‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 3)Chapitre 20 sur 24 · LA RELIGION SAINT-SDIOMIËNNE CONSIDÉRÉE EN ELLE-JHÉME · texte numérisé non relu

LA RELIGION SAINT-SDIOMIËNNE CONSIDÉRÉE EN ELLE-JHÉME

a Les siècles du paganisme avaient été le triom- « phe de la matière ; le Christianisme fut le règne c< de Tesprit. Aujourd'hui, lasses de six mille ans « de combats, ces deux formes de l'humanité vont « conclure une belle alliance : Saint-Simon a « trouvé la loi définitive de la perfeclion ; elle se c( résume dans une religion vraiment complète c( qui embrassera tous les lapporls de Thommc,

« qui renouvellera la face du monde, qui fera « régner à jamais sur la terre la paix, la justice el a l'amour.

« Cette religion la voici :

« Dieu est, non le Dieu matériel du Fétichisme, H non le Dieu esprit pur des chrétiens. Celui qne M Saint-Simon confesse est la somme de toutes les « existences, tout est lui. Il est dans son unité « vivante, amour : dans sa forme matérielle, la « nature ou le monde; dans sa forme spirituelle, « l'humanité,

a Dieu donc est l'Ame du monde, pour ainsi « dire, et le monde est son corps, sa forme co- « éternelle, par conséquent incréée. Les saint- « simoniens )ip/)e7(reH( comprendre commcni une « substance spirituelle, sortie tout à coup de son a éternel repos, se serait décidée au travail des « sept jours pour créer un monde matériel.

a L'homme, manifestation finie de la Divinité, « en est aussi l'image ; comme elle, il est dans « son unité vivante amour ou sympathie, intelli- « gence et sagesse sous l'aspect spirituel; sous « l'aspect matériel, force, beauté. Son œuvre « durant la vie est le perfectionnement de ces trois « ordres de facultés. 1' Dans l'ordre physique, il « peut, il doit se procurer le plus de jouissances « possible, et travailler par l'industrie à l'embel-

lissement de sa demeure; S"" dans Tordre intellectuel, il faut qu'il marche sans cesse dans la connaissance de la vérité ; 5° dans Tordre sympathique ou moral, sa loi est l'amour de Dieu et de ses semblables. — Après la vie, le sort qui l'attend est un mystère : confondu, absorbé dans le sein du grand Tout^ de la Divinité, il participera au développement général de l'univers. Entre l'homme et Dieu, la sympathie s'exprimera désormais par l'action de grâces, non plus par la prière qui indique crainte et défiance, qui semble prétendre à l'absurde pouvoir de faire changer Dieu même d'avis.

« Entre les hommes, le développement sympathique s'opère par rétajL social. — Longtemps le but de la société fut l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est-à-dire d'une part tyrannie, et de l'autre esclavage. Maintenant s'approche un avenir meilleur : l'association universelle du genre humain aura pour objet l'amélioration de l'homme par l'homme et l'exploitation du globe. Prêtres ou gouvernants, savants ou théologiens, industriels ou artisans : tels sont les rangs dans lesquels chacun sera placé selon son mérite. A cet effet, la propriété changera de nature : elle deviendra commune : l'hérédité sera abolie, le fils ne 'recueillera plus ni les richesses ni la

3fil HËLAMGES.

« gloire de son père : arrachés de bonne heure à « ta vie domestique, les enfants appartiendront à « la pairie et ne connaîtront plus d'autre mère. « Une commune éducation révélera leur capacité u individuelle, et, sans acception de naissance ni « de sexe, à chacun il sera donné selon sa capacité, « à chaque capacité selon ses œuvres. La distribu- « tion des fonctions et des récompenses, l'autorité « appartiendra aux plus capables, et le plus digne « de tous, le plus savant, le plus vertueux, sera « le chef suprême, temporel et spirituel, le roi- « pontife, lo père de l'association, c'est-à-dire « du genre humain {!). »

Voilà un rapide abrégé de la doctrine saint-simonienne, prcsenlée dans son plus beau jour. Avant de descendre à un examen approfondi, se présentent quelques réflexions préliminaires.

Les promesses du philosophe moderne sont celles de l'Horame-Dieu : lui aussi proclama ce principe, a chacun selon ses œuvres; lui aussi prêcha une belle association, dont tous les hommes sont appelés à devenir membres; lui aussi vint détruire l'esclavage, promettre la paix et le bonheur. Mais Jésus annonçait à ses disciples

(1) Tableau de la religion sainlsimonieniie, enseignement c Irai, y.^ Pricuneuf du 1 9 nui et du l"juin. ic Giofc, passim.

bonheur, paix et justice, non point dans la vie matérielle; il connaissait trop bien la destinée de rhomme sur la terre, les vicissitudes de la fortune, les orages des passions. Saint-Simon n'apporte point de nouvelles paroles ; il prétend seulement déplacer nos antiques espérances. 11 transporte ridée du bonheur hors de la sphère spirituelle; c'est une félicité palpable, pour ainsi dire, qu'il veut préparer à l'homme, c'est icibas qu'il pense lui faire placer son trésor. Le cœur humain trouverait-il à gagner à un pareil changement? Qu'il rentre en lui-même et qu'il réponde !

Et c'est lorsqu'on a jeté un voile sur les visions sacrées du Christianisme pour mettre à leur place une grossière et fugitive prospérité, c'est lorsqu'on prétend abaisser pour jamais vers la terre ces regards d'espérance que l'homme élève vers lescieux, qu'on annonce ce décourageant système comme un progrès !

D'un autre côté , contradiction étonnante ! — Ceux-là mêmes qui prêchent la perfectibilité indéfinie des doctrines sociales et religieuses, ceux qui publient la chute de la religion du Christ comme le résultat nécessaire de l'esprit humain, les voilà qui promulguent la loi stable^ la constitution parfaite de l'humanité, la notion définitive de Dieu,

MËUNGES.

t du monde (1); car,^îsenRis7

e de Saint-Simon eralirasse tous les rapport

1 la nature humaine. Mais qui leur donne cette

mrance? et si la nature humaine va se dévelop-

t sans cesse, ne se trouvcra-t-il pas un instaDl

h de nouveaux rapports naîtront et exigeront une

pnouvellc révélation ?

ais abandonnons ces idées générales, descen-

■lidons plus avant dans la discussion, et puisqu'on

TCpeut subdiviser la doctrine positive des modernes

îtres en deux parties, l'une dogmatique, l'autre

^ûrjaniyuejétablissonscettedivision, étudions l'ies

principes qu'ils reconnaissent, 2° les conséquences

pratiques qu'ils en déduisent.

