CHAPITRE IV
LE BIENHEUREUX JACOPONË DE TODl.
Les grands poêles ne naissent pas d'ordinaii aux temps héroïques. Ils viennent après» lorsque ces temps sont assez loin pour laisser se dissiper les ombres qui s'attachent à toute gloii^e humaine, assez près encore pour que l'intérêt du passé subsiste, et que le regret se mêle au souvenir. VIliade parait au déclin des premières monarchies grec*ques, et Virgile ne fait qu'ensevelir avec une pompe toute divine la liberté romaine. La Providence met des poètes dans les sociétés qui tombent, comme elle met des nids d'oiseaux dans les ruines pour les consoler.
Les dernières années du treizième siècle réunissaient tous les signes d'une décadence. Deux grandes afiaires avaient fait le tourment et la.gloire du moyen âge : c'étaient les croisades et la (\vv<sràV^ ^ Saiceràoce et de i 'Empire. Maiuleuaul^ \e àftt\i\«^
cri des croisades venait d'expirer avec saint Louis sous les murs de Tunis, et la chrétienté découragée ne ressentait encore que les désastres des guerres saintes, sans pouvoir en juger les bienfaits. D'uu autre côté, cette génération de papes héroïques, dont Grégoire VII fut le premier, avait paru s'arrêter à Innocent IV. La puissance impériale, vaincue en la personne de Frédéric II, ne songeait plus qu'à dompter l'insubordination de ses vassaux d'Allemagne. Ainsi l'Italie avait vu unir cette lutte des deux pouvoirs spirituel et temporel qui la déchirait, mais pour la féconder. Au lieu des doctrines, c'étaient maintenant les intérêts qui armaient les villes contre les villes, les nobles contre les plébéiens, les plébéiens enrichis contre le petit peuple; et ces formidables noms de Guelfes et de Gibelins, au lieu de représenter des idées, ne couvraient plus que des haines. L'abaissement de la société se faisait sentir dans l'École. Depuis qu'elle avait perdu ses deux chefs, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, le combat s*était engagé autour de ces illustres morts entre ceux qui se disputaient leurs dépouilles. A la métaphysique puissante qui soutenait tout l'édifice de la Somme de Saint Thomas, se substituaient les subtilités de l'ontologie et de la dialectique. On commençait à délaisser les études libérales pour des sciences çVvxs \\içx^V\s«8» \ ^i les
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dix mille écoliers qui se pressaient aux leçons des jurisconsultes de Bologne avaient plus soif d'or que de justice. Si quelques esprits meilleurs se dégageaient de la foule, la tristesse des choses humaines devait les pousser vers Dieu; et quand il leur restait assez de pitié pour s'occuper des hommes, on comprend que, mécontents des grands et des let-^: très, ils finissent par se tourner vers les ignorants, les petits et les pauvres. Ce fut la destinée d'un Italien plus ancien que Dante, et en qui l'Ordre de Saint-François trouva son poëte le plus populaire et le plus inspiré. Je veux parler du bienheureux Jacopone de Tôdi.
Je ne m'engage pas sans quelque hésitation dans l'histoire de cet homme extraordinaire, qui passa du cloître à la prison, et de la prison sur les autels. On y verra des temps difficiles, l'Église en feu, et un grand religieux en lutte avec un pape. Mais je ne puis éviter cette difficulté de mon sujet : je continue l'étude des poètes franciscains, j'arrive au plus illustre, à celui qui composa le Stabat : il faut bien savoir quels événements l'inspirèrent. D'ailleurs, la gloire de Dieu ne fut jamais intéressée à cacher les fautes des justes. Les incroyants peuvent s'en réjouir, les faibles s'en étonner. Les esprits fermes dans la foi en prennent sujet d'advsLvv^^ \a. supériorité du cArislianismc^ qvù jatoiav^s \\ *v«\^^vol?>.
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ses saints comint; les stoïciens voulurent leurs sages, comme des hommes im|>ossibles, sans passions et sans faiblesses : il les conçoit tels que la nature les a faits, passionnés, faillibles, mais capables d'effacer par un jour de repentir plusieurs années d'erreurs.
A l'entrée de l'Ombric, et sur une colline qui domine le confluent du Tibre et de la Naja, s'élève la vieille ville do Todi avec sa cathédrale, sa place carrée et ses trois enceintes, la première en blocs cyclopéens, la seconde de construction romaine, U troisième bàlic au moyen âge pour envelopper do populeux faubourgs. Alors 1» commune do Todi rangeait sous son gonfaton une armée de trente mille fnntasiiins et de dix mille chevaux; quatorze châteaux lui assuraient l'obéissance des campagnes voisines(l). C'est dans celte cité puissante, agitée par toutes les passions qui remuaient les républiques italiennes, qu'avant le milieu du treizième siècle la noble famille des Benedetti célébrait le baptême d'un entant nommé Jacf|ues. Lui-même s'est plu à décrire dans un de ses poèmes tes soins qui entourèrent son premier âge, sa mère s'évcillant cbaqne nuit, allumant la lampe, et se penchant avec une terreur pleine d'amour sur le berceau où
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criait le nouveau-né. Un peu plus tard, il nous montre son père grave et rigide, usant de la verge quand l'eafant mutin tardait d'aller à l'école, et pleurait d'envieà voir les jeunes garçons jouer dans les rues. Cependant Jacques parcourait rapidement les trois degrés qui formaient encore, comme au temps des Romains, toute Téconomie de l'enscigaeqiunl profane, c'est-à-<]ire ta grammaire, la rhétorique et la jurisprudence. L'étude des lois le conduisit probablement à Bologne; et je crois reconnaître les mœurs de cette fameuse école, quand Jacques pe'ml les prodigalités de sa jeunesse, l'orgueil de % bieu vêlir et de beaucoup donner, les festius et Bêles auxquels tout l'or de Sjrie ne suffirait pas. ruei-elles, la honte de rester sans i vengé, la crainte des |} habitudes de ces lurbu- 'iiu \uil toujours en H, déGnat hx • ' : :.iijy|^rçbers
. . ■» i^w»!*ion du i abo-
Mais quandJacques de' Benedetti, promu au doctorat, eut été, selon l'usage, promené en robe rouge, à cheval, précédé des quatre trompettes de l'université, des pensées plus sérieuses l'occupèrent, et son nouveau titre le mit en mesure de réparer bientôt les brèches faites, comme il le dit, au coffre-fort paternel. Rien n'égalait alors le crédit des docteurs en droit : parmi eux, les princes choisis^ saient leurs chanceliers, et les communes leurs podestats. D'ailleurs, chez les Italiens du treizième siècle, âpres au gain et processifs comme les vieux Romains, un jurisconsulte de quelque renom ne paraissait point sur la place publique sans un nombreux cortège de clients.' Jacques, revenu dans sa ville natale, négligea les honneurs pour la fortune ; il la poursuivit avec plus d'habileté que de scrupule; et, comme le Digeste et le Code n'avaient pas de labyrinthes si tortueux dont il ne tînt le fil, en patronnant les affaires de ses concitoyens, il eut bientôt rétabli les siennes. A tant de prospérités il crut avoir ajouté le bonheur véritable, lorsque, entre toutes les jeunes filles de Todi, il se fut choisi une compagne parfaitement belle, avec tous les dons de la richesse, de la naissance et de la vertu.
