ET SON ENSEIGNEMENT
Une vie illustre vient de s'éteindre. H. Ampère, membre de l'Institut, professeur au Collège de France, inspecteur général de l'Université, est mort le 10 juin à Marseille, laissant un grand vide dans la société des intelligences d'élite, parmi lesquelles il marchait au premier rang; laissant un grand deuil dans le cœur de tous ceux qui avaient pu l'approcher de plus près et jouir de la familiarité de ses vertus.
M. André-Marie Ampère était né à Lyon le 20 janvier 1775. De longues et solitaires études, auxquelles l'entraînait une vocation irrésistible, de cruelles douleurs que la Révolution fit peser sur sa famille et sur lui, mais qui ne purent décourager sa laborieuse persévérance, furent comme les initiations de sa jeunesse. Il ne sortit de cette première obscurité que pour occuper l'humble place de professeur de physique et de chimie à l'École centrale du département de l'Ain, puis celle de professeur de mathématiques au lycée de Lyon
(23 floréal an xi). Peu de temps après, ses Considérations sur la théorie mathématique du jeu lui attirèrent des éloges de l'Institut et l'attention bienveillante du gouvernement. Il fut appelé en qualité de répétiteur à l'École polytechnique (octobre 4804), où il ne se trouva pas déplacé au milieu des grandes lumières de l'époque, réunies sur ce point par une main qui savait choisir. Dès lors s'associant au vaste mouvement scientifique qui se faisait autour de lui, M. Ampère porta ses investigations dans les parties les plus inexplorées des mathématiques, de la mécanique, de la physique et de la chimie, aborda les problèmes les plus ardus, et en Résolut un grand nombre avec un rare bonheur. Le résultat de ses recherches fut une série de mémoires, dont se sont enrichis les plus célèbres recueils de la France et de l'étranger. A mesure qu'il s'élevait plus haut dans les régions de la science, les honneurs auxquels il ne songeait point descendirent vers lui* Il fut. successivement nommé membre et secrétaire du bureau consultatif des arts et manufactures (24 mars 1806), inspecteur général de l'Université (21 septembre 1808), professeur à l'École polytechnique (28 décembre 1809), membre de la Légion d'honneur, membre de l'Académie royale des sciences (1815). Plus tard, il échangea sa chaire de l'École polytechnique contre celle de physique générale et expérimentale au Collège de France. Mais ce qui devait environner son nom de plus de gloire et lui assurer pour toujours une place parmi les noms des grands hommes, c'étaient ses travaux sur les phé-
nomènes électro-magnétiques. Après la célèbre expérience de M* OErsted, à Copenhague, en 1819, tandis que les savants hésitaient en présence de cette révélation subite, M- Ampère pressentit, devina comme Kepler et Newton,! et,, par une suite de méditations, d'expériences continuées pendant dix ans, il démontra jusqu'à la plus claire évidence l'identité de l'électricité et du magnétisme. Et cette découverte, en réduisant le nombre des agents de la nature, semble diriger aujourd'hui la physique dans une nouvelle voie, et devoir la conduire par des éliminations successives à l'unité de toutes les forces qui meuvent la matière, à la simplicité primitive du plan divin. Plus s'effaceront les causes secondes^ plus la cause première semblera se rapprocher. ■ «
Tels sont les points principaux par lesquels M. Ampère s'est fait connaître : c'était assez pour avoir droit à l'admiration de son siècle et au souvenir des siècles qui viendront après. Cependant les travaux et les découvertes que nous venons de signaler n'occupèrent peut-être que la moindre partie de ses veilles. Toutes les sciences étaient pour lui un seul empire, dont la physique et les mathématiques étaient des provinces un peu plus favorisées, mais dont aucune portion ne lui restait étrangère. Dieu l'avait doué d'une activité d'esprit que rien ne fatiguait, sinon le repos, d'une mémoire prompte à saisir l'idée ou la parole au passage, et qui retenait pour toujours. Avec ces facultés puissantes, il s'était rendu accessibles toutes les sphères des
connaissances humaines, il les parcourait, il s'y jouait à son gré. Des hardies spéculations de l'astronomie, il savait redescendre aux ingénieux aperçus de la philologie, et jusqu'aux réminiscences les plus gracieuses de la littérature ancienne ou moderne. Toutefois, entre toutes les sciences, celle qui était l'objet de ses plus chères préoccupations, c'était celle qui recherche les principes et forme le couronnement de toutes les autres, la philosophie. C'était là le secret de ces méditations prolongées, dans lesquelles, depuis sa jeunesse, il aimait à oublier les heures. C'était là ce qu'ignorait la foule, soit parce que M. Ampère n'avait pas reçu, soit parce qu'il avait dédaigné ce talent facile d'écrire beaucoup, ces formes souples et un peu molles de notre langage philosophique et littéraire. Aussi ses études de psychologie et de métaphysique n'eurent-elles longtemps qu'un petit nombre de confidente choisis, parmi lesquels il faut compter le célèbre Maine de Biran, lui aussi mort trop tôt. En 1822, M. Ampère fit à la Sorbonne un cours de métaphysique. Puis, dans ces derniers temps, et à dater de 1850, il entreprit de résumer l'œuvre de toute sa vie dans une classification générale des sciences, tableau encyclopédique où toutes les connaissances de l'homme devaient avoir une place marquée, non par le caprice, mais par la nature ; inventaire immense des richesses et des misères de l'intelligence humaine, où toutes les questions, toutes les certitudes et tous les doutes seraient posés pour servir de point de départ aux investigations de l'avenir; dis-
tribution du travail, méthode, économie qui pourrait peut-être ménager le temps et la peine de l'humanité. Il développait à son cours du Collège de France ce magnifique programme; mais il avait voulu lui donner une forme plus rigoureuse et une publicité plus étendue en en faisant un livre. Le premier volume de la Philosophie des sciences avait paru au commencement de Tannée dernière ; le second devait paraître à la fin de celle-ci. Ce nous est une consolation d'apprendre qu'il est achevé, et qu'il §era mis au jour par la piété de M. Ampère fils : M. Ampère fils, ce jeune savant en qui l'on ne sait ce qu'on doit le plus aimer, la modestie d'une profonde érudition, la délicatesse exquise de l'esprit ou l'excellence du cœur; et qui, après avoir eu l'honneur mérité d'être le collègue de son père, après avoir eu la trop courte joie de professer sous ses yeux, sera maintenant le continuateur de ses glorieuses traditions.
Tout n'est point dit encore; et pour nous, catholiques, ce beau génie avait d'autres titres à notre vénération et à notre amour. Il était notre frère dans la foi, un frère dont nous étions heureux, et dont l'exemple en ces jours mauvais rassurait les faibles. M. Ampère était né dans une ville profondément chrétienne, qui se souvient du sang de ses martyrs, qui, après avoir été fidèle au temps de ses prospérités, est demeurée croyante, aimante et forte dans ses malheurs. Et comme cette ville devait donner à la France de 1793 l'exemple d'un héroïque sacrifice, en retour la Providence lui avait donné
TO MÉLÀ5GES.
vers cette même époque des enfants qui devaient un jour être son honneur et sa consolation : de ce nombre furent MM. Ballanche, Camille Jordan, de Jussieu, Bergas6e, de Gérando, Dugas-Montbel, célèbres dans des voies diverses, mais unis par un esprit commun de christianisme, tous compatriotes et contemporains, presque tous amis de M. Ampère. Ce fut dans la société de ces hommes et de plusieurs autres non moins excellents, quoique moins connus, qu'à l'issue de la terreur révolutionnaire, à Lyon, un foyer d'études et de tendances religieuses se forma. Nous avons entendu parler de ces réunions amicales dans lesquelles chacun apportait son tribut intellectuel, et où M. Ampère aimait à développer les preuves de la divinité des livres saints. Nous savons des âmes qui lui durent alors les premières lueurs de la foi. A Paris, au milieu du matérialisme de l'Empire, de l'indifférence de la Restauration, du panthéisme de ces derniers temps, il conserva inébranlable cette religion de ses premières années. C'était elle qui présidait à tous les labeurs de sa pensée, qui éclairait toutes ses méditations; c'était de ce point de vue élevé qu'il jugeait toutes choses et la science ell^même. Naguère encore, à son cours au Collège de France, nous l'avons entendu justifier par une brillante théorie géologique l'antique récit de la Genèse. 11 n'avait point sacrifié comme tant d'autres au génie du rationalisme l'intégrité de. ses convictions, ni déconcerté le légitime orgueil que ses frères avaient mis en lui. Cette tête vé* nérable, toute chargée de science et d'honneurs, se cour-
bait sans réserve devant les mystères et sous le niveau de l'enseignement sacré. Il s'agenouillait aux mêmes autels que Descartes et Pascal, à côté de la pauvre veuve et du petit enfant moins humbles que lui. Nul plus scrupuleusement ne garda ces austères et douces observances de l'Église, dont sa docilité savante découvrait les raisons cachées dans les profondeurs de la nature humaine et de la sagesse divine. Mais il était beau surtout de voir ce que le Christianisme avait su faire à l'intérieur de sa grande âme : cette admirable simplicité, pudeur du génie qui savait tout et s'ignorait soi-même ; cette haute probité scientifique, qui cherchait la vérité seule et non pas la gloire, et qui maintenant est devenue si rare; cette charité si affable et si communicative que souvent elle se laissait surprendre, dans l'expansion d'un entretien familier, des trésors d'idées que le plagiat exploitait ensuite; cette bienveillance enfin qui allait au-devant de tous, mais surtout des jeunes gens : nous en connaissons pour lesquels il a eu des complaisances et des sollicitudes qui ressemblaient à celles dHm père* En vérité} ceux qui n'ont connu que Tintelligeftcede^et fyomme n'ont connu de lui que la moitié la moins parfaite. S'il pensa beaucoup, il aima encore davantage.
