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Zi MÉLANGES.
Rodrigue dans ses conquêtes. Nous l'attendons terme de toutes les choses humaines, au tombeau qu'il s'est choisi non loin du manoir de ses aïeux. A deux lieues au sud-est de Burgos s'élève l'abbaye de Saint-Pierre de Cardeiîa, l.i plus ancienne colonie de l'ordre de Saint-Benoît en Espagne : une princesse de la race royale des Golhs la fonda en 557 pour y déposer les restes de son fils. C'est aussi une maison glorieuse, et qui a pris sa part de la lutte nationale conire les Sarrasins. En 872, les infidèles la saccagèrentet massacrèrent sous ses cloîtres l'abbé Etienne avec deux cents moines. En 899, Alfonse 111 releva le monastère; mais on dit que pendant sis cents ans, au jour anniversaire du massacre, le sang des martyrs reparut sur les pierres où il avait été versé. On ajoute qu'il cessa de se montrer en 1492, quand la prise de Grenade eut lavé pour toujours l'injure des chrétiens. Ce lieu fut aimé du Cid. C'est à l'abbé de Cardena qu'il confia sa Chimène et ses deux filles en partant pour l'exil; c'est à Saint-Pierre qu'il veut avoir sa sépulture. C'est là que sa veuve et ses amis le ramènent de Valence, embaumé, lacé dans son armure, dressé sur son cheval de guerre. C'est là qu'ils le déposent, non point couché dans une tombe comme le vulgaire des morts; mais assis sur un escabeau, enveloppé dans son manteau, et la main sur son
épée. Quatre ans après, dona Chimène fut ensevelie à ses pieds. c< Et, quand le bon cheval Babieça mourut aussi, Téouyer qui en prenait soin, ne pouvant l'ensépulturer dans le monastère, Tcnterra à la porte à main droite, et planta deux ormes, l'un aux pieds, l'autre à la tête, et ces arbres devinrent très^rands. » Plus tard le roi Alfonse X éleva au Cid un tombeau dans le chœur de l'église, avec cette inscription, qui sent plus le soldat que le grand clerc :
Belliger, invictus, famosus morte, triumphis, CHauditur hoc tumulo magnus Didaci Rodericus.
Mais les siècles n'ont pas épargné le monument du Cid. Les bénédictins de Gardena le transférèrent du chœur à la sacristie, de la sacristie au chœur, puis à la chapelle de Saint-Sisebut. En même temps le vandalisme des restaurations modernes défigura l'église. Ce fut merveille qu'on laissât au portail la statue équestre du Cid, foulant aux pieds de son cheval un Sarrasin. Cependant le vieux banni ne devait pas trouver d'asile assuré contre les caprices des hommes. Les Français emportèrent sa tombe à Burgos pour en décorer la promenade publique. La Restauration la rétablit sous les voûtes de Saint-Pierre. Enfin, quand une loi violente ferma les porles des couvents, Tayuntamiento de Burgos, craignant qu'un touriste
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anglais n'enlevât les os de Rodrigue et de Chimène demeurés sans gardien, les retira de l'antique abbaye et les déposa à la chapelle de l'Hôtel de Ville dans un cercueil de bois de noyer. Ce n'était pas sans quelque doute sur leur authenticité, mais ce n'est pas non plus sans mélancolie, que je contemplais ces restes, montrés pour deux réaux par un valet qui leva le drap funéraire et ouvrit le cercueil. J'ai horreur de ce qui viole le secret de la mort ; et je ne puis souffrir le spectacle de ces ossements desséchés, à moins que la sainleté n'ait jeté sur eux un vêtement impérissable. L'Église elle-même entre dans ces délicatesses, et lorsqu'elle expose les reliques des Saints, c'est de loin qu'elle les fait voir au peuple , enchâssés dans l'or , sous un voile de cristal et sous un nuage d'encens.
Les magistrats de Burgos, il y a trois cents ans, savaient mieux honorer leurs grands hommes. Lorsque la bataille deVillalar eut ruiné la cause des Comuneros pour laquelle Burgos avait tiré l'épée, la ville voulut conjurer la colère de Charles V en lui élevant un arc de triomphe. Mais elle a voulu en même temps montrer qu'elle n'avait rien perdu de sa fierté, et le monument de sa soumission fut aussi celui de ses vieilles gloires. Ne m'accusez plus de m'arrêter à des inscri[)lions, h des pierres en désordre, à des débris sans art. Après sa cathédrale.