-^i^raDcesco Tresatti, da Lugnano; Venezia, Misserini, 1617, lib. I, *jrtal. 2, 8(anz. 7, 13, 14, 15. Tiraboschi, Storîa délia Leit, i7rt/., 'ûttH, IX, lib. /, cap. m.
JAœPONB DE TODI. 157
Mais c'était là que Tattendait un de ces coups terribles qui forcent les hommes de se souvenir de Dieu.
Il arriva qu'un jour de Tannée 1268 (1) la ville de Todi célébrait des jeux publics. La jeune épouse du jurisconsulte fut invitée; elle prit place sur une estrade couverte de nobles femmes, pour jouir de la fête et pour en faire le plus aimable ornement. Tout à coup Testrade s'écroule. Au bruit des madriers qui se brisent et dos cris qui éclatent, Jacques se précipite, reconnaît sa femme parmi les victimes, Tenlève encore palpitante, et veut la délivrer de ses vêtements. Mais elle, d'une main pudique, repoussait les efforts de son mari, jusqu'à ce que, l'ayant portée dans un lieu retiré, il pût la découvrir enfin. Sous les riches tissus qu'elle portait, il aperçut un cilice : au même instant, la mourante rendit le dernier soupir.
Cette mort soudaine, ces austères habitudes chez une personne nourrie dans toutes les délicatesses de l'opulence, la certitude enfin d'être le seul coupable des péchés expiés sous ce cilice, frappèrent le jurisconsulte de Todi comme d'un coup
(1) G*cst la première date certaine que nous trouvons dans la ?ie de Jacopone. Aucun historien, aucun acte public ne fixe l*année de sa naissance : nous savons seulement qu'en 1298, il y avait vîel^ ans qu'il élail entré en religion, cl qu'il y enlva ^v\ w\^ «>è^\î&\^ niorl do cU fetuiue.
158 LE BIENUBUREUI
de foudre. Le bruit se répandit que l'excès de la douleur venait de déranger ce grand esprit. Après quelques jours d'une morne stupeur, il avait vendu tous ses biens pour les distribuer aux pauvres ; on le rencontrait couvert de haillons, parcourant les églises et les rues, poursuivi par les enfants qui le montraient au doigt, et l'appelaient Jacques l'Insensé, Jacopone. On racontait même qu'invité aux noces de sa nièce, il s'y était rendu sous un étrange travestissement, tout hérissé de plumes, peut-être pour railler amèrement la frivolité des plaisirs qu'il venait troubler. Sa famille lui reprochant ce délire : < Mon frère, avait-il répondu, pense illustrer
< notre nom par sa magnificence; j'y veux réussir
< par ma folie. » En effet, c'était bien ce fou qui devait immortaliser la riche mais obscure maison des Benedetti. Sous les égarements du désespoir, il cachait les premiers transports d'une pénitence héroïque. La pensée de la mort ne lui laissait pas de repos : il demandait la paix aux Livides saints; qu'il lut d'un bout à l'autre. Il y apprenait à expier par la pauvreté volontaire les délices de sa première vie, et, en retour des applaudissements qu'il avait trop aimés, à chercher l'humiliation, le mépris, les huées des enfants. Il y apprenait à réparer le tort d'une éloquence trop souvent prêtée à rinjasiicc des hommes, ew k?> iusilvviisaut désor*
JAGOPONB DE TODI. 158
mais, en les avertissant comme faisaient les prophètes, par des signes plus puissants que tous les discours. De même que Jércmie avait paru sur les places de Jérusalem avec des fers aux mains et le cou chargé d'un joug, pour figurer la captivité prochaine; ainsi, au milieu d'une fête, Jacopone s'était montré demi-nu, se traînant sur les mains, bâté et bridé comme une bêle de somme; les spectateurs s'étaient retirés pensifs, en voyant où venait aboutir une destinée si brillante et si enviée. Une autre fois, un de ses parents qui sortait du marché portant une paire de poulets, le pria^de s'en charger pour un moment : « Vous les remettrez, c dii-il, à ma demeure. » Jacopone alla droit à l'église de Saint-Fortunat , où ce parent avait la sépulture de sa famille, et déposa les poulets sous la pierre du caveau. Quelques heures après, l'autre, tout en colère, vint se plaindre de n'avoir pas trouvé ses bêtes au logis : < Ne m'aviez-vous pas c prié, répondit Jacopone, de les porter à votre c demeure? Et quelle demeure est la vôtre , sinon « celle que vous habiterez pour toujours? » C'était la parole de David : « Leurs tombeaux deviendront € leurs maisons pour l'éternité (1). 9 Dans les villes italiennes du moyen âge, chez des
(1) Wadding, tome V. — Psalm, 48, verset \^\ * ILV ^vi^x^Ow^ eotum doinii5 Uloruiu in letornum. •
iCO LE BIENHEUREUX
peuples passionnés, naïfs, dont toute la vie se passait sur la place publique, ces souvenii^ bibliques ne semblaient pas déplacés, et la prédication pouvait prendre des libertés qu'autorisait Texemple des saints. Souvent, quand les folies de Jacopone avaient attroupé la foule, il se retournait pour la prêcher, et profitant du droit qu'on lui accordait de tout dire, il attaquait sans ménagement les vices de ses concitoyens. Cependant cet orateur populaire n'avait pas encore de mission. Il s'était affilié seulement au tiers ordre de Saint-Frangois, milice laïque établie pour les fidèles qui, sans quitter le siècle, voulaient vivre sous les lois de la pauvreté et de la charité. C'est alors, sans doute,
qu'affranchi des assujettissements du monde, et libre encore des observances monastiques, il s'enfonça avec passion dans l'étude de la théologie, dans les obscurités des mystères, dans des questions dont plus tard il reconnut la témérité. Au bout de dix ans, il comprit le danger d'un genre de vie trop indulgent pour la fougue de son caractère et pour l'indiscipline de son esprit. En 1278, il vint frapper à la porte du cloître, et voulut être admis parmi les Frères Mineurs. Ceux-ci hésitèrent d'abord à recevoir l'insensé, et le renvoyèrent d'un jour à l'autre, jusqu'à ce qu'enfin il leur prouvât son bon senh en leur appovlatvl de.wx. petites pièces,
JACOPÛNE DE TODI. 161
Tune en prose latine rimée, l'autre en vers italiens. lia séquence latine disait (1) :
« Pourquoi le monde s*enrôle-t-il sous la bana nière de la vaine gloire, dont si passagère est la « félicité? — Sa puissance tombe comme le vase « d'argile qui se brise. — Plutôt qu'aux vains c mensonges du monde, croyez aux lettres qu'on a « tracées sur la glace. . . — Dites : que sont devenus c Salomon, jadis si fameux, et Samson, le chef « invincible, — et le bel Absalon, et le très-ai- « mable Jonathas? — Où est allé César en des-
< cendant de la hauteur de son empire, et le mau- « vais riche au sortir de son festin?... — Que la * gloire du monde est une courte fêle! sa joie « passe comme l'omjire de l'homme. — 0 pâture
< des vers! ô poignée de poussière! ô goutte de « rosée ! ô néant ! pourquoi t'élever ainsi? — Tu ne a sais si tu vivras demain : fais du bien, fais-en à « tous les hommes aussi longtemps que tu le peux. « — N'appelle jamais tien ce que tu peux perdre. . . « — Songe à ce qui est en haut ! que ton cœur soit « au ciel I Heureux qui sut mépriser le monde ! »
Le style de cette petite composition n'avait rien
(1) Cur mundus militât sub vana gloria,
Gujus prosperitas est transitoria?
