‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 5)Chapitre 2 sur 25 · LETTRE DE SAINT LÉON LE GRAND Â FLÂYIEN · texte numérisé non relu

LETTRE DE SAINT LÉON LE GRAND Â FLÂYIEN

I. Il a compris par la lecture des actes du concile archiépiscopal le scandale et l'erreur d*Eutychès... Quoi de plus injuste que de professer l'impiété et de ne point croire à de plus savants que soi? Tel est l'égarement de ceux qui, dans leurs doutes, ne recourent point aux oracles des prophètes, aux enseignements des apôtres, à l'autorité des Évangiles, mais à eux seuls, maîtres de TeiSp: reur parce qu'ils ne furent pas disciples de la vérité.

II. Il reproche à Eutychès d'ignorer les trois premiers articles delà profession de foi ; car, d'une part, le Fils de Dieu y est représenté avec tous les aUributs de la Divinité; de l'autre, le Fils de Marie y prend tous les caractères de l'humanité. Celte génération temporelle fui nécessaire çour\a tfe^v

44 DOUZIÈME LEÇOiN.

ration de l'homme; car nous ne pouvions surmonter Tauleur du péché et de la mort, si celui qui ne pouvait être retenu par la mort, ni atteint par le péché, n'avait pris noire nature et ne l'avait faite sienne.

III. Textes de l'Écriture: Fils de David, d'Abraham ; promesse faiteaux patriarches. L'une et l'autre nature demeurant en son entier a été unie en une personne, afin que le médiateur pût mourir en demeurant impassible et immortel. Il a tout ce qui est en nous, tout .ce qu'il créa, tout ce qu'il répare, mais non le péché que le trompeur y a mis. Il a pris la forme d'esclave, mais non la souillure d'iniquité, relevant la dignité de la nature humaine sans rien diminuer de la nature divine.

IV. Le Verbe et la chair gardent les opérations qui leur sont propres. Il est Dieu, puisqu'il est écrit : Au commencement était le Verbe. Il est homme, puisqu'il est dit : Le Verbe s'est fait chair. La naissance montre la nature humaine. L'enfantement d'une Vierge montre la nature divine. C'est un enfant dans la crèche, c'est un Dieu qu'adorent les anges. La faim, la soif, la lassitude, le sommeil, sont d'un homme ; mais il est d'un Dieu de rassasier cinq mille hommes avec cinq pains, de donner l'eau vive à la Samaritaine, de marcher sur les eaux, de calmer la tempête. Il n'est pas d'une

même nature de pleurer son ami mort et de le ressusciter, d'être attaché à la croix, et de changer le jour en nuit, de faire trembler les éléments et d'ouvrir au bon larron les portes du ciel.

V. La dualité des natures ne préjudicie point à l'unité de personne. C'est cette unité qui fait proférer dans le symbole que le Fils de l'homme est descendu du ciel, et que le Fils de Dieu a pris chair de la Vierge. Pierre, interrogé, lui confesse qu'il était le Christ, le Fils du Dieu vivant; et il fut confirmé pour être la pierre fondamentale de la foi, parce qu'il avait compris qu'il y a autant de danger de le croire seulement homme ou seule ment Dieu.

VL II faut estimer vide de foi cet homme qui ne reconnaît notre nature ni dans l'humiliation mortelle du Fils de Dieu, ni dans la gloire de sa Résurrection... l'Église catholique vit de cette foi, que dans le Christ Jésus, l'humanité n'est pas sans la véritable divinité, ni la divinité sans la véritable humanité... Si donc Eutychès se repent sincèrement, s'il reconnaît par un repentir tardif, et, si pour satisfaire la vérité, il condamne des lèvres et de la main ses fausses opinions, je ne mets pas de mesure à votre clémence ; car Notre-Seigneur, bon et véritable pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis et qui vient pour sauver les âmes et non

pour les perdre, nous veut imitateurs de sa pîiié, en sorte que la justice châtie les coupables, et que la miséricorde ne repousse point les repentants.

Âu-dessoQs de la monarchie élective des papes se range l'aristocratie élective des évoques. Selon saint Cyprien, Tépiscopat est unique, mais chaque évêque en a solidairement une part. — L'évêque est le gardien responsable du dogme et de la discipline. Il est Torgane de la tradition dans son église, il en est le témoin dans les conciles. — La puissance spirituelle de Tépiscopat éclate surtout au milieu de ces conciles du quatrième et du cinquième siècle, derniers refuges de la parole libre, où le règne de l'esprit s'établit en dépit des épées. — L' évêque est investi d'une magistrature temporelle, d'abord par l'Église, ensuite par les lois romaines. Il est chargé de donner des tuteurs aux orphelins, il devient le défenseur de la cité, le pasteur du peuple, et par conséquent son protecteur contre l'oppression des grands. — Saint Âmbroise et le massacre de Thessalonique.

— Saint Martin, soldat pannonien, donne la moitié de son manteau à un pauvre ; cette charité

était une Yocalion ; il embrasse la vie religieuse à Milan, puis dans l'ile de Gallinaria, près Àlbenga ; puis il va à Ligugé, près de Poitiers, auprès de saint Hilaire, ce glorieux défenseur de l'orthodoxie. — Par quel artifice on l'attire à Tours, pour le faire é^éque. Une multitude immense est venue pour voter. Un petit nombre et quelques évêques repoussent cet homme d'un aspect méprisable, de mine chétive, aux cheveux et aux vêtements en désordre. Mais la volonté de Dieu se manifeste et le peuple l'emporte. Il devient évêque et bâtit un monastère à Marmouliers, pour s'y retremper, non pour s'ensevelir dans une oisive contemplalion. Il en sort pourparcourirlecenlre de la Gaule, publiant la foi dans ces contrées mal converties, « où bien peu, dit Sulpice Sévère, avaient reçu le nom du Christ. » Il brûle les temples, renverse les autels et les arbres sacrés. Plus souvent sa prédication touchait si fort les païens, qu'eux-mêmes abattent -leurs temples. Il n'est pas plus indulgent pour les superstitions chrétiennes et détruit l'oratoire élevé sur la sépulture d'un faux martyr. -En même temps, on voit saint Martin préoccupé de ces devoirs temporels dont les évêques du moyen âge ne se délivreront plus. Il est l'économe du bien des pauvres ; il rachète les captifs, reçoit les çèlerfns, hur lave les mains et lespîeàs, ^tvv&^aix:-

tout son caractère se fait voir dans sa lufte avec le pouvoir temporel, avec Maxime, Maxime régnait à Trêves, entouré de {prélats adulateurs qui ne craignaient pas de fréquenter cet homme tout souillé du sang de Gratien. L'évéque espagnol Ithace, soutenu par plusieurs de ses collègues, avait poursuivi à sa cour la condamnation des priscillianistes ; cinq de ces malheureux avaient été misa mort, et une commission d-enquête allait être envoyée en Espagne avec pouvoir d'ôter aux hérétiques la vie et les biens. Saint Martin accourt à Trêves et demande la grâce de deux condamnés, et qu'il n'y ait pas de commission d'enquête ; il refuse de communiquer avec Ithace et ses partisans. Maxime lui accorde ses demandes, mais à la condition qu'il communiquera avec les évêques de sa cour, Martin cède, et le lendemain il paraît avec eux au sacre de l'évéque Félix. « Le jour suivant, s'en retource nant comme triste sur la route, il gémissait d'ace voir été forcé pour un moment à une communion « mauvaise ; non loin d'un bourg qui a nom Âudic( thana, en un lieu où sont de vastes et solitaires « forêts, ses compagnons l'ayant un peu dépassé, « il s'assit, accusant et défendant tour à tour dans c( sa pensée l'action qu'il avait commise ; soudain « un ange parut devant lui : c< Tu as raison d'être « afûigéj Marûnj mais tu ne pouvais faire autre- ^

« ment ; relève-toi et reprends courage, de peur « qu'à ce coup tu ne mettes en péril, non ta gloire, « mais ton salut. » Depuis ce temps il se garda « de prendre part à la communion dlthace. Mais « un jour qu'il exorcisait des possédés plus lente- « ment que de coutume, parce que la grâce était « diminuée, il nous avouait en pleurant que cette « vertu s'affaiblissait en lui par suite de la coma munion à laquelle il avait pris part un instant, « par nécessité et non de cœur. Durant seize années « qu'il vécut encore, il n'assista plus à un seul « concile, et il évita les assemblées de ses frères « les évêques(l), »

Saint Martin, destructeur du paganisme et fondateur de l'Église au centre des Gaules ; de là cette gloire qui l'entoure en France et en Italie, et comment, au lendemain de leur conversion, les Francs prennent sa châsse pour bannière.

(1) Sulpice Sévère.

Messieurs,

Nous avions à nous assurer des forces de la société chrétienne, en présence de l'invasion dont grondaient déjà les premiers bruits. Il fallait connaître , quelles inslitutions allaient recevoir le premier choc de la barbarie, lui résister dès à présent et par conséquent la vaincre un jour. Parmi ces institutions, il en était deux qui méritent d'être étudiées de plus près, à cause de la grande destinée qui les attendaient aux siècles suivants : je veux dire la papauté et le monachisme. Nous en avons internée les origines, et nous avons trouvé que la papauté résttl{e de h constitution même du cVimùanisme, dont elle représente Tunité \isib\e \ ivom^

l'avons vue grandir avec les périls et les besoins, jusqu'à ce qu'enfin, en la personne de Léon le Grand, elle exerce toutes les prérogatives spirituelles qu'elle réclamera jamais, soit par la bouche de Grégoire le Grand, soit par celle de Grégoire VIL Nous avons établi que le monachisme était un phénomène nécessaire de toutes les grandes religions, et, à l'exemple des collèges des prophètes, des esséniens, des thérapeutes, nous avons vu commencer ces grandes colonies monastiques destinées à venir relever aux frontières de l'empire les légions fatiguées, et qui se multiplient avec tant de rapidité, que bientôt les bords des fleuves en sont couverts. Nous avons trouvé dans les écrits de saint Jérôme ce parfum du désert qui attirera dans la solitude d'innombrables anachorètes, et qui jettera saint Golomban dans les montagnes des Vosges ou dans les forêts de la Suisse. Ainsi, ces deux grandes institutions, qui avaient été représentées comme l'œuvre des temps barbares, comme l'ouvrage inévitable, mais désordonné, d'une époque de trouble et de nuit intellectuelle, précédaient les ténèbres où elles étaient appelées à faire briller encore quelque lumière.

Il nous resterait à examiner l'ensemble de la législation ecclésiastique, à considérer cette organjsatjoû nouvelle de la famille i^ât W mariage efaré

tien, de la propriété par la législation des biens ecclésiastiques, de la justice par la procédure qui s'introduit *dans les tribunaux épiscopaux, et par le système pénitentiaire de TÉglise, laquelle embrasse ainsi, en quelque sorte, tous les degrés de la moralité humaine. Mais, pour entreprendre une pareille tâche, le temps et la force nous manquent. Cependant il nous importe de marquer, dès à présent, ces commencements du droit canonique, dans lequel on voit se continuer les traditions romaines, qui se conservent, à la condition de se purifier. Et de même que les temples restent debout, de même que les lettres latines se maintiennent à la charge de faire, dans l'Église, l'éducation des générations chrétiennes qui s'y pressent, ainsi la législation romaine ne se conserve nulle part plus sûrement que dans ces institutions canoniques, qui semblent d'abord la couvrir et la voiler. C'est dans les canons des conciles, dans les décrets de cette série de papes, descendants des martyrs, qu'il faut aller étudier ce qui s'est conservé de la tradition et de la législation des persécuteurs. Dlpien, ce grand ennemi des chrétiens, n'est jamais plus sûr de vivre que dans le moment où les chrétiens, le couvrant d'un pardon universel, le font entrer et asseoir au lieu le plus honorable dans la chaire de leurs jurisconsultes.

Ainsi les institutions étaient fortes, mais à côté des lois il y a les mœurs. Une société se tient encore moins assise sur ces bases larges, solides et apparentes qu'on appelle le droit, que sur ces autres fondements cachés, profonds, placés, ce semble, hors de la portée de la science et qu'on appelle les mœurs. Rome païenne eut aussi des institutions puissantes ; seulement le progrès des lois y fut en raison de la décadence des mœurs. Il s'agit de savoir si la société chrétienne au cinquième siècle présentera le même contraste, ou si le progrès des mœurs y accompagnera le progrès des lois. Je m'arrête à deux points qui font toute la supériorité des mœurs chrétiennes : la dignité de l'homme et le respect de la femme. Les barbares passent pour avoir introduit ces deux sentiments dans la civilisation moderne. Et, en effet, ces hommes errants, ces hommes de guerre, ces chasseurs, habitués à ne reconnaître aucune autorité visible, à ne dépendre que de leur arc et de leurs flèches, apporteront dans le monde , avec une humeur superbe qui foulera aux pieds, pendant longtemps, toute tentative des lois pour les réduire à la servitude civile, le sentiment de l'indépendance, de l'honneur, de l'inviolabilité personnelle. D'un autre côté, ces hommes indomptés reconnaissent aux femmes je ne sais quoi divin ; ils leur demandent des oracles avant la

bataille, ils leur portent leurs blessures après la victoire, ils s'agenouillent autour de la fatidique Yelléda. Ils ont un sentiment que la société romaine ne connaissait pas, qui devait faire la graiideur du moyen âge et porter sa fleur au temps de la clieyalerie.

Ce sont là les deux principes par lesquels les barbares doivent innover dans le monde. Il faut voir s'ils n'ont pas été précédés, si en arrivant avec ces deux instincts généreux, le respect delà dignité humaine et la vénération des femmes, ils ne trouveront pas une puissance qui avait déjà fait de ces deux instincts deux vertus.

Le premier ressort, le ressort secret, profond de la société moderne, c'est ce sentiment excellent qu'on appelle Thonneur, qui n'est autre chose que l'indépendance et l'inviolabilité de la conscience humaine, supérieure à tous les pouvoirs, à toutes les tyrannies, à toutes les forces du dehors; c'est, en un mot, le sentiment de la dignité de l'homme, et nous ne devons pas méconnaître combien l'antiquité, avec toutes ses vertus civiques, avait opprimé cet instinct légitime de la dignité personnelle. En effet, vous le savez, en présence de la patrie, le citoyen n'est rien; en présence de la loi, la conscience se tait; en présence de l'État, l'homme ne connaît pas de droits. Voilà la lo\ géwèt^^ \ tiv.

en même temps que l'antiquité écrasait la dignité humaine par la majesté de l'État, elle flétrissait la personne dans trois sortes d'hommes qui composaient la grande majorité du genre humain : les esclaves, les ouvriers et les pauvres.

