INTRODUCTION
L'humanité est une société innombrable où s'agitent des croyances contraires, où se parlent des langues discordantes, où luttent des passions ennemies. C'est aussi une société souffrante où il y a beaucoup d'ignorance et de douleurs, beaucoup d'ignominies et de misère. Cependant cette société n'est qu'une seule famille: elle conserve les titres d'une origine illustre. Sur ces visages sillonnés par les larmes brille encore on ne sait quel reflet de lumière intelligente ; il reste quelque étincelle de chaleur vitale dans ces cœurs où reposent des germes de haine et de mort: ces bras roidis à la peine déploient encore une' force industrieuse, et il y a de la fécondité dans leurs sueurs. Voilà ce qui constitue la ressemblance des hommes entre eux et en même temps leur noblesse. Si donc quelqu'un porte avec plus d'éclat sur son front le ca-
418 HÉLâDGES.
raclère de t'intelligence, s'il conçoit des desseins plus courageux el les exécute avec quelque bonheur, s'il exerce autour de soi une puissance plus élenduc et plus active, les autres le regardent avec clonnement, ils voient en lui l'exallation de leur commune nature, ils l'appellent un grand homme.
A.U milieu de l'humanité il est une autre famille moins nombreuse, mais qui va s'augmentant tonjours : c'est l'Église. Ses fils ne cessent point d'être bommes, et, comme tels, ils ont part à rhéritage commun de l'humanité, à ses joies, à ses souffrances; mais ils se croient unis par une alliance plus intime et ils se disent frères. Ils pensent avoir reçu d'en haut un patrimoine spécial, une doctine capable d'élever l'homme au-dessus de sa nalore, capable d'éclairer toutes les ignorances et de charmer toutes les douleurs. Et, lorsqu'ils voient un de leurs frères réaliser les promesses de cette don- Irine, s'en constituer le représentant par ses flBfl" vres, ils le contemplent avec amour, ils reconnaissent en sa personne une manifestation de la Providence, un bienfait vivant du Père céleste : ils l'appellent un saint.
Nous (jui sommes né au sein de l'Église cl qu'elle ; nourri de ses enseignements, son souvenir ne nous quille pas. Nous aimons l'humanité d'un
^ur filial, mais en elle nous chérissons sm
l'Église, par qui tout ce que rtiumanité a de grand et pur s'épure et s'agrandit encore. Volontiers nous nous engageons dans les régions de la science, nous prenons plaisir à poursuivre ses curieux problèmes ; mais toujours après de longs détours nous arrivons à quelqu'une de ces grandes vérités religieuses qui nous avaient été montrées quand nous étions petit. Volontiers nous promenons nos regards à travers les siècles, et nous les reposons sur les monuments élevés par la main des hommes; mais dans tous les siècles, sur toutes les plages, nous rencontrons des signes de cette puissance divine sous laquelle nous vivons ; et, quand nous fouillons les monuments les plus magnifiques, toujours nous y trouvons quelque médaille à son effigie. C'est pourquoi le souvenir de l'Église, le sentiment de son universelle présence, est devenu en nous une préoccupation dont nous ne rougissons pas. Nous ne pouvons respirer l'air du monde sans qu'il s'y mêle quelque chose des parfums de nos temples ; au milieu du bruit des systèmes qui se heurtent et des volontés qui se combattent, nos oreilles gardent comme un lointain retentissement des chants sacrés; et, quand nous nous asseyons au pied de la statue des grands hommes, nos pensées, reprenant une route qu'elles ont accoutumée, nous ramènent à notre insu aux autels de nos saints.
«0 IIKLl!t6BS.
Aiusi naguère, en poursuivanl le cours de ijBé que» ctiides historiques, nous nous trouT&mesi seuil du dix-seplième siècle, face à face avec Fa, des plus puissants esprils qu'aient eofaiilés il -lenijjs modernes, Bacon de Vérulam. Nonsessaji de suivre de loin ce génie explorateur signaiaiu ftes contemporains des sources ignorées de .et de prospérité où l'on a largement puisé iasek iSuile. Nous vîmes cet homme revêtu des plus » gustes fondions politiques, et chancelier d'Anglfr lerre, de qui on avait droit d'attendre de graoïifi actions comme de grandes idées, déshonorer sa* ■ marre pur d'incroyables faiblesses. — Alors bm •nous Bouvinmes que la même simarre avait ai piii'lée pur un autre pei-soiniafje (|ue rÉglise œnipl'' parmi les saints, Thomas Beckct, archevêque lif Cantorbéry, lui aussi doué d'un beau génie, mai' en même temps d'une invincible vertu. Nous non* rappelâmes sa laborieuse vie, sa mort qui fut un triomphe; et notre àine, qui venait d'assister au triste specliicle des bassesses du philosopLe, 1"' heureuse de rencontrer sur son chemin la coiisolanlc mémoire du martyr.
Ce rapprochement, qui s'était fait de soi-mèmi' dans nos pensées solitaires, et qui nous avait beaucoup frapp(5, nous a paru pouvoir n'être point diinué d'intérêt pour nos frères croyant et pensaol
comme nous, et ce que nous avions vu, nous avons lente de l'écrire. Loin de nous l'intenLion d'insuller l'humanité en découvrant l'opprobre de l'un de ses plus nobles enfants! Nous ne serons que les échos de l'iiistoire. Les deux personnages que nous évoquons représentent deux principes : le principe rationaliste et le principe chréLien, la raison élevée à sa plus haute puissance, la foi mise à sa plus rude épreuve. Nous voulons expérimenter lequel des deux principes est le plus fécond pour le bien social. Nous voulons mesurer un grand homme et un saint, pour savoir dans lequel des deux la nature humaine s'élève le plus haut et se couronne de pins de gloire, — Le parallèle n'est point inique. Nous n'avons pas choisi le moindre d'entre les sages de la terre; dans Bacon la philosophie a l'ait ce qu'elle a pu. Nous n'avons point cherché le premier d'entre les sages du catholicisme; il est dans l'Église des têtes ceintes de plus brillantes auréoles que celle de saint Thomas. — Le parallèle n'esl pas non plus arbitraire. Saint Thomas et Dacon ont porte les sceaux du même empire; ils ont vécu sur la même terre. Au temps du premier, cette lerrc était dite l'Ile des Saints; au temps du second, elle avait mieux aimé se dire la terre des Libres l'enseurs : elle avait change de titre, nous allons voir si l'échange élail bon.
HfLUSU. I. 34
Le génie n'est point, comme on se Timagine quelquefois, un phénomène solitaire, une apparition soudaine et dont on ne sait ni d'où elle vient, ni où elle va. Le génie trouve son sentier frayé par ceux qui ont passé avant lui, il a sa place marquée parmi ceux qui arrivent en même temps : il travaille pour ceux qui viendront après. Pour comprendre la mission de Bacon, il est donc nécessaire de jeter un coup d'oeil rapide sur Tétat de la philosophie et des sciences dans les temps qui le précédèrent, et d'apprécier l'influence qu'il exerça sur elles dans l'âge qui suivit.
Quand l'esprit humain est revenu de la première extase où l'avait jeté la vue de l'univers, il
tu XËUKGES.
éprouve le besoin de considérer en détail ces mer' veilles dont il vient d'admirer l'ensemble. Une observation rapide, un instinct divinateur, lui npprenneni d'abord bien des choses; mais celle observation est sans ordre, cet inslinct est sans loi, Il ne larde donc pas à se trouver arrêté; et, forcé de reconnaître l'insuffisance et la confusion des notions qu'il a acquises, il comprend qu'il ne saurait avancer au delà sans mettre une certaine régularité dans ses recherches. Il distribue les objets de son élude selon leurs analogies et leurs différences en plusieurs classes distinctes, et de chacune de ces classes il compose le thème d'une science spéciale. Mais bientôt il s'effraye do la multiplicité des sciences qu'il lui faut créer, des obstacles sans nombre dont elles se hérissent, du la variété des règles qu'elles réclament : de toutes paris autour de fui se dressent des mystères. Alors il se demande s'il ne serait pas possible de trouviir quelque part une règle universelle, les principes généraux d'une méthode applicable à toutes ses investigations particulières, une pierre philoso-, phale qui changeât tons ses doutes en certitudes, une clef qui ouvrît tous les sanctuaires de la Car l'esprit humain est par-dessiis tout imonreux de l'unité. — Mais cette règle nniver- ;elle, où la trouvera-t-il écrite? Fn lui-même. En
BACON. VîS
effet, quelque varié que puisse être l'exercice des facultés inLellectueiles, ces facultés n'en resteni, pas moins identiques, soumises à des lois permanentes. Ainsi dans l'élude de ces facultés et de leur légitime économie, on pourra découvrir la méthode qui doit présider à leur emploi. Or l'étude lies facultés de l'âme constitue la Philosophie, et la méthode qui en dérive est l'objet de la IjOgtque, l'our connaître la création, l'esprit humain est oHligé de se replier sur soi-même. Au fronton du temple de la sagesse antique étaient inscrits ces mots ; rvw9i oEauTou.
