildeberti, et Chlotarii fuit lucidins otnendatuin. j>

334 CHAPITKE VllI.

cirque d'Arles, et frappèrent des monnaies sur lesquelles leur effigie remplaça la tête de l'empereur. En effet, les monnaiei^ de Théodebert représentent ce roi dans le costume des Césars, le front ceint d'un diadème de perles, avec cette inscription : Victoria âugcs- TORDM vicTORi. Il puuissait ainsi Justinien d'avoir pris le titre de vainqueur des Francs ; et la mort le snrprit méditant d'aller châtier l'orgueil byzantin jusque dans les murs de Constantinople. Mais son œuvre devait lui survivre et la séparation se perpétuer sous ses successeurs, si Ton en juge par la correspondance de Childcbert II avec l'empereur Maurice. Le roi s'exprime en ces termes : « Nous nous sommes décidés par un libre « choix à former le nœud d'une alliance avec votre « Sérénité très-clémente, et à vous témoigner cette « affection qui plaît à Dieu, et qui est le premier gage « d'une paix utile aux deux nations. C'est pourquoi, ce présentant nos saints à votre Clémence pacifique, c< avec tout l'honneur dû à votre haute dignité, nous a avons résolu de vous envoyer des ambassadeurs, c( comme nous l'avions annoncé aux vôtres. Nous leur c< avons donné sur certains points des instructions ver- « baies, auxquelles nous désirons qu'avec l'inspiration « de Dieu vous répondiez d'une manière profitable au c( bien commun. » On retrouve ici les formules ordinaires du bas empire; mais le sentiment de l'égalité éclate à toutes les lignes : le Mérovingien traite de puissance à puissance; les contemporains ne s'y trompent pas, et les vies de plusieurs saints du sixième siècle re-

marquent l'époque où les Francs, « ayant secoue la do- « niination de la république et supprimé le droit de « l'empire, régnèrent de leur chef (1). »

Us firent plus : cette souveraineté, qu'ils ne voulaient us plus reconnaître en Orient, ils la transportaient en , imitent

* ^ ' * le gouvern

Occident, pour ainsi dire, pièce à pièce. Sans doute il i^^a, ne faut point renouveler les erreurs d'une autre époque, et oublier tout ce qu'il y eut de barbarie dans le palais de Frédégonde et de firunehaut; mais il n'est plus permis de nier les prodigieux efforts des Mérovingiens pour sauver, pour reproduire dans des proportions plus restreintes, pour naturaliser chez les Germains toutes les traditions de la politique impériale. A Texemple de Clovis, ils prennent d'abord le costume et le titre, ce qui frappe l'imagination des peuples. Us portent la couronne radiée, le vêtement long, le sceptre des magistrats romains : Théodebert parait sur ses mé-

(1) Pro€0|)e, DebelL Gothic., III, 59. KaÔYivroi pUv èv t^ 'ApsXàrtt t^

iinr&xov à']^(ova 6£(dfi.evct. M6pt.taaa ^s x,oucrcûv in t'ov iv FaXXctc (xsTaXXuv tteiwiWTtti, où To3 'Pcûpiaitdv aÙTGxpaTspo; j^apaxrîipa Ivô^pxvoi, àXXà ttjv oçerépxv ccuTov Eucéva. Sur les monnaies de Théodebert voyez encore le travail de M. Lenonnant. Ses recherches , poursuivies avec un rare bonheur, achèveront de rétablir les règles du monnayage de la Gaule au sixième siècle. Bévue de numismatique, t. XIII, p. 194 et suiv. Ce rôle de Théodebert s*accordebien avec les félicitations que lui adresse Tévêque Aurélicn (Efrist, apud Duchesne, I, 857) : c Macte restanrator vetustatis, novitatis inventer. »

EpistoL Childeberii, apud Duchesne, I, 866. Vita S. Treverii, apud BoUand, 16 jan. : c Quumqne jam Galliarum Prancommque reges, sua^ dîtionis, snblato imperii jure, gubemacula ponerent, et, postposita reipiiblicae dominatione, propria fruerentnr potestate. t Cf. Vita S. Johannis Reomensis, ap. D. Bouquet, III, 412. « Tempore quo Franci, postposita republica, sublatoque imperii jure, propria dominabàntur potestate. » Lohuerou, Histoire des institutions mérovingiennes y I, 266 et suiv.

dailles avec le javelot sur l'épaule, signe de la toutepuissance militaire : leur siège est un trône. Gomme ils se font appeler Auguste, les femmes de leur famiUe ont droit au nom d'Augusta : Dagobert prend la qualité de roi des Francs et de prince du peuple romain; et si les lettrés de la cour parlent de l'ancien roi Ghildéric, ils lui donnent le titre de divds, et le mettent au rang des dieux. Le protocole de Byzance passe dans les chancelleries d^Austrasie et de Neustrie. On parle au prince au pluriel; on le traite d'Excellence, d'Altesse, de Majesté ; et, pour montrer que le sens de ces termes fastueux n'a pas péri, on poursuit les traîtres comme coupables de lèse-majesté, et c'est la loi romaine qui les punit de mort (1). Le soin des apparences ne fait pas négliger les réalités. Les rois des Francs héritent de toutes les prétentions impériales sur le gouvernement de rÉgUse. Clovis, ce païen d'hier, vient de revêtir les insignes du patriciat, et, à l'exemple de Constantin, il se considère comme l'évêque du dehors. Il convoque en 5H le concile d'Orléans, et cette assemblée lui adresse ses canons, « pour que le consentement d'un si c< grand roi prête une autorité nouvelle aux décisions « des évoques. » Le même concile accorde que nul ne soit ordonné clerc qu'avec Tautorisation du prince ou

(1) Sur le costume des Mérovingiens, Montfaucon, Monuments de la monarchie, t. I, et les médailles de Théodebert publiées par la Revue de numismatique j t. XlII. Sur les titres impériaux donnés aux rois, VitaS. Martini Vertavensis, Vita S, Praejecti, S. Germani Parisiensis, S. Carile fi, S, Fridoliniy S. Medardi, Lebuerou, 1. 1, p. 397 . Agathias fait allusion à ce gouvernement tout romain des rois francs : « 'AXXà xoi «oXitsî* xp«v:xt

dhl juge, et la porte s'ouvre à l'intervention du pouvoir séculier dans les élections épiscopales. Ghilpéric, que les lauriers théologiques des empereurs d'Orient empêchent de dormir, dresse une confession de foi, et supprime le mystère de la Trinité. Un peu plus tard, et au nom de Sigebert II, le maire du palais Grimoald signifie au clergé d'Âustrasie défense de s'assembler sans le commandement du souverain (1).

Un pouvoir si exigeant avec les évéques auteurs de sa fortune devait tout oser au temporel. C'était peu de conserver les charges de la cour impériale et ce qu'on nommait la milice du palais ; d'avoir des chambellans, des trésoriers, des référendaires, des médecins et des rhéteurs attitrés. Ce n'était pas assez de maintenir les cadres de l'administration et les officiers gaulois, dont l'expérience épargnait aux barbares les fatigues et les erreurs d'un long apprentissage. Parmi les traditions romaines, le gouvernement des Mérovingiens n'en connut pas de plus précieuses que celle de la fiscalité. Il ne laissa perdre ni un nom d'impôt, ni un moyen de recouvrement. Nous avons assisté aux rigueurs du cens territorial sous Chilpéric, quand les exacteurs, armés du cadastre, levaient une amphore de vin par arpent, et poussaient les possesseurs du sol à ce point de désespoir, que plusieurs abandonnèrent leurs terres pour aller vivre sous d'autres lois. Au septième siècle, la capitation est exigée avec tant de dureté, que les pères

(I) Epistola concilii Aurelian., apud Bouquet, IV, 103. Cf. (irugor. Tuiou., V, 45 ; D. Bouquet, IV, 118 ; U, 47.

338 CHAFITHË Vlll.

laissent mourir leurs enfants plutôt que de les vk inscrits sur les rôles. Les abus du fisc, qui avaient précipité la ruine des provinces et la chute de l'empire; les spoliation» si éloquemment flétries par Lactaoce et Salvien, n'eurent pas d'excès qu'on ne retrouve dans ces pages de Grégoire de Tours, où, en présence des exactions de Ghilpéric^ il commence à croire à la fin prochaine des temps, où il raconte les présages du ciel se mêlant aux terreurs de la terre, et, en signe dé la pitié de Dieu pour l'oppression du peuple, l'hostie que le prêtre rompait versant du sang sur l'autel (1).

Ces violence n'atteignaient que la population galloromaine : le comble de la hardiesse fut de toucher aux vieilles franchises des barbares. Un ministre de Théodebert, le Romain Parthenius, paya de sa vie la tentative de soumettre les Francs au tribut : ils le massacrèrent dans l'église même de Trêves, et entre les mains des prêtres qui l'avaient caché. Toutefois^ tel était sur les petits-fils de Glovis l'ascendant de cette société antique dont les ruines les étonnaient, que rien ne leur coûta pour y faire entrer leur peuple. Ils ne se contentèrent point de rédiger les coutumes saliques et ripuaires en langue latine, et à l'imitation de ces légistes qui avaient fait détester le joug de Rome aux

(1) Gregor. Turon., t. V, 29 : • Descriptiones novas et graves in oinni rcgno suo fieri jussit, qua de causa niulti, relinquentes civitates illas vel possessiones proprias, aîia régna patierunt. » — Vita S. BathildU, n* 6. — M. Lehuerou (p. 264 et suiv.) a rigoureusement établi que les Mérovingiens empruntèrent le système fiscal de Tempire romain jusque dans ses derniers détails.

anciens Germains. Ils n'hésitèrent pas à bouleverser toute réconoinie des institutions germaniques, pour y introduire les maximes du droit romain, pour substituer d'un seul coup la répression publique aux guerres privées, le châtiment à la vengeance. C'est l'esprit d'un décret de Childebert II (596), qui supprime la composition pécuniaire pour les crimes de vol, de rapt, d'homicide, et la remplace par la peine de mort, ajoutant ce motif, qui devait être dur aux oreilles d'une nation peu accoutumée au respect de la vie humaine : « Quand on sait tuer, il est juste qu'on apprenne à « mourir (1). »

Aussi; l'effort des Mérovingiens échoua devant les cequipeidii résistances de la barbarie, je veux dire de ces guei- Mérovingien.^. riers trop épris de la liberté de leurs forêts pour se soumettre sans combat aux assujettissements d'une civilisation qui les enveloppait de toutes parts, qui les enivrait quelquefois de joies nouvelles pour eux, mais qui les indignait par le spectacle de son avilissement et de son impuissance. Comment eussent-ils supporté patiemment les humiliations du cérémonial, la pompe étrangère du palais, le costume presque oriental des rois? Voilà pourquoi on finit par traiter de faintiants ces princes dont les règnes furent moins vides qu'on ne pense, mais dont les habitudes romaines, par conséquent sédentaires, rappelaient si peu la vie errante

(1) Gregorius Turonensis, III, 56. Constitutio Chlolacharii, aiino 560; DecretioChildeberti, anno 595 : « Jiistum est ut qui injuste novi occidere, discat justo perire. » Cf. Lehuerou, p. 413 et suiv.'