Nous savons ce que les lois anciennes avaient fait de l'esclave, nous ne savons pas assez ce qu'il était devenu dans les mœurs, ce qu'était devenue cette créature humaine ou plutôt cette chose dont on se servait pour assouvir les plus lubriques passions, pour essayer des poisons comme Cléopâtre, ou pour nourrir des lamproies comme Asinius PoUion. Mais l'humanité n'a jamais perdu ses droits ; et Sénèque, quelque part, avait osé produire cette opinion téméraire que les esclaves pourraient bien être hommes comme nous. Sénèque cependant possédait vingt mille esclaves, et on ne voit pas que son stoïcisme lui en ait fait affranchir un seul. Bien mieux, ce stoïcisme avait passé dans les écrits des jurisconsultes romains, et cependant ne cherchent-ils pas à diminuer le nombre des manumissions qu'ils regardent comme menaçantes pour la sûreté publique ?

Une moitié de la population romaine était esclave, et, chez l'esclave, on flétrissait l'âme en même temps que le corps. C'était, en effet, un proverbe reçu que de dire qu'à ceux à qui Jupiter en-

LES MŒURS GHRËTIEiNISËS. 57

lève la liberté, il ôte aussi la moitié de Tintelligence. Les esclaves eux-mêraes en étaient persuadés: ils se croyaient destinés à cette condamnation étemelle, sous le poids de laquelle ils se sentaient écrasés et flétris, et de là ces emportements de passions, ce dévergondage grossier auxquels ils se livrent et que nous apercevons surtout dans ces scènes dont la comédie latine était si prodigue. Plante lui-même avait été esclave, il avait tourné la roue, et nous pouvons le croire sur parole lorsqu'il nous représente la profonde corruption de cette servitude.

Le christianisme trouva les choses à ce point : on lui a reproché de ne pas avoir affranchi les es claves sur l'heure. Mais il eut deux raisons pour cela : d'abord il a horreur de la violence, il déteste le sang versé ; voilà pourquoi Celui qui mourut esclave sur la croix n'enseignait pas à l'humanité le chemin de Spartacus. One autre raison, c'est que l'esclave n'était pas capable de la liberté ; avant d'en faire un homme libre, il fallait en faire un homme, reconstituer en lui la personne, retrpuver la conscience étouffée, et le relever à ses propres yeux. C'est parla, en effet, que le Christ avait commencé en prenant la forme d'un esclave et en mourant sur la croix. Tout homme, à son exemple, par cela qu'il devenait chrétien, devenait

58 TUEIZIËME LEQON.

esclave volontaire : Qui liber vocalus est^ servus e$t Chmti. ^

Tous ceux qui mouraient martyrs mouraient véritablement et légalement esclaves, servi pœnse. Ainsi, dèa les premiers jours, la chaîne de l'esclave, baignée déjà dans le sang du Calvaire, fut purifiée, consacrée encore dans le sang des martyrs; les esclaves eux-mêmes vinrent y tremper leurs fers, et disputer à leurs maîtres chrétiens cet honneur de mourir pour rimmortelle inviolabilité de la conscience. Dans ces bandes de martyrs, bravant le supplice dès les premiers siècles, il y a toujours quelques esclaves pour représenter cette partie déchue et maudite de rhumanité. A Lyon, c'est sainte Bfandine ; en Afrique, sainte Félicité ; sainte Potamienne, d'Alexandrie, qui, sommée par le juge de répondre aux désirs passionnés de son maître : « A Dieu ne plaise, « s'écria-t elle, que je trouve un juge assez inique « pour me contraindre à obéir à la luxure de mon « maître! »

Dès ce jour la conscience est reconstruite, la personne relevée, et Tcsclave ne fera plus qu'accomplir une servitude volontaire. Pour lui, désormaisj le péril ne sera pas de se mépriser lui-même, mais de mépriser son maître. Aussi, dès les premiers siècles^ saint Ignace exhorte les esclaves à ne point mépriser leurs maîtres, à ne se point laisser

entraîner par l'orgueil de la chaîne purifiée dont ils étaient charges. Plus tard, saint Jean Chrysostome répond à ceux qui lui demandent pourquoi le christianisme n'ïi pas tout d'un coup affranchi les esclaves : « C'est afin de vous apprendre l'excel- « lence de la liberté. Car, de même qu'il est plus « grand de conserver les trois enfants s'ils restent « dans la fournaise, ainsi il y a moins de grandeur « à supprimer la servitude qu'à montrer la liberté « jusque dans les fers (1). »

Ainsi commençait l'affranchissement de l'humanité, par l'âme, par en haut, comme le christianisme a toujours commencé, en rendant à l'esclave sa liberté morale, en préparant ce long et laborieux ouvrage de la liberté civile; car, par cela seul qu'il était relevé à ses propres yeux, l'esclave se relevait aux yeux de son maître. Le dogme de l'égalité native de toutes les âmes reparaissait ; l'esclavage n'avait plus de fondement dans la nature, mais dans le péché, et le péché avait été vaincu par la Rédemption. Le maître chrétien ne pouvait plus croire qu'il possédait dans son esclave une nature inférieure à la sienne, sur laquelle il avait tous les droits, même le droit de vie et de mort. Au contraire, saint Augustin disait qu'il n'est

(1) S. Joan. Ciirysost., in Ep. 1 ad Coi\i liomil. IQ.

pas permis au maître chrétien de posséder un esclave au même titre qu'un cheval ; homme,* il faut qu'il aime l'homme comme lui-même ; et un autre docteur, commentant la parole qui donne à Noé Tempiresur les animaux, répétait : « En vous donc< nant sur les animaux de la terre le pouvoir de c< terreur et de treinblement, Dieu vous le refuse c< sur les hommes. »

L'esclavage subsiste donc chez les chrétiens ; mais le pouvoir sur la personne est à jamais aboli, et, par conséquent, l'esclavage perd la moitié de sa rigueur : l'esclave chrétien a droit aux choses sacrées. Il a droit à la famille, il a droit à la vie et à l'honneur, il a droit au repos : les ConstitiUions apostoliques j ouvrage apocryphe, mais qui remonte, sans contradiction, au cinquième siècle, décident que l'esclave-se reposera le dimanche, en mémoire de la Rédemption, et encore le samedi, en mémoire de la Création. L'Église était ingénieuse à trouver des raisons de repos pour les pauvres gens en faveur desquels le Christ avait dit : « Venez, vous « tous qui travaillez, et je vous soulagerai. » En présence de ce visage sur lequel rayonnait déjà Tauréole de la couronne d'épines, le maître commençait à reconnaître dans cette basse créature, qu'il avait foulée aux pieds, l'image du Seigneur. Saint Paulin, dans une lettre où il remercie Sul-

pice Sévère d'un jeune esclave qu'il lui avait envoyé, se désole d'avoir accepté les services de ce jeune homme, dans lequel il a reconnu une grande âme : « Il m'a donc servi ! il m'a servi , dis-je, et « malheur à moi qui l'ai souffert ! lui qui ne ser- « vait point le péché a servi un pécheur ! El moi, « indigne, je me laissais obéir par un serviteur de « la justice. Chaque jour il me lavait les pieds, et, « si je le permettais , il essuyait mes chaussures, « ardent à tous les services du corps, avide de l'em- « pire de l'âme. Ah 1 c'est Jésus-Christ que je vé- « nère dans ce jeune homme ; car toute âme fidèle « vient de Dieu, et tout homme humble de cœur a procède du cœur même du Christ (1). »

Quand le respect de l'homme était rétabli de la sorte, il faut convenir que l'esclavage était bien ébranlé. En effet, il ne restait plus au christianisme que peu de coups à frapper pour faire tomber successivement tous les pans de ce vieil édifice à moitié en ruines. Ce furent d'abord des catégories entières d'esclaves que le christianisme supprima : comme les esclaves de théâtre. Avant de fermer les portes des théâtres païens, il les avait ouvertes pour en faire sortir tous les esclaves attachés à ce service, ces innombrables danseuses qu'on

(1) s. Paulin, Ep. xxiu, ad Severum, LA av. Av y* aicuf, a, ^

comptait par troupeaux, ces mimes, ces hommes, enfin, qui étaient les esclaves les plus honteux : les esclaves du plaisir. Que dire aussi de ces troupeaux de gladiateurs qu'il affranchissait à la fois de la servitude et de la mort? Sans doute quelques chrétiens promenaient encore, sur les places publiques, le luxe insolent de leur cortège d'esclaves, mais le christianisme leur faisait une rude guerre, et saint Jean Chrysostome les attendait à la fête prochaine dans sa basilique de Gonstantinople ; alors il paraissait devant eux le front levé, les mains menaçantes, leur demandant compte de leurs duretés, de leur prodigalité, de leur oisiveté : « Pour- « quoi tant d'esclaves ? Un maître devrait se con- « tenter d'un serviteur. Bien plus, un serviteur dece vrait suffire à deux ou trois maîtres ; si cela te « paraît dur, songe à ceux qui n'en ont pas (1). » Il en accorde deux ; mais il ne peut souffrir ces riches qui se promènent sur les places et dans les bains, comme des pâtres chassant devant eux des troupeaux d'hommes. Et comme on lui répondait : C'est afin de nourrir un grand nombre de malheureux qui mourraient de faim s'ils ne mangeaient pas mon pain, il répliquait ! « Si vous agissiez « ainsi par charité, vous leur apprendriez un mé-

(1) s. Joaiin. Ghrvsost., inEp. lad Cor., honûl. 40.

« tkr, et ensuite vous les rendriez libres, et c'est K ce que i^ous vous gardez de faire. Je sais bien, « ajoutait-il, que ma parole vous est à charge, mais « je fais mon devoir et je ne cesserai de parler. »

Ces paroles ont eu d'autres résultats : elles firent plus que d'accomplir un devoir, elles reconquirent un droit pour rhumanilé opprimée, et chaque jour se multipliaient ces affranchissements que Constantin avait autorisés dans les églises les jours de fête. Il semblait qu'il n'y eût pas de joie possible si des esclaves n'étaient émancipés par bandes, et si, au sortir de l'église, l'hymne du jour n'était répété par une foule qui secouait ses fers et les jetait loin derrière elle.

Ainsi se grossit sans cesse ce nombre des émancipations dangereuses pour la république. Mais qu'y faire? il faut bien que les Romains s'accoutument à affranchir les captifs barbares, s'ils veulent être affranchis à leur tour. Les barbares, en effet, s'introduisent par toutes les portes de l'empire; eux aussi enlèvent par troupes les femmes et les enfants, et vendent sur leurs marchés les sénateurs .mêmes. En présence de cette nouvelle source d'esclavage, il faut bien que le christianisme s'émeuve, qu'il presse l'œuvre de la rédemption ; que les évoques, traités d'imprudents naguère, lorsqu'ils parlaient de la manumission des esclaves, dem^w^^wV

en chaire maintenant que des sommes soient réunies et des collectes soient faites pour affranchir ces sénateurs, ces patriciens, aujourd'hui captifs de quelque Suève ou de quelque Vandale. C'est alors que saint Ambroise prononce ces admirables paroles dans lesquelles il exhorte à vendre, s'il le faut , les vases sacrés de l'Église pour racheter les captifs, « car, dit-il, l'ornement des mystères, c'est la rédemption des captifs. »

Ainsi, vous le voyez, on a demandé où et quand le christianisme avait prêché formellement la rédemption des esclaves : voilà les textes, et je ne finirais pas si je voulais les citer tous. Nommons seulement saint Cyprien, qui, au milieu des persécutions, traqué par les satellites du proconsul, trouvait le temps de réclamer la collectes des fidèles, non pour lui ou pour ses prêtres, mais pour je ne sais quels captifs enlevés aux frontières par des bandes d'Arabes. Plus tard, c'est saint Grégoire le Grand qui affranchit les esclaves de ses nombreux domaines, et motive ces manumissions en disant : Puisque noire Rédempteur, auteur de toute la création , a voulu prendre la chair de l'homme pour que la puissance de sa divinité brisât la chaîne de notre servitude et nous rendît à la liberté primilive, c'est agir d'une façon salutaire gue d'avoir pitié des hommes que la nature avait

« faits libres, que le droit des^ gens avait réduits en a esclavage, et de les rendre par le bienfait de la « manumission à la liberté pour laquelle ils na- « quirent (1). »

Voilà les maximes qui ont été l'âme de tout ce grand travail du moyen âge pour l'émancipation des peuples, cette transformation des esclaves en serfs, des serfs en colons, des colons en propriétaires, des prc^riétaires en bourgeois et des bourgeois en ce tiers étal qui devait devenir un jour le maître chez les peuples modernes. Voilà les principes qui animeront saint Éloi, lorsque cet homme illustre, s'échappant du palais des rois mérovingiens, dont il est le serviteur et le ministre, se rend sur la place publique, attendant avec impatience le moment où viendront les captifs qu'on y met en vente, qu'il achète, et qu'il affranchit ensuite dans la basilique, afin de les déclarer libres aux pieds du Sauveur. Plus tard, Smaragde, écrivant au roi Louis le Débonnaire, lui faisait un devoir de conscience de ne plus souffrir d'esclaves dans ses domaines et de rendre un édit pour abolir la servitude sur une terre chrétienne. Ainsi cet effort d'émancipation se fera sentir dans la société chrétienne jusqu'à la fin, et, lorsqu'au treizième siècle, il n'y a plus d'esclaves

(1) Dea'et, Grat., p. 11, cam, xn, quœs(, 2. V. M. Wallon, Histoire de V esclavage, t. IJl, p. 582.

