‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 3)Chapitre 4 sur 24 · LA VILLE DES ROIS · texte numérisé non relu

LA VILLE DES ROIS

Burgos, le 19 noTembre 1852.

Les critiques, toujours en garde contre l'enthousiasme des voyageurs, m'accuseront d'avoir admiré l'Espagne à la lueur de ses légendes et sous le prestige de son soleil. J'ai hâte de protester contre l'accusation. Quatre fois j'ai vu le jour éclairer l'horizon de la Vieille-Castille, jamais je n'y vis l'astre qui passe pour ramener le jour. Je suis, hélas ! du nombre de ceux qui vont demandant la santé à cet astre et le cherchant sous des cieux trop vantés. Les poètes cependant avaient pris soin de m'avertir. Devais-je m'étonner des neiges de Rome, et des eaux du Tibre grossissant sous les orages, quand Horace déjà s'en prenait à Jupiter de l'opiniâtreté des frimas, et croyait revoir sous Auguste le déluge de Deucalion (1)! Et lorsque Dante au

(1) Horace, Od., lib. I :

Jam salis terris niyis atque dirae Grandinis misit Pater,..

troisième cercle de son Enfer, décrit la pluie a éternelle, maudite, froide et triste, »

Eterna, maladelta, fredda e grave (1),

certainement il en trouve l'image sur les bords de TArno, à Pise, où moi, son indigne commentateur, pour l'éclaircissement de ce seul vers, j'ai vu pleuvoir cinquante jours. L'autre péninsule n'est pas mieux traitée du ciel. Le chancelier Ayala, grand homme d'État et grand homme de lettres, se plaint du climat de la Navarre. Le poëte castillan Ferrus lui répond : c< Annibal aurait-il conquis l'Espagne « s'il eût redouté la neige et la grêle ? et si le face meux Cid avait eu peur des averses, aurait-il c< vaincu tant de comtes et tant de rois (2) ? » Pour moi, je n'aurais pas réveillé les vieux morts de Burgos, si je n'avais bravé les tempêtes déchaînées pour défendre leur solitude. Il est vrai, j'ai vu la ville royale sous un voile, mais sous un voile de pluie peu favorable aux illusions. Heureusement, si du temps des héros il ne reste plus que les murs et des souvenirs, l'époque des rois a laissé des monuments qui n'ont pas besoin de prestige.

Quand la royauté vint s'établir dans l'enceinte

(1) Dante, InfernOf cant. 6.

(2) Cancionero de Baena,

guerrière de Diego Porcellos, assurément elle n'y apporta pas la liberté, mais elle y apporta la grandeur. Burgos s'accrut avec cette monarchie prédestinée, qui, sortie des gorges des Asturies, toucha bientôt au bord du Tage, puis du Guadalquivir, puis de l'Océan. La noble yille prenait les titres de Caput Castellx^ madré deReyes^yrestauradoradeReinos. Elle portait et elle portê^ encore pour armoiries une demi-figure de roi couronné, sur un écusson de gueules, avec seize châteaux d'or en sautoir. Aux cortès, ses députés tenaient la droite du roi, ceux de Léon la gauche ; lorsque Tolède prétendit au premier rang, elle ne réussit pas à déposséder Burgos, et ses représentants durent se contenter d'avoir leur siège en face du trône.

Les restes du château des rois occupent le sommet de la colline qui domine la ville ; sombre et funeste demeure, et comparable à la lourde Londres par le sang qui s'y versa. Là se consommèrent ces luttes fratricides qui furent si longtemps le crime de l'Espagne devant Dieu, son opprobre devant la chrétienté et sa faiblesse devant les infidèles. Là Alfonse le Sage fit mourir son frère don Fadrique, et Sanche le Brave, son frère don Juan. Les mêmes murs virent les orgies et les fureurs de Pierre le Cruel; et dans un siècle plus humain, sous Charles V, les libertés publiques y furent ew-

sevelies avec les derniers chefs des Comuneros. Du haut de cette citadelle les rois tenaient en respect l'aristocratie des Ricos hombres^ établie militairement dans les maisons seigneuriales de la calle San Juartj de la calle San LorenzOy 4e la calle (TAvellor nos. Plusieurs de ce§ niaisons,'rajeunies il est vrai au quinzième siècle^^fl^annoncent comme des donjons et cachent des palaH, des cours ornées de portiques et de colonnades. La demeure du connétable Hernandez de Velasco déploie encore sa formidable façade, qui semble bâtie pour soutenir des sièges. Le collier de Tordre Teutonique, lourdement sculpté, se déroule autour du portail. Mais franchissez la porte menaçante, elle Patio s'ouvrira devant vous entouré d'élégantes galeries, couronné de larges terrasses, dont la balustrade à jour semble dessinée par un crayon florentin. Ajoutez-y à profusion les draperies et les fleurs, les orchestres et les groupes magnifiquement vêtus, et tout ce qui répandait ici la vie, le mouvement et la grâce, et vous croirez cette maison bâtie pour les plaisirs et pour les fêtes.

Mais c'est l'honneur delà royauté et de la noblesse castillanes d'avoir pris moins de soin de leur demeure que delà maison de Dieu. Habitués à passer leur vie sous la tente ou sous le ciel des champs de bataille^ qu' avaient-ils besoin de voûtes magni-

fiques et de lambris dorés? Ils réservaient ce luxe pour les églises où résidait leur Maître, et pour les monastères où ils abritaient leurs veuves et leurs fiHes. De là le grand nombre de sanctuaires et de fondations religieuses qui faisaient l'ornement de Burgos : Saint-Esteban , beau vaisseau gothique, décoré des plus gracieux caprices de la renaissance ; Saint-Gil et ses chapelles aux voûtes hardies ; Saint- Nicolas et son retable, où revit sculptée en pierre toute la légende du saint. Partout des autels, des mausolées, de pieuses images, attestant la foi de ces familles orgueilleuses, violentes, mais après tout capables de foi et de repentir. La piété des rois a laissé sa trace dans deux grandes fondations qui résument trois cents ans d'histoire : l'abbaye de la Iluelgas et la chartreuse de Miraflores.

