‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 3)Chapitre 6 sur 24 · HÊ1.A!<GES · texte numérisé non relu

HÊ1.A!<GES

Ces deux pyramides égales montent k Iroî^ènts pieds; elles défient les ouragans de laCaslillc; et cependant rien n'égale la délicatesse de leur réseau. La broderie de pierre qui les entoure forme d'un •( côté ces mots : Agnus Dei; de l'autre, Pax vobis. J Ces paroles pacifiques proclamées dans un siècle violent n'étaient pas moins miraculeuses que les deux flèches dressées au milieu des orages.

Maintenant il faut monter la calle «/(aqui mène I au portail septentrional ; là paraît d'abord le por- ' tail même, somptueusement orné : les douze apôtres y veillent aux pieds du Christ; puis, tout le chevet de la cathédrale, avec ses deux rangs de fenêtres, ] ses contre-forts, ses clochetons, et tout autour une I balustrade élégante, gardée de dislance en distance ' par des anges qui déploient leurs ailes; Une imagination complaisante supposerait volontiers que ces habitants du ciel sont les vrais architectes de l'aérienne cathédrale, et qu'ils veillent à sa défense. Ce serait assez pour faire une belle église. Mais celle de Burgos a deux ornements qui la distinguent entre toutes. A l'endroit où la nef et le transsept se coupent pour former la croix, une large tour octogone {e/ Crucero) s'élève jusqu'à la hauteur dej deux cent trente pieds. Deux rangs'' de fenêtre^ l'éclairent, et des huit angles se détachent huit pe- ' liles tours, toutes découpées, toutes peuplées^

saintf, toutes terminées par de fines aiguilles. Derrière l'église, la coupole de la Chapelle duConnéiable, moins élevée, mais toujours octogone, reproduit la même décoration. Ce sont comme deux diadèmes que porte cette reine des basiliques espagnoles. On raconte que Charles V, à la vue de Crvr œro^ fut frappé d'admiration. « Il faudrait, dit-ih « mettre ce joyau dans un écrin, et le traiter « comme une chose qui ne se voit pas tous les jours « et qui se fait désirer. » Assurément l'étrange? qui passe ne forme pas le même vœu que Charles V; mais, ravi de cette cathédrale, il ne peut s'empêcher de lui adresser ces mots qu'elle porte au front, en rhonneur de la Vierge Marie : « Vous êtes toute belle et gracieuse. »

Dieu sait si volontiers nous achèverions le tour, si nous resterions longtemps suspendus devant les fines sculptures dont la Renaissance a décoré la petite porte de la Pellegeria^ devant le portail du sud où une main plus ancienne a représenté en 8lyle byzantin le Juge éternel et autour de lui les symboles des quatre évangélistes ! Il est temps de franchir le seuil : alors cet édifice, qui ^par sa légèreté semblait un joyau, devient immense et *iemble un monde.

Mais c'est un monde que Dieu remplit, et en effet QH symbolisme divin a remué ces pierres, et leur a

donné la pensée, ou, ce qui est plus eiicôré,^ià force de vous faire penser, vous et les génératioDS qui avant vous s'agenouillèrent ici. Le dogme de la Rédemption a dessiné la croix latine qui fait le plan de Tédifice. Le mystère de la Sainte-Trinité préside à toutes les proportions : trois nefs, la principale divisée en neuf travées, trois pour le vestibule, trois pour le choeur, trois pour le sanctuaire. Enfin toute l'économie de la vie chrétienne I semble Mgeproduire dans la distribution de l'édifice, àrnSorequ'on s'avance du porche imposant et sévère jusqu'auxsplendeurs de l'abside.

Le premier aspect de la nef est d'une majesté rare, mais d'une majesté pesante, où l'on reconnaît l'effort de l'art gothique pour se dégager des formes byzantines. Les tribunes s'ouvrent larges et basses, et l'arcacle massive qui les surmonte n'est percée que d'un petit nombre de trèfles. S'il faut prêter un langage h ces murs, ils ne parlent encore que de recueillement et de pénitence, premier de^ de l'initiation catholique. Nous sommes en effet dans l'espace que les règles de l'ancienne liturgie réservaient aux pénitents et aux catéchumènes.

