‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 5)Chapitre 3 sur 25 · DEVINT CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

DEVINT CHRÉTIENNE

Messieurs,

Au moment où les barbares forçaient les portes de l'empire, nous venons de trouver deux civilisations en présence. D'une part, une civilisation païenne impuissante à recevoir, à éclairer, à toucher surtout les hôtes terribles que Dieu envoyait ; condamnée par conséquent à périr, mais non pas tout entière et sans résistaitice, non pas sans laisser dans la religion, dans les lois, dans les lettres, des dangers et des richesses que les âges suivants recueilleront. D'autre part, le dogme chrétien, assez fort pour sortir vainqueur des luttes théologiques, pour produire déjà une çlivlo^Qî^fcÂfc

LA ar, AU V* glÈCLE, II. %

*54 OrLNZIÈMK LEÇON.

à son imago dans les écrits de saint Augustin, était aussi en mesure de fonder toute une société nouwlle. Il en avait les éléments dans celte hiérarchie dont nous avons démontré l'antiquité, dans cos mœurs dont la sainte hardiesse introduisait à la vie de Tesprit les esclaves, les pauvres et les femmes. C'est cette invasion des déshérités du monde ancien, de ceux que la société méprisait qui prél^are, devance et dépasse de beaucoup, à mon sens, dans ses proportions, l'invasion des barbares. C'est elle qui déjà grandit Tauditoire auquel s'adressera la parole humaine et qui par conséquent renouvelle rinspiration des lettres.

Je vais maintenant étudier avec vous ces premiers commencements de la littérature chrétienne, chercher comment le principe régénérateur, descendant à tous les degrés de la pensée, s'empara de l'éloquence^ de rhistoire^ de la poésie, et leur donna dès le cinquième siècle, ces mômes formes que le moyen âge vit s'épanouir avec tant de vigueur et d'éclat.

Mais il fallait d'abord que la littérature chrétienne trouvât sa langue, et, ce qui est plus difCcile, qu'elle le compasàt d'éléments existants et rebelles. Il fallait que l'f^glise d'Occident parlât latin, c'est-à-dire la langue naturelle de cette société mourante dont elle avait à consola les

derniers moments, la langue d'emprunt de cette multitude de Germains, de Francs, de Vandales qui déjà envahissaient les terres des frontières, les rangs de l'armée et jusqu'aux grandes charges de l'empire. Mais il reste à savoir par quel prodige le latin, cette vieille langue païenne qui gardait les noms de ses trente mille dieux, cette langue souillée des impuretés de Pétrone et de Martial, devint chrétienne, devint la langue de l'Église, celle du moyen âge; comment cet idiome, qui semblait destiné à finir avec le monde des flancs duquel il était sorti, resta langue vivante 3ur le tombeau d'une société morte; a ce point que pendant tout le moyen âge on ne cessa de prêcher, de haranguer et d'enseigner en latin, et que de nobles peuples, de nos jours encore, n'ont pas abjuré cette langue latine qui est en quelque sorte une partie de leur liberté. Ainsi c'est cette transformation, sans exemple dans l'histoire de l'esprit humain, dont il faut nous rendre compte et qui vaut bien la peine d'appeler un moment votre attention. Ma tâche épineuse serait plus difBcile encore si elle ne m'avait été aplanie par mon excellent collègue, M. Egger, qui a montré cette même révolution s' accomplissant dans la langi^e grecque à Alexandrie.

Rien ne semble, au premier abord, moins cai^ ble des idées chrétiennes que celle V\e\\\e \«xv^\xfc

latine qui, dans son âpreté primitive, ne semblait faite que pour la guerre, pour Tagriculture et pouir les procès. Voyez le vieux latin avec ses formes dures, concises, monosyllabiques; c'est bien Tidiomed'un peuple qui n'a pas le loisir de se perdre, comme les Grecs, dans de longs entretiens, qui ne consume pas son temps sur les degrés de marbre du Parthénon et sous les portiques de TAgora. On voit, au contraire, des hommes pressés, moins avides d'idées que de gain, qui se rencontrent à peine sur un chemin poudreux, dévorés des rayons du soleil, et qui échangent brièvement, dans la langue la plus contractée, la plus courte possible, les mots qui expriment leurs droits, leurs désirs, leurs espérances. Ainsi, s'agit-il de la guerre, ce sont toutes ces courtes, ces fortes expressions : Mars^ vis, la guerre, la force; a?s, l'airain dont se font les armes. Il s'agit de la campagne, n'attendez pas qu'ils en célèbrent les beautés dans des expressions harmonieuses qui rempliront l'oreille; au contraire, ce sont des monosyllables : flos, frux, bos, fleurs, fruit, bœuf; tout ce qui est nécessaire à l'homme des champs se termine par un son bref, aussi court que le moment qui lui est donné pour mettre son grain en terre et le recouvrir. La langue des affaires a sa semence, son germe dans ces expressions resserréesoù toute l'énergie d'un çeuçle plaideur, d'un

peuple juridique, semble s'être concentrée : jm, fas^ lex^ res^ droit, justice, loi, chose, en un mot toutes les racines essentielles de la langue du droit.

Sans doute, si on y regarde de plus près, on découvre l'affinité du latin avec le dialecte éolien et des traces d'une parenté plus lointaine avec les langues de l'Orient, avec la langue sanscrite, par exemple. Mais, au fond, quand on écarte ces aperçus utiles et lumineux de la science pour ne considérer que ce qui caractérise le génie du peuple, il est impossible de ne pas reconnaître dans les hommes qui parlent cet idiome âpre et concis les mêmes hommes que Plante faisait haranguer par le dieu Mercure au commencement de VAmphitryoUj et auxquels il souhaitait, non de douces et charmantes rêveries sous les ombrages frais, ou les plaisirs de l'esprit et de l'imagination, mais de s'enrichir promptement par un gain bon et durable (1) .

Voilà le peuple trivial dont la langue est destinée à devenir, celle de la civilisation universelle.

Mais, lorsque les mœurs de la Grèce eurent envahi Rome, aussitôt les oraleurs s'appliquèrent à modeler la langue latine sur les formes grecques.

(1) Et ut res rationesque vostrorum omnium

Bcne expedire voitis peregreque et domi, Bonoque atquc amplo auctare perpetuo lucro, Quasque inccpistis res, quasque inceptabitis.

Une culture artificielle commençait, concentrée assurément dans un petit nombre d'esprits éclairés, mais poussée à un degré incroyable d'ardeur et de perfection, Cicéron s'exerce à déclamer dans cette langue grecque, qui offre plus de ressources et d'ornements. De plus, il ne lui suffisait pas de dérober à Démosthènes et à Eschine les figures, les raisonnements, les hardiesses de leurs compositions oratoires, c'était aussi les secrets de leur éloquence qu'il allait chercher, c'était le mystère de cette harmonie dont les orateurs grecs flattaient les oreilles avides de la multitude. On voit alaA^ Qfcéron, avec un art infini, une prodigieuse subtflïlé, rechercher dans Aristole, dans Éphore, dans Théopompe, les mesures diverses qui peuvent entrer dans une période oratoire pour la rendre plus nombreuse et plus satisfaisante à l'oreille. Ne croyez pas qu'il se permette de la composer au hasard de syllabes longues et brèves ; non, il lui faut un certain nombre de trochées, de péons et autres pieds, et Cicéron est encore tout plein d'un discours auquel il avait assisté dans sa jeunesse, où Carbon, tribun du peuple, terminant une invective impétueuse contre ses adversaires politiques, arrache les applaudissements de la multitude par une phrase que couronnait le ditroché le plus harmonieux qu'on ait jamais entendu : Patris dictum sapiens temeritas fîlii corn-

GOMMENT Ik LANGUE LATINE DEVINT GHRÉTIENNE. 139

probavit. Ce mot comprobavit ^ avec ces deux longues alternées de deux brèves, avait tellement ravi et enchanté Toreille de l'auditoire, qu'un long murmure d'approbation avait enveloppé l'orateur. C'est à ce point que les raffinements de l'euphonie avaient été poussés chez ce peuple, où il fallait qu'un joueur de flûte accompagnât l'orateur à la tribune afin de soutenir sa voix.

En même temps, la poésie ne restait pas en arrière de soins, de zèle et de laborieuse application : successivement les mètres de la Grèce avaient passé d'abord dans ta "poésie épique, ensuite dans le théâtre des Latins ; enfin Catulle et Horace empruntèrent aux poètes lyriques de l'école éolienne les plus ingénieuses et les plus délicates combinaisons qu'avait pu permettre l'harmonie de leur belle langue.

Ainsi vint un moment où la Grèce n'eut pas de trésor sur lequel Rome n'étendît la main ; vint une heure, bien courte, il est vrai, où se déclara cette maturité parfaite de la langue latine, où on la vit capable à la fois de poursuivre, avec Cicéron, tout l'essor de l'intelligence humaine jusqu'aux derniers degrés qui touchent à l'infini ; capable de pénétrer avec les jurisconsultes les dernières profondeurs, les plus subtiles délicatesses, les replis les ^Iw-^ ^ïsvr chés des Maires humaines ; et aussi, a\ee, NVe^SNa^

d'arracher à des syllabes autrefois rauques et sans harmonie des sons qui devaient charmer pendant longtemps les oreilles de la postérité, qui les charment encore, et des cris poétiques capables de faire évanouir Octavie entre les bras d'Auguste.

C'est là la grandeur, la beauté de cette langue latine qu'on ne saurait assez louer dans l'incomparable et trop court moment que je viens de marquer. Mais cette culture artificielle ne pouvait durer longtemps^ Les langues portent en elles-mêmes une loi de décomposition qui veut qu'arrivées à une certaine maturité, elles fassent comme les fruits, tombent, s'ouvrent et rendent à la tenre des semences d'où doivent sortir des langues nouvelles. Tandis que la société romaine, dans ce qu'elle avait de plus élégant et de plus poli, s'attachait ainsi 5 toutes les délicatesses, à toutes les perfections d'une langue exquise, le peuple n'avait pas pu s'élever aussi haut ; il n'avait pas en lui la patience nécessaire pour se prêter aux exigences des oreilles patriciennes. En effet, il y a dans une langue littéraire deux sortes de règles : les règles euphoniques, qui tiennent de l'art, et les règles logiques, qui tiennent de la science. Le peuple n'articule pas exactement et avec pureté ; pressé qu'il est, il parle comme il peut, et par là il viole les règles euphoniques ; le peuple construit mal^ el çat là il viole les règles

logiques. Il s'ensuivit nécessairement, el au bout de peu de temps, qu'une langue populaire, imparfaite, un dialecte, en quelque sorte, un peu grossier, se forma au-dessous de la langue savante, et circula dans cette multitude immense qui remplissait Rome et les provinces. En effet, les traces ne manquent pas de cette langue populaire des rues de Rome, que les comiques devaient parler pour se mettre parfois à la portée de leurs auditeurs : nous les trouvons dans Piaule, et dans les inscriptions nous en trouvons des traces plus fortes encore, qui nous montrent les règles de la grammaire incroyablement violéea. On y trouve: cumconjugemsuam^ pietatem causa^ templum quod est in palatium. Et les exemples semblables sont nombreux.

Ainsi la décomposition de la langue latine s'était déjà produite au temps de Cicéron, qui signalait avec regret, comme l'âge d'or de cette langue, l'âge de Scipion l'Africain. Pour Cicéron, comme pour bien d'autres, le siècle où il vivait causait sa tristesse, lui paraissait frappé de décadence, et il plaçait l'apogée bien loin de son temps : Ce fut, dit-il, le privilège du siècle des Scipions de bien parler comme de bien vivre; mais, depuis, la multitude des étrangers a corrompu le discours... Quintilien dit plus tard que tout le langage est changé, et il témoigne que, plus tf\iXieîo\^^\Qît^-

que le spectacle tragique avait ému les esprits, les exclamations parties de tous les points du théâtre avaient laissé entendre quelque chose de barbare qui venait donner un démenti à la langue pure que le poëte avait voulu parler (1).

Ainsi, dès les premiers temps de Teinpire, la corruption de la langue se déclare, le latin périt : ce n'est donc pas le christianisme qui le tue, au contraire, c'est par le christianisme qu'il allait revivre.

Trois génies se partagent l'antiquité: le génie de l'Orient, c'est-à-dire celui de la contemplation, du symbolisme, parce qu'en contemplant la nature on découvre le langage du Créateur, celui de la véritable poésie ; qu'est-ce que la poésie, sinon cette contemplation divine des choses terrestres, celte contemplation idéale des choses réelles? En second lieu, le génie grec, qui fut, par-dessus tout, celui de la spéculation, de la philosophie, qui fut capable d'adapter des expressions justes et fines à toutes les nuances de la pensée humaine, qui suffit à tous les besoins du passé : que disge? à tous les nôtres; car c'est encore à cette langue que nous venons demander des mots pour désigner les découvertes de notre siècle. Enfin, le génie latin, qui fut celui de l'action, du droit, de l'empire.