Au sud-ouest de Burgos, et sur la rive gauche de l'Arlanzon, au bout de quelques allées vertes qui consolent la vue de la nudité des campagnes voisines,s'élève une forteresse monastique entourée d'une double enceinte crénelée. Son clocber religieux et féodal, surmonté d'une croix, mais garni de mâchicoulis, commande la plaine. Au-dessous du clocher se dessine le portail latéral de l'église ; à côtQ de l'église, une porte ogivale donne sur une vaste cour, au fond de laquelle cinq grilles ferment l'entrée des cloîtres. Nous avons devant nous SanlaMa-

est resté, et se déploie encore chaque année à l'anniversaire de la bataille. Cet anniversaire est devenu fête de l'Église, le 16 juillet, sous le titre de Triomphe de la Croix : ce jour-là le tombeau d'Alfonse VIII est orné de lumière et de fleurs.

Le vrai et le faux se mêlent dans ces récits. L'épisode de la belle juive n'a rien d'historique, et le monastère ne s'éleva point pour apaiser le courroux du ciel, déclaré parla défaite d'Alarcos ; car il la précéda de plusieurs années. Vers 1180, Alfonse VIII, sur les instances de Ja reine Éléonor, avec le concours de ses filles Urraque et Bérengère, résolut de fonder une abbaye de femmes, au lieu même où les rois de Castille avaient une résidence moins austère que le château de Burgos, et qu'ils appelaient « leurs loisirs, » las Huelgas del Rey, En 1187, il fit donation de la maison et des grands biens qu'il y attachait, à dona Maria Sol, religieuse cistercienne, et à ses compagnes. Enfin, par un diplôme du 14 décembre 1199, muni du sceau royal, avec la signature de dix évêques et de onze Ricos homhreSy il renouvela la donation entre les mains de Guy, abbé de Cîteaux, en ajoutant cette promesse : « De plus nous promettons audit a abbé que nous et nos descendants, s'ils veulent c< obéir à nos conseils et commandements, nous ce aurons notre sépulture dans ledit monastère de

c( Saînte-Marie la Royale ; et, s'il arrive que de notre « vivant nous voulions embrasser l'état de religion, c< nous nous engageons à recevoir l'habit de Cîteaux, « et non pas aucun autre. »

Les successeurs d'Alfonse VIII achevèrent son œuvre. Alfonse X régla que le nombre des religieuses serait de cent, toutes nobles, todas hijas d'algo. Les concessions des rois, les constitutions des papes et des abbés de Cîteaux, asj^urèrent à Sainte-Marie de las Huelgas les richesses, la juridiction canonique et civile qui firent marcher ses abbesses au premier rang de la noblesse castillane et de la hiérarchie chrétienne.

Au civil, les Dames de las Huelgas avaient la seigneurie de cinquante et un bourgs et villages, avec Vimperium merum et mixtum ; connaissance ^des causes civiles et criminelles, nomination des alcades, écrivains, alguazils. Les officiers de justice de Burgos ne pouvaient pénétrer chez elles verges levées. Ils baissaient les verges en entrant ou les laissaient à la porte. Au contraire, l'abbesse avait un juge à Burgos pour la conservation de ses droits sur le blé et les légumes qui se vendaient au marché. Saint Ferdinand y avait ajouté la moitié des droits régaliens sur les eaux de l'Arlanzon pendant le jour, et la totalité pendant Ja nuit.

Au canonique, Tabbaye de las Huelgas, affrau-

09 MÉLiKGES.

cbie de toute autorité épiscopale {nullivs diœcms)^ maison mère de tous les couvents de religieuses cisterciennes dans les royaumes de Castille et de Léon, exerce une juridiction légitime sur les monastères, églises, ermitages de son obéissance, juridiction dérogatoire à celle des archevêques et évêques diocésains. L'abbcsse, par ses délégués, a la connaissance en première instance de toutes les causes bénéficiaires; droit de pourvoir aux cures etchapellenies; droit d'examen, approbation, et concession de titres pour célébrer, prêcher, confesser, exercer charge d'âmes. Elle connaît des violations de clôture, immunités des églises, translations de couvents, érections de confréries. Elle donne des démissoires pour les sainls ordres.

Sans doute les abbesses de Chelles et de Fontevrault écarlelèrent plus d'une fois leur blason, monastique avec les lis de France, elles menèrent à leur suite un nombreux corlége de barons et de chevaliers, elles envoyèrent leurs procureurs aux états généraux et leur contingent sous les drapeaux des rois. L'Allemagne eut de superbes religieuses, devant lesquelles l'empereur mettait pied à terre, et qui siégeaient dans les diètes. Mais les canonistes ne connaissent pas d'autre exemple du pouvoir exorbitaut exercé par les Dames de las Huelgas, en face de Tarchevêque de Burços, au bout du pont

qui les séparait de ce puissant métropolitain. La politique des rois devait agrandir une maison qu'ils regardaient comme la leur, où ils avaient leurs tonibeaux, où les princesses de leur sang trouvaient une retraite, soit qu'elles prissent le voile, soit qu'elles cherchassent seulement pour quelques années le repos du cloître. On y vit six infantes de Castille, trois d'Aragon, une de Navarre, une de Portugal, une d'Autriche. De leur côté, les papes ne purent refuser ces honneurs étranges aux filles d'une race royale qui soutenait contre les infidèles une croisade de huit cents ans. Nulle part plus qu'en Espagne les femmes n'eurent besoin d'être protégées par le respect, parce que nulle part ne leur manqua davantage la protection de Tépée, le rempart de la famille ; nulle part elles ne furent condamnées à une plus longue solitude, à des veuvages plus certains, quand une guerre éternelle retenait leurs maris et leurs frères. Le moyen âge honora partout les femmes chrétiennes : en France et en Italie, il mit à leur service des guerriers et des poètes ; en Castille, il rangea sous leurs lois des religieux et des prêtres (1).

