LA VILLE DE LA VIERGE
Burg<% le 20 novembre i 852.
Si les rois ont délaissé Burgos, la vieille ville a gardé une reine qui la fait vivre, qui n'a pas cessé d'y habiter une magnifique demeure. Cette reine est la Vierge Marie. En effet la capitale de l'Ancienne-Castille, abandonnée de sa noblesse, sans commerce, sans industrie, aurait péri depuis longtemps, si elle n'avait conservé sa vie ecclésiastique, son rang de métropole, et son incomparable cathédrale. La puissance de cet archevêché et les fondations religieuses qui s'étaient multipliées à son ombre y retinrent un clergé nombreux et lettré. Tant d'églises et de couvents entretenaient une population d'employés, d'ouvriers, de pauvres mêmes, trop assurés peut-être de trouver la soupe
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à la porle du lieu saint. Aujourd'hui le sanctuaire a perdu ses richesses, mais non pas ses lumières. Tandis que le célèbre père Cyrille, élevé au siège de Burgos, s'y repose d'une deslinée agitée, autour de lui, aux plus hauts rangs de la hiérarchie, on voit plusieurs de ces hommes savants et bons qui ont fait la juste réputation du clergé espagnol. Je trouvais ce caractère chez le vénérable M, Orteaga jErciila, archidoyendu chapitre (ararfmno), théologien consommé, promoteur de toute œuvre charitable, animant de son exemple et de son concours une troupe de jeunes laïques ardents au bien. Avec quels regrets nous entretenions-nous ensemble de ce profond et judicieux Balmès, enlevé si jeune, non pas seulement à son pays, mais à l'Eglise, à la philosophie chrélienne ! Avec quelles espérances nous attachions-nous à cet esprit moins sûr, mais généreux et brillant, à cette pensée hardie, à cette parole éloquente deDonoso Cortès, bien éloigné de croire que sitôt allait s'éteindre la seconde étoile du ciel d'Espagne! Toutefois je ne craindrai jamais les ténèbres éternelles pour un pays catholique, où la science est comptée parmi les dons du Saint-Esprit et parmi les devoirs du prêtre. Le collège de Saint-Jérôme à Burgos conserve l'enseignement des langues anciennes et des langues orientales. La ville a deux bonnes écoles primaires
pour les garçons ; et je n'ai pas vu sans plaisir nombre de campagnards acheter des romances et des légendes, littérature d'un peuple simple, j'en conviens, mais enfin d'un peuple qui sait lire.
J'ai dit que la Vierge Marie est reine de ce peuple. En effet, dans la jpensée du moyen âge, le dqjEnaine d'une église épiscopale appartient au saint titulaire de la cathédrale : c'est lui qui paraît dans les actes pour recevoir les legs et donations ; il a la garde du patrimoine ecclésiastique, et le soin d'en châtier les profanateurs. Burgos était donc du domaine dé . Notre-Dame, et voici coniment. La légende rapportait que l'apôtre saint Jacques, évangélisant l'Espagne, s'était arrêté à Saragosse, où il convertit huit païens. Fatigué peut-être de la dispute,, il s'endormit au pied d'une colonne : tout à coup , porté par un groupe d'anges, la Vierge descendit des airs sifr la colonne, et, s'adressant à l'apôtre, le remplit d'une nouvelle ardeur . Alors saint Jacques s'enfonça plus avant dans le pays, pénétra au cœur de la Vieille-Castille, jusque dans la rÊe d'Auca, et y laissa pour évêque son disciple Indalecius. Mais Auca et son siège épiscopal, emportés dans l'invasion musulmane, disparaissent jusqu'en 1075 , où l'évêque Ximeno transporte à Burgos les ossements de ses prédécesseurs et l'antiq(fe image de la Vierge, devant laquelle ils avaient
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prié. On lui consacra d'abord un oratoire'8 et pauvre. Mais, quand furent venus les jours glorieux de saint Ferdinand, ce grand roi, qui élevait les cathédrales de Tolède, d'Osma, de Tuy, d'Orense, abandonna sa ns regret son palaisàTévêque Maurice pour bâtir Notre-Dame de Burgos. Maurice posa la première pierre le 20 juilletl221 ; il traça les proportions de l'édiGce. Il les voulut imposantes, spacieuses, telles qu'elles convenaient à la capitale d'un peuple vainqueur. Mais la grandeur même de son dessein ne lui permit pas d'en voir l'achèvement. Les Espagnols, qui ne se presseront jamais, qui mirent huit cents ans à reconquérir leurpalrie, voulurent plus de deux siècles pour achever leur cathédrale. Il semble même que la Vierge, gourmandant la lenteur des vieux chrétiens, alla tirer d'une race méprisée l'homme desLiné à terminer l'œuvre de saint Ferdinand : ce fut l'évèque Alonso, juif converti, d'one famille étroitement attachée à la secte pharisienne, et cependant qui se faisait gloire d'être issue de la même race que Marie, mère de Jésus. Baptisé dans sa jeunesse avec son père et ses quatre frères, il s'engagea dans les ordres, devint évêque de Burgos et l'un des flambeaux de l'Église d'Espagne. 11 la représenta noblement au concile de Bàlc, et rnmena des bords du Rliin l'nrcbitecte Jean de Cologne, qui reprit en 1442v li
constructions interrompues, éleva la façade ^M flanqua de ses deux tours (1) .
Lorsqu'on vient de visiter les murs de Diego Porcellos, ce qui reste du châteatt.ides rois et l'arc de Fernan Gonzalez, en quittant ces quartiers délabrés et déserts, on découvre tout à coup la façade de la cathédrale et ses deux flèches. A la vue^de cet édifice toujours jeune, on bénit Dieu d'avoir mis sur la terre une puissance plus durable que les héros et les rois.
En effet, la cathédrale de Burgos s'annonce d'abord comme un édifice jeune, élancé, qui n'est pas sans majesté, mais qui a surtout l'élégance et la grâce. Je ne parle pas des premières assises de la
façade, ni de la pôKe principale, défigurées par le
vandalisme ^noderne. Mais au-dessus de ce soubassement dégradé rayonne la rosace : -plus haut une riche galerie ouvre ses arcades sous lesquelles huit statues des rois vSont rangées coiDlne une garde d'honneur; de là partent deux longues fenêtres ogivales, et le front de l'édifice se termine par un balustre merveilleusement découpé, dont le dessin forme cette inscription : Totapulchra es et décora. Des deux côtés les tours s'élancent et portent à une hauteur pr(*digieuse des flèches découpées à jour.
(1) Dom Pedro Orcajo, Hisforia âe la caicâral dé Burgos, — Pooi, Viage.
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