à affranchir sur la terre de France, aux jours de grandes fêles, pour que quelque chose rappelle le souvenir de ces émancipations solennelles, on lâchera dans les églises des nuées de pigeons captifs, pour qu'il y ait encore une captivité consolée et des prisonniers délivrés en Thonneur du Rédempteur. Nous avons à voir en second lieu ce que le christianisme fit des ouvriers. Rien n'est plus ennemi de l'esclavage que le travail libre ; aussi, l'antiquité, qui tenait à Tesclavage, foulait aux pieds le travail libre, le méprisait, le flétrissait des noms les plus durs, et Cicéron, ce grand homme, cet homme si sensé auquel de nos jours on aime tant à recourir, Cicéron dit quelque part que le travail des mains ne peut rien avoir de libéral ; que le commerce, s'il est petit, doit être considéré comme sordide ; que, s'il est vaste et opulent, il ne faut pas trop sévèrement le blâmer (1). Brutus prêtait, et exerçait une si effroyable usure, que toute la Grèce, en quelque sorte était sa débitrice. Àtticus prêtait aussi à la grosse aventure et réalisait des bénéQces énormes. Sénèque avait engagé successivement ses débiteurs dans des liens si habilement construits, calculés de telle manière, que la Bretagne, ne pouvant pas se libérer envers lui, et déjà irritée par les exigences du pro-

(1) De Of/iciiSy 1. I, c. 42.

consul impérial, commença une insurrection qui faillit devenir fatale, et qui coûta la vie à quatrevingt mille Romains (1).

Voilà les liens sous lesquels pliait le travail libre ; voilà de quelles usures provenaient les nexi et toutes ces peines dont le débiteur était menacé. D'après la loi des Douze Tables, le débiteur qui ne satisfaisait pas son créancier était mis à la discrétion de celui-ci pour être vendu comme esclave, ou bien coupé en autant de morceaux qu'il y avait de créanciers, afin que chacun d'eux eût sa part. Au temps de Sénèque, on ne coupait plus le débiteur en morceaux, mais on le contraignait de vendre ses enfants, et, jusqu'à Constantin, on vendait sur la place publique les enfants du débiteur insolvable. Voilà comment l'antiquité traitait le travail libre.

Le christianisme le réhabilita par l'exemple du Christ et des apôtres, par l'exemple de saint Paul, qui avait voulu travailler de ses mains, et s'élait associé à Corinthe avec le juif Aquila pour faire des tentes, plutôt que de manger un pain qu'il n'aurait pas gagné à la sueur de son front.

Les premiers chrétiens étaient tous des gens de travail, et Celse prenait en grande pitié « ces car- « dAirs de laine, ces foulons, ces cordonniers,

(1) Dion Cbssws, l LXH, 2. CL Tacite, Annales, \\V\, Vi.

« tourbe ignorante et grossière qui se tait devant « les chefs de famille et les vieillards, mais qui ence traîne à Técart les femmes et les enfants pour les « persuader de ses prodiges. »

Celse n'avait pas assez de mépris pour cette tourbe des premiers chrétiens ; mais le christianisme s'en honorait, et il se vantait d'avoir appris à philosopher aux cordonniers, aux bouviers, aux laboureurs.

Ce n'est pas tout : ce travail, honoré par la foi, par la doctrine, s'élevait encore par les œuvres sacrées auxquelles il s'était appliqué. Au-dessous des prêtres, des diacres, une condition hcmorée entre toutes, c'était celle des fossoyeurs (/bssor^s), parce que c'étaient eux qui creusaient, au-dessous des carrières de Pouzzolane que Rome avait ouvertes, les retraites cachées des catacombes, qui multipliaient ces réduits dans lesquels se réfugiaient les communautés chrétiennes ; ils étaient les pionniers de la société nouvelle ; avec leurs pioches et leurs lanternes, ils ouvraient la marche que nous suivons encore aujourd'hui ; on les comprenait dans la hiérarchie ecclésiastique, et on disait : « Parmi c< les clercs, le premier ordre est celui des fos- « soyeurs, qui, à l'exemple de Tobie, sont chargés « d'ensevelir les morts, afin qu'en prenant soin « des choses visibles ils pensent aux invisibles. »

C'est ce que nous attestent de nombreuses inscriptions et les peintures qui nous représentent le fossor avec les instruments de son humble travail.

Voilà comment le christianisme réhabilite le travail, par la puissance de l'exemple. Mais ce n'était pas assez de l'honorer, il fallait le reconstituer ; il fallait le désintéresser, en apprenant aux hommes le travail en commun, les uns pour les autres. C'est ce que fit le christianisme dans les communautés monastiques. Dès le principe, saint Basile avait prescrit à ses moines le travail des mains, et afin que le jeûne ne devînt pas obstacle au travail : « Si le jeûne vous interdit le labeur, dit-il, il vaut « mieux manger comme des ouvriers du Christ « que vous êtes. » Saint Augustin, dans son livre ie Opère monachorumj répond à ces moines superbes qui dans leur monastère se croyaient déchargés de l'obligation du travail imposée au premier homme et qui se répétaient : « Le Christ n'at-il pas dit de faire comme les oiseaux du ciel, qui ne travaillent pas, ou comme les lis des champs, qui ne filent pas et n'en sont pas moins aussi bien vêtus que Salomon (1) ?» En réponse à ces objections, saint Augustin consacre son livre à démontrer la dignité, la majesté du travail des mains; il

(1) Malth., VI, 28,29.

70 TREIZIËHfi LEÇON.

a cela de souverainement respectable qu'il n'absorbe pas tout entier, qu'il n'empêche pas la méditation. Les oiseaux ne sèment pas, n'amassent pas, mais ils n'ont pas vos palais, ils n'ont pas vos greniers, ils n'ont pas vos serviteurs, pourquoi en auriez-vous? Il déclare que si l'on voit arriver au monastère un grand nombre d'esclaves qui demandent à y entrer, il faut leur ouvrir les portes à deux battants, parce que ce sont ces mâles populations qui font la prospérité d'une communauté chrétienne ; mais il ne faudrait pas, dit-il, que ces hommes qui entrent au monastère croient par là échapper au travail de tous les jours, qu'ils avaient accompli jusque-là ; il ne faut pas que là où des sénateurs viennent s'enfermer et travailler de leurs mains, les paysans entrent pour faire les délicats et trouver le repos (1).

C'est là que le travail est organisé dès les premiers temps. Il y avait bien déjà dans l'antiquité romaine un commencement d'institutions industrielles, des corporations {collegia)j des associations formées entre les ouvriers, et la législation romaine donne des preuves de l'existence d'une grande quantité de ces corporations, soit pour les ouvriers qui travaillent le bois, soit pour ceux qui travail-

(1) V. M. Wallon, Hist, de V esclavage dans V antiquité, t. IJI, p» 4-02 et suiv.

LES MŒURS GBBÉTIENNES. 71

lent le marbre, l'or, le fer ou la laine. Tous ces eoUéges nous apparaissent de bonne heure avec des propriétés communes, avec leur ordo^ leurs curies, leurs magistrats particuliers , qu'ils appellent éaumviri ; mais ils étaient bien faibles, bien écrasés par la législation romaine, par les impôts qui pesaient sur eux ; de plus, la corruption païenne les avait gagnés. En effet, plusieurs de ces associations, qu'on serait porté à respecter outre mesure, n'étaient formées que dans la vue de se réunir, à certains jours, à des banquets et pour se donnei du plaisir. Voilà quelle avait été la pensée primitive des corporations ouvrières dans la société païenne.

n fallait le christianisme pour les sauver et les régénérer par des principes nouveaux, et il réussit.

L'empire tombe, et on voit les collegia^ les «cAo/â?, se multiplier. Constituées bientôt à Rome, à Ravenne, dans toutes les villes de l'exarchat et de la Pentapole, ces corporations armées achèveront de briser la puissance des empereurs d'Orient, sauveront la papauté des périls qu'elle court au commencement du huitième siècle, et constitueront les premiers éléments de ces communes, destinées à deve^ nir si fortes et si glorieuses. Et un signe que le christianisme est avec elles, qu'une pensée meilleure que la pensée de la jouissance inspire leurs délibéra-

72 TREISttMË LEÇON.

lions, c'est le dévouement qui les pousse à mourii sûr le champ de bataille, lorsqu'il s'agit de résistei aux invasions de la Gét^manie, de défendre le! libertés guelfes, qui sont les libertés religieuses. Plus tard, je reconnais encore le signe civilisateui et chrétien dont elles sont marquées, à cette passion des corporations florentines et des autres corporations italiennes pour les arts, pour le beau, poui la poésie, pour tout ce qui est grand. Ce sont en effet des corporations d'ouvriers qui bâtiront l'église de Or San Michèle à Florence, ce noble monument de la grandeur républicaine.

Nous avons, en troisième lieu, à parler de la pauvreté. Dans l'antiquité, les pauvres avaient été foulés aux pieds, le génie ancien ies regardait comme des hommes frappés de la réprobation de Dieu. Encore au temps de saint Ambroise, les païens et les mauvais chrétiens avaient coutume de dire : Nous ne nous soucions pas de donner à des gens que Dieu a maudits puisqu'il les laisse dans la peine et l'indigence. Il fallait commencer par honorer la pauvreté, c^est ce qu'on faisait en lai donnant la première place à l'église et dans la communauté chrétienne. Saint Jean Chrysostome le dit quelque part : « Comme les fontaines disposées c( près des lieux de prières pour l'ablution des mains « que l'on va tendre vers le ciel, les pauvres ont

LES MŒURS cArÉTIENNëS. 73

«t été placés par nos aïeux pràide la porte des égli* « ses pour purifier nos mains par la bienfaisance « avant de les élever à Dieu (1). »

Ainsi les pauvres étaient plus que respectés, i^ étaient nécessaires, et de là cette grande parole souvent incomprise, souvent blasphémée : « Il y aura toujours des pauvres. » Il n'a pas été dit qu'il y aura toujours des riches, mais il fallait qu'il y eût toujours des pauvres, et, à défaut de la pauvreté forcée, la pauvrieté volontaire, qu'il y eût ces institutions dans lesquelles chacun veut faire abnégationr de sa pr^jpriété personnelle et vœu de pau* vreté. Voilà comment la pauvreté allait prendre le rang qui lui était assigné dans Téconomie divine : elle Hevenait la cheville ouvrière de la société chré* tienne.

Ce n'est pas tout : il fallait la secourir et la soulager par l'assistance. L^antiquilé avait eu un système d'assistance publique* elle avait eu les lois frumenlaires de César et les distribrftiofl|*$impé* riales. Aurélien aimait le peuple (2) et voulait que

^m|L Jdinn. ChrfBost., de VerUêÊfii* : habentes eumdem spi"

r»iwi^^wi. m, c. 2. -." '

Ls diristianisme crée le premier le peuple. Â vrai dire il n'y a pas d» peuple à Athènes, à Rome, ou plutôt il y en a trois, les citoyens, les étrangers, les esclaves. Seule TÉglise parlait sincèrement quand. elle adressait ses instructions clero et populo.

u av. AU r* SIÈCLE, v. ^

.74 TRfilZrtilE LEÇOH. r

•ces dîstributioniâ fuste^it faites tous les jours, que tous les jours on donnât aux pauvres >une couronne de pain de deux livres, du lard et du vin; et le préfet du prétoire lui disait : a Si vou» continuez ainsi, ilin'y a pas de raison pour ne pas leur donner du poulet et des oies! » Le préfet avait raison, *car les pauvres de Rome n'étaient secourus . (pi'au préjudice des pauvres des. provinces, ef( nos aïeux les Gaulois suaient sang et icau pour nourrir cette société afîamée, inscrite sur le registre du cens.

A Rome Taumône n'était un devoir pour personne, c'était un droit pour tous* jE^e christianisme fit tout le contraire : dans l'économie chrétienne, l'aumône n'est un droit pour personne et estundel^r pour tout le.monde. Elle est un devoir sacré, un précepte et non pas simplement un conseil ; si bien que saipt Ambroise dit quelque part, s'adressant aux riches ;

« Vous dites : Je ne Tlonnerai pas ; mais prenez (c gardô4[Qe'8i vous donnez au pauvre, vous, ne lui « donnezpas^du vôtre, mais du sien. Vous payez c( une dette, vous ne faites pas une largesse volonc( taire. C'est pourqudj^IScriture vous dit : |n||ilic( nez votre âme vers le pauvre, et payez CB que « vous devez (1). »

(1) Ecclesiastic.f iv, 8.

Mais, si le christianisme fait de Taumône un devoir envers le pauvre, c'est envers le pauvre anonyme universel, envers ce pauvre qui s'appelle le Christ, qui est pauvre en la personne de tous les pauvres. Lui seulement est créancier; lui seulement a un tribunal où il attend le mauvais ric&e. Mais le christianisme n'a jamais créé un droit personnel et individuel à chaque pauvre de réclamer cette créance qui lui appartient. Saint Augustin dit : « Le superflu des riches est le nécessaire des « pauvres. Posséder le superflu, c'est posséder le « bien d'autrui... Donnez donc à votre frère qui a « besoin; mais à quel frère? au Christ. Dieu même « a voulu avoir besoin de vous, et vous retirez ]k « main ! » Dieu donc, seul maître de toutes choseilÇ^ est le seul créancier du riche, créancier invisible et patient. Le riche n'est que son économe ; mais cet économe est juge dés besoins; il faut qu'il garde la disposition de ses richesses, puisqu'il en règle la distribution. Et saint Ambroise veut qtie le riche discerne, qu'il écarte les hommes valides, ceiix qui peuvent se passer de ce bienfait; les fourbes, les vagabonds, ceux qui ^ difleiit dépouillés par les voleurs ou ruinés par des cï^nciers. Il faut, au contraire, qu'une inquisition sévère ailjja rechercher les misères cachées, interroger les douleurs qui ne parlent pas, visiter le grabat o^ ^\sffît^ ^\i

silence le malade, et pénétrer jusque dans les cachots où des malheureux ne trouvent pas d'écho pour renvoyer au dehors le bruit de leur plainte (!)• Voilà à quelles conditions l'assistance chrétienne s'exerça ; mais, outre l'assistance privée, il y avait l'assistance publique. Ce n'est pas le lieu de rappeler l'organisation des secours publics depuis les collectes que saint Paul prescrivait aux Thessaloniciens de faire le premier jour de la semaine. Dans les écrits de saint Justin, nous voyons que, le dimanche, les fidèles ne se séparaient pas sans avoir quêté pour les pauvres. Chez saint Cyprien et chez les autres jusqu'à saint Léon, on voit que les collectes s'accomplirent régulièrement jusqu'à l'établissement des diaconies romaines. Alors apparaît un plus vaste système de bienfaisance publique : car

C'est ici qu'éclate cette vérité méconaue, que, dans le christianisme, le mystère soutient toute la morale. — Comment le christianisme conciha la charité et la propriété, le précepte de l'aumône et le droit de refuser l'aumône. — C'est le Christ qui est dans l'homme, qu'il faut aimer dans l'houime, qui souffre dans le pauvre, qui exercera les droits du pauvre dans l'autre vie.