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340 GHAPITHE VIII.

des barbares, et qui avaient fait succéder un gouvernement de palais à la royauté des champs de bataille. L'éclat emprunté dont ils s'entouraient ne les sauvait pas des insultes de leurs leudes. Ainsi, quand le roi Glotaire II refuse de marcher contre les Saxons, les Francs se précipitent sur sa tente qu'ils déchirent, ne lui épargnent aucun outrage; et ils l'auraient tué, s'il n'eût promis d'aller avec eux. Une autre fois, c'est le roi Gontran qui, un jour de dimanche, après avoir fait imposer silence par le diacre, se tourne vers le peuple, et dit : a Je vous adjure, hommes et femmes qui êtes « ici présents, ne me tuez pas comme vous avez tué a mes frères ! Que je puisse au moins encore pendant ^ ce trois ans élever mes neveux, qui sont devenus mes <^s « fils d'adoption, de peur qu'il n'arrive (et puisse lc^s:ii« «Dieu éternel détourner ce malheur!) qu'après mai^s-a « mort vous ne périssiez avec ces enfants, quand il ni.^ je a restera plus d'hommes faits de notre race pour vour jms « défendre ! » Rien ne peint mieux que ces paroles Is. Ja condition de la monarchie germanique ; le respect, noM^ n de la personne, mais de la race ; la précaire destinc^=e

de ces princes qu'on abat à coup de hache, de ces reine 's

qu'on lie à la queue des chevaux, et cependant le cull^sre religieux qui s'attache encore à la famille de Mérovée — ?, comme à une dynastie divine, seule capable de fixer ^^Ba victoire du côte des Francs. Toutefois ce culte du sai^ g royal devait s'affaiblir avec les souvenirs païens qui ^^ soutenaient; les Francs se détachèrent d'une race où i '^ ne reconnaissaient plus ri( a de ses aïeux, et les Mérovixi

giens se perdirent pour avoir poussé trop loin cette tentative de restauration romaine, pour n'avoir pas su distinguer, dans les restes du passé, l'esprit qu'il fallait sauver et les formes qu'il fallait laisser périr. Quand les guerriers mirent Pépin le Bref sur le pavois, ce fut la royauté barbare qu'ils relevèrent. Mais les évêques rassemblés à Soissons sacrèrent l'élu du peuple, et cette nouveauté marque Tavénement d'un principe qui travaillait à se faire jour depuis trois cents ans (1).

Si l'Église avait eu la sagesse de reconnaître la vo- ^'^^'^^' cation des Francs, elle eut aussi le courage de la larivauté seconder, de la dégager des instincts barbares qui Tétouffaient. Saint Rémi, ce prêtre expérimenté et versé dans toutes les affaires comme dans toutes les études, n'avait pas cru son œuvre finie au moment où il avait répandu l'eau sur le front de Clovis. Ses entretiens et ses lettres continuaient l'éducation du Sicaml>re. Il le consolait de la mort de sa sœur Âlboflède, en le rappelant aux soins du gouvernement. Â la suite d'une victoire, qui fut probablement celle de Veuille, il lui écrivait : « Une grande nouvelle est venue jusqu'à « nous : on nous annonce que vous avez fait une heu- « reuse épreuve du métier des armes. Ce n'est pas la c< première fois que vous vous montrez tel que vos pères « furent toujours. Ce qui importe, c'est que le jugece ment de Dieu ne vous abandonne pas. Choisissez des « conseillers qui soutiennent la gloire de votre nom ;

(i) Gregorius Turonensis, IV, U ; VIT, 8.

« honorez vos évéc{ues^ et recourez en tout temps à leurs c( avis. Si vous êtes d'accord avec eux, votre gouvernece ment n'en deviendra que plus fort. Relevez les cice toyens opprimés, soulagez les affligés, secourez les « veuves, nourrissez les orphelins, afin que tous vous ce aiment en même temps qu'il vous craignent. Que la c( justice soit sur votre bouche, sans rien attendre des c< pauvres ni des étrangers ; car vous ne devez pas rec< cevoir de présents. Que votre prétoire soit ouvert à ce tous, et que nul n'en sorte le cœur triste. Que vos ce richesses héréditaires servent à racheter des captifs ce et à les délivrer de l'esclavage. Si quelqu'un paraît ce devant vous, qu'il ne se sente pas étranger. Plaisantez (( avec les jeunes gens, délibérez avec les vieillards, si ce vous voulez être tenu pour noble et obéi comme roi. » Cette lettre est bien courte, elle toucha peu le barbare qui allait ensanglanter la fin de son règne par le meurtre de trois rois ses parents. Elle contient cependant tout l'idéal d'une institution que le monde n'avait pas vue, de la monarchie chrétienne. Les évéques des temps mérovingiens ne feront que poursuivre la pensée de saint Rémi. Elle les conduit tous les jours auprès de ces rois dangereux, que leur présence importune, mais qu'elle contient. Gomme leur patriotisme, éclairé des grands souvenirs de la Rible, reconnaît dans la nation des Francs un second peuple de Dieu, ils n'auront pas de paix qu'ils n'aient fait asseoir sur le trône de Clovis d'autres Davids et de nouveaux Salomons. Nous ne trouvons pas d'autre inspiration dans ce Discours adressé à

Clovis II par un de ses conseillers, où l'on presse ce jeune prince d'étudier les saints livres^ d'y chercher les exemples des rois qui surent plaire au Seigneur. Mais les Mérovingiens, pénétrés des vices de la décadence romaine, n'étaient déjà plus faits pour les fortes leçons de l'Écriture, pour cette austère simplicité du monde naissant. L'Église trouva plus de prise sur une race plus neuve, et qui avait besoin d'elle. La famille de Pépin ne cachait point ses origines dans les temps fabuleux du paganisme : aucun dieu, ni du ciel ni de la mei% ne comptait parmi ses aïeux. Il fallait que la royauté nouvelle demandât au christianisme la consécration, qui seule pouvait la recommandera des peuples trop fiers pour obéir à un pouvoir où ils ne verraient rien que d'humain (1).

Le sacre des rois, cette solennité où les monarchies ^".^'«^ chrétiennes déployaient toutes leurs splendeurs, semblé avoir commencé dans un lieu bien obscur^ au fond le» montagnes du pays de Galles; quand les chefs de :^tans, cernés de tous côtés par l'invasion anglo-saxonne, lésespérant de soutenir le prestige d'une autorité ébranée par les défaites du dehors et les factions du dedans, mplorèrent l'appui de l'Église, courbèrent la tête de-

(1) Epistola Remigii ad Chlodoverum, apud D. Bouquet, IV, 50 : « Ruinor ad nos pcrvenit admiiiistrationeni vos secundam rei bellicT^ susce- |)isse. Non est novum ut cœperis esse sicut parentes tui seniper fuenint... » M. dePétigny, Études sur V histoire et les institutions de V époque mérovingienne, t. Il, p. 363, veut que S. Rémi adresse cette lettre a Clovis au moment où celui-ci succède à Ghildéric dans les fonctions de inaitre des milices; mais il est manifeste que de tels conseils ne pouvaient êti*e donnés qu'à un prince déjà chrétien.

sacre des rois.

344 CHAPITRE YIll.

vant leurs évêques, et leur demandèrent l'onctioa des rois d'Israël. C'est le témoignage de Gildas^ qui écrit au commencement du sixième siècle, et qui peint toate l'horreur de cet âge de fer^ en représentant les rois sacrés, et bientôt après massacrés par leurs consécrateurs. n se peut que les nations celtiques, dont le génie garda longtemps je ne sais quoi de biblique et d'oriental, se soient attachées les premières à une cérémonie qui évoquait autour des princes chrétiens toutes les images de l'Ancien Testament. On lit dans l'histoire de l'Irlandais Colomba qu'au temps où il vivait dans une île sur le côtes d'Ecosse, ravi en esprit, il crut voir un ange qui lui présentait un livre de cristal avec ce titre : Livre i r ordination des roiSy lui commandant de lire ce ritueL , et d'aller ordonner, selon la forme qu'il y trouveraient prescrite, Âidan, roi des Scots septentrionaux. Le ser — • viteur de Dieu obéit, non sans résistance ; et, passant 1 -M^ mer, il ordonna le roi des Scots en lui imposant le mains. Âidan régnait en 575; et, après que les Irlan dais furent devenus les instituteurs des Anglo-JSaxonf===g, on n'est point surpris de voir chez leurs disciples L^a tradition d'une royauté marquée de l'onction sainte, e=^t de trouver dans le pontifical d'Egbert, archevéqi^ e d'York en 735, un rituel pour le sacre des rois (1). CX ^ temps est celui de Pépin, couronné en 752 ; et Vkrm^-

(1) On trouve déjà des traces du sacre des rois en Espagne au septiènn^ siècle : Ëtenim sub qua pacc vcl ordine serenissimus Ervigius princepsregf conscenderit culmen, regnandique per sacrosanctam unctionem suscepen^ potestatem. (ConciL Toletan. XII. Ann» 681, c. q.)

gleterre est la patrie de saint Boniface. On comprend que ce grand évêque, chargé d'inaugurer une dynastie nouvelle, une autorité contestée^ se soit inspiré des exemples de l'Église anglo-saxonne; qu'il ait transporté le rituel d'York sous les voûtes de la cathédrale de Soissons; et consacré l'élu des Francs par l'imposition des mains et par le saint chrême (1).

En effet, si l'on compare le rituel d'Egberl avec le R'i"ei pins ancien qui nous soit resté des temps carlovingiens, celui d'Hincmar pour le sacre de Charles le Chauve, on n'en peut méconnaître l'entière ressemblance. Dans l'Église de France comme dans celle d'Angleterre, la cérémonie s'ouvre par le serment du prince : Charles le Chauve s'adresse au peuple, et parle ainsi : « Puisque :< les vénérables évéques ont déclaré, conformément 3c à votre assentiment unanime, que Dieu m*a choisi zk pour votre salut, votre bien et votre gouvernement; 3( puisque vous l'avez reconnu par vos acclamations, sa- 3c chez qu'avec l'aide du Seigneur je maintiendrai l'hon- :< neur et le culte de Dieu et des saintes églises; que,

(i) M. Lehuerou croit trouver la preuve du sacre de Clovis dans le testaient de S. Rémi, publié par Flodoard ; mais M. Varin (Archives de Heirns, t. I) a prouvé que ces mots « per ejusdem (S. Spiritus) sacri chrisnatis unctionem ordinavi in regem » étaient interpolés. Dans Tempire IXHîeDt, je trouve bien le couronnement de Tempereur par le patriarche le Gonstantinople, mais non pas le sacre. Le premier exemple est celui les rois bretons : Gildas, p. 27, édition de Stevenson : « Ungebantur neges, et paulo post ab unctoribus trucidabantur. » Vita S, ColumbaBf ipôd Basnage, Thésaurus^ 1. 1 : c Ângelum ad se missum vidit, qui in manu vifaream ordinationis regum babebat librum. » Sur le pontifical d'Egbcrt el la parfaite conformité de la liturgie anglo-saxonne avec celle de TEglise fîranqne pour le sacre des rois, voyez Lingard, Hislory and Antiquities of tkê Anghsaxon Church, H, 27.