A la quatrième travée commence le chœur. De chaque côté, deux rangs de stalles d'un beau travail représentent les scènes principales de la Bible ^^^ >Iégendes des saints. D'élégantes statuett^^

cx)aroiment cette boiserie qui anime la nudité des murailles (1). Mais déjà le chœur est éclairé par le jour plus brillant du transsept, de même qu'après les exercices laborieux de la pénitence, commencent les clartés de la contemplation. Ici encore la lumière vient d'en haut, elle descend par torrents de la tour octogone du Crucero, dont nous avons admiré l'extérieur : mais l'intérieur a plus de hardiesse. Quatre piliers d'un essor merveilleux s'élèveht pour soutenir cette large coupole, de longues ogives la découpent, des faisceaux de nervures la décorent et vont se réunir au sommet pour dessiner «ne étoile qui plane ainsi sur l'édifice, comme Tetoile des Mages s'arrêta sur la crèche de Bethléem, la première, la plus pauvre et la plus sainte des cathédrales.

Encore un degré dans la vie mystique, et l'âme arrive à l'union intime avec son Dieu. Encore quelques pas, et nous sommes au milieu du sanctuaire où s'accomplit dans l'Eucharistie le suprême embrassement du Christ avec l'humanité. Le sanctuaire de Burgos, dégagé de boiseries, ouvre aux cérémonies sacrées un espace lumineux et magni-

(1) Aujourd'hui le chœur est séparé du yestihule par une lourde d^ration. Le cardinal Zapata la fit élever au commencement du dixfceptième siècle pour y adosser le siège archiépiscopal. Ce siège, fm traTtil tout classique, représente VEnlèoement d'Europe.

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fique, Sii grands candélabres d'ai^eni t les marches de l'autel. Derrière l'autel le retable ferme la perspective et monte jusqu'à la voûte. Les deux sculpteurs flamands qui menèrent à fin cet ouvrage voulurent y figurer le triomphe de Notre-Dame, patronne de Burgos. Onze bas-reliefs en bois doré retracent l'histoire de la Vierge, depuis les noces de saint Joachim et de sainte Anne jusques au couronnement de la Reine du ciel. Mais, pour bien marquer que son triomphe, comme celui de toule âme chrétienne, s'accomplit par la douleur, toute cette composition est surmontée par l'image de Marie au pied de la croix. De grandes stalues séparent les bas-reliefs ; elles représentent les anges, les évangélistes, les apôtres. Tout autour se suspendent des plantes symboliques, qui enveloppent dans leurs enroulements les médaillons et les noms d'une multitude de saints, martyrs, doc-^l teurs, pontifes, gloires de l'Église d'Espagne: saint Vincent, saint Isidore, saint Dominique. Tous ces grands hommes attendent une femme aussi grande qu'eux, qui vivait encore quand fut dessiné le retable de Burgos : je veux dire sainte Thérèse,

Maintenant, si l'architecte ne s'est point trompé dans son dessein i si cette prédication de la pierre etdu bois qui vous a saisi dès l'entrée, vous a poursuivi jusqu'ici toujours plus pressante, vous n'ad-

mirez plus, vous priez, humilié, anéanti comme le pauvre Espagnol qui déroule son rosaire à vos côtés. Vous avez assez vu pour un jour.

Mais il n'est pas facile d'en finir avec les grands monuments ehrétiens.

Quand on a mesuré de ses pas les nefs latérales, et contemplé les belles perspectives que forment les longs bras de la croix; quand on croit connaître enfin la cathédrale de Burgos, on s'aperçoit qu'il reste à visiter un cloître superbe, et une longue suite de chapelles, dont plusieurs sont de- Tenues comme autant d'églises autour de l'église principale. Les unes touchent par leurs souvenirs, les autres étonnent par la richesse de leurs autels et de leurs sépultures. A Burgos, comme dans quelques-unes des grandes basiliques d'Italie, comme à Venise, à Padoue, à Florence, on n'a jamais fini de voir parce que l'art chrétien n'a jamais fini de créer. Dieu s'est reposé le septième jour: ce qu'il avait fait était bien, et réalisait pleinement son idée créatrice. Mais l'art chrétien ne ^ repose jamais, parce qu'à ses yeux ce qu'il a fait n'est pas bien et demeure éternellement au-dessous de l'idéal.