(1 ) l\ faut voir, dans le mémoire de M. l'abbé Calvo, Tordonnance royale du 22 janvier 1728 par laquelle le roi Philippe V confirme les privilèges de Tabbaye de las Huelgas, en rappelant les concessions des papes Clément III, Grégoire IX, Innocent IV, Innocent VIII, Léon X, Pie V, Urbain VIII. Il est vrai qu'on ne donne

Vous me reprochez probablement de discourir devant les grilles de l'abbaye, au lieu de tous laisser pénétrer sous ses cloitres dont vous avez ouï décrire les merveilles. On vous a vanté surtout les Clauitrillas et leurs arcades romanes, reste du palais d'Alfonse VIII, les portes chargées de décorations moresques, le grand cloître ogival. Ici toutes les époques de l'architecture espagnole ont laissé leurs traces ; mais vous le croirez, s'il vous plaît, sur la parole des archéologues. Les grilles ne s'ouvriront pas. Une clôture éternelle les lient fermées, hormis pour le roi et pour la reine d'Espagne. Quand un de ces souverains visite la maison, sa suite y entre avec lui ; alors toute la ville est de la suite, et quelque heureux étranger, amené ce jour-là par son étoile, trouve le temps de crayonner les lignes élégantes, les ornements capricieux qui font maintenant votre envie et votre désespoir.

L'église nous resie, et encore la même loi sévère nous en dérobe la moitié. Le portail latéral s'ouvre sur un atrium appelé la nave de los caballeros. Là, sous des tombes nues, ou grossièrement sculptées, les vieux chevaliers castillans gardent leurs rois

pas le texte de ces concessions, et qu^en même temps on voit la royale abbaye plaider contre les archevêques, se faire délivrer des consultations par les docteurs; ce qui prouverait que ses droits pourawni être contestés.

m PÈLERINAGE AO PAÏS CU OD.

morts, comme do bons serviteurs couchés à 1 porte de leurs maîtres. Entrons dans la basilique ; oublions les décorations modernes qui déshonorent le sanctuaire ; pardonnons à la grille qui nous empêche de visiter, mais qui nous permet de contempler le cliœur des religieuses, les dix arcades de li grande nef et les tombeaux. Nous trouverons que le génie de saint Ferdinand, Fintrépide et pieux monarque, le preneur de villes et le fondateur de tant d'églises, respire encore dans ce bel édiflce

il rebâtit. Le plan dessine une croix latine.

int l'achèvement de sa cathédrale, Burgos vaït rien de plus grave et en même temps de plus hardi que ce vaisseau, où lasévérilé byzantine sert pour ainsi dire de lige au premier épanouissement I de rarchilcclure gothique. On comprend que 1 souverains du treizième siècle en aient fait l'égli royale, la basilique de leui's fêles et de leurs | triomphes, le lieu de leur sépulture, en un mot le J Saitit-Dcnis de la Vieille-Caslille.

Pendant cent cinquante ans, les successeurs j d'AHonse VUI ne connurent guère les loisirs qui font la splendeur d'un règne et la prospéi-ité d'une capitale. On voit les rois s'enfermer dans Tolède pour surveiller de plus près les mouvements i infidèles, forcer les portes de Séville, de Xérès, de ibraltar. Mais c'est presque toujours à Burgas.,

c'est à Sainte-Marie de las Huelgas qu'ils viennent chercher la couronne, la bénédiction de leurs noces, et la seule paix qu'ils connaissent, celle du sépulcre. Là, saint Ferdinand se Ht armer chevalier ; révêque Maurice avait béni les armes, Ferdinand prit lui-même l'épée sur l'autel, mais le doux jeune homme se la ût ceindre des mains de sa mère. Là, Âlfonse XI, Henri II, Juan 1", célébrèrent Iter couronnement. Et, pour finir par où les grandeurs finissent, le tombeau dWlfonse VIII et celui de sa femme Ëléonor s'élevèrent au milieu du chœur. Le reste de la grande nef et les nefs latérales ont reçu les dépouilles d*Alfonse VU, de Saachfli lU, d'^Henri I**, dWlfonse X, de cinq reines, onze infants et dix-huit infantes. Les mausolées sont pour la plupart trè.s-simples, soutenus ordinairement par des lions^ ornés seulement darabesques et de statuettes rangées dans leurs niches. Mais cette longue suite de rois et de princes console encore le veuvage de la vieille cité de Burgos, et lui rappelle que ses palais ne furent pas toujours abandonnés (IV Le fi^idâlour de las Huelgas avait pourvu au repos

^\ Sur lVcllil«(«r^ ^ r^i^ a<» Us Hu^kais. il feudrait con- ^ WM «lk>NiM<è «iKvtk'K' 1^ m. K4Tym <Un$ k^ AmmaUs archéolo- ^ ^%(l« LVxU «k j« $tti$ nne frixt^ <èk cette lamière comme 1 4 «Nlft^

de ses descendants, mais il eut la touchante pensée de pourvoir en même temps au repos des pauvres voyageurs, des pèlerins qui de tous les points de la chrétienté se rendaient à Saint-Jacques de Compostelle. Auprès de l'abbaye royale et sous son obédience, il établit VHospital del Rey; treize religieux et plusieurs religieuses y servaient les pèlerins au nom de l'abbesse qui recevait leurs vœux. Pour hondrer leur ministère, on leur avait donné Thabit de Calatrava, avec le titre de Comendadores et de Comendadoras. L'hôpital avait cent douze lits et novurtn^it au âehors quatre cents personnes. Les réYollrtions ont bouleversé l'économie de ce vieil hospice, et les restaurations en ont défiguré l'architecture. Pourtant, qui ne s'arrêterait encore devant la porte élégante {puerta de los Romeros) où le voyageur fatigué voyait en arrivant les images de ses célestes protecteurs, saint Jacques majestueusement assis dans une niche, et plus haut l'archange saint Michel foulant aux pieds le dragon? La tradition veut que cette entrée de l'hôpital ait eu pour portier le bienheureux saint Amaro. Il venait de France, dit-on, et, après avoir accompli son vœu à Compostelle, il voulut achever ses jours au service des pèlerins, lavant leurs pieds, pansant leurs plaies, allant au-devant des plus fatigués pour les rapporter sur ses épaules. Une profonde obscurité

58 IÉLâ!tGES.

enveloppa la vie de ce juste, mais, la nuit de sa mort, une clarté du ciel environna VHospital del Rey, Les gens de Burgos accoururent, croyant qu'un incendie dévcwrait la maison, et trouvèrent que Dieu avait voulu honorer des vertus ignorées. L'Ëglise éleva des autels à saint Amaro, et le peuple lit encore avec amour la légende de ce serviteur du peuple. Il faut reconnaître ici un des caractères de l'Espagne catholique : la charité à côté de la grandeur. Le Cid pourfend les Sarrasins, mais il fait asseoir le lépreux à sa table et le couche dans son lit. Les àbbesses de las Huelgas régnent derrière leurs grilles, cpri ne s'ouvrent que pour les têtes couronnées; mais les portes de leur hospice ne sont jamais fermées aux pauvres (1).

