‹ Œuvres complètes der A.F Ozanam (volume 5)Chapitre 5 sur 25 · SS3 DIX-SEPTIËXB LEÇON · texte numérisé non relu

SS3 DIX-SEPTIËXB LEÇON

fonder une science que toute Téradition bcnédic* tîne du dix-septième et du dix-huitième siècle n'a pas encore achevée.

Un si grand exemple devait susciter des imita- «teurs. Saint Jérôme avait continué la chronique 4*£usèbe, de 325 à 338 ; Prosper d'Aquitaine, théologien et poète, la continua jusqu'en 444 ; l'évéque espagnol Idace, de son côté, au fond de la Galice, où il était relégué, aux extrémités du monde et au milieu des barbares, continue la chro* nique jusqu'en 469. Il y mêlait dans des termes bien courts, mais tout remplis des larmes de son temps, la tristesse de cette ruine universelle, et il marque avec terreur les derniers coups qui achèvent d'ébranler l'empire et qui semblent aussi, un moment, devoir emporter l'Église.

Il raconte avec sa brièveté pour ainsi dire funéraire comment, après les dévastations des provinces espagnoles par les barbares, après que la famine et la peste furent venues compléter l'ouvrage de l'épée, comment les bêtes féroces, sorties de leurs solitudes, pénétraient dans les villes, et, enhardies par les morts qu'elles avaient dévorés, s'attachaient aux hommes vivants et venaient leur livrer les derniers et les plus terribles combats.

Ces chroniques ne manquent donc pas d'intérêt "^ûns leur précision mêwe -^ ce^eudaut ce qui do*

mine en elles, c'est la brièveté et la sécheresse. Elles enregistrent les événements pour eux-mêmes, sans préoccupation des larmes qu'ils peuvent tirer des yeux des hommes ; elles conservent pour ainsi ^ dire un caraclère monumental : on écrit sur le T-» papyrus, qui va devenir si rare, comme on écrivait ,. sur le marbre et sur l'airain, , - -

On était arrivé à une époque où l'histoire telle que les anciens l'avaient conçue était impossible. Il n'y avait pas de main assez courageuse pour * reprendre la plume de Tacite ou de Tite-Live; la* plume de Prosper d'Aquitaine ou d'Idace devait paraître plus légère, et il n'y aura pas de monastère si dénué d'hommes intelligents qui ne trouve au moins un moine pour écrire, année par année, la mort des hommes illustres contemporains, les événements qui ont porté la joie ou le deuil dans la contrée. Ce sera en peu de mots, en entremêlant avec une singulière confusion les chagrins particu liers du moine rédacteur et les douleurs de l'humanité: ainsi on trouvera, dans je ne sais quelles annales franques, à l'année 710 : « Frère Martin est mort; » le frère Martin était probablement le frère de cœur de ce pauvre moine.

Quelques années après, Charles Martel bat les Sarrasins dans les champs de Poitiers, et cet événement est consigné dans ces annales «se^\^\afe^^

tu* DIX-SEPTIÈME LEÇON.

brièveté. C'est en se resserrant de la sorte, en se faisant petite, que l'histoire arrivera à passer à travers les difficultés des temps, comme le grain qui trouve toujours un vent assez fort pour le porter où Dieu l'envoie.

• Voilà la première forme de l'histoire et le premier bienfait qui en résulte. Cependant il faut convenir que si la chronique devait rester seule, toute beauté, tout sentiment d'art périrait dans l'histoire, et que toute vie semblerait s'y éteindre. Mais ce n'est pas là l'intérêt du christianisme, qui, au contraire, a toutes les raisons du monde de montrer ce qu'il y a de plus vivant dans l'homme, le combat de l'esprit et de la chair, les luttes des passions, et enfin l'idéal même de la vie dans la persoine des saints. C'est pourquoi les chrétiens s'attachent à écrire longuement, avec respect et amour, la vie de ceux d'entre eux qui auront laissé de grands exemples et qui auront semé dans le monde une parole régénératrice ou un sang fécond. Voilà pourquoi, dès les premiers siècles, les actes des martyrs deviennent une partie du culte qu'on leur rend et sont lus publiquement à leurs fêtes. Voilà pourquoi aussi, dès les premiers temps, on voit dans TÉglise romaine, sous les papes saint Clément, saint Anthère, saint Fabien, des notariij c'est-à-dire des stéuograçhes chargés de

L'HISTOIRE. ' îâ ^- V

recueillir les actes des martyrs, qui étaient parfois des procès-verbaux achetés aux greffiers. (^ sont * là les premiers fondements de l'hagiographie chrétienne, fondements solides : car ces procès- verbaux, lorsqu'on s'arrête à ceux dont l'authenticité est bien établie, ne laissent aucune place à l'interpolation. La brièveté, la simplicité, la sobriété des détails, attestent la fidélité de celui qui les a recueillis. Â cette classe de monuments appartiennent les actes du martyre de sainte Perpétue, la lettre de l'Église de Lyon sur ses martyrs, et cette autre admirable lettre de l'Église d'Asie qui contient le récit de la mort de saint Polycarpe; tels sont aussi les actes de saint Cyprien. C'est un procès-verbal qui, ce semble, aurait pu être celui du greffier païen attaché au tribunal du proconsul, tellement toute réflexion et toute parole de commisération semblent être bannies! Cependant, à la vérité, à la ^ fidélité avec laquelle sont exprimées la grandeur du martyre, toute l'émotion et toute la pitié de ceux qui Tenvironnent, on reconnaît bien une main chrétienne, fidèle, incorruptible, qui n'a rien négligé pour faire vivre l'histoire et lui donner cette couleur, cette beauté que nous avions crues tout à l'heure pour toujours absentes. Voici, par exemple, comment le rédacteur des actes retrace l'interrogatoire de saint Cyprien :

Galère Maxime, proconsul, dit à Tévèque Gyprien : a Tu es Thascius Cyprianus? » — Cyprien nL répondit : a Je le suis. x> — Galère Maxime dit : a C'est toi qui t'es donné pour évéque à des a hommes d'un esprit sacrilège? — C'est moi. » « — Le proconsul dit : a Les très-sacrés emperears « ont ordonné que tu sacrifierais. « — L'évèque « Cyprien répondit : « Je ne le ferai point. • — « Galère Maxime dit : « Songe à te sauver. » — « L'évêque Cyprien répondit : « Fais ce qui t'est « commandé ; dans une cause si juste, il n'y a pas « à délibérer. »

Tout le monde peut jurer que ces paroles sont écrites sous la dictée même de ceux qui les pro« noncèrent ; rien n'a été ajouté pour donner carrière au sentiment du rédacteur : aucune de ces injures contre le proconsul ou l'empereur, que l'on aurait pu attendre de la part d'un hagiographe des temps barbares ; c'est bien là l'austérité et la dignité du christianisme primitif.

Le juge ému prononce la sentence, et la foule des frères qui entourait Tévêque disait : « Et nous <i aussi, qu'on nous décapite avec lui. » On le conduit au lieu du supplice, entouré de diacres et de fidèles, et déjà ils étaient si nombreux, que les persécuteurs commençaient à trembler. Il fallait cependant qu'il subît sa peine-, mais on le laisse

entouré de tous ceux qui le regardaicût comme un père, et tout à l'heure comme un saint. Il quitte r son manteau et sa dalmatique, il ordonne qu'on minette vingt-cinq pièces d'or à son bourreau. Les frères lui offrent des linges, et, comme il ne pouvait se bander les yeux, un prêtre et un sous-diacre les lui bandèrent, et il mourut avec toute la dignité et toute la majesté d'un prince entouré de son peuple. Quand la nuit est venue, c'est avec des torches, avec des chants, avec toute la pompe d'un ., triomphe qu'il est porté au lieu de son repos. IXStn ^^ tout ceci respire la vie de cette vieille et puissante, ^ v ^ Église de Carthage, qui déjà, dès le troisième^ siècle, s'était rendue redoutable aux païens.

Jusqu'ici la certitude est absolue; viennent ensuite d'autres récits qui présentent les mêmes garanties : ce sont les vies de quelques hommes illustres à tout jamais, comme celles de saint Àmbroise, de saint Augustin, de saint Martin de Tours, écrites par leurs disciples, leurs amis, par les compagnons de tous leurs travaux : saint Paulin, Possidius, Sulpice Sévère.

Mais à l'époque des martyrs et des Pères succède celle des anachorètes. L*éloignement du désert, la distance des temps, les récits transmis de bouche en bouolje, permettent dès lors à l'imagination de s^mtroduire dans /'histoire et d'y mèW V\ ^^fe.%\^»

3S8 DIX-SEPnËKE LEÇON.

Ces récits de la solitude charmèrent Tâme de sain

Jérôme, et il entreprit un jour de les recueillir

d'en former un ensemble et comme toute une soit

de tableaux chrétiens. On ignore s'il put rempli

son dessein, mais trois de ces vies nous son

restées : celles de saint Paul, de saint Hilarione

de Malchus. Je m'arrête seulement à la premier

JU P^^^ ^^"^ donner une idée de ces récits qui de

vaient peupler la Thébaïde, et qui, se répétas

dans tout l'Orient et l'Occident, allaient agiter le

ly.^" âmes désireuses de paix, de repos et de sacrifices.