Je ne puis pas oublier le cloître tout habité de morts illustres et silencieux, et de vivants obscurs mais très-bruyants. Voici les images de saint Ferdi-

90 MÉLAriGES,

nandet de sa femme Béatrix. Après eux une longue

suite de saints, d'évêijues, de jurisconsultes. Mais voici en même temps un essaim de Seigneurs étudiants, qui vont toujours enfoncés dans leurs manteaux, répélant à haute voix leur leçon. Heureusement la leçon est latine, et si les pauvres morts en entendentquelque chose, rien ne leur prouve qu'ils ont changé de siècle.

Je ne vous entraînerai pas dans la visite des chapelles : autan l vaudrait dénombrer avec Homère les vaisseaux des Grecs 1 Mais comment tairais-je l'oratoire de Saint-Grégoire et celui du Crucifix, avec les belles légendes qui s'y rattachent? La chapelle de Saint-Grégoire conserve la châsse de sainte Casildc, l'une des patronnes de la Vieille-Castille, et dont l'histoire rappelle ces temps où deux religions, deux peuples, vivaient sur le même sol dans une lutte éternelle. Donc, au onzième siècle, le roi ' musulman de Tolède avait une fille uniquement aimée ; Casilfîe était son nom. Au milieu des fêtes dont son père l'entourait, elle se prit Je pitié pour les prisonniers chrétiens qui languissaient dans les cachots du château, et chaque jour elle leur portait quelque nourriture. On dit qu'un soir son père la rencontra cachant dans un pan de sa robe le pain et le vin des captifs; et, comme il la pressait de questions : « Je porte des roses, » dit-elle, et,

laissant retomber son vêtement, elle répandit une pluie de fleurs. Les prisonniers remerciaient leur bienfaitrice en lui chantant leurs cantiques : elle apprit à connaître le Christ et la Mère du Christ. Mais une inflexible fatalité semblait lui fermer les portes de l'Église. Dieu les lui ouvrit en la frappant d'un mal qui résistait à tous les soins. Une vision l'avertit qu'elle ne trouverait la santé que dans les eaux du lac de Saint- Vincent, près de Briviesca, en terre chrétienne. Lepère éperdu consentit au voyage. Hais il voulut que sa fille partît avec une suite nombreuse et chargée de présents pour le roi Ferdinand I"", qui régnait dans Burgw, Ferdinand fit à la lAusulmane un accueil royal. Bientôt après elle se plongeait dans les eaux du lac Saint-Vincent ; elle en sortit guérie et demanda le baptême. Puis, congédiant son cortège, elle se bâtit près du lac une cellule, où elle acheva sa vie dans la pénitence. Chaque année, le 17 avril amène à l'ermitage de Sainte-Casilde les laboureurs et les pâtres des montagnes voisines : ils ramassent avec respect, aux lieux où la pénitente châtiait son corps, de petites pierres rouges qu'ils croient tachées de son sang.

Il ne faut point hausser les épaules à ces bonnes gens, ni s'emporter contre la superstition du peuple espagnol : les Espagnols, parce qu'ils sont hommes,