(1 ) Tota sœpe iheatra, et omnem circi turbam exclamasse barbare scimus. (Quint., InstiL Or.^ 1. 1, c. vi.)

Pour que la civilisation ancienne tout entière passât dans l'héritage des modernes, pour que rien ne se perdît de la succession intellectuelle du genre humain, il fallait que ces trois génies fussent conservés, il fallait que ces trois esprits de TOrient, de la Grèce et de Rome vinssent, en quelque sorte, former Tâme des nations naissantes. La langue latine offrait au christianisme un instrument merveilleux de législation et de gouvernement pour Tadministrationd^une grande société ; mais il fallait que la langue de l'action devînt celle de la spéculation ; il fallait assouplir, populariser cette langue roide et savante, lui donner les qualités qui lui manquaient pour satisfaire la raison par toute la régularité et l'exactitude de la terminologie grecque, et pour saisir l'imagination par toute la splendeur du symbolisme oriental.

Le christianisme y réussit par un ouvrage qui, au premier abord, semblait bien humble, mais qui, comme tout ce qui est humble, recelait une des plus hardies et une des plus grandes pensées qui aient jamais été conçues : ce fut la Vulgate, la traduction de la Bible, Un homme se rencontra, parfaitement versé dans les Jettres latines, pénétré de toutes les connaissances et de presque toutes les passions de la société romaine; après avoir, pendant quelques temps, recueilli les lumières et coutemip\è^<ç\wç\^

d'un peu loin, les plaisirs de cette société dégénérée, cet homme effrayé se réfugia au désert, alla chercher asile à Bethléem, dans les solitudes que commençaient à peupler les premiers moines, et là Jérôme s'efforçait de repousser les souvenirs, qu'il avait apportés de Rome et les images de ces voluptés dont la pensée le troublait jusqu'aux lieux de ses méditations et de ses jeûnes. Les livres de Cicéroiif de Platon ne sortaient pas de ses mains; mais il y avait encore là trop de retentissement^ trop d'échos de ce monde ancien qu'il voulait oublier. Pour se dompter lui-même et vaincre sa chair, dit-il, il entreprit d'étudier Thébreu ; il se mit sous la conduite et, pour ainsi dire, au service d'un moine juif converti, interprète avare, qui, la nuit, dans une carrière, de peur que les autres Juifs n'en fussent informés, lui enseignait les secrets de la langue sacrée, « Et moi, dit-il, tout « nourri encore de la fleur de l'éloquence de Gicé- « ron, delà douceur de Pline et de celle de Fronton, « des charmes de Virgile, je commençais à bégayer « des paroles stridentes et essoufflées, stridentia « anhelantiaqueverba; je in'diiidichdiis à cette lan- « gue difficile comme un esclave s'attache à la « meule ; je m'enfonçais dans les ténèbres de cet « idiome barbare comme un mineur dans un souc< terrain où, à peine, après beaucoup de temps, il

« aperçoit quelque lumière, et, dans ces profon- « deurs, dans ces obscurités, je commençais à trou- « ver des jouissances inconnues ; plus tard, de la « semence amère de mon étude, je recueillis des « fruits d'une douceur infinie. »

C'est là le langage de saint Jérôme, vous le reconnaissez à la sauvage énergie de son éloquence. Ces fruits qu'il voulait recueillir, ces fruits d'une étude amère, c'étaient les livres saints qu'il se proposait de traduire de l'hébreu pour rectifier ce qui pouvait se trouver d'inexact dans les traductions faites d'après les Septante, et aussi pour ôter aux Juifs tout subterfuge, leur retrancher toutes les objections qu'ils tiraient de la différence supposée entre l'original hébreu et la version grecque.

Voilà le motif pour lequel saint Jérôme entreprenait la traduction de la Bible, et il ne fallait rien moins qu'une pensée de foi, que la forte conviction d'un devoir, pour lui faire braver les difficultés de ce travail et l'opposition même de ces chrétiens qui s'inquiétaient de voir une traduction nouvelle, qui avaient déjà leurs traductions plus anciennes et qui étaient bien aises de les garder ; car, dit saint Jérôme, il se rencontre des gens qui tiennent à avoir de beaux manuscrits sans chercher s'ils sont cor-

rects. j

Le génie et l'enthousiasme de sainl Sfetfcita^ \nS. .

LA CIV» éV-V* SIÈCLE^ U* ^ ' *

un QUINnÈME LEÇON.

furent pas diî li'0|) pour iiffrontcr lotis et tous les dégoûts de ce long travail. Il y fut soutenii par l'amitié et la docilité de sainte Paule, d'Euslochie et d'autres daines romaines qui partageaient ses travaux. Ainsi aidé et soutenu^ il avance dans cette œuvre difficile avec un système de tra- , duclion qu'il fixe tui-nièmc, et qui consiste à p ràtiquer sans cesse deux règles : la règle la plus coi inune est de conserver, autant qu'il se peut, sani blesser le sens, l'élégance et l'euphonie de la langue dans laquelle on traduit ; ainsi, dit-il, Cicéron' a traduit Platon, Xénophon et Dcmosthènes ; ainsi les comiques grecs ont passé sur la scène latine avec Plaute, Térence et Cécilius; c'est ainsi encore qu'il se propose de transporter les beautés de la langue hébraïque dans les textes latins sans en altérer la pureté grammaticale. Mais la seconde règle, à laquelle il sacrifie la première, c'est que, lorsqu'il s'agit de conserver le sens, de traduire un passage obscur, rien ne doit coûter, et qu'il faut violenter la langue qui traduit plutôt que de dissimuler l'énergie de la langue traduite : à tout prix, il est nécessaire de rendre le texte divin. Voilà ce que saint Jérôme veut, se propose et poui suit avec un incroyable courage. Il n'ignore pas la' barbarie qui en njaillira sur son style, et il coii-a fiiTS Paulin de m; p;is se laisser repousser par

COMMENT LA LANGUE LATINE DEVINT CilRETIENSE. I«

l9ligne''simple et rude des Ecrïfures. Ailleurs il demande que le lecteur n'exige pas du lui imeélégarice ' qu'il a perdue au c<mlacl des Hébreux. \

Ainsi se produit la Vulgale, celle traduction de l'Ancien Testament en langue latine, un des plus s prodigieux ouvrages de l'esprit humain et qu'on n'a di pas assez étudiée sous ce point de vue. Par elle entre dans la civilisation romaine tout le flot, pour -ainsi dire, du génie orienlalj non pas tant par le petit nombre de mots hébreux intraduisibles que saint Jérôme a conservés et dont il est inutile de tenir compte. Ce n'est pas parce que la langue latine a adopté l'Alleluia et l'Amen qu'elle a multiplié ses richesses, mais c'est par les constructions hardies qu'elle s'est appropriées, par ces alliances de mots inattendues, par cette prodigieuse abondance d'images, par le symbolisme des Écritures \ où lès évéuements mêmes et les personnages sont I les figures d'autres événements et d'autres personnages, oil Noé, Abraham, Job valent surtoutcomme 1 types, comme représentations anticipées du chris- | lianisme, où les noces sacrees de Salomon repré- | sentent les noces futures du Messie cl de l'Eglise, oii, en un mol, toute image du passé se rapporte à ^ l'avenir. De là ce qu'on n'a pas encore assez remar- i que dans les profondeurs du génie hébraïque, ce qui arrivait ainsi d.ins les riche^sos. nowftWçsi ^*; V\

148 *" QOINZiËMË LEÇON.

langue chrétienne : je veux dire ce parallélisme qui est le génie même des Hébreux.

Les Grecs composent presque toujours srir le nombre trois : ainsi, l'ode grecque est composée d'une strophe, d'une antistrophe et d'une épode; il y a dans la grammaire grecque trois temps, le présent, le passé et le futur. Mais il n'en est pas ainsi dans le génie des Hébreux : là, au contraire, les versets d'un psauma se divisent toujours en deux parties à peu près égales qui se balancent et répondent l'une à l'autre. Vous ne trouvez dans cette langue que deux temps, par un caractère qui lui est d'ailleurs commun avec les autres langues sémitiques. L'hébreu n'a pas de présent. Et avec raison : car qu'est-ce que le présent? c'est un point d'intersection invisible entre le passé et l'avenir ; il n'y a pas de temps présent qui ne soit divisible en deux portions, l'une passée, l'autre future : il n'y a donc pas de présent. Aussi la langue hébraïque ne connaît que le passé et le futur, de même que le peuple hébreu n'a pas de destinée présente et ne connaît que sa destinée passée, qui s'appelle la tradition, et sa destinée à venir, qui s'appelle les prophéties. De là dans cette langue, dans cette poésie, ce caractère tout nouveau qui fait que, sans cesse, sont en présence ces deux temps, la tradition accomplie et la prophétie qui doit s'accomplir, se

répondant et s'appelant l'une l'autre, et^ au milieu de ces deux temps qui se changent, se prennent Fun pour l'autre, le sentiment du présent s'efface. Souvent les prophètes se serviront du passé pour exprimer les choses futures, et Isaïe racontera la passion du Christ comme un événement accompli ; au contraire, Moïse rapportant l'alliance conclue entre le peuple d'Israël et son Dieu, place toutes ces choses dans l'avenir. Tel est le caractère de cette langue et telle a été sa destinée : avec elle le temps s'efface; il ne reste plus qu'une chose, un grand sentiment qui est le fond de la pensée orientale, et qui entre avec elle dans la langue latine pour la marquer d'un cachet dont toute la littérature du moyen âge se ressentira : ce qui entre dans cette langue, à cette heure où nous nous en occupons, ce qui y pénètre et y demeure, c'est le sentiment de l'éternité.

J'arrive au second point. Une partie seulement de l'Ancien Testament était écrite en hébreu et avait été traduite ; mais une autre partie et tout le Nouveau Testament, les épîtres des apôtres contenant le résumé le plus profond de la théologie chrétienne,, les livres des premiers Pères, tout cela était en grec, et avait dû être traduit de très-bonne heure en langue latine pour les besoins religieux ; mais tout aussi repassa sous la xxmxi de ^\w\. W

150 QUISZlftME [-EÇON.

rôme, lorsque le pape Damase exigea de lui la r vision complète des Ecritures de la nouvelle alliance comme del'ancieiine. En conséquence, les richesses lliéologiqucs du christianisme grec passèrent à leur tour dans k langue latine, et là aussi je tiens peu de compte dos mots nouveaux que l'on fut contraint d'emprunter aux Grecs, comme par exemple, tous les mois relatifs à la liturgie, à la hiérarchie ; episœpns, presbyler^ diacomis, le nom de Christy le Paraclet, les noms de baptême, d'anatkème et tant d'autres. Mais ce ne sont pas lA des conquêtes qui comptent pour une langue, c'est comme la pierre que l'avalanche ramasse dans sa chute et qui ne fait pas corps avec elle.

Ce que la langue latine apprit à l'école du christianisme grec, ce ne furent pas non plus ces artifices oratoires, ces jeux de nombre et de rhythrae auxquels Cicéron s'était ^irrèlc ; mais elle y aigrit à suppléer à son insufOsance philosophique, à cette , insuffisance dont Cicéron lui-même se plaignait ^ lorsque, dans ses efforts pour traduire les écrits de Platon et doter sa langue de ce que la Grèce avait pensé, par moments, il s'avouait désespéré et vaincu. Le christianisme n'accepta pas ce désespoir et cette défaite, et quand la langue latine eut une fois osé traduire les épîtres de saint Paul, e'est-àce qu'il y avait de plus liardi et de plus djEfi-

COHJIENT l\ LiNIHlB UTISE DEVEST CimETIENHE. 151 file dans la métaphysique chrétienne, il n'était rien désormais qu'elle ne pût tenter.

D'abord le christianisme fil ces mots nécessaires à toute théologie chrétienne : gpirilùalà, carnalis, icnsiialis, pour désigner ce qui a rapport à l'îime, à la chair ou aux sens; ensuite ces verbes qui expriment aussi des idées que les anciens ne connaissaient pas, le verbe sa/tare, car Cicéron dit luimême quelque part qu'il n'existe pas de mot pour rendre le mot lunip, pour exprimer l'idée du Sauveur, et il fallait une innovation chrétienne pour dive salvator, jmli/îcare, morti^care, jejunare; voilà beaucoup de verbes qu'il fallait produire.

Ce n'était pas assez : il fallait descendre plus profondément que les anciens ne l'avaient fait dans les délicate.sses du cœur humain. Sénèque, sans doute, avait poussé bien loin le scrupule de l'ana- ' Ijse, mais le christianisme allait plus avant et découvrait, dans les derniers replis du cœur, des verdont les anciens n'avaient pas cru l'homme capable. Les anciens Romains n'avaient jamais dit et les chrétiens les premiers disent com^tass/o; il est vrai qu'ils ncfont pas toujours dos mois latins, qu'ils

bornent quelquefois à transcrire le mot grec; 'fl^ust ainsi qu'ils dirent eleemosifna, l'aumône. Il fallait pousser avec vigueur ce travail qui créait jBÎnsi à la langue des ressources qu'auçaYa^au^.tVvfc

i la lai

1S3 OUISZIÈME LEÇON.

n'avait pas connues, el n'être plus retenu par la crainle de former des expressions nouvelles.

