‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 3)Chapitre 7 sur 24 · LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME

Estote perftcti.

La société qui nous environne nous offre un étonnant assemblage de grandeur et de Cpiiblesse. Jamais peut-être n'exista-t-il tant d'inspirations généreuses, tant de nobles ambitions et de sublimes , désirs ; et jamais non plus des volontés si fragiles, des instruments si imparfaits et des œuvres si chétives. Jamais la semence des grandes pensées ne 6il jetée dans de si nombreuses intelligences ; mais jamais ces germes précieux ne furent d'une si pénible culture et ne portèrent des fnyits si amers.

108 MÉUNGES.

Jamais il n'y eut tant de douloureuses luttes entre rimpétuosité de l'idée au dedans et l'impuissance lie l'exprejgsion au dehors ; tant de vérités senties, mais non comprises ; de créations artistiques, conçues, mais non réalisées ; de vertus rêvées, mais non accomplies. Jamais enfln le poids et la chaleur du jour présent ne furent portés avec plus de tristesse, et la terre promise de l'avenir saluée avec plus d*amour. Ce sont des milliers d'âmes jeunes et impatientes" qui viennent à chaque heure verser dans le creuset de l'activité commune leurs talents, leurs sueurs et leurs larmes pour recueillir au fond un de ces deux trésors : Gloire ou Bonheur : puis, quand tout est consumé, il ne se trouve ni bonheur ni gloire, mais seulement des cendres mêlées quelquefois d'un peu d'or : et plusieurs de ces pauvres âmes déçues, ayant ainsi épuisé d'un seul coup ce qui leur avait été donné de provisions et de forces pour traverser le désert de la vie, s'arrêtent avant le terme et cherchent dans la mort un repos désespéré. C'est une multitude inquiète et souffrante qui voit dans un songe prophétique l'image de la perfection rayonner au sommet d'une lumineuse échelle : elle voudrait gravir celte échelle sacrée et se perdre dans ses splendeurs ; elle s'agjjLe convulsive sur sa couche devenue trop étroite ; elle brise dans ses mouvements tumultueux les institu-

lions politiques sur lesquelles elle s'appuyait et qui ont cessé d'être à sa mesure; mais toujours ses forces défaillantes trahissent son vouloir, et toujours elle retombe sur elle-même, fatiguée de ses efforts, infatigable d'espérance. Car la société ne saurait mourir de mort volontaire : balancée entre l'immensité de ses vœux et la nullité de sa puissance, il ne lui est pas loisible de se réfugier dans le néant. Mais dans l'immensité de ses vœux elle trouve le pressentiment qu'il est pour elle une loi de perfectibilité, et la nullité de ses efforts lui apprend qu'elle doit recevoir d'un enseignement supérieur la connaissance de cette loi. Ainsi ce malaise profond, cette inquiétude solennelle, dont elle est dévorée, s'explique de soi-même et se résout en un besoin glorieux parce qu'il est infini : besoin de Croyance et de Progrès.

Qui répondra à ce besoin ? Quelle doctrine, embrassant dans ses spéculations toute l'étendue des destinées humaines, viendra dévoiler aux générations présentes la série des développements qu'elles ont à parcourir, et donner à leur volonté une impulsion victorieuse ?

110 MÉLAUGES.

Les écoles philosophiques n'ont pas élé sourdes à cet appel. Dufond des doctes retraites oii elles disputaient entre elles, elles ont entendu les clameurs confuses de lafoiile,qui ne saltni d'où elle vient, ni oïl elle va, et qui répète avec angoisses des questions sans réponses. Joyeuses de sortir de leur isolement, elles se sont offertes tour à tour à cette foule pour lui servir de guides, et ont essayé de s'en faire un cortège magnifique, en lui faisant un échange de magnifiques promesses. La première de ces écoles qui ont tenté de rallier autour d'elles la sociétfl moderne est celle des Encyclopédistes. Ces hardis penseurs avaient pris le phénomène de la sensation pour fondement de leur système; ils n'accordaient de valeur qu'aux notions acquises par l'intervention des organes. Us devaient dès lors considérer le monde moral comme une région chimérique où l'homme s'était égaré, durant dix-huit siècles, sous la conduite du christianisme. Il fallait donc quel'homme retournât sur ses pas pour entrer dans la voie véritable ; et cette voie, c'était le développement progressif des facultés et la multiplication proportionnelle des jouissances, la réhahilitation des penchantsphysiques, et l'exploitation du globe à leur profit, et, dans une lointaine perspective, la prolongation peut-être indéfinie de la vie terrestre, Tonlefois, un jour, la société se sentant hooq^

teuse d'écouter cette école, une autre a pris sa p.ace. Plus calme et plus savante, celle-ci s'est réconciliée avec le passé. Parmi les débris des doctrines antiques, elle est allée glaner de quoi donner une pâture aux intelligences modernes; elle a cherché, dans une combinaison meilleure, des lois diverses qui ont gouverné les siècles écoulés, la loi qui devra régner sur les siècles futurs : des pages déchirées de l'histoire elle s'est fait des prophéties, et des écrits mutilés des anciens sages elle a com^ posé son évangile. C'est pourquoi on Ta nommée Éclectique; et un temps est aussi venu où Ton s'est lassé de l'entendre. Aujourd'hui, une troisième école existe sous des noms divers. A ses yeux, l'humanité est un grand corps qu'anime un principe divin, se développant par une suite de révélations dont le principe est en elle, et dont chacune, ajoutant à celle qui Ta précédée, est dépassée à son tour par celle qui la suit. Chaque forme que l'hu^ manité a revêtue a été légitime parce qu'elle était nécessaire; mais les formes ultérieures qu'elle prendra seront meilleures, parce qu'elles auront été j)lus tardives. Et tous les éléments dont elle est composée, la science et l'amour, l'esprit et la chair, participent à cette perfectibilité et doivent se confondre dans une glorification commune. — Ces trois écoles ont des théories différentes, mais leur

point de départ est identique. Soit en effet qu'elles s'attachent aux indications de la sensibilité, soit qu'elles s'appuient sur l'expérience des âges qui ne sont plus, soit qu'elles invoquent un instinct révélateur, c'est toujours dans l'humanité même qu'elles placent le siège de cette sensibilité, de cette expérience, de cet instinct; c'est dans elle qu'elles placent le principe générateur de ses développements ; c'est toujours par la raison qu'elles en constatent l'existence ; c'est dans la raison qu'elles trouvent à la fois la source, la mesure et la preuve du progrès social. Nous pouvons donc réunir ces doctrines sous le nom général de philosophie rationaliste et les soumettre ensemble à un rapide examen.