Tarn cito labitur ejus potentia, Quam Taaa %uJi qum aunt fragilia, eic .
Radbr, Vtridarium.
162 LE BIENHSDREUI
qui la distinguât des exercices ordinaires de l'école ; mais le cantique italien, dont elle était accompagnée, étincelait de verve. Une originalité hardie, quelquefois triviale, y éclatait sous un dialecte rustique, sous un rhythme choisi pour les oreilles du peuple. La douleur et la solitude, ces deux grandes maîtresses du génie, avaient fait du jurisconsulte un poète (!)•
€ Écoutez, disaitril, une folie nouvelle dont la « fantaisie me vient. — L'envie me vient d'être « mort, parce que j'ai mal vécu. Je quitte les joies € du monde pour prendre un plus droit chemin... « — Je veux montrer si je suis un homme; je € veux me renier moi-même et porter ma croix, « pour faire une folie mémorable. — La folie est c( telle que je vais la dire : Je vais me jeter à corps « perdu chez des hommes rustiques et qui dérai- « sonnent, qui déraisonnent par une sainte dé- « mence.
< Christ, tu connais ma pensée, et que je tiens à € grand mépris le monde, où je restais dans le < désir de bien savoir la philosophie. — ^ Je prétenr
(1) Jacopoife, Poésie spiriiualif lib. I, sat. 1.
Udile nova pazzia,
Gbe mi viene in fantaaia.
Viemmi voglia d'esser morto, Perche io sono visso a torto :
lo iasso in mondan confortot Per pigliar piu di'iUai V\a.
JâCOPONë de TODI. 165
€ dais savoir la métaphysique afin de pénétrer dans
« la théologie, et de voir comment l'âme peut jouir
c( de Dieu en passant par tous les degrés de la
« hiérarchie céleste. Je prétendais pénétrer com-
< ment la Trinité n'est qu'un seul Dieu» comment c< il fut nécessaire que le Verbe descendît dans « Marie. — La science est chose divine ; c'est un € creuset où se purifie l'or de bon aloi. Mais une « théologie sophistique a fait la ruine de plu- « sieurs. — Or écoutez ce que je viens de penser : € J'ai résolu de passer pour stupide, ignorant et
< dépourvu de sens, et pour un homme plein de € bizarrerie. — Je vous laisse les syllogismes, les € pièges de paroles et les sophismes, les questions « insolubles et les aphorismes, et l'art subtil du « calcul. — Je vous laisse crier à votre aise, « Socrate, et toi Platon, épuiser votre haleine, « argumenter de part et d'autre, et vous enfoncer « dans le bourbier. — Je laisse l'art merveilleux « dont Àristote écrivit le secret, et les doctrines « platoniciennes, qui, le plus souvent, ne sont « qu'hérésies. — Une intelligence simple et pure « s'élève toute seule, et, sans le secours de leur « philosophie, monte jusqu'en présence de Dieu.
« Je vous abandonne les vieux livres que j'aimais
c tant, et les rubriques de Cicéron dont la uvélQd\&
« m'était si douce. — Je vous laisse \e ^oii ÔLe'à
164 LE BIENHGUREUI
« instruments et les chansonnettes, les dames et
< demoiselles jolies, leurs artifices, et leurs flèches
« qui portent la mort, et toutes leurs suDtilités. —
c( A vous tous les florins, les ducats et les carlins,
« et les nobles et les écus génois, et toute marchan-
ff dise de môme sorte. — Je vais m'essayer dans
« une religion puissante et dure : si je suis airain
« ou laiton, c'est ce que Tépreuve montrera
« bientôt. — Je vais à une grande bataille, à un
<r grand effort, à un grand labeur. 0 Christ ! que ta
« force m'assiste, si bien que je sois victorieux ! —
« Je vais aimer d'amour la croix dont l'ardeur
€ déjà m'embrase, et lui demander d'une humble
« voix qu'elle me pénètre de sa folie. — Je vais
« me faire une âme contemplative, et qui triomphe
ce du monde; je vais trouver la paix et la joie dans
« une très-douce agonie. — Je vais voir si je puis
<r entrer en paradis par le chemin dont je m'avise,
« pour y goûter les chants et les sourires d'une
<r compagnie immortelle. — Seigneur, donne-moi
« de savoir et de faire ta volonté ici-bas, puis je ne
€ m'inquiète plus si c'est ton plaisir de me damner
« ou de me sauver (1). »
Après la lecture de ces vers, les Frères Mineurs
(1) Je rcnvuie au moment où je m'occuperai des œmxes de Jacopone l'examen de ces sentiments, dont on pourrait redouter Texcès, s'ils n'étaient corrigés par d'aulres passages d'une doctrine irréprochable.