02 MÉLASGES, '

aiment les dévotions qui tombent sous les sens. Ils onl un culte familier pour la Vierge cl les saints; mais leur piété la plus ardente s'attache à ce qu'il y a de plus immatériel dans le christianisme, c'està-dire le sacrifice du Christ. De là ce grand nombr^ , d'hommes, soldats, paysans, gens de métier, gens de loisir, qui entendaient la messe aux joura d'œuvre dans la cathédrale de Burgos, De là aussi la foule qui se pressait dans la chapelle du Crucifix. Ce crucifix [el santisimo Cristo de Burgos) a sans doute une hisloirc toute miraculeuse. On le tenait pour un ouvrage du disciple Nicodènae et d'un bois dont la planle ne croissait pas sur ta-i terre. On ajoutait qu'après des vicissitudes inconnues, les vents avaient poussé la sainte image, des bords de la Palestine dans le golfe de Biscaye, oîlt un marchand de Burgos la trouva flottante sur les i eaux. La tradition lui attribuait beaucoup de pro-^ 1 diges, dont voici le plus touchant. On avait placée sur la tète du Christ une couronne d'or, mais cette lèle sainte la secoua, ne voulant être couronnée que d'épines, et le riche diadème resta à ses pieds. Assurément un tel récit ne peut inspirer que de saintes pensées, et il me semble que devant ce crucifix, au milieu de cette multitude recueillie, mes lèvres répètent d'elles-mêmes deux stances d'un vieux poëte où je trouve toute ta profondeur

UK PÈLSRIRAGE AU PA¥S DU CrD. «3

du seotiment chrétien : « Dieu immense, qui dures « toujours, qui créas tout l'univers, Dieu vrai, et « qui, ému d'amour jusqu'aux entrailles, expiras o pour nous sur le bois ! — Puisqu'il te plut de « soufirir pour nos fautes une telle passion, 6 '« Agneau de Dieu I fais-nous monter où est le bon .« larron que tu sauvas, seulement pour t'avoir dit : K S€niteneZ'Vom de moi (1). »

Mous avons réservé jusqu'ici la merveille de la Gastîlle, celle à qui le voyageur consacre une heure, quand il s'arrête une heure seulement à Burgos; je veux dire la chapelle du Connétable, qu'on □te comme le type de la renaissance espagnole, de même que la renaissance anglaise a le sien dans k ^ap&lle de Henri VII à Westminster. Ce monu- JBent est si connu, le crayon et le burin en ont si Kerf popularisé les beautés, que je me trouve à

1^ (IjCesT

rs sonl do Juan Tallante, poÈte du quiDiiÈme siècle

Que cl muDdn lodo criasie,

Verdadero,

Por nosotrns es[)imilc

Lii cl madcrol

l'ups IP iilugo lui paslon

Foi' nuesd-fls ciilpas sufrir,

OAgiiusDeil

Lle.Bn<wdi.ostiDllBdron

Que Eilvnste par dacir

S4 MÉLVNGES.

peu près dispensé de décrire encore, api-ès lant de descriptions, des détftîls indescriptibles, et de laisser les lecteurs dans la confusion, quand je voudrais les jeter dans le ravissement. J'aurai fini ma tâche si j'ébauche les grands traits de l'édilice, etsi j'y place avec honneur ceux qui l'ont fondé. En 1487 le connétable Ilernandez de Velasco et sa femme doiia Mencia demandèrent, pour la rémission de leurs péchés, à rebâtir roraloirc de Saint- Pierre au chevet de la cathédrale. L'architecte dessina la nouvelle chapelle de forme octogone. Extérieurement, il l'assortit au style de la cathédrale, dont il reproduisit les principaux ornements. Intérieurement, il lui donna toute la hardiesse du gothique avec la grâce de la renaissance. Une arcade ornée de bas-reliefs admirables, et dont la grille même est un chef-d'œuvre, conduit de l'église à la chapelle. Après avoir franchi ce vestibule, on se voit tout à coup sous un dôme élevé, lumineux. De fines . colonncltes en marquent les angles et montent d'un jet jusqu'au point oïl elles se partagent et se courbent pour encadrer l'ogive des fenêtres, et pour former l'étoile à huit pointes qui ferme la voûte. Au-dessous des fenêtres, s'ouvrent les tribunes, fièrement surmonjées d'autant de figures de guerriers, la lance au poing. Tout autour pend un feston de pierre qui défie les plus somptueuse»