Et d'abord, de quelle manière la raison peutelle reconnaître l'existence d'une loi de progrès ? — Elle a, dit-elle, interrogé la nature, et dans les entrailles du globe elle a découvert les traces d'une lente et successive élaboration ; elle a vu les choses créées former eiitre elles une vaste hiérarchie dont la matière brute est la base, et l'homme le couronnement ; elle a même remarqué que chaque animal n'arrivait au degré de perfection assigné à son espèce qu'après avoir parcouru tous les degrés inférieurs de l'animalité ; et elle en a conclu que la loi du progrès est la loi de la nature. Pourtant

n'aurait-elle pas dû s'apercevoir que depuis de longs siècles les révolutions du globe ont eu leur terme ; qu'après avoir fait l'homme le Grand Ouvrier s'est reposé ; que toute créature est captive dans de certaines limites d'espace et de temps ; que les oAfps célestes roulent dans une orbite fermée, et que '<te serait folie, pour avoir vu le soleil monter sur l'horizon aux heures qui suivent l'aurore, d'annoncer que cet astre ne se couchera pas ? La raison a cherché dans l'histoire des présages plus favorables et plus sûrs; elle a remonté le cours des âges, elle a surpris le genre humain à son berceau, elle a vu cet enfant de noble origine secouer ses langes, grandir d'abord en force, puis en beauté et en sagesse, étendre sans cesse autour de soi le domaine de sa pensée, et multiplier les œuvres de ses mains. Elle l'a suivi dans ses plus rudes épreuves, et toujours elle l'en a vu sortir meilleur, et elle a conclu que la loi du progrès est la loi de l'histoire. Pourtant, à supposer incontestables les faits qu'elle allègue et qui peuvent être controversés ; si le passé a été témoin de la jeunesse et de la croissance du genre humain, l'avenir ne pourrait-il pas l'être de sa décadence et de sa vieillesse ? Toute vie qui commence au berceau ne doit-elle pas aboutir à une tombe, et n'est-ce pas téméraire, quand les prémisses n'embrassent cçie

HËL&NGES.

six mille ans, d'en vouloir faire sortir une conséquence éternelle ? La raison se réfugie dans le sanctuaire de la conscience; elle y rencontre ce sentiment mystérieux, ce besoin de la perfection qui tourmente le cœuf; elle écoute comme un oracle cette voix intérieure qui ne cesse d'en appeler à l'avenir ; elle assemble toutes les aspirations secrètes de l'âme vers un état plus heureux, et elle en conclut encore que la loi du progrès est la loi de la conscience. Et toutefois, quand cette voix serait un oracle, qui saitsi cetoraclen'est point trompeur, si ces aspirations ne sont pas les songes d'un malade et quelque mystérieuse folie î Qui sait si cette souffrance du cœur n'est pas un châtiment, celteimage confuse de la perfection un souvenir, un dernier vestige d'une existence antérieure dont nous sommes déchus, le vide qu'a laissé à sa place un trésor qui nous a été ravi 1 Ainsi du moins l'enseignent les plus vieilles croyances des peuples ; ainsi le pensèrent les plus beaux génies de l'antiquité : Platon, et Cicéron après lui, ont éloquemment parlé deces ruines del'àme. Jamais, avant le Christianisme, la philosophie n'affirma, même en tremblant, la perfectibilité humaine. La raison, tant qu'elle demeure solitaire, ne saurait trouver nulle part la rfirtitude de la loi du progrès,

lis, si elle ne peut en administrer la preuve,

peut-elle au moins en donner la mesure ? — Lorsqu'un voyageur marche agj|||2?'^^d j^"^ ^^ ?"^ ^^ lumière du ciel l'investit de tous côtés, il peut regarder derrière lui et savoir le chemin qu'il a fait; devant lui, et connaître le chemin qui lui reste à faire : mais, s'il va dans les ténèbres tenant un flambeau à la main, ce flambeau marche avec lui, éclairant à peine la pierre que son pied quitte et celle sur laquelle il va le poser ; et, n'apercevant ni son point de départ ni son but, le voyageur qui pour la première fois fait cette route ne sait ni quelle distance il a parcourue ni quelle distance il doit parcourir encore. Ainsi, |pidis que Thqinme poursuit sa marche ici-bas, il faut qu'il existe hors de lui une lumière intelligible, un ensemble d'idées absolues qui Téclairent, et qui ne s'obscurcissent jamais, dans lesquelles il se meuve et qui demeurent immuables, à la faveur desquelles il puisse apprécier ce qu'il fut, ce qu'il est et ce qu'il doit être, et mesurer sur cette triple connaissance l'emploi de ses facultés. Or la raison variable et progressive ne peut s'assurer qu'elle possède ces notions immuables et absolues, et qu'elle n'a pas altéré ce précieux dépôt ; elle ne découvre le monde moral qu'à la lueur mouvante du sens intime, elle n'aperçoit les choses passées et les choses futures que dans le rayon et sous la couleur de ses idées

ne MÉLANGES.

présenles ; elle mesure tout à elle-même, et ne saurait se mesurer à rien. Aussi dans les doctrines rationalistes, la vérité et la vertu sont-elles relatives, susceptibles do transformations comme l'humanité en qui elles résident; rhuraanilén'a donc pas hors d'elle-même d'unité fixe qui puisse lui servir à connaître sa grandeur et à déterminer la portée de ses efforts : elle est privée de ce point d'appui qu'il faudrait à son levier pour soulever l'univers.