Il y a peu de jours, lorsqu'à la veille de son départ pour sa tournée inspectorat, ses amis l'entouraient, et, le voyant un peu souffrant, pressaient, non sans quelque inquiétude, sa main dans les leurs, ils étaient bien loin de s'attendre que si tôt leur viendrait la douloureuse
80 s MÉLANGES.
nouvelle qui leur est venue. Elle les a cruellement surpris, et ne leur a pas permis de réunir leurs pensées et d'interroger leur mémoire pour faire savoir au pays par la voie des feuilles publiques toute l'étendue de la perte qu'il a faite. Il faut pourtant que la mort fasse au moins cette justice de révéler la vertu qui s'est cachée pendant sa vie. Pour nous qui écrivons ces lignes, à peine avons-nous pu recueillir quelques souvenirs et quelques renseignements pour tracer à la hâte cette rapide ébauche, espérant toutefois pouvoir mieux faire plus tard.
Heureusement le grand homme n'a pas besoin de cette immortalité factice et passagère que peuvent donner les oraisons funèbres et les biographies. C'est un mot qui n'a jamais été chrétien, ni vrai de personne, mais qui l'est moins encore de l'homme que nous regrettons, ce mot impitoyable prononcé sur toutes les tombes : // ri est plus. Nous dirons au contraire : 11 nous a quittés, mais nous ne l'avons pas perdu. Il n'est pas perdu pour la science, cet infatigable ouvrier, car son œuvre est là, scellée de son nom pour recevoir l'œuvre de l'avenir, et quelque loin que se poursuivent ses conséquences, elles attesteront toujours la présence et la fécondité du génie qui a posé les prémisses. Il n'est pas perdu pour l'amitié qui lui était si tendrement attachée : le tombeau d'un chrétien est comme ces pierres de commémoration que les patriarches élevaient au bord de la route, au lieu où ils se séparaient pour un peu de temps : la séparation sera courte et le rendez-
M. AMPÈBE. 81
vous éternel. Il n'est pas perdu surtout pour l'Église, qui le comptait parmi ses illustrations : l'Église est une société qui ne se dissout pas par la mort, elle a une loi qui unit les âmes arrivées les premières dans le repos, avec celles qui restent encore dans la lutte : elle n'a sur la terre qu'un vestibule où elle se tient pour appeler les générations à mesure qu'elles passent, c'est dans l'éternité qu'elle a son sanctuaire où elle rassemble peu à peu tout ce qu'elle a recueilli ici-bas de plus grand, de plus pur et de meilleur.
itfLÀNbks. li
Voilà bientôt quinze mois que M. Ballancbe mourut, à la veille de cette révolution dont il aurait cçtnsolé les angoisses, en nous révélant à quel degré d'initiation la Providence nous -conduisait. Il laissait un vide irréparable dans le cercle choisi où il trouvait, où il entretenait aussi les plus exquises traditions de l'ancienne France et les plus généreux sentiments de la nouvelle. C'était là qu'après lui on devait prendre soin de sa gloire, dont il ne s'occupa jamais. Et, comme sa vie toute de recueillement et de méditation n'était pas de celles qui se racontent, comme ses œuvres sont dans les mains de tous ceux qui servent encore la philosophie et les muses sérieuses, il ne restait plus qu'à le populariser, à le faire connaître et aimer de tous, en dévoilant le fond même d'un écrivain si digne de devenir populaire par l'élévation chrétienne dç ses doctrines, pat ses justes pressentiments des, temps nouveaux, et
par ce besoin de persuader el de secourir les hommes qui fut la première passion de son cœur. Voici ce qu'a tenté M. Ampère avec la hardiesse d'un critique sûr et avec toute l'émotion d'un ami inconsolé. À l'aide de courts récits et de rares transitions qui recueillent les circonstances les plus inspiratrices de la vie de M. Ballanche, qui éclairent la pensée et lient la suite de ses travaux, à l'aide de plusieurs fragments de correspondance inédite, M. Ampère a su enchaîner de nombreux extraits des livres du philosophe lyonnais, et n'en former qu'un seul tout. Il a su choisir les endroits où éclatait surtout le dessein de l'auteur, le cachet de son talent, la beauté de son caractère, enfin l'homme entier, autant qu'il est permis de le reconstruire ici-bas, quand Dieu l'a brisé pour un temps, en reprenant son âme et en ne nous laissant que ses œuvres. On voit assez ce qu'il y a de modestie, mais on ne découvre pas d'abord tout ce qu'il y a d'art et d'effort dans la brièveté même des passages qui encadrent tant de morceaux habilement choisis; et, quand d'autres écrivains font montre d'eux-mêmes à si peu de frais, on ne remarque pas assez ce que M. Ampère a mis d'application à se faire oublier. C'est le seul point où il ne pouvait réussir entièrement. On le louera de s'être rendu l'interprète des plus nobles amitiés et des plus saintes douleurs. Et si nos pensées le suivaient, il y a un mois, menant le deuil de M. de Chateaubriand sur la plage de Saint-Malo, nous lui saurons gré aujourd'hui d'avoir rendu à l'auteur des Martyrs un second hommage et le plus délicat
de tous en faisant revivre, comme pour ses funérailles, son vieil ami, M. Ballanche.
Dans ces jours d'orages civils rien ne saurait être plus nouveau qu'un livre pur de toute passion politique, un livre tout littéraire, calme et charmant. Ce n'est point la biographie de M. Ballanche, ce n'est ni un jugement ni un simple choix de ses écrits. C'est un hommage sans exemple, et l'inspiration d'une amitié ingénieuse, incapable de se satisfaire de ces tributs qu'on a coutume de rendre aux morts illustres.
C'est au milieu des ruines du siège de Lyon, dans cette ville héroïque alors et toujours chrétienne, que H. Ballanche vit s'écouler son adolescence maladive, mais réchauffée par tous les enthousiasmes qui naissent ordinairement des grandes catastrophes, et par la société de trois esprits excellents, Camille Jordan, Dugas- Montbel et le mathématicien Ampère. L'inspiration religieuse de ces premières années éclata dans un Essai sur le sentiment, où l'on s'étonne de trouver toute la pensée et comme la première ébauche du Génie du Christianisme, en 1801 et plusieurs mois avant que ce livre immortel vînt commencer l'éducation du dixneuvième siècle. Cependant le bruit des victoires du consulat étouffa les préludes du jeune philosophe et le laissa résigné à son obscurité, convaincu, non de l'injustice des hommes, mais de son impuissance. Il resta dans un abattement de cœur et d'esprit, dont la Providence ne devait le tirer que par un de ces moyens qu'elle réserve pour le traitement des grandes âmes :
elle le guérit dé là mélancolie par une forte et juste douleur. M. Ampère nous fait pénétrer avec une discrétion pleine de charmes dâtos le mystère de cet amour chrétien «font les vœux trompés inspirèrent Aéà-Ftwp ment* écrits' en 1808, et plus tard l'admirable récit d'Antigone. C'est là que le grand écrivain est déjà téuV entier, et que, le sentiment laissant se dégager la pensée qu'il enveloppait, on saisit déjà sous les voiles poétiques tous les grands traits de doctrine à laquelle il* vouera sa vie; l'expiation- loi suprême dé l'humanitéet l'initiation par ï'éprèuve. C'est là surtout qtfft vivra pour fe postérité qui aime de préférence ces livrés courts, comme Paul bt Virginie, comme Ataïa et René^ où elle lient, ainsi' que dans un vase plus léger, tous les parfums du génie. On s'étonne moins de cette splendeur d'image et de cet instinct de l^r beauté qui éclatent1 darts Antigône, quand on apprend que le dernier livre en fut écrit à Rome, et sous les yeux d'une» personne qfci devait être1 pour le poète philosophé comme l'apparition terrestre de la poésie, qui devint/ comme la Béatrix de Dante, la muse de ses plus belles années, et, de plus que Béatrix, la Providence de ses vieux jours.
Alors pour M. Ballanche tiré de sa solitude et entraîné à Paris commence une existence nouvelle qui le mêle aux grands spectacles du monde, mais non pas à ses passions. Il assiste en témoin aux premiers triomphes de la Restauration, en sage à ses combats, en conseiller méconnu et indigné à ses erreurs. La lutte des
deux opinions dont chacune l'attire par ce quelle a de grand, lui arrache le pathétique épisode de V Homme sans nom, le dialogue du Vieillard et du jeune homme, enfin Y Essai sur les institutions sociales, où respire avec le respect des traditions antique&la passion de tous les progrès et le zèle de toutes les libertés. Ces écrits attachaient l'attention publique, et prêtaient „ tour. à. Jour, un appui envié aux pastis contraires* Ils n'étaient cer pendant que les distractions d'une grande penafe qui se recueillait^ qui cherchait sa forme et qui déviait la trouver dans le livre de la Palingénésie sociafy. C'est soua ce titre que l'auteur se proposait de faire connaître la loi de transformation qui préside aux destinées du genre humain; et le développement de son dessein indiquées les Prolégomènes devait remplir une trilogie composée d'Orphée? de la Formule générale appliquée à ly histoire romaine, et de la. Ville des expiations* <
Le fond de cette doctrine est tout chrétien. Que dis-jeî c'est le christianisme même avec tous ses dogmes, à commencer parla déchéance et à finir par la transsubstantiation. Toutefois on a pu craindre qu'en poursuivant l'idée d'une évolution du christianisme, l'esprit de M. Ballanche ne se fût écarté en un point de ce cercle sacré de l'orthodoxie où son cœur demeurait.