1° Du dogme saint-simonim.

Plus hardis à détruire qu'à édifier, les prédicateurs de la religion nouvelle, satisfaits d'apprendre au vulgaire la ruine du Christianisme et la formatioD de l'association universelle, semblent couvrir leur enseignement tbéologique d'un rideau qui ne se lève que pour les adeptes. Eux-mêmes, ces disciples-maîtres, ne jouissent pas tous du même degré d'initiation; dans l'ordre religieux aussi, les

(1) Tableau de la religion tatnt-timonietme, le Préotneur

du l"juin.

places sont distribuées selon la capacité, et, tandis que les uns, membres du collège de la doctrine, la possèdent dans toute sa plénitude, force est aux autres de se contenter d'une portion plus mince de connaissances.

Celte série d'initiations, cet enseignement exotérique et ésotérique^ rappellent la philosophie ancienne et son aristocratique maxime : Odiprofanumvulgus etarceo. Certes, ce n'est point ainsi que le Christianisme a conquis le monde. C'était aux pauvres que Jésus-Christ distribuait le pain de la parole, c'était sur les places et les forums que les apôtres allaient préchant, clairement et sans détour, la religion de la croix : Chrislum crucifîxum Dei virlutem. Et l'Évangile disait à tous les fils d'Adam, sans distinction de personnes ni de capacités : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, et je vous soulagerai ; Venite ad iwe, omnes qui laboratis et onerati estis^ et ego reficiam vo$.

Toutefois des explications catégoriques, demandées impérieusement par la raison publique, ont révélé les dogmes principaux de la religion saintsimonienne et frayé une voie à l'investigation.

Longtemps on a considéré comme des êtres distincts l'esprit et la matière. Dieu, l'homme et le monde. Les disciples de Saint-Simon prétendent détruire cet antique préjugé. A les en croire, un

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IIÊUNGES.

riel; vous n'ignorez pas que dire : Dieu ne saurait exister Aors de la matière, c'est le supposer existant dans l'espace, c'esl-à-dire matcriel, c« qui est précisément en question. Sans doute, si Dieu est matière, le monde physique doit faire partie de son tître. Que si, au contraire, c'est un esprit pur, qui l'empôcliti d'être présent partout, pour éclairer l'homme et régir la nature? Les phénomt'nes physiques le manifestent par les lois admirables qui les gouvernent; dans les phénomènes moraux, il se révèle par le remords ou la satisfaction de la conscience. Ainsi son existence éternelle préside à toutes les existences; il est celui qui kst, le principe et la iin de toutes choses : donc il est intini; il l'est sans occuper un point de l'étendue, sans s'incorporer à la matière.

Les sainl-simoniens )ie comprennent pa^ non plus les motifs qui, après une étornilé de repos, auraient décidé Dieu à l'œuvre de la création (1) j d'où ils concluent que le monde exista toujours. Mais ici encore, cercle vicieux ; ici, encore une fois, on calomnie le Christianisme en l'accusant de supposer l'ÊIre suprême sujet à l'irrésolution de l'esprit et à la mesure du temps. Les chrétiens regardent ces mots avant, après, comme incompatibli

(1 ) Voyez le Préairieur liu 1 9 ii

ibirar

avec la notion à'éternité : car, si l'infini ne peul se diviser, comment partager l'éternité en un certain nombre d'instants présents, passés et à venir? D'ailleurs, nous ne pensons pas non pJus que Dieu soit susceptible de se décider, ce qui supposerait une délibération, un doute. Celui qui est fut et sera toujours immuable et parfait : de toute éternilé la volonté de créer et le plan magnifique de la création étaient en lui, et c'est cette volonté persévéranle qui conserve et crée encore sans cesse. Si les disciples de Saint-Simon ne peuvent comprendre comment s'opèrent ces merveilles, qu'ils se consolent; car leur capacité humaine ne saurait prétendre à juger la capacité divine. Et nous, nous leur demanderons à notre tour comment, si la matière est éternelle, s'expliquera la succession infinie des révolutions de l'univers : car là où il y a mouvement, il y a aussi succession, et loute succession suppose la division du temps, laquelle est incompatible avec la notion d'éternité. Ce qui est éternel est immuable : donc il faut admettre ou que le monde a eu une origine, ou dire que ses révolutions sont des illusions, des rêves, et, à l'exemple de l'école d'Élée, nier la possibilité du mouvement (1). Nous demanderons comment, en niant la

îlee, conséquents avec espèce de monvement,

31* MÉUtiGES.

création de la matière, on peut expliquer genre humain. Le genre humain ne fut pas jours ; les souvenirs de sa naissance sont eu' près de nous, il est si jeune encore! IndcfiDimeDl peri'eclible, à quel point de perfection une éleriiité de développement ne l'eût-elle pas élevé? De plus, les recherches géologiques et historiques ont prouvf que son existence ne saurait remonter au delà de six mille ans.

Il est temps de porter nos regards sur le tableau de la nature humaine, tel que le retrace la nouvelle docd'ine, cf L'homme, dit-elle, centre de vie a détaché de la vie universelle, doit tendre durant « sa vie au développement physique, intellectuel « et moi'al : hi iiiorL le reunit au gnind Tout, où il « poursuivra l'œuvre de son perfectionnement. »

de variété dans le monde, g Rien ne se fait de rien, disaient-ils: « dont un êlre ne saurait produire un tlro dilîérent de lui-même; « car ce qui serait difféi'enl dans ce dernier n'aurait aucon priu-

■ cipe. De plus, rien ne peut ttre (pis anus uue certaine miinière 0 d'être ; la ferme est donc soumise à lu même loi que la subslauce : n car, pour que la substance changeSt de forme, il faudrait qu'elle « j filt déterminée par une cause située en elle du hors d'elle. « bais hors d'elle rien n'existe ; el d'un autre câtc', ai le molif à a telle ou telle de ces modifi cation s exisie en eltc d'une maniin « absolue, il agira continuellement, et l'effet produit sern ualurel. > Or le mouvement, la variété, sont des effets successifs; donc à tf ne sauraient citister : ce sont de vaines illusions de l'esprit hu-

■ main; k grande Unité jouit d'un éternel rupos. v Tels sont \a résultats lofpr[uos de ce bizarre système. (Arislole, de Xenophaïu. Ztnone et Gorgia; Diogène Laërce, liv. IX, § 19 ; Se.tlus Empiricits, Pyrrhonica hypotypom, liv. CCXXV.)