La morale chrétienne est à ce prix. Si vous ôtez le dogme qui la soutient, elle croule, et les partis s'arment de ses débris pour se faire une morale socialiste, une morale égoïste, la morale de la tyrannie, la morale du désordre et de l'immoralité. — Présence immanente du Christ dans l'humanité. — Le pauvre de saint Martin. — Le lépreux de sainte Elisabeth. — Voilà pourquoi on ne le sert pas avec dédain, mais avec passion, avec transport, assuré que ses plaies sont celles du Sauveur.

ces diacres de Rome ont chacun à visiter deux des quartiers de cette grande ville, et chacun a son registre sur lequel les pauvres sont inscrits, avec mention de leurs titres à la ^ générosité chrétienne et toutes les précautions d'une administration régulière. Je vous rappellerai seulement Tadmirable hii^oire de saint Laurent : pressé de livrer au pré» fet de la ville les trésors de l'Église, il pronîit de les livrer dans trois jours ; les trois jours écoulés le préfet, étant venu au lieu marqué, trouva sous des portiques un nombre infini de pauvres, d'estropiés^ de misérables, que Laurent lui présenta comme les vases sacrés et les richesses de l'Église romaine.

Il y avait de plus des secours collectifs, et, de bonne heure, on voit commencer les hôpitaux, asiles ouverts à toutes les misères et à toutes lès infirmités humaines. Ces institutions sont déjà mentionnées dans une loi de Justinien comme anciennes ; c'est ce qui résulte, d'ailleurs, d'un canon qui se trouve ordinairement à la suite du concile de Nicée et qui présente l'état de4a législation et des mœurs en Orient dès la plus haute antiquité chrétienne ; «Que dans toutes les villes des maisons soient « choisies afin de servir d'hospices pour les étran- « gers, les pauvres, les malades. Si les biens de « TEglise ne suffisent pas à ces déçexv^e,^^ ^^

« révêque fasse recueillir par les'dîfpres de con- « tinuelles aumônes, que les fidèles donneroirt Sh^, « Ion leur pouvè». Et, ainsi, qu'il soutienne noé" (c frèrei^auvres, malades et étrangers; car il est « leur mandataire et leur économe. Cette œuvre a obtieiit la rémission de beaucoup de péchés, et « de toutes, c'est celle qui met Thomme le pl^, « près de Dieu (1). » '^

Ainsi vous voyez les hôpitaux s'ouvrir d'un bout à l'autre de l'empire romain, et, s'ils sont déjà si multipliés en Orient, l'Occident n'en manquera pas. Deux personnages illustres, une dame romaine, Fabiola, descendante des Fabius, et Pammachius, aussi descendant de sénateurs, se donneront à Dieu, vendront tous leurs biens, et élèveront, l'une, un hôpital de malades dans Rome, l'autre, un hospice de pauvres à Ostie. Après la mort de Pauline, sa femme, Pammachius, au lieu de répandre des fleurs sur sa tombe, avait répandu les parfums de l'aumône. Saint Jérôme, du fond de son désert, lui écrit : il loue sa charité, mais il ne lui dit pas qu'il en a fait assez : loin de là : « J'apprends que c( tu as fondé au port d'Ostie un hospice pour les « pauvres voyageurs, que tu as planté sur la plage « d'Italie un rejeton de l'arbre d'Abraham, et « qu'awc Heux où Énée traça son camp, tu élèves

(1 ) ConciL î^icœnù can. 70.

LES MOEURS GHRiTIENNES. 9

a un autre Bethléem, une autre maison du pain. ^ Pui croirait que l'arrière -petit-^fils de tant de con- V'suls, au milieu de la pourpre ^illè sénateurs, pa« « raitrait vêtu d'une tunique noire sans rçiigir des « regards de ceux qui furent ses^ égaux? Cependant « si, le premier d'entre les patriciens, tu t'es fait «^moine pour le service des pauvres, n*y trouve r!pas un sujet d'orgueil. Tu auras beau t'humi- 4x lier, tuneserasjamais plus humble que le Christ. a Je le veux ; tu marches nu-pieds, tu te fais l'égal < des pauvres, tu frappes modestement à la porte « des indigents, tu. es l'œil des aveugles, la main « des estropiés, le pied des boiteux ; tu portes « l'eau, tu fends le bois, tu allumes le feu : je le « veux encore ; mai^ où sont les soufiQets et les cra- « chats? où sont les fouets? où est la croix? où est « la mort? »

Voilà le secret de la bienfaisance chrétienne : c'est le souvenir de ce premier pauvre, mort sur la x^roix, qui passionnera tous les serviteurs des, pauvres, destinés à porter si loin, au moyen âge, Tenthousiasme de la pauvreté. Sain t François d'Âs* sise donnera l'exemple, et son dévouement, capable d'inspirer les chants de Jacopone da Todi, inspirait encore Giotto lorsque, dans ses fresques admirables, il représentait le mariage de saint François et delà Pauvreté.

Ce sentiment, les barbares ne Tavaient pas connu, pas plus que l'amour du travail et la pitié pour Tesclavage. Les barbares avaient le sentiment de la dignité humaine, mais de la dignité de Thomme libre, de Thomme qui avait de l'or et un glaive. Quant à l'esclave, ils le plaçaient, sans doute, dans une condition moins dure, moins odieuse que les lois romaines, mais dans une condition où il dépendait du caprice du maître, qui pouvait trancher kvie du serviteiMP- inutile. En ce qui concerne la pauvreté, ils crapient que le Valhalla ne s'ouvrait pas si l'on n'avait les mains pleines d'or. Us ne méprisaient pas moins le travail ; car travailler, c'était s'enchaîner, se vaincre, et le barbare sut vaincre toutes choses hormis lui-même.

L'esclavage, la pauvreté et le travail, que l'antiquité avait déshonorés et flétris, la barbarie ne devait pas les relever. Ce ne fut, au contraire, que par de longs combats que le christianisme parvint, peu à peu, à rendre leur dignité à ces trois types de l'humanité qui avaient été si longtemps insultés, méconnus par l'injustice de la civilisation ancienne et foulés aux pieds par l'injustice de la barbarie. Il fallut de longs siècles pour que s'élevassent dans les pays barbares quelques hôpitaux. Au sixième siècle, • à Lyon, s'ouvrira ce grand hôtel-Dieu qui depuis ne s'est jamais fermé; le septième siècle

LES MŒURS CHRÉTIEimES. 81

verra commencer les hôpitaux de Clermont^ d'AutitD, de Paris. Bientôt ils se multiplieront avec une admirable prodigalitd, et le temps viendra où il n'y aura pas de commune chrétienne qui, à côté de son église, n'ait un asile ouvert à la douleur. Saint Grégoire de Nazianze, racontant la fondation du grand hôpital de Césarée par saint Basile, s'écrie qu'il aperçoit des merveilles supérieures à toutes celles de l'antiquité, aux murs de Thèbes ou de Babylone avec ses jardins suspendus, au monument de Mausole, aux pyramides d'Egypte, tombeaux magnifiques, mais qui n'ont pu rendre la vie à un seul des rois qui y était ensevelis, et dont il n'est revenu à leurs fondateurs qu'un peu de vaine gloire. Saint Grégoire avait raison. L'antiquité nous a surpassés en élevant des monuments au plaisir; quand je vois nos villes de boue et de fange, nos maisons entassées les unes sur les autres et la condition dure et misérable faite à ces populations emprisonnées dans les murs d'une cité, je me dis que, si les anciens revenaient, ils nous trouveraient barbares, et si nous leur montrions nos théâtres, ces petites salles enfumées où nous nous pressons les uns contre les autres, ils se retireraient sans douteavec dégoût. Eux, ils entendaient bien mieux l'art de jouir, rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs théâtres, leurs cirques où venaient s'asseoir les

89 TEEIZIËME LEÇON.

spectateurs par nombre de quatre-vingt mille ; ils savaient mieux Tart de jouir, mais nous les écrasons par les monuments élevés à la douleur et à la faiblesse, par ces innombrables hôtçls-Dieu que nos pères ont bâtis en l'honneur de la souffrance et de la faiblesse. Oui, Messieurs, les anciens savaient jouir, mais nous avons une autre science ; ils savaient aussi quelquefois mouiâ|r, il faut T^^vouer, mais mourir, c'eatlûii c(3irt.... nous, nous savons . ce qui fait la vi^jthiMi dignité humaine, ce qui est long, ce qui dure Mitant que la vie, nous savons souffrir et travailler.

(QUillRZIÈllE LEÇON )

Messieurs,

Il fallait savoir si la société chrétienne était en mesure de recevoir les ^barbares, de les maîtriser par ses institutions et par ses mo^rs ; il fallait voir si elle valait mieux qu^eux, si elle avait devancé les instincts généreux que ces peuples jeunes avaient conservés loin de la corruption romaine, à la faveur de leurs forêts et de leur ciel glacé ! Nous nous sommes arrêtés aux deux sentiments que les barbares passent pour avoir introduits dans le monde, et qui font l'âme des mœurs modernes, je veux dire le sentiment de la dignité de l'homme et ' le respect des femmes. Si la barbarie eut ce& deux

instincts, nous avons trouvé qu'avant elle le christiadl^e en avait fait deux vertus. Les barbares connurent la dignité de l'homme, mais de Thomme libre et armé qui n'obéit pas, qui ne travaille

point; ce qu'ils connurent, à vrai dire, c'est l'honneur, l'honneur chevaleresque destiné à remplacer l'ancienne discipline militairedes légions romaines. Mais ils né connurent pas, et l'Évangile seul pouvait reconnaître la digçité de l'esclave, de l'ouvrier, du pauvre, de l'homme qui obéit, qui travaille, qui souffre, c'est-à-dire de la plus grande portion du genre humain. Les barbares honoraient aussi dans la femme quelque chose de faible, quelque chose de divin. C'est une grande puissance des faibles d'imposer les ménagements et la délicatesse à celui qui est fort. Un gantelet de fer ne cueille pas une fleur comme il étreint une épée. Les barbares crurent voir dans les femmes les compagnes nécessaires de leurs aventures et de leurs périls; ils eurent des guerrières, des vierges, des prophétesses ; mais le lendemain du danger le prestige se dissipait. L'antiquité n'avait même pas connu cette délicatesse et ces ménagements.

En Orient, les lois de Manou contiennent des passages charmants sur la destinée des femmes ; mais à côté nous y lisons : a Elles ont les cheveux longs et l'esprit court. » Chez les Grecs on nous

dira : « Les dieux ont donné au lion la forfli', à l'oiseau des ailes, à Thomme la pensée; n^ayant plus rien à donner à la femme, ils lui ont donné la beauté. » Les Gjrecs ne nous citent guère que leurs courtisanes, Aspasie et Phryné; les Romains n'ont d'autre éloge à faire de leurs matrones que de vanter leur fécondité. Grêlait là le dernier terme de la yertu^ delà grandeur des femmes, chez la seule nation de F antiquité qui les ait hoïlorées. Cependant n'oublions pas que Rome admira Lucrèce, Véturie, Cornélie ; Rome connaissait les vertus domestiques et les traditions de la famille.

Rendons justice à la loi romaine ; elle donnait du mariage une définition sublime: «C'est, disait-elle, l'union de l'homme et de la femme, à la condition d'une vie commune et d'un partage complet de tous les droits divins et huriiains. — Nuptix $unt conjunctio maris €t feminx^ et consortium onmis vitx^ divini et humani juris communicatio (1). » Ces expressions sont belles, mais la loi trouvait à toute heure son démenti, non pas seulement dans les moeurs^' mais dans d'autres lois : au lieu de cette égalité promise, nous ute voyons dans le mariage romain qu'inégalité. £t d'abord, inégalité de dtr voir : sans doute il y eut une pudeur et une vertu

(1) J>igest,XXIIl,tiLn,L i.

86 QUATORZIËME LEÇON.

antiques, et Rome n'avait rien épargné pour les mettre à l'abri du danger; elle leur avait donné pour gardiens les serments, la majesté des dieux, et l'image terrible du tribunal domestique. Mais elle avait oublié le plus sûr de tous les gardiens ; la chasteté de l'bomme, seule garde qui ait jamais mis à l'abri la pudeur des femmes. Elle avait fait un partage inégal des devoirs : de la femme, elle exigeait la virginité avant le mariage, la fidélité pendant, la pureté toujours ; mais ces vertus étaient celles du gynécée, l'homme ne les connaissait pas. Et la société ne se chargeait-elle pas de donner aux femmes des leçons bien différentes et bien dangereuses, lorsqu'elle les admettait aux cérémonies du culte, aux mystères de la bonne déesse? Le mariage constituait encore l'inégalité dans la condition : la meilleure condition que la loi romaine eût faite à la femme, le jour où les époux étaient unis par les cérémonies de la confarréation, en présence des auspices, avec le concours de tous les dieux, c'était d'être mat^r/ixmi/ia«, d'être traitée comme la fille du mari, d'avoir un jour, à la division de l'héritage, une part d'enfant. C'était là ii^ft ce que la majesté de l'homme avait pu foire pour la femme : de la traiter comme un enfant, de lui donner des plaisirs d'enfant, des jouets et un hxe qui charmaient une imagination sans culture.

De là ]es plaintes des philosophes sur le luxe insolent des femmes romaines, sur ces créatures dé-

biles dont le pied ne peut toucher la terre ; qui, pour franchir la moindre distance, ont besoin d'être portées sur le bras des eunuques, et étalent à leurs oreilles le prix de plusieurs patrimoines : tout cela pai-oe que la femme n'était qu'un instrument de plaisir; j'oubliiîs qu'elle était aussi l'instrument de la perpétuité de la famille.