Mais si l'on pardonne à M. de Maistre ce pressentiment d'une troisième révélation dont les sakit-simoniens ont tant abusé, comment n' absoudrait-on pas la bonne foi de son glorieux adversaire, aussi catholique de croyance et de profession, mais trompé par l'autorité d'Origène
et par la mansuétude d'une imagination qui n'eut d'autre tort que celui de ne pas assez croire au mal ? Ses véritables sentiments devaient se déclarer dans un de ces moments décisifs qui sont l'épreuve de toutes les fidélités, quand la Révolution de 1830 déchaîna contre le catholicisme les passions de l'émeule et le délire des religions nouvelles. C'est alors que l'auteur de la Par lingènène, interrompant une œuvre si chère, et que pressait déjà la fuite trop rapide des années, écrivit pour le besoin du temps sa Vision d'Hébal, le plus courageux peut-être de ses ouvrages, et au sens d'un grand juge, M. de Chateaubriand , le plus élevé et le plus profond. Toute l'histoire y est resserrée dans le cadre d'une vision qui commence avec le monde, et est ramenée sous des lois souveraines jusqu'au siècle présent, dont elle arrache le secret. Arrivée à ce point, il semble un moment que le poète ait partagé le don de la seconde vue qu'il prête à son héros; car on est en 1851, et il s'écrie : « Une Europe toute nouvelle doit « sortir des ruines de l'Europe ancienne, restée vêtue « d'institutions usées comme un vieux manteau. Une a incrédulité apparente menace d'abolir toute croyance, « mais la religion du genre humain renaîtra plus bril- « Jante et plus belle. — Hcbal sait bien que le genre a humain n'est point en travail d'une religion nou- « velle; car il sait que tout est dans le Christianisme, « et que le Christianisme a tout dit. — L'Italie ne conc< querra-t-elle pas son indépendance, et la Péninsule a ibérique n'entrera-t-elle pas dans la loi du progrès ?
c< La ville éternelle sait qu'un nouveau règne lui est a promis. Le pontificat romain dira de quelles traditions « il est dépositaire. »
Ceux qui lisent aujourd'hui ces paroles ne connaissent pas assez ce qu'elles avaient de hardi et de méritoire, le lendemain de la dévastation de Saint Germainl'Âuxerrois, en présence du saint-simonisme et de toutes les écoles qui annonçaient la fin du vieux dogme et qui faisaient ses funérailles. On ne connaît pas toute la lumière que portait la Vision d'Hébal, en même temps que la célèbre préface des Études historiques^ à tant de jeunes gens troublés par le spectacle des ruines politiques, tentés par l'éloquence des prédications nouvelles, jetés dans cette angoisse du doute, qui mouilla si souvent de larmes le chevet de leurs lits; et relevés, raffermis tout à coup par ce bon exemple d'un grand esprit, qui ne trouvait le christianisme ni trop étroit pour lui, ni trop vieux. Gomment les intelligences qu'il visitait ainsi ne se fussent-elles pas attachées à un maître si secourable? Comme elles lui devaient la sécurité delà foi, elles lui durent l'ardeur de la science et le goût de la méditation, qui n'a rien de commun avec le mal de la rêverie. Il eut, sans le chercher, cet honneur que beaucoup cherchaient vainement, de former des disciples, soit parmi ceux qu'il admettait à l'instructive intimité de ses instructions, soit parmi ce grand nombre que ses écrits allaient chercher dans la solitude pour les pousser aux études laborieuses, et les mettre au service des vérités combattues. En même temps
qu'il devenait l'initiateur d'une génération nouvelle d'esprits cultivés, le sentiment du remaniement prochain de la société lui donnait l'ambition de pénétrer dans les classes populaires. On le vit, dans une réunion d'ouvriers, exposer son système historique fondé sur la chute et la, réhabilitation, et faire applaudir par des gens de travail une philosophie que les délieats se plaignaient de trouver inaccessible. Le temps n'était pas encore venu où les i orateurs politiques devaient briguer la parole dans les clubs d'artisans, mais M. Ballanche, en qualité de Lyonnais, de compatriote de Jacquart, tenait par Je cœur à ces populations ouvrières, dont il avait vu les l>esainsetdont les travaux l'attachaient. Le poète d'Antigoneet à'Orphée donnait de longues heures à la combinaison de nouveaux procédés mécaniques;' il espérait servir les hommes autant par ses machines que par ses livres, et ses; réflexions avaient en effet devanpé plusieurs inventions célèbres, la presse à eau, le clavier appliqué à la composition des pages d'impression, le papier sans fin. C'est au milieu de ces préoccupations bienfaisantes, soutenues de la plus active charité, que la vieillesse et la gloire le trouvèrent. Elles ne changèrent, rien à sa naïveté, dirai-je à cette enfance de cœur, à cette grâce de parole : que la seule bonté donne et conserve," à cette simplicité de mœurs qui charmait dans un siècle si peuplé de prophètes incompris et de messies méconnus. Il était du nombre de ces belles âmes qu'on voudrait retenir ici-bas pour l'honneur et pour l'instruction des hommes. Mais il était aussi de
M. BALLANGHE. 91
celles dontjle ciel aime à se recruter. Quand te prertrier avertissement île la mort fut venu frapper à sa porte, nous savons que, Je vieux prêtre appelé auprès die lui s'étonna de la candeur et du calme de ce juste» et que sa un, couronnée de toutes les bénédittiens du catholicisme fut celle qu'il rêvait dans le premier livre de sa jeunesse, quand. il représentait le citoyen du ciel arrivé au terme de l'exil, et « i' ange de Dieu venant «délier doucement les faibles liens qui le retenaient « encore) à la terre: » • . >/,.,;!
M. Balktçche avait vécu soixante et onze ans. Ce notoire dejouite, qui ni est pas accordé à téus4es grands* artistes, ne devait] pourtant pas suffire à l'entier -achèvement d'un: monument Jittéraire qui avait toute! la hardiesse réunie du Génie du Gltristimiismei des Études historiques et des Martyrs. Des naaux cruels* dernière purification; réservée à une conscience si pureT suspendirent 4e travail des deux dernières parties de la Pal*ngénésie*iMais nous avons de l'une de précieux fragments, de l'autre l'espérance de la voir bientôt pa-traître par les soins d'une amitié pieuse. Et quand nos vœux seraient trompés, son œuvre resterait encore comme V Enéide, la Somme de saint Thomas, comme tant de belles cathédrales commencées, comme tant de belles œuvres divines que le ciel n'a pas laissé être jusqu'au bout, mais qu'il a assez montrées à la terre pour lui servir de modèles.
Ostendent terris fa ta, nec ultra
Esse sinent -
Et en effet la langue française ne connaît pas de modèle qui ne soit égalé par les pages sublimes d'Antigone et de la Vision d'Hébal. Ce besoin même de produire la pensée philosophique sous le vêtement de l'épopée, qu'est-ce autre chose que le sentiment le plus pur de la beauté qui tourmentait cet esprit de la famille de Platon et de Fénelon? Il était trop dégagé des faiblesses terrestres pour ne pas passer tout entier dans son style, et y porter toutes ses clartés avec toutes ses émotions. S'il a laissé aux écrivains du grand siècle ce privilège de la correction qu'on ne leur ravira point, il a, comme eux, l'élévation, l'ampleur et l'éclat. Les oreilles de Bossuet ne s'offenseraient pas de l'éloquent passage de Y Essai sur les institutions, où il est jugé; et le Télémaque n'a pas de récit après lequel on ne puisse relire les pathétiques épisodes d'Orphée.
Ballanche, destiné à s'élever à mesure que l'éloignement des temps détachera mieux sa noble figure, gardera donc la première place à côté de Chateaubriand, dans ce groupe de serviteurs du christianisme qui soutiennent la croix plantée à l'entrée de notre époque. De ce nombre, nous en honorons deux, de Maistre et de Bonald, quoiqu'en s'attachant à la tradition divine du passé, ils aient eu le tort de méconnaître les droits de l'avenir. Deux autres, Lamennais et Lamartine, nous ont donné celte douleur, que Dieu n'a pas encore rendue irréparable, de les voir faiblir, et, de crainte de laisser échapper l'avenir, déserter pour un moment la foi du passé. Chateaubriand et Ballanche eurent seuls
M. BALLÀNCHK. 93
des âmes égales à la grandeur et à la difficulté des temps. Seuls ils eurent cette gloire de servir avec intelligence un des plus laborieux desseins que la Providence puisse se proposer, celui de lier les âges à l'endroit même où nous en marquons la séparation. Comme ils ne crurent pas que ce fût trop des deux langages de la philosophie et de la poésie pour toucher les hommes, ils ne pensèrent pas que ce fût trop de la foi et de la raison pour les éclairer. .. Puissiez- vous, ô maîtres divins! avec cette suprême autorité que la mort vous a donnée, achever d'instruire un siècle qui est le vôtre, qu'on appellera de votre nom, un siècle troublé quelque temps par les doutes que vous avez connus, mais que vous avez surpassés, un siècle promis par vous au christianisme, et que le christianisme ne laissera pas périr!
ET SON ENSEIGNEMENT t845
M. Fauriel est du petit nombre de ces hommes qu'on veut connaître, parce qu'ils ne s'occupèrent point d'être connus, parce qu'ils aimèrent le travail plus que la célébrité, et qu'ayant tout négligé pour servir les lettres, ils le firent de façon qu'il n'est pas permis d'ignorer leurs services. On a dit de lui « que personne n'avait « mis en circulation plus d'idées nouvelles. » Personne cependant ne songea moins à marquer de son nom cette monnaie courante qui a fait la fortune die tant d'écrivains. Sa vie,: dont il ne, parlait jamais, dont il avait oublié beaucoup, est demeurée dans une obscurité volontaire* Il n'appartient qu'à une main sûre de l'en retirer iavec respect, et de suspendre cette image aimable et grave dans la galerie des portraits contemporains. Ses écrits, interrompus par la mort, attendent, pour être jugés, la publication des œuvres inédites que le zèle de ses amis^tie laissera \ pas enfouies. Il reste à étu-
dier M, Fauriel dans son enseignement. Nulle part ce grand esprit ne montra mieux toute son étendue que dans la chaire qu'il remplit durant quinze ans à la Faculté des Lettres de Paris. Là seulement on connut le secret de ces travaux cachés dans un long silence, dont le dessein dépassait la mesure d'un livre et qui remuaient jusqu'au fond toute l'histoire littéraire. C'est donc une justice publique que de recueillir le souvenir de ces belles leçons; ce serait une étude profitable pour plusieurs; mais pour celui qui écrit ceci, c'est un devoir filial.