La langue latine avait toujours gardé le caractère concret: la langue latine n'aimait pas les expressions absiraites ; elle n'avait pas le don de les tirer de son propre fonds. Ainsi, pour dire reconnaissance, les anciens latins disaient gratm animm ; pour dire ingralitude, ingratiis animus; le christianisme fut plus hardi, et il dit en un mot, ingratitudo. De là la facilité de construire beaucoup de termes analogues, de nnultiplier les idées abstraites, de propager, d'étendre dans In langue latine le dictionnaire des pensées abstraites : ainsi on fit senmalitas, et même gratiositas, dnbietas. Toutes ces expressions n'étaient pas superflues et propres seulement à encombrer de vaines richesses une langue qui déjà se suffisait à elle-même ; elles reodeDt ce qui, auparavant, se rendait par une périphrase, c'est-à-dire ce qui souvent ne se rendait pas; car on n'énonce volontiers que ce qui s'exprime par un mot seul. Par là, les raisonnements suivis, les discussions les plus subtiles pouvaient se soutenir en langue latine; la langue chrétienne, pour suivre les disputes épineuses des Ariens, avait été obligée de se mouler sur la souplesse, sur la délicatesse, de la langue grecque et d'acquérir la même promptitude à servir l'intelligence en lui donnant le mot

GOMMENT LA LANGUE UTINE DEVINT GHRËTIENIiE. 153

demandé, un mot exprès pour une pensée définie. Le latin était donc arrivé à cette richesse du grec de pouvoir plus que jamais créer des mots selon le besoin.

Mais le christianisme ne pouvait parvenir à ce renouvellement de la langue latine qu'à la condition de faire subir bien des violences à cette belle langue de Cicéron et de Quinlilien , pour lui faire accepter ces expressions inouïes que je viens de rappeler, pour qu'il fût possible de dire, dans cet idiome autrefois exquis, semualitas^ impassibilitas^ et tous ces autres mots nécessaires cependant aux disputes des conciles. La Bible avait été le principe et le grand instrument de la réforme du latin, en introduisant, d'une part, les richesses poétiques de l'hébreu, et, d'autre part, les richesses philosophiques du grec. Mais la Bible elle-même et le christianisme, en ceci, furent servis par deux auxiliaires ; d'un côté, par les Africains, de l'autre, par le peu-pie, c'est-à-dire, déjà à Tépoque où nous nous trouvons, par un peuple à moitié barbare.

Je signale à votre attention ce fait, trop peu étudié, de l'intervention, de l'invasion des Africains dans les lettres latines et surtout dans les lettres chrétiennes au temps (jui nous occupe. On a remarqué plus d'une fois que les lettres latines font en quelque sorte le tour de la lAéâL\V.^tv^wfevi \

154 OmNZIËHE LEÇON.

écloses dans ce berceau que formaient la grande Grèce et l'Élrurie, elles en sortirent pour passer les Alpes et trouver dans la Gaule des écrivains comme Cornélius Gallus, Trogue Pompée et leurs contemporains; ensuite en Espagne, où se rencontrèrent des pocles et des historiens d'un goût moins pur ; et enfin, un peu plus tard, en Afrique, où naquit la dernière, mais non la moins laborieuse génération qui apporta dans les lettres toute la fougue de son , climat. Ce furent, au temps de Néron, Cornutus, disciple de Sénèque; puis Fronton, maître de Marc-Aurèle, le poète Némésianus, Apulée, et bien d'autres, pour finir par Martius Capella, dont je vous ai fait connaître la savante allégorie des Noces de la Philologie et de Mercure. Le génie des Africains est surtout connu par Apulée, qui, dans son roman de VÀne d'or, fait bien voir son goût des métaphores obscures, des expressions surannées, des hyperboles téméraires. Apulée charge la prose de tous les ornements de la poésie, il fait da la prose un langage poétique, foulant aux pieds toutes les règles du goût latin. Il semble, en vérité, que ces écrivains africains aient à venger l'injure d'Annibal sur la langue de ses vainqueurs. Mais on ne peut méconnaître, au milieu de ce désordre, je ne sais quoi de fougueux qui se sent de l'ardeur du soIeJl et dessables dudésevV.G'eslcû (\a'on recon-

COMMENT LA LANGUE I.ATINlî DEVINT CHRÉTIESKE 155

naît davantage quand l'école africaine devient chrétienne; quand elle jiroduit les plus illustres Pères de l'Église latine et les premiers : Tertullien, que saint Cyprien appelait le Maître, lorsqu'il disait à son secrétaire en parlant de ses ouvrages : « Donnez-moi le Maîlre; n puis saint Cyprien lui-même, Arnobe, et par-dessus tous saint Augustin.

Vous le voyez, la littérature chrétienne, dès les premiers siècles, est tout africaine d'origine, et par conséquent elle en a le caractère. Tertullien, le chef de celte école, a aussi tous les torts du génie africain : il n'a pas de calme, et c'est déjà un grand lort eii présence de celte antiquité dont le calme est, en général, Icplusgrandcaraclère dans les ouvrages d'esprit. L'impétuosité de sa pensée se jeltc non pas sur l'expression la plusjusle, mais sur la plus forte etlaplustlure.S'ilaune vériléà présenter, n'attendez pas qu'il la présente parle côté qui attire, mais par le côté qui blesse. Il est téméraire, provocateur, ilmetau déO les intelligences qui le suivent; mais ses ténèbres sont pleines d'éclairs, mais, chez lui, la pompe des paroles ne sert point à voiler l'indigence des pensées; il brise les moules antiques, mais parce que la lave qui déborde ne s'y contient I plus; ses expressions si énergiques, qui semblent k des ddlis, bien souvent forcent cnGïvV?.Nc\.\^fe"sft\s'&

raison qui se reconnaît vaincue ; et cet homme, qui dit tout d'une manière si barbare, arrive enfin à ce qui est le triomphe de l'éloquence humaine : à dire ce qu'il veut dice; il^e dit mal peut-être, mais tout entier, sans ménagements, de la manière la plus forte et la plus durable. C'est ainsi qu'il a fait un jour,, pour le besoin d'exprimer l'ensemble de la civilisation romaine, ce mot monstrueux, mais éloquent : romanitas. C'est ainsi qu'ayant à définir rÉglise il a dit dans une langue qu'aucun Romain assurément n'eût voulu reconnaître pour la sienne : c< Corpus sumus de conscientia religionis et disd- « plinx divinitate et spei fcddere, L'Église est un « grand corps qui résulte de la conscience d'une a même religion, de la divinté d'une même disci- « pline et des liens d'une même espérance. » C'est lui aussi qui, voulant poursuivre jusque dans ses derniers détails la décomposition de Torganisation humaine, a trouvé ces fortes expressions : « Cadit c< in originem terram^ et cadaveris nomen^ ex isto « jam nomine peritura in nullum inde jam nomen « et omnis vocabuli mortem. » Et il a légué à Bossuet cette phrase immortelle : « Ce je ne sais quoi a qui n'a de nom dans aucune langue... » — Ainsi les Africains sont des barbares, mais des barbares éloquents ; ils portent la hache sur cet édifice savant de la langue latine telle que l'avaient faite les an-

ciens, les élèves des Grecs ; mais on comprend que de ces débris on pourra reconstruire quelque chose de plus grand.

Toutefois ce n'étaient pas les Âfrieains seuls qui aidaient au christianisme dans ce grand travail de destruction et de reconstruction ; ils étaient seulement la tête de cette colonne barbare que formait, à vrai dire, le peuple romain, ce peuple recruté de toutes les barbaries.

Dès les temps les plus anciens, en effet, bien avani. qu'il fût question deGoths et de Vandales, l'invasion s'accomplissait à Rome et s'y faisait tous les jours. Lorsqu'au cinquième siècle de Rome, par exemple, l'esclave Hordeonius et un grand nombre des sieit9 se trouvèrent maîtres du Capitole, c'était Rome qui était au pouvoir des barbares. Rome était peuplée d'esclaves, d'affranchis, de mercenaires, d'étrangers qui disposaient de sa langue; et Scipion lui-même, que Cicéron plaçait à l'âge d'or de la langue latine, Scipion disait au peuple du haut de la tribune, avec toute la présomption d'un héros qui ne craignait rien : « Je vous reconnais tous pour les Numides, les a Espagnols et autres barbares que j'ai amenés ici « les mains liées derrière le dos; vous êtes libre « d'avant-hier et vous votez aujourd'hui ! » Voilà comment ce peuple, qu'on appelait le peuple romain, n'était auMn» chose que la grauàft eV c-tov^-

santé recrue de la barbarie. G^était aussi la r^rue du christianisme : car cette religion, qui n'avait pas de dédains pour les petits, pour les ignorants, qui avait fait les premiers pas au-devant d'eux, leur ouvrait les portes à deux battants, n'avait pas peur de leur grossièreté et permettait qua les. <^taedmbes fussent couvertes d'inscriptions grossières semées de barbarismes et de solécismes : «c Quam a stâbiles tivi hxc vita est. — Refrigero dem animo « kominis. — Irène da Calda. »

Vous le voyez, la langue des inscriptions des catacombes, c'est la langue de ce peuple dont je vous parlais déjà comme ne s'inquiétant ni des rà^. gles euphoniques ni des règles logiques, et ayant une prononciation très-différente de celle de la société choisie et élégante qui parlait la langue de Cîcéron et d'Horace. Il défigurait même le latin si populaire des psaumes, et saint Augustin nous apprend que dans les églises d'Afrique le clergé n'avait jamais pu obtenir qu'on chantât : Super ipmm efflorebit sanctifîcatio mea. On chantait floriet; toute la docilité chrétienne n'avait pu déraciner ce solécisme. De même saint Augustin dit encore que pour être entendu du peuple, il ne faut pais dire : Non est absconditum a te os meum, mais ossum meum^ei il aime mieux lui-même parler ainsi; « car, r< dit'ilj il ne s'agit pas tant d'être latin que d'être

« compris. » Saint Jérôme, tout amoureux qu'il est encore de la belle langue des poètes et de ses souvenirs classiques de Cicéron et de Piaule, accorde que les Ëcfkures doivent être d'une simplicité qui les mette à la portée d'une assemblée d'ignorants.

Cependant c'est surtout dans la poésie que Tintepvention du peuple devient sensible, nouvelle et fé- ■ j^ ' conde avec le christianisme. A côté de cette poésie "" savante dont un petit nombre seulement pouvait goûter les jouissances, pendant que les oreilles exercées des courtisans d'Auguste savouraient toute l'harmonie des dactyles et des spondées tomb^des lèvres de Virgile, le peuple romain, trop grossier pour ces plaisirs d'esprit, avait assurément d'autres jouissances poétiques ; il avait ses poésies populaires, sesatellancsque nous connaissons peu, ses vieux vers saturnins que nous ne connaissons pas davantage. Nous ne savons, des goûts poétiques des anciens Romains, qu'une seule chose^ laquelle nous intéresse infiniment, c'est que dans les * vers ils goûtaient beaucoup la rime.

On en trouve des traces dans Ennius, dans les poésies de Cicéron, et même dans les vers de Virgile, l'hémistiche rime avec la fin du vers. Cette rime se retrouve surtout, avec une affectation et une recherche très-volontaire, dans les pentamètres d'Ovide, qui va âu-devant des désmewc^^ c^xl-

sonnantes, se plaît à les rapprocher, et y trouve évidemment sa satisfaction et Vespoir certain d'enlever un applaudissement. Ce goût de la rime, qu^onne peut pas s'empêcher de reconnaître jusque dans la poésie savante du siècle d'Auguste^ paraît sortir des instincts poétiques du peuple, de ce peuple qui, avec sa langue grossière, devait avoir aussi sa poésie rude et ignorante. En effet, parmi les plus anciens monuments de la chanson populaire latine, il s'en trouve plusieurs dont les vers riment entre eux. Vous connaissez ce chant des soldats romains :

Mille, mille Sarmatas occidimus ; Mille, mille Persas quaerimus.

Le christianisme, si condescendant pour les goûts populaires, n'avait assurément aucune raison de contrarier celui-là; e\ aussi, dans les plus anciens essais poétiques quisoient tombés d'une main chrétienne, on est surpris de trouver déjà la rime développée à un point qui nous transporte dans les habitudes des temps modernes. Je signale, pour la première fois, un poëme très-peu connu, qui n'a encore été cité par personne, et qui me paraît cependant décisif en cette matière ; c'est un poëme sous le nom de saint Cyprien, qui ne paraît pas être de lui, mais qui est certainement de son temps, du temps

» GOMMENT L\ L NOUE LATINE DEVINT CHRÉTIENNE. iSl

des persécutions. Le sujet est la résurrection des morts, et les quatorze premiers vers forment une grandç tirade monorime dont vous allez juger l'harmonie par le peu que j'en lirai :

Qui mihi nicicolas optavi carminé Musas, Et vernis roseas titulari floribus auras, ^tivasque graves maturavi messis aristas, Succidi tumidas autumni votibus uvas, etc.