Burgos n'a peut-être pas d'édifice plus frappant que celui-ci, plus inspiré du vieil esprit castillan, plus libre des traditions classiques. A l'extrémité du quai de la rive droite et en face du pont, s'ouvre une porte féodale entre deux tours saillantes, d'un style sévère et orné. Au-dessus de la large voûte, des niches ont reçu les images du fondateur de la cité, Diego Porcellos, et des juges de Gaslille, Nuno de Rasura et Laïn Galvo. Au second étage, la statue de Charles V sur un socle plus élevé, à sa droite et à sa gauche Fernan Gonzalez, le grand Gomte, et le Gid, sa bonne épée à la main, sur sa poitrine sa longue barbe chantée par les poètes. Au-dessus du puissant empereur, et pour lui rappeler un pouvoir plus grand encore que les rois, la figure d'un ange armé du glaive exterminateur. Enfin, au sommet de Tédifice, entre les quatre tourillons crénelés qui le couronnent, la Vierge avec l'Enfant, pour attester que la grâce est encore plus puissante que le glaive (1).
(1) C'est peut-être ici le lieu de tracer la généalogie fabuleuse qui réunit les héros de la Castille en une seule famille, comme l'arc de Sainte-Marie réunit leurs images en un seul monument.
Don Diego Porcellos.
Sa tille
SULLA BeI.LA
est mère de deux fils.
Nuwo Rasura, juge île Gaslille, GD^TIO Gonzalez,
^on fils KuNo Fernanlez Vc sa lillc mariée des sept infants
est père à Lain Calvo, de Lara.
de Feukan Gonzalez. descend Diego Lainez,
père du Cm.
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Voilà- les temps héroïques de la Castille dans leur force et leur rudesse, tempérées parla douceur du christianisme. J'y remarque trois grands traits : d'abord la foi religieuse qui conduisait la guerre contre les mécréants. Car on ne se représente pas assez les prodiges de dévouement et de persévérance, au prix desquels il fallait sauver la nationalité chrétienne, « alors que, selon l'expression d'un « ancien chroniqueur, la lutte contre les Maures c< était dans toute son horreur, alors que tous les c< rois, les comtes, les nobles et tous les chevaliers c< avaient l'écurie de leurs chevaux dans la cham- « bre où ils dormaient avec leurs femmes, afin « que, s'ils entendaient le cri de guerre, ils pussent « trouver bêtes et armes sous la main et chevauc< cher sur-le-champ. » Ensuite vient la passion de l'indépendance, non-seulement de l'indépendance personnelle, mais des libertés castillanes. C'est elle qui tient ces juges, ces comtes et Fernan Gonzalez, et le Cid, en querelle éterneUe avec le roi de Navarre et de Léon. Il ne faut point voir en eux, comme on l'a trop fait, des factieux, des ennemis de toute loi. Ils se portent, au contraire, pour les défenseurs des lois anciennes, des Fiieros^ que le peuple défendra encore contre Alfonse X, contre ses légistes et son code des Siete partiias. Enfin j'admire ici les affections domestiques dans toute
leur simplicité et toute leur énergie. C'est la main d'un frère vengeant les sept infants de Lara ; c'est le dévouement d'une femme rompant deux fois les chaînes de Fernan Gonzalez. C'est le Cid, comme fils, lavant la honte de son père, comme mari, gardant fidèlement à Chimène cette main qu'il lui a tendue sanglante ; comme père poursuivant l'injure de ses filles. Voyez dans le poëme, quand le héros banni quitte Saint-Pierre de Gardena, l'admirable scène des adieux, ce II prit ses tilles « dans ses bras, il pleura de ses yeux, tant il sou- « pirait profondément : a Ah ! Chimène, ma femme « si accomplie, je vous aimais comme mon âme ! « Vous le voyez, il faut nous séparer en cette c< vie. J'irai et vous resterez. Plaise à Dieu et à a sainte Marie que de mes mains je puisse un c< jour établir mes deux filles que voici ! Plaise à c< Dieu de me donner bonne fortune et quelques « jours de vie, et de faire que vous, femme hono-
c< rée, vous ayez bon service de moi. » Mon Cid eV « sa femme vont à l'église. Doîia Chimène se jelte c< à genoux sur les marches de l'autel, priant le c< Créateur, du mieux qu'elle sait, de garder de tout « mal le Cid Campeador : a Tu es le Roi des rois, « dit-elle, et le Père du monde. Je t'adore et crois « en toi de toute ma volonté, et je prie saint Pierre c< qu'il m'aide à prier pour mon Cid Campeador.