Cependant c'est peu pour la raison de prétendre ofirir la preuvre et la mesure du progrès, elle veut encore en être la source. — Qu'est-ce donc que le progrès? C'est une tendance de l'homme qui le fait sortir de sa situation actuelle pour s'élever à une condition meilleure ; c'est une expansion de sa nature, une asrxînsion continue vers im type de bonté souveraine. De même que les corps entrent en mouvement, se dilatent et s'unissent par une force d'attraction, la volonté humaine ne saurait être ébranlée que par une puissance d'amour, et l'effet de cette puissance est d'assimiler celui qui aime à celui qui est aimé. L'amour suppose la vie dans ceux qu'il unit; on n'aime point des idées abstraites, et le type parfait qui attire la volonté, si vivante et si active, doit être vivant comme elle. Le progrès, dans son acception la plus haute, est donc l'essor spontané de l'homme vers un être qui vaut miei^^

que lui. La raison, au contraire, quand elle s'empare de la direction de l'homme et veut le soumettre à la rigueur de ses procédés logiques, le rappelle d'abord de toute contemplation étrangère, recueille ses forces et les concentre dans Tétude du moi. C'est dans le moi qu'elle veut découvrir l'élément générateur de ses connaissances et le mobile suprême de ses déterminations. Enfermée dans cette étroite enceinte, elle ne connaît les objets extérieurs que par les modifications qu'elle en reçoit, c'est-à-dire par leurs ombres; elle ne saurait, sans abandonner son principe, sans sortir d'elle-même, affirmer qu'à ces ombres correspondent des réalités, et à ces modifications qu'elle éprouve, des causes indépendantes. Cause, substance, esprit, matière. Dieu, monde, société, ce sont autant de conceptions du mm^ de transformations du moi^ c'est toujours le moi: toute existence vient s'abîmer dans l'existence personnelle, et les fondements sont jetés d'un monstrueux panthéisme. Celui qui ne connaît que soi ne peut aimer autre chose ; il faut qu'il se fasse foyer de ses affections comme il s'est fait centre de ses idées. Devenu Dieu, il ne voit autour de lui que des victimes, et sa vie n'est qu'une longue fête durant laquelle le sang, l'or et les parfums doivent couvrir son autel. Enfin, cet égoïsme immense porte en lui-même sa punition. Quelle que soit la situais

ils MÉLANGES.

tion actuelle de rhomme, et quelque séduisante que lui apparaisse une condition différente, il ne peut abandonner la première pour passer à la seconde qu'en s'appuyant sur l'espérance; et l'espérance implique à son tour la notion d'une loi providentielle et d'un pouvoir protecteur. Celui donc qui s'est divinisé dans sa pensée, qui ne se sent protégé par aucun pouvoir supérieur au sien, et que rien n'assure de la légitimité de ses prévisions, celui-là serait insensé de délaisser un présent qu'il possède pour un avenir que peut-être il n'atteindra pas, et de se mouvoir quand le mouvement peut causer la mort. Le voilà donc condamné à rester face à face avec soi-même, éternellement assis et pétrifié en quelque sorte, dans la position fatale où la pensée de l'égoïsme est venue le saisir :

Sedet aeternumque sedebit

Infelix Theseus.

Si la raison individuelle n'arrive point toujours à ces funestes résultats, c'est qu'elle n'a pas le malheureux courage d'être conséquente, c'est qu'entraînée par le torrent elle s'est attachée à quelque plante du rivage. Mais la raison élevée à son plus haut degré d'intensité, la raison formulée dans les doctrines philosophiques, ne recule jamais devant les conséquences : comme un flot que des milliers

DU PROGRÈS PAR LE CHRISTIANISME. li»

d'autres flots pressent, et qui, ne pouvant remonter vers sa source, vient se briser contre le rocher ; ainsi la philosophie rationaliste, pressée par la succession rigoureuse des idées, poussée en avant par la force des principes qu'elle a laissés derrière elle, entraînée de siècle en siècle, d'école en école et de système en système, vient se briser un jour contre ces trois écueils inévitables : Panthéisme, Égoïsme, Fatalisme. Tel fut le sort de l'ancienne école théosophique de PInde, alors que dans la première effervescence daSB'liberté la raison construisit ces vastes systèmes dont les dimensions étonnent la faiblesse de nos regards. La doctrine de l'émanation appliquée à la société engendra l'organisation des castes; appliquée à la morale individuelle, elle produisit le quiétisme: et pendant quatre mille ans la moitié de l'Asie est restée stationnaire dans sa captivité. Tel fut aussi le terme de la philosophie grecque quand elle vint, sous la forme du gnosticisme ou de l'éclectisme alexandrin, expirer dans une lutte impuissante contre le Christianisme naissant. En vain le rationalisme moderne s'est-il débattu durant trois siècles sous la verge de cette logique inexorable qui l'entraîne au panthéisme ; maintenant il lui faut subir la loi commune. Ne voyez-vous pas sur la terre d'Allemagne ce fantôme du panthéisme surgir à la lueur de la lampe qui éclaira les

m MELANGES.

méditations de Kant, de Fichte et de Schelling? Ne ravez-YOus pas yu poindre en France dans les savants travaux des disciples de Hegel, et se montrer sans voile et sans nuages dans les prestigieuses théories des fils de Saint-Simon? En même temps le fatalisme s'est emparé de la politique et de l'histoire; et l'égoïsme, faisant l'homme déshérité de ses croyances maître absolu de sa vie, lui a remis dans une main la coupe des orgies, et dans l'autre le glaive du suicide. Donc les doctrines rationalistes qui se glorifiaient de receler en elles le principe générateur du progrès, et de conduire l'humanité à ses fins immortelles, demeurent circonscrites ellesmêmes dans un cercle qu'il leur est interdit de franchir, pareilles à ces âmes coupables que le poëte florentin vit aux enfers, tournant sans relâche dans ime zone ténébreuse et désolée.

Heureusement la société a une longue mémoire, elle se souvient des pas et des sueurs qu'elle a perdus en suivant de semblables guides ; elle se souvient de l'abîme qui l'attend au bout du chemin ; elle se souvient de sa dignité, et commence à comprendre que sa nature est trop grande pour être expliquée, et ses désirs trop vastes pour être f*»lis(aits par l'enseignement de quelques hommes. Kilo no veut ni du panthéisme, ni de l'égoïsme, »^* du futrtlismc, parce qu'elle se sent faite pour

être croyante, aimante et libre; et, ne trouvant rien dans les doctrines des philosophes qui puisse la rendre telle, elle sent qu'il faut chercher ailleurs. Elle comprend que, si elle est fille du ciel, comme il lui semble se le rappeler, elle doit en avoir reçu quelque patrimoine, et peut-être quelque tradition ; elle se souvient aussi du Christianisme, qu'elle connut autrefois, et qui habite encore au milieu d'elle, et elle se demande si ce n'est pas de lui qu'elle doit entendre cette parole 4ê,, progP0 dont elle a faim. Ainsi, quand Rome^HÉ milieu de ses conquêtes, recevait tout à coup d'étonnantes nouvelles, et se prenait à douter de son destin ; alors, si le sénat se troublait, si ses vieillards restaient muets sur leurs chaises curules, si les magistrats sans conseils ne savaient plus sauver la république, on faisait apporter dans la curie les livres de la Sibylle, et Rome se rassurait en y lisant l'oracle qui lui donnait l'empire de la terre.