> ' " Saint Jérôme raconte cette histoire merveilleuse

i^ - que, sous le règne et la persécution de l'empereu Viilérien, un jeune chrétien, vivant dans une vill de la basse Thébaïde, âgé de seize ans, et recueill chez sa sœur, craignant le fanatisme de son beau frère païen, menacé chaque jour, avait fini pa abandonner la maison hospitalière pour aller cher cher un asile dans les montagnes. Après avoi longtemps erré, il avait enfin pénétré dans ui lieu où un rocher presque inabordable offrait un ouverture par où on entrait dans une chambr intérieure assez spacieuse, taillée dans le roc, ciel découvert ; d'ailleurs un vaste palmier avai étendu ses rameaux au-dessus de la caverne e formait comme un toit; au pied de l'arbre coulai une onde claire et rafraîchissante. Paul s'arrêl

' L'HISTOIRB. 229

: là, fit de ce lieu son séjour et y vécut jusqu'à l'âge » de cent treize ans, ce qui n'est point sans exemple, ave(i cette sobriété de vie et ces mœurs de l'Orient. Il touchait à sa dernière heure, lorsque, à quel- \ ques journées de là, dans ces mêmes solitudes de laThébaïde, l'anachorète Antoine, qui avait quatrevingt-dix ans, et servait Dieu dans le désert depuis longues années, eut un jour une tentation et se prit à penser qu'il était peut-être bien le moine le plus ancien et le plus parfait qui fût dans le niOHde. Mais, la nuit suivante, un avertissement 'd'ejihaut lui vint d'aller chercher un moine plus ancien et plus parfait que lui, et la direction qu'ils devait prendre pour le trouver lui fut marquée; Le lendemain, Antoine se mit en route, et ce vieillard, déjà tout courbé sous les années, s'avan- Çanl péniblement plié sur son bâton, sous le poids d'une chaleur accablante pendant quatre jours et quatre nuits, finit par tomber exténué à la porte d'une caverne creusée dans le roc; il heurta assez fortpour que Paul, qui était dedans, l'entendît et se présentât sur le seuil. Après quelques difficultés pour ouvrir cette porte infranchissable qui défendait sa solitude, Paul se décida cependant; il introduisit auprès de lui l'anachorète Antoine, et, voyant pour la première fois depuis si longtemps un autre homme, lui demanda si, daws l^*&N\V\fô^^

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on continuait toujours à élever des toits à côté d'autres toits, si les anciens empires étaient toujours debout et si les autels des faux dieux fumaient encore. Et, lorsque Antoine l'eut satisfait sur tous ces points, il eut faim, et alors un corbeau s'abattit sur le palmier, apportant un pain cuit sous la cendre, et Paul dit à Antoine. « Reconnaissez la « Providence de Dieu : jusqu'ici, chaque jour, je c( recevais la moitié d'un .pain, aujourd'hui- la « Providence a prévu que nous serions deux pour c< Rompre ce pain, et elle m'envoie un pain entier.» Ensuite Paul découvrit à Antoine qu'il avait connu et attendu sa venue, « car l'heure de mon départ « de ce monde est arrivée, et tu n'es venu ici que « pour prendre soin de ma sépulture. » Et il lui demanda de l'ensevelir dans le manteau que saint Athanase lui avait donné. Antoine se remit en roule pour aller le chercher dans sa cellule, et il se mit à dire : « Malheureux que j'étais ! j'ai vu « Élie, j'ai vu Jean dans le désert, j'ai vu Paul « dans le paradis. » Et, ayant pris le manteau d'Athanase, il retourna vers la demeure du solitaire, mais, lorsqu'il arriva, Paul venait d'expirer : il était prosterné en prières, tel que la mort l'avait surpris, mais l'âme n'y était plus. Et alors Antoine songeait à l'ensevelir, mais comment pouvait-il ouvrir la terre? Il attendait donc avec désespoir.

résigné à mourir plutôt que de rabandonner en proie aux bêles féroces, lorsque deux lions parurent, et Antoine ne se troubla pas plus que si c'eussent été deux colombes. Ils creusèrent une fosse, puis après Tinrent lécher les pieds d'Antoine, et Antoine, les prenant en pitié, s'écria : « Seigneur, sans la (c volonté duquel la feuille ne se détache point de a Tarbre, et le passereau ne tombe pas à terre, « donne à ceux-ci ce que tu sais leur convenir. »

Après avoir ainsi béni les lions, il les congédia, emportant, pour toute dépouille, la tunique de fil de palmier que Paul avait faite pour lui, et qu'il revêtit désormais par honneur aux jours de grande fête, à Pâques et à la Pentecôte, \

Ne nous étonnons pas de la naïveté de ce récit : un grand esprit comme Jérôme pouvait croire à la supériorité reconquise de l'homme sur la création; il pouvait croire au rétablissement de cet empire qui avait été donné au premier père sur toutes les créatures, à cet ordre primitif dans lequel tout ce qui vivait dans le monde n'était fait que pour servir les volontés du maître du monde, à cette réconciliation de toutes choses dans le christianisme; et nous voilà, dès à présent, en plein moyen âge; nous voilà dans ces pensées, dans ces inspirations fortes et grandes qui feront le courage, V^xàewt et la toute-puissance des hommes des lennvç^ Wx-

f» DII-SEPTIÈB LEÇ05.

bares. En effet, ce que Paul faisait dans le désert, c'est ce que la l^ende racontera de saint Gall, apaisant les ours des Alpes, ou de saint Colomban, attirant autour de lui les bêtes des forêts des Vosges, ou de saint François d'Assise, lorsqu'il trayersait les plaines de l'Ombrie et que les agneaux et les hirondelles le poursuivaient comme pour recueillir sa parole, tandis que les loups reculaient devant lui. Il fallait bien cette conyiction à des hommes qui avaient à vaincre des peuples plus terribles que les loups, et je m'étonne moins de voir des lions soumis, qui viennent creuser la fosse de l'anachorète Paul, que de voir, un peu plus tard, à la voix de CCS missionnaires et de ces moines, les plus indépendants, les plus vindicatifs et les plus implacables de tous les hommes, habitués à ne servir aucun maître, à ne prendre conseil que de leur épée, à ne jamais pardonner une injure, ces hommes, moins maniables mille fois que les lions et les bâtes féroces, réduits à obéir, et, ce qui est plus encore, à pardonner.

Voilà donc les premiers commencements de ce qui remplira le moyen âge, de ce qui fera, en quelque sorte, comme les deux moitiés de tout le travail historique : d'une part, la chronologie ou la vérité tout entière, mais aride, sèche, dépouillée, et^ d'autre part, la légende où la vie, la couleur.

Tâme, le mouvement de l'histoire se trouvent, mais où souvent aussi la poésie a pris ses libertés.

Reste maintenant à pénétrer plus loin : car, si les anciens se contentaient d'obtenir dans l'histoire une certaine vérité approximative des faits et une certaine beauté de couleur et de mouvement, les temps chrétiens ont plus d'ambition, et ils sont dévorés de ce besoin de connaître les causes qui poursuit les grandes âmes, les âmes fermes et spiritualistes. Car les causes premières sont immatérielles, et les temps matérialistes se contentent de connaître les faits, toujours les faits, rien que l'observation des' faits. Les temps spiritualistes veulent aller aux causes, parce qu'elles planent audessus des faits; en un mot, parce qu'elles sont esprit.

Les anciens n'avaient rien connu de pareil. Contents de recueillir les faits et les causes visibles, ils ne s'élevaient- pas à ces causes supérieures et invisibles qui gouvernent toutes choses. Us avaient fait peu d'efforts pour constituer la philosophie de l'histoire. Sans doute, ce besoin de rattacher toute chose à un principe supérieur ne les avait jamais entièrement abandonnés, et Hérodote lui-même, quand il montre la chute des empires, laisse apercevoir je ne sais quelle puissance ta^^Vm^^^sfe,

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quUl appella xb 9e?ôv, qui a une secrète jalousie contre ce qui s'élève, et, tôt ou tard, rabaisse les grandeurs d'ici-bas quand elles sont devenues trop hautes. Voilà toute la philosophie de Thistoire d'Hérodote.

Ceux qui viennent après lui expliquent bien moins encore la succession des événemeols. Le christianisme avait donc sur ce point un ^ort à faire, et alors comme toujours il fallait de grands faits pour produire une grande inspiration. Je ne crois pas qu'il puisse dans le monde se passer un événement éclatant qui ne produise un livre impérissable , mais ce n'est pas toujours celui qu'on attend. Ainsi la bataille d'Âctium, selon moi, c'est VÉnMde; Y Enéide^ qu'elle a inspirée, est sortie comme Vénus des flots de la mer toute resplendissante de beauté.

Un autre événement, le plus grand depuis la bataille d'Àctium, venait de se passer dans le monde : Âlaric était entré dans Rome ; les barbares avaient campé trois jours dans ses murs. C'était dans les annales du monde la plus formidable chose que l'histoire eût à raconter : il n'y eut cependant pas une élégie faite pour pleurer sur les feux de ces barbares allumés au pied du Capitole; il n'y eut pas un orateur, il n'y eut pas une âme romnine pour protester dignement, au moins le

LWSTOIRB. V . " . 335

troisième jour, quand Âlaric était pwfti, et quMl n'y avait plus de péril; non, il n'y eut pas un disciple deSymmaque ou de Macrobe, il n'y eut pas un seul de ces rhéteurs païens , qui excellaient dans l'art de la parole , pour faire entendre au monde une éloquente protestation. Le cri que doit arracher à l'humanité ce grand et terrible spectacle allait être poussé en Afrique ; et le livre qui devait sortir de la prise de Rome par Alaric, c'était la Cité de Dieu ; la Cité de Dieu^ c'est-à-dire la philosophie de' l'histoire, ou le premier effort pour la produire. Il ne fallut rien moins que cette grande secousse pour que le monde prit garde à la main souveraine et toute-puissante qui le remuait ainsi. Les Goths, en pénétrant dans Rome, avaient mis le feu aux jardins de Salluste, avaient brûlé une partie de la ville et s'étaient arrêtés, remplis de respect et de terreur (car ils étaient chrétiens quoique ariens) devant la basilique des saints apôtres ; ils avaient respecté les fidèles qui y gardaient les vases sacrés, respecté le cortège de fidèles et d'infidèles réunis sous l'égide de ces reliques des saints pour chercher la vie et la liberté dans le temple. Cependant ces humiliations imposées à la ville étemelle avaient déchaîné les colères des païens, et plusieurs même de ceux qui avaient trouvé leur salut au lombeau de Fiet^e eX ^^^ w\

S36 Oa-SEPTlfelE LSÇOH.

reprochaient au christianisine la mine de Rome, et demandaient aux chrétiens où donc était leor Dieu, et pourquoi il ne les arait pas protégés; pourquoi il avait laissé confondre les bons avec les méchants dans la même ruine ; comment il n'avait pas sauvé les justes de la spoliation, de la mort, de la captivité, et comment il avait abandonné leurs vierges mêmes au déshonneur entre les mains des barbares.