us PÈLERINAGE AU PâïS DU CID. M

broderies. Cette décoration splendidc n'a neo de superflu ; elle laisse même à na de grands espaces qae les fondateurs léguaient sans doute à la piété Ujfb leurs enfants. Pour eus, ayant assez fait, ils sont 'tcdus se reposer-au milieu du noble édifice. Le SDubassement de leur mausolée n'est qu'un bloc de marbre, sans aucune des décorations qui enricliissent les sépultures de Miraflores. Mais les iigures du connétable et de la comtesse sont Irèsfl0\es. l'armure et les draperies travaillées avec aœ rare délicatesse. Je ne trotive pas le nom du sculpteur: on dit seulement que les deux statues furent exécutées en Italie vers 1542, « Ci-gît le o très-illustre seigneur don Pedro Hernandez de « Velasco, connétable de Gastille, vice-roi de ce « pays pour les Rois Catholiques, mort à l'âge de « soixante-sis ans, l'an 1492, — et avec lui la « très-illustre dame dofia Mencia, comtesse de « Haro, fille de don Lopez de Mendoza et de dona « Calalina de Figueroa, marquis et marquise de « Santillane, morte à l'âge de soixante-dix-neuf « ans en l'an du Christ 1500. » Les deux épitaplies réuuissenl les plus grands noms du moyen âge espagnol, qui semble descendre tout entier dans ce tombeau, mais y descend avec sérénité. Nous reconnaissons ici, comme à Miraflores, dans ] S monuments comme dans les chants des poëtes,

(II! HëLANGëS.

le génie castillan tel qu'il clait sorti du sol national. Nous le voyons religieux, chevaleresque, fastueux, mais en même temps aimable et serein, sans aucune trace de celte tristesse solennelle, de,^ cette grandeur sombre qu'il prît sous la domina* tion étrangère, quand les princes autrichiens voulurent Faire porter à l'Espagne l'empire du monde, et l'écrasèrent sous le fardeau.

Et cependant le moment est venu de prendre congé de ces beaux lieux que je ne reverrai pltu^ et auxquels je vais laisser suspendue une partie de mes affections et de mes regrets, comme j'en ai déjà laissé à tant de vieilles villes, de montagnes et de rivages. 11 y a quelque part en Sicile des tronçons de colonnes, ombragés d'un bouquet d'oliviers, à Rome un oratoire dans les catacombes, au pied des Pyrénées une chapelle côtoyée par des eaux limpides qui fuient sous un pont voilé de lierre, il y a sur les côtes de Bretagne des grèves mélancoliques, où mes souvenirs retournent avec un charme infini, surtout quand l'heure présente est triste et l'avenir inquiet. J'ajouterai Burgos à ces pèlerinages de ma pensée, qui me consolent . quelquefois du pMerinage douloureux de la vie. , Souffrez donc que j'embrasse d'un dernier regard. ' l'ensemble de la cathédrale, que je m'agenouille dans le radieux sanctuaire, devant la Vierge da ;

m P&L£BlNA(i£ AU PAYS DU CID. 07

retable ; et, silk prière d'un catholique vous scandalise, ne m'écoutez pas.

« 0 Notre-Dama de Hurgos ! qui êtes aussi Notre « Dame de Pise et de Milan, Notre-Dame de Co- « logne et de Paris, d'Amiens et de Chartres, reine « de toutes les grandes cités catholiques, oui vraice ment, c< vous êtes belle et gracieuse : » Pulchra es ft et décora^ puisque votre seule penség a fait des- « cendre la grâce et la beauté dans ces œuvres des 0 hommes. Des barbares étaient sortis de leurs « forêts, et ces brûleurs de villes ne semblaient a faits que pour détruire. Vous les avez rendus si « doux, qu'ils ont courbé la tête sous les pierres, « qu'ils se sont 'attelés à des chariots pesamment « chargés, qu'ils ont obéi à des maîtres, pour vous « bâtir des églises. Vous les avez rendus si patients, « qu'ils n'ont point compté les siècles pour vous « ciseler des portails superbes, des galeries et des « flèches. Vous les avez rendus si hardis, que la «hauteur de leurs basiliques a laissé bien loin les « plus ambitieux édifices des Romains, et en môme « tetoips si chastes, que ces grandes créations ^ * « architecturales avec leur peuple de statues ne Lf « i-espirent que la pureté et l'immatériel amour. '.«•Vous jtvez vaincu jusqu'à la fierté de ces Gastilt « lans qui abhorraient le travail comme unl& image f . a de la servitude ; vous avez désarmé un grand

MELAHGES. I.

