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LA I>0ÉSIE* iSS
Bans le second livre, îl répond à ceux qui ont trouvé, dans la piélé de Rome pour les faux dieux, la cause de ses victoires. Il la cherche, lui^ et la trouve dans ce dessein de la Providence, se servant des Romains pour réconcilier, discipliner, civiliser toutes les nations de TOccident, préparer enfin les voies au christianisme, dont la tâche devait être plus facile, tout l'univers étant soumis à la môme loi. C'est là que son patriotisme éclate, et qu'au nom de la grandeur de Rome il triomphe du refus de Valentinien de relever l'autel de la Victoire, renversée à jamais pour être remplacée par une protection plus haute, et il conclut par cette requête, à jamais mémorable, où il demande à Hono* rius, au fils de Théodose, l'abolition des combats de gladiateurs. Il vient de peindre l'amphithéâtre retentissant des cris des combattants : « Qiie « Rome, la ville d'or, ne connaisse plus ce genre « de crimes. C'est toi que j'en conjure, chef trèsc< auguste de l'empire d'Ausonie : ordonne qu'un c( si odieux sacrifice disparaisse comme les autres. c( C'est le mérite que te voulut laisser la tendresse « de ton père : c< Mon fils, a-t-il dit, je te fais ta « part ; » et il t'abandonna l'honneur de ce dessein. « Empare-toi donc, ô prince ! d'une gloire réservée « à ton siècle. Ton père défendit que la ville maî- « tresse fût souillée du sang des Uute^xixx V^^^"^^
384 DlI-HUrriÈVE LEÇON.
« permets plus qu'on y offre en hétacombes les « morts des hommes. Que nul ne meure plus pour « que son supplice devienne une joie ! Que l'odieuse « arène, contente de ses bêtes féroces, ne donne « plus rhomicide en spectacle sanglant! Et que « Rome, Youée à Dieu, digne de son prince, puis- « santé par son courage, le soit aussi par son inno- « cence (1) ! » Ceci, c'est la poésie mise au service, non du christianisme, mais de l'humanité qu'elle avait si souvent trahie.
n serait peut-être plus instructif d'examiner les poèmes théologiques de Prudence, qui pénètrent jusque dans les dernières difficultés du dogme; de chercher dans son poème intitulé Hamartigenia^ où il discute les objections élevées contre la divinité du Christ ; dans cet autre intitulé Psychomachiaj où il s'occupe de rorigine du mal ; de chercher avec quelle hardiesse cet homme, voué jusque-là aux affaires, aux disputes du barreau, aborde les plus hautes questions de métaphysique, discute l'existence de deux principes, l'un du bien, l'autre du mal ; explique comment Tâme est capable de voir sans le secours des sens, retrace la lutte intérieure de la chair et de l'esprit. Ces vérités sont saisies et rendues avec une force qui parait
(i) Prudence, Contra Stjmmacfium^ 11^ 1114 et seq.
empruntée de Lucrèce, et qui rappelle le langage de l'ancien poëte philosophe de Rome; d'autre part, à cause de la pensée chrétienne qui domine, on se croit déjà transporté dans ce paradis de Dante, où le poëte, enhardi par la présence de Béatrix, osera remuer les plus formidables questions de la théologie.
Mais Prudence est peut-être encore plus grand comme poëte lyrique. C'est dans ses deux recueils, intitulés l'un CathemerinoUj l'autre Peristephanon^ qu'il faut chercher ces hymnes, dont douze sont consacrées à célébrer ou les différentes heures du jour, ou les différentes i^olennités de l'année chrétienne, et quatorze à célébrer Fanniversaire de martyrs : c'est là surtout qu'il montre avec quelle érudition, avec quelle persévérance il avait pénétré dans toutes les formes de la versification des anciens. Ainsi tous les mètres pratiqués par Horace se retrouveront dans ces hymnes, non avec la même pureté, mais avec la même variété, et souvent avec une régularité qui étonnô pour un siècle de décadence : des passages entiers pourraient être cités comme des modèles d'une latinité supérieure à celle des poètes latins de la fin du second siècle et même de la fin du premier.
Les deux caractères de sa poésie sont la grâce et la force : la grâce paraît surtout lorsiçi'vV fe\\.