Voilà les plaintes et les cris qui vinrent, avec une multitude de fugitifs, troubler Augustin jusque dans le repos d'Hippone ; voilà les clameurs auxquelles, dans un jour de génie, il prit la résolution de répondre.

Il répondit en montrant aux païens, dans les malheurs de Rome, les conséquences accoutumées de la guerre, mais en leur faisant voir aussi l'intervention du christianisme dans cette puissance qui avait effrayé et dompté les barbares au jour même de leur victoire , et triomphé de leur souveraine liberté. A cette question : Pourquoi les mêmes malheurs ont-ils atteint les justes et les pécheurs, il répondit que ces malheurs pour les uns étaient une épreuve et pour les autres un châtiment. « C'est, leur dit-il, comme la boue et le baume « qu'une môme main agite, et dont Tune exhale ^ uiîeodenr fétide, l'autre un parfum excellent. »

D'ailleurs il importe peu de savoir quel est celui qui soufire, mais quelle âme il porte à la souffrance ; non quis, sed qualis. Car le chrétien ne connaît d'autre mal que le péché, et la captivité qui ne déshonora pas Régulus pourrait-elle déshonorer un front marqué au caractère du Christ? Beaucoup sont morts sans doute : mais quel était celui qui ne devait pas mourir? Et quant à ceux dont les corps sont restés sans sépulture, Tœil de Dieu saura les retrouver quand viendra le jour de la résurrection. Augustin console aussi les vierges déshonorées, et se retournant vers les païens : « Ce « que vous regrettez, leur dit-il, ce n'est pas cette « paix où vous useriez des biens temporels avec i( sobriété, piété, tempérance ; c'est celle où vous « poursuivriez à force de profusions des voluptés « inouïes et qui ferait sortir de la corruption de a vos mœurs des maux pires que toutes les fureurs « des ennemis. »

Après cette introduction, après cette triomphante invective contre les amis et les défenseurs de ces faux dieux que les païens de tous les temps ont toujours regrettés ou demandés, Augustin entre dans la discussion, et d'abord il confond ces doctrines du monde païen et de Rome en particulier qui expliquait sa' destinée par la puissance de ses dieux ; il entreprend de prouver c^ue c«& ô\ft\«».\skfc

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pouvaient rien, ni pour la yIc tirésente, ni pour la vie éternelle.

Les dieux de Rome ne lui ont épargné ni les crimes, ni les malheurs. Les criâieà, ils lui en ont donné l'exemple, toute la mythologie n'est pleine que des récits de leurs honteuses actions, et l'infamie des dieux a souvent passé dans les cérémonies de leur culte. Ces exemples, Rome ne les a-t-elle pas suivis par l'enlèvement des Sabines, la ruine d'Albe, les luttes fratricides des deux ordres, les guerres civiles, les proscriptions, l'affreuse corruption de ses mœurs ? Les dieux qui ont laissé périr Troie ne pouvaient pas sauver Rome. Rome ne les honorait-elle pas lorsqu'elle fut prise par les Gaulois, humiliée aux Fourches Caudines, vaincue à Cannes ; Sylla fit mourir plus de sénateurs que les Goths n'en ont dépouillé, et cependant les autels étaient chauds, l'encens d'Arabie y fumait, les temples avaient leurs sacrifices; les jeux, leur foule en délire, et le sang des citoyens coulait jusqu'aux pieds de ces dieux impuissants à les sauver.

Puis, s'appuyant sur l'autorité de Cicéron, il arrive à celte conclusion, que Rome n^avait jamais connu la république; car la république (c'est la définition de Cicéron) n'est autre chose que l'association d'un peuple pour Taccomplissement de la

■ L'HISTOIRE. B3a

' justice et pour la saiisfacLion do ses légitimes besoins. Or Rome no connut jamais cette justice sans tache et celte satisfaction des besoins légitimes, c'est-à-dire des besoins spirituels ; elle a frustré son peuple de la nourriture des âmes.

On ne peut trop admirer la hardiesse de cet

Africain qui refait à sa manière l'histoire romaine,

et n'y trouve que forfaits et châtiments. Cependant

il est trop éclairé pour n'y pas voir aussi la yertu

et la gloire. Expliquant les causes de la grandeur

de Rome, il la rattache au plan divin ; car le Dieu

PVrai et souverain qui a mis l'ordre non-seulement

rau ciel et sur la terre, mais dans les organes du

plus imperceptible insecte, dans la plume de l'oi-

l"Beau et la (leur de l'herbe, ne pouvait pas laisser

Kj£chapper aux lois de sa providence la conduite des

leaples et le sort des empires. Sa justice éclate

[QS le gouvernement du monde, en particulier

Rns la destinée de Rome. Les vieux Romains ne

îspiraiont que pour la gloire, ïls t'aimèrent avec

e ardeur inflnie ; « Pour elle ils voulurent vî-

î vre, pour elle ils n'hésitèrent pas à mourir ; par

I celle passion (oute-puissantc ils élouflereiil les

■ •ulrcs passions. El trouvant honteux de servir,

■ ^orieuK de dominer, ils firent toal pour rendre tléar patrie d'abord libre, cnsoïle maîtresse du

» Uii!» donc voulant f<»iAev tt\ ^V»iv-

210 DIX-SEPTIÈMB LGÇOK. "

dent un grand empire, afin que toutes les nations soumises à une même loi finissent par ne former qu'une seule cité, Dieu ayant besoin d'une race forte pour dompter les belliqueuses nations de rOccident, fit choix des Romains, récompensant ainsi d'un prix terrestre d'imparfaites vertus. « ils « avaient dédaigné leur intérêt pour l'intérêt puce blic, pourvu au salut de la patrie avec une âme <x libre, exempte des crimes que leurs lois flétrisa saient ; par tous les moyens ils cherchaient « l'honneur, la puissance, la gloire. Dieu qui ne « pouvait leur donner la vie éternelle, voulut « qu'ils fussent honorés par toutes les nations; ils « ont soumis à leur empire un grand nombre de « peuples ; leur gloire, éternisée par l'histoire et « les lettres, remplit presque toute la terre : ils « n'ont pas à se plaindre de la justice divine, ils « ont reçu leur récompense. »

Les dieux du paganisme ne peuvent rien pour l'éternité. Toute doctrine qui explique les temps doit se rattacher à l'éternité. L'histoire ne doit pas recueillir seulement les événements politiques et militaires, mais les événements de la penséei les révolutions de l'esprit humain. C'est ce que fait Augustin en examinant les principes et les transformations du paganisme. Suivant alors Yarron dans ses ti'ois théologies poétique, civile et physi-

■"5ir

L'IllSTOl KE. «41

que, il confond loulu tentative pour sauver les faux dieux par rallégorie ; car tout TeÛbrl de l'allégorie'ne justifie pas un symbolisme obscène et &jii<iuiûaire. Parmi lus philosophes , SocraLe , Platon, les néo-platoniciens, ont entrevu la vérité, mais ils ne l'ont pas glorifiée. Ils ont réhabilité la pluralité des dieux, la théurgie, la magie : toules les erreurs ont trouvé des sectateurs dans les disciples de l'école d'Alexandrie qui, vaincus enfin par ' le sentiment de leur impuissance, ont avoué avec Porphjre « qu'aucune secte n'avait encore trouvé « la voie universelle de la délivrance des âmes. »

Après avoir établi l'impuissance du paganisme, il est temps d'exposer la philosophie nouvelle que le christianisme porte dans l'histoire.

Dieu veut des êtres intelligents, il les veut en société, il les veut bons, mais il en prévoit de ;inauvais. 11 ne les fuit pas mauvais, mais il les ffre. 11 ne les souffrirait pas s'ils ne servaient à l'utilité des bons et à faire de l'ordre du monde

imme un poème où le contraste produit la

leâulé.De là deux cités. « Deux cités ont été bâties

,« par deux amours : la cité de la terre par l'amour

« de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu, la cité

du ciel par l'amour de Dieu poussé jusqu'au

mépris de soi. » Les deux cités sont entrelacées lour ainsi dire et coiiibndues iVdUS \a \'\e., fe\.Vi>

242 DIX-SEPTIÈHB LEQON.

pèlerins de la cité de Dieu voyagent à travers la cité des hommes.

Les patriarches, le peuple juif, les justei?, représentent la cité de Dieu. Celle de la terre est pressée de s'attacher ici-bas. Gain bâtit la première ville, Babylone. Romulus^ fratricide comme Gain, bâtit Rome. Babylone est la première Rome, Rome est la seconde Babylone; deux grands empires, dont l'un commence quand l'autre finit. Même durée, même puissance, même oubli de Dieu. Saint Augustin résume t(jute* l'histoire dans un tableau synchronique où il mène de front les Assyriens, les Juifs, les rois de Slcyone et d'Argos, et il continue jusqu'à Tavénement du Ghrist et aux progrès de l'Évangile. La cité de Dieu va grandissant encore, elle n'a pas péri à ce délai fatal de trois cent soixante-cinq ans que lui avaient fixé les païens, et qui finissaient en 399, année où les temples des dieux furent fermés à Garlhage.