Le genre humain, dans son existence terrestre, se compose d'une série de générations qui couvrent tour à tour la face du globe d'une multitude vivante, pour la couvrir ensuite d'une poussière

s^ulcrale. Si c'est là toute sa destinée, on ne ocmi- {oitpas cette unité mystérieuse qui est en loi, cette sollicitude providentielle des anoetres pour la postérité, ce souvenir respectueux et reconnaissant de la postérité pour les ancêtres, ces monuments, ces livres, ces traditions, par lesquels ceux qui ne seront plus ambitionnent d'instruiie^eeux qui seront un jour. Jamais la prévoyance des animaux les plus intelligents s'étendit-elle au delà de leurs pe- '4bi ? Maîs^ si tout ne finit pas avec la vie, si chaque gâÉfanition ne laisse ici-bas ses dépouilles mortelles que pour entrer dans une autre existence, si à ce rendez-vous solennel les premières arrivées doivent attendre les plus tardives, et les plus jeunes rejoindre les plus anciennes ; alors, entre ces êtres innombrables, destinés à former ensemble une société définitive, on conçoitqu'il existe des liens, on conçoit que ceux qui, les premiers, ont habité cette terre de passage, songeant à ceux qui devaient venir après, aient laissé pour eux des tentes dressées et des sillons ensemencés ; on comprend la généalogie des siècles et T unité du genre humain.

11 y a donc deux mondes : l'un invisible, qui se découvre à la pensée comme infini et éternel, vers lequel toutes les générations des hommes marchent en vertu d'une vocation commune, de-

vant l'immensité duquel elles sont égales, comme elles sont du même âge devant son éternité : l'autre visible, fini, soumis aux lois du nombre, du temps et de l'espace, que toutes les générations traversent comme un lieu d'épreuves, chacune profitant de ce qui a été fait avant elle, et devant travailler à son tour pour coJlequi suivra, chacune recevant à la fois, et un héritage plus grand, et une tâche plus laborieuse.

Puisque tous les hommes marchent vers un monde invisible, il faut qu'à tous ce monde soit révélé, et, puisqu'il est immuable, il faut qu'il y ait quelque chose d'imn^uable dans la révélation qui en sera faite. Mais aussi, puisque les hommes traversent un monde fini, où tout est phénoménal et successif, puisqu'ils s'y trouvent placés dans des circonstances différentes selon les temps, puisque leur tâche va s'agrandissant toujours, l'action de leurs facultés et les œuvres qui en résultent doivent être diverses et progressives.

Comme le monde infini enveloppe le monde fini, la vocation éternelle du genre humain doit déterminer son action temporelle ; le feu qui animera la terre doit être dérobé aux cieux, et la révélation immuable sera le principe moteur et régulateur du progrès. Mais, comme elle ne saurait présider au progrès et harmoniser l'exercice des facultés qu'en

se mettant à leur portée qui varie, il faut qu'ellemême, en demeurant immuable dans son essence, soit progressive dans son application .

Toutefois, si l'application de celte révélation était abandonnée à la liberté de l'homme, il y aurait péril d'erreur ; le centre de gravité venant à se perdre, l'équilibre des facultés serait rompu, et qui pourrait le rétablir? Il faut donc qu'un pouvoir supérieur soit le gardien et le dépositaire des notions révélées ; que d'une part il en maintienne l'intégrité, et que de l'autre il en étende l'interprétation et les conséquences, versant sur tous les esprits le même jour, mais le leur mesurant plus abondant et plus vif, à proportion que leur âge est plus mûr, leur situation plus périlleuse, et plus difficile leur labeur. La liberté cependant garde ses droits. Si elle se soumet à sa vocation éternelle, si elle reçoit d'en haut l'impulsion qui la fait marcher; il lui appartient d'en doubler à son gré la force et la vitesse, et d'en multiplier les effets; elle demeure indépendante dans l'exercice temporel de ses facultés et maîtresse de ses actes. Elle est ici-bas comme une noble étrangère à qui il est permis d'aller où il lui plaît et de faire ce qu'elle veut ; mais qui, dans toutes ses courses et dans toutes ses actions, conserve le souvenir et la dignité de sa patrie.

Tels sont les axiomes sur lesquels le Christianisme s'appuie ; et, s'élançant dans les splendeurs du monde invisible, il en soulève le voile et fait apparaître la majesté de Dieu. Dieu se révèle sous la triple n^ion de Vérité, de Bonté et de Beauté. Sa Vérité, aest son Être éternel et nécessaire qu'il contemple par son Intelligence ; sa Bonté, c'est son vouloir souverainement parfait dans lequel il se repose avec Amour; sa Beauté, c'est l'accord admirable de son être et de son vouloir ; accord dont il jouit, se possédant lui-même par sa Toute-Puissance.

Or, cette idée magnifique de la Divinité, le Christianisme la propose à l'homme comme le modèle de la perfection suprême vers laquelle il se sent entraîné ; il lui apprend que l'objet inconnu de ses vœux continuels, que cette nourriture dont son âme avait besoin, n'étaient autre chose que la Vérité, la Bonté, la Beauté infinies.

Ce serait néanmoins un triste bienfait d'avoir montré aux regards de l'âme le pain qu'elle demande sans lui laisser y porter les lèvres ; de lui avoir ouvert les portes du sanctuaire sans lui conférer l'initiation qui donne le droit d'en franchir le seuil.

Le]Christianisme donc initie l'homme aux choses divines, il le fait entrer en communication avec

126 MÉUNGES.

l'Intelligence souveraine, et lui laisse entrevoir une portion de la Vérité qui y réside. Cette vision se nomme Foi. Il Télève ensuite à la source de l'éternel Amour, et l'associe à quelques-uns de ces mystères de Bonté qui en découlent sans cessât cette association se nomme Charité. Mais^l tm' le met pas de la même manière en possession de sa Beauté infinie. Car la terre est un séjour d'exil et d'épreuve, et il n'y aurait plus d'exil le jour où l'homme verrait son Père céleste face à face, ni d'épreuve lorsqu'il aurait déjà reçu le prix. Il faut que le rideau reste suspendu devant lui et lui dérobe cet accord admirable des attributs de Dieu, dont la vue immédiate fera un jour son bonheur. Mais, pour consoler cet exilé sublime et pour charmer ses tristesses, un présent lui a été fait : c'est l'Espérance.