'Jlt «ËLANGBS.

c< nombre de mains qui ne trouvaient de gloire « que dans le sang versé ; au lieu d'une épée, vous « leur avez donné une truelle et un ciseau, et vous t( les avez retenus pendant trois cents ans dans vos i< ateliers pacifiques, 0 Notre-Dame! que Dieu a M bien récompensé l'humilité de sa servante! et c( en retour de celte pauvre maison de Nazareth, où tt vous aviez logé son Fils, que de riches demeures « il vous a données ! »

Une femme chrétienne qui visitait aussi la cathédrale de Burgos, et qui avait prié de même à beaucoup de sanctuaires, demandait ce que Dieu ferait, au dernier jour, de ces admirables ouvrages, élevés à sa louange par la tendre piété de tant de générations. Le feu qui doit purifier la terre foudroiera-t-il ces tours qui montaient pour le conjurer, ces chevets d'églises gardés par les anges, ces madones si pures, et ces saints si humblement prosternés devant elles 7 Et ailleurs. Celui qui fait gloire de s'appeler le Souverain Artiste aura-l-il le courage de détruire tant de mosaïques etde fresques où rayonne l'éternelle beauté? — Pourquoi ces monuments n'auraient-ils pas aussi leur immortalité ou leur résurrection? Et qui sait si, miraculeusement sauvés, ils ne devraient pas faire l'ornement de la Jérusalem Nouvelle, que saint Jean nous représente toute resplendissante de jaspe et de cristal?

Pont de Béhobie, le 21 norembre

L'hiver venu sur Taile des vents nous ferme décidément la route de Compostelle. Les conseils de nos amis ne nous permettent pas de^ousser jusqu'à Madrid. Quoi ! pas même un détour pourvoir Pampelune et les gorges où les Basques se vantent d'avoir défait Charlemagne et ses douze preux? Il est vrai que j'ai la conscience en paix à l'endroit de Roland, ayant contemplé de mes yeux la brèche que fit son épée à la montagne voisine de Gavarnie, et les empreintes que laissèrent les deux fers de son cheval dans le rocher.

L'impitoyable prudence nous ramenait donc par le cnemin le plus court. Toutefois, depuis que nous retournions vers le nord, nous retrouvions la verdure, le soleil et un reste d'été. Déjà nous redescendions le rude passage de Salinas. C'était le dimanche matin, la vallée s'éveillait riante au son des cloches, et les paysans commençaient à se grouper joyeux sous les porches des églises. Ici reparaît dans toute sa liberté la bonne humeur de la vieille Espagne. Aujourd'hui, si nous entendons

i09 MÉLANGES.

chanter un muletier ou une servante d'auberge, l'air est vif et gai. 11 arrive même qu'à la grand'messe, dans l'église principale de Tolosa, l'organiste nous fait les honneurs d'une polka très-animée. Cependant cette musique indévote ne troublait pas la piété des fidèles : je voyais se prosterner, dans une adoration profonde, de beaux jeunes gens fort capables de discuter les fuero$ de la province, et de les soutenir le mousquet bA poing. Les femmes se pressaient à l'offrande, chacune avec un pain blanc et un cierge; d'autres, c'étaient les veuves, agenouillées sur un tapis noir entre deux flambeaux, demandaient des prières pour leurs pauvres morts. A mesure que nous approchons de la frontière, nos souvenirs de voyage nous deviennent plus chers, et nous n'en voulons rien perdre. Et pourrionsnous passer sous silence la petite ville d'Irun, qui représente en raccourci l'Espagne moderne, comme nous avons vu l'ancienne dans les ruines de ï'ontarabie? Voici donc l'église d'Irun, spacieuse, pleine d'une foule recueillie ; à l'ombre du clocher, les écoles communales dont la fraîche propreté inviterait à l'étude les enfants les plus mutins ; le marché tout bourdonnant d'activés et malicieuses paysannes. Le palais de l'Ayuntamiento ne manque pas d'élégance dans ses justes proportions; au devant, sur une colonne, s'élève l'image de saint Jean-