Le Romain honnête, homme de bien, se marie pour avoir des enfants, lièerorum quœrendorum causa. C'est la loi elle-même qui favorise la paternité et la maternité en attribuant des privilèges à ceux qui ont donné trois enfants à l'État, ju$ trvam liberorum. C'est à ces deux conditions que la femme a sa place au foyer domestique, plaire et propager. Si la femme devient vieille, stérile, si des rides paraissent sur son front, les portes du domicile conjugal s'ouvrent, et l'affranchi vient lui signifier qu'elle plie bagage : Collige sarcinulasj dicet libertm^ et exi (1).

Une union aussi inégale ne pouvait pas être éternelle, et le divorce, introduit dans les lois romaines, fut pratiqué sous toutes les formes et pour tous les motifs. 11 y avait le divorce des gens de bien, le

(1) Juv., Sat y/, V. Hl,

divorce par lassitude, le divorce de ceux qui changeaient de femme chaque aiÉiée. Il y aYai|le divorce par calcul, comme le prouve Cicéron, qui répudia Térentia, non qu'elle eût en rien contristé son âme, mais parce qu'il lui fallait une nouvelle dort pour satisfaire ses créanciers; enfin, il y avait le divorce par générosité, comme celui de Gaton, qui, ayant trouvé que sa femme Marcia plaisait à son ami Hortensias, la lui transféra à titre d'épouse.

Voilà la place que le mariage faisait aux femmes ; mais la femme trouve sa vengeance dans l'iniquité même de la loi ; ce divorce, elle s'en arme à son tour, et le fait servir à ses intérêts et à ses calculs. De là cette impudeur des femmes qui, au temps de Sénèque, se prévalent du divorce avec la même ardeur que les hommes, et comptent leurs années, non plus par le nombre des consuls, mais par le nombre de leurs maris (1). Elles aussi divorcent pour se remarier, et se marient pour divorcer. Saint Jérôme raconte qu'il a assisté à l'enterrement d'une femme qui avait eu dix-sept maris. Cette égalité que les hommes n'ont pas voulue dans la vertu, les femmes la retrouvent dans le vice. On les voit, comme les hommes, s'asseoir aux orgies, passer les nuits à se gorgerde vin, vomir comme eux afin

(i) Sénèque, de BeneficiiSy 1. HI, c. xvi.

de pouvoir ensuite recommencer à boire et à manger; on 1^ voit multiplier leurs adultères à ce point que la continence n'est plus qu'une preuve de laideur (1). Elles ont une place d'honneur dans U^phithéâtre ; elles donnent le signal* de regorgement du dernier gladiateur qui vient se débattre à leurs pieds en demandant grâci^RLorsque enfin la frénésie des combats du cirque se sera emparée de la société romaine tout entière, quand des chevaliers et des sénateurs descendront dans l'arène, les femmes les y suivront, et le peuple romain aura ce plaisir d'assister à des combats de matrones nues. Voilà pourquoi Sénèque avait pu dire avec unecertaine illusion que permettaient T horreur des temps et le bouleversement de la nature huûiaine : « La femme n'est qu'un animal sans pudeur, et si f on ne lui donne pas beaucoup d'éducation, beaua coup de savoir, je ne vois en elle qu'une créature « sauvage, incapable de retenir ses passions (2). » Cet homme orgueilleux était bien ingrat, iar il était l'époux de Pauline, qui voulut partager le sort de son mari, et se fit ouvrir les veines avec lui.

Voilà le mariage chez la nation la plus sage, la plus droite et la plus pratique de l'antiquité.

(i) Sénèque, Ep, xcvii.

(2) Sénèque, de Constantia iapienik, e. in.

C'est dans cet état de dégradation que le christianisme vient prendre les fefmmes; et^ au premier abord, il semble qu'il doive y ajouter encore par le souvenir de la faute originelle due à la première femme. Mais saint Âmbroise ne l'entend pasaioi^'et, dans un admirable chapitre, il applique tàtt son génie à pMfljitver que, dans la faute originelle, la femme est bien plus excusable que l'homme ; car, dit-il, l'homme s'est laissé séduire par sa sœur . et son égale ; la femme, au contraire, a été séduite par un ange déchu, mais par tm ange, par une créature supérieure à l'homme. Ch&i elle le repentir a été plus prompt, et son excuse est bien plus généreuse : elle ne se décharge que sur le serpent, ^dis que l'homme répond à Dieu : C'est la femme que vous m'avez donnée ! Mais que sont ces souvenirs et ces images en présence des souvenirs de la Rédemption, car si la femme fut l'instrument de la première faute, ne l'a-t-elle pas bien réparée en donnant le jour au Rédempteur? Et saint Ambroise écrit avec une admirable éloquence : « Appro- « chez donc, Eve, qui maintenant vous appelez « Marie, qui nous donnez l'exemple de la virginité, « qui nous donnez un Dieu. Ce Dieu n'en a visité « qu'une, mais il les appelle toutes (1). »

fi) s. Ambr., de ImtiMione virginis, c* v.

Voilà comment la théologie réhabilitait la femme chrétienne ; et le culte de la Vierge, commencé de bonne heure, faisait entrer cette réhabilitation dans les mœurs aussi bien que^dans le dogme. Ce cidte Jpi^mence aux catacombes : les découvertes faites jM^u'à ce jour ont constaté ce point. Dans des fresques du troisième siècle au plus ttrd, comme le démontre la nature de Tenduit sur lequel ces fres-^ ques sont peintes, figure déj à la Vierge avec l'Enfant 4 Ainsi cette image radieuse, qui devait en quelque sorte couvrir de ses rayons la déchéance des femmes, brillait déjà dans les ténèbires du christianisme pri» mitif, du christianisme souterrain, et ne devait en sortir qu'accompagnée de ce cortège de vierges et de martyres auxquelles les chrétiens doimÉfiient place autour dé leurs autels. Il importait d'abord qae Ton crût à la vertu des femmes, et c'est ce que le christianisme a obtenu en fondant la profession publique de la virginité, en donnant le voile et le bandeau d'or à ces vierges qui restaient dans leurs^ familles, mais honoraient païenne profession publi-^ que cette vertu à laquelle l'antiquité ne croyait pas. De plus, il importait qu'elles se montrassent égales aux hommes dans ces vertus dont eux seuls se croyaient le privilège, le courage de mourir naartyres, souvent avec l'honneur de mourir les dernières, après tous les autresv €'^t ^vm, (\u^ &t^w\.

dès le commencement Thècle et Perpétue, et c'est chose souverainement touchante de voir le respect dont les martyrs, dans leurs prisons, entouraient ces premières mères du christianisme, nos mères dans la foi, qui leur donnaient l'exemple, et qui pour eux étaient comme des anges descendus du , ciel, qui n'avafent pas d'ailes, mais qui de plas que les anges avaient des larmes. Voilà ce qu'on voit dès les premiers siècles, et rien dans les actes des martyrs n'égale le culte dont sainte Perpétue est entourée par ses frères dans la souffrance jusqu'au moment où le gladiateur vient l'achever en présence du peuple romain qui hurle de plaisir et d'enivrement.

Mais j'écarte ce qui touche de trop près au sanctuaire, je ne veux plus considérer les femmes dans ces rôles privilégiés, dans ces conditions exceptionnelles de diaconesse, de vierge, de veuve. C'est, au contraire, dans la vie commune que je veux considérer la place que fit le christianisme à ces filles d'Eve, relevées de l'antique anathème.

Le christianisme, pour rétablir la femme à sa place naturelle dans la famille, avait à faire ce ^ grand ouvrage de remanier de fond en comble l'institution du mariage, et d'y instituer tout ce que le paganisme avait méconnu. Dans le christianisme, la fin principale du mariage n'est pas la naissance des

enfants ; saint Augustin le dit dans un admirable langage, et c'est aussi la doctrine de Tertullien : la fin principale du mariage, c'est de donner l'exemple, le type, la consécration primitive de toute société humaine dans cet amour qui en est le lien. Et comme ce type de toute société doit être l'unité parfaite, et par conséquent une unité où tout soit égal et indissoluble, il s'ensuit que dans le mariage chrétien tout se partage et rien ne se rompt ; tout se partage, devoirs, condition : les devoirs sont égaux pour les deux parties contractantes. Toutes les deux doivent apporter une même espérance, un cœur égal aux mêmeschaînesdestinéesàles unir toujours; et saint Jérôme le dit avec son âpre et énergique langage. « Autres sont les lois de César ^ € autres les lois du Christ ; autres les décisions de I P^pinien, autres les préceptes de Paul. Les païens « lâchent le frein à l'impudicité des hommes, et se « contentent de leur interdire l'adultère des femmes « mariées et le viol des filles libres; ils leur livrent « les esclaves et le lupanar. Chez nous, ee qu'on « défend aux femmes, on ne le permet point aux « hommes, et sous un même devoir, l'obéissance « est égale (1). »

Voilà ce qui rendait le christianisme lourd au

(1) s. Hieronymus, ad Oceanumde morte Fabiolœ^ ep.\.i.i:s\\.

U QOATORZIÈXB LEÇOK. .

monde païen, ce qai le rendait lourd aux Juifs, lourd aux barbares, et je le dis, voilà ce qm rSid le christianisme lourd à nos contemporains. C'est cette égalité glorieuse dans rhumiliation'^lontaire de la force, ce partage commun de la force et de la faiblesse portant ensemble le même joug, qui fit que le monde eut de la peine à ilÉnr cette foi. C'est ce qui éclate dans l'Évangile même. Quand le Christ dit une parole semblable, ses apôtres répondent : ^ S'il en est ainsi, mieux vaux donc ne se a marier jamais. » Aussi on voit les Pères, dans les premiers, temps occupés à faire pénétrer ces maximes sévères dans les cœurs révoltés des chrétiens eux-mêmes; on les voit, pour ainsi dire, faire la. police de ces familles chrétiennes, dans lesquelles le concubinage entre toujours par une porte pour bannir la femme qu'ils ont voulu installer reine du foyer domestique, et ne se tenant satisfaits que lorsqu'ils se sont assurés qu'une seule reine est assise désormais dans la maison, et que la place que Dieu lui a marquée ne sera plus prise par personne. Toute l'œuvre de la morale chrétienne est d'établir l'égalité de devoirs entre les époux ; en même temps, il faut maintenir l'égalité des conditions ; il faut que cette femme, destinée auparavant aux plaisirs de l'homme, à la récréation de ses sens, à la multiplication de sa postérité.

ait désormais nn plus sérieux ministère, et le eMistianisme ne lui épargne pas ce moyen aus- ,lère de relever sa dignité. C'est pourquoi il la dépouille^e tout ornement et lui retire ce luxe misérable, dont elle n'a pas besoin pour charmer le cœur de l'homme. Tertullien écrit des livres entiers sur la'j^rure des femmes, et leur reproche tous ces joyaux dont elles sont chargées ; il veut que leurs doigts soient libres ; il craint qu'au jour du martyre ce cou chargé d'émeraudes ne laisse pas de place à l'épée du bouireau. Les t^nps chrétiens ne sont pas un âge d'or, mais un âge de fer. Yoilà pourc^oi le christianisme assigne à la femme ces fonctions respectables, et cette majesté du ministère charitable. Dans les écrits de T^tullien à son épouse, il nous représente la femme ehrélienne jeûnant, priant avec son mari y se levant la nuit pour assister aux assemblées des chrétiens^ visitant les frères pauvres dans leurs mjasures, ram^ pant autour des prisons et se jetlani aux pieds des geôliers pour obtenir de baiser la chaîne des martyrs. C'est dans ces graves^exerdces, dans ces austé- ^tés, dans ces périls, que la femme se retrempe ; c est en cela qu'elle partage avec son mari tous les honneurs (1).

(1) TertuU.y ad Uxorem, c. ix.

Mais ce n'est pas assez : après avoir établi Tunité dans le devoir et la condition, il fallait l'étabUr dans la durée. La loi romaine admettait le divorce sans limites, sans conditions, par simple consentement mutuel. Telle était la force des mœurs, la puissance d'une coutume invétérée, que les empereurs, devenus chrétiens', n'osèrent pas toucher au divorce, ou plutôt n'y touchèrent qu'avec prudence, timidité, et pour retirer bientôt leur main. Une institution de Constantin, de l'an 331, ne le permettait que dans trois cas au mari et à la femme : mais, hors ces cas, il ne le punissait que de peines pécuniaires. Cette législation parut cependant trop rigoureuse, etHonorius, en 421, atténua quelquesunes de ces dispositions. Théodose le Jeune alla même jusqu* à rétablir le divorce par consentement mutuel, et le divorce passa ainsi dans la législation de Justinien, qui n'osa l'effacer entièrement de ses codes. Mais, où hésitait la sagesse des empereurs, là ne devait pas chanceler la fermeté de la doctrine chrétienne. C'est le cas ou jamais de dire que le christianisme avait ses lois et César les siennes ; et saint Jean Chrysostome s'écriait : a Ne me citez pas « les lois qui ordonnent de signifier la répudiation. <( Dieu ne vous jugera pas sur les lois des hommes. Ci mais sur les siennes. »

En 416, le concile de Milève interdit aux époux

iES FEMMES CHRÉTIENNES. 97

divorcés de convoler à d'autres noces, c'est-à-dire qu'il convertit pour toujours le divorce en simple séparation de corps. De là toulé la théorie chrétienne du mariage, telle qu'elle est restée et telle qu'elle a résisté à toutes les atteintes des siècles.

Dans le mariage, il y a autre chose qu'un contrat ; par-dessus tout il y a un sacrifice, ou mieux deux sacrifices : la femme sacrifie ce que Dieu lui a donné d'irréparable, ce qui feit la sollicitude de sa mère, sa première beauté, souvent sa santé, et ce pouvoir d'aimer que les femmes n'ont qu'une fois ; l'homme, à son tour, sacrifie la liberté de sa jeunesse, ces années incomparables qui ne reviendront plus, ce pouvoir de se dévouer pour celle ^'il aime, qu'on ne trouve qu'au commencement de sa vie, et cet effort d'un premier amour pour lui faire un sort glorieux et doux. Voilà ce que l'homme ne peut taire qu'une fois, entre vingt et trente ans, un peu plus tôt, un peu plus tard, peutêtre jamais !... Voilà pourquoi je dis que le mariage chrétien est un double sacrifice; ce sont deux coupes : dans l'une se trouvent la vertu, la pudeur, l'innocence ; dans l'autre un amour intact, le dévouement, la consécration immortelle de l'homme à celle qui est plus faible que lui, qu'hier il ne connaissait pas, et avec laquelle, aujourd'hui, il se trouve heureux de passer ses jours*, eXV\la>\\.