34(5 CHAPITRE VÏIL

« de tout mon pouvoir et de mon savoir, j'assurerai à « chacun de vous, selon son rang, la conservation de c< sa personne et l'honneur de sa dignité ; que je maince tiendrai pour chacun, suivant la loi qui le concerne, ce la justice du droit ecclésiastique et séculier : et ce, c( afin que chacun de vous, selon son ordre, sa dignité « et son pouvoir, i6e rende l'honneur qui convient à « un roi, l'obéissance qui m'est due, ^t me prête son ce concours pour conserver et défendre le royaume que a je tiens de Dieu, comme vos ancêtres Tont fait pour c< mes prédécesseurs avec fidélité, avec justice, avec « raison. » C'est après cet engagement solennel que les prélats environnent le prince, et que l'officiant le sacre en prononçant cette prière : a Que le Seigneur vous « couronne de gloire dans sa miséricorde, et qu'il vous c< oigne de l'huile de sa grâce pour le gouvernement du a royaume, comme il a oint les prêtres, les rois, les « prophètes et les martyrs qui, par la foi, ont vaincu c( les empires, pratiqué la justice, et mérité l'accom- « plissement des promesses (1). »

Plusieurs n'ont vu dans le sacre des rois chrétiens qu'une usurpation religieuse, ou qu'un retour servile

(1) Uincmar Opéra, t. I, 741. Coronatio Caroli Calvi: « Quia siciit isli venerabiles episcopi iinius ex ipsis voce dixerunt et certis indiciis ex vestra unanimitate monstraverunt, et vos addamastis, mo Dei elortione ad veotram salvationem et profectum atqiic regimen et gubernatioDeii] hue advenisse ; sciatis nie honorem et cultum Dei et sanctarum ecclesjartim Deo adjuvante conservare ; et unumquemque vestrum secundum sui ordinis dignitateni et personain juxta nieum scire et posse honorare et salvare, et honoratum et salvatum velle ; et unicuique et in suc ordine secundum sibi compétentes leges tam ecclesiasticas quam mundanas legem et justitiam conservare, etc. » Cf. p. 748. Coronatio Ludovici secundi.

aux institutions judaïques. J'y aperçois l'effort du christianisme pour mettre la main sur la royauté barbare, sur ce pouvoir charnel, en quelque sorte, qui se transmettait par le sang, dont le privilège, selon l'Ëdda, était de brandir une hache plus pesante, et de posséder h force de huit hommes. J'aperçois la pensée d'en faire un pouvoir tout nouveau, un pouvoir spirituel, en ce 5ens qu'il tirera toute sa vigueur, non de la chair, mais ie l'esprit ; non de la victoire, mais de la paix qu'il 'engage à maintenir; non-seulement de la justice, ^ais de la miséricorde qui devient le plus glorieux de ^ attributs. Voilà pourquoi le christianisme traite «iiatorité souveraine comme une sorte de sacerdoce, ourquoi il ne craint pas de profaner sur le front de ces liefs de guerre l'onction pacifique du prêtre, et de 'Ur conférer un caractère qui ne leur assure le respect 'autrui qu'en leur enseignant premièrement le respect eax-mémes. Les évêques qui présidaient à ces rites ^crés n'en laissaient pas évanouir la pensée avec le ï^uit des orgues et la fumée de l'encens. Jonas d'Or- -ans écrit un opuscule de tÉdmation du prince; Hinclar adresse à Charles le Chauve un traité de la Per- ^>nne royale et du Métier de roi, où l'on trouve avec tirprise, quand on n'attendait que des conseils de ^iété, neuf chapitres sur la guerre et dix-huit sur l'adïiînistration de la justice. La main de l'homme d'Étal ^ fait moins sentir, mais celle du prêtre est plus marquée dans le livre Du Chemin royal^ composé pour Ix)uisle Débonnaire parSmaragde, abbé de Sainl-Mi-

chel. L'idéal de la monarchie chrétienne s'y produit sous des traits dont la douceur se ressent de la faiblesse du prince régnant^ mais qui ne sont pas sans charme. Si le pieux auteur ne peut oublier ni Josué renversant les murs de Jéricho, ni la fronde du roi berger qui terrassa Goliath, ses préférences sont pour la sagesse de Salomon et pour la piété d'Ézéchias. Il prêche toutes les vertus qui ont horreur du sang, qui en préviennent l'effusion, l'amour de Dieu et des hommes, l'amour de la paix, la patience, la clémence, la miséricorde; et l'image qu'il trace des rois justes rappelle les vieillards de l'Apocalypse, que la grande mosaïque d'Aix-la-Chapelle représentait mettant aux pieds du Sauveur leurs couronnes d'or. c< Oh ! qu'elle est heureuse la condition « des bons rois qui brillent ici-bas de tout l'éclat des « exploits temporels, et qui trouvent dans le ciel le re- « pos de l'éternité ! Ici, la terre les nourrit de ses délice ces; là -haut, la gloire les enveloppe comme d'unvê- « tement. Ici, la foule des peuples se presse sur leurs ce pas; là-haut, ce sont les chœurs des anges qui leur ce servent de cortège. Ici, la milice de l'empire leur ce obéit; là-haut, ils ont la joie de compter dans la cbec( Valérie du Christ (1). »

(1) On peut reconnaître la première pensée d'une politique sacrée dans un écrit qui peut dater des premiers temps romains, je veux dire la Collatio mosaicannn et romanarum legum, publiée par Pithou à la suHc de ses- Observations. Le rédacteur de cette compilation y a rapproché sous seize titres les lois de Moïse et les décisions de Modestin, de Paul, dTJlpien, et des autres maîtres de la jurisprudence romaine.

Jonas kmeW^nensis, Opusculum de Institutioneregia, apud d'Achery, Spicilegium. t. I,p. 324. Hincmari Opera.i, II, p. 'b.Deregiapenm et regio ministerio. Smaragdi abbatis, Via regia apud d'Acbery, SfficHf'

La monarchie, ainsi régénérée par le spiritualisme JJ^'^f^J^^g chrétien, a ce premier caractère, qu'elle exclut la pen- chrisilamsme sée même d'un pouvoir absolu. Tandis que les empe- àiaîïjïuté. reurs romains font profession d'être au-dessus des lois, et que les jurisconsultes examinent seulement si Timpéralrice est déliée des lois ; tandis que, sous les premiers Mérovingiens, un émissaire armé du prœceptum royal peut impunément mettre à mort les hommes, enlever les femmes, arracher les religieuses de leur cloître, désormais le prince ne recevra l'onction qu'après avoir juré l'observation de toutes les lois ecclésiastiques et civiles. En second lieu, cette autorité limitée est en même temps consentie : elle a son fondement légal, sinon dans l'élection proprement dite, du moins dans l'assentiment du peuple. Quand Charles le Chauve se déclare élu de Dieu, il ajoute que la volonté divine lui est manifestée par l'acclamation des hommes. Je reconnais le droit ecclésiastique, qui ne permet pas qu'on donne à la communauté un supérieur malgré elle, ni que l'évêque soit consacré sans qu'on ait demandé si l'assemblée des fidèles y consent. Surtout je reconnais le droit public du moyen âge, qui fait descendre de Dieu la souveraineté, mais qui la fait descendre dans la nation, libre de la déléguer à un seul ou à plusieurs, pour un temps ou à perpétuité. Troisièmement, la royauté est conditionnelle, et par conséquent amissible, puisque le serment du prince devient la condition de

giuin, t. f,.p. 238. Pour la description do la mosaïque d'Aix-la-Chapelic , Ciampini Vêtent monumenta, 1. 11, p. 149.

350 C11AI»1TRE Ylll.

rengagement du peuple; puisque le premier promet de bien régner, afin que le second s'oblige à obéir; puisqu'il y a contrat synallagmatique, et qu'enfin l'infidclité d'une partie dégage l'autre. Le siècle de Charlemagne Fenseignait ainsi : trois conciles, le quatrième de Paris, en 829; le deuxième d'Aix-la-Chapelle, en 836; et celui de Mayence, en 888, répètent cette maxime d'Isidore de Séville, qui est aussi celle de saint Grégoire le Grand : « Que le roi est ainsi « nommé à cause de la rectitude de sa conduite {rexa (( recte agendo). Si donc il gouverne avec piété, avec « justice, avec miséricorde, il mérite d'être appelé roi. « S'il manque à ces devoirs, ce n'est plus un roi, mais « un tyran. » Et, pour savoir comment la doctrine du moyen âge traitait les tyrans, ne consultons pas TÉglise, qui avait des prières publiques contre les tyrans {missa œntra tyrannos) ; n'interrogeons pas les théologiens : ils répondraient « qu'il ne faut point accuscar « de félonie la nation qui détrône le tyran, encore que c( par le passé elle lui eût confié une autorité perc( pétuelle ; car il a encouru sa déchéance en violant c( l'obligation que le pacte lui imposait. » J'aime mieux connaître l'opinion des rois eux-mêmes, et je lis ceci dans les lois d'Edouard le Coïifesseur : « Le roi, qui est ft le vicaire du Monarque souverain, a reçu son insti- « tution pour régir le royaume de la terre, le peuple du « Seigneur et la sainte Église, et pour les défendre de « toute injure. S'il ne le fait, il ne gardera point le « nom de roi; mais, comme l'atteste le pape Jean^i'

L'ÉTAT. 55t

c< perd la dignité royale. » Ainsi, le droit divin, tel que l'entendaient ces siècles reculés, n'avait rien de commun avec le dogme politique des légistes et des courtisans modernes. Au lieu d'attribuer aux princes une puissance illimitée, le droit divin pesait sur eux comme le mandat de Dieu conféré par la volonté des nations, et leur donnait deux juges : l'un au ciel, qu'ils ne trompaient jamais; l'autre en ce monde, qui ne les épargnait pas toujours (1).

n semble que des maximes si dures, en humilianUa monarchie, allaient lui ôter la force nécessaire pour faire la police des temps barbares : jamais, au contraire, elle ne fut plus près de $on apogée. Le christianisme donnait aux hommes l'exemple de l'unité ; il la mettait dans la foi, dans la loi, dans la société religieuse :

(1) Concilium paiisiense, 829; Aquisgran., 856 : « Ut quid rex dictus Ut Isidorus in libro Scotentiarum scribit : c Rex enim, inquit, a recte « agenda Tocatur. Si enim pie et juste et misericorditer agit, uierito rex « appellatur. Si his caruerit, non rex, sed tyrannos est. » Unde ei beatus Bnegorius ait in Moralibus : a Viros namque sanctos proinde Yocari reges « in sacris eloquiis didîciinus, eo quod recte agantsensusque proprios bene « T^ant. »

S. Thomas, Prima secundx quaîst. 96, art. i. Secmida secundœ quaest. 42, deseditione. — De regimineprincipiumy lib. I, cap. 6 : «Nec pôtanda est talis muhitudo infideiiter agerc tyrannuin destituens, etiam si eîdeni in perpetunm se ante subjecerat, quia hoc ipse nieruit in nmltitudinis regimine, se non fidcliter gerens ut exigit régis ôfficium, quod ci pttctiun a subditis non reserretur. »

Hissa contra tyrannos,sijp, Muratori, Antiquitatesitalicx, dissert. 54. L^es Eduardi régis, art. 17 : « Rex autem qui vicarius summi Régis est, ad hoc est constitutus ut rognum terreuum et populum Domini, et super omnia sanctam veneretur Rcclesiam ejus et regat, et ab injuriosis deiendat... Quod nisi fecerit, nec nomen régis in eo constahit; vemm, testante papa Jobanne, nomen régis perdit.»

M. Fabbé Gosselin réunit et commente une partie de ces textes dans son sayant tivre du Pouvoir du pape au moyen^âge.

comment n'auraît-elle pas fini par dominer la société politique? Considérez toutes les nations germaniques, si morcelées au moment de Tinvasion, partagées entre tant de chefs ennemis; vous trouverez que tout tend à l'union, et que peu à peu les petites royautés disparaissent devant les progrès d'un pouvoir plus fort. Ainsi les rois visigoths d'Espagne rangent sous leur autorité les Suèves et les Âlains, qui avaient eu d'autres chefs. Les huit royaumes anglo-saxons se réduisent d'abord à trois pour se confondre plus tard en un seul. Les princes des Francs tombent sous les coups de Glovis, et les éternels partages des Mérovingiens n'empêcheront pas ce grand corps de la. France de s'unir pour durer. C'était déjà beaucoup d'avoir constitué les nations: mais, à l'époque ou nous touchons, l'esprit humain voulait un effort de plus.