Toutes les fois que les sciences visitèrent un siècle ou une contrée, la Philosophie et la Logique, muses sévères, se mêlèrent à leurs chœurs. Entre les écoles sacerdotales de l'Inde s'élève celle de Gôlama, qui tenta de plier la pensée orientale aux formes du raisonnement, et qui peut-âtre inventa le syllogisme. Peu de temps après Thaïes et Pythagore, la dialectique naquit dans les savantes disputes des philosophes d'Élée. Plus tard, quand sur le sol généreux de la Grèce l'acllvilé humaine se fut développée dans toute sa fécondité, lorsque les sages de l'ionie eurent appris de l'Egypte et de la Chaldée les mouvements des cieux et la combinaison des éléments dont est formé le monde, lorsque les géomètres euienl immolé les bécalombes tlans
la joie d'avoir résolu de grands problèmes, quels législateurs eurent discipliné les peuples, et quelï foule se fut tour ?i lour suspendue à la Ijre des poètes ou ébranlée sous la parole des oralfiun, Âristote parut. Il entreprit de résumer toul If passé pour iuslniire l'avenir; il essaya de péiw- Irer dans les secrets du pcnic et de les divulguer; et autant il y avait eu de beaux développements de l'activité humaine, autant il créa d'arts divers il moyen desquels ces développements pussent se reproduire. Il écrivit une poétique, une rhétorinue, une politique, une morale, une logique enfin, qsi fut la base de tout le reste. Mais, à cette éqoquï, l'éloquence et la poésie grecques se mouraient : li science leur survécut quelque temps; elle fit encore de grandes choses, et s'éteignit noblemeill sous les portiques du Musée d'Alexandrie.
Le Christianisme vint pour renouveler la terre. Expliquer dans un langage humain des vérités w nues du ciel, assister la société ancienne à son s^ nie, ensevelir le Paganisme et sceller sa tombe; en même temps civiliser la barbarie et veiller sur le berceau du monde inoderne : telle fut j'œum des premiers docteurs chrétiens, et c'était assurément trop d'affaires pour leur laisser le loisir <lr ooplempltir la nature ou de philosopher sur les se- SDtendemenl. Aussi tes Pères
de rÉglise ne firent-ils de la philosophie que Tavant-courrière de la foi, des sciences le commentaire de ses enseignements, et de la logique une arme pour la défendre. Sous ce triple rapport, Aristote leur était d'une mince utilité; ils trouvèrent les formes de sa dialectique trop étroites pour la grandeur de la parole divine, et plus d'une fois ils se plaignirent de sa subtilité et de son impuissance (1). A l'aurore du moyen âge, le souvenir d' Aristote s'était presque effacé dans l'Occident. Les arts libéraux, réduits au nombre de sept, distribués en deux séries, le trivium et le quadriviurriy ne conservaient plus que des traditions confuses de l'antiquité, et demeuraient stationnaires à l'ombre de la théologie. Dans l'Université de Paris, on enseignait la logique de saint Augustin (2).
Cependant Aristote, accueilli par les Arabes, avait été traduit dans leur langue; et Averrhoës
(1)8. Irénée, adv. Hœres,, H, cap. xix. a Minutiloquium et su- « bliinitatem circa quaestiones, cum sit Àristotelicum, haeretici fidei « inferre conantur. »
Tertullien, de Prœscript., VII. c Misemm Aristotelem qui dia- « lecticam instituit artificem struendi et destruendi, versipellem, u in sententiis coactam, in conjecturis duram, in argumentis ope- « rariam contenlionum, molestam etiam sibi ipsi, omnia retrac- « tantein ne quid omnino tractayeritl »
S. Basile, S Grégoire de Nazianze, S. Jérôme, S. Augustin, S. Bernard, sermon II, pour la Pentecôte, tiennent le même langage.
(2) Launoy, de varia Aristotelis fortuna.
rRvait proclamé le chef-d'œuvre de Dieu et le terme suprême de la perfection où i'humanil« puisse atteindre. Bienlôt il passa dans les main; des chrétiens qui étudiaient ans écoles de Cordoue, et s'introduisit furtivement dans les universités orthodoxes. Ce fut dans cotte lecture que le fougueux ^beilard chercha des inspirations- les téméraires maximes qu'il y puisa furent frappdes de la réprobation de l'Eglise. Un concile provincial de. Paris, en 1209, condamna au feu les livres du philosophe païen {!). Cette décision lai réformée par le souverain pontife Grégoire IX, qui, tout en laissant tomber sa désapprobation sur les doctrines péripatéticiennes, tempéra cependant les rigueurs exercées contre la pensée libre (2). Les légats, chargés en différentes occasions de veiller à l'organisation de l'Université de Paris, maintiiirmt le même système de tolérance. Dès lors la controverse s'engagea. Albert le Grand, Pierre Lombard, saint Thomas d'Aquin, se firent les défenseurs de la philosophie aristotélicienne (5); mais ils trouvèrent un adversaire vénérable et fort dans le sa-
(1) RigorduB, Vie de Philippe Augusle.
(2) Launoj, de varia Arislotelis forlmia.
(5) S. Thomas composa un Cominf nfaiVc sur la physique d'Aristote. Cependant Campanella croit devoir repousser toute solidariU (le doctrine entre l'angélique docteur et le philosophe pnïen : ■ Knlb « pacto pulandus est Aristolelizasse, ped limlum Ari.itotelem expt-
BACOa. 419
vant Gerson, Aristote sortit victorieux de la lutte. En 1445, la traduction de ses œuvres élait encouragée par le pape Nicolas V. L'Université de Paris s'était réconciliée avec son ancien ennemi. Les étudiants devinrent si chauds partisans du Stagirite, que plus d'une fois ils ensanglantèrent de leurs querelles l'élection du professeur chargé d'expliquer les livres moraux; et qu'au jour de la Saint-Barthélémy ils déchirèrent le savant Ramus, coupable d'avoir combattu cette autorité sacrée (1). Enlin la puissance d'Aristote fut si grande, que les faisceaux de la magistrature se rangèrent autour d'elle, et qu'en 1624, quelques thèses renfermant des opinions nouvelles ayant été proposées, le parlement de Louis XIII prit fait et cause pour le professeur d'Alexandre, et défendit « à toutes per- « sonnes, sous peine de la vie, de tenir ni enseigner « aucune maxime contre les anciens auleurs et « approuvés (2), » — Toutefois, sous cette direction, les sciences avaient fait peu de progrès. La philosophie scolastique se plaisait davantage aux discussions éclatantes qu'aux silencieuses méditations ; elle aimait le grand jour, la solennité des thèses
n livre contre b dialectique d'Arialote - Arislolelem .■ François i" le fil jnger n de ilocleurx, el ordonna la desIruclioD <lu liti'e. iwin ArisloMix fnrliiiin.
iSO HÉUVGES.
publiques, le lumuUe d'un immense auditoire pu^ tag(i en factions rivales, le triomphe insolent d'un arguincnl décisif (1). Du reste, elle était peu curieuse d'observations nouvelles, elle s'en tenaitaui notions incomplètes des anciens : elle en avait ]iti un certain nombre d'axiomes, dont plusieurs d*' guisaient mal sous une expression ambitieuse l'indigence de la pensée, et de ces axiomes elle prétendait déduire a priori toutes les lois de l'univere. L'un autre côté, quelques rêveurs qui s'ennuyaiesl d'errer entre les murs infranchissables du tritm et du giiadrivium se séparaient de la foule, mmtalent sur leurs observatoires, se penchaient sut leurs creusets enfumés, comptant rencontrer sot dainement dans les cieux ou dans les entrailles df la terre quelque mystérieux levier capable de remuer les mondes. De là l'astrologie, l'alchimieel la magie elle-même; car ce qu'elles ne trouvaîeiil ni sur la terre ni au ciel, des âmes exaltées pureat bien dans leur délire le chercher aux enfers. Toute ces aberrations venaient d'une même cause. L'intelligence de l'homme est impérieuse, ses désiis sont impatients parce qu'ils sont immenses; \a
(1) Voici quelques-unes des queslioos qui se traitaient dani ce disputes : • lie universalilius, de priiicîpio indiTidualionis, de Htt linclione quaulitatia a re quanta, de maiiino et niinimo, de Â- 0 finito. nura Deus materiain possit fucure siae roniia, num pTar" " augi'loB ejusdem specieî cundere, » elc.
obslacles l'irnleiit, les lenteurs de la science la déstilenl ; elle cherche incessamment quelque moyen, non de soulever, mais de déchirer le rideau, et d'embrasser tout d'un coup la vérité tout entière. 11 semble qu'elle se souvienne d'un temps où elle n'avait qu'à vouloir pour connaître. C'est un aigle qui s'est brisé les ailes en tombant de son aire : il pourrait y remonter de rocher en rocher ; mais il ne sait pas se servir de ses serres pour marcher, elles ne sont faites que pour étreindre : il voudrait reprendre son vol et s'élancer d'un seul essor; mais ses ailes lui manquent, et toujours il retombe.
Cet état de choses approchait de sa fin, La chute de Constantinople avait amené l'ère de la renaissance : l'Italie l'avait saluée la première. Platon, appelé par Pétrarque, introduit à Rome par Bessariou, accueilli à Florence par Marsilc Ficin et ses studieux amis, avait ébranlé sur cette terre poétique la souveraineté d'Arislote. La poudre à oanon et l'imprimerie avaient donné une forme nouvelle aux luttes des empires et aux combats de la pensée. Christophe Colomb avait agrandi d'un continent la terre connue des anciens. Copernic et Galilée l'avaient arrachée du poste qu'on lui avait prescrit, et, brisant les cieux factices de IHolémée, avaient reculé les astres dans un espace sans fin. Toutes les sphères de la science s'éclairaient et
lUUSGES.