JACOPONE DE TODI. 165
ne craignirent plus d'ouvrir leur porte à Jacopone : ils reconnurent que sa folie était celle de saint François lui-même, lorsqu'aux premiers jours de sa pénitence on le voyait comme un insensé pourchassé à coups de pierres sur les places publiques d'Assise, ou qu'on le rencontrait dans la campagne, tout en pleurs, parce qu'il songeait à la mort du Christ. La même passion possédait maintenant le pénitent de Todi; elle avait fait le prodige de toucher cette âme endurcie aux leçons des légistes, au froissement des affaires ; elle le poussait non-seulement au pied des autels, mais aux champs, dans les bois, dans tous les lieux où le Créateur se révélait par la beauté des créatures. Il allait chantant des psaumes, improvisant des vers, noyant ses chante dans ses larmes; il embrassait d'une étreinte désespérée les troncs des arbres; et quand on lui demandait pourquoi il pleurait de la sorte : c< Ah ! a je pleure, s'écriait-il, de ce que l'amour n'est pas c( aimé. » Et comme on le pressait d'expliquer à quels signes le chrétien peut s'assurerqu'il aime son Dieu : a J'ai le signe de la charité, disait-il, si je c demande une chose à Dieu, et que Dieu ne la € faisant pas, je l'en aime davantage, et que Dieu i< faisant le contraire, je Ten aime deux fois « plus (1). »
(i) Rader, Wa^dingt BartholomaMis Pisanus, Opus conformù-
Ne nous défions pas de ces transports, comme d^un élan de l'imagination, sans effet pour Tâmendement du cœur. C'était au feu de Tamour de Dieu qu'il fallait rallumer l'amour des hommes dans un siècle de haine. Ce jurisconsulte, longtemps mêlé aux querelles des familles, échauffé de tous les ressentiments qui armaient les villes dltalie, et, pour tout dire, contemporain des Vêpres siciliennes, professait maintenant le pardon des offenses, et réunissait dans une même affection, non plus ses concitoyens seulement, mais les étrangers. Il disait : « Je connais que j'aime mon frère, s'il « m'offense, et que je ne l'en aime pas moins. » Il disait encore : c< Je jouis du royaume de France <r bien plus que le roi de France, car je prends « part à tout ce qui lui arrive d'heureux, sans avoir c( le souci de ses affaires (1). » Et, poussant enfin la charité jusqu'au dernier effort, il ajoutait : « Je voudrais, pour l'amour du Chnst, souffrir avec « une parfaite résignation tous les travaux de cette ce vie, toutes les peines, les anfroisses, les douleurs c< qu'on peut exprimer par la parole ou concevoir
tabtm vit<B B, Franciêci ad vitam Dùndni noêtri Jetu Chrigti Mediolani, 1513, f* 53 reclo.
(i) Radcr. Nam de regno Francise ego melius babeo quam rex Francise; quiajucundorde suobono, et honore, et commoditatei^ et ipfte hanc jucunditatein habel cum multa sollicitudine et multis laboribuR et angustiis, quae non babeo ego.
JACOPONE DE TODI. 167
« par la pensée. Je voudrais aussi de bon cœurqu'au « sortir de la vie les démons emportassent mon âme « dans le lieu des supplices, pour y supporter tous f< les tourments dus à mes péchés^ à ceux des « justes qui souffrent en purgatoire, et même des « réprouvés et des démons, s'il se pouvait; et cela « jusqu^au jour du jugement dernier, et plus « longtemps encore, selon le bon plaisir de la « majesté divine. Et pardessus tout, il me serait « très-agréable et d'un souverain contentement, « que tous ceux pour qui j'aurais souffert entras- « sent avant moi dans le ciel, et qu'enfin, si j'ar- € rivais après eux, tous ensemble s'entendissent « pour me déclarer qu'ils ne me sont redevables de ce rien. x> Sans douté il y a de l'excès dans des vœux si hardis ; mais c'est l'excès de Moïse et de saint Paul souhaitant de devenir anathèmes pour le salut des pécheurs {i).
Le danger de cette hauteur de sentiments, c^est de s'y complaire; c'est l'orgueil, qui tente le Stylite sar sa colonne, aussi bien que le Cynique dans son tonneau. Yoilà pourquoi Jacopone, voulant établir solidement l'amour de Dieu et des hommes, le fondait sur le mépris de soi-même. Chargé de
(1) Wadding : t Ad hicc Jesu Christi amore supplicia tolerarem oiDoia pro damonibus, paratus ad inféras ad diem usque suptemum jadicii habilare, et diutius etiam, quamdiu Yidelicet divintu majestati fideretur necesRarium, >» etc.