LA av. AO V* SIÈCLE, lU ^

9S >■ QUiTQB3IËM£ LEQON^ .

que les coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte, et pour que le ciel la bénisse. C'était en rendant ainsi à la femme l'empire absolu et éternel du atfiïr de Thomme, en lui faisant ainsi une royauté sans partage, en lui assurant la première dignité domestique, que le christianisme pouvait q^sentir à lui ouvrir les portes de la maison, à lui laisser franchir ces limites du gynécée où lesnlhiciens l'avaient cionfinée, et à la laisser s'avancer dans la cité, disposée maintenant à l'accueillir avec reqpcct et vénération. Quand, pendant trois siècles, les hommes, chrétiens JjÉ^ païais, eurent été habitués à voir x^ femmes ^rétiaines dans le prétoire comme martyres, à l'églisecomme vierges, et partout pour visiter les pauvres et s'enquérir des misères à soulager, alors ils les laissèrent passer sans injures et sans insultes, comme des messagères du ciel qui ne traversaient le monde qu'en y faisant du bien ; alors il n'y eut plus de périls pour elles dans les rues de ces cités tumultueuses où jadis les matrones romaines étaient obligées de se faire porter dans leurs chaises par les bras vigoureux des Germains et des Gaulois leurs esclaves, qui repoussaient loin d'elles les insultes. Alors le respect leur fut assuré. Elles en usèrent pour exercer la magistrature de la charité qu'elles ont conservée ji^squ'à/ nos jours. Ce ne furent pas

■.* LBI FEMMES GHRÉTIEimES. 99

seulement les diaconesses, mais les simples chrétiennes, qui dévouèrent leur vie, ou cette jpartie de leur vie que lerir laissaient les devoirs de la famille, au service des pauvrcl?^ de ceux qui souffrit, et qui jusque-là n'avaient jamais vu leurs larmes essuyées par des mains si tendres et si bienfaisantes. ^ -i

Saint Jérôme raconte que Fabiola, descendante des Fabius, qui, connaissant mal le christmnisme, avait eu le malheur de divorcer, touchée de la mort de son second mari, résolut de faire une pénitence pii^lique et se présenta un jour à la basilique de i«atran, la tête chargée de cendres, confondue dans les rangs des pécheurs, et demandant à expier ses fautes, au milieu des larmes que versaient le peuple, le clergé et Tévêque lui-même : et quand elle eut reçu sa pénitence, elle vendit tous ses biens, et de leur prix construisit un hôpital pour les malades où elle les soignait elle-même. La fille des consuls et des dictateurs pansait les blessures des misérables, des estropiés, des esclaves de rebut que leurs maîtres abandonnaient, portait elle-même sur ses épaules les épileptiques, étanchait le sang des plaies, et remplissait tous ces ministères, que les riches chrétiens les plus charitables ont coutume, dit saint Jérôme, de faire exercer par les mains de leurs serviteurs, a^«iv\\^ wvsr

rage de faire raumône de Ipur argent, mais jaon de leurs répugnances. Une foi plus forte est maîtresse de ces dégoûts. Aussi la vénération du peuple g'attaeha-t-elle à cette femme qui avait méprisé ainsi et foulé aux pieds toutes les grandeurs pour se faire servante de toutes les misères, et. lorsque Fabiola mourut, saint Jérôme raconte ses obsèques triomphales, qu'il compare à toutes les ovations dont Tancienne Rome avait entouré ses grands hommes : « Non, dit-il, Camille ne triompha pas « si glorieusement des Gaulois, ni Seipion de Nu- « mance, ni Pompée des peuples du Pont. On m*a « raconté cette foule qui précédait le cortège, et a ces torrents de peuples qui venaient le grossir. c( Ni les places, ni les portiques, ni les terrasses « des maisons, ne suffisaient à contenir la multi- « tude. Rome vit tous les peuples différents qu'elle c( renferme réunis en un seul, et tant d'hommes « ennemis se trouvèrent d'accord pour la gloire c( d'une pénitente (1). »

Vous voyez donc les femmes déjà en possession de cet aimable empire de la charité que depuis elles n'ont pas laissé échapper de leurs mains. Ce spectacle de tout un peuple accompagnant le cortège de Fabiola s'est renouvelé : il y a quelques

(i) HieronyniuS; ep. lxxyii, de Horte Fahiolœ.

LES FEMMES GHRËHE^IIÏES. 101

années ce même peuptese pressait aux funérailles

de la jeune princesse Borghèse, et Ton vit l^s

chevaux du char dételés par cette foule qui voulut

porter le corps de sa bienfaitrice jusqu^aux lieux

de son dernier séjour. C'est là un de ces points où

les inœurs modernes touchent à l'antiquité ; on a

peine à y découvrir une imperceptible distance,

malgré les siècles qui nous en séparent ; toutes les

différences de temps disparaissent dès qu'on entre

dans le fond du christianisme, c'est-à-dire dans ce

qui est du domaine de l'éternité.

Avec ce pouvoir du bienfait, peu à peu les femmes devaient devenir les maîtresses des mœurs, des' mœurs plus fortes que la loi. Plus tard elles auront part à la puissance des lois elles-mêmes ; c'est ce que vit le cinquième siècle en la personne de Pulchérie, fille d'Arcadius, qui, se trouvant un peu plus âgée que son? jeune frère Théodose II, avait un admirable sentiment des difficultés des temps. Aussi, vouant à Dieu sa virginité et sa jeunesse, elle prend la tutelle de son frère, et^'on voit une jeune princesse de seize ans, petite-fille, il est vrai, de Théodose, et seule héritière de son génie et de son courage, gouverner l'empire d'Orient et l'empire d'Occident, qui n'avait rien à opposer à l'influence et au génie de cette fevame.., lutter pendant tout un règne conlre les» YuVn^^^

i|'«iH> nitir i)'«iiitiiii|ui«, eonlrecel eunuque Chryi>t|ilt«, i|tti »<riililtf Miiril^ comnie te mauTaîs génie tltt rttiii|iln« ttyiaiiliu.

Tlit^<>U>M» (uffui't «1 Im pntorîcDs déceriient la y««r^4 INttuMrf iifc ■Jwc; allé «si proclamée

LES FEVIES CHRÉTIENNES. 105

Il fallait, en effet, qne la famille chrétienne fût fond^ avant que les barbares vinssent la troubler de leurs désordres. Les barbares apportèrent un instinct qui aurait facilement péri s'il n'avait pas rencontré des leçons capables de les développer et de l'agrandir. Ce n'est pas toujours qu'ils respectèrent les femmes. L'histoire raconte quelesThuringiens, ayant fait invasion dans la Gaule, au commencement du sixième siècle, et ayant enlevé trois cents jeunes filles, les attachèrent à terre avec des pieux et firent ensuite passer sur elles leurs chariots. En outre, les barbares avaient la polygamie, comme nous Papprend Tacite ; les chefs se faisaient gloire du grand nombre de leurs épouses ; dans les mœurs germaniques, on achetait cdle qu'on se donnait pour compagne, on pouvait la revendre, et souvent le chef qui mourait faisait attacher sur son bûcher les femmes qui avaient partagé l'honneur de sa couche.

Ainsi le christianisme avait à apprendre aux barbares à respecter les femmes tous les jours, et s'il rencontra pour cette œuvre quelque secours dans les instincts de la barbarie, il y trouva encore plus de dangers. Aussi Théodoric el Gondebaud se hâtèrent-ils d'emprunter au code Théodosien la constitution de Constantin, qui réglait le divov^^ et à Vaide de ces textes les rois barbare cwvt^wV

fjl^ QUATORZpiËME LEÇON.

pouvoir introduire la polygamie dans les moeurs ; la polygamie successive, au moins, sinon si^lta* née (1). De là le grand nombre de femmes des rois mérovingiens, et nous savons comment saint Colomban, par exemple, ayant reproché à- Brunehaut le soin avec lequel elle fournissait de concubines le sérail de son petit-fils, fut exilé et obligé d'aller chercher dan§ les solitudes de la Suisse un lieu où ii ne trouva plus que des ours, des bêtes féroces, moins rebelles à ses mains miraculeuse^ que les hommes. Nous voyons la même question agitée dans tous les siècles barbares et renouvelée au temps du roi Lothaire, lorsqu'il veut répudier son épouse TeutbergcJiicolasP'' résiste, et déclare, en réponse à toutes les sollicitations, qu'il ne veut pas souffrir que le désordre étende ses racine» et encourage les hommes qui se lasseront de leurs femmes. La même question reparaît dans la lutte du pape Grégoire YII et de l'empereur Henri IV, qui ne songe à mettre la main sur les investitures que pour rompre son mariage avec Berthe, fille du margrave de Saxe; entre Innocent Jll et Philippe Auguste; au seizième siècle, elle se renouvelle entre Henri YIII et Clément YII ; et alors on eut ce grand spectacle de la papauté consentant à voir le

(1) V. redit de Théodoric, c. liv, et la loi des Bourguignons, titin,§5.

Ces fehmes chbétiennes. los ****-*

schisme d'Henri VIII plutôt qu'à signer son aduler tère, 4= perdre une province de l'empire chrétien plutôt que le dogme régénérateur de la famille chrétienne. Et ce n'était pas trop de douze siècles pour lutter contre les instincts violents de ces hommes du Nord, qui n'avaient abjuré aucune des passions de la chair ; ce n'était pas trop de lutter si longtemps pour arriver à faire refleurir cette délicatesse de sentiments qui existait dè^ le cinquième siècle au sein de la société chrétienne, et devait s'éclipser un moment pour reparaître plus tard, et faire aiyourd'hui toute la pureté et tout le charme de la civilisation moderne.

C'est à la condition de cette place qui lui est fsdte dans la famille, que IX femme prend sa large part dana le travail de la civilisation. Voilà pourqaoi ces femmes honorées se trouvent en mesure d'aniener, Tun après l'autre, leurs époux barbares à la foi, et avec eux les peuples qui les suivaient. n suffit de nommer Clotilde et Glovis, Berthe et Éthelbert, Théodelinde et Lothaire ; toutes ces conductrices des peuples paraissent, traitant à leur suite leurs nations comme enchantées derrière leur manteau royal, et traçant les voies dans lesquelles marcheront leurs descendants. Elles ont inspiré à ces peuples naguère barbares une telle confiance, que ces Germains, ces francs, ces Swût^^ ^^^

106 QUATORZIÈME LEÇOR.

Espagnols, rebelles à tout commandement humain, qui se faisaient gloire de mépriser toute obéissante, ne craindront pas de se soumettre à la royauté, d'une femme.

Cependant il ne faut pas conclure de là Çue le christianisme ait détruit tout ce que la nature avait fait, qu'il ait voulu précipiter les femmes dans la ?ie publique, et rétablir cette égalité absolue que le matérialisme de notre époque a rêvé. Nen, le christianisme ne l'entend point ainsi, il ^st trop sprritualiste pour avoir une pareille idée. Le rôle: des femmes chrétiennes était quelque chose d'analogue à celui des anges gardiens : «lies pouvaient conduire le monde, mais en restant invisibles comme eux. Ce n'est que rarement que les anges deviennent visibles à l'heure du souverain danger, comme l'ange Raphaël avec le jeune Tobîe : de même ce n^est qu'à de certains moments marqués longtemps d'avance que cet empire des femmes devient visible, et que ces anges, sauveurs de la société chrétienne, apparaissent sous le nom d^ Blanche de Castîlle ou de Jeanne d'Arc,

Je me suis arrêté à vous montrer la réhabilitation des femmes dans les mœurs pour mieux étudier ensuite, ce qui est de mon domaine et de mon devoir, pour étudier la place, le rang, l'influence des feinmes dans les lettres; et c'est ici, je crois, que

nous marchons par des chemins nouveaux, et que nous quittons, pour ne plus y revenir, ce lieu commun de la réhabilitation des femmes par le christianisme.

Le christianisme, qui espérait tout de l'intelligence des femmes et ne devait rien leur refuser, prit d'abord soin de leur éducation. Nous avons, sur ce point, des documents bien attachants dans la correspondance de saint Jérôme. Dans les deux lettres qu'il écrit à Laeta et à Gaudentius sur Téducalion de leurs deux filles, comme tous les grands hommes, il ne méprise rien de ce qui paraît petit : il fait commencer les premiers soins de l'éducation sur les bras de la nourrice ; comme ce Romain, qui attribuait les commencements de la corruption de Téloq^ence aux mauvaises leçons des nourrices et des pédagogues, saint Jérôme veut une nourrie», modeste et grave qui ait souvent le nom de D\m sur les lèvres. Il ne veut pas qu'on perce les oreilles de ces enfants, qu'on teigne leur visage avec du carmin et de la céruse, qu'on donne à leurs cheveux une couleur de flamme, qui est comme un premier reflet de l'enfer. Il demande que de bonne heure on s'applique à dégager leur intelligetfce, qu'on mette des lettres d'ivoire entre leurs mains pour leur apprendre à former des mots,, que l'on confie d'abord à leur mémoire un graiià \iOtûSù\^ ^^

vers grecs ; que les études latines viennent ensuite ; qu'on ne leur laisse pas ignorer rÉcriture sainte, et enfin les écrits des fèves {[).*

Voilà l'éducation mâle et grave que saint Jérôme propose aux filles des chrétiens* Je ne m'étonne plus qu'il offre, au besoin, de la donner lui-même, et qu'il écrive à Laeta du fond de son désert : « Je « la porterai sur mes épaules,je formerai ses lèvres c( bégayantes, bien plus glorieux qu'Aristote : il « élevait un roi destiné à périr par le poison des « Babyloniens, moi j'élèverai une servante, une a épouse du Christ, héritière du ciel (2). »

Avec cela on peut s'étomier que les femmes chrétiennes des premiers siècles aient si peu écrit, car on ne saurait guère citer qu'un petit nombre de lettres admirables (3), qui ont toujours été leur triomphe, et quelques vers comme ceux de Faltonia Proba, qui fit un centon en l'honneur du christianisme. Ce sont là les faibles titres littéraires des femmes chrétiennes des premiers siècles, ou plutôt c*est leur gloire d'avoir compris que dans les lettres comme dans TEtat leur empire doit être invisible, et que leur fonction est mille fois moins de paraître que d'inspirer.