Mmblaieul commencer une résolution aouve^le;)'
leur lallait une nouvelle directioD, il fallait iri
. pliibsciphic, uue Ic^icpie appropriée aux besoà
préMïnts lie l'e'tprit iiumaiu; Descaries et Leîlidi
[ allaient paraître : Bacon tes devança.
Sur les bancs de rLoiversité de Cambridge,!
[ con, à Tâge de seize ans, s'indigna des cfaaÎDesi
[ lastiques. Il n^élait point initié au mouveineDli
[ tellcctuel qui coniaieni;ait à s'opérer dans le œtW
rcejiendant il en avait ressenti te contre-coup, fli
[.conçut le projet d'une restauration univer-sellet
rJa science. Ce ne fui d'abord qu'une semeoret^
[ère qui flottait h la surface de ses pensées, Il
^conscience d'une vocation providenlielle dont i!»
comiaifi-ail [vis l'ncon' Umie rKomliie. Toulek
ce projet vague el lointain excitait déjà dansss
jeune cœur le frémissement d'une espérance w-
giieilleusc. La première ébauche qu'il fit de s*
travail futur, il la décora de ce lilre superbe : ft
grciileil Birth oflime, — la- plus grande prodat-
tioii du temps {!). Les années vinrent mûrir b
germe fertile; les pressentiments de Bacon se chati-
gèrent au une conception lumineuse, et le plandt
son œuvre se déroula devant lui. — 1' Préparer k
nouvel avènement de la science en découvrant sO"
(I) [)e Viiuxclles, Hiitoùe de la vie el det ouvrages de Haton-
origine et ses destinées, retrouver ses droits méconnus, déterminer l'étendue et la distribution de son domaine, indiquer les parties qui jusque-là étaient restées incultes et celles qui avaient besoin de changer de culture : tel devait être l'objet d'un premier travail : De dignitate et augmentis scientiarum. — 2° Signaler les anciens égarements de l'entendement humain, en constater les causes, lui tracer une voie meilleure, lui donner la méthode qui devait le conduire comme un guide sûr à la recherche de la vérité : Novnm organum. — S"* Faire l'épreuve de cette méthode, et, s'enfonçant, le fil d'Ariane à la main, dans les profondeurs de la nature, aller à la découverte dans cette forêt encore vierge, et revenir riche d'observations : Sylva sylvarum. — 4** De l'étude des phénomènes naturels et des lois qui les gouvernent, déduire des applications nombreuses aux besoins de l'homme et de la société, et ainsi donner naissance à une philosophie pratique non moins belle et non moins féconde que la philosophie contemplative, sa sœur aînée : Philosophia secunda. — Et l'ensemble de cette vaste entreprise devait être désigné par un seul nom : Instauratio magna scientiarum.
Mais, comme Bacon se souvenait de la fragilité des choses mortelles, il prévit que le temps lui
manquerait pour accomplir les deux dernières parties de son œu\Tc, et pensa y suppléer par deui estais qui pussent mellre sur la trace de son géole ceux qui ïoiidraient la poursuivre : Scala ùiitllectux, Prodromiis philosopliix secutidx (I).
Dès lors, maîlre de son dessein, et fort d'iint longue médilation, le pliilosophe se mit à l'œuvre et produisit le sysiime de logique auquel il doil la meilleure partie de sa gloire. Le livre tte Dijnitaie et augmentis xcieiitiarum en est l'introdiK- Ijon (*2), Bacon a vu les sciences dtidaigniies el étrangères au milieu de la société de ses conleiBporains; il a entendu s'élever contre elles les mur mures des théologiens qui les accusent de Icniérite, et les reproches des politiques qui les regardent comme une sorle de luxe intellectuel, capable d'amollir et de corrompre : en même temps, il les a vues avilies par les exemples de cem-li mêmes qui s'en disent les disciples, et qui en oui détourné les enseignements au profit de leurs caprices. Il réfute victorieusement les murmures el
(1) Dans CCS deui écrite il se proposait d'applicfuer sfi méthodtl des exemples piit'liculicrs: mais il ne lui fut pus | ennis deletidt- Ter. Du Pi-odromiuphiloiophim tecunda; nous n'uvons qucla mih»-
^2) Dans 1 aiialjse qui ya mivre nous avons taché Au. reproduin aussi fidfilcmenl que pssïtilc l'orilre àcs idées et la couleur d(t expressions, N'ous avons conservé iurlimt Its grondes n)é[ai>l»n dont liaion aime à se sertir, et auxquelles il parait tenir beaueiiiil> Le liTfe de Diqmlate, etc., parut en 16()D.
les reproches, et fait retomber sur les disciples infidèles la honte qu'ils méritent : il confesse avec bonne foi les erreurs des savants et des gens de lettres, et déplore hautement le temps et le génie que la scolastique a dépensés en stériles disputes, et le mépris qui a rejailli sur la philosophie de la vanilé de ses adeptes (1). Puis montrant les sciences comme des vierges sans tache, il s'apprête à raconter leur généalogie- Cette généalogie, il va la chercher au sein de Dieu même. C'est l'Ancien des jours méditant dès le principe l'ouvrage de la création ; les esprits angéliques initiés par une contemplation immédiate aux secrets de la science divine; l'homme enfin admis à sa participation au jour où il fut institué seigneur des créatures, et où, Dieu les amenant devant lui, il leur donna des noms : de ce jour-là les sciences commencent leur
(1 ) « Scholastici super unaquaque re proposita fornoabant objec- « tioncs, deindc illaniin objectionum solutiones qiue ut pluric mum distinctiones erant; ut quod de Seneca dictum erat vere c scholasticis usurpari possit : quœstionem minutiis scientiarum « frangat robur.., Itaque minime mirum si hoc ^enus doctrinx c etiam a]iud vulgus hominum contemptui obnoxium fuerit, qui « fere soient verilatem proptor controversias circa eam motas as- « pernai-i, facilcque illud Dionysii Syracusani airipiunt : verha ixta « sunt senum otiosorum... Nihilominus ccrtissimum est, si modo « scholastici ad inoxplebilem sitim vcritalis et continuam agitait tionem animi, Tarietatem et multiplicilatem leclionis et con- « trmplationem adjunxissent, insignia profccto illi extitissent lu- « raina, omnesque arles et scientias mirifîce provexissent. » Bacon, de Dignitate et augm.
tMt «tULtCES.
rogecet inlailliblc oracle. Cependant, aa lies É se vouur à c^ cullc lé^îlime. îi a pnifêré s'inclins devant des idoles et lear faire bomtna^e de U » l'TUnde de son intelligeDce. Ces idoles soni de^ Utte espaces : 1" celles que la rat-e humaine pal Eldnjours avec soi ol qu'elle conserve comme ta rjkénalcs héréditaires, Idola tribus, préjugés qm* [ cuvent avec le lail et qui ne s'en vont guère <|ii'i> f Tec la vie, erreurs dt-s sens, acceplalion facile 6» I propO!<itioi)s affirmatives, inclination extrènie 1 I l'unité; 2° les idoles que chacun se dresse duf [ l'inU^rieur de son entendement ei qu'il adore a screl, Idola antriy préventions que l'orgueil » Tante, que la paresse enlretienl, qiie ria^iofsn» acrumijagni.'; 5" les idoles qui reçoivent dans h société une adoration bruyante, Idola fori, erreiiR qui naissent du langage et de son insuffisance, d» choc et de l'incohcrence des mots et des idées; 4° enfin les idoles qui se dressent sur le lliéâtre poudreux de l'éeole, Idnta tkeatri, maximes sonores mais souvent vides, formules obscures, systèmes incomplets, cercles trop fermés, dans lesquels l'arislolélisme moderne prétend emprisonna le génie. Ce paganisme scientifique doit tomber, et la servitude de l'esprit humain faire place à une libcrlé pleine d'espérance. L'exereice de cette liberté doit commencer par le doute : une Juste siu-
picion plane sur les notions acquises jusqu'à ce qu'un nouveau jugement en ait constaté la valeur (I). Ici le choix d'une règle devient pressant; le terrain est déblayé, il est temps de prendre carrière. Deux roules sont ouvertes dans deux directions opposées : d'une part la méthode rationnelle, de l'autre la méthode expérimentale. Mais quelle est la force du raisonnement s'il ne prend des faits pour p(unt d'appui? Le syllogisme n'enseigne qu'à déduire des propositions, les propositions se composent de mots, les mots sont les signes des idées : si les idées énoncées dans les prémisses ne sont pas fournies par l'expérience, le syllogisme ne déduira que l'erreur, et sa régularité logique ne sera qu'une forme savante du mensonge. Il n'est pas moins contraire aux intérêts de la science de s'arrêter à l'observation des faits, de s'abîmer dans une sorte de terreur superstitieuse en présence de leur multitude, et d'imposer silence à la raison pour se perdre dans une contemplation oisive. Les dogmatiques sont pareils aux araignées, qui tirent d'elles-
(1) « Quoad notiones primas intellectus, nihil est eorum quse in- « U'ilectus sibi permissns congessit quin nobis pro suspecto sit ; nec a nuUo modo ratum, nisi novo judicio restiterit et secundum illud « proiiuntiatum fuerit. » G*estle doute méthodique de Descartes, et qu'Aristote avait déjà formulé dans ces termes: « Àvoc-^x:^ irpô; ttiv « ^m^^yiTouasvriV ini9ryiu.yiv i7reX6etv Yiai;, vrtpi uv ÀnOPHSAI ^ii « 'TrpÛTOv. È '^àp SoTipcv lùircpta Xu9t; J9ti tûv 'TrpoTipcv àtrcpcUfAlvoiv. « Auctv ^è oÙK eanv âpocûvra rbv ^e9{i.ov. i (Métaph.j 1. III, ch. I.)