poursuivre à la cour de Rome une négociation difficile, il étonnait ses compagnons par sa patleoice : « Gomment, lui disait-on, ne vous lassez-vous point « de vivre avec de telles gens? — Et moi, répona dait-il, je m'étonne qu'ils me supportçot et ne < me chassent pas comme le démon. » En effet, c'était sa doctrine comme celle de tous les sages, que l'homme doit s'appliquer à la connaissance de soi. Mais celui qui se connait se voit méchant, il se juge donc haïssable, il veut donc être haï ; et dès lors périssent dans leur germe l'orgueil, l'envie et la colère. Cependant l'homme, en détestant le mal qui est en lui, ne saurait cesser d'aimer l'existence, qui lui vient de Dieu ; et Jacopone voulait conciliei tous les droits, de telle sorte « qu'on ne tombât a point dans le vice pour sauver la nature, mais a qu'on ne détruisit pas la nature pour déraciner le « vice (1). » Ainsi écartait-il ce reproche injustement adressé au mysticisme chrétien, d'avoir serré les fiens de la nature humaine jusqu'à l'étouffer. Pendant qu'il enchaînait les sens, il ne travaillait qu'à l'affranchissement de l'âme; c'est ce qu'il exprimait par la parabole suivante, où se montre
(1) Conformitat.j f. 53» recto et verso: « Ordo autem odîendi est ut odiatur consuetudo vitiorum et diligatur esse natursB, ita quod iilrumque suos servet terminos, ut nec propter servaadam naturam incidat in vitium, nec propter exterminanda yitia comimpator natura. »
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bien rimagiiialion d'un poète : « Une jeune fille parfaitement belle, et qui possédait une pierre du plus grand prix, avait cinq frères mal accommodés des biens de ce monde. Le premier était joueur de luth, le second peintre, le troisième parfumeur, le quatrième cuisinier, et le cinquième faisait un trafic honteux. Or le musicien, pressé du besoin, vint trouver la jeune fille, et lui dit : « Ma sœur, tu « vois que je suis pauvre; donne-moi donc ta « j;iorre, et en retour j'accorderai mon luth et je € te jouerai ma plus belle mélodie. » Mais la sœur répondit : € La mélodie finie, qui me fera vivre? « Non, je ne te vendrai point ma pierre, mais je a la garderai jusqu'à ce qu'elle me serve à trouver « un époux qui m'entretienne honorablement. ^ Ensuite vint le peintre, puis les autres, chacun demandant le joyau, et en retour proposant ses services. Leur sœur les congédia tous avec les mêmes paroles. Enfin parut un grand roi qui voulut aussi se faire donner la pierre. La jeune fille répondit : « Sachez, seigneur, que je ne pos- « sède rien au monde que ce joyau ; si donc je « vous en fais présent, que me donnerez-vous en a échange? » Et le roi promit de la prendre pour épouse, de la tenir pour sa dame très-auguste, et de lui assurer une vie éternelle avec une grande afQuence de tous les biens désirables. « Seigneur,
LBS POSraS FRANC. ^^
170 l'E BIENHEUREUX
(c (lit-elle alors, vos promesses sont si grandes, que « je ne puis vous refuser ce présent; je vous le « fais volontiers. » Et en parlant ainsi elle lui donna sa pierre précieuse. — Or la jeune fille représente Tâme de rhomme, et la pierre le libre arbitre, seul bien dont elle dispose souverainement; les cinq frères figurent les cinq sens, et le roi est Dieu même à qui l'âme se donne, et qui à ce prix veut bien la déclarer son épouse. »
A cette époque voisine encore des commene»ments de TOrdre, où chacun des couvents de Saint-François avait ses traditions domestiques, ses maîtres préférés dont on retenait les. maximes et les exemples, les discours de Jacopone devaient se conserver fidèlement dans la mémoire des religieux de Todi. Ses compagnons racontaient aussi comment il avait réduit en pratique la doctrine dn mépris de soi-même et de la répression des sens. Lui qui avait pâli sur les traités d'Âristote et de Cicéron, comme sur les lois de Justinien, refusait maintenant les honneurs du sacerdoce; il voulait rester frère lai et se réduire aux plus humbles semces de la maison. Il gardait le nom dérisoire de Jacopone que le peuple lui avait donné. Accoutumé à tous les raffinements d'une vie somptueuse, il jeûnait au pain et à l'eau; il mêlait de l'absinthe à ses aliments. Si par hasard quelque mets moins
jb-
JACOPONB DE TODI. 47i *
grossier avait réveillé la complaisance de ses sens, il les châtiait par de rudes fatigues. La tradition ajoute un dernier trait qu'il faut reproduire, précisément parce qu'il soulève notre délicates^ parce qu'on y voit mieux Ténergie implacable et pour ainsi dire sauvage de ce pénitent, résolu dedompter à tout prix les révoltes de la nature. On rapporte qu'au milieu de ses jeûnes, il se souvenait des banquets délicieux où jadis il avait convié ses amis. Poursufvi de la tentation de rompre l'abstinence, il prit une viande sanglante, la suspendit dans sa cellule, et l'y garda jusqu'à ce qu'elle fût tombée en pourriture. « Voilà, disait-il à ses sens, la pâture que vous avez souhaitée; jouissez-en. D Mais il arriva que l'odeur de la chair corrompue se répandit dans le couvent, et trahit l'infraction de la discipline. Les cellules furent visitées, le coupable reconnu, et jeté dans le lieu le plus odieux de la maison. Alors, vengé de lui-même, il composa un cantique de triomphe sur ce refmin : « 0 joie du cœur, qui fais chanter d'amour (1). »
11 semble qu'arrivée à ce point d'anéantissement
(1) AVadding Jacopone, Poésie spiritual^ VyUii:
0 giubilo del core, Che fêi caiifar d'auiore \
ftaùit ytm ip>'à
fim'
ta «^nUafaor-i» (m pwwigte
pMT la» hiaHis. D^Ht Min- cMl i* p (fas njEnles pv^rtHMonA nMHnHV > r ai amtôrhé t» -rKerwaiit l'wdMrrté J <|B'ti> tniuTaMBttnaqilices-ilH'alliiK. &flï|MtfiHS avaient ponr eux la pwaBwait» des AjgHtKS 4e ,'0,.,i,-,, ■;, ,7-|vi(,. .[" iiii- -.-[e -l'titiiimp' : un tes ,iiitiuii;ii! i-.>n''-niiii:l-^. L-s ît^ointi r^toanaieat le lii'nnli' l'iu' i.i -Lni-i'fiii;.ii' It.'iir pt?!!iti'ai;e:i?t L'ommii i;- jir!.ii.iit iiiiiMH l'esprit de la rèirle, on les .(jilclait ii;> Fri'ivs SpiritutrU. Ce fut de t-e côté que le désir de jtouffrir et d'expier jeta Jaewpone; et
JACOPONK DE TODI. 173
H!g-"'frfecnicnts semblèi-cnt d'abord lui doniior raison (1).
Ij arriva qu'en 1294, le Saint-5iôge éLanl vaoiiit depuis vingl-sopt mois, les cardinaux s'acwnièrenl h finir le vcnvage de l'Éirlise et à lui doiiner pour clief un saint, en ta personne de l'crmite Pierre de Morrone. Quand raustctc vieillard, lii'tï de sa cellule et couronné sous le nom deCélestin V, eut pris le gouvernement du monde ^Arétien, tout son zèle se déclara pour la slricLe dsenrance des règles monastiques : les Frères ^irilucls obtinrent de lui le privilège de vivre *lfm la première rigueur de l'Ordre, dans des BfttiTents séparés et sous des supérieurs de leur d»ix. Ce bienfait devait toucher Jacopone; il BUmlra sa reconnaissance en iiomme moins ja- Iwiï de plaire à ses amis que de sauver leurt; taies. Il adressa au nouveau Pontife une épî- (rp en vers, dont les rudes avertissements s'ae- (Ordaicnl mal avec le langage ordinaire des cours : iQwe vas-tu faire, Pieire de Morrone? Te voilà < venu à l'épreuve : nous verrons l'œuvre que
(I) Epùlola S'. Boiiaveiiliirit, anno Iâli6. Wadiiing, Annales «Mor. Rd uno. 1378, 1383.