286 Dn-HUmÈME LEÇON.
voir la terre prodiguant ses fleurs pour entourer et Yoiler le berceau du Sauveur ; ou bien quand il décrit les saints Innocents, ces fleurs du martyre que répée amoissonnées comme le tourbillon moissonne les roses naissantes, et qui, au ciel, sous Tautel même de Dieu, jouent, comme des enfants, avec leur palme et leur couronne. Et alors arrive une description du ciel'qui, avec sa naïveté et son charme, nous fait assister d'avance aux plus admirables tableaux du pinceau de Fra Angelico da Fiesole, et je crois considérer déjà ces peintures angéliques, quand je vois Prudence représenter avec tant de grâce les âmes des bienheureux, qui s'en vont chantant en chœur et foulant à peine les lis de la prairie qui ne plient point sous leurs pieds.
Mais la force du poëte éclate bien davantage lorsqu'il décrit les combats des martyrs et s'anime, pour ainsi dire, de tout leur feu ; lorsqu'il représente saint Fructueux sur le bûcher, saint Hippolyte entraîné par des chevaux indomptés, ou bien saint Laurent sur le gril. Saint Laurent était une des mémoires les plus chères au peuple romain, parce que cet apôtre, ce martyr de la foi, était aussi martyr de la charité; et qu'il était mort, non pas seulement pour ne pas livrer le Christ qu'il portait en son cœur, mais ces trésors de l'Église,
qui élaîent consei^és pour la nourriture des pauvres, et Rome lui en sut gré, car encore aujourd'hui,* après la Vierge, il n'est pas de saint, pas même saint Pierre, qui ait autant d'églises à Rome que saint Laurent, tant le souvenir de ce diacre, serviteur des pauvres, est resté populaire! Prudence l'a chanté, et, dans l'enthousiasme que lui inspirait la figure de ce jeune saint, il a voulu, au moment où il va rendre le dernier soupir, mettre dans sa bouche une prière où vous retrouverez l'inspiration des chrétiens, qui voyaient d'un œil assuré la destinée romaine : « Christ, nom unique « sous le soleil, splendeur et vertu du Père, auteur « du monde et du ciel, et véritable fondateur de c< ces murs, vous qui plaçâtes Rome souveraine au c< sommet des choses, voulant que tout l'univers « servît le peuple qui porte la toge et le fer, afin « de dompter ainsi sous les mêmes lois les coutu- « mes, le génie, les langues et les cultes des nations c< ennemies. Voici que le genre humain tout entier « a passé sous la loi de Rémus : les mœurs contrai- « res se rapprochent en une même parole, en une « même pensée. 0 Christ I accordez à vos Romains « que leur cité soit chrétienne, elle par qui vous « avez donné une même foi à toutes les cités de la « lerre. Que tous les membres de l'empire s'unis- « sent dans un même symbole. Le monde a. ft&fcxs
^•^ les es
. L\ POiiSIE. 289
« loin; et qu'aux prières du martyr le juge misé- « ricordieux se retournât en disant : Romain m'a « prié, qu'on m'apporte ce bouc, qu'il soit à ma « droite, qu'il soit agneau et qu'il en revêle la f( toison ! »
Yellem sinister inter hœdorum grèges, Ut sum futurus, eminus dignoscerer, Âtque hoc preeante diceret rex optimus : Romanus orat : transfer hune hxdum mihi : Sit dextcr agnus, induatur vellere (1).
Cet homme, dont j'admire les vers, ne restera jamais sans admirateurs. Le moyen âge lui rendra un culte égal à celui que reçoivent les plus illustres docteurs, Boèce, Bède, saint Boniface. Tous les écrivains du septième siècle se plaisent à emprunter ses vers pour servir d'exemples à côté des plus beaux de Tantiquilé. Plus tard, il est cité comme le premier et comme le plus illustre parmi les poètes chrétiens. On voit enfin saint Brunon, archevêque de Cologne, au onzième siècle, un des hommes les plus savants de cet le Germanie savante d'une époque mal connue, l'un des hommes de cette renaissance allemande que nous n'avons pas encore étudiée, et que nous étudierons peut-être un jour ensemble, mettre dans la bibliothèque de son
(i) Prudence, Pem^pA., X, 1136 t seq.