L'idéfe A vrai dire, l'esprit humain l'avait toujours voulu, ) empire et il n'y a pas d'antiquité si reculée où l'on ne trouve la pensée d'une monarchie universelle. C'est le rêve de tout l'Orient, quand ses princes se font appeler des titres de rois des rois et de seigneurs de l'univers; c'est ' l'espoir qui conduit les conquêtes de Sémiramis et de Cyrus, qui pousse Alexandre aux extrémités de l'Asie, pour tenter ce que les Romains seuls réalisèrent, sinon dans l'espace dont une partie leur échappa, du moins dans le temps où ils régnent encore par leur langue, leurs lois et leurs mœurs. Us donnèrent le nom d'empire à la plénitude du pouvoir civil et militaire, à la magistrature souveraine armée pour la paix des na-

lions. Nous savons comment cette tutelle bienfaisante s^exerça sous les plus mauvais règnes des Césars. Si Caracalla conféra le droit de cité à toutes les provinces, peu importe l'intention fiscale qui le préoccupait. Rome, en élargissant ses murs, en se déclarant la patrie commune {patria communis), se mettait au service d'un dessein qu'elle ne connaissait pas.

Les chrétiens connurent le dessein de la Providence, Pourquoi

les

et voilà pourquoi ce pouvoir qui les écrasait ne leur "^^^^ arracha pas un murmure. Cette magistrature persécu- àr^^re triée, mais gardienne de la paix universelle, n'avait pas seulement leur obéissance, elle avait leur admiration. Us priaient pour la conservation de l'empire, croyant que sa durée suspendait la fin des temps. Prudence représente le martyr saint Laurent, sur les charbons embrasés, louant Dieu a d'avoir placé Rome au c< faîte des choses humaines, afin de rapprocher les race ces ennemies, et de confondre toutes les diversités a des nations dans la communauté de la parole, de la ^ pensée et de la foi. » La conversion de Constantin devait affermir dans l'Eglise le respect de l'empire; mais il semble que les infidélités de tant d'empereurs bérétiques pouvaient l'ébranler. Cependant saint Léon Le Grand continue de professer que Dieu, par la fondation de Fempire romain, « a voulu que la grâce de la « Rédemption se communiquât par tout l'univers. » Le pape Gélase enseigne que le Christ gouverne le monde par la puissance impériale, en même temps que par l'autorité des pontifes. Tous les papes du sixième et du

septième siècle s'attachent à cette doctrine, quelque effort que la cour de Gonstantinople sentble faire pour fatiguer leur obéissance. Saint Grégoire le Grand, poussé à bout par les exigences de l'empereur Maurice; saint Martin, enlevé de Rome, chargé de fers, traîné; la tête sur les pierres, dans les rues de Byzance; Sergius, pou^ suivi jusque dans Saint-Jean de Latran par les émissaires grecs ; tous ces hommes héroïques persévèrent dans leur fidélité. Ils donnent un utile exemple de patience, de respect pour les droits vieillis; ils montrent combien c'est une chose formidable que de rompre avec un pouvoir antique, avec un principe d'ordre, mèm ruiné par ses propres excès. Mais le moment vint où la mesure comblée déborda (i).

Comment ^^ l'Iconoclaste, un soldat grossier, couronné en rorapiilcHen ''1^, avait déclaré la guerre aux images. Pendant que

lo ]^^ et ritalie le suppliait de la délivrer des Lombards, il ar-

IVnipire

8>^ mait des flottes pour brûler les côtes de cette province rebelle, qui s'obstinait à vénérer les figures des saints : il menaçait d'envoyer à Rome, et d'y faire briser les statues des apôtres Pierre et Paul. Les populations italiennes se soulevèrent; elles se donnèrent des che&,et délibérèrent de nommer un empereur qu'elles iraient

(I) Tei-tuUien» Apologetie. : c Est alia mayor nécessitas noliisonndipi^ imperatoribus, ctiaiii pro oinni statu, rebusque romaDis, quod yim raxO" mam universo orbi imminentein, ipsamqne dausuram seculi acerbitates borreiula^ii coiniuinimUnii rouiaiii imperii commeatu scimus retardaii > -^ Prudontius contraSymnuichum, 601 etsuiv. Idem, Peristephanon hymn. Sancti I^aurentii. S. Leonis Sfnno in fest. SS. i4po$to/omm. Gelasii fif^ EpistoL ad Anastasium imp, : c Duo sunt, iinperator Auguste, quibus princi^uilitor luundus hic r«gitur, audoritas seilioet saorata pontificum et n^lis potestos. »

faire couronner à Constantinople. Le pape Grégoire II les contint; mais en même temps il écrivit à Léon : « Dieu m'est témoin que j'ai fait recevoir vos lettres « et vos images par les rois d'Occident, vous comblant « de louanges pour vpus assurer leur paix. Maintenant « ils ont su.que vous aviez fait briser l'image du Sauveur, « mettre à mort je ne sais combien de femmes, en « présence de tant d'étrangers, Romains, Francs et c< Vandales, Goths et Africains! Et voilà que vqus pence sez nous effrayer, et vous dites : « J'enverrai à Rome; c< je briserai l'image de saint Pierre et j'enlèverai Gréc< goire chargé de fers, comme Constant mon prédéc< cesseur fit enlever Martin. » Cependant vous devez c< savoir et tenir pour certain que les pontifes sont à « Rome comme un mur inébranlable, comme un double c< rempart, comme des arbitres de paix, et des modéc< rateurs entre l'Orient et l'Occident. Plût à Dieu qu'il « nous fût donné de marcher dans la même voie que « le pape Martin, encore que pour l'amour de notre « peuple nous voulions bien vivre et survivre, puisque c( tout l'Occident a les yeux sur notre bassesse, et sur « celui dont vous menacez de renverser l'image, c'est- « à-dire saint Pierre. Essayez, et vous verrez tous les « Occidentaux prêts à venger les injures dont vous af- « fligez l'Orient... Une seule chose nous contriste : « c'est qu'au moment où les barbares adoucissent leurs ta mœurs, vous, prince d'un peuple policé, vous retour- « niez à la barbarie (1). »

(l) A:iastas. bibliothecar. , in Gregorio II. CL Paul Diac, De Gestis

356 GllAiMTRE VIII.

charicraagne Ed même lemps Grégoire II écrivait à Charles Martel. Nous ne connaissons rien de sa lettre ; mais nous savons que bientôt après Grégoire III envoyait à Charhîs des clefs et des chaînes bénites^ en mémoire de Tapotre Pierre : les chaînes, symbole de captivité; les clefs, emblème de délivrance. Par le même message, et en vertu d'un décret des principaux de Rome, il offrait au duc des Francs le titre de patrice, lui mandant que le peuple romain était prêt à se mettre sous la protection de son bras invincible. La mort qui surprit Charles Martel au milieu de ses victoires ne lui permit pas de répondre à des offres si glorieuses. Mais Pépin reçut les insignes du patriciat, ses fils en recueillirent les droits, et nous avons vu comment Charlemagne en comprit les devoirs. Le samedi saint de Tan 774, ayant laissé son armée sous les murs de Pavie, il se présenla devant Rome : à trois milles de la ville sainte, il trouva la bannière et les magistrats venus au-devant de lui; ^ un mille, toutes les corporations avec leurs chefs et les enfants qui étudiaient aux écoles, tous portant des palmes et chantant des hymnes; enfin, la croix qui n6 sortait que pour les exarques et les patrices. A cette vue, le roi des Francs descendit de son cheval de guerre; il entra dans Rome à pied, la traversa pour se

Langob,, lib. VI, cap. 49. Nous nous accordons avec Baronius, Bossuet, ItJ cardinal Orsi, et la plupart des critiques modernes, pour attribuer au p^F Grégoire II la lettre à Léon l'Isaurien, qu'Anastase et Fleury attribuent à Grégoire III. Les raisons de décider sont développées par Orsi dans sa dissertation Délia origine del dominio de' romani pontefici. Voyez aussi le livre de M. Tabbé Gosselin, du Pouvoir du pape au moyen âge, nouvclk' édition, p. 214 et suiv.

rendre au Vatican, monta le grand escalier de Saint- Pierre en baisant chaque marche : à la dernière, il trouva le pape Adrien, qui l'embrassa. Tous deux, se tenant par la main, entrèrent dans la basilique pendant que la foule chantait le verset Benedidus qui venit in nomine Domini; et, à la suite du roi, tous les évéques, les abbés, les^chefs et les guerriers francs, s'agenouillèrent devant la confession de saint Pierre, pour accomplir leur vœu. Le lendemain, Charles, en habit de patrice, revêtu du laticlave et de la tunique, prit séance au tribunal pour juger les causes des citoyens, conformément aux constitutions des empereurs (1).

Si c'était la charge principale du patrice de faire justice à rÉglise et aux pauvres, les papes, en conférant cette dignité, étaient allés jusqu'au point où le spirituel touche au temporel : ils n'en étaient pas sortis. Mais, dans l'entrevue d'Adrien et de Charlemagne, il semble qu'une pensée plus hardie se fit jour. Adrien ne put voir sans émotion ce vaillant jeune homme, issu de tant de saints et de tant de héros, qui venait de Pavie tout couvert de la poussière des champs de bataille, pour rétablir l'Église dans ses droits. 11 l'aima, il voulut achever en quelque sorte son éducation religieuse, politique, littéraire, en lui donnant des maîtres consommés dans les lettres humaines, et en lui remettant, de sa main, le livre des saints canons. Sur la première page, il avait exprimé ses espérances et celles de la chrétienté

(i) Annales MetenseSf ad ann. 7>il. — Continuât. Fredegar. Anasla?; bibliothec, in Gre^orio 111; idem, in Adriano,

CHAPITBE TIII.

dans une ëpiire en Ters. où 9 saloait c< le défenseur de 1 a rËglise, le Tainqaeor des Lombards et des Hernies, i

a destiné à fooler aox pieds les nations ennemies. L'évê- « qne dn Christ, \drien , lui prédisait de longs trioma phes; car la droite de Dieu était sur lui, les apôtres c< Pierre et Paul lui donnaient Tépée Tictoriense, et a combattaient à ses côtés. » Cb&ries quitta Rome; mais le souvenir qu'il laissa ne quitta plus le cœur du 4 souverain pontife; et la secrète pensée d'Adrien, qul^Pi

inspire toute sa correspondance, se manifeste sans dé ^

tour dans une lettre datée de 775 : c< Comme au temps^ ^s a du bienheureux Silvestre, la sainte Église de Dieu ^ a catholique, apostolique, romaine, a été élevée g«=-i^t ce exaltée par la munificence du très-pieux emperei^HDr ce Constantin le Grand, d'heureuse mémoire, qui l^^a a rendue puissante dans ce pays d'Italie; ainsi en cihiks ce temps heureux, qui sont les vôtres et les mien 5, « l'Église de Dieu et de saint Pierre sera élevée plus ha -mit a que jamais, afin que les nations qui auront vu &^ « choses s'écrient : « Seigneur, sauvez le roi, et exaiice cez-nous au jour où nous vous invoquerons ! car yoici a qu'un nouveau Constantin, empereur très-chrétieD; f j c< a paru parmi nous (1). » /s?