Après quatorze vers qui riment en as, cinq riment en 0 et six en is; et, d'un bout à. l'autre, le poëte chrétien qui cherche à graver ses vers dans le souvenir de ses auditeurs, n'a pas trouvé de moyen plus sûr que la rime pour s'emparer de leur mémoire et séduire leur imagination.

Un peu plus tard, le chrétien Commodianus, encore aux temps des persécutions, compose quatre-vingts chapitres Adversus gentium deo$^ qui ont la prétention d'être des vers. Ils ne valent point ceux que je viens de voufj lire. Ils n'ont de l'ancien vers héroïque que le nombre des syllabes, qu'il faut faire longues ou brèves arbitrairement pour obtenir des dactyles et des spondées ; les vingt-six derniers vers forment une longue tirade monorime :

Incolae cœlorum futuri cum Deo Ghristo Tenente principium, vidente cuncta de cœlo, SimplicitaSy bonitas, habitat in corpore vestro.

C'est détestable, mais curieux : voilà la tûxv^ q^\

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^ VOIMENT LA UNGUE UTINS DEVINT CHRÉTIENNE. 161

ne reste plus que les deux éléments de toute ésie populaire modllnie, à savoir le nombre des labes et la rime.

Ce qui me frappe bien davantage encore, c'est B cette fof me, qui coflsiste à suivre la même rime adant vingt, trente, quarante vers, jusqu'à ce 'elle soit épuisée, est précisément la première is laquelle se produiront nos anciens poëtnes Bvaleresques dans le moyen âge, nos poèmes car- ^ingiens et nos plus vieux romans : la même assonce y revient pendant une page entière jusqu'à

qu'elle ait lasôé la patience du jongleur et de uditoire. Ainsi il fallait que l'esprit humain )uvât un charme singulier dans cet artifice noiiau, qui succédait à tous ceux de la poésie anmne : à y regarder de près, il se peut que l'attrait

la rime consiste précisément dans cette aâeate 'elle excite et qu'elle satisfait, dans cette expéince qu'elle fait naître et dans ce souvenir qu'elle ppelle, dans ce retour d'une même consonnance réable, dant ce retour d'un même plaisir, lorse tous les plaisirs passent et reviennent si peu . lilà peut-être le principe psychologique de ce resrt nouveau, de cet art nouveau, qui s'introduit ec l'élément populaire dans la langue latine, et li deviendra le principe de toutes les versifications oderneg,

iM QUINZIÈME LEÇON. • V *

Voilà ce que fit le christianisme avec la Bible pour instrument, les Africains «t les barbares pour serviteurs; et, de plus, le peuple, c'esl-à-dire la recrue de la barbarie. Il ne fallait pas moins que ce grand remaniement de la langue latine pour y réunir tous les éléments de la civilisation ancienne et pour en faire la langue du moyen âge.

D*abord le moyen âge devait êlre une époque de contemplation : rappelez-vous ces innombrables ascètes, ces moines, cette vie cénobitique qui déborde alors partout. Il fallait bien qu'elle trouvât son expression dans une langue qui se fût colorée aux feux qui éclairaient les anachorètes d'Orient. Il fallait que le moyen âge trouvât dans l'idiome qu'il parlerait l'expression de ce symbolisme qui était aussi un de ses besoins. Aucune époque n'a plus cherché à représenter les idées par des figures, à découvrir dans chaque être le signe d'une pensée divine. Ainsi partout, dans sa poésie, dans son architecture, dans les œuvres du pinceau comme dans celles du ciseau, le moyen âge conservera le caractère allégorique ; le chant des psaumes pouvait seul prêter aux cathédrales gothiques une voix digne d'elles. Le latin était la langue nécessaire de -la liturgie, qui est l'âme poétique du moyen âge.

En second lieu, le moyen âge a le génie de la spéculation, une activité d'esprit qui ne se lasse

pas de distinguer, d'analyser. Il produira ces légions de logiciens, de controversistes, dont l'infatigable subtilité ne se lassera pas d'analyser les choses de l'esprit. Il fallait aussi, pour rendre ces pensées, une langue assouplie, à l'exemple delà logique et de la métaphysique grecque : le latin du moyen âge devint la langue de la scolastique.

En troisième lieu, le moyen âge a le génie de l'action, et l'idée du droit le presse ; la plupart des grandes guerres du moyen âge commencent par de grands procès. On y plaide pour le sacerdoce et contre le sacerdoce ; on y plaide pour l'empire et contre l'empire, pour le divorce et contre le divorce. Il y avait, je le répète, un litige au fond de toutes les querelles armées du moyen âge; cette époque est une époque souverainement juridique : elle produit tout le droit canon ; il fallait donc qu'elle eût aussi une langue faite pour rendre toutes les subtilités, pour satisfaire à tous les besoins des jurisconsultes : le latin du moyen âge fut la langue des affaires. Mais surtout le moyen âge était l'enfance commune des nations chrétiennes : il fallait doue que cette enfance commune eût la même langue pour servir à la même éducation , de plw, il fallait que cette langue fût simple, naïve, familière, capable de se prêter à la pauvreté d'esprit de ces Saxons, de ces Golli§>, 4^ ^^

m (JUINZIÈHE LEÇON.

I''i-Qiic8, i|iii l'iiniKnctiL la grande mullilude de la tintioii diri5tionnc. Voilà pourquoi le christianisme nviiit, nvt'r liiisou, préfère Tifliome du peuple à ridiciiiie dos savanls, et d'avance préparé ainsi un lantdifto nccessible à ces fils de barbares qui allaieDl liionlM itimplir Icsbancsdc loutes les écoles.

Ainsi lotîtes les langues modernes devaient, l'umi api-^s l'autre, naître de l'influence et de la l'écnndittî do l'iuicion latin ; non-seulement celles ([u'on appelle néo-latines, l'italien, le provençal, Puspugnol, devaionl Irouver leur origine dans langiio dcsUomains; mais même les langues ge^ mniiiquos ne s'élaienl pas affraiicbies decetleespiVo do tuleilii qi!t? le-latin avait exercée sui" elles. 1/iiigloinptï elles m ont ressenti l'heureuse inllucm-i', et la langue anglaise, par exemple , où vMc iuUaencc s'est mieux conservée que dans la antres Inngues du Noi-d , est aussi celle qui ;in|uis le plus de clarté, de force et de popularité.

Lu latin, qui a ainsi l'açonaé les langues modernes, n'usl pn;; le talin doCicéron, ni même to Ulio de Virgile, si étudié qu'il ail été au moJen âgi^ e'esl lelalin de l'Église et de la Bible, le latin rell gieux et populaire ilonl je vous ai fait' l'hisloire. C'est la Bible, ce protnier livre que les Hmgucs naissantes s'efloreenL de traduire, le premier dont nous avons des essais de iraductiou dans la laiigiu

COMMENT LA LANGUE LATINE DEVINT ClinÉTlKHNE. ia7

ïraiiçaise du douzième siècle, dans la langue leujonique des builième et neuvième siècles, c'est la Bible qui, avec ses admirables récits, avec cette simplicité de la Genèse, avec ses peintures de l'enfance du genre humain, s'est trouvée parler le langage qu'il fallait à ces peuples enfants aussi, qui arrivaient pour faire leur avènement à la ciyilisation et à ia vie de l'esprit. Nos pères avaient coutume de couvrir d'or et de pieri'es précieuses le volume des Ecritures saintes. Ils faisaient plus : lorsqu'un concile se rassemblait, le livre des saintes Ecritures était placé sur l'autel, au milieu de l'assemblée sur laquelle il planait, et dont il duvait, en quelque sorte, conquérir les esprits. Si les pompes religieuses s'écoulaient au dehors, Al- . cuin nous apprend que dans les rangs de la pro-

;sion on portail en triomphe la Bible dans une ïse d'or. Nos ancêtres avaient raison de porter lible en triomphe et de la couvrir d'or ; ce .premier des livres anciens est aussi le premier des "^p'es modernes ; il est pour ainsi dire l'auteur de livres mêmes, car de ses pages devaient sorr toutes les langues, toute l'éloquence, toute la

ésieot toute la civilisation des temps nouveaux.

Messieurs,

La langue latine périssait ; elle périssait par la dissolution qui atteint lot ou tard les idiomes savants, qui en relâche les liens et finit par les décomposer en dialectes populaires. Et cependant c'était cette langue mourante qui devait être etrester celle du christianisme en Occident. Nous avons vu par quelle merveilleuse transformation le latin devint capable de ses nouvelles destinées ; comment la Bible, entrée de vive force dans le vieil idiome de Cicéron, l'élargit, et y fit pénétrer à la fois la hardiesse du symbolisme oriental et la rîdiesse de la métaphysique grecque*, co\svm^\iV^:&

jbi etr* Aff F* uiojt, u» M^

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170 SEIZIÈME LEÇOfl.

. grand ouvrage fut secondé par la bai%arie ellemême, par ces écrivains africains qui brisaient sans ménagements les formes aittiqu^, par cette multitude d'étrangers de toute race qui violaient les lois de la langue aussi peu scrupuleusement que les frontières de l'empire, et qui, en défigurant cette langue, en la fais:mt grossière comme eux, la rendaient accessible à cette multitude de Goths, de Francs, de Saxons appelés à la parler un jour. Ainsi se formait le latin de l'Église, idiome étrange, à la fois ancien et nouveau, souvent sublime dans sa rudesse, qui eut aussi sa grâce, ses ornements et ses grands écrivains, assez riche pour tous les besoins de la liturgie, delà scolastique, du droit canonique et féodal, assez familier pour servir aux affaires, à l'enseignement, à l'éducation des barbares, et assez fécond pour produire toute la famille moderne des langues néo-latines.

Ainsi la langue de la civilisation chrétienne était trouvée : il reste à voir comment en sortiront ces choses qui font la substance de toute littérature, l'éloquence, Thistoire et la poésie.

Aujourd'hui nous traiterons de l'éloquence. L'antiquité avait aimé jusqu'à l'excès le plaisir de la parole : je dis le plaisir, car la parole n'avait pas seulement à satisfaire la pensée, il fallait surtout qu'elle charmât les sens. Pour les Grecs et

L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE. i71

pour les Romains eux-mêmes, l'éloquence était un"' spectacle et la tribune une scène. De même que le théâtre grec était une sorte de temple où Tacteur, avec la majesté du costume qui le rehaussait, représentait les héros et les anciens dieux, et devait garder une sorte de dignité sculpturale, de même à la tribune, Torateur grec ou romain, avec la pureté de son costume, de son attitude et Tornement de toute sa personne, devait avoir la correction d'une statue de Praxitèle ou de Phidias. Sa voiï s'élevait, soutenue, gardée, pour ainsi dire, par le joueur de flûte qui ne l'abandonnait pas, et l'oreille exigeante de la foule ne lui permettait ni de s'élever, ni de descendre au delà d'un certain' nombre de tons requis pour satisfaire les exigences musicales de ces organisations délicates et sensuelles. Voilà pourquoi, quand l'antiquité distingue cinq parties principales de la rhétorique, à savoir l'invention, la disposition, l'élocution, l'action et la mémoire, Démosthènes, ce grand maître, déclarait que l'action les enveloppait toutes, et que le peuple était vaincu aussitôt qu'il ^tait conquis par la vue et par l'oreille, c'est-à-dire par les sens; et il devait en être ainsi et pour ces Grecs si sensuels, et pour ces Romains, le peuple au fond le plus matérialiste qui fut jamais. Mais le temps arriva oi^ ^intérêt çoVilVcçae, q^\

178 SE3ZIËNB LEÇON.

soutenait ces grands spectacles, vînl à manquer, et, de même que la scène grecque devint stérile, ne produisit plus de grands tragiques dès que les inspirations du patriotisme vaincu se retirèrent, de même aussi l'éloquence tarit dès que ces grands sujets qu'avaient donnés les siècles de liberté eurent disparu. Au temps où nous sommes, il ne reste plus à l'éloquence que trois emplois : le barreau d'abord qui, sous Valentinien, a du moins reconquis la publicité de la parole. C'est là un des bienfaits des empereurs chrétiens, et dans le Forum des grandes villes, à Milan, à Rome, à Carthage, subsistent encore un certain nombre d'orateurs renommés pour leur habileté à plaider une cause. Mais la fortune n'est pas là, car MartianusCapella, si vanté de ses contemporains, si remarquable par l'étendue de son érudition et la souplesse de son langage, avoue que jamais le barreau de Carthage ne l'avait enrichi, et qu'il mourait de faim au milieu des applaudissements dont on l'entourait au tribunal du proconsul.

