‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 5)Chapitre 19 sur 25 · III. De L'îKSTRUCTfON PUBLIQUE HORS DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

III. De L'îKSTRUCTfON PUBLIQUE HORS DU CLERGÉ

Les classes Icltrées. — Les médecins. — Ces deux professions forment des corps de métiers. — Les jurisconsultes lettrés. — Le latin, langue du palais. — Quelle était Tinstructionu du peuple. — Traditions classiques. — Chants populaires latins. — On prêchait qn latin. — L'instruction primaire dans les communes italiennes. — On haranguait le peuple en latin.

Ainsi, dans ces siècles périlleux où il semble que toute éducation littéraire va manquer au peu-

pie italien, il la reçoit de deux côtes. Il y a des maîtres laïques, salariés, nourris des traditions profanes, derniers héritiers des grammairiens et des rhéteurs romains. Il y a des maîtres ecclésiastiques, dont renseignement gratuit, voué au service et à la défense de la foi, remonte de Grégoire VII à Grégoire le Grand, et cache son origine aux catacombes. Entre ces deux enseignements il y a rivalité, hostilité, tout ce qui divise les esprits, mais ce qui les agite et les féconde. Nous avons à considérer si tant d'efforts restèrent sans résultat, si Tinstruction donnée du haut de tant de chaires forma dès classes lettrées, et jusqu'à quel point elle pénétra dans les derniers rangs de la nation.

Écartons premièrement le clergé, dont on ne conteste pas les lumières. Au dixième siècle, c'està-dire au plus fort de la barbarie italienne, nous avons vu Rathier de Vérone, Atton de Verceil ranimer les éludes; Luilprand écrit, dans une prose savante, mêlée de vers et toute semée de termes grecs, l'histoire de son ambassade à Constanlinople; et Gunzo, clerc de Novare, dans une dispute graramalicale avec les moines de Saint-Gai I, pousse l'érudition jusqu'à citer le texte grec de l'Iliade. H reste à savoir si, au dessous de l'Eglise, on trouve ces professions savantes qui partagent avec elle la charge d'éclairer les sociétés.

AUX TEMPS BAhBARtS. 409

C'est ropinion commune, qu'aux premiers temps du moyen agc la médecine s'enferma dans \cs cloî-

■ très, et redevint ce qu'elle avait éié avant Hippocrate, une science sacrée, réservée aux prêtres,

' destinée à relever par ses prodiges la majesté des

• autels. Cette opinion semble se confirmer, quand ' on voit l'archevêque Benedictus Crispus de Milan ï s'arracher au soin des âmes pour écrire en vers

■ latins un recueil de formules médicales. Cepen-

• dant nous avons déjà reconnu dans les diplômes de

• Lucques plusieurs médecins laïques. En parcourant ' les archives de Pistoia, on trouve à la date de 727 à Gaidoald, médecin des rois lombards, en 748

Fredus, en 777 Léon, en 1093 Borisegnore, tous ^ trois médecins, sans aucune qualification qui leur ^ attribue un rang dans l'Église. Une charte de Bé- - renger, datée de 996, et conservée au Vatican, fait i figurer parmi les témoins maître Landolphe de Ser- ^1 ravalle, physicien (1) : c'est ainsi qu'on désigne t souvent ceux qui professent l'art de guérir. Dès la J fin du dixième siècle Técole de Salerne jetait tant s d'éclat, qu'Adalbéron, évêquc de Verdun, y allait s chercher un remède à ses infirmités. Au siècle

fli (i ) Brunetti, Archivio diplomaUco toscano, n* 68 et suiv. — I Archives du Vaiican, copie authentique, dressée en 1282, d'un di- *^ plôme de Bérenger, daté des noncs d'août 996 :

Presentibus... magistro londolfodeSetav^VVeig\\^%v^Q»

U CtY. AU y" SIÈCW. II. ^

suivant, la science médicale y était professée par une femme qu'on ne nomme pas, mais qui eiï»çait tous les docteurs contemporains (1). Plus tard, quand l'école entière adresse au roi d'Angleterre ces préceptes fameux, destinés à devenir le code de la médecine au moyen âge, rien n'y (ratiit la main d'un prêtre; et Jean de Slilan, qui passe pour les avoir rédigés, prend le titre de docteur, mais non celui de clerc. L'Église est si loin de confisquer à son profit l'art de guérir, qu'elle en redoute les tentations pour ses moines : un canon du second concile de Latran, en 1129, interdit aux religieux l'exercice de la médecine, où ils se portent par une coupable passion de s'enrichir, et menace de peines sévères les supérieurs assez faibles pour tolérer un tel abus (2).