Et d'abord elle permet à l'homme toute espèce de jouissances matérielles, elle lui fait du bien-être charnel un précepte, et du plaisir un devoir : comme s'il était besoin de commander à l'homme l'amour de soi-même; comme s'il était nécessaire d'aiguiser encore l'aiguillon de la chair déjà si puissant ; comme si les passions, quand on aurait brisé la digue qui les contient, ne devaient pas s'élancer comme un torrent destructeur, et détruire les germes précieux de la science et de la vertu. Non, ce n'est point à travers la vapeur enivrante des voluptés qu'on peut fournir la carrière, et marcher au perfectionnement intellectuel et moral.

Mais pourquoi parler de perfection dans un système qui, tout en la proclamant, la rend impossible; qui fait de la vérité et de la vertu de vaines idées relatives aux temps et aux circonstances? Écoutez les fils du philosophe- révélateur : « La vie de l'humanité offre deux sortes d'époques : « les unes organiques^ où l'homme croit et édifie ; c< les autres critiques^ où il doute et détruit. Toute « époque organique commence par une révélation a qui est vraie tant qu'elle embrasse tous les c< modes de l'activité humaine favorables à son « développement, qui devient fausse dès l'instant « qu'elle est dépassée par le progrès : ainsi le a christianisme, vrai il y a dix-huit cents ans, a

"TU MÉUNGES.

a cessé de l'être aujourd'hui (1).» Donc la ' dans ce sjstème grandit, varie d'âge en âge. Si les religions les plus opposées peuvent, chacune à sod tour, avoir été vraies; si les grands principes métaphysiques, tout indépendants qu'ils sont des temps et des circonstances, sont regardés comme relatifs, dès lors il n'est plus de vérilé absolue, la science est détruite puisqu'un axiome fondamental, vrai pendant deus milhi ans, peut devenir faux un jour, et en même temps croulera tout ce qui aura été posé sur cetle base. Quelques années de critique renverseront les travaux élevés durant une longue période d'oi'ganisation ; les générations nouvelles ne profiteront plus des œuvres des générations antérieures; le genre humain ne sera plus perfectible, et, nouveau Sisyphe, le voilà condamné à rouler sans cesse au haut de la montagne un énorme fardeau qui, au moment de toucher le sommet, retombera entraînant le malheureux dans sa chute.

Ces conséquences s'étendent aux idées morales. « Il faut, disaient naguère les adeptes de la doc- « trine, il faut une nouvelle classification des « vertus. Longtemps on a voulu établir une dis-

(1) Précuneur du 19 mai, Tableau de la religioi nûnn«. Doctrine de Saint-Simon, ei^sition, première année, iéancetSetiuiT.

REFLEXIONS SUR lA DOCTRINE DE SAINT-SIMON. 577

c( linction positive entre le bien et le mal, le juste « et l'injuste. C'est une erreur : le bien n'est autre « chose que le développement de l'humanité ; tout c< ce qui peut y contribuer est juste. Ainsi se con- « fondent l'utilité et la justice trop longtemps se- « parées ; ainsi encore le mal disparaît de la terre, c( le crime et le vice ne sont plus qu'un manque ce de perfection, effet d'un développement peu c< avancé, faible encore (1). » Ces idées, comme celles que nous avons examinées tout à l'heure, révoltent la raison et la conscience. C'est le consentement unanime de tous les hommes et de tous les siècles qui le proclame : la vertu est indépendante de l'intérêt, et la justice, de l'unité pratique ; c'est l'intention qui juge l'homme et non ses œuvres : il est vraiment vertueux celui-là seul qui fait le bien pour accomplir le devoir ; elle est basse, elle est mercenaire, l'âme qui calcule le prix de ses bienfaits, — Un abîme immense sépare le bien et le mal, le vice et la vertu : la preuve en est dans ce sentiment d'horreur invincible qu'on éprouve en présence d'un grand coupable, dans cette voix du sang répandu qui crie vengeance^ dans cette indignation qui s'empare de l'âme à l'aspect du crime heureux et impuni ; et si l'on dit que le

(1) Précurseur, 1" juin, Tableau de la religion saint-nmO' nienne.

crime est l'effet de la faiblesse, de Tignorance et de la sauvagerie, comment expliquer l'énergie et les lumières de la plupart des scélérats célèbres? comment se fait-il que l'enfance des hommes et des peuples, qui est l'âge de l'ignorance et de la faiblesse, soit aussi celui de l'innocence, et que la corruption des mœurs soit l'œuvre d'un développement plus avancé? C'est un grand égarement que de croire que l'homme naît grossier et vicieux : dès les premières années de sa vie, au contraire, la nature est son guide, il est juste par instind. L'objet de l'éducation est de lui enseigner à devenir juste par raison; mais trop souvent ce but n'est pafi atteint: les inclinations mauvaises trouveni leur compte dans l'éducation même, parce qu'elle est mal dirigée, et Ton devient méchant par calcul (1).

(1) Il est de ces mauvais génies qui prennent plaisir à dégrader rhomme, pour le mettre au rang des brûles. Peu satisfaits d'avoir nié l'immortalité, la liberlé de Tàme, on a vu des philosophes de cette espèce s'acharner à détruire la conscience, et étendre au loin leurs minutieuses recherclies, pour avoir la jouissance de trouver un peuple dénué des notions de juslice et d'équité, pour en conclure que la morale n'est qu'un vieux i)réjugé qui n'a point ses bases dans la nature. Mais vainement allèguent-ils la différence des lois et des usages : la forme des grandes idées morales peut varier, elles demeurent immuables; la différence des temps et des circonstances peut changer l'applicalion dos principes, mais les i)rincipes ne changent point. Chez tous les peuples, même les plus sauvages, existent l'horreur pour le crime et l'admiration pour la vertu : les hordes les plus barbares ont des châtiments pour les traîtres et des