Le deuxième emploi de l'éloquence, c'est le panégyrique : panégyrique des empereurs, panégyrique des ministres et des favoris des empereurs, et encore des favoris des ministres. L'éloquence, avilie en se mettant ainsi aux pieds de toutes les grandeurs dégénérées et méprisables de ce temps,

L'ÉLOOUENCE CHRÉTIENNE. 173

y devait perdre tout ce qui fait l'inspiration saine, c'est-à-dire la noblesse du cœur, ce pectus quoi disertos facit. En effet, qu'attendre de ces gens qui, pour louer Maximien, ce collègue de Dioclétîen, ne trouvent moyen de le comparer qu'à Hercule ; car le comparer à Alexandre, ils n'y songèrent pas, c'est trop peu de chose; ou bien ils auront tellement abaissé en misérables flatteries les ressources de leur esprit que, si la Providence envoie un grand homme, leur imagination ne leur suggérera plus rien pour le louer, et Pacatus, célébrant Théodose, ne trouvera rien à dire sinon que l'Espagne, en produisant ce prince, a effacé Délos, berceau d'Apollon, et l'île de Crète, patrie de Jupiter.

Ainsi c'est ailleurs qu'il faut chercher les derniers débris, les derniers restes de la parole antique, et peut-être les trouverons-nous dans un second genre moins connu, et cependant encore plus usité chez les anciens : je veux parler de ces déclamations, de ces discours prononcés par des rhéteurs ambulants, qui allaient de ville en ville avec des morceaux soigneusement préparés pour servir soit d'exorde, soit de péroraison, et qui, aux sollicitations de la ville, consentaient à improviser, précautions prises, et enlev«iient les applaudissomcnls de l'audifoire. Cet usage élvûl \vverL ^u-

cien et montre jusqu'à quel point la Grèce était amoureuse de ces plaisirs de l'oreille auxquels la poésie toute seule ne sufGsait pas. C'est ainsi qu'à Athènes on voit paraître, de bonne heure, Hippias, Gorgias, qui font métier d'enseigner comment on prouve le juste et l'injuste, qui font étalage, pour achalander leur école, de leur art à soutenir une thèse ou à pousser jusqu'au bout une déclamation. Lorsque la liberté a disparu et, avec elle, les causes sérieuses de l'éloquence, celle-là du moins subsiste encore. On voit, par exemple, le rhéteur Dion Chrysostome, poursuivi par la haine de l'empereur Domitien, obligé de s'exiler plus loin qu'Ovide, de se réfugier à Olbia, ville à moitié grecque, à moitié scythe, des bords de la mer Noire. Dès qu'il arrive, il est enlouré par une foule d'hommes pariant un langage à peine grec, habitant des ruines, sans cesse menacés par les invasions des Scythes, obligés de veiller nuit et jour sur les murailles ; cependant, voyant un rhéteur au milieu d'eux, ils se pressent autour de lui, le conduisent au temple de Jupiter, s'assemblent en foule sur les degrés et conjurent Dion de leur adresser la parole, si bien qu'il est obligé de leur faire un discours, de traiter devant eux un lieu commun où il entremêle l'éloge de leur ville (1).

(1) Dionis Borysthenicay Orat. 56.

L'ÉLOQUENCE CHKÉTIENNB. itS

Cette [passion, si grande èri Orient, n'était pas moindre en Occident. En Afrique, au second et peut-être au troisième siècle, nous en ayons un grand exemple dans Apulée, qui voyage dans toutes les villes de la Numidie et de la Mauritanie, portant avec lui ce qu'il a appelé des Florida, des discours fleuris prêts à être prononcés dans les grandes circonstances. C'est ainsi qu'arrivant à Carthage, au mifiëù d'une nombreuse assemblée qui s'est formée pottr l'entendre, il prend la parole et se félicite d'abojrd de la foule immense dont il est environné, il ne veut pas qu'on le confonde avec ces misérables rhéteurs ambuknts qui cachent la main d'un mendiant sous le manteau d'un philosophe. Il se compare au rhéteur Hippias ; mais s'il ne sait pas comme lui faire de ses propres mains ses vêtements, son anneau et son pot à l'huile, « en revanche, dit-il, je fais profession de savoir tirer « d'une même plume des poèmes de toute espèce, « ceux dont on marque la cadence sur la lyre, ceux « qu'on récite chaussé du socque ou du cothurne ^ « des satires, des énigmes, des histoires de tout « genre, des discours que loueront les hommes élo- « quents, des dialogues approuvés des philosophes, c( et tout cela à volonté, en grec ou en latin, avec « la même application, avec le même style (1). »

(1) Apul., Florid,, h ïï, iniixo.

Voilà jusqu'où avait été poussée Teffronterie et je dirai, en même temps, Tavilissement de Téloquence ; et cet homme, qui commence à s'apercevoir qu'il s'est trop loué, s'excuse en disant qu'il s'est loué ainsi pour fixer l'attention du proqpnsul par l'éloge duquel il termine, se rendant deux fois odieux à force de vanité et à force de bassesse.

Vous voyez que l'éloquence est perdue : peu importe que dans les écoles on donnç encore des leçons de rhétorique, que l'on répète toujours les mêmes exercices, que les jeunes gens soient formés éternellement à composer des harangues, à renouveler les plaintes de Thétis sur la mort d'Achille ou celles de Didon sur le départ d'Énée. Ces exercices continueront pendant tous les temps barbares : on les trouve dans les écrits d'Ennodius, qui en a composé plusieurs; plus lard dans Alcuin, qui les recommande et y forme ses disciples. Mais il est évident que la vie n'est plus là.

Le christianisme cependant ne pouvait pas laisser périr la parole, lui qui l'honora plus qu'aucune autre doctrine ne l'avait jamais fait, car le christianisme représentait la parole, c'est-à-dire le Verbe, comme la créatrice du monde ; c'était elle qui avait formé l'univers, qui l'avait sauvé, qui devait le juger un jour. C'était bien cette même parole divine qui devait se conserver, se perpétuer

dans rÉglise chrétienHe par la prédication; en telle sorte qu'aucune forme de respect n'était trop grande pour entourer la parole suinte. Les anciens avaient donné à la parole humaine le plus magnifique piédestal ; ils lui avaient élevé la tribune, au milieu de l'Agora ou du Forum, d'où elle dominait ces villes intelligentes et passionnées dont la conquête était le prix de la parole victorieuse. Il était difficile de faire à quelque chose d'humain plus d'honneur; le christianisme cependant fit plus : il la plaça non sur la tribune, mais dans le temple, à côté de l'autel. Il lui éleva une chaire, un second autel, pour ainsi dire, auprès du sanctuaire. On vit alors ce que le paganisme n'avait jamais vu, on vit la parole en prose simple, et sans ornement, dans le temple, au milieu des mystères. Il est vrai que par là même le caractère de la parole changeait : elle cessait d'être un spectacle pour devenir un enseignement; son but n'était plus de flatter les sens, mais d'éclairer les esprits et d'ébranler les cœurs. Voilà pourquoi, dans l'éloquence chré- \ tienne, l'action disparaîtra presque entièrement : et comment attendrait-on l'action de ces évêques qui, assis et presque immobiles sur leur trône pontifical, au fond de l'abside, s'adressent à une multitude composée de pauvres, d'esclaves, de femmes, de gens ne connaissant guère les dé\\ca\xi^^e^ ^w>Cv

178 SeiZIËME LEÇON.

ques de la déclamation grecque ou romaine (1)?

En second lieu , Télocution même perdra beaucoup de son importance, la disposition sera négligée, et toute l'application de Fart chrétien se réfugiera dans rinvention, dans la conception plus profonde, plus entière du sujet. Vous le voyez, l'art diminue, mais l'inspiration augmente, et, ce que je constate^ c'est qu'au cinquième siècle l'inspiration s'était retirée de la rhétorique, n'y laissant qu'un fantôme d'art ; ici l'art est absent, mais l'inspiration est revenue, bientôt l'art la suivra ; là où elle est présente, elle l'attire, tôt ou tard, comme le soleil, en se levant, appelle toutes les voix harmonieuses de la création pour le saluer.

Dès les commencements de l'éloquence chrétienne, j'y vois une séparation profonde .d'avec les théories et l'art de l'antiquité, et j'y trouve encore ce je ne sais quoi d'original qui ébranle les hommes et qui est véritablement le secret de l'éloquence. Voyez saint Paul arrivant au milieu de i cette multitude de Grecs si raffinés : comme il foule aux pieds les misérables ressources de la parole humaine ! comme il fait peu de cas des subli-

La parole, c'est la prédication ; — ■ l'orateur, c'est l'évêque ; — la parole, c'est l'accomplissement d'un devoir ; — c'est un acte, un ministère, c'est un sacerdoce; — elle n'est plus au service de l'intelligence, mais de l'amour,

mités du langage ! Il fait profession de ne savoir qu'une seule chose : le Christ et le Christ crucifié. Je ne tarde pas à m'apercevoir, comme saint Jérôme, que cet homme, qui me paraissait sans culture, a en lui-même des ressources que ses auditeurs de l'Aréopage ne connaissaient plus, et que ses paroles inattendues , brusques, non préparées, frapperont comme des coups de foudre.

A. mesure que la société chrétienne grandit, la prédication s'étend : elle finit par avoir besoin de se régler. Il faut qu'un ministère si continuel et si considérable trouve ses lois, et quand saint Ambroise écrit son livre de Officiis minislrorum^ imité à quelques égards du livre de Officiis de Cicéron ; lorsqu'il trace les devoirs du prêtre, il n'oublie pas le ministère de la parole. On a compté avec erreur saint Ambroise parmi ceux des Pères qui s'étaient montrés étrangers à l'art et ennemis des lettres : au contraire, il est encore tout nourri des chefsd'œuvre de l'antiquité, et il en a si bien gardé le parfum, qu'il s'attache à trouver les règles de Tari, même dans l'Écriture sainte. Dans les lettres qu'il écrit à un nommé Juste, il s'applique à montrer comment , partout dans l'Écriture, il trouve les trois choses que les rhéteurs regardaient comme nécessaires pour faire un discours complet : une cause, une matière et une conclusion. Ainsi saint

Ambroise est tout pénétré des règles antiques, des grâces mêmes de l'antiquité, et 11 en paraîtra quelque chose dans les préceptes qu'il tracera à l'orateur chrétien. En voici le résumé : « Que le dis- « cours soit correct, simple, clair, lucide, plein « de dignité et de gravité; qu'il n'y ait point d'é- « légance affectée, mais qu'il s'y mêle quelque « grâce... Que dirai-je de la voix? Il suffît, selon (( moi, qu'elle soit pure et nette; car c'est de la « nature et de nos efforts qu'il dépend de la ren- « dre harmonieuse. Que la prononciation soit dis- « tincteet mâle, qu'elle s'éloigne du ton rude et « grossier des campagnes sans prendre le rhythme « emphatique de la scène , mais qu'elle conserve « Taccent de la piété (1). »

Ainsi, vous le voyez, il ne faut pas s'y méprendre, saint Ambroise est encore de cette école qui j)renait soin non-seulement de la pensée, de la parole, mais du geste même de l'orateur et des plis de son vêtement.

Cependant le véritable fondateur delà rhétorique chrétienne, celui à qui cette fonction appartenait, précisément à cause de sa profession d'ancien rhe'teur, c'est saint Augustin, surtout dans le quatrième livre d'un de ses traités fort considérables de Doc-

(1) S. AûiJjroi&c, de Officiis minisirorum, 1. 1, c. 22, 23.

trina christiana et de Catechizandis rudibm . Âpres avoir consacré les trois premiers livres à montrer comment et dans quel esprit on doit étudier les Écritures, saint Augustin emploie le dernier à faire voir comment on doit communiquer aux autres la science dont a su faire la conquête, et là, dans cette théorie de la prédication chrétienne, il est conduit à rassembler tous les préceptes d'une rhétorique nouvelle. « Et d'abord il déclare qu'il connaît la « rhétorique des écoles, qu'il ne se propose ici ni « d'en donner les préceptes, ni de les discréditer ; « car, la rhétorique apprenant à persuader le vrai « et le faux, qui osera dire que la vérité doit de- « meurer sans armes contre le mensonge (1)? »

Mais il se montre novateur lorsqu'il ajoute ce que les anciens n'avaient pas osé dire, que l'éloquence se rencontre aussi sans la rhétorique, que l'on peut y arriver en écoutant, en lisant les auteurs éloquents, en s'exerçant soi-même à dicter et à écrire. Â ces conditions, on peut se passer de la subtilité de l'école, et, par cette voie, un homme peut rencontrer ce don ineffable de persuader et de bien dire.