Claude Fauriel naquit à Saint-Étienne, le 27 octobre 1772. Il avait passé les premières années de sa vie au village de Saint-Barthélemy-le-Plain, puis au collège de Tournon, qu'il avait quitté pour finir ses études à Lyon, chez les Pères de l'Oratoire. Mais les murs de cette savante maison protégeaient mal la jeu* nesse contre les orages du dehors. Les premiers bruits de la Révolution française avaient troublé la paix de l'école; la violence des événements y portaient le désordre; la guerre la vida; et les disciples dispersés recrutèrent les armées des frontières. En 1794, le jeune Fauriel servit, dans les Pyrénées-Orientales, sous les ordres du général Dugommier* Il vit une partie de ces longues et meurtrières campagnes qui ne finirent qu'avec la paix de 1797. C'est un peu avant ce temps qu'une meilleure
vocation le conduisit à Paris. Il y remplit d'abord, auprès du ministre Fouché, des fonctions honorables dont il se démit à l'avènement du régime impérial. Il pensait alors ne sacrifier qu'à la liberté; mais les lettres reçurent le sacrifice et le payèrent.
Les études excellentes de M. Fauriel, l'agrément de sa conversation, l'indépendance de son caractère, l'avaient recommandé de bonne heure à une société qui cherchait à sauver les traditions du siècle finissant : je veux parler de ce salon d'Âuteuil où madame Condorcet, dans un veuvage honoré, réunissait autour d'elle madame Helvétius, madame Beccaria, Cabanis, Chénier, Destutt de Tracy. C'étaient assurément des maîtres dangereux; et je ne m'étonne point que, parmi les derniers amis de Voltaire, M. Fauriel ait débuté par une notice sur la Fare et Chaulieu (1803), charmants poètes, mais de ceux qu'il ne faut couronner que pour les bannir. Il est vrai que ce petit écrit était le premier d'une publication qui devait réunir les principaux classiques français. En même temps le jeune auteur composait un traité des cryptogames et commençait une histoire, du stoïcisme. La poésie galante, la botanique, le stoïcisme, voilà bien les goûts de cette école qui sortit la première des ruines de la Révolution. Toutefois ce qui honora infiniment le jeune Fauriel, c'est que, au milieu d'une réunion où tant d'autres eussent été heureux d'écouter, il osa contredire. Au moment où Cabanis était devenu l'arbitre de la physiologie et de la métaphysique, où le livre des Rapports du physi-
MÉLAWGES. II. 7
que et du moral faisait loi chez la secte toute-puissante de Locke et de Condillac, M. Fauriel se prononça contre ce matérialisme désespérant qui reléguait les causes ^premières dans les ténèbres d'une ignorance éternellement invincible. Sa résistance troubla le triomphe de Cabanis; elle l'inquiéta, et, ébranlant cet homme trompé, mais peut-ôtre sincère, lui arracha la célèbre Lettre sur les causes premières, où il reconnaissait enfin quelque chose de plus puissant que la matière et de plus durable que l'organisation. La lettre fut adressée à Fauteur de l'Histoire du Stoïcisme, attendue avec une flatteuse impatience. Mais ce travail inédit n'eut pas d'autre honneur. En 1814, à l'approche des armées étrangères, l'auteur avait caché ses trésors littéraires (c'étaient les seuls) dans une maison de campagne. Un domestique infidèle livra le trésor, et Y Histoire du Stoïmsme fut emportée par les Cosaques.
Il est douteux que M. Fauriel la regrettât beaucoup. Cette intelligence exigeante ne se contentait pas d'avoir pénétré jusqu'au fond des littératures antiques, d'avoir touché aux sciences naturelles, de tout ce qui suffisait enfin aux beaux-esprits du dix-huitième siècle : d'autres exemples l'entraînèrent. Les habitués d'Auteuil n'étaient pas tous si philosophes que plusieurs ne hantassent la cour naissante de madame de Staël, jeune alors et dans tout l'éclat de sa royauté littéraire. M. Fauriel y trouva un cercle moins restreint, des habitudes plus tolérantes, des lumières plus étendues. 11 y connut les maîtres de la science allemande, les deux Schle-
M. FAURIËL. îii»
gel et les deux Humboldt. Le premier fruit qu'il rapporta de ce commerce avec l'étranger (1810) fut la traduction de la Parthénéide de Baggesen, son ami, poème froid et qui promettait peu. Mais le traducteur s'y montrait par des Réflexions préliminaires sUr ï Idylle, où perce une critique hardie qui se joue des divisions artificielles reçues dans l'école, qui cherche les lois de la poésie au fond du cœur humain , qui les poursuit dans l'histoire comparée de toutes les littératures. L'idylle n'est plus pour lui ce récit monotone d'une vie pastorale qui n'exista jamais; c'est le souvenir immortel d'un état d'innocence où la pensée de l'homme se réfugie, fatiguée du bruit des passions et des affaires. Voilà la grande image que M. Fauriel reconnaît dans l'Eden de Milton comme dans les églogues de Camoëns, et qu'il voit renaissante chez les poètes allemands, depuis la Mortd'Abel jusqu'aux rustiques fiançailles d'Hermann etDorothée. Dans un sujet si restreint, M. Fauriel donnait des marques d'un esprit fait pour l'universalité. C'était le moment où l'on commençait à parler de la langue sacrée des Indiens, d'un idiome savant, poétique, dont l'étude allait livrer à l'Europe les trésors d'une littérature immense et renouveler les merveilles de la renaissance des lettres grecques au seizième siècle. M. Fauriel n'eut donc plus de repos qu'il ne sût le sanscrit. Il ne recula pas devant les difficultés d'un travail incertain, presque sans règles et sans livres, sur des textes épineux, quand il était si facile d'attendre que d'autres eussent défriché cette terre vierge. Il reçut avec
M. Chezy, avec MM. Schlegel, les premières leçons de M. Hamilton, savant anglais, prisonnier en France, el chargé ensuite de classer les manuscrits indiens de la bibliothèque impériale. Un peu plus tard, il apprenait l'arabe d'un ancien interprète de l'armée d'Egypte. Souvent il passait les soirées d'hiver à se faire répéter par son maître les contes qui charment dans le désert les veillées des caravanes. Cette simplicité de goût, avec une érudition si vaste, distinguait singulièrement le jeune orientaliste au milieu de tant de personnes illustres que madame de Staël rassemblait; société incomparable, mais où l'esprit était plus goûté que la nature. On raconte qu'un jour madame de Staël se promenant avec quelques amis, M. Fauriel, qui lui donnait le bras, s'arrêta pour admirer un point de vue. « Ah 1 mon cher Fauriel, dit-elle, vous en êtes encore au préjugé de la campagne ! » Il avait ce préjugé comme plusieurs autres qui l'honoraient. Il aimait la campagne comme les chants populaires, comme tout ce qui est naturel et qui seul est vraiment beau. Les années ne purent rien sur cet heureux tour de son imagination; et celui qui écrit ceci l'a vu à l'âge de soixanteneuf ans, gravissant les sentiers d'un petit bois, et rappelant ses souvenirs de botaniste pour expliquer, avec une grâce charmante, les caractères de quelques fleurs à un jeune groupe qui l'entourait.
Ainsi M. Fauriel était déjà maître de ce domaine des littératures étrangères, qu'il avait parcouru dans tous les sens : mais il y avait peu moissonné. Il se
pressait d'apprendre et non d'écrire; il comptait sur la jeunesse d'esprit qui survivait en lui à celle de l'âge. Au lieu de vieillir avec une école littéraire où il avait eu sa place, il se trouvait le contemporain de celle qui succédait : ce fut ainsi qu'il traversa trois générations de savants, celle de la Révolution, celle de l'Empire, celle de la Restauration. Après que les portes de madame de Gondorcet et de madame de Staël eurent été fermées par la mort, M. Fauriel, qui aimait la retraite, mais dont le cœur avait besoin de société, se rapprocha d'un cercle de jeunes écrivains où il trouvait l'amour de la liberté en même temps que des lettres. On le voyait quitter son austère solitude pour aller s'asseoir avec eux à la même table, éclairer leurs entretiens, encourager leurs travaux, tracer les plans, indiquer les preuves : ses conversations formèrent des disciples qui devaient porter un jour des noms célèbres. Mais aucune amitié ne lui fut plus honorable que celle de Manzoni, dont il introduisit en France la muse encore timide. Il publia la traduction annotée (1823) des deux tragédies de Carmagnola et A'Adelchi. L'Italie n'oublia pas ce bon procédé : M. Fauriel s'en aperçut à l'hospitalité qu'il y trouva l'année suivante. Mais, pendant qu'il visitait Milan, Trieste et Venise, pendant qu'il admirait ces coupoles dorées, ces palais de marbre que le génie italien fit sortir des eaux de l'Adriatique, il entendait, de l'autre côté de la mer, le broil d'une nouvelle croisade, le cri de l'insurrection grecque qui brisait les fers de sept cent mille chrétiens. Il
voyait les émissaires de celte nation renaissante venant réclamer l'appui de leurs frères d'Occident. Il recueillit de leur bouche et de leur plume les hymnes qui les échauffaient aux combats, les chansons plus douces qui consolaient leurs femmes et berçaient leurs fils. Bientôt après les instances de ses amis le décidèrent à publier les Chants populaires de la Grèce moderne (1824- 1 825). La correction des textes^ la traduction, le discours préliminaire montraient toutes les habitudes du philologue et de l'historien. Il y avait plus : il y avait deux justices rendues : Tune à un peuple opprimé, l'autre à une poésie méconnue. Jusque-là les Grecs lettrés, élevés aux écoles d'Angleterre ou d'Italie, ne souffraient pas volontiers qu'on leur parlât de leurs chants populaires : ils s'en tenaient humiliés comme de leurs pirates et de leurs klephtes. Il était hardi de mettre la main sur ces productions méprisées, d'y démêler la beauté, la force et la vie, les preuves d'un génie que la servitude n'avait pas étouffé, et de soulever en sa faveur l'admiration de toute l'Europe. Ainsi, les lettres se trouvaient engagées au service d'une cause où prenait part tout ce qu'il y avait de grand dans le monde, pour laquelle le Pape Pie VII ne cachait pas ses vœux, et que bientôt le canon de la France allait gagner. M. Fauriel n'avait pensé faire qu'une bonne action : il avait fait un livre qui le rangeait parmi les bons écrivains.