T<Mf, ^foria di Boiùfazio VIII, lib. 111, p. iS4. Je suisis avec
HBweuemcnt Toccasion île riler ce livre élo<|uenl. où le savant
■^b4u Honl'Caisin u gjubliû tki ilavuuienls qui luaii'juaiunl à
17i LE BIENHEUBEUI
« préparaient les contemplations de ta cellule. Si « tu trompes l'attente du monde, malédiction c( s'ensuivra. — Gomme la flèche vise au but, ainsi « le monde entier regarde vers toi : si lu ne tiens c( la balance droite, c'est à Dieu qu'on appellera de <i les jugements. — Je ressentis pour toi une c( grande amertune de cœur, quand sortit de ta « bouche ce mot : Je le veux, qui te mit sur le (( cou un joug assez lourd pour faire craindre ta « damnation. — Défie-toi des bénéficiers, toujours « affamés des prébendes. Leur soif est telle, que « nul breuvage ne l'éteint. — Garde-toi des concc cussionnaires, ils te montreront blanc ce qui est c( noir. Si tu ne sais t'en défendre, tu chanteras un « triste chant (1). j>
Les cris d'alarme de Jacopone ne trouvaient que trop d'accès auprès de Gélestin, déjà effrayé des périls du pontificat. Le vieil anachorète se vit avec terreur seul au sommet de ce tourbillon d'intérêts, de passions et de discordes qui menaçait d'emporter la chrétienté, et que la main des papes les plus fermes avait eu peine à contenir. Au bout de cinq
(1) Waddiog, ad ann. 1294. Jacopone daTodl, Poésie èpirv- *^«. lib.I,8at. 15:
Che farai, Picr da Morronc?
Se' Tenuto al paragone.
Vederemo il ItTorato r4r. Che in eella hai omVuiivW-o.
£ifti
JACOPONE DE TODJ. 175
mois, il abdiqua et reprit le chemin de son désert. Les cardinaux lui donnèrent pour successeur Benoit Gaetaniy si célèbre et si calomnié sous le nom de Boniface VIII . Le caractère énergique de Boniface, sa science profonde du droit canonique et civil , une longue vie usée dans les affaires contentieuses de l'Église, tout en lui annonçait un homme d'État. Mais il était permis de craindre que les qualités du prince séculier ne gênassent l'âme du prêtre, et que ce canoniste consommé ne poussât quelque fois l'amour de la justice jusqu'à l'oubli de la miséricorde. Telles pouvaient être les appréhensions de Jacopone, lorsque le Pape, troublé par une vision singulière, le consulta. Il avait vu, disait-il, une cloche sans battant, et dont la circonférence embrassait toute la terre, « Sache Votre € Sainteté, répondit le religieux, que la grandeur < de la cloche désigne la puissance pontificale qui « embrasse le monde. Mais prenez garde que le € battant ne soit le bon exemple que vous ne douce nerez pas (1) ! »
(1) Wadding, tom. V, ad. ana. 1398.
La mémoire de Boniface YIII, indignement calomniée, a été honorablement défendue par Mgr Wiseman (Dublin Review : tom. XY, D* 22) et par D. Tosti {Storia dîBonifazio F///). Je me suia attaché premièrement au témoignage impartial et oculaire du cardinal de Saint-Georges, ensuite au jugement des historiens les yU&& d&«\\iW r esses et les plus graves, tels que Manti et IkB\Uiig.QT. 'tt^uDÀtstf^ \Ar rait avoir tuinvlénsé BonUàce YUl avec un» èquilà ^»3cIùXa\ ^ \»r
Ces présages sinistres semblèrent se réaliser aux yeux de Jacopone, loi'sque Boniface, révoquant les concessions de son prédécesseur, supprima les privilèges des Frères Spirituels , et les remit ^ous robéissancedessupérieurs Conventuels. Au moment où un coup si funeste frappait les ardents réformateurs de l'Ordre de Saint-François, des rumeurs étranges commençaient à se répandre. On accusait Boniface d'avoir extorqué l'abdication de Célestin V, en l'effrayant par des bruits nocturnes; d'avoir jeté le saint vieillard dans une prison pour l'y faire mourir de la main des bourreaux. Rien n'était vrai dans ces récits : mais le mécontentement les semait, la crédulité les recueillait; et les consciences trompées commençaient à se demander si l'on pouvait reconnaître pour le vicaire du Christ le meurtrier d'un saint, si l'abdication de Célestin était licite, le pouvoir de Boniface légitime. Voilà les formidables questions qui se soulevaient de toutes parts, quand le 10 mai 1297, deux cardinaux ennemis du Pape, Jacques et Pierre Colonna, réunis avec un petit nombre de leurs partisans au château de Lunghezza, près de Rome, osèrent protester, par un acte solennel, contre l'élection de Boniface VIII, et, comme usurpateur du Saînt-
gentes aiiiiui dotes contulit, quanquaui s^Bculari principatiii quaiii ecclcsiabtico aptioros. » (Annal, ecdes., ad ann. 1305.)
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Siège, le citèrent au jugement du prochain concile universel (1).