Je parlerai peu de cet amour, de cette sympathie qui, selon la nouvelle doctrine, doit être le sommaire des relations de l'homme avec Dieu et ses semblables : chacun sait que cette in&piration céleste a été dérobée au Christianisme, pour animer l'œuvre morte de Saint-Simon. Mais comment aimer un Dieu revêtu de toutes les formes, même de celles de la laideur et de la scélératesse? un Dieu qui regarde du même œil le bon et le méchant, également insensible aux adorations du sage et aux blasphèmes de l'impie? — Ce n'est pas assez : la nouvelle doctrine, donnant l'action de grâces pour expression à l'amour de Dieu, proscrit la prière, «car, dit-elle, c'est faire injure à la « Divinité que de la supposer capable de changer ce (Tavis pour une prière d'homme (1). » Mais le chrétien qui prie n'a point la présomption de croire que sa demande puisse changer la volonté du Tout-Puissant : il sait que dans l'ordre des décrets éternels, les bienfaits de Dieu se répandent

récompenses pour les héros; dans toutes les langues enfin existent les dénominations de Bien et de Mal, et Texistence du mot démontre celle de l'idée. « Car, selon l'expression d'un grand homme, 0 la vérité n'appartient point à une seule nation, à une seule « langue : elle réside dans le sanctuaire de la conscience ; et la « conscience est partout. » Intus in domicilio cogitationis, nec hebrœa, nec grœctty nec latina, nec barhara veritas^ sine oris et lingtue organisj sine strepiiu syllaharum. (S. Àugustinus, Confess,, lih. II, cap. III.)

(1) Le Précurseur du 19 mai.

380 HËUNGES.

sur riiomme à la condition de la prière; non que celui qui voit tout ait besoin de l'exposé de nos nécessités pour nous secourir, mais parce que l'invocation est un acte libre de foi, d'espérance el d'amour, une c^clatanle confession de la faiblesse humaine et de la puissance divine, par conséquent un acte méritoire, digne de récompense. Et comment, lorsqu'on repousse la prière, admettre l'action de grâces qui s'y rattache de si près î L'action de grâces est l'hymne de la reconnaissance, et la reconnaissance suppose dans le bienfaiteur la liberté de répandre et de retirer ses dons ; cette liberté, à son tour, nécessite un motif qui fasse agir ; et certes, s'il est vrai qu'une prière d'homme est un mérite, un sacrifice solennel, n'est-ce donc point assez pour peser quelque peu dans la balance des justices du Très-Haut? Puis, la prière est un besoin pour l'âme: le sentiment de ses faiblesses et de ses douleurs l'élève vers le Père céleste, et lui montre les trésors de la toute-puissance éternelle prêts à s'ouvrir pour l'exaucer; alors elle prie, et tous les hommes ont prié, et de tous les points du globe, à chaque instant, l'invocation s'élance sur les ailes de flamme, et grande est la témérité de ceux qui viennent dire à l'humanité entière, « Tu t'es trompée, tu es ab- Tde. »

Ces destinées que Saint-Simon nous annonce au delà de la vie sont-elles plus satisfaisantes? L'homme, portion du grand Tout, individualisé pour quelque temps, ira se réunir après la mort à cette immensité dont il avait été détaché ; il sera donc, comme avant de naître, un flot confondu dans l'océan des existences, il perdra son individualité ! Or l'individualité, la personnalité, le moiy constituent l'homme lui-même, et quand le moi est détruit, quand l'homme ne peut plus se distinguer, se nommer, quand il ne peut plus dire : Je suis y son être s'évanouit, le néant devient . son partage ; et tous ces développements merveilleux que Saint-Simon lui promet au sein de la vie universelle ne sont plus que des chimères. Que si l'essence de l'homme est cette unité vivante qui réunit la forme matérielle à la forme spirituelle, que deviendra l'homme à l'instant où sa forme matérielle se décompose? Entre deux hypothèses il faut choisir. Ou chaque molécule détachée du corps emportera avec elle une part de pensée et d'amour ; mais comment supposer que l'esprit se divise? ou bien les organes physiques, détruits, vont se confondre avec la masse de la matière, et l'âme, dépouillée de toute forme physique, se réunit à l'âme du monde; mais alors l'unité qui constituait l'homme n'est plus, et d'ailleurs les

saint-simotiicDS annoncent que l'esprit ûc se peul concevoir séparé de la matière. Dans l'un et dans Fautre cas, un fait est certain : c'est que le corps se désorganise, et que ses éléments constitutifs se dispersent, et dès lors cetle pnitendue unité vivante qui résultait de l'alliance du corps, de l'esprit et de l'amour, cesse d'exister, et l'homme esl anéanti.

Aussi les nouveaux apôtres ont-ils senti le défaut de leur système et couvert leur impuissance du voile d'un épais mjsièrc : tantôt ils semblent renouveler l'antique doctrine de la métempsycose (1), tantôt c'est la gloire qu'ils présentent dans le lointain, comme l'immortalité des grands hommes; plus simvenl encore ils invitent l'îuve à détourner ses pensées de ces impénétrables abîmes, pour songer à la prospérité, au bonheur temporel qu'ils lui promettent. Vains efforts! l'âme de l'homme est trop grande pour se contenter d'une félicité passagère : elle ne saurait se nourrir de la graisse de la terre; les jouissances,

(1) Il semble que U doctrine saint-sîmonienne de la vie future se réduit à l'antique métempsycose, quand on lit ces lignes lie leur Expoàtion: ( Kotre mailre esl déjà IoÎd de son passé. Vivant en « DOUB-mémes, il nous remplit de su foi, de sa sagesse, de sa pui»- ( sance; il nous entraÎDe avec lui vers les limites de l'aveoir, dont ( il nous a fait franchir le seuil. Voulez-vous donc enfin vérîla- ■ blement coiinailre Saint-Simo;! ? — Ëtudiez-le dans son avenir, " étudiez-le en nous. » {Expotilion, première année, p. i2.)

Bê intellectuelles et morales, qu'elle goûte llfcis, sont encore trop incomplètes, trop peu WÊ^ elle. Elle ne veut point de vos promesses, ô IplAe Saint-Simon ! ce sont les profondeurs de ||j|(ùiilté qu'elle brûle de sonder ; car la vie est iJjllËte et pleine de misères ; les orages des pas- ÎHpB, les revers de la fortune, les rudes épreuves e la sensibilité, en font comme un long pèlerim^ à travers le désert; et quand, voyageur fatijjjjbj^, rhommc^ atteint le terme de sa course, quand jljiette au delà de la mort un long regard pour L§coavrir ce bonheur, vers lequel il a marché ^Éus cesse, vous lui ouvrez les gouffres du néant ; ro'uft ravissez au juste qui a souffert les espérances le l'avenir, et vous débarrassez le méchant fortuné le la crainte des justices divines; à la vertu qui se ^ache, plus de récompenses ; à la main furtive qui liguise le poignard et qui fait le mal en secret, 3lus de châtiment. En donnant à l'homme le droit le juger les capacités et les œuvres, on le ravit à Dieu même.