Le problème de la fin de l'homme avait partagé les philosophes en deux cent quatre-vingt-huit sectes. Mais toutes cherchent celte fin dans la vie présente. Le christianisme la met dans la vie future. Il prouve contre les épicuriens le vide des plaisirs terrestres, contre les stoïciens l'insuffisance des vertus humaines. L'homme est né pour la société, mais la justice sociale n'est jamais complètement

réalisée ici-bas. Il faut donc un jugement qui sépare les deux cités, l'une pour la perte, Tautre pour le salut. Dieu s'est réservé le secret des temps; mais on peut comparer la durée du monde à une semaine, le sixième jour où nous sommes aboutit au sabbat éternel, qui n'est pas le repos inactif, mais le repos dans Tintelligence et dans l'amour. Voilà l'analyse bien rapide et bien incomplète de ce livre étonnant, désordonné, qui, au premier abord, effraye par ses répétitions, par ses lacunes, par tout ce qui y manque et par tout ce qui s'y trouve de trop, auquel saint Augustin travailla dixhuit ans au milieu de tous les labeurs de son épiscopat, avec des interruptions incroyables, n'ayant plus sous la main les dix premiers livres pendant qu'il faisait les douze autres, condamné, par conséquent, à d'inévitables redites. Et cependant, quand on pénètre dans ce désordre apparent, quel ordre merveilleux n'y trouve-t-on pas ! quelle prévision! quelle force d'intelligence! quelles lumières ! Il ruine toute l'explication des destinées du monde par la doctrine païenne, et il fonde une doctrine nouvelle qui introduit la philosophie dans l'histoire. C'est dans la métaphysique, dans les questions ardues de la Providence, de la liberté, de la prescience, de la fin naturelle des c\i^^^.^ c'est }h, dans ces mystères, (ju'il chetcYvÇi \e ^^^^^\

244 DII-SEPTIËME LEÇON.

des affaires humaines, le secret de ce que nous croyons n'être conduit que par nos passions. Là ou nous ne voyons que nous-mêmes et où nous pensons remplir le monde, il nous fait voir petits et presque effacés, absorbés par Dieu, qui nous maîtrise, nous domine, nous enveloppe : l'homme a beau s'agiter, on sent bien que Dieu le mène.

Quoi que saint Augustin ait fait, il se reproche de n'avoir pas fait assez ; il n'est pas satisfait de son œuvre; il aurait voulu entreprendre un traité complet d'histoire universelle. Ce dessein, qu'il n'a pu réaliser, il le lègue au prêtre espagnol Paul Orose. Je ne vous présenterai pas l'analyse de l'histoire de Paul Orose, qui a eu sa célébrité, et où Ton trouve un véritable talent, quelquefois ce souffle inspiré du génie espagnol. Mais que Paul Orose est loin de la prudence, de la modération, de la fermeté contenue de saint Augustin! A quelles illusions souvent il donne accès ! Lorsqu'il voit, par exemple, Tempire de la mort diminuer dans le monde à mesure que le christianisme s'étend, l'ère de sang cesser avec l'Évangile, il annonce que, lorsque le christianisme sera maître dans l'Europe, le sang ne coulera plus jamais. Il se plaît à constater la paix momentanée dont jouit l'empire; il la voit éternelle; il croit que les Goths et que les Vandales \ont consentir à se faire les premiers

L'HISTOIRE. 2»^ -^.-^i

soldats de César. Cependant il a quelquefois des vues admirables, des aperçus qui étonnent par leur témérité et leur justesse. C'est ainsi qu'il parle de la vocation des barbares au christianisme : cet homme, qui est très-Romain, qui l'est au* moins autant, plus même que saint Augustin, déclare que si, au prix des invasions, au prix de toutes les horreurs qu'il a fallu subir, au prix de la captivité, de la mort et des infamies sans nombre; si, à ce prix, il voit les Burgondes, les Huns, les Alains, les Vandales, sauvés pour l'éternité, il rend grâces à Dieu et se félicite d'être né dans ces jours. Voyez comme le sentiment chrétien triomphe du sentiment romain dans ce désir de faire de ces barbares des néophytes, de les initier aux . mystères sacrés au milieu de cette ruine de l'empire, ruine même dont Orose se félicite, si elle a fait une brèche par où son frère peut entrer!

Quelques années s'écoulent encore, et Ton arrive à Tannée 455 : c'est alors que Salvien écrit son livre de Gubernatione Dei^ mais dans des çir* constances bien différentes : il n'y a plus d'illusions à se faire; Rome ne se soutient plus; les barbares, partout victorieux, ont saccagé la capitalti du monde pendant dix-sept jours. Comment parler de la durée de l'empire? Les païens, poussant des cris d'épouvante et de désespoir, demaivàacv^ïiV. ^\«^

'nô DIX-SEPTIËME LEÇON.

chrétiens où était leur Dieu. Salvien se chargea de répondre en montrant les causes naturelles et surnaturelles de la décadence et de la ruine de Rome. 11 les montre dans la corruption d'une société mou- ^ rant en raison du désordre de ses institutions, qui deyaient amener la ruine de son pouvoir. Il les montre dans Tavilissement des mœurs favorisé par les lois romaines, et déclare, sous ce rapport, la supériorité des barbares. Vous connaissez ces célèbres paroles: « Les Francs sont perfides, mais hospitaliers; les Àlains sont impudiques, mais sincères; les Saxons sont cruels, mais justes; mais nous, nous réunissons tous les vices. » Il représente les Vandales envoyés en Afrique pour balayer les immondices dont les Romains avaient souillé cette contrée. Il déclare la loi vandale supérieure à la loi romaine, parce qu'elle ne reconnaît ni la prostitution, ni le divorce. Il loue ceux des Romains qui, conquis par les barbares, aiment mieux demeurer sujets germains que sujets de Tempire. Salvien a franchi le dernier pas : il a passé du côté des barbares. Ainsi vous voyez les progrès de la philosophie de l'histoire. Dans les derniers temps du cinquième siècle, cette science nouvelle ne perdra rien de sa grandeur. Dans les jours difficiles qu'elle va traverser, vous savez guelle popularité infinie s'attache au nom de saint

Augustin : Gharlemagne lui-même, dans ses moments de repos, venait chercher des leçons dans le livre de la Cité de Dieu; Alfred le Grand traduisait en langue saxonne le livre de Paul Orose ; Dante était tout nourri de la Cité de Dim^ et il y a un chant du Purgatoire^ qui n'est autre chose qu^une paraphrase d'un chapitre de ce livre admirable. De plus, Paul Orose est au nombre des cinq ou six auteurs qu'il nomme parmi ceux qui font l'agrément de sa solitude.

Ainsi tout le moyen âge est nourri des doctrines de ces grands hommes ; et, parmi les historiens de cette époque qui les imitèrent, il nous faut citer un très-célèbre historien allemand du douzième siècle, Olton de Freysingen, oncle du grand empereur Frédéric Barberousse. Ce vieil évêque, accablé du poids des années, fit une histoire de son temps; mais son temps ne lui sufQt pas; il étend plus loin ses vues et écrit une histoire universelle. Le plan qu'il suit est celui d'Augustin : l'histoire de la Cité de Dieu opposée à l'histoire de la Cité des hommes. Et il écrit avec une forte et austère liberté ; il s'arrête de temps à autre pour profiter de son titre d'oncle de l'empereur et adresser à son neveu des avertissements sévères ; il lui dit : Et nunc, reges^ intetligite; erudimini qui judicatisterram. k\m\^ mn'mtenanty vous le voyez, les précutsewT^ ^^^i^^-

suet sont trouvés; la chaîne est rétablie, et d'Augustin à lui les anneaux sont assez nombreux pour qu'ils n'échappent pas un seul instant ni à la main ni à la vue.

Voilà donc les trois éléments de l'histoire : la chronique, qui donne la vérité; la légende, qui donne la vie et la couleur ; et la philosophie qui est l'âme et l'intelligence de l'histoire, qui trouve une explication, qui rattache tout à Dieu comme à la cause première. Maintenant, pour que l'histoire prenne véritablement naissance, il faut que ces trois éléments se réunissent, et que, sous les ailes du génie moderne, ils n'en forment plus qu'un seul capable de tout éclairer et de tout remplir.

Mais ce n'est pas le seul mérite des hommes dont je parle d'avoir préparé les esprits qui devaient Tenir après eux : ils ont fait quelque chose de plus grand ; ils ont préparé plus que les esprits, ils ont préparé les événements. Et je tiens à cette idée, car je crois que c'est une leçon de morale pour les écrivains, pour tous ceux qui pensent, que de leur montrer jusqu'à quel point, par leur pensée, ils peuvent agir, non pas seulement sur les sentiments, mais sur les événements qui les suivront. En effet, si les écrivains chrétiens eussent pensé et écrit autrement, que fût-il arrivé ? De deux choses l'une : Augustin, Paul Orose, Salvien, pouvaient prendre

parti pour Rome absolument contre les barbares, ou bien se déclarer pour les barbares sans pitié et sans ménagements pour Rome. S'ils avaient fait ce qui semblait le plus naturel, s'ils s'élaient abandonnés à ce désespoir, trop commun aujourd'hMi, et dans lequel certains hommes croient trouver je ne sais quelle grandeur ; s'ils s'étaient livrés à ce découragement et à cette tristesse; s'ils s'étaient réfugiés dans une inconsolable mélancolie, qu'eussent-ils fait? Ils auraient, à leur exejnple, décoirragé toute l'Église d'Occident; désormais les populations chrétiennes de ces contrées se déclaraient sans réserve contre les barbares. Ces prétendus ennemis de Dieu et du genre humain, ils les fai^ saient réellement ennemis de Dieu et du genre hu- y main. Ils attiraient sur Rome , sur la civilisation chrétienne, sur l'humanité des calamités inexprimables. Voilà ce qu'ils faisaient s'ils prenaient le premier parti.