Jacopone eut le malheur de paraître dans l'acte, comme témoin requis pour en certifier l'authenticité; par conséquent, il encourut l'excommunication qui frappa les deux cardinaux et leurs adhérents. Il résidait depuis trois mois au couvent que les Frères Spirituels avaient encore dans la ville de Palestrina, fief des Golonna et leur principale forteresse. C'était de là, c'est-à-dire d'un lieu ennemi, où toutes les accusations trouvaient foi, qu'il avait jugé la question qui divisait les esprits; et, par
(1) Dupuy, Preuves du différend de Philippe le Bel avec BcrAface VIU:
« Actum in Castro Longeti» in tenîtorio Romano, in domo domini Pétri de Comité, praBsentibus venerabilibus viris Richarde de Montenigro, prseposito Remensi ; et domino Tommasio de Montenigro, archidiacono Rhotomagensi ; dom. Jacobo de Labre, canenico Carnutensi ; magistro Alberto de Gastiniate, canonico Ëbredunensi; magistro Johanne de Gallicane, domini papsB scriptore, canonico ecclesise S. Reguli Silvanectensis ; ac religiosis viris fratre Jacobo Benedicti de Tuderto, fratre Deodato Rocci de Moutepenestrino, ac fratre Bénédicte de Perusio, ordinis Fratrum Minorum, testibus ad prsmissa vocatis specialiter et rogatis, sub anno Domini Mccxcvu^ décima indictione, die Ycneris, décima mensis mai, in aurora ante solis ortuin. »
J*ai rapporté ces signatures, parce que j'y remarque, parmi les adhérents des Golonna, cinq archidiacres ou chanoines des églises de Reims, Rouen, Chartres, Embrun et Senlis. Je crois reconnaître ici une trace de la politique de Philippe le Bel, dont les émissaires semblent di'jà traiter avec les ennemis de Boniface VUI, à une époque où la querelle du roi et du pape était encore loin de ses derniei*s éclats
une de ces illusions que Dieu permet pour humilier la sagesse des hommes, dans une affaire si capitale, l'ancien jurisconsulte, le théologien, le pénitent se trompa. Mais son erreur fut celle d'un cœur passionné pour l'honneur de l'Église et déchiré de ses plaies. Toute la tristesse de ces jours de scandale se fait sentir dans les vers suivants» où je trouve bien moins de colère que d'amour : « L'É- <f glise pleure, elle pleure et se lamente, elle sent *< tout le malheur d'une détestable condition. — « 0 très-noble et douce mère, pourquoi pleurer? (( Tu semblés souffrir de grandes douleurs. Conte- « moi ce qui te fait pousser des plaintes sans f mesure. — Mon fils, si je pleure, j'en ai bien « sujet : je me vois sans père et sans époux. J'ai « perdu enfants, frères et neveux; tous mes amis i< sont captifs et chargés de liens. — Les miens c jadis vivaient en paix : maintenant je les vois en « discorde; les infidèles m'appellent immonde, à « cause du mauvais exemple que mes enfants ont « semé. — Je vois la j^auvreté bannie... Ils ont « remis en honneur l'or et l'ai-genl. Mes ennemis « ont fait ensemble un grand festin ; toute bonne
• eoulume s'est évanouie. De là mes larmes et mes
• fe'^é'nisscments... — Où sont les |3atriarches
• pleinsdefoi ... les prophètes pleinsd'espérance?. . .
• Où sont les ai)ôh'es pleins d'amour. .. et les mar-
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« tjTs pleins de force? — Où sont les prélats « justes et fervents, dont la vie faisait le salut des c( nations? La pompe, la puissance et les grandeurs « sont venues me gâter une si noble compagnie. — (c Où sont les docteurs pleins de sagesse? J'en vois f beaucoup qui ont grandi on science, mais leur « vie no s'accorde point avec mes lois. Ils m'ont € foulée aux pieds, jusqu'à désoler mon cœur. — « 0 religieux I votre tempérance faisait jadis mon € plaisir. Maintenant, je vais visitant tous les moc nastères : il enest peu où mon âme soit consolée. . . € — Nul n'accourt à mes cris. Dans tous les États « je vois le Christ mort. 0 ma vie! ô mon espoir! « ô ma joie! Dans tous les cœurs, mon Dieu, je te « vois étouffé (1)! »
Mais si l'amour trompé inspirait ses lamentations, la politique des Golonna s'en servait. Les plaintes du pénitent de Todi, soutenues de Taulorite de son nom, portées sur les ailes de la rime et du chant, allaient susciter des ennemis à Boniface VIII d'un bout à l'autre de l'Italie. C'est vers
(1) Wadding, ad ann. l'298. Jacopone, Poésie Spiritualiy IV, iv:
Piange la Ecclesia, piange e dolura, SoDte fortura di pessimo stalo.
En ce qui touche le relâchement des prélats, Jacopone n*a pas d'expressions si hardies qui n'aient été Calées par saint Bernard [EpisioL 43; homUm Â) «t par saint Antoine de Padoue (Opéra, Paris, 16il,p. 261).
le même temps que les biographes de Jacopone fixent la date d'une satire trop célèbre, où Ton aperçoit, derrière le Franciscain fourvoyé, la main des hommes d'État qui le poussent : la chansoa italienne prépare les voies aux griefs articulés bientôt après par les jurisconsultes de Philippe le Bel : (c 0 pape Boniface! tu as joué beaucoup au jeu de « ce monde ; je ne pense pas que tu en soites con- € tent. — Gomme la salamandre vit dans le feu, (( ainsi dans le scandale tu trouves ta joie et ton « plaisir. — Tu tournes ta langue contre toute « rogle religieuse, et tu profères le blasphème au « mépris de toute loi. — Ni roi, ni empereur, ni « quelque autre que ce fût, ne te quitta jamais sans « (importer une cruelle blessure. — 0 criminelle c< avarice! soif prodigieuse, capable de boire tant « d'argent et d'être encore altérée ! » Il faut assurément détester ce langage ; mais il faut rappeler que Jacopone, égaré, croyait flétrir un usurpateur, et non le chef légitime de l'Église. Il faut enfin considérer le péril d'un siècle de luttes, où deux grands esprits peuvent se rencontrer sans se reconnaître, et employer à se combattre des armes qu'ils devaient réunir pour le service de Dieu. D'autres se scandaliseront d'un tel spectacle : nous pouvons nous y instruire. Nous y apprendrons, pour les temps de discorde, à croire la vertu possible dans
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des rangs qui ne sont pas les nôtres, et à mesurer nos coups dans la mêlée, puisqu'ils peuvent tomber sur des adversaires dignes de tous nos respects (1).
(1) 0 papa Bonifazio,
Holto hai jocato al mondo.
Penso che jocondo Noa le porrai partirc.
Cette satire, omise dans Tédition de Venise, 1617, se trouve dans rédition princeps (Florence, 1490), et dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale. Elle est attribuée à Jacopone pai* ses biographes. Mais tous la supposent composée avant la captivité du poète, tandis qu'on y trouve deux allusions incontestables à l'attentat d'Anagni et à la mort de Boniface VUE.
Fu la tua invenzione.
Subito in ruina !
Preso eri in tua magione, E nulle se trovone A peter te garire.
Et plus loin :
Pensavi per augurio La vita prolungare...
Vedemo per penato La vita sterminare.
Puis vient le récit d'une orgie qui aurait profané l'église de Saint- Pierre, un des jours les plus augustes de la semaine sainte. On reoonnait là les accusations portées contre Boniface après sa mort ; mais oo ne reconnaît ni la sainteté de Jac(^ne, ni sa verve, ni Téclat de foo style.
Peut-être les contradictions et les nombreuses variantes des textes imprimés et manuscrits nous permettraient une conjecture qui lèverait toutes les difficultés* Jacopone aurait écrit contre Boniface, encore tout-puissant, les premières stances de la chanson, qui, circulant ensuite parmi les ennemis du pape, se serait grossie d'allusions nouvelles, de récits fabuleux, de sacrilèges invectives. Ainsi déchargerions-nous la mémoire du poète en lui ôtant la moitié de sa mauvaise action et de ses méchants vers.