Nous avons examiné le dogme, la théologie jaint-simonienne : il est temps de jeter un coup i'œil sur les conséquences pratiques qui s'en léduisent pour la formation de l'association universelle.

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2" De l'Orijanisadou sa'nil-sùnonienne.

Loin de moi la pensée de venir ici lutter corps Ji corps avec un audacieux adversaire. Peu inilié aux mystères de la haute politique, loin de moi l'ambition d'élever théorie contre théorie, car toutes ces Balicls de l'esprit humain croulent, et cependant la vérité demeure, et la nature ne se tait point. C'est elle, c'est cette voix puissante qui va s'élever pour juger le système politique de Saint-Simon ; c'est aux principes fondamentaux de la conscience qu'il doit être comparé.

A CHACCN SELON SA CAPACITÉ, A CHAQUE CAPACiTÉ

sELos SES ŒUVRES : belle el chrétienne maxime; consolante promesse de la part d'un Dieu ; nnenace effrayante peut-être dans la bouche d'un homme! Où sont-ils ceux qui seront établis juges de la terre, CCS êtres si vivement sympathiques, qui appelleront toutes les capacités à leur tribunal, pour leur di:<- Iribuer une place, pour rendre sans appel les arrêts qui décideront des destinées humaines? Sans doute ils doivent êlre à l'abri de toute erreur ; ils doivent jouir d'une somme immense d'intelligence et de sagesse : le présent, le passé et l'avenir n'ont plus de secrets pour eux; car il faut qu'ils prévoient ;8 développements subits qui élèvent quelquefois

les âmes les plus grossières à un haut degré de perfection; il faut qu'ils connaissent toutes les profondeurs de la nature humaine ; il faut qu'ils possèdent, ce qu'aucun philosophe n'a pu encore obtenir, une psychologie complète. La Providence ne saurait permettre que des hommes imparfaits gouvernassent le monde en dernier ressort. Qu'on me les montre donc ces êtres privilégiés, et je leur dirai : Vous êtes des dieiiXj ou plutôt encore je leur demanderai qui les a jugés eux-mêmes, qui a constaté leur capacité. Sont-ce leurs inférieurs en mérite, ceux qui leur doivent être soumis ? Mais alors les capables sont jugés par les incapables; ce qui, dans le système saint-simonien, est absurde ; ou bien les incapables reçoivent sans examen des autorités qui se constituent elles-mêmes, l'obéissance aveugle gouverne les peuples, et la société tombe dans le plus servile despotisme.

Je sais qu'on répondra que la sympathie enfante des merveilles, que le plus capable se présentera de lui-même, et que les acclamations des sujets le porteront au pouvoir. Mais pour admettre dans cet assentiment une infaillibilité permanente, il faut faire table rase du conflit des passions, des intérêts qui se croisent, des intrigues qui se multiplient; il faut faire abstraction de la différence des vues et des caractères; il faut nier la versatilité des ma-

HÉLANGES. 1. 22

jorités, des masses populaires ; il faut supposer en un mot, une nation parfaite : et alors à quo servirait, de grâce, l'organisation sociale, qui n'î d'autre but que le perfectionnement? et, d'ui autre côté, que deviendrait la stabilité d'un gou vernement où l'autorilé même ne serait pas via gère? Le genre humain se perfectionnant sani

cesse, à chaque instant peut surgir une capacit nouvelle, supérieure, digne de remplacer la capa cité régnante ; à chaque instant l'épreuve doit re commencer, et les degrés du trône saint-simoniei sont continuellement couveris de pontifes-rois pas ses et à venir, de capacités détrônées qui descei dcnl et de capacités naissantes qui s'élèvent. Or à travers cotte fluc(uation, comment pourra 1 vaisseau de l'Etat marcher vers le port?

Il y a plus, rétablissement de cette étrange or ganisation nécessiterait une œuvre plus singulier encore : ce La propriété , disent les (ils de Saint c< Simon, qui depuis bien des siècles va s'affaiblis « sant toujours, cessera d'exister; avec elle tom « bera l'hérédité pour faire place à la communaul « des biens et à la n^partition, selon le besoin, se a Ion le mérite (1). » Si mon intention élait d'er trer dans une discussion historique, il ne serai

(1) Jhdrhie de Saint-Simon, paiîsini. Tableau de la religic saint-simonienne .

RÉFLEXIONS SUR LA DOCTRINE DE SÂlNT-SIMON. 381

peut-être pas difficile de montrer que ce qu'on a pris pour l'affaiblissement de la propriété n'en fut que la transformation ; et que, tandis que la propriété de l'homme par Vhomme se détruisit peu à peu sous l'influence du Christianisme, le défrichement des terres s'accrut en raison inverse, et la propriété du sol acquit plus d'intensité. Mais ici c'est assez de faire observer que la propriété est un besoin pour l'homme; c'est pour ainsi dire ime extension du moi^ de la personnalité : ce que l'homme possède devient comme un autre luimême; c'est une sphère qu'il se crée pour le développement de son activité, de telle sorte qu'à la propriété est attachée l'indépendance, et que celui qui ne possède pas devient mercenaire, c'est-à-dire soumis pour le gain de sa subsistance au bon plaisir d'autrui(l).

(i) La propriété reçue ou acquise ^ obtenue par le travail (m par Vhérédité, se présente sous Tune et Tautre de ces deux formes, comme l'expression vive des affections, des besoins de la nature humaine. D'une part, la propriété acquise est une création de l'activité de rhomme; c'est le résultat de son développement. Il la chérit donc comme étant Tœuvre de ses efforts, le prix de ses sueurs, comme le miroir fidèle où viennent se réfléchir tous les travaux de sa vie. La propriété héréditaire a une valeur analogue : elle est pour Thomme le monument de l'activité de ses pères, Texpression de leur sagesse, de leur industrie. Dépositaire des souvenirs domestiques, des affections les plus douces; témoignage de la sollicitude des aïeux pour leurs petits-fils, elle est féconde en pensées consolantes : il semble que l'esprit des ancêtres y veUle, y

388 xeUNGES.