UB HËURGBS. ^^H
mêmes la matière de leurs toiles fragiles ; les empiriques ressemblent aux fourmis, qui easevelissenl leur butin et qui n'entassent que pour jouir. Le sage imitera l'abeille, qui puise dans les fleurs des champs les sucs qu'elle aime, mais qui les modifie avec une industrie qui lui est propre, et les métamorphose dans ses laboratoires parfumés, La lo- ^que régénérée sera donc une conciliation de ces deux méthodes (1) : elle emploiera les sens à recueillir les données de l'expérience, elle mettra en action les trois facultés intelloctuellcs pour retenir, combiner, approfondir ces données. — Connaître par l'observation un grand nombre de faits, ai dresser des tables pour le soulagement de la mémoire, remarquer les circonstances diverses dans lesquelles un même fait se présente avec plus ou moins d'énergie, et celles dans lesquelles il disparaît; — élever sur l'ensemble des phénomènes ainsi reconnus toutes les hypothèses qui peuvent se prêter à leur explication, soumettre successivement ces hypothèses à un examen sévère, éliminer toutes celles qu'un phénomène observé vient con-
(1) Cette concilialion des deux ni élhodes ration oelle et expérimentale est encore annoncée dans ce passage dulivre (je fij^njtafe; alnlet < empiricam et ratioiialpm fucullatem, quaruin morosa et inauspï- ■ catn divortia et répudia omnia in humana familia tuihaiere, coo- I iugium verum et logilimum in perpeluum nos firiuasse existi-
tredire, et retenir celle-là seulement qui dans ses plus lointaines conséquences coïncide avec les plus minutieuses indications de la nature; — s'élever ainsi par une comparaison soutenue à la connaissance de la loi véritable selon laquelle le fait se produit, et de la cause qui le détermine; construire par un effort continu de la raison une suite dlaxiomes fondes sur des énumérations complètes; appliquer enfin ces axiomes à des expériences nouvelles, et combiner les lois connues pour leur faire produire des résultats ignorés jusqu'ici : voilà VInduction que Bacon veut substituer au syllogisme de l'école et à Tempirisme des observateurs indépendants; voilà la marche qu'il prescrit à l'investigateur de la nature, et il l'avertit sans cesse que cette puissance jalouse ne se laisse vaincre que par ceux qui ont su lui obéir. Le Novum Orgamtm^ commencé laborieusement, ébauché douze fois en douze années différentes, n'a point reçu la dernière main, et l'on y trouve à la dernière page ces mots qui découronnent tant de chefs-d'œuvre, et qui portent en eux une tristesse profonde parce qu'ils sont pleins des larmes de la mort : Cœtera desideranlur.
Cependant Bacon, se multipliant lui-même, avait posé les bases de la troisième partie de son liistavralion. Sous le titre de Sylva syharum^ il
4ll «6uneB3.
publia une colleclion d'observalions et de vues sur lesquelles son histoire naturelle devait reposer : il écrivit l'histoire particulière du Soufre, du Mercure et du Sel: V Histoire des Vents; celles du Son et de l'Ouie, du Dense et du Rare, de la Vie et de la Mort; les Questions sur les Minéravx et sur l'Aimant, etc. Ces travaux sont des prodiges de patience, et souvent, au milieu de beaucoq) d'erreurs, on y rencontre des traits d'une étonnante perspicacité. En ce lemps-lâ l'Angleterre était bien éloifinée du foyer des sciences; le Miili voyait se lever le jour, le Nord était encore dans l'ombre ; Galilée eût peut-être trouvé moins de faveiii' à Londres qu'à Rome : Bacon ne crut poinl au nouveau système astronomique, il tint pour Tycho-Brahé. Il songeait à conserver quelque chose des spéculations de l'astrologie, ci ne désespérail pas de la pierre philo=ophale. Mais en retour il prédit avec une merveilleuse justesse les conquêtes futures de la chimie : « On doit cette louange à « la ciiimie, dit-il, qu'elle peut être comparée au « laboureur d'Esope. Au moment de quitter la vie, '< ce bon père annonça à ses enfants qu'il leur lais- « sait un grand trésor enfoui dans sa vigne : ceui- « ci la remuèrent en Ions sens, et ne IrouvèiïOl « point d'or, mais la vendange de l'année suivaaU « les paya bien de leurs peines. Ainsi ces veille
c( infatigables des alchimistes, ces labeurs sans c< fin pour faire de l'or, ont fini par allumer un c( flambeau aux clartés duquel s'accompliront de c( nombreuses découvertes : les entrailles de la c< nature s'ouvriront et de grandes choses se feront c< pour les usages de la vie. » Une autre fois, devançant Newton, il entrevit la loi de l'attraction, ce principe générateur de la mécanique universelle. c< Il faut, écrivait-il, ou que les corps graves soient c< poussés vers le centre de la terre, ou qu'ils en c< soient mutuellement attirés; et, dans ce dernier « cas, il est jévident que plus les corps eu tombant a s'approcheront de la (erre, plus ils seront attirés c< fortement. 11 faudrait expérimenter si la même Ci horloge à poids ira plus vite sur le haut d'une c< montagne qu'au fond d'une mine ; si la force c< des poids diminue sur la montagne et augmente a dans la mine. Il y a apparence que la terre a une ce véritable attraction. »
Le génie qui fait les philosophes n'a pas coutume de se complaire dans une étude exclusive : aussi Bacon prétendait-il appliquer aux sciences morales la législation dont il était l'auteur. D'ailleurs, dans la position élevée où il était placé, vivant au milieu d'un grand mouvement polilique, souvent ses regards avaient dû descendre dans le cœur des hommes pour en interroger les replis, ou se porter
institalions qoi gonrernaient les peuples reconnaître les réformes ou les interprétation»
il elli*9 avaient besoin. Souvent aussi il Ini fallut clitTclier dans riii^luirc des souvenirs et de exemples, et. tandis qu'il remontait le cours des sècles, plus d'nn« fois il poussa ses savantes reclierchcs jusijuc sur les rivages de l'aotiquité. C'est ainni qu'il composa ses Sermotiet fidèles, ooWhùtioa précieuse de réQc^ions morales cl politiques; c'est aia^i qu'il esquissa une eiposition grâérale des principes dii droit commun, et travailla à réduire en un seul corps la foule confuse des lois angbites : dessein qui ne fut jwiDt accompli, etdMl rAn!:Iiilf'iTc ri'f.'tL-llc .-lujoiird'hui l'inesécution. H tîcrivil aussi une liisloirc de Henri Vil, sur laquelle la critique s'est divisél^ lui prodiguant tour à lour la louange et le blfinie. Enfin il fil preuve d'une érudition peu commune dans son livre de Sapientia velprum, où \\ expliqua les fables mythologiques de la Grèce par d'ingénieuses allégories, et dans un tniilé spécial où il compara les systèmes philosopliitjues de Parménide cl de Démocrite avec celui de l'Italien Telesio.
Il sci'ait naturel de croire qu'emporté dans un vol si riipidc k travers des régions si vastes l'esprii
Baeon n'avait guère le temps de semer de fleurs
1 passage; qtie l'énergie de ses conceptions ne
lui laissait pas la liberté de choisir ses images ou de moduler ses paroles. La création a reçu de son divin Architecte un double caractère de vérité et de beauté; sur chacune de ces deux faces elle porte un voile, et d'ordinaire la main des hommes n'en peut soulever qu'un. Poëte, il ne découvre que la beauté des choses : tout est pour lui accord, splendeur, ravissantes visions, ivresse de l'âme. Savant, la vérité se manifeste à lui, mais sous des traits austères : les concerts des astres se réduisent en chiffres, les trésors de la terre viennent se pulvériser sous le pilon ou se consumer dans le fourneau. Ce sont deux destinées qui semblent s'exclure, et cependant toutes deux se réunirent sur la tête de Bacon. Dans cette harmonie de la nature, qui est l'objet suprême de la science, il avait trouvé en même temps un ardent foyer de poésie, et il proclama cet axiome sublime : c< L'admiration est le ce principe du savoir. » De là l'éclat de son style, la pose majestueuse de ses idées, la multiplicité et la hardiesse de ses ligures. A l'entendre raconter les conquêtes de Tintelligence, souvent on croirait ouïr quelque récit épique des temps primitifs ; ou bien il semblerait que, transporté dans quelque sanctuaire d'Orient, on assiste aux leçons d'un prêtre initiateur. La cause en serait-elle dans l'époque où il écrivait, placé entre Shakspeare cl
HOtOD, presque roDiemporain de celte It^ é Lôoo X. 011 la poésie ayail imposé $od lan^agi; t b philosophie elk-mâme? im plulût De faudrailB na» chercher \a $uuri^« in l'cloqueoce de Ibea dans la U-cture a^idue de U Bible? Plus i'vae fois sur le«i \ltxns du philosophe il y a uo édtoé la har(ic des prophètes.