La Vérité, aperçue par la Foi, se formule et devient Dogme. La Charité, s'associant aux desseins de la Bonté divine, s'épanche au dehors et produit les Œuvres. L'Espérance prend son essor vers cette Beauté parfaite qui se cache à ses yeux, et elle se donne deux ailes, la prière et le sacrifice : elle essaye de représenter par les signes ce qu'elle ne voit pas, et elle crée le symbole. De la prière, du sacrifice et du symbole, se compose le culte.

Foi, Espérance, Charité : voilà les trois anneaux

de la chaîne merveilleuse qui rattache Texistence présente à l'existence future, et qui pour cela s'ap^ pelle Religion. Ces trois anneaux ne sauraient être séparés ; ces trois éléments essentiels de la vie mo* raie sont immuables en eux-mêmes et cependant progressifs dans leur expression. La Foi s'explique par l'interprétation successive du Dogme ; la Charité s'applique par la multiplication perpétuelle des Œuvres, et, à mesure que le Culte se développe, l'Espérance se fortifie.

Mais ce progrès n'est pas. laissé au caprice et à la faiblesse de l'humanité. Il se fait par une intervention de Dieu.* L'intervention de Dieu a été dv* verse selon les âges. Au temps de l'enfance de l'humanité, il conversa avec elle par des prodiges ; il lui parla dans la nuée et dans le buisson ardent, par des apparitions et par des Anges. Plus tard, il lui envoya des ambassadeurs, rares en nombre et extraordinaires dans leur langage, qui furent salués du titre de Prophètes. Et quand elle eut grandi. Dieu, comme si en même temps eût grandi son amour, descendit vers elle, et désormais il communiqua avec elle, non plus par des messages surnaturels qui apportaient toujours quelque terreur, mais par une étroite union et par un entretien de tous les jours comme l'Époux avec l'Épouse : et l'Épouse, c'est l'Église, Sous

cette autorité protectrice, l'humaiiité, s'avançant chaque jour plus près du but sacré, le voit chaque jour entouré de plus de splendeur, depuis cette époque lointaine où Abraham recevait la promesse obscure de la rédemption dans l'horreur d'un songe nocturne, et depuis ces siècles d'attente où Israël écoutait la lyre d'Isaïe rendre des sons plus clairs aux approches d'un avenir déjà voisin ; jusqu'au temps où la parole évangélique coula limpide et majestueuse de la bouche du Sauveur; jusqu'à ses conciles de Nicée, de Latran et de Trente, où la doctrine chrétienne se précisa dans toute sa force, et se déploya dans toute son immensité (1).

El désormais nous avons retrouvé ces deux conditions, sans lesquelles le progrès ne saurait exister et dont les systèmes rationalistes nous offraient Tabsence : un type vivant de perfection auquel l'homme soit attiré, et une lumière placée hors de lui qui l'éclairé et le conduise. La révélation du monde invisible, donnée par le Christianisme, va devenir le principe générateur et régulateur du progrès dans le monde visible.

(i) Itt quo (Chrislo Jesu) omnis œdificalio conslructa crescit in

Ttmplum saactum... Donec occurramus omnes in unitatem fidei in

•«■uram œtatis plenitudinis Chrisli,.. (S. Paul, Épître aux Éphé-

— Il est inutile de reproduire le texte si connu de saint

■^ Lôrins, sur le Progrès dans VÉglise.

La création est empreinte de trois caractères qui sont les reflets de la gloire divine : le vrai, le bien et le beau. Le vrai, dans les choses créées, c'est la nature même des choses telle que Dieu l'a conçue ; le bien, c'est la fin des choses telle qu'il l'a voulue; le beau, c'est l'harmonie qu'il a mise entre la nature de chaque chose et la fin qu'il lui a prescrite.

L'homme est le représentant du Créateur : fait à son image, il porte en lui les trois attributs d'intelligence, d'amour et de puissance.

Par son intelligence, l'homme s'élève à la connaissance du vrai, et le résultat se nomme science ; par l'amour, il tend vers le bien des êtres, et particulièrement des êtres libres, aimants et responsables comme lui, et le résultat est la vie sociale; par sa puissance enfin, l'homme, qui a perçu les rapports au moyen desquels les créatures sont coordonnées à leur fin, et l'harmonie, qui en fait la beauté, ambitionne de reproduire ces rapports et cette harmonie : et le résultat, c'est l'art.

De même donc que la vérité, , la bonté et la beauté dans le monde sont le reflet des perfections de Dieu; ainsi, pour l'homme, la foi, l'espérauce et la charité dominent les trois facultés d'intelligence, de puissance et d'amour, et président à leur action dans la science, dans l'art et dans la vie sociale.

130 KÉLANGES.

Voici donc devant nous un imposant spectacle : la Religion parcourant toutes les sphères de l'activité humaine pour y faire jaillir du chaos la fécondité, Tordre et la vie. Nous n'essayerons pas de comprendre toute l'étendue de cette opération merveilleuse, ni d'en décrire les innombrables effets. Nous nous contenterons d'en signaler les traits principaux, et de suivre de loin, dans chacune de ces sphères, le sillage brillant qui annonce que l'envoyée du Ciel a passé par là.

Premièrement, quelle peut être, sur les progrès de la science, l'influence bienfaisante de la foi? Gomme l'aigle enlève son aiglon dans les airs pour lui apprendre à fixer des yeux le soleil, et de même qu'habitué à contempler face à face l'astre brûlant, le jeune oiseau plonge un regard plus assuré vers la terre et distingue plus aisément sa proie au fond de l'abîme : de même la foi, s'emparant de Pespril humain dès l'heure de son premier réveil, le fuit planer dans les régions les plus élevées de la ponséo, accoutume son œil aux contemplations les plus iU>louissantes et exerce ses forces aux méditalions los plus ardues ; alors, si l'esprit redescendu do cOvH hautoui's veut explorer à leur tour les ré- " glnn» do Ift scionci\ il y monte sans effort et s'y liUl «Aua poim\ il dislingue avec rapidité la vérité

sur laquelle il peut se reposer, il s'y attache avec persévérance; et les premiers bienfaits qu'il recueille dans cette éducation de la foi, dans ce commerce journalier des idées religieuses, ce sont des habitudes méditatives et sévères, une portée de vue large et profonde, et une droiture exquise de jugement.