Ils seraient donc mercenaires tous les membres de la société saint-simoniennc : donc ils cesseraienl d'être libres.

Allons plus loin. A l'instant où l'on renverse la propriété, l'iiérédité tombe avec elle : on ravit aux enfants les biens, la gloire, l'amour de leurs pèrea, comme si la naLure n'avait pas fait la tendresse paternelle prévoyante au delà mâme de la mort; comme si celui qui baigna la terre de ses sueurs, et arrosa de son sang le sol de la pairie, pouvait mourir consolé en pensant que ses fils n'auraient à recueillir ni le fruit de ses travaux, ni la reconnaissance de ses concitoyens; comme si une vénération universelle, invincible, n'environnait pas les rejetons des grands hommes; comme s'il ne fallait pas qu'une main filiale soutint au temps de sa vieillesse la mère qui a usé ses jours pour donner et conserver l'existence à ses enfants; commo à enfin ces enfants mômes, arrachés au foyer pater^ nel, ne devaient jamais redemander ceux dont ik tiennent la vie, et qu'on pût changer les affections de leur cœur comme le lieu de leur domicile. Que dis-je? Non content de délruire les vertus, on pré-

préside «ncore; aussi esl-ellc l'objet d'une sorte de culte, de vi ration filiale.

n est Mae troisième espèce de propriété, prix impur de l'in tice persoDoelte ou héréditaire : celle-)i, la consiiencG la àég •t. Jn religion b flétrit.

■ MÉFLEXIONS SUR LA DOCTFlT^E DE SAIOT-SIHOK. 589

lend encore créer des crimes. En effaçant les dislinclions de naissance, on ordonne l'ingratitude, on provoque l'inceste. Le mariage cesse d'être un lien sacré; des unions fortuites comme celles des animaux, dissoluLles comme elles, formées par la volupté, rompues par le dégoût, donnent le jour à une race faible, dégénérée, entachée, quoi qu'on en dise, des crimes de ses pères : tant il est vrai qu'en pulvérisant les liens de la famille, on brise ceux de la société, et que la corruption des mœurs lue les nations.

De l'abolition générale des privilégex, les prédicateurs de la nouvelle doctrine déduisent encore V émancipation des femmes. Élevée par le Christianisme à toute la dignité de sa condition, la femme est la compagne de l'homme, et non son esclave; mais le Créateur, qui lit bien toutes choses, donna à chacun d'eux son domaine et ses attributions. A l'homme le monde appartient, et il le subjugue par la sagesse, la puissance et la force; à la femme le cœur de l'homme, et elle y règne par la grâce, la douceur et la beauté. Oh! qu'elle ne renie point son apanage, car il est grand ; qu'elli n'envie point celui do son époux, car c'est un fardeau trop lourd pour elle! L'homme et la femm sont faits pour s'aimer, non pour lutter ensemble

■ à chacun son caractère, à chacun sa mission et sa vie.

SN HÈLANeSS.

Ici un soupçon grave s'élève : on â accusé les saint-simoniens de poser en principe politique la communaulé des Cérames. Malgré leur dênégalion formelle, il est certain que leurs enseignements el leurs discoui-s ont manifesté une forte tendance vei-8 ce résultat, qui au reste ne serait qu'une codséquence rigoureuse de leur sjstème. Pour nous, nous aimons mieux mille fois les croire rebelles à la dialectique qu^aux lois les plus saintes de la nature, et nous nous hâtons de tirer un rideau sur des corijoclurcs qui font rougir de honte el d'indignation...

Ainsi la politique de Saint-Simon est uriSi rêverie que la raison désavoue : sa logique aboutit an pyrrhonisme, sa morale se résume dans la conception épicurienne de l'intérêt, et le panthéisme est le fond de sa métaphysique. Doctrines déplorables, ilébris des idéiis erronées de quelques penseurs épars parmi les siècles, et dont la philosophie de nos jours, grande cl généreuse, a fait bonne justice.

OBIOliœ M U DOOTM-NE DE SilNT-SMOH.

Nous avons considéré la doctrine nouvelle en elle-mfime; mais notre irtche ne serait pas accom-

plie, si nous ne remontions à l'origine de ce système, si nous ne cherchions à retrouver l'idée qui présida à sa formation : car celui qui cherche la vérité ne se contente pas d'observer les faits, il se sent pressé du besoin de s'élever à la connaissance des causes : Félix qui potuit rerum œgnoscere causas I

Les disciples de Saint-Simon l'annoncent comme un réijélateur, comme un homme inspiré. « A des c< époques antiques, disent-ils, Moïse et Jésus vince rent de Dieu pour préparer les voies à l'associac< tion universelle. Saint-Simon vient aussi de Dieu c< pouT l'accomplir; et sa mission se prouve, non c< par des miracles, mais par la sublimité, la véc< rite de sa parole. »

Un homme parut aussi, il y a douze cents ans, qui se disait prophète, révélateur définitif : lui aussi prétendait que Moïse et Jésus n'avaient fait que lui préparer les voies; que le Christianisme, altéré, corrompu, n'avait plus de valeur; qu'il fallait un régénérateur à l'univers. Mais au moins celui-là reconnaissait-il la nécessité de prouver sa mission d'une manière simple, authentique : aussi alléguait-il des miracles, et ses grands coups de cimeterre, ses victoires multipliées, lui servaient d'arguments démonstratifs. Cet homme fut Mahomet,

393 HfiURGES.

Ft voilà qu'aujourd'hui, après douze sièdétide

civilisation, des hommes se lèvent pour établir leur rcvélalion sur leur propre Lémoignago, et prétendent imposer à l'univers les conceptions de leur génie. Qu'ils sachent donc que l'homme, tout sympathique qu'il est, ne saurait croire à l'infaillibilé humaine. 11 faut lui démontrer que Dieu n parlé par une bouche mortelle, et la preuve doit être sensible, frappante, afin de pouvoir convaincre les âmes les plus grossières et persuader les cœurs Ifs plus froids.