Ce que j'admire, c'est que la papauté ne se pressa

(1) L'épître du pape Adrien est en vers irréguliers, dont les lettres initiales fo^^n(^'lt l'acrostiche Domino eccellentissimo filio Carolo magno régi, Hadrianus papa :

Juste (çignitur rege Ecclesise almae defensor... Christo juvante ac beato clavigero pâtre, Gunctas adversas <rentes regalibus suhdit plantis... Âd hsBC Hadrianus prsesul Ghristi prœdixit triumpbos.

lie nx aa

lin

Ha

Je

pas. Il y avait trois cents ans qu'elle tenait les yeux fixés sur la nation des Francs; il y avait soixante ans qu'elle s'appuyait sur le bras des Carlovingiens; il y en avait ?ingl*einq qu'Adrien avait reconnu dans Charleniagne le chef prédestiné d'un nouvel empire, quand Léon in acheva l'ouvrage de tant de pontifes. La papauté n'avait prétendu ni détruire ni créer des pouvoirs, elle . avait eu la sagesse de laisser ce soin à la. Providence, servie par le temps, et de se résoudre à étudier lentement, respectueusement, le plan divin à mesure qu'il se déroulait; Les invasions avaient rompu l'économie du monde, et détruit le pouvoir temporel en le divisant. La force était du côté de ces rois du Nord, à qui rien ne résistait; mais les nations du Midi et tout ce qui gardait le nom romain subissaient la conquête comme un feit violent, et n'admettaient pas facilement la possibilité d'une puissance légitime entre des mains barbares. Au contraire, l'autorité du passé, les anciennes magistratures, et le nom d'empire, auquel le monde avait si longtemps obéi, se conservaient à Rome, mais comme un droit éteint, qui tie touchait plus "que l'imagination des peuples. Ainsi les deux principes de toute-puissance véritable, le droit et le fait^ la légitimité et l'efficacité, se trouvaient désunis. La papauté avait commencé à les rapprocher, en appelant les rois des Francs au patriciat. Mais ce titre emprunté de la cour byzantine, prodigué par elle aux princes barbares de toute nation, et qui impliquait d'ailleurs l'aveu d'une sorte de dépendance, ne convenait plus à la juste fierté des

Occidentaux. Le huitième siècle touchait à sa fin, quand toutes les circonstances semblèrent conspirer pour que le pouvoir temporel se recomposât, reprît son nom d'empire, et se trouvât replacé dans ses fonctions à la tête des hommes et au service de Dieu. T«Mi^«tj»n D'un autre côté, l'empire grec était tombé de chute aiwTwSL. 6" chute entre les mains d'une femme, et le nom mêmet des Césars s'éteignait en Orient. D'un autre côté, Char lemagne, après trente-deux ans de conquêtes et de ré — formes politiques, portail la seule épée qui pût sauveMT* la chrétienté des païens du Nord comme des infidèles du Midi; c'était le civilisateur des barbares, le législa. — leur d'un État qui égalait l'ancien empire d'Occideni:.^ et qui en comprenait toutes les capitales, Rome, Ra— venue. Milan, Trêves. Le vœu du peuple chrétien demandait, et Léon IQle trouva juste, de mettre le nonn où était la puissance. Le jour de Noël de l'an 80O, Charlemagne étant venu à Rome pour rétablir la paix^ comme il était entré dans la basilique de Saint-Pierre^ et qu'il y priait prosterné devant l'autel, le pape lui mit sur la tête une couronne, pendant que tout le peuple remplissait l'église de ses acclamations, et s'écriait: c< A Charles-Auguste couronné de Dieu, grand et paci- « fique empereur des Romains, vie et victoire (1)! »

(1) Je ne crains pas de substituer ici une pensée moderne aux sentiments des contemporains. C'est le langage même des annales de Moissac... « Quod apud Grspcos nomen impcratoris cessassct, et fœmineum imperiuin apud se haberent... visum Leoni et uuiversis sanctis patribus... seu relique populo christiano, ut ipsum Carolum imperatorem nominare ebiiissent, quia ipse Romain matrom imperii tenebat... seu reliquas sedes,

.Tonte la pensée du temps était dans cette acclamation: le droit de Dieu^ de qui toute souveraineté desc^xid; le droit du peuple, qui la délègue au plus digne; r élection d'un barbare victorieux, mais pour restaurer l'empire pacifique d'Auguste. L'Occident applaudit avec le peuple de Rome; les impuissantes réclamations de la cour d'Orient se turent bientôt. Ce fut un de ces nnoments solennels, où le présent est assuré de la sanction de l'avenir: et Léon, certain d'avoir accompli un de ces grands actes par lesquels le pontificat devait traduire à la terre les arrêts du ciel, en voulut immortaliser le souvenir dans l'éclatante mosaïque dont il dé- ^ra le triclinium du palais de Latran. Il s'était proposé de fixer pour ainsi dire sous des traits ineffaçables cette heure de gloire qui avait vu la restauration de la chré- ^enté par l'alliance de l'Église et de l'État. Au milieu de la tribune à fond d'or, se détache la radieuse image du jÇbrist debout sur le rocher d'où s'échappent les Quatre fleuves, entouré des douze apôtres qu'il envoie ^^x nations : c'est l'institution de l'Église. Des deux ^tés de l'arc qui surmonte la tribune, la fondation de ' Ëtat fait le sujet de deux scènes symboliques. A gau- ^^e, le Sauveur assis remet les clefs à l'apôtre saint *^ierre, l'étendard à Constantin. Du côté droit, saint "ierre voit à ses genoux le pape Léon qui reçoit de lui * étole, et le roi Charles qui reçoit Tétendard. La mo-

P^ta Mediolanum, Trevirim et caeteras... ideo justum esse videbatur ut ^P^ cum Deiadjutorio et universo populo christiano petente, ipsum nomen «î^beret. »

Hésitation

7m CHAPITRÉ VIII.

saïque de Léon III réalisait le pressentiment d'Adrien. Elle en conservait là mémoire aux siècles qui devaiait survivre à la chute du nouvel empire. Mille ans se sont écoulés ; et la tribune dorée de saint Jean de iiâtran, mise à découvert par l'écroulement des voûtes du palais, brille encore au 'milieu des ruines qui font de cette place un des lieux les plus mélancoliques et les plus beaux de la terre (1).

En attribuant aux papes l'initiative de l'acte qui res* chariemagno. taura Fcmpire, d'Occident, je ne pense pas diminuer le rôle de Charlemagne ; je le relève au contraire. Quand Éginhard assure que le prince des Francs, au milieu des cris qui lui déféi*aient la couronne, exprima sa surprise et son déplaisir, protestant que, s'il aviàit prévn l'événement, il ne fût pas venu prier à Saint-Pierre, malgré la solennité du jour; devant ce témoignage gravé, je ne suppose point que Charlemagne ait joué le mécontentement, ni usé d'une dissimulation étrangère à sa grande âme. 11 est plus facile de le croire sincère, et d^admettre que son génie le préserva de l'erreur des Mérovingiens, de cette passion qui les avait poussés à renouer sans discernement et sans réserve toutes les traditions de l'antiquité. On s'en aperçoit à sa répugnance pour le costume du bas empire, que Clovis

(1) Eginhard, Vita Caroli Magni, 28; et toutes les annales contemporaines. Les annales attribuées à Eginhard mentionnent expressément le concours du peuple à Télection : « Ab omnibus et ab ipso pontificc, mo>^ antiquorum principium adoratum, atque omisso patricii nomine, impera-. torem et Augustum appellatum fuisse. » Anastase, in Leone III ^ est encore plus précis : « Et ab omnibus constitutus est imperator Romanorum. »

Sur la mosaïque de Léon III, Ciampini, Vetera monumenta, II, ^27.

L'ÉTAT. ses

avait revêtu avec tant d'orgueil. Les instances d'Adrien et de Léon III ne le décidèrent que difficilement à prendre deux fois la tunique longue, la chlamyde et la chaussure des patrices. Charlemagne eut le mérite de ne pas oublier sa Vieille patrie germanique, d'en garder les habitudes militaires, les mœurs simples, le pourpoint de peau de loutre, au milieu de ses officiers couverts d'or et de soie, il aima la langue de ses aïeux, il l'honora, et voulut la faire entrer pour ainsi dire dans la famille des langues savantes, en composant une grammaire teu tonique, en dressant un calendrier national, ea ordonnant que l'Évangile fût prêché au peuple en idiome vulgaire. Les chants barbares qui célébraient les héros du Nord faisaient sa joie ; il les savait par cœur comme les anciens scaldes ; il prit soin de les recueillir comme Ksistrate recueillit lès poèmes homériques. Le ciel du Midi put le charmer^ l'inspirer, mais non le retenir. Devenu empereur, il ne fixa sa résidence ni à Elome, ni à Ra venue, ni à Milan, ni dans les cités impériales des Gaules, mais à Aix-la-Chapelle, au cœur même de l'Âustrasie, dans le voisinage du manoir d'Héristal, berceau de sa famille, sur cette terre batave, première conquête des Francs. C'est là qu'il fit transporter les marbres et les colonnes de Ravenne. 11 voyait volontiers autour de lui ces merveilles de l'art et du luxe romain; mais il voulait avoir le sol germanique sous ses pieds. Enfin, ce vainqueur des Saxons osa moins que Childebert et Clotaire contre les institutions barbares. Il n'essaya pas de remplacer la composition

.T;4 CHAPITBE VIII.

pécuniaire par la peine capitale. Il ordonna de rédiger les lois des nations qui lui obéissaient; il entreprit de les amender, d'y ajouter; jamais de les abolir. Ne lui reprochons point d'y avoir touché d'une main timide, de n'avoir supprimé ni le duel judiciaire ni le jugement de Dieu. C'était la marque d'un grand esprit, desavoir se contenir, même dans le bien, de savoir attendre et de laisser fermenter pendant plusieurs siècles encore ce levain de barbarie qui devait faire la sève des peuples nouveaux (1).

L*einpire H semble qu'il fallut plus d'un an à Charlemagne ^wiïîm"* P^"'^ entrer dans la pensée du pape Léon III, et pour comprendre que cette surprise de la nuit de Noël pouvait fixer les destinées de l'Occident. C'est en e-Tet au mois de mars de l'an 802 qu'un capitulaire d'Aix-la- Chapelle inaugura pour ainsi dire le nouveau pouvoir par les dispositions suivantes, qui font voir dans le rétablissement de l'empire autre chose que la renaissance d'un grand nom : « Le sérénissime et très-chrétien c< empereur Charles a ordonné cjue tout homme de son « royaume, ecclésiastique ou laïque, chacun selon sa a profession, qui lui aurait précédemment juré fidélité c< à titre de roi, lui rendît maintenant hommage à titre « de César. Ceux qui n'auraient encore fait aucune procc messe la feront aujourd'hui, s'ils ont atteint leur r< douzième année. Et qu'on enseigne à tous publiquece ment, de manière qu'ils l'entendent, quelle est la « grandeur de ce serment et tout ce qu'il embrasse. (1) Eginhard. Vita CaroH MagnU 28, 23, 26, 20.

« Car il ne faut point croire, comme plusieurs Fout « pensé jusqu'ici, qu'on doive seulement au seigneur « empereur la fidélité ordinaire, c'est-à-dire de ne pas « attenter à sa vie, de ne pas introduire l'ennemi sur « ses terres, et de ne se rendre complice d'aucune in- « fidélité, soit en y consentant, soit en ne la dénonçant « point. Mais il faut que tous sachent bien quelles sont « les conséquences du serment prêté, les voici : Pre- « mièrement, que chacun prenne soin de se conserver « dans le service de Dieu, selon son intelligence et « selon ses forces; car le seigneur empereur ne peut « pas se charger personnellement de la conduite de a chacun... Que nul n'ose faire aucune fraude, aucune et violence, aucun tort aux saintes églises de Dieu, aux c< veuves, aux orphelins, ni à ceux qui vont en pèlem rinage : car le seigneur empereur est établi pour en c< être, après Dieu et ses saints, le gardien et le défena seur... Que nul n'ose manquer au ban de guerre du <c seigneur empereur, ou détourner quelqu'un de ceux <c qui sont tenus de marcher. Que nul n'ait la témérité « de violer le ban ou le précepte quel qu'il soit du sei- « gneur empereur, ni de contrarier, empêcher ou di- « minuer ses entreprises, ni de s'opposer en autre « chose à sa volonté et à^ses commandements. Que perce sonne enfin ne soit assez hardi pour manquer de lui « payer le cens et les autres charges. . . Tout ce qui vient a d'être dit est contenu au serment impérial. » Assurémentj quand Charlemagne signa ce capitulaire, il pensait ajouter aux droits de la royauté barbare. D'un

côté; il revendiquait l'empire tel que l'antiquité romaine l'avait conçu, avec la dictature militaire, avec le droit de faire des lois, non plus personnelles coiiime celles des barbares, et différentes pour chaque peuple, mais universelles et communes à tout TOccident, D'un autre côté, il réclamait les prérogatives des empereurs chrétiens; il se considérait plus que jamais comme l'évêque du dehors, l'avocat de TÉglise, le protecteur des saints canons, responsable devant Dieu du salut des hommes. En repoussant la pourpre des Césars, il n'avait eu garde de mépriser les droits qu'elle portait dans ses plis (1).