« Que Dieu le garde de malheur ! Puisque aujour- « d'hui nous nous quittons, qu'il nous fasse retrouc< ver dans la vie ! » La prière était faite et la messe c( achevée. Voilà qu'il faut chevaucher. Le Cid c( embrasse dofia Chimène, et Chimène va baiser la ce main du Cid, pleurant de ses yeux; car elle ne sait c< que faire. Et lui, il recommençait à regarder ses c< filles : c< Je vous recommande à Dieu, mes filles, a et à votre mère, et à votre père spirituel. » Ainsi a se séparèrent-ils, comme l'ongle se sépare de la a chair (1 ) .» Vous ne retrouverez rien ici de ces sentiments affadis où se complaît l'art des troubadours. La nature n'a pas besoin de subtilités et de raffinements ; elle a des cris pour remuer jusqu'au fond les entrailles des hommes. Vous reconnaissez l'accent des adieux d'Andromaque et d'Hector, avec la majesté chrétienne de plus ; de moins, une grâce et un éclat dont la muse grecque a le secret. Dans le poëme du Cid comme dans les épopées homériques, nous touchons au fond primitif de toute poésie. De même que sous l'œuvre d'Homère, on découvre les chants guerriers dont il a recueilli, transformé, et
(1) Salieron de la eglesia ya quieren cavalgar.
El Cid a dona Ximena ibala abrnzar, Dona Ximena al Cid la mano '1 va a besar, Lorando de los ojos, que non sabe que &e far. E cl a las niSas torn6 las à catar, a A Dios vos acomiendo, fijas; <r E a la mugier é al padre spiritual... » Asi s' par ton unos d' otros como la ufia de la carnt.
fait vivre les débris ; de même l'épopée castillane, écrite au treizième siècle, a recueilli l'écho des chansons non écrites où l'on célébrait déjà l'invincible Rodrigue :
Ipse Rodericus, mio Cid semper vocalus,
De quo cantatur qiiod ab hostibus haud superatur.
Il ne nous est pas donné de creuser plus avant dans les origines de la littérature espagnole. Ce sont les beautés simples qui comm^icent les grandes littératures, comme les mœurs fortes et chastes fondent les grands empires. Burgos, la ville des héros, deviendra la capitale des rois.
Pendant que j'erre ainsi à travers les ruines et les souvenirs, je m'aperçois que j'inquiète mes amis. Vous avez ouï beaucoup médire de l'Espagne, et vous craignez qu'au retour de tant de courses je ne trouve guère meilleure chère que les compagnons du Cid, campés sur la grève de l'Arlanzon. Mais laissez-moi venger ce beau et trop calomnié pays. Si Ton n'y admire pas les splendides hôtels où l'hospitalité moderne rançonne le visiteur de Londres et de Paris, on y dort sous des toits honnêtes et sur des couches décentes ; et, si les chambres sont tout au plus bourgeoises, les cuisines sont encore héroïques. Jamais je ne vis suspendue au plancher une plus riche collection de lèchefrites.
de casseroles et de chaudrons. Je contemplais surtout des files de marmites qui me rappelaient (pardonnez-moi encore cette réminiscence d'Homère) la longue file des servantes de Pénélope que Téléque pend à la même corde en punition de leur perfidie. Au milieu de la pièce 3e projette en saillie le manteau de la cheminée patriarcale, où le voyageur mouillé et transi trouve accueil, sans scandaliser un essaim de cuisinières, habituées à la bienheureuse familiarité des mœurs espagnoles. Là son œil sera consolé par la bonne mine des œufs frits, des perdrix qui se dorent au feu clair, et du brun chocolat qui écume sous le fouloir. Si votre sobriété se contente à ce prix , si vous ne redoutez pas le parfum d'outre qui donne le cachet de l'authenticité à ce flacon de Malaga, si votre estomac n'a pas la dangereuse curiosité de toucher aux pois chiches qui nagent dans la chaudière voisine, ou aux viandes arrosées d'huile rance, soyez en paix : Nous vivrons. Nous vivrons, et vous ne m'en voudrez pas d'être redescendu de mes hauteurs poétiques à ces utiles réalités. Nous n'avons pas même, à vrai dire, quitté la littérature espagnole; car, si le poëme du Cid naît sur les champs de bataille, c'est d'une cuisine d'auberge que don Quichotte sort chevalier pour combattre les géants et redresser les torts.
UA PÈLERUfAGE AU PAYS DU SUD.