LÀ GIF. Alf K* SièCLB. I VI
290 DIX-HCITIÈHE LEÇON.
^lise un exemplaire de Prudence ; et ce livre ne sortait pas de ses mains. Prudence fut en possession de cet honneur jusqu'à la Renaissance. La Renaissance entra dans l'école chrétienne; elle y trouirai des poètes chrétiens au-dessous des poètes païens auxquels on avait accordé, comme aux plus éloquents, la première place. Assurément Yii^ile ei Horace y étaient restés dans cet honneur que. l'antiquité leur avait fait, mais enfin on y trouvait des chrétiens, et comme leur langage n'avait pas toute la pureté cicéronienne, comme Prudence était convaincu d'avoir employé soixanle-quinze mots qui n'avaient pas d'exemple dans les écrivains antérieurs, immédiatement toute cette foule dé barbares qui, sous prétexte de christianisme, s'étaient introduits dans l'école, furent balayés, chassés, pour que les païens restassent maîtres du lieu.
Il y avait aussi quelques raisons accessoires. Prudence avait quelques inconvénients avec son culte passionné pour les martyrs; ces hommages sans nombre rendus aux saints, c'était là pour le protestantisme des témoins incommodes qu'il fallait faire disparaître et réduire au silence. Vainement quelques hommes de goût et de savoir, Louis Vives, par exemple, un des plus illustres et des plus zélés sectateurs de la Renaissance, réclamèrent courageusement et demandèrent qu'une place fût faite à
ces instituteurs de nos pères: il fallut qu'ils disparussent.
Soyons plus équitables; que notre admiration soit assez large pour pouvoir rendre aux poëtes des premiers siècles chrétiens la jusiice qui pendant si longtemps ne leur fut pas refusée, et puisque Prudence, tout fervent, tout converti, tout pénitent qu'il étartr;^ avait la tolérance de vouloir que les statues mêmes des faux dieux restassent debout sur le forum, demandons, nous, que les images des premiers poëtes chrétiens soient replacées, elles aussi, debout devant l'école. Il n'y aurait là rien de téméraire : cependant, malgré tout ce que je me suis efforcé de vous montrer de poésie dans ces écrivains, dont je viens de vous tracer Tanalyse trop longue peut-être, selon moi, la véritable poésie chrétienne, le fond même de cette poésie chrétienne, n'était pas là : il était ailleurs ; où cela ? c'est ce que nous verrons dans notre prochaine leçon.
Messieurs,
f Nous devions achever l'histoire des lettres chrétiennes au cinquième siècle par la poésie, et quand nous avons cherché cette inspiration poétique qui semblait devoir sortir si vive et si abondante des grands spectacles du christianisme, nous ne l'avons pas trouvée facilement. Elle n'était pas dans ces nombreuses compositions épiques et didactiques où plusieurs écrivains s'efforcent, avec plus d'exactitude que de verve, d'exprimer les récits de l'Écriture sainte ou les difficultés du dogme, en les pliant aux mètres de Virgile et d'Ovide. Il est vrai que nous avons reconnu le ra^oiv ipoé\\iç\^ ^\« \^
294 DIX->ECY1Ë1B LECO!«.
front de deux hommes, saint Paulin et Prudence, différents de génie et de destinée : Paulin renon- ^ çant aux honneurs, à la fortune, au monde entier, .'•^;-poar aller consumer ses jours au tombeau de saint rTélix de Nôle, mais ne renonçant pas à ces vers fi doux qui coulaient naturellement comme des . laroies, et servaient comme elles à répandre le trop • . ^ plein de son âme ; Prudence mettant la fin de ses /jours au service de la foi, et s'cmployant à défendre \ ses (doctrines et sa gloire. Nous avons vu la force ■f et la grâce s'accordant, pour tresser ses vers, • wmme autant de couronnes qu'il vient suspendre, ' di&il lui-même, au milieu des fraîches guirlandes dont les fidèles entourent le tombeau des saints. Assurément la poésie est 15, mais elle n'y est pas tout entière, elle n'y est pas surtout telle qu'on doit l'attendre après trois siècles de persécution, après Conslanlin et le concile de Nicée, au temps des Pères, au temps où fleurissent, comme des plantes du désert, ces héroïques anachorètes. Si là nous n'avons pas trouvé complètement la poésie, il faut qu'elle soit ailleurs, il faut qu'il y ait quelque part une source abondante d'où elle jaillisse, d'où elle déborde et se répande sur les siècles qui suivront.