L'idéal Ainsi fut constitué un pouvoir nouveau, où vinrent saint-empire se coufoudrc Ics trois sorlcs dc monarchie dont nous sa réalité, avious VU l'cffort successif pour se naturaliser chez les Francs. 11 eut de TÉglise le sacre, et la mission de réaliser le royaume de Dieu parmi les hommes ; c'est pour quoi on l'appela le saint-empire. Il eut de Rome la tradition du gouvernement, et l'héritage des lois les plus sages qui furent jamais; c'est pourquoi on l'appela le saint-empire romain. Mais il garda des barbares le génie belliqueux, un certain respect de l'indépendance personnelle, et la coutume de ne point faire de loi sans consulter la nation au moins dans Tassepiblée de ses chefs: voilà pourquoi on l'appela le saint-empire romain de la nation germanique.

(1) CapituLy ann. 802, apud Pcrtz, t. I Leçum, p. 91. Cf. Rettberg, Kirchengeschichte , t. I, p. 431. Les assemblées de 802, 804, 807,809, 81 1 , font voir Cliurleniagiie préoccupé surtout des devoirs religieux qw^ lui impose le titre impérial.

Ce grand dessein n'eut qu'un moment de réalité, quand Gharlemagne, maître de la Gaule, de l'Italie, de la Germanie, reçut à la fois l'hommage du duc des Basques, du roi des Âsturies, qui se déclarait son vassal, et des chefs de élans irlandais, x[ui le nommaient, leur seigneur et leur maître, pendaut que les empereurs byzantins traitaient avec lui de puissance à puissance, et que le calife Aaroun al Raschid lui envoyait les clefs du saint sépulcre (!)• Après ces courtes années, l'empire d'Occident se perd dans les partages de famille. Vainement la forte main d'Otton f essaya de recomposer le corps de la monarchie universelle : il fixa sur les bords du Rhin le siège d'une souveraineté puissante, à laquelle se rattachèrent pour un temps le Danemark, la Pologne et la Hongrie. Mais l'Angleterre, la France et l'Espagne lui avaient échappé pour toujours, et les rois de ces nations revendiquaient chacun pour son compte le^ droits des Césars. Ainsi;Se trahit la faiblesse de l'empire; et bientôt après on voit le danger qu'il prépare à la chrétienté, lorsque la pensée de Gharlemagne et d'Otton passe à des esprits moins grands et par conséquent moins modérés, les pousse à la confusion du spirituel et du temporel, et menace de renouveler la théocratie des sociétés païennes.

Cependant, ne nous hâtons point de traiter l'institu-^ s;iiiitThouiiM tion du saint-empire romain avec un mépris que le '^""'*'moyen âge ne partagea pas. A mesuré que la réalité allait en s'effaçant, T idéal grandissait. Ce ne sont point

(i) Eginhard, Vita Caroli Magni, 16.

568 GHAPlTRk: VIII.

seulement les légistes des Césars allemands qui leur attribuent le titre de seigneurs du monde, avec le droit de considérer les rois comme autant de magistrats provinciaux, et de publier des décrets qui obligent toutes les consciences. Les Uiéologiens ne peuvent se dérober au prestige de la monarchie universelle. Saint Thomas lui-même, ou du moins celui de ses disciples qui acheva son livre du Gouvernement des princes^ professe que l'humanité, comme la nature, gravite vers l'unité. U reconnaît l'effort de l'unité politique pour se constituer dans les grands empires de l'antiquité, tels que les décrit la vision du prophète Daniel. 11 établit les droiis de Rome au gouvernement du monde par les trois vertus dont elle donna le spectacle, l'amour de la patrie, le zèle de la justice et la clémence dans l'exercice du pouvoir. C'est la monarchie romaine régénérée par le baptême de Constantin, que le vicaire du Christ transfère aux Allemands; et l'auteur de ce livre^un serviteur de l'Église, ne craint pas de faire travailler ainsi tous les siècles à l'élévation d'un pouvoir qui venait de soutenir deux cents ans de combats contre l'Église. Dante reprend la même thèse dans son traité de la Jfonarchie; il l'étaye d'autres motifs, et la pousse à des conséquences plus menaçantes pour la liberté. Il voit riiomme placé aux confins des deux mondes, du temps et de l'éternité, avec deux destinations, auxquelles correspondent deux lois et deux puissances, Tune séculière, l'autre religieuse. La destination terrestre du genre humain est de réduire en acte toute la puissance

tellectuelle dont il est doué. Dante s'applique à prour que ce grand travail veut Tunité de dessein, de nduite et de pouvoir. Le pouvoir nécessaire à la paix \ l'univers est déposé dans les mains du peuple roain, en qui paraissent tous les signes de l'autorité léitime : premièrement, la noblesse ; car où trouver un Buple plus noble, c'est-à-dire, plus fécond en vertus? econdement, la victoire : s'il y a un jugement divin ins le sort des combats. Borne combattit les nations >mme en un duel judiciaire, et remporta l'honneur u champ clos. Enfin, la volonté divine : elle se manille par les prodiges qui sauvèrent tant de fois la ville e Romulus, mais surtout par le libre choix du Christ, ui, maître de toute la terre, voulut naître justiciable es Césars. De Césars en Césars, l'empire passe à Jusmien pour revenir à Charlemagne, aussi durable que î monde : il a sa raison d'être dans l'économie de la réation, et relève de Dieu seul. C'était la doctrine d'un itoyen, d'un magistrat de la libre Florence, du poëte lational de l'Italie (1).

(1) Le tmié de Regimineprincipiurrit commence par S. Thomas, qui le poussa jusqu'au quatrième chapitre du second Hvre, fut continué par son disciple Ptolémce de Lucques. On doute cependant que les deux derniers livres soient de la même main. Mais tout porte à penser qu'on y trouve la doctrine de S. Thomas, telle que ses disciples la recueillaient de sa bouche, et que ce traité, comme plusieurs autres, n'est qu'une rédaction de ses leçons (Voyez Echard, Sc^|)^ Ord. Prxd.). Du reste, il apporte un tempérament considérable à Tautorité impériale, en reconnaissant au pape le droit de la transférer.

Dante, de Monarchia. On trouvera une analyse plus complète de cet écrit, et des textes du Convilo et de la Divine Comédie qui s'y rapportait, dans mon Essai sur Dante et la philosophie catholique au treizùme iiècle.

570 ClIAl'ITUE VIII.

R«iH La poésie, en effet, conspirait avec la science pour Fraucia. gauvcp la majesté impériale. Parmi les épopées dont le m^yen âge ne se lassait pas, on en distinguait qaatre, celle de la prise de Troie, celles d'Alexandre, de César, de Charlemagne, qui ne forment, à vrai dire, qu'un grand cycle destiné à célébrer les origines de la monarchie. Mais je m'arrête surtout à deux écrits où Ton surprend la pensée populaire des xleux montrées que la cause des empereurs arma l'une contre l'autre, l'Italie et TAllemagne. L'Italie avait la fabuleuse chronique des Reali di Franciay citée au quatorzième siècle comme autorité historique, et depuis longtemps propagée du

pied des Alpes jusqu'au phare de Messine. On y donnait

à Constantin un fils nommé Fiovo, qu'il faut bien rc

connaître pour Clovis, puisque le ciel lui envoie Fori

flamme, puisqu'il conquiert Paris sur les païens, et de= — vient la tige de la maison royale des Francs. Ce héro^MS succède à tous les droits de Constantin ; il les commu^Hnique à ses descendants, Fiorello, Fioravante, Gisbe^«rl au fier visage, traductions un peu libres des noms m^mrovingîens : mais enfin, le dernier d'entre eux, Mich^^J, est le père de Pépin et l'aïeul de Charlemagne. Ains^i, la tradition italienne faisait en quelque sorte le co^mmcntaire de la mosaïque de Léon III; elle rempliss -^ail par une généalogie romanesque Tintervalle entre les deux grands empereurs chrétiens. La poésie popula. îic a horreur du vide(l).

(4) Li Reali di Francia, nci qiiali si contiene la generazione ^^ tjV imperadoriy duchi, principi, baroni e paladini di Francia, con le

L'ETAÏ. 571

D'un autre côlé, et dès le douzième siècle, la légende Légwide allemande de saint Annon remue pour ainsi dire le ^^'"^ ^**"*"* ciel et la terre, toute FÉcriture et toute l'antiquité, pour les faire concourir à T apothéose de l'empire des Francs. Le poète commence par la Création que la parole divine partage en deux mondes, celui des esprits et celui des corps. Tout y obéit à la loi ; les astres et les nuages, les plantes et les bêtes; tout, hormis les deux plus iiobles créatures, l'ange tombé pour toujours, et rhomme déchu, mais rachetable. Le dessein^dela Rédemption se révèle dans la vision de Daniel et dans la succession des quatre monarchieia qui préparent la royauté du Christ. De là le destin de Rome et la vocation de César. César paraît en Germanie pour y combattre plus d'un an, « car il ne pouvait pas dompter ces hommes forts. » Il attaque premièrement les Souabes, puis les Bavarois et les Saxons. « Enfin, continue a le poëte, il approcha d'un peuple de sa race, des noa ble^^Francs. Leurs ancêtres, comme les siens, étaient a sortis de la ville de Troie quand les Grecs détruisic< rent cette ville, Dieu ayant rendu son jugement entre a les deux armées... Les Troyens, sans paixie, erraient a dans le monde, jusqu'à ce qu'Hélénus, un homme a belliqueux, épousât la veuve d'Hector; puis Anténor « fonda Padoue sur les eaux du Timave. Énée passa « en Italie ; il y trouva les trente pQui*ceaux et leur

grandi irnprese e battaglie du loro date, cominciando da Constantino imperatore; Venezia. 1825. Les Reali di Francia sont plusieurs fois (aies par Jean Villani. Cf. Rankc, Zur Gesehichte derilalianischen Poésie.

« mère. Alors fut construite la ville d'AJbe, d'où dece vaient venir les fondateurs de Rome. Francus, avec « ceux qui le suivirent, alla s'établir bien loin sur les c< bouches du Rhin. Là, ils bâtirent, pour leur conso- « lation, une petite Troie; ils nommèrent Xantus un a ruisseau voisin, et le Rhin leur tint lieu de la mer. (c C'est en ce lieu que grandit le peuple des Francs : <c ils se soumirent à César, mais sans cesser de lui être a redoutables... Avec lui ils vainquirent à Pharsale; « avec lui ils triomphèrent à Rome; avec les Romains « ils apprirent à honorer un seigneur. Seul, il réunis^ ce sait la puissance autrefois divisée; César ouvrait le c< trésor pour en tirer des dons précieux ; il distribuait « à ses leudes des manteaux et de l'or. Depuis ce jour, « les hommes d'Allemagne furent honorés dans Rome « et respectés. » On peut sourire de tant d'anachronismes; mais on ne peut mépriser cet effort de la tradition germanique pour aller au-devant des souvenirs de l'antiquité, pour rattacher à la souche troyenne des Romains la branche collatérale des Francs, et pour légitimer ainsi la succession impériale. Les légendes qui formaient la couronne poétique du saint-empire le recommandaient au respect public mieux que ses victoires. Elles satisfaisaient aux besoins d'une époque plus raisonneuse qu'on ne pense, et trop libre pour se soumettre au fait, s'il a était entouré de toutes les apparences du droit. Jamais on ne produisit plus de titres faux, parce que jamais les peuples ne se montrèrent moins disposés à reconnaître des pouvoirs sans titres. Les

imaginations étaient crédules, mais les consciences étaient exigeantes (1).