Il semble que ce fût beaucoup pour occuper une vie que d'avoir approché de tout ce qui était glorieux, d'à-
voir connu tout ce qui était rare et nouveau, et de laisser un petit nombre d'écrits, mais de ceux qui ne périssent pas. Cependant, au milieu de tant d'études, je cherche encore l'unité où elles se rattachaient. 11 n'y a pas de belle vocation littéraire sans une idée maîtresse qui la décide, qui saisit l'esprit de bonne heure, qui l'enchaîne, mais la discipline, et l'attache à la glèbe, mais pour la féconder. Quand je vois les prodigieux travaux de M. Fauriel, ses recherches poussées sur tous les points à toutes les profondeurs, je ne puis guère douter qu'une pensée impérieuse ne le presse. Je me souviens, en effet, que M. Fauriel était né au Midi, qu'il y avait passé la première saison de l'adolescence, que la guerre l'avait poussé à la frontière des Pyrénées. Le jeune élève des Oratoriens avait séjourné longtemps dans les riches vallées du Roussillon, toutes couronnées d'une végétation méridionale, au pied de ces montagnes dont les forêts, les pâturages et les neiges se détachent sur un ciel ardent. En même temps qu'un beau pays, c'était un pays historique, où il voyait partout la trace des Romains, des Arabes, de la chevalerie : il habitait ces vieilles villes de Garcassonne, deBézierst de Castelnaudary, pleines de ruines et de souvenirs. C'était le champ de bataille des guerres religieuses, le berceau des libertés municipales, la terre classique des troubadours. Il entendait encore leur mélodieux idiome; il vivait parmi des populations jalouses de leur ancienne gloire ; tout le saisissait, dans un âge où les impressions sont ineffaçables* Lui qui, tout enfant,
passait, dit-on, des jours entiers assis sur une pierre aux sources de la Loire, pour voir couler les eaux naissantes, préparé maintenant par une éducation savante, comment ne se fût-il pas attaché à ces grands spectacles, comment n'eût-il pas aimé ces lieux inspirés? et ne peut-on pas croire qu'il vit dès lors, qu'il admira, qu'il étudia dans la France méridionale la source de toute la civilisation moderne? C'était la pensée qui devait remplir sa vie, qui, une fois établie en lui, n'y devait plus souffrir ni repos, ni distraction, à laquelle il faisait tout servir. Il y ramenait d'abord les littératures de l'Espagne et de l'Italie à cause de leur étroit commerce avec la Provence. Mais, soupçonnant des communications semblables entre le Midi et le Nord, il en avait poursuivi les traces chez les Minnesinger de F Allemagne, et, la plume à la main, il avait lu la volumineuse collection de leurs chants, marquant à chaque page les vers imités des troubadours. S'il remontait le cours de l'histoire, il trouvait au midi de la France les vestiges de l'invasion musulmane. 11 ne pouvait s'y attacher qu'en s'énfonçant dans les langues de l'Orient; de là ces innombrables extraits de textes arabes qui encombraient ses cartons. Derrière les Arabes il v oyait les établissements des Wisi go ths, la conquête romaine, les colonies grecques. Il avait rassemblé sur ces trois points toutes les lumières de l'antiquité. Et, incapable de s'arrêter tant qu'un reste de lueur perçait les ténèbres, comme il apercevait dans la Gaule méridionale, avant les Grecs, des Ibères et des
Celtes, il avait fallu qu'il cherchât dans la langue basque les débris de ce que fut la race ibérienne, et qu'il apprît à fond les idiomes gallo-celtiques, dont il a laissé en manuscrit une grammaire et plusieurs glossaires.
Ce sont les fatigues que s'imposait un homme, non du seizième siècle, non du siècle d'Érasme et de Scaliger, mais du nôtre, où nous trouvons le travail si difficile et le temps si disputé. M, Fauriel avait cette admirable curiosité que rien ne déconcerte, impatiente de connaître , souverainement patiente pour étudier, pressée de savoir, mais plus encore de bien savoir. Il avait cette horreur de Y à peu près, qui marque les bons esprits : il était capable de tout, excepté de se satisfaire. Voilà pourquoi, sans jamais arriver à l'achèvement des grands desseins qu'il avait conçus, il excellait dans ces fragments qui ne se perdront jamais, 17%toirc de la guerre de Souli, la Biographie de Dante, celle de Lope de Vega, morceaux précieux dont il travaillait toutes les faces, ne laissant pas un endroit qu'il n'eût enrichi. Avec un savoir immense, il lui en coû-' tait plus pour une notice littéraire qu'à d'autres pour créer une religion nouvelle; il ne s'était jamais avisé que les improvisations d'un grand esprit eussent droit aux égards du public; il tenait que le métier d'écrire veut du temps, et, comme l'étude n'en veut pas moins, obligé de choisir, il aima mieux apprendre que paraître, il estima la vérité plus que la gloire. C'est ainsi qu'à une époque si féconde en rapides fortunes un
homme de ce mérite, à cinquante-huit ans, n'avait encore de place ni dans l'enseignement public, ni dans les bibliothèques, ni à l'Institut. Ses amis cependant le connaissaient pour un maître admirable, dont il fallait forcer les scrupules et recueillir du moins la parole, a défaut de ses œuvres trop attendues; ils devinrent puissants, et. vers la fin de 1830, M. Fauriel se laissa nommer, non sans résistance, à la chaire de littérature étrangère fondée pour lui à la Faculté des Lettres de Paris.
L'enseignement des littératures étrangères était une nouveauté dans l'école : l'ancienne Université de Paris n'avait rien vu de pareil. Au moyen âge, l'Université était une école ecclésiastique latine, chargée de perpétuer la tradition savante de l'antiquité. Dans cette foule de Français et d'étrangers confondus au pied de ses chaires, elle ne voyait guère que des Barbares qu'il fallait civiliser ensemble. Elle ne s'inquiétait pas de ces idiomes naissants qu'on parlait avec les .gens illettrés. Plus tard, quand Louis XIV, à Rysvick, eut imposé sa langue à la diplomatie et au monde chrétien, quand nos orateurs et nos poètes eurent toute l'Europe pour auditoire, il fut permis de penser que le français héritait du latin, et recevait à son tour la charge de conserver l'héritage littéraire de l'humanité. Dès lors les lettres françaises entrèrent dans l'enseignement classi-
que, mais sans y introduire les muses étrangères, qui furent traitées en vaincues. Boileau avait assurément raison contre les imitateurs serviles des Castillans et des Italiens; cependant on ne pouvait oublier ce que devait Corneille aux maîtres du théâtre espagnol; et comment ne pas reconnaître chez l'harmonieux Racine l'accent de ces beaux vers de l'Arioste, qu'il aimait tant? Le dix-huitième siècle se détourna du Midi, et crut trouver la lumière au Nord : Montesquieu alla chercher en Angleterre le flambeau de YEtpril des Lois, mais en même temps Voltaire en rapporta un tison d'incendie; et la France connut les dangereux présents de ses voisins. Il ne restait plus au dix-neuvième siècle que de se tourner vers le Rhin, quand le livre de madame de Staël appela tous les esprits du côté de l'Allemagne. Dans ce commerce de nos écrivains avec l'école allemande il y avait d'heureux emprunts; il y avait aussi des périls philosophiques, de mauvais exemples littéraires ; mais l'irruption violente des doctrines germaniques devait provoquer la résistance, réveiller le goût et armer la raison. Le vieux génie français n'a jamais péri dans ces luttes avec l'étranger, où il ne cède que pour vaincre. Après avoir fait en quelque sorte le tour des quatre peuples lettrés qui nous touchent, il n'y avait plus qu'à rassembler ce que nous avions appris chez eux; il était temps de s'emparer de cette étude abandonnée au caprice des écrivains, d'en faire une science, et d'envelopper enfin les littératures étrangères dans le cercle de l'enseignement public.
108 MÉUNGES.
. Mais une grande innovation voulait être couverte d'une grande autorite. Il ne convenait pas que l'avénement des lettres étrangères dans F école y marquât le triomphe d'un parti et le renversement des traditions. Il fallait une main assez forte pour saisir ces productions innombrables qui ont fleuri par toute l'Europe, pour y mettre Tordre et les juger par les lois inflexibles de la philosophie et de l'histoire. Si donc la chaire fut fondée pour H. Fauriel, c'est qu'il ne fallait pas moins que lui pour justifier la fondation. Cependant cet enseignement mémorable commença avec simplicité, comme tout ce qui doit grandir. Le professeur ne se hâta pas de le publier, les journaux ne se pressèrent point de l'ébruiter, aucune passion politique ne le popularisa : il ne touchait qu'aux intérêts pacifiques de l'art et de la science. C'est avec une difficulté extrême qu'on a pu retrouver l'ensemble de ces leçons où il y eut tant de savoir et tant de grâce; ce n'est pas sans tristesse qu'on en va recueillir ici l'aride souvenir : h peu près comme la pierre qu'on a rapportée d'un vieux monument qu'on ne devait plus revoir ; il n'y a plus qu'un misérable débris, mais c'est assez pour rappeler les ruines où on la ramassa et le soleil qui les éclairait.
En cherchant à reproduire la suite des cours de M. Fauriel, on s'attachera à l'ordre des sujets et non pas à la succession des années. Il suffit de savoir que l'enseignement du professeur remplit trois périodes : In première, de 1831 à 1834; la seconde, en 1836;
la troisième s'étendit de 1858 à la un de 1840 (1). Nulle part les bases du savoir immense de M. Faune! ne se découvrirent mieux que dans le cours de 1856, où il voulut éclairer par l'histoire générale des épopées l'étude des poëmes homériques. Il s'enfonçait sans hésiter jusqu'aux dernières profondeurs de l'Orient pour y considérer ces épopées prodigieuses, creusées,
(i) Dans les pages qui vont suivre, on s'est attaché scrupuleusement a résumer le cours de M. Fauriel, sans se permettre de rien ajouter à ses vues ni à ses opinions. Cependant on ne peut se dissimuler les inconvénients d'une analyse resserrée dans des bornes si étroites, et qui souvent ne repose que sur des leçons détachées et sur des comptes rendus où lu pensée du professeur n'est pas toujours reconnaissante. Voici les documents dont on a disposé :
1° Le cours sur l'épopée homérique avait été analysé dans le Journal de l'Instruction publique de 1836, par M. Egger, avec une étendue, une exactitude, une profondeur qui avaient satisfait tous les désirs de M. Fauriel. Cet excellent travail remplit douze articles.