Si, au contraire, ils prenaient le second, s'ils se rangeaient d'un seul coup, précipitamment, du côté des barbares ; si, se constituant juges à la place de Dieu, ils eussent condamné Rome, cette autre Babylone, à une ruine éternelle, implacable, ils eussent attiré, en effet, sur Rome, un châtiment qui n'aurait pas laissé subsister pierre sur pierre ; ils auraient contribué à faire disçat^vVc^ ^Qvy\

200 DIX'SEPTIËHE LEÇON.

toujours ce centre du monde , et, avec ce centre du monde, qui doit rester le centré de la vie chrétienne au moyen âge , toute l'économie des siècles qui allaient suivre : ils auraient contribué à éteindre pour toujours la lumière dont Rome demeurera le refuge jusqu'aux temps de Charlemagne ; par conséquent ils frustraient l'humanité de ces ressources civilisatrices qui lui restèrent pendant si longtemps. Plus heureux, mieux inspirés, ils eurent ce courage que Ton flétrit volontiers du nom d'optimisme, quand on ne le partage pas, d'envisager d'un œil ferme et serein des temps difficiles et menaçants ; ils eurent la sagesse de distinguer ce qui appartenait encore au passé au milieu de toutes les destinées si tremblantes de l'a- ▼enîï. Sans aller se mettre à côté des barbares, ils firent au-devant d'eux la moitié du chemin, louèrent la clémence des Goths qui avaient épargné la basilique de saint Pierre et de saint Paul. Et si vous ouvrez les écrivains chrétiens de cette époque, vous verrez qu'il n'en est pas un qui n'ait célébré cet acte de générosité d'un peuple vainqueur et ivre de son triomphe. En agissant ainsi, ils se conciliaient les barbares, désormais à moitié gagnés, et faisaient rentrer à demi leur épée dans le fourreau. Il n'était pas un chef barbare qui n'enviât la gloire â'AlariCj et ne respectât les autels cour être béni

l'histoirb; îsi

par un vieil évêque ou par un prêtre. Et en même temps que la défaite était rendue moins difficile à supporter aux vaincus, le courage et T ardeur revenaient aux chrétiens , qui voyaient qu^après tout ces barbares n'étaient pas des mangeurs d'hommes, qu'ils pouvaient entreprendre et obtenir leur conversion, leur régénération, et qu'il ne fallait pas en désespérer à tout jamais. Il était possible de rattacher un jour ces pèlerins à la cité de Dieu, et partout, sous quelque peau de bête que se cache un barbare, il pouvait y avoir un citoyen futur de la cité éternelle.

En prenant parti pour Rome dans une certaine mesure, en rappelant ses vertus et sa gloire, que faisaient-ils? Ils montraient que cette cité était, après tout, digne de respect ; que, si elle méritait un châtiment pour ses crimes, elle n'en était pas moins aussi digne de ménagements et de réserve; ils montraient que Dieu ne l'avait frappée que pour l'avertir, et qu'il fallait maintenant la consoler. Et par le tableau de l'antique grandeur de Rome, ils saisirent et frappèrent tellement l'esprit des barbares , que l'on obtint ce résultat , exprimé d'une manière si admirable par Jornandès, quand il dit que Rome ne tenait plus le monde- par les armes, mais par les imaginations. Cet empire des imaginations est souvent mille to\s ^\w^ V^^V «»j^^

252 DIX-SEPTIÈHE LEÇON.

rempire des armes r Rome Ta montré. Ellecommençail alors une nouvelle destinée ; . elle fondait cette souveraineté spirituelle dont elle resta pour toujours le centre. Ceux qui avaient pris sa défense contre les invectives et le fer des barbares formèrent cercle, en quelque sorte, autour du tombeau de saint Pierre, et, célébrant ce lieu comme choisi par Dieu pour être le centre des lumières, forcèrent les barbares, campés autour du Capitole, au respect et bientôt à la soumission. Ainsi se forma cette économie du moyen âge, où l'antiquité, régénérée dans Rome, éclaire et discipline Ift barbarie des temps nouveaux .

Voilà un des plus grands exemples de la puissance des écrits, non pas seulement sur les esprits, mais sur les événements ; voilà une des plus glorieuses délégations que la Providence fait quelquefois de son pouvoir au génie des hommes.

Messieurs ,

En commençant l'étude d^ lettres chrétiennes par la prose, en mettant l'éloquence et l'histoire avant l'épopée, nous avons renversé, pour ainsi dire, l'ordre communément établi. S'il s'agissait, en effet, d'étudier une littérature antique, celle des Grecs, par exemple, nous verrions, pendant de longs siècles, la poésie se produire seule ; et, peu à peu, de ces nuages dorés se dégagerait la prose. C'est qu'en effet les civilisations païennes ont leur berceau dans les fables; ces peuples enfants n'entendaient pas d'autre langage que celui de l'imagination, et il avait fallu les se^^t cetkte ^tv^ ^v!.c)v\^

U {tV, AU y* SIÈCLE. II, ^^

854 DIX-HUmËME LEÇON.

depuis Homère jusqu'à Hérodote, pour que la raison se hasardât à parler aux hommes dans sa langue naturelle.

Le christianisme, au contraire, ne pouvait simffrir que ses origines fussent enveloppées de ficticios. Il proposait des faits et des dogmes, c'est-à-dire des vérités définies, non pas à l'imagination^ mais à la raison des peuples; c'est pourquoi il leur parla en prose, et en prose seulement, pendant trois siècles. C'est au bout de ce temps que commence la poésie chrétienne, et ses commencements, sont très-faibles. Cependant il semble que rien n'a manqué pour l'inspirer, ni la grandeur des spectacles, en présence de ce changement qui remue la surface du monde, ni l'émotion des âmes, et ce travail intérieur qui a ébranlé, retourné jusqu'aux derniers fondements de la conscience. Mais le spectacle même était trop près, et, comme l'a dit excellemment M. Saint-Marc Girardin, dans un morceau de critique, la vérité était trop forte pour faire des poêles à cette époque; elle ne pouvait faire encore que des martyrs. Entre l'émotion et l'inspiration poétique, il faut un intervalle, et vous verrez que ce n'est pas trop de ces siècles silencieux pour mûrir la fécondité de l'art chrétien.

J'écarle le petit nombre de poètes inconnus qui écrivirent dans le temps des persécutions; j'écarte

plusieurs compositions attribuées tantôt a Tertullien, tantôt à saint Cyprien, mais assurément contemporaines de ces grands hommes. La paix de rÉglise est comme une aurore qui, de toutes parts, réveille les chants. Au moment où le christianisme prend, avec Constantin, la couronne des Césars, il semble qu'il va prendre aussi le laurier de Virgile, si nombreux sont les auteurs chrétiens qui écrivent en vers. Ce nombre est tel, que déjà il les faut diviser, et, adoptant la grande classification des anciens, nous distinguerons deux genres : l'épique et le lyrique. Le christianisme, vous le comprenez, n'avait pas encore ouvert le théâtre.

Ainsi deux genres existent déjà : et d'abord le genre épique, dans lequel je comprends, comme faisaient les anciens, la poésie didactique, par exemple les instructions contre le paganisme, données par le poète Commodianus, ou encore le poëme contre les semi-Pélagiens de Prosper d'Aquitaine, devenu célèbre depuis par l'imitation qu'en a faite Louis Racine. Mais la direction principale^ la tendance, l'effort général de la poésie chrétienne dès cette époque, c'est de réduire sous ses lois les récits du christianisme, de s'attacher à ces traditions bibliques qui sont le fondement même de la foi, de leur prêter l'éclat de \îv Ne;îÀ^^"^^\Wi

356 Dn-HUmÈlE LEÇ05.

latine et les ornements dérobes aux auteurs païens : c'est là la pensée qui domine. En effet, nous voyons des poètes, comme Dracontius, saint EQlaire d'Arles, Marins Victor, s'attacher aux premiers sou?enirs bibliques, aux scènes de la Genèse et à cette aimable simplicité du monde naissant. D'autres, comme Juvencus et Sédulius, se renferment dans l'histoire évangélique, et toute leur tentative est de reproduire, avec harmonie et fidélité, avec un certain ornement poétique, le texte même des Évangiles. Le caractère commun de tous ces poètes, de tous ces traducteurs en vers de l'Écriture sainte, c'est une scrupuleuse et exacte fidélité. Il s'ensuit, d'une part, une gravité et une sobriété remarquables, c'est-à-dire qu'ils s'interdisent tout ce luxe d'épithètes et d'hyperboles auxquelles on s'attendrait d'abord, et les souffrances du Sauveur, l'ingratitude des Juifs, la froideur des disciples, ne leur arracheront pas plus une épithèle amère, qu'elles ne Tarrachent à révangéliste lui-même, à l'écrivain sacré. De là résulte, dans tout l'ensemble de ces poëmes, une certaine solennité, une certaine grandeur. Mais, d'autre part, il faut bien reconnaître aussi que la sobriété est poussée jusqu'à la sécheresse : pas d'épisodes, pas de descriptions, presque pas de paraphrases et de commentaires; le texte seul plié à la mesure de

l'hexamètre imité, autant que possible, de la forme^ ancienne.

Nous comprenons les motifs de ce travail par l'explication même qu'en donnent les auteursr car Sédulius, le plus populaire d'entre eux, danii son épître dédicatoire à l'évêque Macédonius, explique ainsi le motif qui a conduit sa plume : il . déclare qu'il a voulu mettre au service de la fgi des études commencées dans un autre dessein, et consacrer à la vérité les instruments prédestinés de la vanité : car, dît-il, je sais que plusieurs esprits n'acceptent la vérité, ne la recueillent, ne la retiennent volontiers qu'autant qu'elle leur est présentée sous les fleurs poétiques, et j'ai cru « qu'il « ne fallait pas repousser les gens de cette humeur, « mais les traiter d'après leur naturel et leur be- « soin, aGn que chacun selon son génie devienne « le captif volontaire de Dieu (1). »

Ceci s'éclaire par ce que nous savons déjà des écoles romaines : tout l'enseignement était iondé chez les anciens, comme il l'est resté au moyen âge, et avec une grande sagesse, sur l'exercice de la mémoire et l'étude des poètes. En Grèce on commençait par Homère, et, en Occident, par Virgile. Mais, avec Virgile, les chrétiens et les

(i) Seàulius, EpisL dedicat, ad Macedonium.