Car, el ce a'esl pas ici le moiadre de ses hœoeurs, ec ^>èDie ma^nilique élail profondêmeiit r^ llgîeui. I^ nature ne lui apparaissait qu'eolre deux tilrvâ dont elle était le lien : Dieu d*UD cÂtê. qai en était le créateur, et qu'il fallait gloriller dam Ksincrreillcs; l'homme d'un aulrecolé,^ en nvait reçu la jouissance, el à qui il r;illail faire profiler ses trésors. Ces deux idées domiuaiem toutes les idées de Bacon : l'une faisait pour lui h sainlelé, l'autre ruillilé de la science. Le commeni:L'mciil de son travail de iliaque jour était uin' prière à l'Esprit-Saint, le résultat devait être ud service rendu à la société. — Mais pourquoi nous obstiner à faire connaître ce grand homme par une analyse aride de ses œuvres ? Jusqu'ici nous n'avons dessiné que le contour d'une ombre, contemplonsle lui-même dans toute la solenniié de ses méditations.. A la lueur de la lampe qui veille avec lui, il vient do relire son livre de Dignitate et Augvieniis icientiarum, qu'il s'apprête à rendre public; il
vient d'en tracer la préface : devant lui la Bible est ouveit3; une grave pensée est descendue sur son front ; le voilà qui découvre sa tête vénérable, il s'agenouille, et d'une main que l'inspiration fait trembler, il ajoute à sa préface ces dernières lignes : « Au commencement de cet ouvrage, nous « offrons à Dieu le Père, à Dieu le Fils, à Dieu €c l'Esprit, des prières très-humbles et très-ar- « dentés, afin que, se souvenant des misères du « genre humain et du pèlerinage de celte vie, où c< nos jours sont courts et mauvais, il daigne par c< nos mains répandre de nouvelles aumônes sur la a famille humaine. Et, de plus, nous lui deman- « dons ceci avec instance : que les choses terrestres a ne nuisent point aux choses divines, et que le c< nouvel éclat des lumières naturelles ne jette pas a de ténèbres dans notre esprit sur les mystères c< révélés; mais plutôt que notre intelligence épu- « rée, délivrée des fantômes qui la troublaient, a demeure soumise aux oracles divins, et rende à « la foi l'hommage que la foi réclame... Vous a donc, ô noire Père! qui avez fait la lumière vice sible pour êlre les prémices de la création, et « qui ensuite, par votre souffle divin, avez allumé ce dans riiomme une lumière intellectuelle, protéce gcz et dirigez cette créature qui, émanée de ce votre bonté, doit tendre à votre gloire. Yous,
m quand TMts KMis Hes reloumé rers les oorrans « de vas BMim, tous avez m qu'ils êlaient Uw « très-bons, d tous tous éte$ reposé ; mais l'hominr, m quand il s'est loarné vers les œuvres de se a mains, il a vu qu'elles él^ieul vanité et afDidi« âe fisprit, et il n'a pu (rouvf>r de repos. C'fsl K poun[uoi. si nous versons nos sueurs dans Vèbiile <c de vos ouvrages, noos efpéroDs qae tous no» « lî?rex participants de votre vision célesle et it « Tolre sabbat éternel!. .. Nous voulons que Uw « ceut qui liront ceci soient avertis de songer au aTériiables fins de la science, qu'ils n'en fassent ^^pcMot un însIniiocDt de caprices, une tnatièrcii « disputes, un sujet de iiiépri^ep les aiitros. ac « moyen de te procurer du bien, de la riuissance « ou de la gloire. Puissent-ils l'employer à des « fonctions phis nobles, à bien mériter des hommes, û à soulager les maux de la vie! puisse la charité « étrela règlede la consommation de leurs travauïl « car TiimoLir de la puissance a fait tomber les « Anges, l'appétit de la science a fait tomber les a hommes; mais la charité ne connaît point d'excès, a et jamais ni ange ni homme ne courut par elle « danger de périr {!}. »
(1) On n'a pas jugé nécessaire de répéler ici la fameuse mitiinK de Itacon ^ur ralhéisme. Il existe aussi de lui une longue profession do foi, dans laquelle le sa«ant M. Emmeij {Christianisme de Bacon) ne IrouTe rien que la théologie catholique puisse désavouer. Bacon
C'est là le teslament de Bacon. Quelquefois mal compris de son époque, il aimait à se dire le Serviteur de la postérité : nous allons voir si la postérité remplit son attente. Pour mieux nous rendre compte des fruits qu'elles portèrent, nous allons essayer de juger ses doctrines. Le temps nous tiendra lieu d'autorité. Les proportions du plus immense édifice peuvent être mesurées par l'œil d'un enfant, pourvu qu'on le place à distance.
Et d'abord, quelque grande que pût être la mission que Bacon avait reçue, il s'en attribua une plus grande encore. Il lui semblait que, durant cinquante-cinq siècles, l'intelligence humaine fût demeurée un vaste chaos, que lui, philosophe, était attendu pour créer les sciences, et que sa logique, Verbe nouveau, allait féconder l'abîme et enfanter un monde. Or tel n'avait point été l'aveuglement de l'intelligence dans les siècles antérieurs : elle n'avait eu ni tant de malheur ni tant de paresse; et, dans tous les cas, ce n'était point la logique qui pouvait la remettre soudainement en possession de la vérité. — L'homme n'a pas tou-
a rendu plusieurs fois témoignage à la sainteté des institutions monastiques, à l'excellence de l'éducation donnée dans les collèges de la compagnie de Jésus, à la sagesse de certains papes. Malheureusement de nombreux passages de ses écrits ne sauraient permettre de révoquer en doute son attachement à l'établissement politique de l'Église anglicane.
Jôttra été ce qu'il est : un temps fat où il vonil li rérilé face k fnce par une inluilioo immédialt, où il {lOKicduîl la science dau? sa simplicité A hdaus sa plénilufle. Vn jour elle s« déroba à «> rxeg-inls; ses racu)té« intellectuelles, dont tt éuil ! ûer, avaient perdu leur priinîtÎTe faarmooie, Rieur porléc s'était raccourcie tout à conp. elles fêtaient pleines de trouble et d'illusion. 11 faltlut que rbomme reconquît péDiblemenl la Térîlé f -Comme sou pain quotidien, qu'il s'avançât vers elle Bîâ'un p;is chancelant et par des voies détournées, f qu'il conslruisit lentement des sciences el des arls; KÏl fallut, igDûminic 1 créer un art de penser, comnte i l'homme n'était pas excellemment une créature pcnsanlL'l C'csl ainsi que In logique esl venue. tâchant de ri-tablir, à l'orce de cakuls, réconoiuif de notre entendement, et nous apprenant à bégayer des choses vraisemblables. Mais, en rendant â notre entendement un peu d'harmonie, elle ne lui a pas rendu sa puissance : elle a redressé le roseau pensant; mais c'est toujours un roseau. L'homme, pour sortir de ses ténèbres, a besoin d'un autre secours ; pour retourner à la vérilé il faut qu'il l'entrevoie de loin. C'est pourquoi la Providence lui fuit encore apparaître de temps à autre quelques éclairs de celte lumière dont il jouissait autrefois. Ces éclairs se nomment Décou-
vertes. Et la plupart des grandes découvertes, de celles qui donnent aux esprits une impulsion durable, se font, non par méthode ni par calcul, mais par une révélation intérieure ou extérieure, par inspiration ou par hasard. Christophe Colcmb rêvait une croisade : la pensée lui vient de passer aux Indes par l'Atlantique, et chemin faisant il trouve un confinent nouveau. Copernic meurt léguant à Galilée la démonstration inachevée de son sjs!ème dont il ne doute point. Keppler, pendant seize années de sa vie, affirme sur sa conscience les lois de la révolution des planètes, et ne parvient pas à les établir par le calcul. Une pomme tombera sur les genoux de Newlon endormi, et, se réveillant, il concevra le système du monde. Viendront ensuite les hommes patients et ingénieux : ils combineront avec sagesse ces données du hasard ou de l'inspiration; et de cette combinaison se forme la science, et les arts s'en déduisent. Pour combiner, pour déduire, grande est l'utilité de la logique : là est toute la valeur du génie de Bacon. Mais les principes générateurs, les vérités fondamentales des sciences modernes, furent révélés à d'autres qu'à lui, avant lui et sans lui. Révéler, c'est le privilège de Dieu.
Ce fut encore de la part de Bacon une grave et dangereuse erreur que d'avoir cru sa méthode ap-
XELàNGES.