Nous avons voulu suivre jusqu'au bout l'idée du saint- ^« ^^j,"®*^ empire, et la voir descendre dans l'école, dans l'épopée ^^T'^

11 1 1 ' «A • 1 «Al •! Chartemagne

chevaleresque, dans les récits qui charmaient les veillées des paysans ; nous assurant qu'elle devait s'évanouir moins promptement qu'on ne croit, et qu'il n'était pas si facile d'en finir avec un dessein auquel Gharlemagne avait attaché son nom. Seulement Gharlemagne, comme tant d'autres ouvriers de la Providence, fit autrement qu'il ne voulait, plus qu'il ne voulait. Il ne réussit pas à reconstruire une monarchie universelle, dont le règne eût été la ruine des nationalités,

(!) Schilter, Thésaurus, t. I, p. 19. Wackernagel, AUdeutsches Lèsebuchy 178 :

In der werilde anegiime ^

Duo licht ward unte stimma •» Duo diu vrône gotis haut

Diu spœhin werlh gescuph so manigvalt Duo deilti god sini werch al in zwei... Gesar bigondo nâhin Zuo den sinin altin mâgin Gen Franken din edilin :

Iri beidere vorderin Quâmîn von Troie der altin . . .

Sidir wârin diutchi man Ci Rome lif unti wertsam...

Ce fragment sur les origines de TËmpire a passé dans une composition du treizième siècle, qui, sous le titre de Kaiser chronik, a continué Fhistoire des empereurs depuis César, en se permettant plus d'une infraction à la chronologie. C'est sous le règne de Tibère que Titus prend Jérusalem ; le règne de Galigula est illustré par le dévouement de Curtius; Néron a pour successeur Tarquin, et l'épisode de Lucrèce a déjà les développements qoe lui prêtent les romanciers du moyen âge. Tout ce désordre témoigne de rignorance du poëte, mais aussi de la popularité du sujet. HofTmanns, Fun£gruben, I, 251 . Gervinus, Geschichte der poetischen national Litteratur, 1. 1, 156.

qui eût enrôlé pour ainsi dire tous? les peuples au service du même pouvoir sous une même discipline. ï^ liberté des nations résista ; elles restèrent avec celte différence de vocations, de caractères, de génie^s, qui fait la variété et l'harmonie du monde moderne. Mais le nom de l'empire, la doctrine de ses jurisconsultes^ la popularité même de ses poètes, servirent à maintenir l'union des peuples occidentaux, à fonder parmi eiix le droit international, à y naturaliser le droit romain, à former cette famille puissante qu'on appelait la Lafinité^ qui fit les croisades, la chevalerie, la scolàstique, toutes les grandes choses du moyen âge. De même que chaque monarchie portait déjà dans ses flancs une démocratie qui devait s'en échapper un jour, ainsi rempire ne tomba que pour laisser sortir de ses ruines ce qu'on appela la république chrétienne; et si l'unilé politique périt, l'unité spirituelle fut constituée. Rien ne justifie d'une manière plus éclatante la persévérance de l'esprit humain. Tant de nations, tant de politiques, tant de philosophes, ne se sont pas trompés ; et s'il est vrai que l'esprit humain cherche l'unité, il faut qu'il la trouve. Mais il la trouve d'une manière différente, selon la différence des temps. L'antiquité voulait l'unité matérielle, visible, politique; et elle l'obtint jusqu'à un certain point dans l'empire romain, où tout devint justiciable du même glaive et tributaire du même fisc : mais on n'y pensa jamais à l'unité religieuse, et chaque province y garda ses dieux. Ce fut la gloire du moyen âge de retourner pour ainsi dire l'ordre du

monde, de mettre Tunilë dans les consciences, la variété dans les inslitu tiens; de vouloir qu'un seul Dieu, une seule religion, une seule morale prissent possession des âmes, pendant que des pouvoirs diiîérenls prenaient possession du territoire. En établissant ainsi Tunité dans l'invisible, il la plaçait en un lieu que les révolutions n'atteignent pas, où les invasions de barbares ne peuvent ricQ. Rome avait beaucoup fait quand elle déclara tous les peuples citoyens d'une même cité ; . mais I^, cité pouvait périr. Il était d'une politique plus hardie, mais plus durable, de les déclarer frères.

Mais si. la monarchie occupe la scène des temps barbares, elle n'y est pas seule : elle y trouve deux résistances destinées à devenir deux pouvoirs, l'une du côté de Taristocralie guerrière, l'autre du côté du peuple.

Quand on ne consulte que les monuments histori- ^*^7f,i^;j ques des Francs, on a lieu de douter qu'il y eût chez ^"5""^^ -eux une noblesse héréditaire; et il se peut en effet que cette institution, comme plusieurs autres communes mx nations sédentaires du Nord, ait disparu chez les peuples mobiles qui se jetèrent dans les hasards de l'invasion. Mais toutes les traditions de l'ancienne Germanie font voir un palriciat religieux et guerrier^ des races privilégiées qu'on croit descendues d'un sang divin. Le dieu.Heimdall est allé chercher, bien loin vers le Sud, la femme qui doit donner naissance au Noble : le Noble ne se mésallie point; il épouse la fille du Baron, et ses

la ftN^alilé.

enfants se nomment par excellence le Fils, le Légitime, THéritier, D'un autre côté, les Francs avaient une autre noblesse, non pas héréditaire, mais personnelle, dans le vasselage, dans ce cortège d'antrustions et de leudes qui s'asseyaient à la table du prince, remplissaient les offices de sa maison, et le suivaient au combat. C'étaient les commencements d'une aristocratie guerrière : deux institutions romaines favorisèrent ses progrès. D'un côté, les baii)ares, en franchissant la frontière, Fayaient trouvée couverte de colonies militaires, c'est-à-dire de familles à qui l'empereur, seul propriétaire du sol provincial, en déléguait la possession à titre de bénéfice, mais à la charge de défendre le retranchement et de donner des recrues ,aux légions. D'un autre côté, ils voyaient la pompeuse hiérarchie des dignités de l'empire, cette longue suite de personnages titrés que les lois comblaient d'honneurs et de privilèges. Si les rois ne dédaignaient point les insignes du consulat, comment les leudes ne se seraient-ils pas décorés volontiers des noms de ducs et de comtes? Et puisque les Mérovingiens succédaient au droit des empereurs sur le sol provincial, pourquoi n'auraient-ils pas accordé à leurs compagnons d'armes les bénéfices que Tépée des anciens vétérans avait mal défendus? Ces concessions, d'abord personnelles, tendirent à l'hérédité ; les exemples de bénéfices passant de père en fils se montrent dès le sixième siècle, et se multiplient sous les premiers Carlovingiens. Dès lors on peut voir comment la féodalité se formera, gardant des mœurs germaniques

la noblesse du sang^quifailson prestige religieux, et le vasselage, qui fait sa force politique, mais empruntant de la civilisation romaine le iief qu'elle met sous ses pieds, et le titre qu'elle met sur sa tête (1).

Ce qui étonne dans les origines de la féodalité, c'est fjj^^^ de n'y trouver rien de chrétien. Le christianisme sa- rieii"drdi-écrait les rois, il affranchissait les peuples; on ne voit ^' pas qu'il ait rien fait pour affermir le pouvoir des nobles. Sans doute il finit par bénir la chevalerie, par lui ouvrir la lice des croisades et des cloîtres guerriers du Temple et de l'Hôpital ; mais il ne pouvait consacrer le principe païen de l'inégalité des races. L'Église ne condamna pas l'aristocratie militaire, elle la supporta comme une nécessité des temps ; mais en la surveillant, en soutenant contre elle une lutte de six siècles pour échapper au péril d'être inféodée, et pour arracher la crosse aux mains qui portaient le glaive. C'est qu'en ef- (etf si la royauté, malgré ses excès, avait le mérite de tendre à l'unité, la féodalité, malgré ses services, eut le danger de tendre à la division, au morcellement du territoire, à cet esprit d'indiscipline qui fait le caractère de la barbarie. Il ne faut oublier ni le sang que la noblesse versa pour la défense du pays, ni le bienfait d'une éducation qui entretenait dans les familles la tradition

(i) En ce qui touche l'existence d'une noblesse héréditaire chez les plus anciennes nations germaniques, voyez les textes rassemblés dans mon essai sur les Germaine avant le christianisme, p. 5, 110, 113. Pour les colonies militaires de l'empire romain, ibid,, p. 296. Sur les bénéfices et la condition des bénéficiers pendant la période meroTiugienne, Y. Guerard, Polyptyque de Vabbé htainony prolégomènes, p. 530. Lehuerou, 1. 1, p. 550.

des grandes affaires, ni la gloire chevaleresque des troubadours et des Irouvères. Maison ne peut nier ce qu'il y avait de barbare dans Tisolement orgueilleux de ces hommes forls, ne relevant que de leur épée, ne connaissant d'autre loi que la leur, ni d'autre jnslice que celle du gibet planté devant la porte de leur château en signe de juridiction souveraine, et comme en souvenir de ce passage de la loi salique : a Quand un c< homme libre aura coupé la tête à son ennemi et l'aura a fichée sur un pieu devant sa maison, si quelqu'un, « sans son consentement, ose enlever cette tête, qu'il c( soit puni d'une amende de six cents deniers. » Quels La mission de Taristocratie militaire fut de tempérer

services eWo ^ *

rendit, la monarchie. Quoi de plus violent que ces leudes que nous avons vus entourer le trône des Mérovingiens? Ils rendirent cependant à la société ce service, de ne pas permettre le funeste succès d'une restauration de l'antiqnilé romaine, qui en eût fait revivre tous les maux. Charlemagne, avec la supériorité du génie, comprit l'utililéde . ces résistances qui irritent les âmes faibles ; et précisément parce qu'il se sentait assez fort pour briser l'aristocratie militaire, il le fut assez pour ne pas la craindre. Maître de retenir le gouvernement dans le secret deses conseils, il lui dojina la publicité des assemblées et la vie des discussions; mais il n'avait laissé le pouvoir dans le corps indiscipliné des anciens leudes qu'en y mettant l'ordre et la règle. Un traité d'Hincmar, où ce savant évêque reproduit un écrit plus ancien d'Adalhard, abbé de Corbie, fait connaître l'Ordre du palais

de Ordine palatii) tel que Charlemagne l'avait conçu, ît comme l'idéal vainement rêvé sous les règnes tumultueux de ses successeurs.