Sainte Marie de las Huelgas garde la ville de Burgos du côté de roccident. La Chartreuse de Miraflores la protège à Torient. Les cités du moyen âge aimaient à jeter ainsi à leur droite et à leur gauche des camps monastiques où veillaient les serviteurs et les servantes de Dieu, sentinelles de la prière et de la pénitence :

Niai Dominus custodierit civitalein, frustra vigilat qui custodît

cam.

La Chartreuse est assise sur une colline qui

1) 4|NmlM <o2»re Buraos.

domine le pays, mais elle n'y découvre que des champs monotones d'orge et de blé. Que pe gracieux nom de Miraflores ne nous trompe pas : on ne voit ici d'autres fleurs que de pâles mauves épargnées par les vents d'automne. Il y a longtemps que j'ai dû renoncer à la Castille de mes rêves, à celle dont je me figurais les jardins étincelants, les grenadiers* empourprés, les citronniers pliant sous leurs fruits d'or, pendant que les blancs jasmins s'entrelaçaient aux grilles des balcons. Je ne manquais guère d'y ajouter un palmier couronnant de son feuillage triomphal la riche végétation du Midi.

De Bnrgos à la Chartreuse, la route est longue, et j'en profite pour vous entretenir du roi Juan II, non sans quelque justice, puisque nous allons visiter des lieux pleins de sa mémoire, puisque la splendeur poétique de son règne se réfléchira sur les œuvres d'art qui nous charmeront. Vous me soupçonnerez de glisser ici, sous le couvert d'un voyage, les chapitres détachés d'une histoire de la littérature espagnole. Me garde le ciel de cet excès de perfidie! Mais comment nicrai-jc que pour moi l'attrait, la magie du voyage est do me transporler non-seulement dans d'autres lieux, mais en d'autres siècles? Ces grandes contrées historiques ne seraient à mes yeux que de lamentables cimetières, si je ne faisais revivre en passant les générations qui

les ont peuplées. Et je ne sais enfin ranimer ces générations qu'en leur rendant la parole, surtout la parole des poètes, qui exprime, avec plus de naïveté, de verve et d'éclat, la pensée de tous.

Nous voici donc en plein quinzième siècle. Nous n'entendons plus ces poètes guerriers que saint Ferdinand menait avec lui dans les combats, ces chansons de geste que les anciens chevaliers faisaient chanter à leur table. Peu à peu les ballades héroïques, avec la simplicité de leur style, avec l'irrégularité de leur versification, n'ont plus réuni, autour de quelque chanteur aveugle, qu'un auditoire ignorant de paysans et de soldats. Une autre poésie est venue faire le passe-temps d'une société riche, délicate et exigeante. Les troubadours de Provence hantent les cours d'Aragon et de Castille. Ils y ont trouvé d'abord des admirateurs, ensuite des disciples. Les ricos hombres s'évertuent à composer des sirventes et des canzons. Le Consistoire de la Gaie Science à Barcelone ouvre des concours qui rivalisent avec les Jeux Floraux de Toulouse. En même temps, les Espagnols ont passé la mer; ils reviennent de leurs conquêtes de Sicile et de Naples, Toreille encore pleine des chants de la muse italienne, gagnés par cette passion de l'antiquité qui agitait les savants de Rome et de Florence; deux traductions de la Divine Comédie^ en catalan et en cas-

tillan, paraissent la même année (1428). D'autres

imitent Pétrarque ou traduisent Tite Live. Mais la

■If

culture savante de la Provence et de l'Italie ne pouvait s'acclimater qu'à l'ombre des palais. Il lui fallait la protection d'un prince bienveillant, lettré, ingénieux, plutôt que grand. Le Médicis de la renaissance castillane fut Juan II.

L'histoire a jugé ce prince, qui régna quarantehuit ans et ne sut jamais régner, esclave de son favori Alvaro de Luna, puis des factieux qui lui firent signer la mort de son favori, mourant enfin avec le sentiment de sa faiblesse et de son inutilité, et se condamnant lui-même par ces dernières paroles : a Plût à Dieu que je fusse né fils d'un artisan, « et que j'eusse vécu moine du couvent de l'A- «brojo! » Cependant cet homme, impuissant à gouverner les volontés, à contenir les brigues ej les soulèvements, devait se faire un règne pacifique dans le monde des intelligences, dans les arts et les lettres. Un grand peintre de moeurs, Fernan Ferez de Gusman, traçait ainsi le caractère littéraire du roi Juan II : « 11 connaissait les gens et distin « guait ceux qui conversaient avec sagesse et avec « grâce. Il se plaisait à écouter les hommes de « sens et remarquait ce qu'ils avaient dit. Il en. « tendait le latin et le parlait. 11 lisait bien, il « aimait les livres et les histoires, il goûtait les