Mais ce n'est point assez; et, tout exercée que soit l'intelligence, elle rencontre dans son empire des ténèbres qui l'arrêtent. En effet, les sciences peuvent se diviser en deux grandes catégories selon les objets différents dont elles s'occupent. Les unes étudient les faits libres et variés qui se sont accomplis au sçin de l'humanité, les révolutions qu'elle a subies et les raisons qui les produisirent ; et ces sciences, qu'on nomme historiques, présentent deux problèmes de la solution desquels dépend toute leur économie : le problème des origines de l'humanité restées ensevelies dans les ombres du passé, et le problème de ses destinées perdues dans les nuages de l'avenir. Les autres se proposent l'investigation des phénomènes uniformes et réguliers qui se succèdent dans l'homme et dans Punivers, et des lois absolues auxquelles ces phénomènes sont soumis; et ces sciences, qui s'appellent philosophiques et physiques, ont deux problèmes non moins graves : celui de la cause première ou de

13J NÉLtNGËS.

l'existence de Dieu, eL celui de la distinclion des deux substances, de la matiùrc et de l'esprit. El à voir avec quelle opiniàtrelc ces quatre questions sont agitées depuis quatre mille ans, il faut convenir que si elles ne sont pas insoluLles, du moins la réponse est-elle diflicile. Or la Coi, de son côté, lïslen possession de deux sortes de dogmes : les uns composent son histoire, et les autres sa docirine. Sou histoire n'est autre que le réuil des rapports spéciaux de Dieu avec l'humaniLé, elle embrasse donc l'histoire de l'humanité tout entière, son origine et ses destinées. Sa doctrine n'est autre que la révélation de la nature de Dieu et de ses rapports généraux avec les créatures; elle renferme donc la notion de la cause première, et la loi fondamentale de la distinction des deux substances. Ainsi les dogmes révélés sont la trame sur laquelle toute science historique, physique ou philosophique devra tresser ses fils et former son tissu. El, comme la foi ne permet pas que ses dogmes soient révoqués en doute, elle empêche que, la trame étant brisée, le Lissu ne soit détruit. L'antiquité grecque et romaine ne connut point cette association de )a foi et de l'intelligence, et c'est pourquoi elle vit si peu grandir les sciences physiques, et ne posséda jamais ni une histoire universelle, ni une philosophie complète. En l'absence de l'autorité du dog]

les siècles se consumaient à discuter les questions générales ; chaque école ne s'abaissait à l'étude des phénomènes qu'après avoir posé une série d'hypothèses qu'une autre école venait de réduire en poussière, et leur labeur était pareil à cette toile de Pénélope où chaque nuit anéantissait l'ouvrage de chaque jour.

L'intelligence rencontre donc dans les enseignements de la foi, et les instruments et les matériaux de son œuvre, et la garantie de son succès. Et réciproquement la science, quand elle sera parvenue au plus haut degré qu'il lui soit permis d'atteindre, lorsqu'elle embrassera dans ses spéculations toutes les lois de l'humanité et toutes celles de la nature, n'aura fait qu'écrire en lettres immortelles la justification de la Providence créatrice et le commentaire du dogme révélé.

Si les hommes ont besoin de connaître, ils ont encore plus besoin d'aimer : l'amour les rapproche, et ce rapprochement, en devenant durable, constitue la vie sociale. Dans la vie sociale, il fout que chaque individu abdique pour le bien général une portion de son indépendance, et qu'jj[. existe un pouvoir qui reçoive et maintienne cette abdication. Il faut aussi que chaque individu conserve la part d'indépendance qui lui est nécessaire pour travailler à son propre perfectionnement, et que le

pomroir lai en garantisse la possessicm paiâble. Autorité et Lilierté, Toilà les deux mobiles essentiel Ae» noâéiéi humaines : de l'équilibre et de

Faction combinée de ces deux mobiles résulte la Justice.

Mais souvent, dans la recherche de leur bienélro personnel y les individus ont lieu de r^^retter l'abandon qu'ils ont fait d*un lambeau de liberté, et la tentation leur vient de le reconquérir. L^autorité, à son tour, sachant ce qu'ils r^r^tent et ce qu^ils méditent, s'efTorcede resserrer plus étroitement des liens qu'elle redoute de voir briser. Ces deux principes entrent donc en lutte, et Tissue de la lullo csl toujours funeste. Car, si la liberté est victorieuse, son triomphe est l'anarchie, c'est-àdire la dévaslâlion de la chose publique au profit des passions de chacun. Si au contraire l'autorité l'emporte, son triomphe est la tyrannie, c'est-à-dire la confiscalion de la chose publique au profit d'un seul. Dans le premier cas, c'est la multitude qui détruit rédifice social pour en disperser les pierres: dans le second, c'est un homme qui renverse aussi l'édifice, liais qui en ramasse les pierres pour s'en construire un palais. Ainsi s'expliquent, et ces eombats séculaires que les rois et les peuples s^ t livrés, et les ruines immenses qu'ils ont lai^ lerrière eux .

Comment donc concilier la liberté et Tautorité ? Qui peut rétablir entre elles une alliance parfaite, et fonder ainsi le règne de la justice? C'est la charité. La charité, faisant converger les volontés libres vers un but unique qui est Dieu, en présence duquel toute personnalité s'efface, leur enseigne ainsi à se réunir dans une abnégation commune ; puis, découvrant à chaque homme l'image de Dieu dans ses frères, elle lui apprend à s'incliner devant eux sans s'avilir. En même temps la charité rappelle aux dépositaires de l'autorité qu'ils tiennent icibas la place de cette Providence, qui n'use de sa puissance souveraine que pour le bien des créatures : le pouvoir devient un sacrifice comme l'obéissance; l'autorité et la liberté se rencontrent sur le chemin du dévouement. Alors peu importent les constitutions politiques, qu'un seul ou qu'un petit nombre gouverne, ou que la force soit remise entre les mains de tous. Qu'importe la forme de l'autel, pourvu qu'on n'y dépose que du feu sacré et qu'on n'y brûle qu'un encens pur?

Lorsque la vie sociale s'est ainsi ranimée à la chaleur de la charité, rien ne saurait l'arrêter dans son expansion : elle va multipliant sur la terre la joie et le bonheur, elle est féconde en vertus et en œuvres; elle n'est plus autre chose que l'accom-

^36 UËLATJGËS.

plissement progressif des ilesseins iniséi'iconliciix cle la bonté diviiit!.

L'esprit n'est jamais rassasié de science, et le cœur n'est jamais désaltéré d'amour, et cependant, quand l'Iiomme connaît ce r^u'il aime, il lui semble que son âme trop pleine soit obligée de se répandre au dehors, il a besoin de reproduire. Cette loi mystérieuse préaide aux opérations les plus solennelles de la nature Iiumaine : quand deux époux se sont connus et aimés, c'est clic qui leur fait se donner des enfants à leur ressemblance. Dans 'l'ordre de faits moins gfave qui nous occupe, c'est elle qui explique l'origine de l'art.