S58 DIX-IIUITIÈHE LEÇON,

païens du cinquième siècle apprenaient par cœur, gravaienl dans leur mémoire toutes les pensées, toutes les doctrines, toutes les images du paganisme. C'est contre ce paganisme que les premiers poêles chrétiens s'cfTorcenl de laller; c'est dans une pensée de polémique, de coniroverse, qu'ils écrivent; il s'agit pour eux de détrôner les faux dieux de ce sicge envié qu'on leur a fait dans la mémoire cl dans le cœur de jeunes enfants, et d'y faire asseoir un Dieu plus digne de l'enfance. Voilà pourquoi ils s'efforcent de retenir les formes virgiliennes, classiques, pures, lout en jetant dans ce moule antique des idées nouvelles, au risque de voir ces idées, pénélrant, en quelquesorle, la forme dans laquelle elles ont été reçues, finir parla faire éclalerel par briser le moule.

Quelques-uns pousseront l'œuvre jusqu'à réduire l'Évangile en centons et à faire, comme Fallonia Proba, une histoire du Sauveur en trois cents licxaraètres, composés chacun de deux ou plusieurs fragments de Virgile. Mais, sans s'abandonner à ces excès, Séilulius et Juvencus s'attachent à retenir la langue de l'antiquité et à beaucoup d'égards ils y réussissent ; ils ne sont Inférieurs, sous ce rapport, à aucun des poètes païens de leur temps. On reconnaît chez eux, à loute heure, l'imi- ^lion de Virgile, d'Ovide ou de Lucrèce, Sans

doute l'imitation est souvent inintelligente; par exemple, le vers où Virgile représente Cassandi*:élevant ses yeux suppliants au ciel parce que ses mains étaient enchaînées, servira pour exprimer H bon larron sur la croix tournant vers le (christ fés yeux parce que ses deux mains sont clouées au hois du supplice. Plus d'une- fois, ce calque de Tantiquité manquera de goût et de justesse, mais enfin . les poètes qui s'y sont appliqués ont atteint leur but; ils ont obtenu deux résultats, l'un qu'ils cherchaient et raulFe.Mquel ils n'avaient jamais songé.

Ils sont arrivés à faire pénétrer plus profonjlément et plus facilement les vérités chrétieîfines, sous ces formes poétiques, dans les classes lettrées du monde romain. Voilà ce qu'ils avaient voulu et ce qu'ils obtinrent. Mais ce qu'ils ne voulaient pas, ce à quoi ils n'avaient jamais songé et à quoi ils réussirent néanmoins d'une façon incomparable, ce fut de s'emparer, plus tard, d'une société qui n'était plus romaine, qui était chrétienne, mais barbare, et, à l'aide des poëmes chrétiens, d'y faire pénétrer le goût, et jusqu'à un certain point, le génie et les traditions des lettres de l'antiquité. En effet ces deux chrétiens virgiliens pour ainsi dire, Sédulius et Juvencus, deviendront les instituteurs préférés de la jeunesse pendant low^\^^ ^\^d^'^\>^^

260 DIX-HUIÎIÈMB LEÇON.

bares : ce seront leurs poèmes évangéliques qu'on mettra dan$ toutes les mains, qui commenceront l'éducaiion de l'enfance. AprÔS avoir trouvé dés disciples, ils auront des imitateurs non-seulement en lan^e latide, mais aussi dans toutes ces lances nouvelles qui commencent à se former sur les modèleslatins. C'est ainsi que TAnglo-Saxan Gœdmon^ ce prêtre qûi^^ jour, par la grâce de Dieu, se trouva inspiré et devint poète, entreprendra aussi de chanter les origines du monde et la chute du premier homme. Plus tard, le moine franc Ottfried, vers le temps de Charlemagne, n'hésitera pas à écrire le grand poëme de VHarmonie des ÉvangileSj s' efforçant le premier de faire retentir, dans la glorieuse langue des Francs, les louanges (lu christianisme.

Cependant tant d'efforts soutenus si longtemps n'arriveront pas à faire Tépopce chrétienne telle qu'on aurait cru qu'elle allait se dessiner. Ainsi en voyant, dès le cinquième siècle, Juvencus et Sèdulius s'attacher à chanter la naissance, la vie et les souffrances du Christ; en voyant tout l'univers chrétien rempli de cette même pensée; tous les ails, depuis la peinture jusqu'à l'architecture, occii|)és à la reproduire sous mille formes; en voyant enfin l'humanité chrétienne tout entière s'ébranler, au cri des croisades, pour délivrer le

tombeau du Christ, ne semble-t-il pas que^ tout l'effort de la poésie doit tendre à réaliser ce type rêvé, et à faire le récit glorieux et immortel de l'avènement du Christ et de sa mission ? C'est cependant à quoi la poésie chrétienne ne réussira jamais. C'est qu'en effet la poésie sollicite sans doute l'intervention de la Divinité/ mais elle ne veut pas de la Divinité seule, il faut pour elle que l'humanité surtout remplisse le théâtre. Elle s'attache de préférence à ce qui est humain, parce qu'elle y trouve ce qui est passionné, ce qui est mobile, ce qui est pathétique, ce qui est plein de changements, et par conséquent plein d'émotions diverses et contraires. C'est pourquoi la poésie chrétienne trouvera précisément ses principales ressources dans les événements, dans le développement temporel, guerrier, politique et militaire du christianisme. Les conquêtes de Charlemagne et de la chevalerie symbolisées, sous le mythe de la Table-Ronde, et la conquête des lieux saints, inspireront les romans de la chevalerie et aboutiront à l'épopée du Tasse. La découverte d'un monde infidèle par des chrétiens inspirera l'admirable auteur des Lusiades. Ainsi c'est toujours dans l'humanité que la poésie, même chrétienne, trouvera son inspiration principale; non pas c^a'elk ^<5^ cherche à s'enfoncer dans les iptofetvôi^wT's» ^^ \^

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s'est troiiviî arrêté, floltanl dans ses conceptions; qu'il y portât la piété qui respire dans les œuvres deHroswithn, célébrant la sainte enfance du Sauteur, ou de Gerson, dans le charmant poëme inti- \u\é Josephina, consacre au même sujet; qu'il y "mît toute la forme savante et élégante de la Renaissance, comme Sannazar dans son livre de Partu Virginis, ou Vida dans sa Chrisliade; qu'il !y portât enGn la lémérité de l'esprit moderne, et aussi les cliarmes d'une imagination rêveuse, d'un esprit admirablement doué, et trop dédaigné depuis, comme KIopsIock : néanmoins il échoue toujours. C'est qu'il y a encore trop de foi dans le monde chrétien, c'est que la figure auguste du Christ inspire trop de respect pour que les mains puissent s'en approcher sans trembler. Les peintres ont pu la tracer, parce qu'il n'y avait pas d'image aullientique, mais les poiites ne peuvent lui prêter la parole et l'action, parce que la réalité de l'Évangile les écrase. La Providence n'a pas voulu que rien de ce qui ressemblait à la poésie, à la fiction, pflt envelopper ce dogme fondamental du christianisme sur lequel repose toute l'économie de la civilisation et de l'univers.

Mais à côté de cette épopée chrétienne qui se dégage avec tant d'efforts des difficultés de son origine, i! y a la poésie lyrique, libre épanchement de l'âme

MV

qui ne s^'encbaîne par des vers que pour pouvoir se fixer et se transmettre. Dès les commencements du christianisme, des poèmes lyriques durent s'y produire. En effet, saint Paul lui-même exhorte les fidèles à chanter des cantiques, et on retrouve la trace de ces chants en lisant la lettre de Pline à Trajan, ou bien celle où saint Justin décrit la liturgie des chrétiens de son temps « Ainsi encore, une antique tradition qui avait cours en Orient rapportait que saint Ignace, évêque d'Antioche, dans une vision, avait contemplé le ciel ouvert, et avait entendu les anges chantant à deux chœurs les louanges de la sainte Trinité. De là, il avait introduit le chant à deux chœurs dans les églises d'Orient. Il y a quelque grâce et quelque majesté à faire descendre du ciel même Torigine du chant ecclésiastique.

Mais si l'Orient, dès le commencement du cinquième siècle, avait adopté le lyrisme chrétien, il n'en était pas de même en Occident. Ce fut au temps de saint Âmbroise, et dans une circonstance mémorable de la vie de ce grand homme, que le chant ecclésiastique s'établit définitivement en Italie. Saint Augustin a raconté ce fait de la manière suivante : l'impératrice Justine persécutait saint Ambroise (386) : le peuple de Milan veillait, jour et nuit, autour de son évêque pour le dérober

LA POÉSIE. iXÂ

aux fureurs de l'impératrice, et lui, touché de leur fidélité, de ces longues nuits passées pour sa garde, et afin de sauver aux fidèles l'ennui de cey veilles interminables, imagina, à cette époque, d'introduire dans son église le chant des hymnes et des psaumes tel qu'il était en usage dans l'Orient. C'est de là qu'il s'est répandu peu à peu dans tout le reste de TÉglise. Saint Augustin luimême ne néglige pas de nous faire connaître l'impression profonde qu'exerçaient sur lui ces chants sacrés, et, parlant du jour de son baptême, il dit : « Vos hymnes et vos cantiques, ô mon Dieu ! et le « chant si doux de votre Église me remuaient et « me pénétraient, et ces voix ruisselaient à trace vers mes oreilles et elles faisaient couler la vé- « rite dans mon cœur ; l'émotion pieuse y bouil- « lonnait, les larmes débordaient enfin, et je me « trouvais bien avec elles (1). »

Cependant cet homme, qui sentait si profondément la musique, et peut-être parce qu'il la sentait trop profondément, éprouva des doutes, et se demanda si le plaisir du chant ne nuisait pas au recueillement de l'âme, et s'il ne lui arrivait pas d'être trop attentive à la modulation harmonieuse qui venait charmer l'oreille. Par bonheur le scru-

(1) s. Augustin, Confess., 1. IX, c. ni.