iJun autre côté, si l'étude du droit ne périt jamais en Italie, c'est que ce pays garda le sens pratique des vieux Romains, le génie des affaires, la passion de plaider, et que, selon le témoignage de Wippo, quand on paraissait devant le juge, il fallait produire ses textes* C'est ainsi qu'une requête rédigée pour l'éveque d'Arezzo contre l'éveque do

(I) IJuiJues (le FlaviiMiy, Chvonic. ad onn. 084. Ordtric Vitul. ad ann 1050. Tirabos^lii, Storia délia Letierat. ital., VI, lib. 4, cap. 6.

(^)'ConriL Romanum, anni 1150, canon 9. Concilium Tiironense, anni 1163, canon 8 .

AUK TEMPS BARBARES. 471

Sienne, dans un procès qui commença en 752, cite plusieurs dispositions du Dîgesle et du Gode (1). De pareils arguments voulaient être débattus par des gens du métier, et je ne m'étonne plus de voir au tribunal les parties accompagnées d'un avocat. Dans un plaid de l'an 908 devant les évêques, les comtes et les juges du roi Bérenger, comparaît Guidulfe, abbé de Saint- Ambroise, assisté de son" avocat {advocalus) Boniprand. En H08, au plaid de Teramo, l'avocat {camidicus) d'une église dépouillée par violence intente pour elle cinq actions, aux termes du droit romain (2). Lanfranc, que nous avons vu nourri dès ses premières années dans l'étude des lois, quitta les bancs de l'école pour faire Téton nement du barreau par l'impétuosité de son éloquence, l'art infini de ses plaidoiries et la sûreté de ses maximes (3). Ces triomphes

(1) Fragmenium lihelli contra Senensem episcoptim. Apiid Bfu« ratori, Antiquit, Italie, y lU, 869.

(2) Flacitum Ticinen8e^ai]^\xd}i\xrzion, Antiquit, Italie, M, 935. « Ibique corum venerunt presentia Guidulfus, ab))a monasterii f Sancti Christi, confessons Ambrosii... et Boniprandus, judex ren gis... Vers sicut vos, Guidulfiis abba et Boniprnndus advocatus « dixistis. »

Ughelli, 1. 1, p. 35 i. Placitum Ticinense : «Ad kaîc adversariorum causidicus petiit edi actionem : ecclcsise causidicus de rébus invasis proponit actiones. »

(3) Milonis Crispitii Vita Lanfranciy cap. 5. « Ab annis puerilibus erudilus est in scholis liberalium artiiim et legum secularium, ad suae morem patrise. Adolescens orator veteranos ad versantes in actionibus causarum fréquenter revicit, torrente facuadln «sa^msi^V.^

U» Mi loeUB BMnitt'^

•ctloJmcoBtIinakiartft kArtaneflt-afc f«^gi«s hMMM«^«ité8; «W te léaMipN^' f ilfow) ^ SdUtae, dâu dM TeniiiédHi«âr«iA»Mf^«ftisrw— ihtiBoa—ïd :

TanpMÛ. fiMtôiu ureniUle hvidet ridera batimî

I ^nni les junBconsuItcs loués daas les Lettres de lierre VamieDf il en est deux, Adon et Boniface, qu'il honore du titre de caiisidiei (2). Six diplômes du onzième siècle, conservés aux archives diplomatiques de Florence, font Voir que dans les grandes villes de Toscane des légiMes se vouaient à la défense des intérêts privés (5). Mais les mêmes élu-

dicendo. In îpM State senteatias depromere sapuit, quas gratauter jurisperiti aut judices vel praetores chïtatïs accepUbant. ■

(1) Extrait d'une odo que je publie avec les poésies iaédil«; d'Airano.

{i] Pétri Damiani Epi»l., lib. VIQ, 7 el 9, (3) Florence 1066, Uildibrandua, palronus cansanim. Ibid. 1060, Hildibrandus, causidicus.