UN PÈLERINAGE AU PATS DU tÊkS^ 101

Baptiste, patron de la petite cité ; enfin de blanches . maisons laissent voir dans leurs cours les lauriers et les jasmins que je rêvais ailleurs. Oh! que ce serait bien le lieu de disserter, pendant qu'avec une lenteur solennelle on vise nos passe-ports ! Et pourquoi, dans un temps où les peuples ont tant de coif|ittHers, refuserais-je mes conseils à un peuple que je connais depuis huit jours? Je dirais à l'Espagne qu'elle a fait avec le saint-siége une paix bonne et sage, qu'elle a noblement défendu son indépendance contre les intéressés qui la voulaient mettre en tutelle ; qu'enfin elle a enseigné à des nations plus expérimentées qu'elle comment on peut maintenir la tradition de l'autorité sans étouffer les libertés publiques. Il lui reste à ré* prendre, parmi les puissances chrétiennes, la grande fonction qui lui fut assignée. Ce n'est pas en vain qu'un de ses rivages regarde l'Italie, elle n'y doit plus rêver de conquêtes, mais elle n'y doit pas permettre les invasions du Nord. Un autre rivage se tourne vers l'Amérique, dont Christophe Colomb n'a pas trouvé les clefs, pour qu'elles tombent aux mains des marchands de houille et de coton. En moins de vingt-cinq ans, la Turqtfte a réparé les désastres de Navarin ; l'Espagne ne peut pas laisser éternellement fumer les débris de Trafalgar. Enfin, d'un troisième côté, l'Espagne dé-

NËLAKCES.

couvre l'Afrique, où l'Alcoran vaincu essaye ranimer le fanatisme de ses sectaires. Les Espagnols justiilent leurs combats de taureaux comme une icole décourage qui entretient les qualités militaires ' 'de la nation. Ils ont à leur portée et nous leur avons fait voir une meilleure école du soldat; les cotes du Maroc leur sont promises; el leur armée se retrem-

Pperait dans la croisade civilisatrice qui achèverait de faire de la Méditerranée un lac chrétien, ]

Mais l'Espagne ne m'enlend plus: nous sommes aupont de Béhobie, ovi les deux drapeaux, castillan et français, se regardent comme deux vieilles con-

^ naissances qui se sont vues en bon lieu, au milieu de la poudre et des balles. Avant de toucher au 1^1 de France, et pour remercier Noire-Dame qui nous ramène sains et saufs, permettez que jerépètftj un vieux chant du poète Gil Vicenle. Mais, comm»' on ne saurait avoir tant voyagé sans apprendre quelque peu la langue du pays, je vous dirai en espagnol ces vers, dont la naïveté et l'harmon! i traduiraient pas.

jMuj gratiosa es la Doncella' ;C6mo es bella j herraosa!

fe d^^

:, à la tela, 6 la estrella.

UN PÈLERINAGE AU PAYS MÊftlïi. 105

Digas tû, el caballero, Que las armas yestias, iSi el caballo, ô las armas, A^ guerra, Sa taa bella. ^

Digas iû, el pastorcito, Que el ganadico guardas, ^Si el ganado, 6 las yalles, 6 la sierra, Es tan bella.

Yoici pour les lecteurs exigeants un essai de traduction :

Très-gracieuse est la Vierge, comme elle est belle et charmante!

Parle, toi le marinier, qui vis sur les navires, si ta nef, ou ta voile, ou la mer, est aussi belle!

Parle, toi le cheyalier qui revêts les armes, si ta monture^ iil ton armure, ou la guerre, est aussi belle ! . ^ ' -

Parle, toi le petit pâtre qui gardes ton troupeau, si ta bergerie, ou la vallée, ou la montagne, est aussi belle!

Nous avions commencé notre pèlerinage par un psaume. Il convenait de le finir par un cantique.

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