M DII-HUinÈME LEÇON.

pule d'Augustin ne subsistera ni dans son esprit, ni dans l'Église, et la cause de la musique reli* gieusesera gagnée.

Saint Ambroise ne s'était pas borné à introduire le chant ; lui-même avait composé les hymnes qui devaient être chantées dans son église. On en a rassemblé un grand nombre sous son nom, qui sont plutôt l'œuvre de ses disciples ou des temps postérieurs, mais qui ont été composées conformément à son esprit et aux règles qu'il avait données. On ne peut lui en attribuer avec fondement que douze, mais pleines d'élégance et de beauté, d'un caractère encore tout romain par leur gravité, avec je ne sais quoi de mâle au milieu des tendres effusions de la piété chrétienne ; l'esprit des temps primitifs y existe encore. Je citerai surtout celle qui commence ainsi :

Deus Creator omnium Polique rector, vestiens Diem decoro lumine, Noctem soporis gratia.

Saint Ambroise lui-même nous apprend qu'il en était l'auteur. La langue est encore antique, cependant la versification a déjà quelque chose de moderne : c'est la petite strophe de quatre vers ïambiques de huit syllabes chacun, qui se prête facilement au remplacement de la quantité par

LA POÉSIE. Wt

Taccent, et ménage ainsi une place à la rime que nous avons vue introduite, de bonne heure, dans la versification chrétienne, que saint Augustin avait lui-même pratiquée dans son psaume contre les donatistes, qui revient pendant vingt-quatre vers, rimes deux à deux, dans l'hymne consacrée par le pape Damase à sainte Agathe. Ainsi, la séquence du moyen âge est déjà trouvée : presque toutes sont ainsi coupées en strophes de quatre vers de huit syllabes chacun ; seulement le moyen âge remplacera la quantité par la rime , qui donnera à Toreilie cette satisfaction que la prosodie ancienne serait désormais impuissante à lui offrir. Chose étrange ! ce sera à la condition de rompre un jour et définitivement avec les formes anciennes que la poésie chrétienne arrivera enfin à la liberté sans laquelle il n*y a point d'inspiration et qui lui donnera cette prodigieuse richesse, cette verve, cette abondance du treizième siècle, et enfin cette majesté du Dies iras, et cette grâce inexpri- ♦ mable du Stabat mater.

Voilà les généralités de la poésie chrétienne à ses commencements. Cependant il faudrait nous demander, si ce siècle où nous avons trouvé tant d'hommes éloquents n'en a pas produit quelquesuns qui fussent véritablement touchés du rayon de la poésie ; s'il ne faut observer en eux ^<b\^ ^^

968 DIX-HOITIËME I^ÇON.

cars commencements d'une chose destinée à devenir illustre, ou si déjà quelque inspiration s^y manifeste. Je réponds en dégageant de cette foule deux hommes qui méritent d'être rapprochés et connus : je veux dire saint Paulin et Prudence.

Si la poésie devait se trouver quelque part, c'était assurément dans ces âmes disputées, qui, après une longue résistance de la chair et des passions, venaient, toutes meurtries, se réfugier dans la vie chrétienne. Cet âge est celui des consciences tourmentées ; les esprits faibles hésitent, les forts se décident, et, dans ce grand ébranlement, ils trouvent l'inspiration, l'éloquence, la poésie. Ainsi Ambroise, Augustin et tant d'autres que nous avons vus avec eux. Ces grandes âmes avaient eu le courage de rompre, et, dans celte rupture, dans l'effort, elles avaient rencontré ce qui récompense toujours l'effort, c'est-à-dire la force qui vient d'en haut au secours de la volonté. Cette force est pour les uns le courage de l'action, pour les autres le courage de la parole, pour quelques-uns l'éloquence, pour plusieurs la philosophie, pour d'autres enfin elle devait être la poésie.

Paulin, qui portait pour surnoms ceux de Pontius Meropius, était d'une grande famille romaine, sénatoriale même. Il était né aux environs de Bordeaux : c'était aux écoles de la Gaule c^u'il avait

LA POËSIB. 269

trouvé la première éducation, et la Gaule avait alors les plus illustres maîtres de rOccident, Le poëte Ausone avait été le premier instituteur de la jeunesse de Paulin et lui avait communiqué cet art des vers qu'il avait poussé jusqu'à une merveilleuse subtilité. Riche de son patrimoine et des domaines de sa femme, Paulin avait été revêtu de tous les honneurs ; il était arrivé au consulat ; enfin, il n'était rien où, à l'âge de trente-six ans, il ne pût aspirer. Au milieu de ces changements continuels qui ébranlaient le trône des Césars, qui pouvait prouver que le descendant de tant d'hommes illustres ne serait pas appelé un jour à s'y asseoir? Cependant, à cette époque, en 398, on apprit à Bordeaux que, clandestinement, à l'insu de toute cette aristocratie romaine, dont il était le parent ou l'allié, Paulin s'était fait initier au christianisme et avait reçu le baptême. Devenu chrétien, il s'était retiré dans ses domaines d'Espagne, où il vivait avec son épouse dans la retraite, mais non dans la pénitence ; déjà détaché des grandeurs' de la vie, mais non de ses douceurs et de son prestige, comme on peut s'en apercevoir "à cette prière en vers qu'il adressait dès lors à Dieu : ce Maître souc< verain des choses, exauce mes vœux, s'ils sont « justes. Que nul de mes jours ne soit triste, que « nulle sollicitude ne trouble le xeç^^ ^'^ ^ssfc^

370 DIX-HUIITÈMB LEÇON.

« nuits 1 Que le bien d'autrai D6 me séduise pas, « que le mien serve à ceux qui m^implorentl c( Que la joie habite ma maison I Que resclaye né «au foyer jouisse de Tabondance de mes récoltes I « Que je vive entouré de serviteurs fidèles, d'une a épouse chérie, et des enfants qu'elle mè don- « nera (1). d

Ce sont les vœux d'un chrétien, mais non d'un anachorète. Paulin eut bientôt après un enfant qu'il perdit au bout de huit jours. Ce lien rompu brisa tous ceux qui retenaient Therasia et lui aux choses de la terre ; tous deux résolurent ensemble de vendre leurs biens pour en distribuer le prix aux pauvres et vivre ensuite de la vie monastique et, cependant, dans cette fraternité simple que les vieilles et respectable mœurs du christianisme ont autorisée, et qui faisait que tant d'hommes saints, après leur conversion, gardaient auprès d'eux une épouse, qui devenait leur sœur dans une même communauté de prières et d'aumônes. Aussi Therasia sera la compagne de la retraite de Paulin, et, lorsqu'ils écriront aux grands de l'Église, ils signeront ensemble, Paulirms et Therasia^ peccatores. Ils se retirent donc, non pas en Espagne, mais au fond de Tltalie, à Noie, en Campanie, au-

(i) S, Paulin, Poem, IV, Precatio,

près du tombeau 4ô. saint Félix, martyr, pour lequel Paulin avait conçu une dévotion singulière. C'est là qu'ils vécurent dans la pauvreté et la pé- . uitence,

Ce changement avait fait Tctonnement d'abord, puis la colère de Taristocratie romaine. Par quel égarement un homme de ce non), de cette naissance, revêtu de tant d'honneurs, doué de tant de génie, avait-il pu tout à coup abandonner ses espérances et interrompre la succession d'une maison patricienne ? Ses parents ne lui pardonnaient pas, ses frères le reniaient, et ceux de sa famille qui passaient devant lui passaient comme le torrent, sans s'arrêter.

Mais, tandis que la société temporelle le repoussait, la société spirituelle lui ouvrait les bras, et Jérôme , Augustin , Ambroise , se félicitèrent de compter dans leurs rangs un grand docteur de plus. En effet, Paulin devint un théologien considérable; mais il y avait en lui quelque chose de plus : l'âme d'un poëte s'était formée et s'était révélée dans ces déchirements intérieurs que lui avait coûtés sa conversion. Ausone, en apprenant le changement de son disciple , avait été d'abord atteint de désespoir, et lui avait écrit une lettre désolée dans laquelle il le suppliait de ne plus l'affliger ainsi : « Ne dédaig[ne pas le père de Ion esijT\\..^^V\çw^

tu

« corps, je m'envolerai de la lerre, dans quel- « que astre du ciel que me place le Père com- « mun, là je te porterai en esprit, et le der- « nier moment qui m'affranchira de la terre ne « m'ôtera pas la tendresse que j'ai pour loi; car « cette âme, qui, survivant à nos organes détruits, c< se soutient par sa céleste origine, il faut bien « qu'elle conserve ses affections, comme elle garde. c< son existence. Pleine de vie et de mémoire, elle ce ne peut oublier, non plus que mourir (1) ! »

Voilà des accents qu'Ausone, avec tout son esprit et toute son érudition, ne trouva jamais ! Son esprit lui avait enseigné les artifices d'une poésie de décadence, d'une poésie qui excellait dans les acrostiches, dans les jeux d'esprit, dans les subtilités de toute espèce, mais jamais il ne lui avait enseigné les secrets de cette poésie du cœur dont Paulin fait jaillir la source, dépassant son maître de si loin. En effet, il répudie l'inspiration des Muses païennes, mais il en connaît une plus puissante. Il n'abjure pas la poésie au fond de sa solitude de Nôle, il se mêle encore à toutes les joies de ses amis, à toutes leurs douleurs, et partout où il y a une larme à essuyer, ou bien un bonheur à partager, les vers de Paulin arriveront. C'est ainsi, par exem-

(1) s. Paulin, Carm. X, v. 18 et seq.