1 les branches di [ bumaineâ. ^'univers mattiriel a été livré aus dlsr putes (ies savaols; il n'est perçu que par les scM, I et leur témoignage, souvent pris en déraul et I justemenl suspect, a besoin du contrôle supérieur hêe la raison. Mais en est-il de même du monde I .moral 1 — Si l'immanilé a quelque mission sacrée Ti remplir ici-bas, elle a dû la connaître à toutes les [! heures de son existence, elle a dû se connaître elle- ' même, son origine et sa fin, les lois de la vie el ' les espérances de la mort; elle a dû savoir loules oes choses sans effort et sans incertitude, sous e rester inactîve et de perdre dans les conroverses séculaires le temps qui lui fut donné pour mnrcher à ses destinées immortelles. C'est pourquoi, lorsqu'une obscurité profonde environna l'humanité déchue, deux rnyons lui restèrent et formèrent la colonne lumineuse qui devait la guider dans la vie. Ces deux rayons venaient de Dieu ; mais l'un luisait au dedans, c'était la conscience ; l'autre brillait au dehors, c'était la tradition. Toutes les sciences morales ne sont que le reflet de ces deui rayons secourables, le développement de ces deux données premières. Leur point de départ n'est donc pas dans l'observation des faits, mais dans la connaissance des principes: car ne serait-ce pas folie de chercher dans les phénomènes rapides qui
se succèdent au milieu du temps et de l'espace les secrets immuables de Tinfini et de rélernité? Elles commencent par un acte de foi, et repoussent le doule méthodique comme une usurpation et un mensonge. Usurpation : car le doute suppose une autorité qui juge; et quelle serait donc l'autorité qui serait en droit d'appeler à son tribunal la conscience et la tradition, et de juger en dernier ressort les jugements de Dieu ? Mensonge : car telle est la puissance de la conscience et de la tradition, que nul ne saurait pleinement s'y soustraire, et qu'à l'heure même où, par une fiction philosophique, l'homme, parlant de Dieu ou des maximes éternelles de la morale, essaye de dire : Je doute, une voix intérieure répond : Je crois. Ainsi les sciences naturelles et les sciences morales diffèrent par leur base et par l'ordre de leur construction. La méthode des premières est l'analyse, celle des secondes est la synthèse. Bacon n'admit pas cette importante distinction. Il accorda peu de valeur à la conscience pour la recherche de la vérité. Il ne reconnut point la part légitime qui appartient à la société dans la formation des intelligences, et la nécessité de la parole pour féconder la pensée; philosophe protestant, les liens d'amour de la tradition lui parurent d'intolérables entraves.
En même temps qu'il confondait toutes les scien-
Ibt MÉLANGES.
ces SOUS une même règle, il prétendait établir entre elles des divisions absolues; il les renfermait dans des cadres qu'il avait tracés, et voulait empi>clicr ces nobles soeurs de se tendre la main. C'est ainsi que, par réaction contre la scolaslique, ii recommanda la séparation absolue de la théologie et do la philosophie, de la métaphysique et de la physique. Cependant il se trompa. L'ensemble des êtres est pareil à l'échelle miraculeuse que rêra Jacob : Dieu est au sommet, la nature est au bas, l'homme y a sa place au-dessous de Dieu et audessus de la nature; et les pensées divines, comme des anges pleins d'amour, présentes partout, entretiennent d'innombrables rapjiorts et une immense harmonie. Les sciences doivent présenter rim.ige de cet accord universel : aussi sont elles liées ensemble par des besoins et des services ma-
Ituels; il n'en est aucune qui puisse se poser seule, indépendante. Aussi aiment-elles à se trouver réunies, et, quan I un homme de génie veut être admis à la familiarité de l'une d'elles, il faut qua les autres ne lui soient point étrangères. Le divin Platon fut appelé le théologien de l'antiquité : saint Thomas d'Aquin peut être nommé le plus grand philosophe du moyen ûge. Les pères des sciences physiques et malhémaliques. Thaïes et Pylhagnre, apparaissent aussi comme les premiers métapby-
sicîens grecs. Le cardinal de Cusa, en méditant sur quelques paroles de TÉcriture (1), entrevit la grande loi de la gravitation, qui ne devait être démontrée que deux cents ans plus tard; et, dans des temps plus modernes, ces sciences que Bacon voulait séparer donnèrent Texemple d'une assez glorieuse alliance en la personne de Descartes, de Leibnitz et de Pascal.
Rarement l'auteur d'une doctrine en prévoit toutes les conséquences : il signale les idées qui passent à flots pressés devant son esprit, mais il n'a pas le temps d'en suivre le cours; homme à imagination puissante, aux larges vues, 5 la parole inspirée, il dédaigne de s'asservir à des formes systématiques, il envisage toute chose sous plusieurs aspects, il se répète souvent, il se contredit quelquefois. Quand il n'est plus, ses disciples se présentent pour recueillir son héritage ; mais ils le recueillent à leur manière. Ils choisissent parmi les enseignements du maître ce qu'ils ont le mieux compris ou ce qui leur plaît davantage, ils le ré^ duisent en système, et des prémisses ainsi modifiées ils font sortir des conséquences nouvelles. Tel fut le sort des doctrines de Bacon. L'école sensualisle se forma, elle appliqua aux sciences mo-
(1) « Omnia disposuisti in numéro, mensura et pondère. »
elle r^m '
raies la luéllicxle du Novum Organum^ elle la conscience cl la tradition cximoie ces Idula trik que le genre liuinaîn conserve dans un supi^i^ tîeui respect. Elle fil de la sensation le priDCifr de toute connaissance; et, commi:! la sensation n rend témoignage que des phénomènes du mwà visible, elle cessa de croire aux choses invisibia c'est-à-dire k Dieu et à l'immortalité. Les diver» régions de l'intelligence furent divisées. Au lia de cet horizoo immense dont elles auraienl di jouir, et aux bords duquel on aurait toujours « poindre les splendeurs de la Divinité, on les efr ferma isolées dans des murs d'airain. Ce fut conuK une grande manufacture où les ouvriers, enfen» diins dos ateliers qui ne se communiquent pr'ini. accomplissent machinalement les différentes pa^ lies d'un même ouvrage sans être initiés à l'tnsemble des opérations : ici le métal est purifié dsis la fournaise, là il a été forgé sous le m.irleau. ailleurs il a reçu la trempe et le poli ; le fer brui, qui était entré dans celte manufacture, en sort brillant et façonné; mais les hommes qu'on y a jetés intelligents et aimants en sortent abrutis. Ainsi la philosophie, en s'accoutumant à étudier l'homaïf isolé de Dieu et de la société, à repousser comnK étrangères les données de la révélation, se miti nier la révélation même. La physiologie, écartant
de ses recherches toute l'action de l'àine sur le corps, s'habitua à méconnaître la présence de l'âme et se fit matéi'ialistc. La physique, en ne considérant dans la nature que les causes secondaires et les forces motrices, apprit ù se passer des causes iinales : les lois lui firent oublier le législateur, et elle devint athée. Hobbes et Locke, en Angleterre, s'étaient portés les premiers héritiers de Bacon; les philosophes du dix-huitième siècle réclamèrent sa succession pour la France. D'Alembcrt attacha ce grand nom à la préface, j'allais dire au pilori de V Encyclopédie ; Voltaire, Naigeon, Condnrcet et tous les hommes de la ligue antichrélienne tirèrent do son tombeau le grave et religieux philosophe de Vérulam, le revêtirent de leur livrée, le firent asseoir à leur banquet de sophistes et l'accablèrent de l'infamie de leurs louanges.
Mais ces outrage posthumes ne sauraient atteindre la mémoire de Bacon. S'il se trompa, l'erreur est chose humaine; si dans la coupe qu'il avait préparéo se glissa le poison de l'alhéisme, co fut à son insu, cl il ne la vida point jusqu'au fond. Aujourd'hui l'inQucnce funeste eserd'e par ses doctrines commence à s'épuiser; la philosophie sensualiste a rendu le dernier soupir; les connaissances naturelles elles-mêmes semblent céder à une impulsion meilleure : l'heure mauvaise est
, MiURSEB. t, 30
us MÉtANGES.
passée, le bienfait subsiste. Le bienfait de Bs c'est d'abord d'avoir arraché les hommes de son temps au sommeil léthargique dans lequel ils reslaient ensevelis, d'avoir ébranlé l'orgueilleuse paresse de l'école, porté le. dernier coup à l'emiâre vermoulu d'Arislote, et révélé la véritable destinée de la Kcience. C'est encore d'avoir fait comprendre que la nature déhorde de toutes paris les formules oii la raison voudrait l'empriBonner, el qu'on ne la subjugue qu'à condition de la connaître. C'est enfin d'avoir préparc les voies kI donne l'exemple d'une exploration consciencieuso et féconde. Dès lors le monde matériel fut ouvert à toutes les recherches, ses ressorts furent nu l'un après l'autre, la science s'avan(;a à pas rapides, et, posant la main sur le merveilleux clavier delà création, en lit jaillir les innombrables combinaisons de l'industrie. L'industrie, â son tour, remplace par des machines ingénieuses le travail de l'homme, et lui donne les agents physiques poui auxiliaires et pour esclaves. Ainsi elle essuie II poussière qui déshonorait son front, et Taffru chit des grossiers labeurs qui tenaient son are asservie. Elle peut aussi devenir la confidente ell conseillère de la charité, multiplier le souli'i^ ment des douleurs, augmenter l'abondance dw l'aumône se fait, donner à l'aumône elle-mênif!
BAGOM. 459
moyen de se cacher sous la forme du salaire. Et puis n'embellit-elle pas notre exil? ne nous rendelle pas quelque faible image du bonheur qui environna le berceau de nos premiers pères? Et sera-ce là un présent funeste si nous n'en abusons point, si nous le rapportons à celui qui nous l'a envoyé par la main des hommes, et si, dans ce repos inespéré dont nous jouissons quelquefois au milieu des agitations de la vie, nous nous écrions comme le pasteur de Mantoue, mais avec une plus juste reconnaissance :
Deus nobis haec otia fecit !