Au-dessous du prince, le chapelain et le comte du mordre pallds avaient la charge : le premier, des affaires ec- cttem^^c. clésiastiques ; le second, de juger les procès des séculiers. Ces deux dignitaires rangeaient sous leurs ordres le chancelier, le chambellan, le sénéchal, Téchanson, le maréchal et tous les autres officiers, qu'on avait soin de rassembler en grand nombre et des différentes nations de l'empire, « afin que de tout Fempire quicon- « que aurait à se plaindre d'un malheur, d'une perte, c( de la dureté des usuriers, d'une accusation injuste, « mais surtout les veuves, lesl)rphelins, tant des granit des familles que des moindres , eussent toujours « quelqu'un sous la main, pour porter leurs peines à a Toreille charitable du prince. » Outre les grandes charges, trois ordres de personnes composaient la cour. Premièrement, les gens de guerre apportaient au service du souverain un dévouement qu'on avait la sagesse d'entretenir par des présents d'or, d'argent, de chevaux, et par l'abondance d'une table toujours ouverle. Secondement, chaque 'grand dignitaire avait des disciples, c'est-à-dire des jeunes gens recommandés selon la coutume germanique, qui trouvaient leur honneur et leur plaisir à lui former un cortégje et à s'instruire de ses leçons. Enfin venaient les vassaux et les serviteurs, que chacun s'efforçait d'avoir en aussi grand nombre qu'il en pouvait nourrir et gouverner. Cette

pompe journalière du palais devenait plus solennelle quand les plaids de chaque année réunissaient autour du prince tout ce qu'il y avait de grand dans l'Église et dans l'État. c< C'était l'usage de ce temps de tenir cha- « que année deux assemblées. L'une avait pour objet a le règlement général des affaires du royaume. On y c< convoquait l'universalité des grands, ecclésiastiques a et laïques : les seigneurs y venaient donner leur avis, a et les hommes d'un rang inférieur venaient le prenc( dre et l'exécuter, bien qu'on les consultât quelquec< fois, afin qu'ils apportassent, non l'appui de l'autoc( rite, mais la lumière de leur intelligence. On ne conce voquait, à la seconde assemblée, que les principaux c( seigneurs et conseillers, pour traiter d'avance des af-a faires de l'année qui allait s'ouvrir. Les décisions « qu'on y prenait restaient secrètes jusqu'au plaid géc( néral, où les questions devaient être débattues comme c< si personne n'en avait déjà traité... Si ceux qui délice béraient en exprimaient le désir, le roi se rendait au c( milieu d'eux, y restait aussi longtemps qu'on le vouc< lait; et là ils lui rapportaient, avec familiarité, c^ c( qu'ils pensaient de toutes choses. Quand le temp^ c( était beau, tout se passait en plein air; sinon dac^ c( des salles séparées, de façon que les seigneurs eccl^S ce siastiques ou séculiers, délivrés de la multitude, re. ^ ce tassent maîtres de siéger ensemble ou séparémeiM»^ c( selon la nature des questions à traiter, ecclésias"*^ c( ques, séculières ou mixtes (1). »

(i) Hincmar, de Ordine palatii, Opéra, t. Il, p. 206 etsulT. : c U "•i*

Mais sous les voûtes peintes et les lambris dorés ,.! «

^ qu il y eut

Aix-la-Chapelle, au milieu d'un éclat qui éblouissait démocMUqw s ambassadeurs de Conslantinople comme les en- iosutuiions •yés des rois barbares, on reconnaît les vieilles mœurs Germaine » Germains, et, sous l'appareil de l'aristocratie mitaîre, le reste d'une coutume qu'on peut appeler déocratique. Assurément on ne doit pas croire, avec lelques écrivains allemands, que la démocratie sortit ut armée des forêts de la Germanie, et qu'elle n'avait us qu'à prendre paisiblement possession du monde, land le droit romain et le christianisme vinrent l'enlainer. Mais il faut bien se souvenir de ces assemblées, écrites par Tacite, où les peuples délibéraient sous s armes ; de ces réunions périodiques où les hommes bres, sous la présidence des magistrats, tenaient les laids du canton; enfin decesGhildesqui associaient les uerriers par des sacrifices communs, des banquets }lennels, et le serment de se prêter main-forte. Tourfois, ne pensez pas que les libertés germaniques péissent en passant sur une terre latine : elles y trouvent es libertés pareilles, dont elles se feront autant d'ap- «is. Le septième, le huitième, le neuvième siècle assent sans effacer la trace des institutions municiîles, sans détruire les curies du Mans, d'Angers, d'Or-

iMsumque parte totius regni quicumque desolatus, orbatus, alieno œru pfessu^, injuste caliimnia cujusque sufTocatus... maxime de vidm's et .^>hanis, tam senionim, quamque et mcdiocrium uniuscujusque secun- >ki suam indigentiam vel qualitatem, dominonim vero misericordiam et ^t^tera, semper ad manum habereiit, [er quein singuli ad pias aures ^Hcipis perferre potuissent. »

382 ClIAriTRK Vlll.

léans, de Vienne : et l'on n'est plus surpris de la résistance de ces vieilles villes, quand on connaît quels défenseurs Rome, en les abandonnant, leur avait donnés (1).

les Au moment où la politique romaine s'était trouvée

municipes ^ i i • i •

romains impuissautc à reuouvelcr les garnisons des provinces, les évolues, ^jj^ j^^^, ^^^jj. j^jj^^ ^j rcufort plus efficacc qu'elle ne

pensait, en attribuant aux évêques des fonctioqs municipales qui en firent les défenseurs des cités. Saint Ijoup et saint Aignan avaient bravé les fureurs d'Attila: leurs successeurs, un siècle plus tard, ne pouvaient pas reculer devant les exacteurs du fisc. Aussi, lorsque les officiers de Ghildebert II se présentèrent à Tours avec les rôles des contributions, l'évêque Grégoire leur déclarait que les anciens rois avaient tenté de soumcUrc le peuple de Tours à l'impôt, mais que, redoutant la puissance de saint Martin, ils s'étaient désistés de leur entreprise; et Ghildebert, mieux informé, ordonnait que, par respect pour saint Martin, le peuple de sa ville ne serait pas inscrit sur les rôles. Mais saint Martin ne veillait pas seul dans sa basilique de Tours : saint Hilaire protégeait Poitiers, saint Rémi ne permettait pas

(\) Sortes assemblées générales et celles de chaque canton, Tacite, rf^ Germania, 6, 10, 11, i^.Les Germains avant le christianisme, p. t*^ et suiv. M. Thierry a mis en lumière toute Torganisation des Ghildcs, et la part qu'elles ont eue à la conquête des libertés communales* — R^ynouard (t. I) a prouvé rexislence des institutions municipales au Mans, en 615 et G42 ; à Orléans, en 007 ; à Vienne, en 096 : à Angers, cnSOi Au plaid d'Anduse, en 917, on voit paraître le chef des curiales^ ledc- Tenseur, les honorati. Néanmoins M. Guerard (Polyptyque, prolégomènes) rappelle la distinction qu'il ne faut jamais oublier entre les municip et les communes.

roturiers.

Origines

tiers état.

qu'on opprimât impunément les gens de Reims; il n'y avait pas de grande ville qui n'eût le tiDmbeau d'un saint pour monument de ses franchises, et un évéque pour les soutenir contre les prétentions des comtes et des usuriers juifs qui affermaient l'impôt. Ainsi commencent les immunités épiscopales, que le dixième siècle achèvera de constituer ; l'image du saint patron de la cité (Weichbild) marquera la ligne où finira la juridiction des seigneurs voisins (1);

Ainsi l'Ëdise travaillait à l'émancipation des com- J %*fse

^ * ufrrancnit les

munes : mais il fallait les peupler d'hommes libres, ^"^i""^ Sans doute la loi germanique appelait toute la nation à *^*"îcs**^ délibérer de ses destinées, tout le canton à juger ses origines procès; mais elle excluait de rassemblée les esclaves, elle condamnait les lides, les serfs à une infériorité élernelle. Quel espoir pour eux de franchir jamais tous les degrés qui séparaient la servitude de la liberté, et la liberté de la noblesse? C'est là que le christi<inismc devait intervenir avec une persévérance qu'il n'a pas coutume de porter dans les affaires temporelles. La religion ne paraissait qu'un jour par règne, (rois fois, six fois par siècle, pour sacrer les rois : c'était le Ira-

(1) Gtegor. Ttiron., IX, 50 : « Rcspondinius dicciitcs : ce Desci-lplaiu « urbcm Tiironicaiu Chlothccarii régis tenipore manifcstuin est, libriqtie « illi ad praîsentiam régis abierunt : sed compuncto per timorem sancti f Martini antistitis rege, iiicensi siint, » etc. — Les exemples sont innom* htables dans Grégoire de Tours et dans les Vies des saints. Ce sont les conseils de TÉglise qui décident la reine Bathilde à réduire les impôts. L'évéquc Desideratas était allé plus loin : il avait décidé Tbéodcbert nonseulement à remettre Timpôt aux habitants de Verdun, mais a leur prôler tme somme d'at^ent, que le roi finit par leur abandonner.

vail de tous les jours d'aiTranchir les peuples. 11 fallait d'abord établir dans les âmes cette doctrine de l'égalité, si dure pour les oreilles des puissants. L'Église ne l'épargna ni aui rois ni aux nobles. I^e moine Marculf disait à Gbildebert : a Les hommes t'ont constitué « prince : ne t'élève pas, mais sois l'un d'eux au mice lieu d'eux. » Jonas d'Orléans rappelait aux puissants que Dieu leur avait donné autant de frères dans ces pauvres dont ils méprisaient la peau calleuse et les haillons. 11 avait de sévères paroles contre les nobles francs, si impitoyables quand un vilain avait touché aux bêtes de leurs chasses : a C'est une chose miséc< rable et tout à fait digne de larmes, disait-il, que ce pour des bêtes qui n'ont point été nourries par la « main des hommes, mais que Dieu fait vivre pour c< l'usage commun de tous, les pauvres soient dépouilci lés par les puissants, battus de verges, jetés dans des ce prisons, et souffrent beaucoup d'autres violences. c( Ceux qui agissent ainsi peuvent alléguer la loi du « monde ; mais je leur demande si la loi du monde « doit abroger celle du Christ. Car leur démence va c< jusqu'à ce point, qu'aux jours de dimanche et de fêle, c< ils abandonnent roffice divin pour la chasse, et ({t^^ « pour un tel passe-temps ils négligent le salut de Ic^^ c< âme et des âmes dont ils ont charge, trouvant moi ^ « de plaisir aux hymnes des anges qu'aux aboiemeicn^ « des chiens. » Parcourez les chartes mérovingienn-^^ les testaments des évêques, les vies des fondateurs d'^S^ bayes ; vous y trouverez les esclaves émancipés par iïr=ï*

L ÉTAT. 3fô

iers. Les théologiens ne connaissent pas d'œuvraplus ^pable de calmer la conscience des pénitents que de racheter des captifs. Toute l'antiquité chrétienne avait recommandé Taffranchissement des esclaves comme une œuvre de charité. Au neuvième siècle, on en fait une œuvre de justice; et Smaragde, abbé de Saint- Michel, écrit à Louis le Débonnaire : « Ordonnez donc, c< ô roi très-clément, qu'en votre royaume on ne fasse a plus d'esclaves ; qu'on traite avec douceur ceux qui c< vivent en servitude, et qu'on les rende libres, selon « la parole d'isaïe: « Voici le jeûne que j'ai préféré : « dénouer les liens de l'iniquité, briser le joug qui ce écrase, et renvoyer libres ceux qu'on opprimait. » « En vérité, l'homme doit obéir à Dieu ; et, entre autres « œuvres salutaires, chacun doit par charité affranchir c< ses esclaves, considérant que ce n'est point la nature, a mais le péché, qui les a réduits à cette condition. « Car la création nous a faits égaux ; le péché met les « uns en puissance des autres. Souvenons-nous encore « que si nous remettons, il nous sera remis. Car vous « aussi, seigneur roi, vous portez le joug de la condi- « tion commune. » C'est ainsi que l'Église faisait monter les esclaves au rang des libres. Il fallait encore élever les libres au niveau des nobles, et c'est à quoi elle travaillait en combattant cet opiniâtre préjugé, qu'il fallait porter une grande naissance aux grandes affaires, en prenant des hommes sans naissance pour les mettre sur les sièges épiscopaux, pour leur ouvrir les portes des conciles, et en même temps les palais des rois. C'c-

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