Après avoir fait ce juste partage de l'éloquence et de la rhétorique, saint Augustin repi*end^ sans

(1) S. Augustin, (2e Dodnna c^rM^tana^LW, c*^^' l-Sv^V

u ar, AU F* SIÈCLE, n» W ! -i*i*>

182 SEIZIËMB LEÇON.

nous en avertir, les préceptes des anciens et en fait, pour ainsi dire, le triage, laissant de côté tout ce qui est devenu superflu pour la simplioilé des temps nouveaux. Ainsi la part principale est faite à rinventicm, comme il convenait aux temps chsétiens qui assurent à la pensée Tempire qu'elle ^oit avoir sur la forme. L'i nvention est donc le point principal, et, se fondant sur le beau traité de GicéfTQily de Inventionej saint Augustin rappelle que la' àtgesse est le fonds même de toute éloquence, qu'elle est bien au-dessus ; caria sagesse, sans Téloquabce, â fondé les cités, et Téloquence, sans la sagesse, les a plus d'une fois mises en ruines. Appliquant ces préceptes, il vaut mieux, dit-il, que les prédicateurs parlent éloquemment , mais il suffit qu'ils parlent sagement. Ces préceptes étaient d'une admirable fécondité et d'un admirable à-propos : car si le christianisme, aussi sévère que l'antiquité en matière d'art, eût voulu donner la parole seulement à des hommes éloquents, alors à combien peu eût-il été permis de la répandre, et à combien peu de la recevoir ! Et ainsi l'enseignement chrétien, au lieu d'être la lumière et la consolation de tous, serait resté le plaisir et le privilège d'un petit nombre. C'était donc une grande et féconde parole que celle qui devait donner la liberté de la chaire, non plus seulement à celui qui serait exercé

pendant de longues années aux luttes oratoires, comme Démosthènes et Gicéron, mais au plus humWe prêtre, quand il aurait la -foi qui inspire^ et le bon sens qui ne permet pas de se fourvoyer. ' Saint Augustin conserve, avec Cicéron, la distinction des trois parties de l'invention oratoire ; car, dit-il, il est d'une vérité éternelle que l'orateur doit convaincre, plaire et toucher. Et je ne m'étonne pas que saint Augustin veuille conserver A l'orateur chrétien cette mission de convaincre, ni qu'il Texhorte à ébranler la volonté rebelle et à la toucher ; surtout je ne suis pas surpris qu'il lui permette de plaire, car je sais la pénétration de saint Augustin, ce grand connaisseur du cœur humain, et je n'ignore pas que le secret de plaire est aussi celui de gagner les âmes. Cependant^ là encore, il s'attache à l'essentiel, il déclare que, pourvu que la clef ouvre, il permet qu'elle ne soit pas d'or, qu'elle soit de plomb ou de bois ; mais il faut qu'elle ouvre les barrières, qu'elle les ouvre à toutes les lumières de la vérité et à toutes les violences de la grâce divine. "^

Quant à l'élocution, il conserve aussi, comme fondée sur la nature, la distinction des trois styles : le simple, le tempéré et le sublime. Le sujet de l'orateur chrétien est toujours sublime, mais il û*en est pas de même de son style. Le stjVe «\ih^^^

dit saint Augustin, est celui que l'audîtear supporte plus longtemps; et, plus d*une fois dans sa longue carrière, il a observé que radmiràtion d'une belle parole arrache quelquefois moins d^applaudissements à l'auditoire que le plaisir d'avoir conçu, facilement et sans nuage, une vérité difficile mise à sa portée par une parole simple.

Voilà tout ce que recommande saint Augustin pour rélocution. En ce qui concerne le nombre oratoire, il déclare que, pour lui, il cherche à le conserver dans ses discours, sans affectation, mais qu'au fond il y tient peu et se réjouit de ne pas le rencontrer dans les livres saints, qu'il éprouve quelque plaisir dans les beautés naïves, incultes, toutes spirituelles de l'Écriture, affranchie en quelque sorte de ces usages de la sensualité ancienne.

Il y a quelques périls dans les dédains de saint Augustin pour les délicatesses du style ; il y a ici quelques traces de la décadence et du mauvais goût de son siècle. Cependant, s'il est insuffisant en ce qui concerne l'élocution, s'il n'a fait que répéter les règles de la rhétorique cicéronienne en ce qui regardait l'invention, il va se relever singulièrement lorsqu'il entrera jusque dans les dernières profondeurs de la philosophie de la parole, et qu'il donnera It véritable mystère de la nouvelle

éloquence qu*îl veut fonder. C'est ce qu'il fait dans un autre ouvrage, dont roccasion même est digne d'intérêt, et qui peint bien l'âme de saint Augustin. Un diacre, nommé Deo Gratias, chargé de l'instruction des catéchumènes, lui avait écrit une lettre pour lui peindre ses dégoûts, ses peines, ses découragements dans une fonction si difficile. Saint Augustin cherche à relever son courage en lui faisant, avec une admirable analyse, la peinture de toutes les tristesses, de tous les découragements qui peuvent saisir un homme chargé de porter la parole devant ses frères, et cependant en lui montrant par quels moyens victorieux on peut dompter ses ennuis, ses découragements et triompher, tôt ou tard, de toutes les résistances de soi-même et d' autrui. Les deux secrets de toute cette éloquence dont saint Augustin va chercher le fond dans Vélude de l'esprit humain, sont l'amour des hommes, qu'il faut instruire, et l'amour de la mérité, qui n'est autre que Dieu même. Je dis d'abord l'amour des hommes, et saint Augustin trouve, en effet, une ressource d'éloquence que les anciens n'avaient pas connue dans la charité, dans ce besoin que nous avons de communiquer à autrui les vérités dont nous sommes pénétrés, dans cette ardeur qui fait que nous ne pouvons nous empêcher d'ouvrir la main, quand elle est pleiue à^ c^ ^^

nous regardons comme vrai , comme oeM^ comme bon. «( Car, dit-il, de même qu'un père se plaît à € se faire petit avec son enfant, à bégayer avec lui fit les premiers rnots^ non qu il y ait rien de bien m attrayant à murmurer ainsi des mots confus, et « cependant c'est là le bonheur rêvé par tous les a jeunes pères ; de même pour nous, pères des <x âmes, ce doit être un bonheur de nous faire petits « avec les petits, de murmurer avec eux les pre- , ^ « mières paroles de la vérité, et d'imiter l'oiseau <K de l'Évangile qui réunit ses petits sous ses ailes, « et n'est heureux qu'autant qu'il est réchauffé <x de leur chaleur et qu'il les réchauffe de la « sienne. » C'est qu'en effet, personne mieux que saint Augustin n'a connu cette mystérieuse sympathie de l'orateur et de l'auditeur, par laquelle l'un éclaire, soutient, conduit l'autre, tandis que tous deux travaillent à la même heure, par le même effort, au dégagement et à l'éclat de la même vérité.

Si l'amour des hommes est un des principes de l'éloquence nouvelle, il y a un amour plus sacré encore, c'est l'amour de la vérité, l'amour de cet idéal souverain dont l'orateur doit être rempli, dont il n'atteint jamais toute la perfection et toute la splendeur, qu'il perd par moments, mais dont /a yue^ de temps à aulre, \e souUewt^ le réveille,

*il lui rend loulc son ardeur. Voilà ce que saint Augustin avail connu mieux peut-être qu'aucun ■ "ks hommes éloqucnls de l'antiquité, et ce qu'il exprime dans une page qu'il faut voua lire tout entière :

« Pour moi, presque toujours mon discours me « déplaît, car je suis avide d'un mieux, que sou- « vent je possède au dedans de mol, avant que J'aie « commencé .i l'exprimer par le bruit de la parole; .« et quand tous mes efforts sont restés au-dessous « de ce que j'ai conçu, je m'afflige de sentir que H ma langue n'a pas pu suffire à mon cœur. L'idée a illumine mon esprit avec la rapidité de l'éclair; a mais le langage ne lui ressemble point ; il est « lent, tardif, et, tandis qu'il se déroule, déjà a l'idée est rentrée dans son mystère. Cependant 0 comme elle a laissé des vestiges admirablement n imprimés dans la mémoire, ces vestiges durent B assez pour se prêter à la lenteur des sjllabes, et « c'est sur eux que nous formons ces paroles qu'on « appelle langue latine, grecque, hébraïque ou H tout autre; car les vestiges mêmes de l'idée ne 0 sont ni latins, ni grecs, ni liébreux, ni d'aucune a nation ; mais comme les traits se marquent dans « le visage, ainsi l'idée dans l'esprit... De là il est « facile de conjecturer quelle est la dislance des « bruils échappés du notre bouciie à cette première

ISfl SEIZIÈME LEÇOM.

n vue de la pensée... Cependant, passionnés pSiïf" R le bien de l'auditeur, nous voudrions parler « comme nous concevons... et parce que nous n'y « réussissons pas, nous nous tourmentons, et « comme si nos peines étaient inutiles, nous sé- « chons d'ennui, et l'ennui fait languir le discours « et le rend plus impuissant qu'au moment même a où, du sentiment de son impuissance, l'ennui « nous est venu (1). »

C'est admirable ! il n'est pas besoin de vous le dire ; réloguencc est retrouvée, quand on en a retrouvé non-seulement toutes les inspirations, mais surtout tous les découragements, toute la mélancolie et tous les désespoirs. Voilà comment la doctrine théorique de l'éloquence nouvelle avait été recenstruite par les grands orateurs chrétiens.

Il resterait maintenant à la voir à l'œuvre et à se demander comment ces ressources nouvelles se produisirent dans leurs discours. Je ne m'engagerai pas témérairement ni volontiers dans un sujet que M. Villemain a traité avec une supériorité si grande, qu'il n'est permis à personne d'y toucher après lui; mon sujet, d'ailleurs, ne le comporte pas et me ramène seulennent à tracer les principaux traits des changements qui devaient s'accomplir,

il) s. Augustin, de Colechisandis Riulil«u, «aç. 9.

CIIRËTIENNE. ]gB

peu à peu, sous l'empire de ces règles, et conduire l'éloquence de la forme qu'elle avait eue chez les anciens à celle qu'elle devait prendre au mojen âge.

L'éloquence chrétienne semble nailre en Grèce du déû que Julien avait adressé au ehristlanisme lorsque, dans un jour de mépris et de colère, il engageait les Galiléens à aller dans leurs églises étudier Luc et Matthieu. C'est alors que saint Grégoire de Nazianze lui répondait : « Je vous abana donne tout le reste, ricliesse, naissance, gloire, « autorité et tous les biens d'ici-bas, dont le sou- « venir passe comme un songe; mais je mels la tt main sur l'éloquence, et je ne regrette pas les « travaux, les voyages sur terre et sur mer quaj'ai « entrepris pour la conquérir (1). »

Ainsi ils étaient bien loin de vouloir abandonner leur part de la puissance de la parole, et alors, en effet, commence cette grande école où florissaient, à côté de Grégoire de Nysse, saint Basile, saint Chrysostome, dont la conversion faisait le regret éternel du rhéteur Libanius, lorsqu'il s'affligeait tous les jours qu'on lui eût enlevé Chrysostome auquel il se proposait de léguer son école. À mon sens, Chrysostome n'a pas beaucoup perdu.

|1} s. Grey.fla/., Op., i. I, p. 132, Orai.W.

m SEIZIÈME LEÇON.

Les Latins n'ont pas, comme les Grecs, cet art de la disposition, cet éclat et ces grâces de l'élocution, ces comparaisons toujours anciennes et toujours neuves tirées de la mer, du port, du théâtre et de la palestre. Ils n'ont pas non plus la même pureté dans le choix des expressions. La barbiHrie se fait sentir par la subtilité et une certaine grossièreté, la recherche, les raffinements qu'entraîne le mauvais goût. C'est que les Pères latins ne parlent pas à une population aussi polie, ils s'adressent à une multitude bien autrement mêlée. A Antioche, à G^arée, à Gonstantinople, les Pères grecs ont encore devant eux les restes choisis de la société ancienne ; mais à Hippone, le, peuple qui se presse autour de la chaire de son évêque n'est composé que de pêcheurs et de paysans ; à Milan même et à Rome, au milieu de toute cette multitude, je reconnais un nombre incalculable d'affranchis et de mercenaires dont le son de voix guttural rappelle les forêts d'où ils sont sortis. Pour faire la conquête de ces populations si mêlées, si peu sensibles aux charmes extérieurs de la parole, il faut d'autres moyens : il faut être avec elles familier, sensé, pathétique. Ces trois conditions sont, en général, le caractère dominant de l'éloquence des Pères latins.