Nous nous sommes abandonnés avec trop de complaisance à ces grands spectacles. Il est temps de quitter cet empire de la pensée où tout est grave et solennel, où le temps ne se compte point par années ni par siècles, mais par doctrines et par ' découvertes, où les nationalités et les individuali- ^ tés s'effacent, tandis que de hautes intelligences, ^ placées de loin en loin, dominent la multitude et o servent de jalons superbes à l'œil qui veut mesurer
Elisabeth régnait en Angleterre, elle porlé sur le trône un singulier mélange et (le vices. A de vastes connaissances h ment acquises pendant une jeunesse soli joignait une perspicacité et une sagesse dignes d'admiration; elle savait l'art de toujours craindre des grands, et quelquef du peuple ; il y avait en elle un désir éne: la gloire et de la prospérité nationales, être aussi quelque germe de générosité pe qui ne tarda pas à se flétrir sous le poids c ronne. Mais elle avait reçu en héritage farouche de son père, elle avait fait sous de sa soeur un long apprentissage de dissir et son âme recelait toutes les faiblesse femme. Ces dispositions, encouragées par seillers pervers, avnit gr;indi et forme
de la coquetterie; reine vierge qui aimait à traîner sa robe dans toutes les turpitudes d'une cour scandaleuse, et s'entourait de favoris marqués souvent au coin de la réprobation publique; souveraine d'une nation libre, qui mettait son honneur à prendre les allures altières du despotisme, et qui fit couler à grands flots les larmes et le sang pour assouvir son insatiable méfiance; alliée perfide qui, durant plus de quarante ans, sema à travers l'Europe les discordes civiles, et fonda la grandeur de son royaume sur les désastres de la chrétienté; parente oublieuse des droits les plus sacrés, qui prépara avec une habileté infernale les infortunes de Marie Stuart, qu'elle appelait sa bonne sœur, et la traîna de chute en chute et d'outrage en outrage jusqu'à l'échafaud; chrétienne infidèle, qui, après avoir embrassé le catholicisme sans contrainte, l'abjura sans pudeur, fit peser sur la tête de ses sujets attachés à l'ancienne croyance une persécution sans pitié, et livra au barbare supplice des traîtres une foule de personnages illustres par leur naissance ou par leur vertu, sans autre crinie que d'avoir adoré le Dieu de Marie Tudor et de Marie Stuart : telle éiait Elisabeth. Autour d'elle rampaient les courtisans; le parlement tremblait, la nation se taisait, et les princes étrangers frémissaient d'une stérile indignation.
411 lltÉLANGES.
! Or, (lâux ans après l'avénetnent de cette princesse, el le 22 janvier 1561, ÎI y out une grande , joie dans la maison tin garde des sceaux, Nicolas i Bacon, maison jadis obscure, mais enrichie, par la foïeur d'Henri VIII, des di-pouilles du vieux clergé. Un ûls lui éLaiL né, il reçut le nom de François, A de hautes espérances reposèrent sur lui. Élevé dans l'atmosphère de la cour, il en accueillit facilemeol les inspirations, et de bonne heure il en prit le langage. Un jour que la reine lui demandait qa^ âge il avait, l'enfant adulateur répondit sans hésiter : « Juste deux ans de moins que le règne beureus de Votre Majesté (1). » Assurément, à quelque astrologue se trouvait présent à celte réponse, il dut jugL'i (]ut; celui i|ui la faisait ùlaitn'' BOUS la conjonclion de Mercure et de Jupiter, elen ■ tirer un brillant horoscope.
En effet, l'instinct des affaires publiques, merveilleux auxiliaire de l'ambition, devança en la personne de François Bacon l'âge el l'expérience, A dix-neuf ans, il avait rempli une mission délicate entre l'ambassadeur anglais à Paris et la reine; 1 avait aussi composé un écrit sur VÉlat de I'Emrope, ou l'on trouve plusieurs marques d'une malurité précoce. Blcnlôl la mori de son père le laissa
(t) Histoire de ta vie el des uitviiKjes de Bacon, par M, do Vau-
BACON. 4é5
seul, pourvu d'un médiocre héritage, jouissant de quelque estime, mais peu d'humeur à s'en contenter, amoureux de l'éclat et de l'or, dévoré d'une activité qui avait besoin de se développer à l'aise. Il dédaigna la carrière du barreau restreinte et poudreuse, vers laquelle il avait d'abord tourné ses regards, et les porta avec convoitise sur les fonctions politiques. Ce fut probablement à cette époque, et peut-être pour préluder au rôle difficile qu'il ambitionnait, qu'il composa le petit ouvrage publié plus tard sous le titre de Antitheta rerum. Là se trouve rangé sous deux colonnes un arsenal d'arguments philosophiques et oratoires à l'usage des opinions les plus contraires sur les plus graves questions de la politique et de la morale. Là se lisent ces maximes présentées, il est vrai, comme de simples lieux communs, mais dont nous ne tarderons pas à voir la triste application : a La disa simulation est l'abrégé de la sagesse ; c'est comme a une haie vive qui protège les desseins des hommes c< habiles ; c'est une sorte de pudeur intellectuelle ce qui nous fait couvrir la nudité de nos pensées. a Celui qui ne dissimule jamais ne trompe pas a moins; car, le plus grand nombre des hommes c< étant accoutumés au mensonge, rien ne les surce prend et ne les met en défaut comme la vérité. c< La magnanimité n'est qu'une vertu poétique. La
i «4 XtUSGSs.
' « flallcric est excusable. Les grands ont droit à u « recevoir de lei;on3 que celles qui se cach«Dl sons « les fonncsde la louange. — Ce que Ion nomm
k a du nom odieax d'ingratitude n'est autre cho»
I « que la juste appréciation des motifs d'un bieuTaiL u La recoonai&âance envers quelques-uns nous fut e manquer de justice envers les autres, et tnlûr o notre indépenilance. On ne doit point récomiwn-
L a ser un service, puisqu'on n'en «aurait estimer la
P « valeur(i). »
En même temps, et pour attirer sur lui les ifr gardsdesa gracieuse souveraine, il publia VÉlogi
^de ta reine ÉUtabah (2), œuvre de rbéteur, oâ
jKTodulation s'élève jusqu'au cynisnie de ThvpM^ hiÀv. Il \ante les mérites de i.i nîiiif, et parmi ces mérites il ose compter « cette clémence qui distille « sans cesse de ses belles mains, et tombe sur les o blessures de ceux qu'avait frappés la juslice de « la loi; u alors que i.'es mains avaient signé l'arrêt de mort des vertueux seigneurs do Norfolk et de Northiimberland. Il loue sa religion et la douceur de sa conduite envers ses sujets catholiques, lorsque le pieux Campian et buit de ses compagnons venaient de mourir pour n'avoir pas voulu adhérer
(<) Anlithela rerum, opuscule inséré dans le \i'ft6deDignilaleti *■■ 'm tcientiarum.
à l'Église établie (1). Il ne rougit pas de parler de la bienveillance de ses rapports avec les peuples voisins, tandis que la France et les Pays-Bas brûlaient du feu de la guerre civile qu'elle avait atti-
(1) Vers la même époque, en répondant à un libelle dirigé contre le gouvernement de la reine. Bacon écrivait ces lignes que j'aime à traduire et à citer, comme jetant quelques lumières sur les causes qui introduisirent et propagèrent le protestantisme en Grande-Bretagne.
« La pureté de la religion est un bienfait inestimable, inconnu « au temps de nos anciens rois, jusqu'au jour du père de Sa Ma- « jesté Henri VIII, de fameuse mémoire. De cette pureté de la reli- « gion sont résultés trois avantages temporels d'une grande impor- « tance. Le premier, c'est de retenir dans le royaume les sommes tf considérables qu'autrefois on envoyait annuellement à Rome; le « second, c'est d'avoir divisé les revenus inunenses que les monas- « tères dépensaient jadis inutilement, et de les avoir employés tf à élever des familles puissantes, qui sont la force de l'Etat et « l'éclat de la couronne ; le troisième enfin, c'est d'avoir affranchi a Tautorité royale de tout supérieur étranger, et de l'avoir affermi a en l'isolant. »
On peut remarquer, sur le premier point, que Bacon semble appliquer ici ses principes en matière d'ingratitude : était-il bien digne de l'opulente Angleterre, après avoir reçu de Rome la magnifique aumône du christianisme et de la civilisation, de marchander ensuite le denier de Saint-Pierre et d'apostasier par économie? Sur le second point : les dépenses inutiles des monastères, c'étaient les écoles, les établissements charitables, les admirables monuments dont Vile des Saints était couverte avant Tépoque de la réforme ; les héritiers de ces dépouilles, c'est le clergé marié, plus riche à lui seul que tout le clergé de l'Europe ; ce sont les lords oppresseurs, c'est celte aristocratie territoriale qui fait qu'aujourd'hui, sur vingt-quatre millions d'habitants, les trois royaumes ne comptent qu'un million de propriétaires, tandis que la septième partie de la population est inscrite au rôle des indigents. Sur le troisième point: en isolant l'autorité souveraine, on l'a rendue tyrannique, capricieuse et non pas sûre ; Thistoire des Stuarts est là pour en déposer. — Ainsi le despotisme et l'avarice, tels sont les deux génies que l'on voit accroupis auprès du berceau de l'anglicanisme.