LIS potm nuiiG* \\
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Rome, pendant que les pécheurs repentants y trouvaient la paix, lui, tout brisé d'austérités, il n'avait part ni aux joies, ni aux prières, ni aux sacrements du peuple chrétien. Il adressa donc au Pape une seconde lettre, plus humble et plus suppliante (1) :
c Le pasteur, pour mon péché, m'a mis hors la « bergerie ; et mes bêlements ne m'en font point (( rouvrir la porte. 0 pasteur! pourquoi ne point te « réveiller à mes gémissements? Longtemps j'appe- (( lais, mais je ne fus pas entendu.
c( Je suis comme l'aveugle qui criait sur le che- « min. Quand les passants le reprenaient, il ne « criait que plus fort : 0 Dieu! prenez pitié de « moi. — Que me demandes-tu? dit le Seigneur. c( — Seigneur, que je revoie la lumière! que je « puisse à haute voix chanter VHosanna des « enfants!
ce Je suis le serviteur du centurion, et je ne « mérite point que tu descendes sous mon toit. « 11 suffit que par écrit me soit donnée l'absoluc( tion : ta parole me tirera du milieu des pource ceaux.
ce II y a trop longtemps que je reste couché sous
(1) Jncopone, Poésie spirittiali, lib. 1, sat. 19 :
11 pastor, pcr mio peccato, Posto m' ha fuor del' ovilo.
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€ le portique de Salomon, au bord de la Piscine. « Un grand mouvement s'est fait dans les eaux en « ces jours de pardon. Le temps passe, et j'attends <r encore qu'il me soit dit de me lever, de prendre « mon lit, et de retourner à ma demeure....
«( La jeune fille était morte dans la maison du « chef de la synagogue. Pire est la condition de mon « âme, tant lui pèse le joug de la mort. Je te prie de « me tendre la main et de me rendre à saint Fran- € çois, pour qu'il me donne ma place à table, à € côté de mes frères.
a Destiné à l'enfer, j'en touche déjà la porte. « La Religion, qui fut ma mère, mène uu grand « deuil avec tout son cortège. Elle voudrait ence tendre ta voix puissante me dire : « Vieil « homme, lève-toi. » Alors se changeront en can- « tiques de joie les pleurs qu'elle a versés sur ma « vieillesse. »
Des supplications si touchantes ne fléchirent pas la sévérité de Boniface VIU. On raconte même qu'un jour, passant devant le cachot où languissait Jacopone, il se pencha vers les barreaux : « Eh bien! « Jacques, lui cria-t-il, quand sortiras-tu de prison? « — Saint-Père, répondit le religieux, quand vous y « entrerez. » La prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Le 7 septembre de l'an 1305,8cÂaitY^ Ça^- \onna, neveu des cardinaux de ce nom , eV. Çi\v\\\»xvml^
(le Xogaret, émissaire de Philippe le Bel, entraient dans Anagni à la tète de trois cents chevaux, forçaient les portes du palais et portaient une main sacrilège sur le Pontife, qui, un mois après, en mourut de douleur. Toute la chrétienté s'émut à ce récit. Plusieurs même parmi les ennemis politiques de Boniface se souvinrent qu'ils étaient chrétiens, et Dante flétrit d'un vers immortel ceux qui avaient fait le Christ prisonnier en la personne de son vicaire (1).
Jacopone fut absous de l'excommunication quand Benoit XI, successeur de Boniface, par une bulle datée du 23 décembre 1303, leva les peines prononcées contre les Colonna et leurs adhérents.
(l) Dante, Purgat, XX :
Yeggio in Alagiia eiitrar lo fiordaliso, E nel vicario suo Cristo esser catto.
VVadding, Walsingham, ad ann. 1303. Le cardinal de Saint- Georges décrit ainsi les derniers moments de Boniface :
Lccto pi-ostratus anhelans
Procubuit, fassusque fidem, yeramque professus Romanœ Ecclesiœ, Christo dutn redditur almus Spiritus, et divi nescit jam Judicis iram.
Le procès fait à la mémoire de Boniface VIll devant le concil e d Vienne, prouve qu'il récita les articles de foi en présence de huit cardinaux. Devant ces témoignages, comment Sismondi, et après lui M. Michclet, ont-ils eu le courage de répéter sur la mort de J^onifaco les récits calomnieux de ses ennemis ? D ne manque, en vérité, que d'ajouter, avec Ferretus de Vicencc, les tonnerres, les foudres, et la troupe de diables, sous la forme d'oiseaux noirs, «r vouant chercher rame de ce PVivvx^ou. t»
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Il trouva dans le couvent des Frères Mineurs, à GoUazone, le repos de ses dernières années» C'est là qu'on aime à voir le vieil athlète désarmé, et ce caractère impétueux, capable encore de tendresse, non-seulement pour Dieu, mais pour les hommes. Une amitié très douce l'attachait à frère Jean de FAlvemia, en qui semblait revivre Tâme de saint François. Un jour qu'il le savait pris d'une fièvre quarte, abattu de corps et d'esprit, il lui adressa des vers et un présent. Les vers exhortaient frère Jean à soutTrir, comme le vase de métal souffre les coups du marteau qui le façonnent. Ils rappelaient que la douleur est expiatoire pour le pécheur, glorieuse pour l'homme sans péché. Le présent qui accompagnait cette épitre se composait de deux sentences latines : « J'ai toujours considéré et je c considère comme une grande chose de savoir € jouir de Dieu. Pourquoi? Parce que dans ces « heures de jouissance l'humilité s'exerce avec € respect. — Mais j'ai considéré et je considère « comme la plus grande chose de savoir rester « privé de Dieu. Pourquoi? Parce que dans ces « heures d'épreuves la foi s'exerce sans témoignage, c l'espérance sans attente de la récompense, et la a charité sans aucun signe de la bienveillance « divine (1). » C'est tout l'abrégé de l'ascétismô
(i) Jacopone, Poésie spirUuali, lib. U, xu»
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" m'a\nir a^'^ir^'r? Tu -'TTi:.-^ -rri- «le moi jus-
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fc Tn a** nii^ lo s\('^v devant mes cia»| p<.irtes :
• l'ôino. In Mî«\ lo iîorti, Toilorat et le loucher.—
. v •( V,. -V i]r moi par la vue, Uiut ce que je vois