Or pensent-ils donc, ces nouveaux docteurs, que la sublimité, la vérité de leur parole soit évidente pour tous, et que leurs dogmes de haute métaphysique soient intelligibles pour tous les esprits? Quant à nous, faibles et misérables cafiacités, sans doute nous ne l'avons point cru ; égarés peut-être par ce vieux préjugé qu'on appelle sem commun, nous avons trouvé dans la religion saint-simonienne erreurs, contradictions. Bien plus, par cela même que les modernes apôtres reconnaissent la mission divine de Moïse et de Jésus-Christ, la leur nous a semblé fausse, impossible; car, tandis que Moïse venait pour dévelojiper et éclaircir la révélation primitive, tandis que le testament du Calvaire accomplissait les promesses du testament du Sinaï, Saint-Simon prétend édifier une doctrine totale-

HÉFLESiOSS SUR LA DOCTRI^^E DE SAINT-SiaON. 3B5

ment contradictoire : le législateur d'Israël annon- (;ait le Messie, et le Messie proclame la slabilité, l'éternité de sa parole; et en prédisant les fans prophètes à venir, il les avait frappés d'anathème(l). El Saint-Simon déclare que l'Évangile de Jésus-Christ a perdu la puissance et la vie, et qu'il vient, lui, révélateur nouveau, remplacer une croyance à qui Dieu même avait assuré la perpétuité; en sorte qu'une inspiration'détruirait l'autre, el que les décrets de l'Éternel se contrediraient et changeraient avecles siècles.

Ainsi s'évanouit le deus ex machina de la doc- Lrine sainL-simonienne; elle redevient purement humaine, et Vœuvre du maître n'est plus qu'un système, dont la naissance et le développement s'expliquent sans peine à la raison.

Saint-Simon naquit dans un siècle de troubles et d'orages, oii la science semblait s'être levée contre la foi, où des doctrines irréligieuses parties de la classe éclairée se répandaient parmi le peuple, où chaque jour enfin les passions déchaînées semblaient marcher à la ruine de la société. A ce spectacle, il desespéra du Christianisme et de la France;

(1} Prctie» gardo aui faux prophètes qui viennent â tous sous des vêleraenU de brebÎE, et qui soDt au dedans des loups ravi>seui's. — Le ciel el la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. — Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siâdra^^MR^ile . )

3H «flUHGBS.

il crut assister r l'agonie de l'Église et de TÉtal: une imagination ardente lui persuada qu'il était appelé à bâlir sur leurs ruines, à régénérer la croyance religieuse el l'organisation sociale. Son erreur lut d'avoir n:iéconnu l'invariabilité des principes selon lesquels l'humanité se développe, d'avoir cru que le but nécessaire de la critique est de détruire; comme si juger et condamner étaient une même chose (1).

Pour élever ce grand édiflce qui élait devenn l'objet de tous ses rêves, il recueillit ses souvenances, il alla frappant aux portes de toutes les écoles de l'antiquité et des temps modernes, glanant çà et là les lambeaux de mille conceptions philosophiques pour en revêtir la science nouvelk.

Et d'abord le panthéisme, qui constitue sa m^ taphysique, apparaît comme un mélange de spinosisme et des vieux systèmes grecs, empruntés eiumêmes aux philosophes hindous. L'universalitéde la substance, la distinction de ses deux formes spirituelle et matérielle, l'axiome du développement perpétuel, indéflni, appartiennenlà Giordano Bruno, Spinosa, et à quelques penseurs de l'Allemagne. Le principe de l'unilé, la vivification du grand tonl par l'amour, l'émanation des âmes, enfin la mé-

(1) Critique, en grec Rfirmii, de nft^eiv, juger, el non détnârt.

tempsycose, sont autant de pensées antiques, fruit des premières méditations de la philosophie naissante, et souvent égarée sous le ciel merveilleux de l'Orient. Mais au moins la mémoire de la révélation primitive dominait et épurait encore ces doctrines : elles admettaient l'idée morale du jugement après la mort, que Saint-Simon renie; et la métempsycose offrait aux justes l'espérance d'une transformation glorieuse, aux coupables la crainte d'une honteuse métamorphose et d'une vie future expiatoire (1).

(4) L*idée de cette unité vivante, de cet amour qui vivifie le grand tout, se retrouve à chaque instant dans l'antiquité païenne et philosophique. « La pensée, disait Xénophane, est la seule suha stance réelle, persévérante, immuable. » {Diogène Laërce, 9, § 19.) Et Ton sait que les philosophes anciens comprenaient sous le nom générique de Pensée toutes les manières d'être de Tâme : on n'en était point encore venu à séparer rintelligence de l'amour.

Le })assage suivant d'Apulée est plus curieui encore :

Quœ fuerunt exorla et quaî ventura sequcntnr, HiEcin ventre Jovis rerum compage manebant... Primus cunctorum est et Jupiter ultimus idem. Jupiter et caput et médium est; sunt ex Jove cuncta : Jupiter et mas est atquc idem nympha perennis. Spiritus est cunctis : vaiidusque est Jupiter ignis; Jupiter est pclngi radix, est lunaque, solque. Cunctorum rcx est princepsque et originis auctor; ?iamqiie sinu occullans, dulccs in luminis auras Cuncta lulit sacro vcrsans sub pcctorc curas.

[Carnicn de mundo )

Ailleurs (Métamorphoses ^ liv. 11, p. 259) Apulée nomme la nature Vunité 7nulti forme,

La pensée d'Aratus n'est pas moins frappante :

Èy. Ato; àp]^wu.£aôa, tov cù^éttot' àv^pe; £â)(jt.ev AppYiTov. MeoTal èï Aibç Tràoat (i.èv à-^uiai)

I SK VÈLUifiES.

Lu négation de la vérité el de la jusHceabsolM

sur laquelle, ainsi que nous l'avons observé, tuf

Bent îi l;i Fuis la logique et la morale saiiit-sid I DÎeunes, est-elle autre chose que le i-ésumctlesi

Beignemeuls de Pyrrlion el d'Épicure, renonw [.dans les derniers siècles par Bayle, Hume, Hel l tius, popularisés par les ccrils de Voltaire?

Enfin le plan de l'association universelle ( tr&cé en grande partie sur la République de H I ton. Il est curieux, en parcourant les œuvreii|

philosophe grec, d'y retrouver la communautéà( I biens, des enfants, de l'éducation; le nivellerafi l4es sexes, la rélribution selon la capacité, etl| 'très rêveries semblables que l'on colporte aujorf

n5o*i S' àïSpiJTtiiH àfopii- ftiiTr, Si 6iî,aoCT« Kïl Xtfiiït;- nâirn Si 4iit xtJ;p^if^£Bï itivr-i; Tiû -jkf Ki'i -jiicii ia^ii .

{Arati Pkœiiomena, \-, 1-5.)