2° Le cours sur les origines de la langue italienne a fait le sujet de dix articles dans le Journal de l'Instruction publique de 1834. Trois leçons furent publiées par M. Fauriel dans la Bibliothèque de VÊcole des Chartes (t. UI et IV). Il fout ajouter la Vie de Dante, donnée a la Revue des Deux Mondes (1854). M. Fauriel a reproduit ses opinions sur les origines de la langue latine en rendant compte d'un livre de M. Egger dans la Revue indépendante. Le même recueil (juin 1843) a publié deux fragments des leçons de M. Fauriel sur la Divine Comédie.
3° Le cours sur la littérature espagnole occupe vingt articles du Journal de l'Instruction publique (1838 et 1859). Les articles, rédigés avec soin et fidélité, sont de M. E. Burette. Le dessein général du cours fut exposé dans un travail de M. Fauriel, publié par la Revue française de janvier 1838. La Revue des Deux Mondes (1839) donna la Vie de Lope de Vega. Plus tard M. Fauriel y publia de nouvelles recherches sur la Dorothée.
4* Cours sur la littérature provençale. M. Fauriel avait résumé ses leçons de 1832 contre l'hypothèse de M. Raynouard dans un article communiqué à la Bibliothèque de VÊcole des Chartes (t. H, p. 513). La Revue des Deux Mondes (1832) a publié douze leçons sur l'épopée chevaleresque. Mes souvenirs et quelques recherches dans les écrits du professeur m'ont permis de remplir un petit nombre de lacunes.
pour ainsi dire, dans les traditions mythologiques de l'Inde, comme les pagodes souterraines dans les rochers d'Ellore et d'Elephanta. Un nuage de fables enveloppe leurs origines. Ce n'est pas trop de Brahma incarné sous une figure humaine pour composer le Mahabharat. C'est un génie du ciel qui propose au brahme Vàlmiki le sujet du Ramayana; mais ses pensées veulent se produire sous un rbythnie où elles se lient; le poète poursuivi de ce désir s'égare dans une forêt; il y voit un jeune homme mis à mort ; il s'émeut, et laisse tomber, comme deux larmes, deux plaintes égales qui sont deux vers. Cette mesure est restée celle des quarante-huit mille vers du poëme et de tous les grands poèmes indiens. Ainsi l'épopée n'a pas d'auteur connu parmi les hommes ; elle vient des dieux, c'est-à-dire qu'elle est sortie spontanément de la croyance traditionnelle des peuples. Les vers naissent comme les pleurs, c est-àdire sans art. Le poëme, composé de mémoire, se renferme d'abord dans un cercle étroit de personnages et de fictions; il se transmet, non par écrit, mais par la récitation, soutenue de la mélodie, des instruments et du geste. Le dépôt des chants héroïques est remis à une caste de chanteurs, autrefois honorés, réduits aujourd'hui au rôle de jongleurs et de baladins ; mais on reconnaît encore quelque reste de leur ancien éclat dans les représentations dramatiques, où les scènes principales de l'épopée sont produites sur le théâtre aux applaudissements de la foule. Cependant on voit le chant vaincu par l'écriture; les copies de chaque récit se mul-
tiplient, s'altèrent, donnent place à des interpolations innombrables, jusqu'à ce que, aux approches de l'ère chrétienne, un roi ami des lettres ordonne une révision complète du Ramayana, qui prend alors cette forme savante où nous le voyons, surpassant en grandeur tous les monuments des littératures européennes. Ces destinées de la muse épique, étudiées chez la plus féconde nation de l'antiquité, M. Fauriel les suivait rapidement par toute la terre, à tous les degrés de civilisation, en commençant par les hymnes guerriers des sauvages de l'Amérique et de l'Océanie ; passant ensuite aux chants héroïques des Espagnols, des Écossais, des Scandinaves, où l'unité d'intérêt perce déjà ; puis, arrivant aux efforts de rédaction qu'on reconnaît dans les Nibelungen et dans les romans chevaleresques, et retrouvant ainsi ces trois époques de la poésie : l'inspiration populaire; l'art naissant dans les récitations des chanteurs ; l'écriture, enfin, qui saisit la tradition, mais qui finit par l'étouffer.
Il ne fallait pas moins que ces lumières réunies pour décider M. Fauriel à pénétrer dans l'obscurité des questions homériques. H ouvrait la discussion en exposant les tentatives de la philologie allemande, les hardiesses de Wolf, les opinions de Thiersch, de Bode, de Nitzsch, de Spohn; rien de considérable ne lui avait échappé, rien de faible ne le trompait. Au milieu de tant de conjectures, attentif à repousser ce qui prouvait trop, à mettre à l'écart ce qui ne prouvait point assez, il déblayait pour ainsi dire le terrain, et trouvait place
112 MtUMitS.
pour la certitude. Il lui donnait pour fondement ces lois générales de l'épopée confirmées par toute l'histoire; l'antiquité grecque leur prêtait un nouvel appui. Les récits d'Homère attestent une poésie populaire [dus ancienne qu'eux; on y aperçoit une classe de chanteurs nombreux, respectée, chargée de louer les héros et de conseiller les rois. Plus tard on voit fleurir dans l'île de Ghios la famille des Homérides, qui se donne pour la postérité légitime du poète et l'héritière de ses chants. Elle les conserve de mémoire, elle les popularise par des récitations publiques. Mais toute la Grèce veut les entendre : les rapsodes vont de ville en ville, la branche de laurier à la main, récitant, avec l'accompagnement du geste et de la musique, la Querelle des rois, le Bouclier d'Achille, ou la Descente £ Ulysse aux enfers. Ces beaux récits, morcelés, se dispersent et vont se perdre, quand Solon, et bientôt après Hipparque, ordonnent la récitation complète de ¥ Iliade et de V Odyssée sur le théâtre et au milieu des pompes religieuses. En même temps, par les soins de Pisistrate, paraît la première rédaction des deux poèmes. Leur désordre trahit l'infidélité des dépositaires, et dès lors les critiques, qui prennent le nom de Diaské vastes, s'appliquent à un travail de révision recommencé plus tard par les grammairiens d'Alexandrie. À travers tant de vicissitudes, que devient l'intégrité dé l'œuvre homérique? On y voit l'interpolation, la corruption s'introduire; elles se manifestent par un grand nombre de variantes, de passages inconciliables et de lacunes. En même
temps les témoignages des anciens se combattent sur la personne d'Homère; les villes se lUrrachent, les .siècles se le disputent; son nom même, interprété, ne contient plus qu'un symbole derrière lequel la réalité historique s'évanouit. On voudrait suivre M. Fauriel dans ces ténèbres où il s'enfonce courageusement. 11 en sort, non pas en révélateur, mais en sage, avec des conclusions que plusieurs trouveront timides. Premièrement il reconnaît l'existence du poëte, prouvée par la tradition des Homérides et de toute l'antiquité. Secondement il croit distinguer, dans chacun des deux poèmes, plusieurs parties qui ne se prêtent pas à la supposition d'un dessein commun. En troisième lieu, il met, entre Y Iliade et YOdyssée, tout l'intervalle de temps qu'il a fallu pour conduire les Grecs d'un état violent, où la force est maîtresse, à une société pacifique gouvernée par l'intelligence. Quelle que fût la circonspection de ses conséquences, M. Fauriel ne s'y arrêtait pas sans crainte. Il se rapprocha plus tard de l'opinion qui reconnaît l'unité de dessein dans Y Iliade. Un homme de ce savoir donna l'excellent exemple d'hésiter sur un point où d'autres avaient tant osé (1).
Ce n'était pas assez pour M. Fauriel de savoir par où les littératures commencent; son esprit s'y attachait trop curieusement pour ne pas étudier comment elles finissent. Quand la poésie savante des Grecs, après
(1) M. Fauriel avait fini par se rapprocher beaucoup des sages opinions que M. Guigniaut a professées dans son travail sur Homère. (Encyclopédie des gens du monde.)
MÉLANGES, ff. 8
114 XÉLA9GKS.
douze cents ans de gloire, semble expirer dans les tardives épopées de Tryphiodore, de Nonnns et de Qaintus de Smyrne, on aperçoit une poésie populaire qui a vécu dans l'ombre jusque-là, qui reste seule maintenant, et qui ne doit pas mourir. Ce fut elle qui occupa quelques leçons du cours de 1832, où le professeur traita des chants modernes de la Grèce, en y joignant ceux des Serbes. Les siècles ont passé, la liberté a péri, la science s'est éteinte; mais la poésie n'a pas quitté ces vallées héroïques du Péloponèse et de l'Épire. Les rapsodes aveugles errent encore de village en village, la lyre à la main, répétant à la multitude les récits qu'elle préfère : les combats des klephtes, les derniers adieux du guerrier, le dialogue de l'aigle et de la tête du brave qu'il dévore. Ce peuple, dépouillé de tout, a gardé ses souvenirs. Les enfants n'ont pas oublié la chanson de l'hirondelle, chantée autrefois par les jeunes Rhodiens au retour du printemps; les pâtres de Morée croient voir encore les trois Grâces mener une danse éternelle au sommet du Taygète. C'est ainsi que les traditions se conservent avec les mœurs publiques. Si l'on pénètre plus profondément, on trouvera les sources toujours vives de l'inspiration dans la vie de famille, dans ses fêtes, dans ses douleurs, dans ces admirables Myriologues, prononcés par les femmes grecques aux funérailles. Comme, au dernier cbant de Y Iliade, les Troyennes viennent Tune après l'autre gémir sur les restes d'Hector, ainsi, dans les villages de la Grèce, quand un mort est exposé sur son lit funèbre, on voit
M. FaURIEL. 115
sa mère, sa veuve, sa fille, sa sœur, s'approcher, chacune à son rang, et improviser le chant des derniers adieux. Dans la première horreur du deuil, au milieu du trouble de la maison, quand tous les cœurs sont brisés, il faut qu'une paysanne timide, ignorante, qui ne sait point lire, plie les paroles de 3a plainte sous les lois d'un rhythme qu'elle n'étudia jamais; il faut qu'elle parle en vers, qu'elle trouve des pensées, des images, des éclairs de génie que les poètes lettrés admireront, qu'ils chercheront dans l'élude, et que tous leurs livres ne leur donneront jamais. Le dernier adieu de la veuve grecque rappelle le premier chant du brame indien. La poésie se réfugie où elle est née, c'est-àdire dans les larmes; les littératures retournent dans ce fonds populaire d'où elles viennent, et qui ne périra pas , parce que les peuples ne cesseront jamais de s'émouvoir,, de pleurer et de chanter enfin, quand il faudra pleurer longtemps.