^wii Ckpo «attm Iibari Mn«

i'"l.i ■i..-iiir''iiicii; ii> tfuiiSL-e ()U; u fini riei i I .i|.ii !•' il.'ii l'>;.i|iii lU' rfs^Jin (jëjii UL espri'

. i.iMc.i.'i', |. Tiii-ni' cyrai'liTi dan- if

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' . i ■■ ' 1 • -'î». '■ >i''i'. t.- Dieniûiri-

ne s^efface pas de son tœur, quoique pénitent il soit assis depuié tant d'années au tombeau de Nôle : « Vivez, jeûnes frères, vivez dans cet éternel par- "^ c( tage; couple charmant, habitez ces joyeuses c< demeures ; et tous deux prévalez-vous de votre « innocence, enfants, et que vos prières soient plus « fortes que les péchés de vos parents. »

Vivite participes, œlernum vivite, fratres,

Et Isetos dignum par habitate locos ; Inaocuisque pares meritis peccata parentum,

Infantes, castis yincite suffragiis (!)•

C'est charmant ! c'est bien supérieur à toutes les idylles d'Ausone, à tous les panégyriques de Claudien; nulle part encore nous n'avons trouvé ces larmes, cette vie et cette inspiration. Je pourrais parler encore de plusieurs autres compositions religieuses, car les œuvres de Paulin sont abondantes, mais celles où se retrouve surtout l'inépuisable épanchemënt de cette âme si tendre, ce sont les dix-huit poèmes composes pour l'aniversaire de la fétQ de saint Félix. Ce martyr, au service duquel Paulin s'était consacré, avait fini par attacher son âme pâi* ce lien, dont parle TÉcriture, qui avait attaché l'âme de David à l'âme de Jonathas; il ne saurait s'épuiser quand il s*agit de raconter la vie,

(1)8. PauUn, Carai. X \X11I, de Obitu Cehi pucri, v. 615* -

les miracles, la fête, les honneurs de saint Félix, les pèlerinages qui se font à son tombeau, l'église élevée auprès, les hommages qui lui viennent de toute ritalie, et surtout, car ceci revient à chaque instant sous sa plume, la description de la fête populaire destinée à célébrer la mémoire de saint Félix : c( Le peuple remplit les chemins de ses « essaims bigarrés. On voit arriver les pèlerins de « la Lucanie, de PApulie, de la Calabre, tous ceux « du Latium enfermés entre deux mers. Les Sam- (c nites mêmes descendent de leurs montagnes. La « piété a vaincu Tâpreté des chemins [vicit Uer du- « rum pietas) ; ils n'ont point de cesse, et, inca- « pables d'attendre le jour, ils cheminent à la « hieur des torches. Non-seulement ils portent leurs c< enfants dans leurs sacs, souvent aussi ils amènent « leurs bêtes malades. Cependant les murs de Noie « semblent s'étendre et égaler la cité reine qui « garde les tombeaux de Pierre et de Paul. L'église « resplendit du feu des lampes et des cierges. Léa « voiles blancs sont suspendus aux portes 4orées, <i on sème de fleurs le parvis, le portail est eoQ- €( ronné de fraîches guirlandes, et le printemps eA c< cclos au milieu de l'hiver... »

Puis, revenant sur lui-même, le poëte adresse cette prière au martyr : « Laisse-moi me tenir assis « à tes portes, souffre que chaque matin je balaye

« les parvis, que chaque soir je veille à leur garde, (( Laisse-moi finir mes jours dans ces emplois que « j'aime. Nous nous réfugions dans ion giron sacré. « Notre nid est dans ton sein. C'est là que, réchauf- « fés, nous croissons pour une meilleure vie, et, « nous dépouillant du fardeau terrestre, nous sente tons germer en nous quelque chose de divin, et c< naître les ailes qui nous égaleront aux anges. »

Et tuus est nobis nîdo sinus. Hoc bene foti Grescimus, inque aliam mutantes corpora formam Terrena exuimur sorde, et subeuntibus alis Vertimur in yolucres divino semine verbi (1).

Ce sont encore de beaux vers, mais il y a plus : ils sonl comme la chrysalide d'où sortiront ces deux autres vers de Dante, plus admirables encore :

Non yaccorgete voi que noi siam vermi I^ati a f<Nnonar Fangelica Farfalla.

G^est ia.même pensée ; et cette comparaison de Dante, si souvent citée, a, comme vous le voyez, sa prenûèiie ébauche dans un poète qui Te précédait de bien loin.

. Ymlà déjà longtemps que, de concert avec vous, j^étuàie les poètes et^que je cherdhe, à travers l'histoke, ce que c^est que la poésie. Après tant d'an-

(4) a. Panlin, i^ato/ts /;/.

LA ar, AV Y* SIÈCLE. It. ^^

278 DIX-HTinËIE LEÇOH.

nées, je connais la poésie, mais je ne la définis pas, il m*est impossible d'arrlTer à saisir, à consdérer, pour ainsi dire, face à face, cette inconnoe voilée à nos yeux, comparable à rAmour dans rbistoire de Psyché, qui ne demeure qu^aatant qu'il est invisible, dont la présence s'annonce par sa voix, par son accent, par les charmes mêmes dcmt il est entouré, mais qui s^échappe dès qu'on l'aperçoit. Ainsi la poésie existe pour moi : je reconnais sa présence. Et, quand je rencontre quelque part cette grâce charmante de l'imagination, cette tendresse infinie du cœur, ce charme insaisissable et que l'art ne donne pas, cette alternative d'un dim sourire et de larmes divines, je déclare que la poésie est là, et je n'en doute pas un moment.

Voilà donc un poëte chrétien, un poëte incontestable : mais il n'est pas seul. A côté de lui nous et trouvons un moins tendre peut-être, dans lequel respire moins cette âme de Pétrarque, mais plus poëte encore par Tabondancc et la richesse de ses compositions : je veux dire Prudence. En effet, Paulin était surtout évêque, Père de l'Église; la poésie et la grâce lui étaient données par surcroît, mais le ministère, la fonction principale, l'unique vocation et la gloire de Prudence fut d'être le poète des chrétiens. Né en Espagne, à peu près au temps où Paulin naissait en Gaule, c'est-à-dire en 348, il avait

passé par les écoles, où il avait appris Tart de l'élo* quence, l'art, di(-il, détromper en paroles sonores, Après d'éclatants succès de barreau, après avoir gouverné successivement deux villes dans sa patrie, enfin, après avoir été élevé à une dignité supérieure de la hiérarchie impériale qu'il ne définit pas, arrivé ainsi au comble des honneurs auxquels pouvait aspirer un avocat dans les provinces. Prudence, alors âgé de cinquante-sept ans, las des dignités et des affaires, résolut de retourner à Dieu : la neige qui blanchissait déjà sa tête l'avertissait, ainsi qu'il nous le dit dans une sorte de petite préface, qu'ilé .ait temps de consacrer à Dieu ce qui lui restait de voix. Des diverses compositions qui devaient sortir de sa plume, les unes appartiennent à la théologie, à la polémique; les autres appartiennent à l'inspiration lyrique. Cependant, malgré son intention de servir la foi catholique par la discussion, remarquez bien la hardiesse de cette expression, i\ ne s'exagère pas la puissance de ces armes qu'il va porter au service d'une cause sainte, et il en parle avec une humilité qui a aussi sa grâce : « Il est temps de consacrer à D^eu le reste c< de sa voix; que les hymnes açcompagjient les « heures du jour, et que la nuit ne se taise point ; « que les hérésies soient combattues, la foi catholi- « (jue discutée^ l'insulte prodiguée wi^ '\^^^^>\^^

o vers glorieux aux martjTs, la louange aux apiV a 1res... Dans la maison d'un riche on étale parloul a une opulente vaisselle ; la couj)e d'or y étincelle, a la chauJière d'airain n'y manque pas. On y™i « le vaisseau d'argile, et le plat d'argent large a « lourd; plusieurs vases y sont d'ivoire, d'autna « sont taillés dans l'orme ou le chêne. Pour moi, <( le Christ m'emploie comme un vase sans valeur « à d'humbles usages, et souffre que je reste dans « un coin du palais de son Père. »

Chrislus ii|ital usibus, Siniliguc parte in iinguli i

Vous voyez que Prudence s'annonce d'abord | comme poêle, théologien et controvei-siste, £ pour le combat. Mais il ne s'y engagera pas, saint Prosper et plusieurs autres, pour se I mettre en vers les Irailés i exprimer, avec une fidélits pensées qui ne lui ; traire, Prudencej inspiration i poêle, plusd'd nés iiabit

livres composés contre Symmaque. Vous vous rappelez comment Symmaque avait adressé à Valentinien une requête pour le rétablissement de Tautel de la Victoire, et comment, après une réponse éloquente de saint Ambroise, il s'était vu refuser par l'empereur. Mais sa requête subsistait néanmoins, et passait de main en main, comme l'éloquente protestation du paganisme contre ceux qui renversaient ses derniers autels. C'est à cause de cette puissance qu'elle avait conservée sur les esprits, que Prudence croit devoir y répondre dans Jeux livres envers.

Dans le premier, il s'attache d'abord à combattre par les arguments ordinaires le culte des faux dieux, puis à célébrer, avec des accents de triomphe, la défection de la noblesse et du peuple de Rome, qui, peu à peu, abandonnaient ces divinités mensongères pour passer au service du Christ. Il se plaît à compter toutes ces familles, ces descendants des Manlius et des jBrutus, qui viennent se ranger un à un, autour du Labarum. Les idoles demeurent dans l'abandon : mais ne craignez pas que le poëte demande de les renverser ; au contraire, il demande que, ces dieux ayant disparu, leurs statues soient sauvées et restent debout comme autant de monuments immortels, témoins du passé, et voici en * quels termes il s'exprime, termes e>w:\ÇAi^ ^wix

nous moDLrer quelqMMii^^^^Vqes ds uBtl QiMBc, et aulom cdai-d, dota. TardiéoUiâe i i'iHùt jamais renda parfailemeni conpu : trouve tns««>uTeat les Flatues ancteoncs comolal i'nm «nduit dont no c'a pas tiMiioan pu dàaDÙ-l Mf II foahlr; cet CBdail cm cfcan^ b c ^«Anoi 4it, tm i'àinmtml *u «uleon » 1

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