Ihid. 1097, Placidns, advocatUB.

Ibid. 1099, Fralmus, causidicus sacri palalii. Pisloia 1093, Placidus, causidicus.

Pisc 1067, Sigismundus, causidicuiP» Cbiusi 1073, Joiiannes, causidicus.

l'ai relevé ccb lémoignagee aux archives diplomatiques de Florence; mais iU se retrourent tous ou presque Ions dans le recueil

des qui préparaient l'avocat aux luttes du barreau formaient aussi le juge appelé à * débrouiller le chaos des lois romaines et lombardes, et le notaire chargé de conserver, dans les formules sacramentelles de ses actes, l'image immobile du droit, au milieu de la violence des événements et dés mœurs. Ces trois fonctions se confondent quelquefois ; et celui qui paraît dans un procès, assistant une partie en qualité d'avocat, y garde le titre de juge ou de notaire. Parmi les juges il y a des rangs ; il faut distinguer les juges de l'empereur ou du sacré palais, et ceux des communes [cwitaiis). Sous ces noms divers on les voit siéger en grand nombre dans les mêmes cours. Au tribunal du comte palatin Boderod, à Pavie, paraissent 'onze juges du palais et deux de la cité. En 982, Hildebrand, envoyé de l'empereur Otton, vient tenir ses plaids à Florence, dans l'atrium de la cathédrale : l'arrêt qu'il rend en faveur des chanoines est signé de huit juges impériaux et de cinq notaires. En 1288,

de Brunetti. D est vrai que M. de Savigny veut que le titre de eausidicus désigne, non pas celui qui plaide une cause, mais celui qui la juge, le scabinm de la législation carlovingienne.' Mais les exemples de Romuald et de Lanfranc prouvent que la profession d'avocat avait, au onzième siècle, tout son lustre et toute sa popularité; et, dans le plaid de Teramo, les causidici des deux parties ne paraissent que pour plaider. Du reste, je ne nie point que ces noms divers de juris doctor, d'advocattiSf de causidictu, de judex, ne s'emploient souvent l'un pour l'autre, et ne désignent une classe de jurisconsultes qui forme dans plusieurs villes le collège desèftUe,\v&&»

la ville de Milan ne comple pas moins de deux eents juges et.de mille notaires, dont six cents commissionnés de. l'empereur (1). Les jurisconsultes ne sont pas seulement nombreux, ils sont unis : sous la domination franque, ils forment le collège des échevins. Quand les cités s'affranchissent, ils ont leur place parmi ces corps de métiers qui font la force des républiques italiennes : un document de 1142 montre déjà les avocats de Florence réunis en corporation (2). Enfin, lorsqu'on 1266 Florence, délivrée des Gibelins, se donne des lois nouvelles, et que chacun des sept arts majeurs forme une compagnie armée avec ses officiers, ses consuls et son gonfalon, l'art des juges et notaires y paraît, portant sur sa bannière une étoile d'or en champ d'azur ; et l'art des médecins et pharmaciens, portant l'image de Notre-Dameen champ vermeil (3).

(1) Hist, Pair, Monument., I, n° 47. Cf. Hegel, Geschichte der Stdedteverfassung von Italien.

Archives du chapitre de Florence, année 782 : « Léo judeï el missus domini imperatoris, Hildeprandus judex domini imperatoris inlerfuit, Teutpertus item, Petrus item, Sigefredus item, Pelrus item, Donatus item,

« Ego Johannes notarius interfui. Ego Florentins notarius ibi fui. Ego Petrus item. Ego Roselmus item. Ego Hugo notarius domini imperatoris ibi fui. »

Galvaneus Flamnia, Manipulus Florwn, cap. 326 : « Indicés sive jurisperiti CC, nolarii ccc, iidera impériales DC, medici CC. »

(2) Lami, Lezioni di antichità tosc, Prefaz, : « Ego Uenricus, unus ex Florentina advocatione causidicus. »

(5) Villani, lib. Vif, cap. 15.