La source commune de toute la poésie chrétienne, c'est le symbolisme. Le symbolisme est à la
L'ART GH(ŒTI£M. 295
fois une loi de la nature el une loi de l'esprit humain. C'est une loi de la nature : après tout, qu'est-ce que la création, si ce n'est un langage magnifique qui nous entretient nuit et jour? Les cieux racontent leur auteur ; les êtres créés ne parlent pas seulement de celui qui les a faits, mais ils nous entretiennent les uns des autres, et les plus petits, les plus obscurs, nous font l'histoire des plus lumineux et des plus éclatants. Cet oiseau de passage qui revient, qu'est-ce, sinon le signe du printemps qu'il ramène avec lui et des astres qui ont marché des mois entiers? Et cechétif roseau qui jette son ombre sur le sable, ne sert41 pas à marquer l'élévation du soleil sur l'horizon? C'est ainsi que tous les êtres se rendent témoignage, se provoquent, s'interpellent d'un bout à l'autre de l'immensité, et ce sont ces continuels rapprochements, ces innombrables symboles, ces harmonies, qui font la poésie du monde que nous habitons.
Ainsi Dieu parle par des signes, et l'homme, à son tour, quand il parle à Dieu, épuise toute la série des signes dont son intelligence dispose. Quel autre langage pourrait parler l'intelligence humaine que celui qu'elle a reçu, dans lequel elle a été formée ? Et voilà pourquoi, lorsque, à son tour, l'homme veut parler à Dieu, c'est peu de la prière, il lui faut le chant, il lui faut le&^ét^\£i^-
296 DIX-NEUTftME LEÇ05.
nies sacrées qui expriment aussi, à leur manière, par leur développement et par les chœurs qu'elles mènent, par leurs repos et par leurs marches, les mouvements de Tâme, ses élancements pour arri- Ter à l'infini, et son impuissance qui la force à s'arrêter en chemin. Il faut aussi un sacrifice qui sera le symbole de l'adoration et de l'impuissance humaine en présence de la puissance divine. Ainsi apparaît, comme un magnifique et permanent témoignage, le temple posé sur la face de la terre, afin de marquer que là il y a eu des intelligences qui voulurent, à leur manière, attester leurs efforts pour atteindre au Créateur. Ainsi toute la nature instruit l'homme par symboles, et c'est par symboles que l'homme répond à l'Auteup de la nature.
Il en est de même du christianisme : Dieu aussi, dans l'Écriture sainte, ne parlait qu'un langage symbolique. Tout rx\ncien Testament est plein de réalités; il a sa valeur historique, sans doute; mais, en même temps, toutes ces réalités sont des figures, tous ces patriarches, tous ces prophètes, représentent celui qui doit venir. Joseph et Moïse ne sont que les précurseurs et en même temps les signes de celui qui accomplira un jour la loi, et en qui toute figure trouvera sa réalité.
Le Nouveau Testament, à son tour, ne nous entretient que par paraboles, et le Christ lui-même,
employant ce langage familier de la vie des champs, de la vie la plus naturelle et la plus douce à rhomme, nous dira un jour : a Je suis la « vigne, » et un aulre jour : « Je suis le bon pas- « leur. » Il en sera de même dans tout le développement ultérieur du Nouveau Testament : saint Paul interprétera TÉcriture par voie d'allusions et d'allégories : deux montagnes lui représenteront les deux alliances ; et la mer Rouge, que traversèrent les Hébreux, sera pour lui le symbole du baptême. De même, dans VApocatypse^ ce livre symbolique par excellence, toutes les figures se produiront avec un sens mystérieux, et, quand saint Jean représente la nouvelle Jérusalem resplendissante d^or et de pierreries, avec des murailles de pierres précieuses et des portes chargées de perles, ce n'est pas cet éclat matériel, cette flatterie des sens, qu'il offre, comme but suprême de leurs efforts, à des chrétiens, à ces hommes qui, tous les jours, mouraient, bravaient le martyre et renonçaient à tous les trésors. Évidemment non;car, dans le langage de l'Orient, chaque pierre précieuse avait une valeur symbolique, admise, selon des règles, dans toutes les anciennes écoles, et représentant d'une manière mystique certaines vertus vagues de l'âme et certaines forces de l'intelligence humaine ou de la grâce dmxv^-