MELAHGES.
aie, et que le sol de l'Ecosse était couren de ruin*g
lamentables qu'elle y avait faites, lorsque Marie
Sluart captive n'avait plus que dcus ans à vivre.
I Puis, abordant un aulre sujel d'éloges, les altraitJ
Let les grâces de cette vierge l'oyais alors âgée de
■jllus d'un demi-siècle, les expressions lui man-
f quent; il invoque Virgile à son aide, il emprunte
' 'à ce poète, le plus chaste et le plus royaliste de tout,
un hémistiche pour chacune des perfections de
son héroïne : pour sa démarche : Et vera incmu
paluit dm; pour sa voix : TVec mx homitmin soml:
pour ses yeux : Et lœto» oculi» affJavit konora:
;i pour sou teint : Indum sanguineo vehtti vivlmerii
OUtro ii qnii elmr {]) . Enfin, ne sachant plus que
(1 ) Il parait que. [oui l(^ inonde n'èluil pas de cel avis L'ambassadeur da Venise, qui avail tu Ëlisabelh duus loul ri5clal de sa beiulè lors de son eutréo l'i Laiidres avec sa sœur Mûrie, en écrit en cei ternies : ■ Elisabeth e piutlosto graziosa ctie iieila, olivatira il o compless'one. » J'omets plusieurs oilalions de Virgile, une entre autres, sur laquelle Baroa l'ait une ïnil écen te équi vaque ou un gnw- . sier conlre-sens. Je peuche pour le contre-sens, d'auLinl plus que d'autres fuilE semblent pi'ouver que Bacon ne pnsscdait pas d'abord une bien pi'otondc canniiissam e de la langue btine. — ['our mieui faire comprendre de quel encens lourd et éjiais la Tanité d'Elisabeth aimait o se repaître, je traduis ici une lettre que lui ailressait Bacon le premier jour de l'anuée : « ^elall l'usnge solennel de ce t jour, je ne vou Irais point manquer de me présenter en toute hu- ■ milité devant Votre llnjesté, et de mettre a ses pieds un m'idesle ° cadeau. Et pour suppléer b l'insuffisance de mon oITrunde, je prie
• Uieu de donner luinnème à Votre tiajesté un présent de nou-
* velle année, je veui dire um^ onnée qui n'en suit pas une pour
• TOlre personne, et qui en vaille deu!i pour vos coffres : puisse-
* l-elle d'ailleurs itro joyeuse et prospéra ! «
vanter, il se prend à la fortune de la reine; il dit ses adversaires confondus, les conspirations contre sa vie découvertes. c< Que dirai-je, ajoute-t-il, de c< la mort opportune de ses ennemis? Don Juan c< d'Autriche n'est point trépassé mal à propos. Je c< ne parlerai pas du décès de plusieurs qui me rec< viennent à l'esprit; seulement je maintiens que c< ceux-là vivent dont la vie est utile, et que ceux-là « meurent dont la mort est souhailable. Je ne vou- « drais pas que le roi d'Espagne s'en fût aile de c< ce monde, c'est une moisson de gloire ; mais, c( s'il devient dangereux, lui, ou quelque autre que c< lui, je suis persuadé qu'il mourra. » Au milieu de ce panégyrique, François Bacon avait jeté une phrase courte, rapide, mais qui n'était peut-être pas la moins importante selon ses vues : c'était celle où il exaltait l'habileté de la reine dans le choix de ses servileurs, et l'art merveilleux avec lequel elle savait satisfaire les uns et tenir les autres en appétit.
Ce fut ce dernier régime qu'on adopta pour lui. A l'âge de vingt-huit ans, il fut nommé conseiller (avocat) extraordinaire de Sa Majesté, place honorable, mais sans revenus. 11 obtint encore la survivance d'une charge de greffier de la chambre étoilée, d'un rapport annuel de seize cents livres; mais ce ne fut que vingt ans après qu'il entra en
tIELJUKGES.
]^session de cette charge : en altendaiif^ la coutume de la comparer au voisinage d'un granil Jardin dont on n'est pas le maître, et qui agrandi! ils perspective sans remplir les greniers. Tout était donc peu pour ses désirs et peu surtout
lyer ses dettes. Encore trop éloigné de la soi lides grAces, il lui fallait, pour s'en approcher ■Vanlage, chercher le secours d'une main amiei jinissante. Nous allons voir comment il usa
die qui lui fut tendue.
A cette époque, deux partis divisaient
'Elisabeth. L'un comptait dans ses rangs des'
ictères plus énergiques, des talents plus solide^ services plus laborieux et plus multipliés. U étaient dt!s hommes d']'!!l;it., les hommes nécessaire;: lord Burleigh, grand trésorierj et son flis, KoWi Gecil ; l'amiral Walter Rawleigh, le plus illuslre marin, et Tattorney général Coke, l'un des plus savants jurisconsultes dont l'Angleterre pût alors s'enorgueillir. C'était dans ce cercle de penseurs sévères que s'élaboraient sourdement les grandes choses dr ce règne, et que se préparaient les ressorts qui, de temps à autre, louches par des doigt-' invisibles, allaient ébranler les extrémités de l'Europe. Là aussi il y avait des passions jalousesel haineuses; il se ftiisait de déleslables calculs; il se. méditait des crimes politiques, qui, pour un temps,
■ assuraient les usurpations de Tautorité royale au ; dedans, la prépondérance de la puissance anglaise au dehors, les rendant toutes deux également redoutables, également odieuses. De Taulre côté se pressaient de brillants courages, des âmes ardentes, tout ce que la réforme avait laissé survivre de ca-' ractèies chevaleresques, tout ce que la Renaissance avait suscité d'esprits ingénieux et ornés : en même temps un amour effréné de la gloire et du plaisir, la témérité de l'âge, la corruption des mœurs et les autres vices dorés qui hantent les palais. Ce parti avide de pouvoir, mais plus encore de faveur, qui n'avait point su se rendre nécessaire au pays, mais dont la reine n'aurait su se passer, marchait sous les auspices de Robert Devereux, comte d'Essex. Le comte d'Essex, beau-fils du célèbre Leicester, était un noble et généreux jeune homme; il avait captivé tout à la fois avec un rare bonheur les bonnes grâces de la reine et l'amour du peuple, et parcourant rapidetrent la route épineuse des hautes dignités de l'État, il était devenu grand maréchal du royaume (1).
Entre ces deux factions rivales, il fiillait que Bacon choisît. 11 se sentit d'abord entraîne vers la première, soit par des affinités morales, soit par
(1) Lingard, tome Vni; de Yauxelles, Histoire de Bacon, (omel.
MiUXGES. X. TV
dtis.licDs de )iart:iilê qui l'uDissaiênt au
Burleigli, ft lui faisaient espérer en la |»ersoniK de celui-ci un protecteur iialmel (1). Après uo accueil froid cl du longues et inutiles sollicitatious. Bacon crut devoir cbercber la foi-tune sous nui' autre bannière, celle «lu comte d'Essex. 11 lui ap porta ses lumières et ses conseils, un dévouemeni <pii semblait sans réserve, une plume habile el vomplaisanle; il reçut en retour un patronage honorable et une amitié fructueuse, il rocui pins encore : le comte d'Ëssex, n'ayant pu lui obtenir la charge de solliciteur général, lui lit prcSLUl d'un domaine de plus de dix-huit cents livres sterlinfî. Ce jour-là, sans doiife, entre le bienfaiteur et celui qui acceptait le bienfait s'échangèrent des paroles d'attachement éternel.
Enfin vint l'heure oij, sur les premiers degrés du trône, les deux partis durent se livrer un combat décisif. Des présages sinistres menaçaient le comte d'Essex, une fatalité inéluctable semblait s'apj* santir sur lui ; d'erreurs en erreurs, il se précipita dans l'entreprise téméraire de renverser par 1» force le ministre Robert Cecil, et de gouveraer à sa place. Le complot fut éventé, et le comte, pris les armes à la main, fut livré à la vengeance de ses
(1) lellrc de Fr. Taton ù lord Burleigh, tbSU
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ennemis par la faiblesse de la reine, qui 'n'osa point défendre un ami autrefois si cher. Le procès fut instruit. Coke devait porter la parole; Bacon, comme conseiller extraordinaire de Sa Majesté, fut invilé à soutenir l'accusation. Ses fonctions ne lui en faisaient point un devoir; il avait même devant lui l'exemple de sir Yelverlon, qui, sous le règne d'Edouard VI, avait préféré encourir la colère du roî plutôt que d'accomplir sa charge en plaidant contre le comte de Somerset, son protecteur. Cet exemple ne lui apprit qu'une chose, c'est qu'un refus appelait une disgrâce, et il accepta. — Alore on vit paraître d'un côté de la barre le comte d'Ëssex, dépouillé des marques de ses dignités, mais fort de sa loyauté et de sa bravoure, venant expier par une condamnation certaine sa popularité justement acquise, mais dont il était trop épris, et, de l'autre, sir François Bacon, revêtu des insignes de la magistrature, ambitieux novice, subissant le rôle ignominieux qu'on lui avait imposé, et osant à peine regarder en face celui dont plus d'une fois peut-être il avait embrassé les genoux* On le vit, lui, tant de fois dépositaire des confidences de ce noble coeur, y descendre maintenant par des voies ténébreuses pour y surprendre, s'il ?c pouvait, quelque inlenlion criminelle. On l'entendit appeler la mort sur celui dont les bontés