L'homme a reçu la puissance, mais non la puissance de créer. Il ne saurait donc produire des êtres, mais des manières d'être, des rapports, des harmonies, des beautés. Il ne saurait non plus produire sans un type. Or ce type, où le chercherat-il? Sera-ce dans les images grossières d'une nature dégradée qui lui sont données par les sens? Sera-ce dans des notions abstraites et dans une nature chimérique et conventionnelle rêvée par la raison? Non, ce sera plus haut; ce sera dans la contemplation de la nature, telle que l'Ouvrier Suprême Va laite. Ce sera l'harmonie des choses,

telle qu'elle existe dans les idées éternelles, qui se révélera à l'homme au moyen de l'inspiration et qu'il appellera Beauté Idéale.

La reproduction du beau par la parole, par des sons cadencés, par des figures et par des monuments, est l'objet de l'arl sous ses diverses formes. Toutefois T homme ne peut parvenir à l'intuition immédiate de la pensée divine, et d'un autre côté il ne trouve jamais dans le signe matériel qu'il emploie une expression assez pure et assez complète de sa propre pensée. Toujours ses conceptions demeurent au-dessous de son type, et toujours ses œuvres au-dessous de ses conceptions.

D'où vient donc à l'homme cetle ambition ma-* gnanime de monter sans relâche vers une beauté souveraine qu'il ne lui est pas permis d'atteindre? D'oi\ lui vient cette patience infatigable, de retoucher sans cesse des traits qu'il sait ne devoir jamais réfléchir toute la perfection de l'original? Quel est ce génie prisonnier qui s'élance aussi haut que lui permet sa chaîne, et que jamais ne découragent ses chutes? Quel est-il, sinon le génie de l'espérance?

L'espérance est le principe de l'art. Elle lui donne l'essor, elle le soutient dans son vol, elle l'aide et le conduit dans les deux sortes de progrès

13g HËUNGES.

dont il est susceptible : l'ascension cont{nuëIlë~c l'âme vers un idéal parfait, la spirilualisation indéfinie des signes dont l'âme se sert pour exprimer ses visions.

Et l'art à son tour, quand il s'élève à son plus noble emploi, quand il se consacre à la représentation des choses les plus grandes et à l'expression des sentiments les plus sublimes, lorsqu'il cherche à saisir et à dessiner sur le voile de la création l'ombre majestueuse du Créateur, l'art se confond avec le culte, La poésie et la musique, devenues les interprètes des plus éloquents soupirs du cœur, traduisent la prière en hymnes et en cantiques : la peinture et la sculpture retracent les images des plus belles d'entre les créatures terrestres, les images des saints; l'architecture élève le temple, et le temple avec tout ce qui s'y passe, avec l'autel où repose la majesté de Dieu, avec les chants et les parfums, avec la pompe des prêtres et la grandeur de l'assemblée, n'est qu'un vaste symbole et une figure ébauchée du Ciel.

Descendons dans une dernière et plus humble

sphère, et voyons si nous y retrouverons encore

quelques rayons lointains de ia splendeur d'en

haut. L'humanité ne vit pas seulement de la vie de

"■it, mais aussi de celle du corps

mise aux exigences de l'organisation animale : elle a des besoins matériels. L'application de Tactivite humaine à la satisfaction des besoins matériels constitue le travail. Le travail suppose l'exercice des trois facultés d'intelligence, d'amour et de puissance.

Pour que l'homme subjugue la terre, il faut qu'il la connaisse. S'il était jeté seul et ignorant au milieu de la création, il lui arriverait de deux choses l'une : ou bien le spectacle des forces de la nature le frapperait de terreur, il n'oserait y résister, il demeurerait plongé dans une inaction stupide et périrait de faiblesse : ou bien l'instinct de sa conservation l'emporterait, il jetterait sur la nature un regard de dévorante cupidité, il se précipiterait sur elle comme sur une proie, et il périrait encore, soit dans la violence des laites inégales qu'il voudrait livrer, soit dans l'enivrement des voluptés qu'il aurait conquises. Il lui faut donc un enseignement qui lui fasse connaître que la terre lui a été donnée, non pour la ravager, mais pour la rendre féconde; qu'il en doit être le monarque paisible et non Tesclave ou le tyran ; et qu'il doit respecter en elle l'œuvre et le présent de Dieu. Cet enseignement est celui de la foi.

L'homme ne peut accepter la loi rigoureuse et humiliante du travail qu'en vue d'une fin. S'il n'a

T r gÉLàNOÉS.

lêtmAre fin que son bien-être, il trayailiera peu et lÉatt^^u, parce qu'il ne versera de sueurs que |iiBrt0 âittent qa'il|lsra néœssaire pour l'entretien #1 HêS jouissaïuses ; mal, parce que dans Timpa- ^tmeé de ses désirs il emploiera des procédés d'ei^ ^^tati<m destructeurs; il cassera la branche pour lueillir les fruits. La charité, au contraire, lui fait m&èp&t le frai^il ayëc joie, comme un fardeau ^^lle' lui montre imposé '^ la lÊàin de son jiîi^rè birâ-aimé, et qu'elle lui appréiid à porter l^tif le soulagement dé ses frères. Mie lui fait Hifeumé part de ses sueurs, pour ceux qui n'oÉl q^ des larm^^ pour ceux qui sont painrres et faibles; elle étend ses prévisions, non-seulement au delà de Theiire et de la nécessité présentes, mais jusqu'au delà de la tombe. La vie de chaque père de famille devient un long sacrifice au bonheur de ses enfants; la vie de chaque citoyen une immolation généreuse à la prospérité de son pays.

Enfin, l'homme ne saurait se mettre à l'œuvre s'il n*a le sentiment de sa puissance, s'il n'a confiance en la fécondité de son labeur. Qui donc lui a dit que le grain enfoui par lui par la glèbe ressusciterait, et que le soleil de Tété mûrirait la grappe suspendue à sa vigne? Qui lui a donné la certitude de la permanence àes lois de la création.

sur lesquelles son industrie se fonde? C'est Tespé* rance, c'est elle qui l'assure que le Père céleste ne l'abandonne point dans son exil, et que, ne pouvant pas se manifester immédiatement à lui pendant ses jours d'épreuve, il lui donne au moins des signes de son assistance invisible par ses bienfaits.