Stci (iÊv 5;p(iTiBT« Xaù( ■(«»"', aÙTap fTitiioi rar EÙpiioT[|)v^;, icivTaiv fjo; âaffiaXè; siiî ÀSavaTuv, eî i^tusi KXpn vnpi'ivTCr; ÙXùitircj,

A'joiiieXii;, itavriijï -n fliûv, itiiTot r iïflptûnùiv.

{Tlieogoiiia, v, 116-121. 1

De noiiibi-euï |iliilcisoplii/s grecs iiriiscnlaieiil aussi l'Aïuoi (xijtimc le générateur de l'univers, la cause et la substaoco po

d'hui parmi nous comme choses nouvelles (1). A ces conceptions helléniques s'entremêlent parfois quelques vues de J. J. Rousseau et de l'abbé de Saint-Pierre, des souvenirs lointains de la République chrétienne de Henri IV et de la Théocratie juive.

Ainsi des débris assemblés de ces systèmes surannés, incohérents, modifiés d'après les exigences de l'époque, le nouveau révélateur a prétendu former un colosse. Puis, tel qu'un autre Promélliée, il a voulu, pour lui donner la vie, ravir le feu du ciel :

(1 ) « Les dons de la nature ont été également distribués entre « les deux sexes ; rhomme et la femme jouissent des mêmes avance lages : imposerons-nous donc toutes les charges à rhomme, « snns en faire aucune part à son épouse? Douées des mêmes qua- « litcs, les femmes partageront donc avec leurs époux le soin de « veiller à la garde de la cité... La conséquence de cette loi est la <( communauté des femmes et des enfants ; en sorte que le père ne c connaisse point celui qu'il a engendré, et que le fils à son tour ne « puisse distinguer son père... Entre les gardiens de la cite tout a doit être en commun. »

U.£T6X6l 7WVYJ i7rlTY)^6UU.3tT(i>V XXTà CpÛcXlV, TCfltVTWV Bï àvTjp. Ô o5v àv-

Sçdai TCfltvTa «poaTâÇoy.ev, ^uvaixl 8ï ùxtSh; Kai 'yuvaixb; àpa xai àv(^pb; "h aÙTYj ^ûaiç €Î; çuXaxTiv TroXeo;. Kal «^fuvfltîjce; àpa ai roiaÛTai Toî; ToioÛTGi; àv^paaiv exXsxréai ouvoixeîv t€ jcai ouvçuXàrretv, ÈTreiTrep 6Î<jIv ixaval koX Çu-jf^svelç aÙTot; ttiv «puoiv... Touto) j^irsiai vo'fAo; rà; •^uvsiïxaç Tcaoa; sTvai xotvà;... xai toù; Tcat^oc; oJj xotvcD;, xal p.YiTg •yovea expvov Kt^svai tôv aùrou, (XTre waî^a, •yovéa... Agi xoiv^ wocvTa èTTinn^eûeiv to6; te çuXaxaç xxt Ta; cpuXocxi^a;. [De Republica, lib. Y, p. 456, 457.)

Si les bornes de cet opuscule eussent permis de plus longs détails, on aurait pu citer de nombreux passages de la doctrine saintsimonienne, calqués sur des phrases de Platon : un tel parallèle ne manquerait pas d'intérêt.

BM HËUNUES.

il a saisi quelques-unes de ces idées sublimes, cràtriccs, qui appartiennent au catholicisme. Lf pin de la hiérarchie religieuse, le précepte de l'amoBr, l'idée même de l'association universelle, m autant de grandes et fécondes doctrines que l'Église revendique.

Mais lorsque Saint-Simon aspire à devenir off ginal et s'écarte du Christianisme qui lui sert* modèle (1), aussitôt sa doctrine présente ou mouvement rétrograde remarquable, ou une ai gération ridicule. Jésus-Christ aanonçait Végiïâ des hommes aux yeux de Dieu, et la rélribniiffli selon les œuvres dans la patrie céleste; SaJ* Simon enseigne l'égalité des hommes à \m propres regards, et le jugement définitif sur t terre. L'Homme-Dieu de Nazareth alTrancliiisait la femme et brisait les fers de l'esclate: le philosophe français veut, malgré la nalurt égaler la femme à l'homme et détruire la propriété. L'un proclame une vaste société religien» où lous vivront dans une communauté de croyan«; l'autre prêche une association politique où ton!: barbares et policés, jouiraient des mêmes înstil»lions, des mêmes avantages matériels. Mais, qaaiiJ l'Évangile ordonne le triomphe de l'esprit cl if

I des ouvruo^i

servage de la chair, quand il confesse un Dieu spirituel et une âme immortelle, Saint-Simon recule{i) ; les enseignements, les préceptes et les promesses du Christ lui semblent au-dessus des forces humaines : il place sa religion comme juste mitieu entre le Christianisme qui lui paraît trop haut, et le paganisme qui est trop bas; et il s'applaudit d'avoir concilié l'esprit et la matière à peu près comme ces philosophes qui expliqiiaient l'union de l'âme et du corps par un médiateur plastique, bizarreenfant de leur cerveau rêveur.

1 DocrniBB DE siiNT-siMOK.

Les considérations qui précèdent conduisent à apprécier les résultats d'une pareille doctrine, si jamais elle recevait son application.

Peuples, tournez vos regards du côté de l'Orient, vers les ruines des anciens portiques d'Athènes, vers les vieilles demeures des mages et des gyranosophistcs: c'est là qu'ils veulent vous ramener; ce n'est qu'une marche rctrogade de quelques mille

402 UEUI4GES.

d'un magicien? que la capacité qui monlér^nT trône sera saluée par des acclamations unanimes, comme si tous les hommes pouvaient apprécier tous les genres de mérite, comme si la jalousie et l'amourpropre devaient s'éteindre pour jamais? Et l'on pense que, prosternés devant ce ponlife-roi, couplt générateur, les esprits, tout indépendants et libres que Dieu les ait faits, croiront en lui par sympathie, soumettront leur raison à la raison d'un autre homme, recevront de sa bouche les maximes obscures d'une révoltante métaphysique, et qu'à son ordre ils dépouilleront les sentiments les plus enracinés, les affections les plus chères, renonceront à la famille, à la propriété, et fouleront aux pieds toutes les lois de leur être! Téméraire confiance que la nature confond et que la raison désavoue! Vaines illusions qui seraient fécondes en déplorables résultats, s'il n'était heureusement impossible de les réaliser.

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