MiLAMGBS. I. 4

62 MÉLàMGES.

c( poésies des beaux esprits et discernait les vers a mal faits. Il prenait grand plaisir aux entretiens « gais et spirituels , et pouvait y mettre sa « part. Il comprenait aussi la musique, chance tait et jouait des instruments. » Lui-même ne dédaignait pas de composer, et il en savait assez pour chanter en rimes légères la puissance de l'amour et la cruauté d'une dame. Toutefois le mérite de Juan II fut surtout de rassembler, d'encourager, de multiplier par conséquent les talents poétiques, et d'en former une pléiade qui eut sa splendeur. Autour de ce trône orageux, sur ses marches ensanglantées, on n'entend que chants et vers de toute mesure. Le grand connétable Alvaro de Luna dicte des couplets, en même temps qu'il médite les desseins qui le mènent à l'échafaud. Le marquis de Villena rédige un Art poétique {Arte de trobar). Le marquis de Santillane compte, de sa main gantée de, fer, les syllabes cadencées de ses sonnets. Le commandeur Calavera propose à tous venants une joute poétique : il s'agit de concilier la Providence et la liberté de l'homme. Sept poètes lui répondent, parmi lesquels un moine et un mahométan. Un désordre fécond, une bienfaisante égalité, confondent tous les rangs, dès qu'on met la main au métier des vers. Des évêques, des hommes d'Etat, correspondent avec Montoro le fripier,

UN PÈLERINAGE ilU PAYS DU CID. «5

Juan le harnacheur, Mondragon le palefrenier, Juan de Valladolid, fils d'un bourreau et d'une servante d'auberge. Le démon des vers remue toute la nation castillane jusqu'à la fange; il la possède, il la travaille, mais (chose étrange !) il ne l'inspire pas. Il en fait sortir une école laborieuse, élégante, spirituelle, mais une école froide et vide, et cependant une école nécessaire (1).

Le quinzième siècle est encore un siècle tragique. Les chrétiens d'Espagne se déchirent et s'entretuent, pendant que sur les tours de Grenade les infidèles veillent en attendant l'heure de se jeter sur la Gastille épuisée. Pourtant le Cancionero de Baena^ qui réunit les compôlîtions de cinquante auteurs, ne garde presque nulle trace des guerres civiles, ni des guerres saintes, où ces poètes et leurs Mécènes jouaient leur tête. Les plus sérieux s'attachent à uiiS'poésie savante, dont ils trouvent l'exemple chez Dante, désormais établi en maître sur le Parnasse castillan (2). Ceux-ci ne manquent guère

(1) Ticknor, History of spanish littérature, t. I. Voyez aussi la savante introduction de M. Pidal au Cancionero de Baena, et un article de M. Leopoldo de Cueto, Revue des Deux Mondes , du 15 mai 1855.

(2) Cancionero de Baena, pag. 261. Requesta de Alfonso Ahares contra Ferrant Manuel :

A Dante, el poeto, gran conponedor, Me disen, amigo, que reprehendistes.

Si este es verdad, en poco luvistes Lo que el mundo tiene por de gran valor.

de s'égarer dans quelque forêt, d'y rencontrer un personnage mystérieux qui leur sert de guide, et les conduit en un lieu d'où ils découvrent l'ensemble des choses divines et humaines. Cependant, comme on n'approche pas impunément des grands modèles, Juan de Mena doit à l'imitation de la Divine Comédie une élévation de pensée qui le porte bien audessus de ses contemporains. Les esprits légers en plus grand nombre s'engagent à la suite des Provençaux ; ils préfèrent cette poésie galante qui allume tant de feux , aiguise tant de flèches, mais qui d'ordinaire ne coûte pas la vie à ses adeptes. Si le trop sensible Macias mourut victime de sa passion, ce cas unique fit l'admiration de la postérité, et les heureux versificateurs de la cour de Juan II rimaient en paix les Mandements d'amour, les Plaids d'amour, les Pénitences d'amour, la Prison d'amour, et même V Enfer d'amour. Apfès les grands récits de l'épopée nationale, ces jeux d'esprit sont misérables, et cet art d'imitation ne semble plus qu'un art de décadence. Mais ici, comme souvent, la décadence cache un progrès. Le culte poétique des femmes ajoutait à la vaillance castillane la bonne grâce et la délicatesse. 11 introduisait sinon dans toutes les âmes, au moins dans le langage et dans les mœurs, ces beaux sentiments qui 'Bt de la société espagnole une école d'honneur

et de courtoisie, et qui passèrent les Pyrénées avec Anne d'Autriche pour donner le dernier poli à la société française. Mais surtout le quinzième siècle, en s'appliquant à reproduire les rhythmes des Italiens et des Provençaux, en poussant jusqu'à l'excès la ciselure du vers et de la stance, faisait subir un travail rocessaire à la rude langue du Cid. Cette poésie, qui s'était contentée de mesures incorrectes "et d'assonances faciles, devait s'assouplir et se montrer capable de la dernière précision et de la plus exquise mélodie. Il fallait qu'elle passât par un long apprentissage avant d'arriver au moment où Caldéron, retrouvant l'inspiration des plus beaux temps chrétiens, lui donnerait tout le prestige d'un langage étincelant et musical, intraduisible pour nous, éternellement enchanteur pour l'oreille des Espagnols. Il fallait enfin ce coup d'œil rapide sur la cour lettrée de Juan II, pour faire une intelligente visite à son tombeau. La renaissance castillane peut maintenant dérouler devant nous ses merveilles de sculpture : nous savons quel souffle a fait fleurir le marbre et la pierre^

Tout en devisant, nous venons de franchir le portail ogival qui marquait la limite du parc royal de Miraflores. Juan H, accomplissant un vœu de son père Henri 111, offrit aux Chartreux le parc, le ^^a-

villon OÙ se reposaient les rois quand ils poussaient leur chasse de ce côté, et enfin les fonds suffisants pour élever un monastère à Tombre duquel il voulait avoir sa sépulture. Le jour de la Pentecôte de Tan 1442, la communauté se constitua, et au bruit joyeux d'un rendez-vous de chasse succéda le silence de la règle de saint Bruno. Mais Juan II ne vit pas s'achever les constructions de la nouvelle Chartreuse. Il fallait que la grande Isabelle y mît la main, la même main qu'elle mettait aux affaires de l'Espagne et du monde. Deux architectes allemands, Jean et Simon de Cologne, et deux Espagnols, Garcia Fernandez Martienzo et Diego de Mcndicta , bâtirent l'auguste et gracieuse église. Mais, avant que les voûtes en fussent fermées, Isabelle avait pourvu à la sépulture de son père. En 1485, elle s'était rendue à Miraflores; là elle s'était fait présenter le cercueil de Juan H provisoirement déposé dans les caveaux, elle avait voulu voir le corps à découvert et lui baiser les pieds. Bientôt après elle appelait le sculpteur Cil do Siloé el le chargeait de dessiner les deux mausolées de Juan II, d'Isabelle de Portugal, sa seconde femme, et de l'infant don Alfonse, leur fils. Les dessins furent soumis à la reine, et le sculpteur, ayant mis le ciseau dans le marbre en 1489, le poussa avec tant de vigueur.

qu'en moins de cinq ans il eut achevé les deux tombes (1).