Sous cette triple influence du principe religieux, le travail prospère et l'industrie se développe. I/effet du développement de l'industrie est la multiplication des moyens mécaniques, et/ le remplacement progressif du labeur matériel de l'homme par un simple travail de surveillance et de direction. Ainsi ce roi de la nature la gouverne par sa pensée, ses besoins matériels n'occupent plus une place exclusive dans sa sollicitude, et lui laissent plus de loisir pour accomplir la tâche glorieuse de son perfectionnement moral.

Arrêtons-nous et essayons de résumer en quelques lignes ce qui vient d'être dit.

L'humanité est faite pour le progrès.

Le progrès ne peut exister qu'avec deux conditions : un principe qui le détermine, et une loi qui le dirige et qui lui serve de mesure.

La philosophie rationaliste, en plaçant dans l'homme lui-même ce principe et cette loi, le con-

U% MÉUNQES.

duit logiquement au panthéisme, à Tégoîsme, aa fatalisme ; ne lui laisse rien connaître, rien aimer, rien produire hors de soi, et le condamne à rimmobilité.

Le Christianisme, au contraire, place hors de rhomme et dans le sein de Dieu le principe et h loi du progrès. Ce principe et cette loi sont révélés : une autorité immuable en est dépositaire. Cette autorité initie l'homme par la foi, par Tespéranee et par la charité à la vérité, à la beauté et à la bonté infinies, elle le fait progresser vers ce monde invisible qu'il doit habiter un jour.

Dans le monde visible, le Christianisme permet à l'homme de marcher au gré de sa liberté, et cependant il raccompagne encore, vivifiant son intelligence par la foi, fécondant son amour parla charité, multipliant sa puissance par l'espérance, et assurant ainsi son progrès dans la science, dans la vie sociale et dans les arts : cette action bienfaisante s'étend même sur le travail matériel et sur l'industrie, dont elle encourage la prospérité.

Le Christianisme a donc compris l'humanité tout entière, avec ses destinées et ses besoins : et les esprits de nos jours, alors qu'ils ^cherchent une doctrine de progrès, doivent tourner vers lui leurs regards. Toutefois une chose encore les effraye :

c*est cette autorité qui posedes limites à la liberté humaine, et qui consacre ces limites par un anathème ; c'est cette orthodoxie sévère qui prétend captiver les intelligences dans un même bercail et leur crie : ce Hors de moi point de salut. » Essayons de faire comprendre par une similitude cette parole qui semble dure. — L'homme est libre de s'agiter ainsi qu'il lui plaît sur la face du globe teierestre, il y peut accroître indéfiniment son pouvoir et son bien-être, il peut s'en faire un emj^e, et certes cet empire est assez vaste : cependant le globe est plongé dans une atmosphère qui l'environne de toutes parts, dont les éléments ont été calculés avec une précision admirable pour la conservation des êtres destinés à y vivre, et l'homme ne saurait en sortir sans expirer dans le vide. L'hortodoxie chrétienne est l'atmosphère religieuse de l'humanité : Dieu même a combiné avec une sagesse infinie 1^ principes qui la composent ; et toutes les âmes qui peuvent se mouvoir librement dans les diverses régions de la science, ou de l'art, ou de la vie sociale, se meuvent et vivent dans cette at^ mosphère : est-il donc étonnant qu'elles périssent si elles veulent s'en échapper ? Et si elles trouvent mauvais que le Créateur leur ait fixé des bornes, qu'il ait imposé des conditions à leur existence morale, elles sont dans le délire, elles se plaignent

¥jimfn%tf^ ^ #^ t'^e*^ : à T^ilrée, le 5oav«kir de t''iméff'4^$m f^iuoii^H \ à b fin, b ri^ion prophé^ ^M^/ ^I^H» i(UprHUMm$ future; au milieu, la figure ^é',r/m éUi CéUrinl r/tHuimMl flaitô sa personne la llhUiit', Uiifiiiiin4\ il h wiiuvn divine. On verrait le i(hiirt' huiiKÛii mt divjw;r en deux parties et Tune i\ift^iUm% uhhiuUmui'r ynuUniié delà tradition vé- I'iI/iMm (t| ^'iilh^r |MU'dm diin» une dégradation tonjMiiif^ rniJMiiiihs tnnrrJM) rétrograde dont le pagailIfiliiM nlTrn r(*MMn|)ln (Innn Ioh temps antiques, lln^rt^Mlo (liiMr<( loH InnipN niodernos, le rationalisme {\\\\\n \{^^ \\\\H {\\ dnim Ion autres. On verraitla partie iMi^lo (In Pliuiuuuilé H*avanror sous rœil de Dieu, paMor do la lornio palriaroaloà la forme de peuple, ol d*^ ^^^llo oi v\ la Tormo univiM^selle ou catholique: \h\\\n ro \lornior \Mal. ww vorrail onlin riiumaniié v^lM>^lh^^u\ ^|>iiudi?^x^M( oiUHUW li^Hverser successi-

venmt l'ère de la foi, qui est oelle des martyrs et des Pères, Tère de Tespérance, qui embrasse les temps laborieux du moyen âge, et l'ère de la charité, qpii commence au siècle de sainte Thérèse, de saint Charles Borromée et de saint François de Sales, arrive jusqu'à nous et doit se prolonger jusqu'à la réalisation complète delà loi évangélique dansl'élat social : époque où la cité de la terre se transfigurera pour devenir la cité de Dieu.

D'autres que nous traceront ce magnifique tableau. Notre tâche plus courte et plus modeste est accomplie. Nous voulions dire quelles doctrines présideraient à la nouvelle période dans laquelle entre ce recueil. Et iRàEiintenant que l'on sait nos doctrines, si l'on nous interroge sur nos intentions, et qu'on nous demande qui nous sommes, nous répondrons : Nous sommes comme le Samaritain de l'Évangile : nous avons vu la société gisante hors de son chemin, dépouillée et meurtrie qu'elle avait été par les larrons de Tintelligence. Et le prêtre et le lévite qui passaient près d'elle n'ont point passé outre ; ils se sont approchés avec amour, mais elle les a repoussés dans son délire, elle en a ^ eu peur. Nous donc qu'elle ne connaît point, nous voudrions à notre tour nous approcher d'elle, et nous incliner sur ses blessures et y verser, s'il se pouvait^ l'huile et le baume : nous voudrions, s'il

HiLAHOBf. I. ^

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se pouvait, la relever de la fange, et la reconduire I calme et soulagée entre les mains de l'Eglise, <^e : divine hôtelière qui lui donnera le pain et^il

I montrera la route pour achever sou i)èleiTJttage

l vers l'immortalité.

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