Des travaux si étendus n'étaient cependant que les premières assises du monument historique projeté par M. Fauriel. Les littératures de l'Asie et de la Grèce ne lui servaient qu'à soutenir par de solides rapprochements l'histoire des lettres latines. Ce dessein avait paru dans le cours de 1834, ce sur les origines de la langue et de la poésie italiennes. » Le professeur y exposait d'abord les destinées générales des langues. D les voyait commencer, non point par la pauvreté, comme on le croit, mais par une richesse comparable à celle des forêts vierges, par des formes exubérantes, corn-
pliquées, synthétiques, donnant à chaque mot des flexions nombreuses qui représentent l'objet avec toutes ses modifications, l'action avec toutes ses circonstances. C'est l'état des langues naissantes et de celles qui n'ont jamais grandi. Mais, si dans le nombre il s'en trouve une parlée par un peuple héroïque, et qui doive mettre la main aux affaires du monde, elle se développe avec lui, elle se prêle à ses besoins, elle recueille ses souvenirs dans des chants poétiques où elle montre ce qu'elle a de force et d'éclat. C'est alors, et à la fin de cette belle saison de sa jeunesse, qu'on voudrait fixer la langue, qu'on voudrait l'assujettir par l'écriture et parla grammaire : elle passe dans les livres, elle devient littéraire et savante. Mais les règles ne peuvent rien contre l'effort naturel de l'esprit humain. On voit s'introduire dans l'usage une liberté qui tend à décomposer les discours, à multiplier les termes comme les idées, à remplacer la variété des désinences par les auxiliaires et les particules; à former enfin au-dessous de l'idiome savant un dialecte populaire. Mais qu'une révolution étouffe la science pour un moment : l'idiome qu'elle soutenait seule tombera; il ne restera que ce dialecte populaire, inculte et vivace, qui ne périt point par la ruine des écoles. Peut-être un jour, quand le génie national, réfugié sous ces lormes grossières, les aura assouplies et corrigées, il en fera sortir une langue littéraire nouvelle, où reparaîtront les traits de l'ancienne; mais le travail des siècles s'y manifestera par un ordre nouveau, par une construction ana-
lytique, c'est-à-dire par un accroissement de clarté.
Ces lois générales trouvent leur application dans la grande famille des langues indo-européennes. La parenté des idiomes de l'Inde avec les nôtres, établie par la comparaison des mots et des formes grammaticales, se confirme encore par la ressemblance de leurs vicissitudes. Partout la langue ancienne, complexe, chargée de flexions, a fini par mourir ou par se réfugier dans la liturgie et dans l'école, comme le sanscrit, le grec, le latin, le gothique et le Scandinave. Partout se sont formés des dialectes populaires, où la décomposition domine, où cependant la culture littéraire pénètre, et d'où l'on voit naître enfin le bengali, le grec moderne, et toutes les langues romanes et germaniques. Mais de celte famille nombreuse, la plus forte branche, la plus digne d'étude, est assurément la branche laline, qui, transplantée en Italie, y a vécu près de trente siècles, qui a poussé des rejetons dans tout l'occident de l'Europe et jusqu'en Amérique, et qui semble faite pour couvrir un jour de ses ramifications l'univers civilisé.
Au milieu des incertitudes désespérantes où se perd l'histoire ancienne de l'Ilalie, M. Fauriel entreprenait d'en reconnaître les langues primitives. Ses recherches n'épargnaient rien : dans les inscriptions murales, dans les épigraphes des vases et des tombeaux, jusque dans les noms d'hommes et de lieux, il poursuivait les vestiges des idiomes que la conquête effaça. Il en faisait pour ainsi dire trois groupes : d'abord ceux des Étrus-
ques, des Liguriens et des Vénèdes, étrangers à la souche indo-européenne; d'autres qui s'y rattachaient de loin, comme les dialectes gallo-celtiques de la Cisalpine; les derniers, tels que le grec, l'ombrien, le sabin, l'osque, plus rapprochés du latin. Enfin parmi les peuplades des bords du Tibre paraît le dialecte inculte que Rome parlera. Les monuments du premier âge, les fragments des lois royales et des XII Tables, les hymnes des Àrvales et des Saliens, montrent le latin plus voisin du sanscrit, avec une déclinaison plus riche et des flexions plus variées. Cependant les Romains commencent à connaître les Grecs, ils les écoutent dans l'école, ils les copient au théâtre, à la tribune; l'imitation s'empare de la langue, l'assujettit aux lois de la grammaire, du nombre et du rhythme, et finit par en faire un idiome savant. Mais la férule des grammairiens ne pouvait pas contenir les habitudes indisciplinées d'un grand peuple, recruté d'étrangers, d'affranchis, d'esclaves de toutes les nations. Le peuple est pauvre, il est pressé, il se soucie peu de charmer l'esprit et l'oreille : il prononce mal, il construit mal. La décomposition se fait jour dans le langage, rien n'eu peut arrêter les progrès. Les écrivains classiques déplorent cette barbarie : ils attestent l'existence d'un idiome incorrect, rustique, populaire. La trace en paraît déjà dans les inscriptions des catacombes, sur les tombeaux des premiers chrétiens, de ces misérables, de ces ignorants, de ces Galiléens aussi odieux aux gens de leltres qu'aux hommes d'État. Si le latin n'évite pas sa des-
tinée dans Rome, que sera-ce quand il en sortira, quand il s'étendra vers le Midi ou vers le Nord? Il faudra tout l'appui des lois et des mœurs romaines pour le soutenir contre les vieilles langues grecque, étrusque, celtique, ligurienne, qui ne cèdent que pied à pied. D'une lutte si opiniâtre naissent de bonne heure les dialectes provinciaux de l'Italie, sans que l'invasion germanique ait fait autre chose que de hâter l'œuvre du temps. On en voit le progrès dans les documents en latin barbare du huitième siècle, où l'emploi des prépositions remédie à la confusion des désinences, tandis que les noms propres affectent déjà la forme italienne. Dès lors les témoignages historiques signalent la présence d'une langue vulgaire qui est dans toutes les bouches, mais qui hésite à se produire par des monuments, jusqu'à ce qu'enfin, au douzième siècle, elle hasarde quelques lignes sur les mosaïques et sur les portes de bronze des cathédrales. À partir de ce moment la langue italienne sait ce qu'elle peut, elle travaille pour l'éternité. Ainsi la fameuse controverse agitée, entre Bembo, Muratori, Maffei et tant d'autres, se terminait par une solution sur laquelle on ne reviendra pas : l'italien n'était plus considéré ni comme un idiome primordial, antérieur au latin, ni comme l'ouvrage violent de la conquête; lombarde; M.Fauriel y reconnaissait le travail régulier de la nature, qui propage les langues comme, les peuples, et qui veut la décomposition pour en tirer la vie.
Les littératures se succèdent selon la même loi,
sans interruption, sans violence, de façon que l'une ne meurt point ayant d'avoir vu naître celle qui lui succédera. Les lettres latines avaient trouvé asile dans l'Église, et par l'Église elles restaient maîtresses de la chaire, des écoles, des tribunaux. Pendant cette prétendue nuit du moyen âge, jusqu'à la tin du treizième siècle, on prêche en latin, les orateurs haranguent en latin, les conseils des villes délibèrent en latin. C'est en latin que les communes victorieuses rédigent leurs lois et font écrire leurs annales. Des vers latins sont chantés sur les théâtres : l'hexamètre antique sert -à célébrer la comtesse Mathilde, la croisade des Pisans contre Majorque, la guerre de Côme et de Milan. 11 y a donc une littérature savante qui prétend à la correction, à l'élégance, aux applaudissements des gens lettrés. Mais, en même temps, il y a des chants militaires, politiques, religieux, dont le langage incorrect ne s'adresse qu'à la foule : on voit des légendes, des chroniques, des contes en latin barbare, mais où éclatent déjà des traits qu'on retrouvera au milieu des visions de Dante, dans les récits de Yillani et jusque dans les nouvelles de Boccace. On reconnaît une littérature latine populaire qui ne retient plus de l'antiquité que les mots dont la pensée est déjà moderne, comme le style et la syntaxe. Un seul effort reste à faire pour que ce génie nouveau s'exprime dans la langue nouvelle. Il faut l'exemple de la France méridionale et de ses troubadours, qui, dès le milieu du douzième siècle, passent en Italie, visitent les cours d'Esté, de Montfçrrat, de
M. FAtiRIEL. s |81
Vérone, de Lunigiane, accueillis par la faveur des grands et des peuples. Les Italiens les admirent et bientôt les imitent. Ils composent à leur tour des vers provençaux; ils se rendent maîtres de ces rhylhmes harmonieux qu'ils transporteront dans leur idiome natal. M. Fauriel voulait que le souffle de la Provence eût décidé la première floraison de la poésie italienne. Gette conséquence lui sera contestée, mais il lui restera ce mérite qu'à une époque où les historiens ne connaissaient point de littérature en Italie, il en a trouvé trois, vivantes, fécondes, assez fortes pour abriter de leur ombre la littérature naissante qui les devait faire oublier.