L'église de Miraflores n'est 'donc qu'une grande châsse où la piété d'Isabelle a voulu recueillir les restes de son père, de sa mère et du jeune frère dont la mort prématurée lui avait donné la couronne. Au dehors, l'édifice s'annonce comme un catafalque : point de clocher, point de transsept; à la façade, point d'autre ornement que les blasons qu'on met sur le drap mortuaire des rois; la toiture arrondie comme le couvercle d'un cercueil ; au front, le crucifix ; et tout autour, quarante aiguilles de trois grandeurs différentes, comme trois rangs de candélabres autour de l'appareil funèbre. Mais entrez dans ce séjour de la mort : vous y trouverez toute la splendeur des espérances chrétiennes. La pensée se dégage de la terre et s'élève avec les voûtes ogivales. La promesse de l'immortalité •rayonne avec les quatorze faisceaux de pierre, qui jaillissent aux angles de l'abside, et dont les nervutes, travaillées à jour, pendent en festons charmants au-dessus du sanctuaire. Dix-sept fenêtres garnies de vitraux peints répandaient une clarté mystérieuse et riche comme celle de la foi. La pluie et le soleil conjurés ont terni ces beaux verres.

(1) Arias, Apuntes historicos sobre la Cartuja de Miraflores. J*ai beaucoup profité de ce livre exceUent.

Ils n'ont pas effacé la Vie du Sauveur, qui en fait le sujet, et qui est bien vraiment la seule lumière capable de dissip«Fpour nous les ombres de la mort.

Un marchand de Burgos avait élé chargé de faire exécuter en Flandre les verrières de Miraflores : il crut bien faire d'y joindre en présent un vitrail timbré de ses armes. Isabelfe s'informa de ce blason inconnu, et, prenant l'épéc d'un de ses gentilshommes, elle brisa la vitre : « Dans cette maison, ditce elle, je ne veux point d'âj|tres armes que celttjt « de mon père. » Elle-même, qui avait élevé les murs et les tombeaux, n'inscrivit son nom nulle part; mais à vrai dire tout y parle d'elle. Au sommet du retable en bois doré qui domine l'autel le ^Christ en croix apparaît, non plus accompagné du pape et de l'empereur, comme on le représente souvent au* moyen âge, mais soutenu, d'un côté par un pape ceint de la tiare, et de l'autre paiSr une reine couronnée. Et comment oublier encore qu'au moment où la reine faisait exécuter cet ouvrage, elle recevait dans Burgos Christophe Colomb, revenu du nouveau monde dont elle lui avait ouvert le chemin ? Le grand homme fît son cntrelj.: menant à sa suite une grande troupe de sauvages, couronnés de plumes éclatantes; il offrit à Isaholle un c/iadème, une chaîne, des bracelets

et des lingots de l'or le plus pur. La reine consacra ces richesses au service de Dieu, et wulut que le retable de Miraflores fût doré des prémices de l'Amérique (1).

Dans un lieu moins ricRe en merveilles, on s'arrêterait aux stalles des moines, et au dais qui surmonte le siège du prieur. Mais je n'ai plus de regards que pour le monument qui s'élève au milieu du chœur devant l'autel. Les deux statues de Juan II et d'Isabelle de Portugal y sont couchées sur un soubassement octogone. Les têtes sont belles, les attitudes nobles et calmes, les costumes magnifiques. Le roi paraît bien tel que les contemporains l'ont représenté : « Grand de taille et beau de corps, « d'un aspect tout royal, les jambes, les mains et «les pieds parfaitement faits; d'ailleurs, franc et « gracieux, dévot et vaillant, grand clerc et trèsce attrayant de sa personne. » Mais, à bien considérer la douceur un peu molle de ses traits, on retrouve aussi le prince timide, devenu le jouet des partis ; les factions de son règne semblent rappelées par les deux lions qui se battent à ses pieds. La reine repose auprès du roi, mais elle se penche un peu du côté opposé, comme par un mouvement de pudeur. Ses yeux se baissent sur un livre qu'elle

(I) Arias, Apuntes, pag. 71, 77, 78. — W s'agit ici du second retour de Christophe Colomb, en 1496.

a dans les mains : elle y cherche l'oubli des pompes et des inquiétudes royales. A ses pieds, un lion, un chien et un enfant, jouent ensemble, comme pour opposer au souvenir des discordes civiles une image de paix domestique. Autour de ces deux souverains abattus par la mort, les quatre évangélistes sont assis sur des trônes que le temps ne renverse pas. L'artiste leur a donné des airs de tète d'une fierté tout espagnole, et qui semble défier les musulmans et les juifs. Entre ces figures, et aux huit angles du soubassement, des anges s'élancent en ouvrant leurs ailes ; le soubassement lui-même est tout un monde âfe statues et de statuettes, assises ou debout, saillantes ou enfoncées dans des niches, ou voilées sous des feuillages. Seize personnages occupent la place principale : du côté du roi, huit justes de l'Ancien Testament; du côté de la reine, les vertus théologales et cardinales, et la Vierge tenant le Christ mort sur ses genoux, pour rappeler que les âmes royales gnt aussi leurs douleurs. Tout autour, au-dessus, au-dessous, des docteurs méditent enveloppés de leur manteau, des moines prient sous leur capuchon, un berger caresse ses brebis. On dirait que Tart a cherché dans toute la création, depuis les anges et les vertus du ciel jusqu'aux bêtes de la terre, tout ce qu'il y a de plus saint et de plus intelligent, de plus fort et de plus pur, pour

soutenir le poids de ce roi et de celle reine, qui furent chrétiens, mais qui furent pécheurs.