Cependant chez saint Âmbroise on trouve

mieux ; on trouve plus fidèlement conservés les restes et comme un dernier parfum de l'art ancien. De même que, dans sa doctrine, il faisait une part plus large aux grâces de la forme et même du costume, de même aussi, dans son lan* gage, il y a je ne sais quel miel attiqite. On racontait que, saint Âmbroise encore au berceau, dormant un jour dans la cour du prétoire à Trêves , un essaim d'abeilles vint se poser sur ses lèvres, comme autrefois sur les lèvres de Platon: Ge récit s'accrédita avec le grand renom d'éloquence de saint Ambroise ; cette éloquence suffisait à q^ain-^^ \ tenir à la fois dans la persévérance et le ^foir/'^!(>^ dans la fermeté et dans la soumission, le peàjpll^dii '' - Milan pendant plusieurs jours, tandis que léi^aotdats de l'impératrice Justine assiégeaient la.4)asilique pour la livrer aux ariens. Cette éloquence entraînait à ce point quelles mères cachaient leurs filles quand saint Âmbroise glorifiait la virginité. C'était cette même éloquence qui devait arrêter Théodose coupable à la porte du sanctuaire et qui suspendit à la douceur de sa parole Augustin, encore à moitié manichéen, encore indécis, mais déjà plus qu'à demi gagné par le charme d'un orateur qui disait si bien (1).

(i) Voir les notes à la fin de la leçoo*

Voilà le caractère de l'éloquence d* Ambroise , mais j'ai hâte d'arriver à saint Augustin, qui occupe une place bien plus grande dans la postérité. Saint Augustin a moins d'ornements, il est moins antique, il a eu moins de commerce avec la Grèce ; il n'avait pas, comme saint Ambroise, traduit du grec un grand nombre d'écrits des Pères. Il nous a laissé jusqu'à trois cent quatre-vingt-dixhuit sermons, sans compter plusieurs traités prêches avant d'être écrits. Si vous les parcourez, vous y trouverez précisément les caractères que je mar- ^^uaisy les caractères que saint Augustin recom- -, ;:ipandait lui-même dans ses préceptes et qui doi- ^ Yent donner une forme nouvelle à la prédication : je veux dire ce familier abandon et ce style simple, celui dont on se lasse le moins.

En effet, le discours de l'évêque d'Hippone est un entretien avec son peuple, qui l'interrompt souvent et auquel il répond. Souvent aussi l'évêque rend compte de ses affaires les plus intérieures et les plus domestiques : par exemple, il y a deux sermons où saint Augustin décrit à ses auditeurs la vie qu'il mène en commun avec ses clercs, comment ils sont réunis pour imiter la communauté primitive de Jérusalem , aucun d'entre eux ne possédant rien en propre, et il vient de lui-même au-devant des objections. Oa se plaignait^ à Hip-

.pone, que l'église était pauvre parce que son évoque ne voulait recevoir ni donations, ni legs, et que personne ne voulait plus donner. Augustin répond qu'en effet il a refusé des héritages ou des legs de plusieurs pères qui avaient déshérité leurs fils pour enrichir TÉglise : « Car de quel front, moi « qui, si tous deux étaient vivants, devrais m'em- « ployer à leur réconciliation, recevrais-je cet hé- « ritage témoin d'une'colère incapable de pardonce ner; mais qu'un père qui a neuf enfants compte a le Christ pour un dixième, j'accepterai alors. « Quand un père déshéritera son fils pour enri- « chir rÉglise, qu'il aille chercher un autres a qu'Augustin pour recevoir le legs, ou plutôt^ « Dieu veuille qu'il ne trouve personne (1) ! » C'est ainsi qu'il communique à son peuple les affaires intérieures et jusqu'aux comptes de sa maison. Cependant cela ne l'empêche pas d'expliquer les , parties les plus ardues des Écritures, d'initier ses auditeurs à tous les mystères de l'explication allégorique, de leur faire voir l'historique des personnages et des événements, le sens figuré sous le sens propre, et de réfuter les manichéens qui opposeraient l'Ancien Testament au Nouveau. 11 faut aussi lutter contre l'arianisme ; et devant ce peu-

(1) s. Augustin, de Viiadericorum stiorum, &Qtm,'^X>\k%

loi SBUliEME LEÇOH.

pie grossier, il aborde toutes les difficultés, toutes les objections, il pénètre dans tous les nuages, s'efforce de les dissiper, et, par un art admirable, il parvient à faire passer dans ses discours, si simples et si rustiques, les plus grandes considéra* tions, les vues les plus vastes répandues dans les écrits théologiques qu'il avait composés pour tout le peuple chrétien. Il réussît à foire comprendre à ses "humbles auditeurs comment la Trinité a son image dans la triple unité de la mémoire, de Tintelligence et de la volonté. C'est là une idée longuement développée dans les écrits philosophiques de saint Augustin ; il la reprend devant ses pécheurs, ses paysans, il fait de la psychologie avec eux, il entre dans tous les détails de la pensée humaine, il leur demande : « Avez-vous une mé- « moire ? mais, si vous n'aviez pas une mémoire, « comment retiendriez-vous les paroles que je vous « adresse? Avez-vous une intelligence? mais si « vous n'aviez pas d'intelligence , comment com- « prendriez-vous ce que je vous dis ? Avez-vous une « volonté? Si vous n'aviez pas de volonté, com- « ment me répondriez-vous? » — Et après les avoir ainisi amenés à dégager eux-mêmes de ce chaos de leur inlelligence grossière les trois facultés constitutives de l'âme, il leur en montre à la fois l'unité ^^ la variété. Peu à peu cette fewVe le^ cA^mçrend,

L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE. Id5

le suit, le devance; il aperçoit qu'il est entendu, il est ravi, et il s'écrie : > i^ le dis sincèrement à a votre charité : je craigiimé de réjouir la subli- « lité des habiles et de décourager les esprits lent^ ; m maintenant je vois que par votre application à «( écouter, par votre promptitude à comprendre, à non*seulement vous avez saisi la parole, mais que a vous l'avez devancée. Je rends grâces à Dieu(l).D C'était, en effet, un prodige que d'arriver kfélever à ce degré de métaphysique, à celte puissance intellectuelle des âmes si grossières et si mal préparées, et quand Platon écrivait sur sa porte : a Nul n'entre ici s'il n'est géomètre, » il était glo« rieux d'écrire au contraire^ sur sa porte, comme le Christ : Venite adme^ onmes. Vous tous qui travaillez, qui bêchez la terre, qui péchez dans la mer, qui portez des fardeaux, qui construisez lentement, difficilement, des barques sur lesquelles vos frères iront braver les flots, vous tous, entrez ici ; je vous expliquerai non pas seulement le yvôdc crcouTov de Socrate, mais les derniers, les plus profonds mystères, le mystère de la Trinité. Voilà le secret de cette éloquence simple.

D'autres fois, il se plaît à orner davantage son discours, à donner plus de place à l'art ancien, tou-

li) s. Avguitiû, de THnitate^ sèrm. 52.

jours avec cette forme d'un entretien familier, à faire passer tour à tour ses auditeurs par les plus grands souvenirs de l'Écriture sainte, et aussi par les réminiscences littéraires qui pouvaient gagner les esprits du petit nombre de lettrés qui se trou vaient parmi eux.

Je vous citerai, comme exemple, un discours dé saint Augustin, non pas plus éloquent, mais plus curieux peut-être que les autres. C'est une homélie sur la prière , au moment où. il vient d'apprendre la prise de Rome par Âlaric. Il importe de recueillir les échos que cette grande catastrophe réveilla par tout l'univers, à Hippone comme à Bethléem, alors qu'une foule de fugitifs cherchaient asile sur tous les rivages, ayant abandonné or, argent, trésors, pour avoir la vie sauve. Tant de désastres avaient agité les esprits, et, en Afrique même, les pêcheurs et les paysans, comme dans le sénat de Rome Symmaque et les siens, commençaient à dire que toutes choses périssaient dans les temps chrétiens, que le christianisme avait porté malheur à la grandeur romaine, et que les anciens dieux l'avaient bien mieux gardée. Saint Augustin, provoqué par ces plaintes, répondit avec un mélange d'ironie, d'enjouement et de gravité : « Vous « dites : Voici que tout périt dans les temps

chrétiens. Pourquoi murmurei-voiis? Diqu n'a

« point promis que ces choses terrestres ne péri- « raient point ; le Christ ne l'a point promis. «Éternel, il a promis des choses éternelles. La

< eité qui nous a engendrés temporellement est- «elle encore debout? rendons grâces à Dieu, et « puisse-t-elle, régénérée par Tesprit, passer avec

< nous à Téternité 1 Mais si la cité qui nous donne « la vie temporelle n'est plus, celle qui nous a en-

< gendres spirituellement est debout ! . . . Quelle « cité? la cité sainte, la cité iidèle, la cité voya- « geuse sur la terre, mais qui a ses fondements « dans le ciel. Chrétien, ne laisse pas périr l'espé- « rance, ni se perdre la charité, ceins tes reins... « Pourquoi t'effrayer si les empires terrestres pé- « rissent? La promesse t'a été faite d'en haut que « tu ne périrais point avec eux ; car ces ruines ont « été prédites... Et ceux qui ont promis l'éternité « aux empires de la terre ont menti pour flatter « les hommes. Un de leurs poètes fait parler Jupi- ^ ter, et lui fait dire des Romains :

His ego nec metas rerum nec tempora pono, Imperium sine fine dedi.

« La vérité répond mal à ces promesses. Cet em- « pire sans fin que tu leur donnes, ô Jupiter! « qui ne leur as jamais rien donné, est-il au ciel a ou sur la terre? sur la terre sans âLO\v\ft\ \sl^%^

198 SnZIÈME LEÇON.

a fût-il au ciel, n'est-il pas: écrit que le ciel et la c( terre passeront ! Ce que Dieu a fait passera : a combien plus vite ce qu'a fondé Romulus ! Peut* (c être, si nous voulions quereller Virgile pour ces d vers, il nous prendrait à part et nous dirait : Ten a sais autant que vous; mais que faire quand j'avais a à charmer l'oreille des Romains? Et cependant c( j'ai pris mes précautions en mettant ces paroles « dans la bouche de leur Jupiter : un Dieu faux « ne pouvait être qu'un oracle menteur. Maïs ailce leurs, quand j'ai parlé en mon nom, j'ai dit:

Non res romanse perituraque régna.

«Vous le voyez, j'ai dit que leur empire péri- « rait... »

On voit bien que saint Augustin n'a cité Virgile que pour opposer le poëte au poëte lui-même et ébranler la trop grande autorité que lui prêtaient encore quelques lettrés.

Puis Augustin, sachant qu'un certain nombre de ses auditeurs se plaignaient de sa sévérité pour les calamités romaines, qu'autour de lui on murmurait quand il prenait la parole sur les événements de Rome, car il paraît qu'en Afrique il y avait deux partis : un parti romain et un parti opposé aux Romains, dont saint Augustin était considéra comme le chef, il va au-devant des objections :

«Je sais qii'on dit ds^-mol : « Surtout qu'il ne

« parle pas de Rome ! Oh ! s'il pouvait ne rien dire

« de Rome I » Comme si je venais pour insulter

«autrui et non pour fléchir Dieu çt pour vous

« exhorter selon la mesure de mes forces. A Dieu ne

«plaise que j'insulte Rome! N'y comptions-nous

«pas beaucoup de frères? n'en avons-nous pas

« encore beaucoup ? Une grande partie de la cité

« de Dieu voyageuse en ce monde n'y a-t-elle point

«sa demeure !... Que dis-je donc quand je ne

« veux point me taire, si ce n'est qu'il est feux que

« notre Christ ait perdu Rome, et qu'elle fût mieux

«gardée par ses dieux de pierre ou de bois. Les

«voulez-vous plus précieux? ses dieux d'airain;

« ajoutez ses dieux d'argent et d'or. Voilà à qui

^ des hommes savants avaient confié la garde de

«Rome... Comment donc garderaient-ils vosmai-

« sons, ces dieux qui n'ont pas pu garder leurs

« idoles? Il y a longtemps qu'Alexandrie a perdu

« ses faux dieux ; il y a longtemps que Constanti-

« nople a perdu les siens, et, reconstruite par un

« empereur chrétien, elle a grandi cependant, elle

c( grandit encore, elle demeure, elle demeurera

(c autant que Dieu l'a résolu; car même à cette cilé

« chrétienne nous ne promettons pas réternité(l).»

(i) S. kv^stm, 8$m' 105, c. 7 et 9,

900 ' SEmËME LEÇON.

Ce dernier fragment a beaucoup de grandeur, cette opposition des nouvelles destinées de Gonstantinople à celles de la vieille Rome et, en même temps surtout, cette vue d'un empire grand, mais périssable, attaché à Gonstantinople même, tout cela montre l'étonnante justesse de coup d'oeil que saint Augustin a portée dans l'histoire ; il semble qu'il ait vu, à travers les temps, ces autres barbares et cet autre Alaric, qui devaient annoncer un jour à Gonstantinople que l'heure était venue.