(1) S. Hieronym., adLcetam, ep, cxii.

(2) Ad Gaudentium, ep, gixtiii.

{3) Voir les notes à la fin de la leçon.

On ne voit pas que chez les anciens les femmes aient inspiré des travaux sérieux : parcourez les lettres familières de Cicéron, et vous en trouverez très-peu adressées à des femmes ; parmi les lettres de Symmaque, aucune ne s'adresse à des femmes. Sénèque, il est vrai, a écrit à sa mère et à Helvia pour les consoler; cet homme orgueilleux, qui traitait les femnaes avec tant de dédain, une fois avait été touché de leurs larmes. Mais à peine le christianisme a-t-il paru , que déjà l'exemple du Sauveur instruisant la Samaritaine est imité. Saint Jean écrit à Électe, et tous les Pères de l'Église écrivent pour des femmes. TertuUien compose les deux livres ad Vxorem suartij le traité de Cultu feminarum^ le traité de velandis Virginibm. Ce génie si fier, ce génie indompté, s'humilie devant les servantes du Christ, et il se déclare le dernier venu et le plus humble de leurs frères. Saint Cyprien tient le même langage dans son livre de Habitu virginum. Saint Ambroise compose trois écrits sur la virginité, et s'adressanl à celles qui liront son livre, il leur dit : « Si vous trouvez ici quelques fleurs, ce « sont celles de vos vertus, et tout ce qu'il y a de « parfums dans ce livre vient de vous (1). »

Telle était la courtoisie de ce grand esprit ; mais

(1) s. Ambr., de Virgintbm, ad Marceîtinmn sororem tuam^ 1. Ù, c. VI.

u cnr. AU V» siècle, n. *•'>'' '\

liO QUATORZIÈME LEÇON.

Je trouve plus lorsque j'arrive à saint Augustin. Saint Augustin est par-dessus tout l'ouvrage de sa mère, sainte Monique : elle l'avait enfanté deux fois; k première, dans les douleurs delà chair; l'autre, Jans les angoisses du cœur : c'est cette fois qu'elle l'avait enfanté pour l'éternité. Nous savons avec quelles larmes elle avait suivi les égarements de son fils, et sa joie à cette parole d'un.évêque, qui lui promet que le fifcs de tant de larmes ne peut pas périr.

Elle a la première joie de sa conversion et la première place dans les Entretiens philosophiques de Cassiciacum. Et comme la bonne mère demande si jamais on a vu dans les livres que les femmes aient philosophé, Augustin répond que si la philosophie n'est autre chose que l'amour de la sagesse, Monique, qui aime Dieu depuis bien plus longtemps, est bien plus près de la philosophie, « car,

« après tout, ma mère, dit-il, ne craignez-vous pas « la mort bien moins que beaucoup de prétendus sac( ges, » et il ajoute qu'il se ferait volontiers son disciple. Aussi, bien loin de l'écarter de ces disputes^ il l'engage à y prendre part, et déclare que, si jamais ces livres qu'il écrit tombent entre les mains de quelqu'un, il est sûr que personne ne lui fera de rq^lj^he d'avoir donné la parole à sa mère. Lorsqu'il dispute sur le souverain bien, c'est Monique

LES FEMMES GHRETIEMNES. 111

qui ouvre celle opinion que Tâme n'a d'autre aliment naturel que la science, que rintelligence de la vérité; et il se trouve par là qu'elle rencontre VHortensius de Cicéron. Saint Augustin, ravi de cette circonstance, déclare que sa mère a remporté la palme de la philosophie, que c'est à elle qu'il doit cette passion de la vérité qu'il préfère à toute chose; qu'il lui doit de ne penser qu'à celle vérité, de ne vouloir connaître qu'elle ; de telle sorte qu'il fait remonter toute sa vocation de penseur à l'inspiration qui lui vient de sa mère {1 ) . C'est, en effet, ce qu'il justifie dans ce passage de ses Confessions ^ qu'on ne peut trop rappeler, lorsqu'il nous raconte que peu de jours avant la mort de Monique il se trouvait avec elle près d'une fenêtre à Ostie, que là ils s'entretinrent ensemblede la vie future, de Dieu, de l'éternité, et qu'à un moment, par un effort du cœur, ils y touchèrent. Monique conclut l'entretien en déclarant qu'elle n'avait plus .rien à faire sur la terre. Elle mourut en effet bientôt, mais son œuvre est accomplie; elle a fait de son fils tout ce que Dieu l'avait chargée d'en faire (2). Augustin reprendra plus d'une fois ce chemin de l'éternité qu'il avait suivi un soir avec sa mère dans celle dernière conversation : il retournera à Dieu, il ar-

(1) s. Augustin, de Vita beala, 1. 1, c. vufc

(2) Confessiones, 1. IX, c. ix. , ;>

rivera très-avant dans la science de Dieu ; mais foujours il y retournera par la même route, repassant par les mêmes lieux, où pour la première fois, encore inexpérimenté, il ne s'était aventuré que sous Taile de sa mère.

Saint Augustin est un tendre génie qui a pu être un jour saisi par la main d'une mère. Mais il doit en être autrement, ce semble, de saint Jérôme: et le plus merveilleux, c'est que cet honmie fougueux à Tesprit indompté, à l'imagination ardente et indisciplinée, que le christianisme a conquis, ne s'est développé que sous ces mêmes inspirations des femmes chrétiennes. Nous avons déjà vu saint Jérôme à Rome ; ce qui est moins connu, c'est qu'il avait alors cinquante-deux ans, et que, jusque-là, il avait très-peu écrit, deux ou trois lettres seulement, quelques traités d'une médiocre importance. C'était là tout le produit de cette longue vie, mûrie au désert. Sur sa réputation, il ne tarda pas à être entouré d'un grand nombre de ma trônes chrétiennes des plus illustres de Rome, Paula et ses deux filles, Eustochie et Blesilla ; Félicitas, Albina, Marcella, Lœa, veuve, et Asella, vierge. Marcella, chez laquelle toutes les autres se rassemblaient pour entendre le grand docteur, dévorée de la passion des Écritures, ne voyait saint Jérôme que pour lui poser des quesUons, multipliant les objections au-

tour de lui, ne Tabandonnant que lorsque la lumière était complète. Et quand il eut quitté Rome, Marcella devint Tâme de cette petite société de femmes chrétiennes; elle répondait à leurs difficultés avec ce tact et cette délicatesse qui n'appartiennent qu'aux femmes, leur disant toujours : c'est la doctrine de Jérôme ou de quelque autre, mais ne parlant jamais en son nom.

Revenu dans la solitude de Bethléem , saint Jérôme continua à être poursuivi des questions de ces illustres matrones. Ce n'est pas tout, plusieurs d'entre elles allèrent le rejoindre, et chercher encore cette lumière dont elles ne savaient plus se passer. Elles le poursuivent dans son désert. C'est ainsi que Fabiola traversa les mers, pour voir les saints lieux sans doute, mais aussi pour relire avec saint Jérôme le livre des Nombres^ et se faire expliquer des chapitres qu'elle n'avait jamais bien compris. Paula, devenue veuve, et sa fille Eustochie renoncèrent aussi à la gloire et à la fortune qui les entouraient, franchirent la Méditerranée, arrivèrent à Ântioche, et ces femmes, qui autrefois pour aller dans Rome avaient besoin des bras de leurs eunuques, montées sur des ânes, traversèrent les âpres chemins du Liban pour se rendre à Jérusalem. Arrivées à Bethléem, elles y fondèrent un monastère d'hommes et trois ttionaslères de femmes*, el ài^m^^'^

fil' QUATORZIÈME LEÇON. f

l^les de ces monastères de femmes, aucune relî- " gieuse ne pouvait se dispenser d'étudier TÉcriture \ Sainte. C'était une école de théologie et une école de langues puisque l'interprétation de TÉcriture sainte est fondée sur Tétude des langues, et que ces femmes illustres parlaient latin, grec, hébreu ; Paula, en eiîet, chantait les psaumes en hébreu, et saint Jérômci, lorsqu'elle touchait à ses deniiers moments, s'étant approché d'elle pour lui demander si elle souffrait, elle lui répondit en grec. Aussi ces deux femmes ne lui laissaient pas de repos ; elles le pressaient de relire avec elles la Bible tout entière, d'un bout à l'autre, en leur en expliquant tous les détails. Longtemps il se refusa à leurs instances; mais enfin, ne pouvant plus résister, il y consentit, et éprouva bientôt à quelles difficultés il s'était exposé : elles ne souffraient pas qu'il ignorât quelque chose, il ne lui était pas permis de déclarer qu'il ne savait pas, et il devait dire au moins quelle était l'opinion la plus probable. Ce fut pour elles qu'il entreprit ce grand ouvrage qui fit sa gloire et sa puissance, qui, après tout, a fait de lui le maître de la prose chrétienne pour tous les siècles suivants ; la traduction de l'Écriture sainte. La Vulgate fut entreprise pour satisfaire aux impatiences et aux ardeurs de ces deux femmes : c'est à Pâula et à Eustoclûe (\\i'*\\ dédie, ks livres de

Josuéf les Juges j les Rois^ Rnthj Esther^ leiiH'-^i PsavmeSy haïe^ les douzes petits prophètes, çt**.-Jv dans sa dédicace il déclare qu'elles seules out eu^ ^ le pouvoir de le décider à reprendre la charrue pour tracer ce laborieux sillon et écarter les broussailles qui germent sans cesse dans le champ de rÉcriture sainte. C'est à elles qu'il en appelle de ceux qui pourraient douter de l'exactitude de sa version : « Vous êtes, leur dit-il, juges compétents a des controverses des textes, ouvrez les originaux c( hébreux, comparez-les avec ma traduction pour « savoir si j'ai hasardé un seul mot (1). » Et comme il est en butte à des accusations de toute espèce, comme on s'afflige de sa traduction ainsi que d'une nouveauté, et qu'il réduit au désespoir tous ces prêtres possesseurs d'exemplaires magnifiques, d'admirables parchemins, ornés de lettres d'or, auxquels il vient dire qu'il en faut d'autres, ceux-ci, plutôt que d'admettre une vérité si affligeante, aimant mieux révoquer en doute l'exactitude de la nouvelle traduction, il ne trouve contre eux d'autre ressource, d'autre appui que les prières de Paula et d'Eustochie. Il les conjure de prendre sa défense contre la langue des médisants.

Ces grandes dames chrétiennes semblent jouer

(i) Voir la lettre XCU* à Paula et à Eustodùe.

; - -le rôle des femmes germaines : elles aussi assistent - aux combats, mais aux combats de Tesprit, elles «n présagent la fin, en assurent l'heureuse issue, et pansent les blessures de la controverse. Ainsi se constituait une école chrétienne de femmes illusti'es qui se perpétuera pendant plusieurs siècles, et qui sera le modèle sur lequel le dix-septième siècle devait voir tant d'incomparables et illustres personnes ne pas dédaigner de pâlir, elles aussi, sur les livres saints et les grands docteurs de rÉglise. Les femmes chrétiennes sont donc déjà en possession de ces deux grands rôles qu'elles conserveront jusqu'à la fin : le rôle d'inspirer et celui de concilier.

Mais, si elles ont l'avantage dans la science, il est à craindre qu'elles ne le perdent dans l'art et dans la poésie. En effet, les femmes ont si souvent et si dangereusement inspiré les sculpteurs et les poëtes païens, que le christianisme semble devoir chercher à effacer pour toujours ces images qui parlent trop à l'imagination, aux sens émus ; et pourtant il n'en fut pas ainsi : si nous pénétrons dans les catacombes, c'est-à-dire dans les lieux les plus austères que le christianisme ait habités, au milieu de tous ces souvenirs de la persécution et des menaces des satellites qui sont déjà peut-être à ^'entrée, et qui, tout à l'heure, vont mettre la

main sur le prêtre à l'autel et sur les fidèles qui l'entourent, nous verrons, à la clartédes flambeaux et des lampes, un certain nombre de peintures qui décorent le sanctuaire et se développent en guirlandes autour de&.autels. Le sujet de ces peintures, nous le dirons une autre fois ; mais j'en remarque une qui est la plus fréquente, avec celle du bon Pasteur, c'est celle qu'ils appelaient l'Oranle : c'est une femme en prière, seule, les bras en croix, quelquefois la tête voilée, vêtue avec cette simplicité que Tertullien et saint Cyprien prêchèrent. D'autres fois elle paraît, comme les martyrs, au lieu du supplice, comme parurent dans l'arène Félicité et Perpétue, sans voile, sans ornements, sans ces colliers et ces émeraudes qui n'auraient pas laissé de place à l'épée du bourreau ; elle est couverte de la stola^ robe simple, blanche, garnie seulement d'une bande de pourpre qui retombe jusqu'à ses pieds ; elle porte les yeux levés au ciel, les mains étendues... C'est donc sous les traits d'une femme que les chrétiens représentent la prière, se persuadant qu'avec l'humilité et la douceur de cette sainte créature, la prière fléchirait Dieu plus facilement. D'autres fois, elle est représentée avec deux vieillards qui lui soutiennent les bras à droite et à gauche. Quelquefois deux noms sont écrits aux pieds de l'image:

les deux vieillards s'appellent Pierre el ^^\i\^ ^\.\^

femme qui est au milieu d'eux, qui prie, ^ui étend les bras, s'appelle Marie. Cette figure, qui paraît à côlé du Christ, ne serait donc autre chose que la première image de la Vierge, de la madone, de cette longue famille de vierges byzantines qui inspireront les peintres du moyen âge : la femme régénérée régénérera les arls modernes.

Ce n'est pas assez que la femme chrétienne ait pris possession de la peinture et des arts plastiques pour les réformer ; il faut qu'elle entre dans la poésie, il faut que cette poésie tout inondée des ardeurs de Sapho et d'Alcée, toute brûlante des passions que les femmes de l'antiquité inspirent, se purifieen se lavant dans le sarig des vierges martyres, qui deviennent les héroïnes, les inspiratrices des poètes chrétiens.