Si iniquitàtes observayeris, Domine,

DoMIIfE, QUIS SUSTINEBIT?

Leur fille n'a pas voulu les laisser seuls dans la tombe: ils sont entourés, défendus devant le Seigneur par tout ce peuple de pierre qui semble intercéder pour eux.

Malgré les beautés d'un si grand ouvrage, de bons juges admirent davantage le tombeau de l'infant. fiCS jours de ce jeune homme furent courts et mauvais. Au temps de son frère aîné Henri IV l'impuissant, qui sépare les deux règnes de Juan II et d'Isabelle, Alfonse tomba au pouvoir des factieux. Les chefs de la noblesse castillane n'eurent pas hor- . reur de mettre une main violente sur un enfant, de l'engager dans une lutte fratricide, pour l'assouvissement de leurs ambitions. C'est lui qui figure dans celte scène mémorable, racontée par un contemporain : c< Dans la plaine auprès d'Avila, on dressa un échafaud, sur lequel fut placée une effigie du roi Henri, assis sur un trône et en habits de deuil. On lut ensuite devant la foule immense les griefs qu'on avait contre le roi, et on le déclara indigne de régner; alors l'archevêque de Tolède s'approcha de l'effigie et lui ôta la couronne. On le déclara indi-

-D- Qt iviirtiv ht .jusiict:. et If comte de Piaoeocia jui ou Iri^^. Oi; k déchira indisne de «rowenier. e: jt aiiiii-. o-. Iknaveiitt lui arracha h soepire. LuhL 01: I*. ii:eLipitîi du uone ipnominiensemeot. }'ui^ '"luiuu: iiol Alioiist- y fut l^\stcv. lel^Ddard rovai Qfi»Jo\t : e: Vm\ it- in^uitlt cria: a Castille, tt Cusiilit jK»ur jt î-Ch Ailbnse J 1 » Mai* le jeune Aliiiust mounii bienioi. e.t les honneurs de eetle îausst !\'\ciuu iurtîni moins irlorieux piflir sa meiij.:»J!v L:..f iii r»t']»i;jiuiv ê.l•'^w par la Tolomlê d Isaiif iif t-: pu! jf ils--cJii df Gil de Silc»è. La base porte J'^-Uîrs.jr. df «^astille eî de Lécm flaDqnê de deux ;rufiTirTs. t«.»ui bai'dês de ier. appuyés sur leurs iciLc-cs : à ]hui viîvâî:»- meDac.anî. on recc»nnaîl bien et:- ^:ciii< va^Naux. qm étaient moins les gardiens d^ la couronne que <-jn péril et son inquiétude étenicile. Au-iJessus l'infant don Alfonse est agenouillé sur des coussins, le chaperon sur les épaules, drapé d'un riche manteau; devant lui, sur un tahourct, un livre est ouvert. Une guirlande sculptée Hotte au-dessus du jeune prince, comme un l'ideau qui va tomher. L'arcade qui encadre

(I) Ik-nriquc ilel Castillo, traduction de M. Ternaux. Calderon a

traiisiMH ii'i celte, scène dans sa belle tragédie, cl Principe dé Fez,

«luauil lo pinico musulman, à la veille de se faire chrétien, pour-

hun. |i.,i- les prestiges du démon, voit en songe son peuple soulevé

Mm.i.. lui. son efligie précipitée du trône, et son jeune fils couronné Jl iiti place. •*

celle scène se lermine par une imag^- to Notre- Dame avec l'enfant Jésus. Des deux côtés du monument, deux légère? pyramides découpées à jour sont habitées par des groupes de figurines d'une exécution parfaite. On ne finirait pas si l'on voulait décrire les capricieuses arabesques, les poétiques épisodes qui enrichissent cette composition. Parmi d'autres tableauj: charmants, un jeune garçon va mettre la main sur une grappe qui semble mûrir pour lui : niais un écureuil plus agile descend de la treille et dévore le raisin. N'est-ce pas l'image de cet enfant né pour la couronne, msds prévenu par une rapide destinée? Virgile pleura *en vers immortels les courtes années du jeune Marcellusr le sculpteur castillan fait soupirer le marbre pour le jeune Alfonso ; le même gémissement sort du poëme et du tombeau.

Ostendent terris hune tantum fata, nec ultra Ëssesinent

Et qu'on ne m'accuse point de prêter des intentions au caprice des artistes, d'introduire l'allusion et le syAibolè là où« ils ne mirent que la liberté de leur imaginatibn et la délicatesse de leur ciseau. Ce n'est pas nous qui sommes en fonds pour prêter de l'esprit au quinzième siècle et à ses artistes, les =^ij|^ spirituels qui furent jamais, les plus subtils,

HiLAUGES. I. b

7i mei.a.n«;k<

les plus amoureux d'ullé^^ories. Lorsque Juan de Mena menait le til de son poëme allégorique jusqu*;'i composer trois cents octaves, comment le sculpteur n'aurait-il pas ajouté à son sujet ces emblriues^ c(Mnpris^ aimés de tous ses contemporaiusf Le même izoùt, le même raffinement, la même patience <pû ^issimplûsaient la parole et qui cntrola«;aient les rimes, t'aisaicut sortir de la pierre les enroulenu'Uts, les renillaixes et les fleurs. Ici eutin, onnrue dans les letti*esi)| le î^énie castillan sV'st l'ormê au\ liH;t»ns de Pélranj^er. Ces Allemands vonus de Cidi»i:ïio pour bâtir la Chartreuse, héritiers des tradili«uis .vjniliiqucs, ont pu apprendre aux Kspîi^zuols comment la théologie chrétienne peut st* traduire ea bas-reliet's et en statues. Les moines et les docteurs du Mausolée de Juan II me semblent bien les tirres des pleureurs et des pleureuses do Motre-Pamo de Brou- Les arabesques du tombeau de rinlaii' rue rappellent les plus aimables turUaisics des sculpteurs italiens. Ainsi l'histoire de la poésie se réjvète dans Thistoire des arts ; ou plutôt cest le même ijéuie poétique qui tient la plume et le eiseait. Mais en Es|iaigne le ciseau tut d*ahord plus pui&sint que b plume. Il fit plus que répandre la t^râee et rèlétfauce, il donna Tàme et la f^ensee. La seule église de Mir^flores, ce monument ftirèl^re, contient plus àt

vie que le cancîonero de Baena; .et la renaissance espagnole a déjà rencontré le beau dans les. arts,, qu'elle le cherche encore dans les lettres. Toutefois, en descendant un peu au-dessous du roi Juan II, je trouve le souvenir de son temps dans des vers qui ne sont pas indignes d'être cités ici, et qui font revivre un moment la splendeur de cette cour savante et frivole :