Le statut de 1266 armait les sept métiers ; il ne les constituait pas, il les supposait organisés; et -'l'on a droit de croire que depuis longtemps la compagnie des médecins et celle des jurisconsultes avaient leurs statuts, leurs conditions d'admission, d'apprentissage et d'études. A Rome, le candidat qui aspirait aux fonctions de juge comparaissait devant une commission de cardinaux pour y être examiné sur la science des lois; ensuite il prêtait entre les mains du pape serment de fidélité et do bonne justice ; après quoi le souverain pontife, lui remettant le livre de la loi, l'instituait en ces termes : « Recevez la puissance de juger selon les « lois et les bonnes mœurs. » Les notaires subissaient le même examen, et le pontife les instituait en mettant dans leurs mains la plume et l'écri* toire (1). La sciencedu droit ne se séparait pas des lettres, qui commençaient l'éducation des esprits, qui faisaient l'ornement et le seul repos de ces Liborieuses vies écoulées dans l'étude et la discussion des textes juridiques. Ainsi le légiste Rurgondio, bonoré par ses contemporains comme « le maître

(1) Muratori Aniiquit., t. I, dmert Xlf, 687, G8S.

c Quiun preséntatur domno Papse ille qui judex est cxaminandus, exaininatur prias a cardinalibus, qualitcr se in legum doctrinn intelligat, et si légitime natus fuerit et laudabiliter conversatus. Qui si idoneus repertus faerit, homagium et fidelitatem secundum consaetudinem Romanorum domno Papœ humiliter exhibet. ., etc., de scriaiario eodem modo fit, » etc.

des matlres et U perle des dcictearB^' » avait traduit dû grec les homélies de saint Jean Chrys» * tome et plusieurs traités de médecine (i). Quand tîl'* démon des vers latins tourmentait les lettrés, el qu'nn poète s'écriait :

Desine : nanc efa^tm nnllus tna^flurmiiia conft :. Qbbc fidnsturbi, h»d quoqne rare viri (S) ;

je ne suis pas surpris de trouver qiie rhexamèlre fait irruption dans les actes notariés^ et que les gens d'esprit se piquent de signer en vers latins. Ainsi dans un diplôme de Sienne, en date de 1081,

Sttbscriptit factis bis Wido rite peractîs.

Et dans une charte de l'abbaye de Casauria, datée de 1177:

Alferius, dignus judex testisqod benignus (5),

La langue de TÉglise et de l'école était- aussi celle du palais, comprise et parlée, non par les jurisconsultes seulement, mais par le peuple entier des gens d'affaires. L'historien Albertino Mussalo, au commencement du quatorzième siècle, écrit en

(1) Tiraboschi, Storia delta Letterat. ital., t, Vf, lib. 4> cap. 5. {«) Panegyricusanonymus Berengarii.V&elM^ Script. lY, i9i. (3) Pecci, Storia dei vetcovi di Siena; Chronicon Casauriense, apud Moratori Script. II, pars 2, col. 1013.

vers le récit du siège de Padoue, et le dédie à la . eompagnie des notaires impériaux. « Souvent, ditî" «( il, la compagnie palatine des notaires m'a pressé « de célébrer dans un chant métrique les maux « que Can Grande fît à notre cité, et qui, par un « retour du destin, sont retombés sur leur auteur. « Vous demandez encore que le poëme n'ait rien <c de ce ton sublime qui sied à la tragédie ; mais <( que le langage en soit tempéré et descende à la « portée du vulgaire, afin que si mes livres d'bis- « toire, écrits d'un style plus relevé, servent à «l'instruction des savants, ces humbles vers, oua vrage d'une muse plus indulgente, soient lus « du grand nombre, et que les notaires, les der- « niers des clercs, y trouvent leur plaisir (1). » Làdessus Mussalo s'engage, non dans un chant rimé, chargé d'expressions barbares, mais dans un poëme en vers hexamètres, où ne manquent ni les réminiscences virgiliennes, ni les ^lusions mythologiques : c'étaient les délassements delà basoche de Padoue; c'était le niveau de l'éducation publique pour tous ceux qui, sans se vouer aux professions savantes,

(1) Albertin. Mussatus, libri Hl, de Obsidione Paduœ : Ad notariorum Patavinorum palatinam societatem... « Hlud quodcumque sit metrum non tàinm, non tragœdum, sed molle et Tulgi iiifellectioni propinquum sonet eloquium, quo allius edoetis nostra stylo altiori deserriret historia, essetquc metricura hoc demissum sub camcena leniore notariis et quibusque,clericuUs blaudvixve\it»SQL« ^

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