Ce qui est singulièrement touchant dans la poésie chrétiaine, c'est que la première femme qui l'a inspirée, qui lui a arraché des accents nouveaux, c'est une jeune fille, sainte Agnès, qui mourut martyre à Rome, en 510, à la fin de la persécution de Dioclétien. Une sorte de prédilection s'atlacha à elle, comme à la plus jeune, à la dernière née de cette nombreuse famille des martyrs; toutes les complaisances de l'imagination contemporaine se rassemblèrent sur elle, et l'amour, le respect et renthousiasme s'unirent pour composer sa cou-

LES FEMMES CnRÉTIENNËS. il 9

ronne. En effet, peu de temps après sa mort, on raconte déjà une des plus charmantes légendes chrétiennes : Ses parents veillaient, quelques jours après son supplice, et priaient à son tombeau, lorsque la vierge Agnès leur apparut au milieu d'une grande lumière, entourée d'une multitude de vierges, vêtues comme elle de longues robes d'or, elle avait un agneau blanc comme la neige à ses côtés, et, s'adressant à ses parents qui pleuraient, elle leur dit: « Ne pleurez pas, car vous « voyez que j'ai été reçue avec les compagnes que « voici, dans les demeures de lumière, et que je « suis unie à celui que j'avais aimé. »

Cette vie paraît avoir captivé les regards et l'admiration de tous les hommes de ce siècle, et il n'est pas de sainte qui ait été célébrée davantage dans les discours des hommes éloquents et les vers des poêles. Saint Ambroise y revient à trois fois, et, au commencement de son livre de Virginitàte, il se plaît à célébrer cette jeune lîlle qui avait bravé les bourreaux, qui s'était avancée au lieu du sacrifice plus triomphante que si elle était allée donner sa main au plus illustre descendant des consuls.

Mais les poètes surtout s'attachent à cette image : et d'abord le pape saint Damase, qui vivait à la fin du quatrième siècle, a chanté, dans un poème très-court, mais d'une rare énergie, \e %uy^\^^

LES FEMMES GURÉTIENNES. 121

Je ne sais, mais voilà une poésie qui me semble avoir retrouvé l'élan des anciens, seulement la trace qu'elle suit, c'est la trace qui mène au ciel.

Ce n'est pas tout, un autre souffle, un souffle nouveau, qui vient aussi des lèvres des femmes, va pénétrer dans la poésie chrétienne et y révéler une fécondité dont les autres âges recueilleront les fruits : l'amour platonique. Ce sentiment commence seulement dans Platon à se dégager des obscénités et des ignominies de l'amour grec ; au contraire, lorsque, pour la première fois, un chrétien que le souffle inspirateur a touché, écrit en prose mais dans un langage bien poétique, lorsque Hermas compose son livre étonnant du Pasteur^ l'amour platonique s'y fait place, mais ne souffre autour de lui rien que de chaste. Il raconte que dans sa jeunesse il avait aimé, pour sa beauté et sa vertu, une jeune esclave chrétienne, dont son tuteur était le maître ; et souvent il se disait : « Heureux si j'avais €- une telle épouse 1 » Quelque temps après, Hermas errait avec ses pensées dans la campagne, honorant les créatures de Dieu qu'il trouvait belles; et, s'étant endormi, il songea qu'il était dans un lieu sauvage où il se mit à genoux pour prier ; et le^nmÊi a*ouvrit, et il vit la jeune fille qu'il avait aie lui disait :

Hermas 1 — Ma Dame, que faites-vous

« là ? — J'ai été appelée ici pour t' accuser devant « Dieu. — Ma Dame, si j'ai péché contre vous, « quand est-ce et en quel lieu ? Ne vous ai-je pas « toujours tenue pour ma dame et respectée comme « ma sœur? — Un mauvais désir est monté dans c< ton cœur ; prie Dieu et il te pardonnera ton pé- « ché. » Et le ciel se referma (1).

Vous voyez là commencer cet amour qui se reproche jusqu'à la pensée légitime du ^nariage, cet amour qui ne veut rien d'intéressé, qui est tout entier dans le sacrifice, dans le dévouement, qui devient cpupiable au moment où il cesse de s*oublier lui-même.

C'est là le principe de toutes les lettres chrétiennes pendant les âges qui vont suivre, et nous en aurons bientôt le spectacle. En effet, les barbares viennent, mais le christianisme a pris soin de s'assurer de leurs filles : les vierges franques et anglosaxonnes remplissent les monastères, et les saints écrivent pour elles, comme les Pères pour les vierges des premiers siècles. x\insi Fortunat passera de longues années à Poitiers, composant des vers pour sainte Radegonde, épouse du roi Clotaîre; saint Boniface, au milieu des travaux immenses de son apostolat, adresse des vers à la belle Lioba, abbesse

(i) Hermas, Paslor, visio prima. ?'

LiïS FEMMES CfiRÉTlEiNNES. 123

d'un des monastères d'Angleterre, qui, plus tai'd, suivit la trace de Boniface, continua ses travaux apostoliques et éleva des couvents dans les forêts de la Germanie pour faire l'éducation des jeunes barbares. Ainsi Alcuin comptera parmi ses disciples les filles et les nièces de Charlemagne; elles lui demanderont des commentaires sur saint Jean, et elles ne manqueront pas de lui rappeler que «aint Jérôme ne méprisait point les prières des nobles femmes, et qu'il leur écrivait de longues lettres pour dissiper les obscurités des prophéties, et il y a moins loin, ajoutent-elles, de Tours à Paris que de Bethléem à Rdme. Comment aurait-il pu résister? Aussi désormais on voit son exemple entraîner la postérité : les femmes chrétiennes prennent peu à peu rang dans la théologie et dans les lettres : c'est au dixième siècle, Hroswitha ; au douzième, sainte Hildegarde; plus tard, c'est sainte Catherine de Sienne^ qui partage la gloire des plus grands écrivains; c'est enfin, au seuil des temps modernes, cette grande sainte Thérèse, qui étonne encore le monde de son génie.

Celte influence se continuera plus tard, lorsqu'au milieu de 4outes les lumières du dix-septième siècle les plus grands esprits brigueront les suffrages d'un certain nombre d'incomparables femmes; Jacqueline Pascal^ qui partagera les Irasaxxx di^ ^wl

frère et s'associera à sa gloire par ses efforts ; madame de Longueville, qui prêta des auspices si favorables au génie de Nicole ; madame de Sévigné, madame de la Fayette, madame de MainteilDii , et toutes ces autres femmes illustres qui achevèrent réducation intellectuelle du peuple le plus poli de la terre.

Voilà pour la prose, pour la science ; mais pour la poésie, le respect des femmes ne ser^-t-il pas le principe générateur, l'âme de toute la chevalerie? Sans ridée de sacrifice^ toute cette poésie disparaissait c il faut que le chevalier serve sa dame sans intérêt, et c'est à la même condition qu'il est perjpis au poëte chevaleresque de l"a chanter. C'est désormais ce culte destiné à épurer l'âme des adorateurs qui doit devenir l'inspiration dominante de toute la poésie des douzième et treizième siècles ; c'est lui qui suscite les premiers troubadours , les premiers Minnesinger ^ les premiers poètes italiens, et qui fera le génie de Dante et de Pétrarque? Qu'est-ce en effet que Béatrix, si ce n'est une personnification vivante de l'intelligence divine, une représentation symbolique, en même temps qu'une réalité souveraine et charmante? Qu'est-ce que Béatrix, si ce n'est celle qui est destinée a purifier l'âme de Dante, à la dégager de tout ce qui lui restait de terrestre •, le seul sourire de

cette jeune fille qui passait suffisait pour inonder de joie le cœur de Dante, pour donner la paix, pour humilier l'orgueil, pour effacer les offenses et pour induire à bien faire. Dante supposait sans doute à Béatrix trop d'empire, mais du moins il a ressenti cet empire. Lorsqu'il la retrouve, lorsqu'elle lui apparaît au sommet du purgatoire, dans ce paradis terrestre qu'il reconstruit, Béatrix se montre non pour le flatter, pour lui accorder de vains éloges, mais pour l'accuser de ne pas lui avoir voué un amour assez pur, de laisser son âme s'appesantira l'atmosjphère dangereuse de la terre; elle accuse Dante comme la belle esclave accusait Hermas : cette esclave inconnue qu'Hermas avait un jour aimée se trouve, en quelque sorte, la soear aînée de Béatrix, de Laure, de toutes ces femmes illustres destinées à susciter les plus beaux génies de la poésie moderne.

Nous avons aussi un spectacle bien rare dans l'histoire littéraire. Il y a des siècles qui sont comme de véritables printemps, où tout fleurit dans l'esprit humain ; mais c'est une jouissance rarement permise que d'atteindre jusqu'aux dernières racines et aux premiers germes de ses fleurs, de savoir d'où elles ont reçu la sève et la vie. C'est là ce que nous venons de voir, et nous ne nous arrêtons plus désormais à ces fleurs de poésie des \emç^ ^^^^^-

resques, dont la racine est cachée dans la decnière profondeur des temps chrétiens.

En étudiant les mœurs chrétiennes du cinquième siècle, nous venons d'assister à la plus grande ré- Tolution intellectuelle qui ait jamais été. Les lettres sont gouvernées par les intelligences, oui, mais par les intelligences qu'elles ont pour mission d'instruire au de charmer. C'est l'auditoire qui fait l'orateur ; c'est la foule pour laquelle ils chantent qui inspire et suscite les poètes : dans l'antiquité, les philosophes ne parlent que pour un bien petit nombre d'esprits d'élite, que. pour le cortège peu nombreux des initiés et des adeptes ; les orateurs s'adressent à la foule qui couvre les places publiques, mais €ette foule ne se compose que des citoyens ; les poètes, à Athènes, produisent pour le théâtre, mais au théâtre n'entrent que les hommes libres. A Rome, les femmes vont au théâtre, mais la poésie latine, si peu intelligible pour le vulgaire, ne s'adressait encore qu'à un petit nombre d'esprils. Horace s'en plaint, il savait que, ainsi que Virgile, il n'était goûté tout au plus que par des chevaliers, et que jamais son génie ne descendrait jusqu'aux derniers rangs du peuple-roi. Les lettres antiques n'avaient jamais parlé qu'au petit nombre : il en fut autrement des lettres chrétiennes qui s'adressent à tous. Les Pères écrivent pour les esclaves

et composent pour les femmes, et saint Jean Chrysostome se félicite, dans ces termes énergiques que vous lui connaissez, de ce que le christianisma apprend à philosopher aux cordonniers et aux foulons. Les Pères montent en chaire non plus pour parler seulement à ceux qui ont le droit de cité, mais à tous les hommes libres, à tous les esclaves, aux femmes, aux enfants réunis dans la même basilique.

On a considéré comme un événement grave, dans l'histoire de l'esprit humain, l'invasion et l'arrivée des barbares : on a eu raison, car enfin les barbares venaient renouveler l'intelligence humaine en donnant à tous ceux qui étaient capables de parler et d'écrire des auditeurs nouveaux, une foule neuve, qui n'apportait pas des oreilles blasées, un esprit flétri, qui venait leur ouvrir, au contraire, un cœur jusque-là libre et disposé à frémir, à tressaillir de tout ce qui serait véritablement digne d'admiration. On a eu raison : l'arrivée de ce flot d'esprits nouveaux devait changer les conditions littéraires du monde ; mais on n'a pas pris assez garde à cette invasion plus grande, plus considérable, accomplie avant celle des barbares : je veux dire l'invasion des esclaves, des ouvriers, des pauvres, des femmes, dans le monde intellectuel, c'est-àdire l'invasion de la plus grande partie âieVVivwsv^-

130 quàtouziëme leçon.

non de la cité... On l'appelle une terre maudite parce qu'elle a bu le sang du Sauveur. Et comment tient-on pour bénis les lieux où Pierre et Paul, les chefs de l'armée chrétienne, ont donné leur vie... Nous vénérons partout les sépultures des martyrs, et, s'il se peut, nous touchons leurs cendres de nos lèvres. Et quelques-uns voudraient qu'on négligeât le tombeau du Sauveur !

Nous ne prétendons point dire que nous ne portions pas en nous-mêmes le royaume de Dieu, ni qu'il n'y ait des saints dans d'autres contrées. Mais ici^ où nous sommes venues les dernières de tous, nous avons trouvé les premiers de l'univers... Tout ce qu'il y a de grand dans les Gaules accourt à Jérusalem. Le Breton, séparé du monde, tourne le dos au soleil couchant et veut visiter les lieux qu'il ne connaissait que par la renommée et par le témoi gnage des Écritures. Que dirai-je des Arméniens, des Perses, des Éthiopiens, du Pont et de la Gappadoce, terres fertiles en moines presque à l'égal de rÉgypte, et de tous les essaims qu'envoie l'Orient? Les langues ne s'accordent point, mais la religion est une. Autant de nations, presque -ftutant de chœurs qui psalmodient. Au milieu de cette ferveur, rien d'arrogant; personne ne se fait gloire de ses jeûnes, personne ne juge le prochain, de peur d'être jugé par le Seigneur.

Oh ! quand viendra le temps où un courrier tout essoufflé nous apportera ce message, que notre Marcelle vient d'aborder au rivage de la Palestine? Tous les chœurs des moines, tous les essaims de vierges le répéteront. Et nous déjà, nous avons hâte de courir au-devant d'elle, et sans attendre la litière, nous pressons nos pas. Nous tiendrons donc ses mains, nous verrons ses traits, à peine nous arra* chera-t-on d'un embrassement si désiré. Viendrat-il donc le jour où il nous sera donné d'entrer ensemble dans le sépulcre du Sauveur, de pleurer dans le tombeau de notre Dieu, avec notre sœur, avec notre mère? Nous baiserons ensuite le bois de la croix, nous gravirons la montagne des Oliviers, accompagnant de l'âme, du désir, le Seigneur qui la monta... Nous irons à Nazareth, et, selon l'étymologie de son nom, nous verrons la fleur de la Galilée. Non loin de là se trouve Cana, où l'eau fut changée en vin... Puis, toujours en compagnie du Christ, après avoir passé par Silo,Béthel et les autres lieux où des églises s'élèvent comme les trophées des victoires du Seigneur, nous reviendrons à notre grotte de -Bethléem ; nous y chanterons toujours, nous pleurerons souvent, nous prierons sans cesse, et, blessées de la flèche du Sauveur^ nous dirons ensemble : « J'ai trouvé celui que cherchait mon « âme, je le retiendrai, et je ne le c^uitlem ^\w^\ ^^

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