On trouverait dans les sermons de saint Augustin des passages non moins éloquents, des morceaux entiers tout resplendissants de beautés analogues à celles qui sont si communes dans saint Jean Ghrysostome et dans saint Basile, notamment un passage d'un admirable discours sur la Résurrection :

« Vous êtes triste d'avoir porté au sépulcre celui ce que vous aimiez, et parce que tout à coup vous « n'entendez plus sa voix. Il vivait et il est mort ; « il mangeait et il ne mange plus ; il ne se mêle « plus aux joies et aux plaisirs des vivants. Pleurez- « vous donc la semence quand vous la confiez au « sillon? Si un homme était assez ignorant de c< toutes choses pour pleurer le grain qu'on apporte « aux champs, qu'on met dans la terre et qu'on f( ensevelit sous la glèbe brisée; et si cet homme

a disait en lui-rméme : « Comment donc a-V-on « enterré ce blé moissonné avec tant de peine, «battu, émondé, conservé dans le grenier: nous « le voyions, et sa beauté faisait notre joie : maince tenant il a disparu de nos yeux ! S'il pleu-

« rait ainsi, ne lui dirait-on pas : « Ne t'afflige c< point; ce grain enfoui n'est assurément plus c( dans le grenier, il n'est plus dans nos mains ; « mais nous viendrons plus tard visiter ce champ, « et lu te réjouiras de voir la richesse de la récolte,

« là où tu pleures l'aridité du sillon, » Les

« moissons se voient chaque année, celle du genre « humain ne se fera qu'une fois à la fin des

« siècles En attendant, toute créature, si nous

« ne sommes pas sourds, nous parle de résurrec- (( tion. Le sommeil et le réveil sont de tous les « jours : la hux^ disparaît et se renouvelle tous « les mois. Pourquoi viennent, pourquoi s'en vont « les feuilles des arbres? Voici l'hiver assurément « ces arbres desséchés reverdiront au printemps. « Sera-ce la première fois, ou l'avez-vous vu Tan « passé? Vous l'avez vu : l'automne amena l'hiver, « le printemps ramène l'été. L'année recommence a dans un temps qui lui est marqué; et les hommes « faits à l'image de Dieu mourraient pour ne plus « revivre! »

J'ai hâte d'en finir, et, pour montrer comxftfâû\.

203 SEIZIÈME LEÇOS.

Augustin savait s'élcvor ;i ce troisième degré de l'éloquence qu'il appelle le sublime, comment après avoir traversé le langage simple et familier, et cet autre, qui n'est dénué ni d'ornements ni d'érudition, il savait aussi arracher au fond des cœurs une victoire disputée.

J'aime mieux vous citer deux faits racontés par saint Augustin lui-même, par nécessité, et non pour vanter son éloquence.

De temps immémorial existait en Mauritanie, à Césarée, une coutume qu'on appelait la Caterva; c'était une petite guerre, mais sérieuse et meurtrière, qu'on se faisait chaque année ; chaque année, les habitants de la ville, divisés en deux bandes, les pères et les fils, les frères et les frères, armés les uns contre les autres, se faisaient, pendant cinq ou six jours, une guerre à mort ; des flots de 'sang coulaient dans la ville. Aucune prescription des empereurs n'avait pu déraciner ce détestable usage : cela étonnera moins ceux qui sauront que l'Italie, au moyen âge, connut quelques coutumes semblables, et qu'il fallut des efforts persévérants pour les effacer. Saint Augustin tâcha d'abolir ce que les édits * - des empereurs avaient vainement voulu détruire: il parla, il ébranla, il futcouvert d'applaudissements; mais il ne se crut pas vainqueur tant qu'il n'entendit que des acclamations : il parla enuori^ caG

L'ÉLOQUENCE CHRETiENNE. 203

vil couler des larmes; alors il senlit que la victoire -était gagnée : « En eiïet, dit-il, il y a huit ans que '« j'ai parle, et il y a huit ans que la coutume an- « nuelle n'a pas reparu (1). »

.Une autre fois, il s'agissait d'un usage moins dangereux, mais plus difficile à déraciner : On avait institué à Ilippone des banquets demi-païens qui se célébraient dans l'église et s'appelaient Lxtitia. Les gens d'Hippone paraissaient bien disposés à ne pas renoncer à cette coutume : le ■vieil évêque Valère avait appelé Augustin à venir partager avec lui le fardeau de l'épiscopat et le ministère de la parole. Il le chargea d'attaquer encore une fois cette coutume profane, contre laquelle tous ses efforts étaient demeurés impuissants. Ce fut pour Augustin l'occasion d'un nouveau .triomphe. Aussitôt qu'on sut qu'il parlerait sur ce ifoint, on s'entendit pour ne tenir aucun compte de son discours. Cependant, par curiosité, on alla ■Tenlendre : il parla trois fois, à trois jours dilîé- 'rents, et, le jour où il resta maître du terrain, il BYait pris en quelque sorte avec lui toutes ses armes, avait fait apporter tous les livres de l'Écriture sainte, il avait fait lira l'Evangile du Sauveur chassant les marchands du tcmi^lo, il avait lu l'Exode,

(1) 6. Àugusilii, ik Dodmia chisliaiia, I. IV, 24.

OÙ sont représentés les Juifs adorant les faux dieux, et prenant ensuite le livre des Épîlres de saint Paul, il avait lu les passages dans lesquels saint Paul flétrit rivresse et les banquets ; ayant enfin rendu tous ces livres à celui qui en était la gardiens » <K Je commençai, dit-il, à leur représenter le cornet mun péril et d'eux qui nous étaient ^confiés, et c( de nous qui rendrions compte au prince des « pasteurs; et, par les injures du Christ, par sa « couronne d'épines, par sa croix et par son sang, c( je les suppliai que, s'ils voulaient se perdre, ils c( eussent pitié de nous, et qu'ils songeassent à la « charité du vieil et vénérable évêque Valêre, qui, « pour l'amour d'eux, m'avait imposé la formidac< ble charge de leur annoncer la parole de vérité. « Et, tandis que je leur faisais ces reproches, il « arriva que le maître des âmes me donna de l'inc< spiration selon le besoin et le péril. Mes larmes « ne provoquèrent point les leurs; mais, tandis « que je parlais, prévenu par leurs pleurs, j'avoue c( que je ne pus me défendre de laisser éclater c( les miens, et, quand nous eûmes pleuré ensemc< ble, je mis fin à mon discours avec un ferme esc< poir de leur conversion (1). »

Voilà assurément de beaux exemples des victoi-

(1) Epist XXIX, ad Alypium,

res de la parole. Et ne vous arrêtez pas à ce qu'ils ont de petit et d'obscur par leur objet, car toutes les conquêtes spirituelles commencent ainsi par être humbles et obscures; mais cette parole, qui avait vainèu les habitants de Césarée, en Mauritanie, et les gens d'Hippone, vous la verrez grandir et triompher sur d'autres champs de bataille.

Il nous resterait à étudier bien d'autres orateurs chrétiens de l'école de saint Ambroise et de saint Augustin. Ils sont nombreux au quatrième et au cinquième siècle : je citerai seulement saint Léon, si magnifique lorsqu'il dévoile les destinées de Rome chrétienne et qu'il invite saint Pierre à venir prendre possession de cette capitale de tous les paganismes (1) ; saint Zenon de Vérone, dont les discours sont fort instructifs et surtout très-curieux : ils sont adressés aux catéchumènes au moment où ils vont recevoir le baptême ; je pourrais citer encore saint Pierre Ghrysologue de Ravenne, Gaudence de Brescia, Maxime de Turin. Mais, il faut convenir que les discours de saint Augustin restèrent, avec ceux de Grégoire le Grand, eomme le modèle principal et favori de la prédication chrétienne au moyen âge. Nous en avons la preuve

dans les discours de saint Césaire d'Arles, que

(1) Vc^ks notes klafin d6 la leçooi II . lé aVé AU r* êiicLS» /t ^^

SimÊIE U(0S.

longtemps on a confoodos arec ceux de saint Àugoslin et qu'il faut eoeore rocherdiw aujourd'hui dans l'Appendice des cean>es de oelai-ci, tant est grande la ressemblance de ces deux esprits! tant le disciple a soiri le maitns pas a pas! A son tour, le recueil des discours de saint Césaire derint le manuel de tous ceux qai étaient incapables de prêcher par eux-mêmes. On en a formé des home" Haira ou livres d'homélies, manuels des missionnaires innombrables euToyes à toutes les extrémités du monde pour conquérir les barbares à la foi. Les temps nouveaux sont en possession de Téloquence qui leur conviait : elle sera simple^ comme il la faut à saint Éloi, à saint Gall^ à saint Bonifaœ, pour toucher les âmes de ces néophytes encore tout remplis des souvenirs de leur paganisme grossier et des divinités sanguinaires du Yalhalla. Elle sera familière et rustique s*il le faut, comme il convient aux prédicateurs des temps carlovingiens qui auront à instruire et à éclairer des porchers et des bouviers pour lesquels ils stipulent avec tant de soin le repos du dimanche, afin qu^il leur reste un jour au moins pour s'instruire et arriver à la connaissance de leur religion. Il faudra aussi que cette parole reste assez élevée, assez puissante, pour conserver les hautes pensées de la mctaphysique dirétienne, en rendre toute la délicatesse, tous les

détails les plus difficiles à saisir et les faire pénétrer, les uns après les autres, dans des intelligences qui semblent les moins faites pour les entendre ; il faudra enfin qu'elle demeure assez forte et assez efficace pour que, à un moment donné, elle puisse ébranler les nations. Après avoir étudié les prodiges obscurs de la parole, nous ne serons plus étonnés de ce qu'elle a fait au huitième et au neuvième siècle ; il est plus difficile de créer des sociétés que de les conduire et de les armer ensuite. Quand je vois la prédication chrétienne assez forte pour arracher des populations entières au paganisme, pour les amener à des mœurs nouvelles, pour déraciner les plus opiniâtres passions, je ne suis pas étonné de la trouver, plus tard, assez puissante pour réconcilier les villes lombardes et Jean de Vicence dans les champs de Vérone, assez puissante pour précipiter, avec saint Bernard, toute l'assemblée de Vézelay à la croisade.

C'est dans tous les Pères, mais peut-être dans saint Ambroise excellemment, qu'il faut voir le type de Thomélie. La parole même de Dieu donnant non-seulement le sujet, mais toute la trame de la prédication.

Hexamieron. — Sermons sur l'œuvre des six jours, prêches matin et soir au peuple de Milan pendant la dernière semaine du carême. — Un notarius les écrivait. — Plus tard Ambroise les rédigea. 11 y réunit ce que les anciens savaient de la nature : Pline, Virgile. 11 anima le récit de la création, s'attacha à combattre les objections des païens et des hérétiques, et en relevant le sens symbolique à retrouver dans cette vie de la nature l'image et la règle de la vie humaine. — Physique. — Métaphysique. — Morale.

Admirables tableaux de la mer : « Quelle ver- <c dure des prairies, quel charme des jardins peut

L'ÉLOQUENCE GHRfiTIBNNE. 100

<« égaler l'azur de l'Océan? Les jardins brillent « émaillés de lis, la mer est semée de voiles. Les « lis ne portent qu'un parfum, les navires portent « le salut des hommes. Ajoutez les poissons bou- ^ dissant, les dauphins se jouant et les flots retenue tissant d'un sombre murmure. » — D'autres fois il se complaît aux plus humbles peintures : « La cigogne nourrissant ses vieux parents, les « abeilles combattant pour leur reine, le rossignol « enchantant les nuits où il couve ses petits : a Je « lui compare cette pauvre mais chaste femme « qui se lève la nuit pour tourner la meule et « moudre le pain de ses petits enfants , et qui « essaye de charmer par ses chants l'ennui de sa « pauvreté. Et quoiqu'elle ne puisse imiter la mé- « lodie du rossignol, du moins elle en imite la « tendresse. »

Sages instructions. — Premier jour. — Contre les philosophes qui font le monde et la matière éter* ûels. — Le dogme de la création. — Quatrième jour. — Contre l'astrologie. — Le soleil n'est que le serviteur du Christ. — Si vous croyez à la fatalité de l'horoscope, pourquoi des lois, des châtiments ; pourquoi le laboureur n'attend-il pas que ses greniers se remplissent d'eux-mêmes?

Applications morales. — La rose était d'abord sans épine, elle s'en couvrit ensuite el dc^xîA. \^

symbole de notre vie. Car Inélégance de notre vie est tout assiégée et toute pressée de sollicitudes, de façon que la tristesse soit unie au plaisir; et si quelqu'un, par la justesse de sa raison, ou par le succès d'une heureuse carrière, a lieu de se féliciter luimême, il faut qu'il se souvienne du péché qui dans nos âmes couvertes comme des fleurs aux parfums du paradis terrestre a fait naître les ronces, a 0 « homme! vous avez beau briller de tout votre « éclat : regardez au-dessous de vous, vous fleurisc( sez sur des épines. »

La création de l'homme. — Conclusion. — « Remercions le Seigneur notre Dieu d'avoir fait « cet ouvrage où il put se reposer. Il fit le ciel, je c( ne lis pas qu'il se reposa ; il fit la terre, je ne lis « pas qu'il se reposa ; il fit le soleil et les étoiles, c( je ne lis pas encore qu'il se soit reposé. Mais je « lis qu'il fit l'homme, et alors il se reposa, car il « avait à qui pardonner. »

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