<c Qu'a-t-on fait du roi don Juan? Les infants « d'Aragon, qu'en a-t-on fait? Qu'est-il resté de « tant de galanterie, de tant d'invention qu'ils porte taient dans leurs jeux? Les joutes et les tournois^. « les parures et les broderies, et les cimiers, autant « de rêves. Que furent ces choses, sinon la verdure « des jardins?

c< Qu' a-t-on fait des nobles dames, de leurs a coiffures, de leurs vêtements et de leurs parce fums? Que sont devenues les flammes des foyers a alluméB chez ceux qui aimaient? Qu'a-t-on fait « de cet art des troubadours, de ces instruments a bioi accordés? Qu'a-t-on fait de ces danses, ^ei des étoffes qu'on traînait, lamées d'or et d'arec gent?

« Les' largesses démesurées, les édifices royaux « remplis d'or, les vaisselles si bieirtravaillées, les

« ëcus et les réaux du trésor, les chevaux et les « caparicons des gens du roi, et leurs riches orne-

« meuts, OÙ les irons- nous chercher? Que furent a ces chosiM, sinon la rosée des prairies (1)? »

En effet, le règne de Juan II marqua la fin des grandeurs de Burgos. Isabelle visita plusieurs fois la capitale et le tombeau de son père, Charles V s'y montra ; peu à peu les rois s'éloignaient de la vieille cité et ne parurent plus à Miraflores qu'en passant. Mais les moines restaient, gardiens des sépultures et de l'hospitalité. La Chartreuse était le grenier d'abondance de l'indigent, la ressource

(]) Jorge Manriquc, Copias a la muette de su padre.

^Quc se liizo el rey Uou Juan?

Los infantes de Aragon ^Qué se liicieron?

^Qué fué (le tanto galan, ^Quu fué de tanla iiivcncion Corno trajeron?

Las juslns y los lorncos, Paramcntos, bordaduras, Y cimeras

^Fueron sino dcvaneos?

^Que fucron sino verduras De las cras?...

Las davidns desmedidas Los ediiicios rcales ;,

Llenos de oro, Las bajiilas tan fcbridas, Los henriques y los rcales Del Icsoro,

Lo» jacces y caballos

Den gentc y atavios,

Tan'Ibbrados,

^Donde ircmos a buscuUos?

^Que fueron, sino rocios

De los i-rados?

des années de famine. Outre les secours dus aux grandes calamités publiques, les religieux donnaient tous les jours le dîner à quinze pauvres, pris sur une liste de vingt hommes honorables et de trentCH^îx étudiants qui devaient prouver leur besoin, leur application et leur bonne conduite. Mais les Chartrera eux-mêmes, ces derniers mandataires des rois, ont disparu à leur tour. Les plus jeunes ont gagné les solitudes glacées des Alpes, d'où descendit la règle de saint Bruno. Trois vieillards sécularisés restent seuls sous les cloîtres vides. Le chant des psaumes, qui depuis trois cents ans ne se taisait ni le jour ni la nuit, a cessé autour des tombeaux. La Chartreuse ne serait plus qu'un beau corps sans âme, si chaque jour encore Dieu n'y descendait sur l'autel pour le repos des morts qui l'ont bâtie, et pour le pardon des vivants qui l'ont profanée.

Au moment de quitter la ville des rois, j'oubliais de me donner le spectacle royal d'un combat de taureaux. Cependant je connais trop bien mes devoirs pour omettre cet épisode obligé d'un voyage en Espagne. La plaza mayor de Burgos, avec ses portiques et les rangs égaux de ses fenêtres, se transforme chaque année en amphithéâtre. Malheureusement nous avions laissé passer le temps des fêtes, et la lice n'était plus traversée que par

1 Sff^^

n BÉUSGES

des femmes qui allaient à la fontaine, la cruche la tète, en ciiantanl quelque joyeux refrain. Il me fallait pourtant mon combat, et je devais le trouver ailleurs. Moi aussi j'ai donc tu le noir taureau de Navarrese précipiter en avant, les cornes basses, et fouillant du pied la terre ! J'ai tu les toureurs déployer devant lui une draperie éclatante, l'exciter, l'attendre, et d'un bond disparaîtrederrièrela palissade qui ferme l'arène. Mais la bête fougueuse la franchissait après eux, et lorsque, resserrés dans cette galerie étroite, je les croyais perdus, ils reparaissaient dans l'arène tous à leur poste, calmes et fiers. Je ne me lassais pas d'admirer cesbommes, dont la bonne mine ressortait à merveille sous le pourpoint et le haut-de-chausse tailladé, si forts et ai lestes, que la grâce de leurs mouvements éloignait jusqu'à la pensée du péril. Mais quand, le combat s'échaufiant, un essaim de banderilleros est venu harceler l'intrépide animal et planter entre ses cornes le dard qui faisait jaillir son sang ou la fusée qui l'enveloppait de feu ; lorsqu'aveuglé, ne voyant plus ses ennemis, îl courait au hasard, poussant de sourds mugissements, et qu'enfin lo malorfor, en habits brochés d'or et d'argent, mettant un genou en terre et l'épée à la main, demandait la permission de frapper; alors, je lue, je passais tout entier du côté du taureau

je n'avais pas le courage de considérer si le coup était porté selon les règletjf je détestais cette boucherie, et je m'enfuyais de l'amphithéâtre, pendant que six mules entraînaient dans la poussière le corps sanglant, au bruit des fanfares et aux applaudissements d'une foule enivrée.

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