Le professeur ne l'avait pas quittée avant d'avoir vu son plus beau fruit, la Divine Comédie. En 1832, il avait expliqué plusieurs chants de l'Enfer, non-seulement à la manière des grammairiens et des philologues, mais par une élude profonde des événements " contemporains, par les institutions de Florence, par la vie même du poète. Ceux qui assistèrent à ces attrayantes explications n'oublieront pas quel jour nouveau venait dissiper à leurs yeux les obscurités du texte. Mais il reste un souvenir plus durable des leçons de M. Fauriel dans la Biographie de Dante, qu'il publia bientôt après. Avec cet art admirable qu'il eut toujours de se borner et de se contenir, il écarte premièrement toutes les questions accessoires : il touche peu aux études de Dante, aux passions de sa jeunesse, à ce travail intérieur d'où le poëme sortit. 11 se renferme
dans l'histoire politique, mais c'est pour s'y établir en maître : on voit se débrouiller sous sa main ce chaos d'affaires et de factions qui partagent l'Italie a la fin du treizième siècle, la querelle expirante du sacerdoce, et de l'empire, la guerre acharnée des nobles et des plébéiens, les rivalités des villes, l'intervention des étrangers. Ces devises contraires des Guelfes et des Gibelins, des Blancs et des Noirs, dont le sens se perd au milieu de la complication des intérêts et des événements, se déchiffrent et font voir tout ce qu'elles exprimaient de violent et d'implacable. Les personnages mal connus de Boniface Vil! et de Charles de Valois, les chefs des puissantes maisons florentines des Gerchi et des Donati, se mettent en ordre, en lumière, en action. C'est au milieu de cette clarté et de ce mouvement que le rôle de Dante se déclare. On en suit le développement sur le champ de bataille de Certomorido, où il combattit à vingt-quatre ans ; dans les périls de la magistrature suprême, dans les angoisses de l'exil,, quand une sentence irrévocable le frappe de bannissement perpétuel, avec cette clause, « que, s'il venait à tomber au pouvoir de la commune, il serait livré aux flammes et brûlé vif. » On l'accompagne de refuge en refuge, éprouvant l'amertume du pain d'au trui jusqu'à la cour des seigneurs de Ravenne, où il trouvera enfin la paix du tombeau. Tant de vicissitudes servent à faire connaître la grande âme qui les subit : elle se montre par ses espérances, par ses colères, par ses regrets; elle éclate tout entière dans de courts fragments de
M. FATJRIEL. 125
lettres, dans un petit nombre de vers où sont jngés les institutions et les hommes, avec sévérité, avec hauteur, mais toujours avec un amour infini pour cette Florence, « cette belle et fameuse fille de Rome, qui a cru ce devoir le rejeter de son doux sein, et chez laquelle c< il désire de tout son cœur terminer le temps qui lui a reste à vivre, fatigué d'avoir erré en pèlerin, et pres- « que en mendiant, par toutes les provinces où s'é- « tend la langue italienne. » Il ne reste plus qu'à faire paraître ce noble caractère sous l'enveloppe mortelle qu'il anime, et c'est par où l'historien Unit, en le représentant avec ces traits prononcés que nous connaissons, avec une démarche grave, un air bienveillant, et une belle voix dont il chantait volontiers, « aimant à « répandre ainsi ses émotions , surtout quand elles « étaient douces et heureuses. »
La littérature espagnole fut le sujet des cours de 1838 et 1839. M. Fauriel y retrouvait encore le génie latin sous d'autres formes, avec d'autres vicissitudes. Il remontait d'abord jusqu'aux temps primitifs. I/ancienne Espagne lui paraissait divisée en deux zones : le Midi, où Ton voit l'antique civilisation desTurditains, qui faisaient dater de six mille ans leurs lois et leurs poèmes; le Nord, où l'on n'aperçoit que les combats de deux races barbares, les Celtes et les Ibères. Les colonies des Phéniciens et des Grecs s'arrêtent sur les côtes : (Biles ne font que préparer la voie aux armes romaines qui pénètrent au cœur du pays, et qui réunissent les peuples sous l'empire de la même législation, de la
même administration, de la même langue. Alors commence dans les écoles d'Espagne cette suite d'écrivains fameux : Sénèque, Lucain , Martial, accusés d'avoir précipité la décadence des lettres latines. Us y mêlèrent du moins quelque gloire. Les muses de Rome furent naturalisées dans cette belle province ; elles y survécurent à la ruine de leurs autels. Parmi les premiers poètes latins du Christianisme, on trouve deux Espagnols : Juvencus et Prudence. L'inspiration religieuse s'emparait de bonne heure de cette littérature qu'elle ne devait plus- quitter.
L'invasion des Wisigoths ne put rien contre la langue latine, devenue celle de l'Église et d'un peuple nombreux. Dès le commencement du septième siècle, les conquérants écrivent dans l'idiome des vaincus, ils le parlent, ils finissent par oublier celui de leurs pères. Cependant on voit se succéder dans la paix des monastères plusieurs générations de poètes et de chroniqueurs; tout le savoir de l'antiquité se réfugie dans les compilations d'Isidore de Séville. Mais la monarchie des Wisigoths n'avait pas de longues destinées. Les vices de leur législation et le mécontentement de leurs sujets expliquent cette conquête facile qui ne coûta aux Musulmans qu'une victoire. Ici les historiens arabes prêtaient à M. Fauriel des lumières inattendues. Après la première invasion, dont il ne méconnaissait ni les violences ni les désastres, il voyait la prospérité renaître sous les lois des Ommiades, la science grecque refleurir aux écoles de Tolède et de Cordoue, des essaims de
chanteurs porter de ville en ville les vers des poètes, et les livres se multiplier jusqu'à ce point, que le palais du calife Hacfaem était devenu une vaste bibliothèque dont le seul catalogue comptait quarante-quatre volumes. Les chrétiens cependant rivalisaient avec leurs maîtres : ils écrivaient dans la langue du Coran, ils y composaient des histoires estimées et des poèmes dont on vantait l'élégance et l'harmonie.
Toutefois ce n'est pas dans les villes savantes de l'Andalousie et sous les portiques des mosquées, ce n'est pas dans la servitude que doit naître le génie espagnol. Il y a aux pieds des Pyrénées une autre Espagne, pauvre, ignorante, qui n'a pas de livres, mais qui a des soldats, des martyrs, par conséquent des traditions héroïques. Elles sont recueillies, non plus dans le latin classique, dont le clergé seul a retenu l'usage, mais dans un idiome populaire, parlé dès le neuvième siècle, quoiqu'il attende jusqu'à la fin du douzième pour se fixer par l'écriture et s'immortaliser par des monuments. À mesure que la société chrétienne s'affermit à l'ombre de l'épée de saint Ferdinand et sous les lois d'Alphonse X, les lettres y reprennent leur place • l'inspiration se fait jour dans ce grand nombre de romances que les jongleurs chantent et que le peuple répète. À l'exemple des troubadours de Provence, on y célèbre les combats d'Alexandre et de Roland. Mais la faveur s'attache de préférence aux aventures de Bernard del Carpio, du comte Fernand Gonzalès et du CicL Le grand caractère de la nation espagnole s'est
peint d'un seul Irait dans l'histoire du comte Fernand. Le sort de la guerre l'a livré aux mains de ses ennemis : les hommes de la Gastille s'arment pour sa délivrance. Mais, comme ils. ne savent pas se battre sans leur chef, ils prennent une grande pierre qu'ils taillent à son image; ils lui baisent la main en Jui jurant fidélité jusqu'à la mort, et, la plaçant sur un char avec l'étendard déployé, ils marchent sous sa conduite aux combats. — Rien n'est plus célèbre que le Cid dans la tradition, rien n'est plus obscur dans l'histoire. C'est là qu'on voit le travail de l'imagination populaire : comment elle va chercher un héros négligé par les chroniqueurs, le tire de son obscurité pour le traiter avec respect, avec amour ; lui prête les vertus qu'elle prér fère, le met en scène dans une suite de beaux récits auxquels il ne manquera qu'une dernière rédaction pour les enchaîner, les fixer, et pour en faire une épopée nationale.
Les souvenirs héroïques de l'Espagne avaient une autre destination : ils devaient revivre sur le théâtre. M. Fauriel abordait cette curieuse étude du théâtre espagnol, à peine effleurée par les leçons de Guillaume Schlegel et par les recherches de Moratin et de Holland. Il montrait le drame commençant en Espagne avec les jeux scéniques du paganisme, si opiniâtrement conservés chez les populations chrétiennes. Le clergé, désespérant de détruire ces divertissements dangereux, s'en rend maître, les corrige et les fait servir à la pompe de ses fêtes. Dès le treizième siècle, le code des Siete Par-
M. FAURIEL. iSn
tidas atteste l'usage des représentations dramatiques; mais ces commencements sont obscurs. Le génie espagnol n'éclate sur le théâtre qu'au moment où il se montre dans les affaires de la chrétienté par la réunion de la Gastille et de l'Aragon, par la conquête de Naples et la découverte du nouveau monde. Au milieu de tant de fortune et de gloire, les esprits s'émurent ; les grandes choses voulaient de grands écrivains : telle devint l'émulation des gens de lettres, qu'en 1620, la ville de Madrid ayant ouvert un concours pour la fête de saint Isidore, trois mille six cent quarante poètes se présentèrent. C'était une pieuse coutume de célébrer la solennité de Noël par des scènes pastorales où les bergers, visitant le. Sauveur dans l'étable, s'entretenaient en vers : le dialogue était entrecoupé de chants rustiques. Au commencement du seizième siècle, ces compositions avaient reçu une forme correcte et élégante sous la plume du prêtre Juan de la Encina. Dès lors, le drame religieux prit un essor qu'il n'eut chez aucun autre peuple, et qui devait s'élever jusqu'au sublime dans les autos mcramentales de Caldéron. En même temps paraissaient le drame profane, la comédie de cape et d'épée, poëme libre et hardi, qui tient peu de compte des trois unités, qui tempère volontiers la fable tragique par de joyeuses saillies, qui aime les intrigues compliquées, et les conduit de préférence à d'heureux dénoûments. Ce peuple espagnol, qu'on se représente toujours sombre, ne rêvant que des bûchers de l'Inquisition et des flammes de l'enfer, ce peuple ne veut sur son
théâtre ni le malheur sans consolation, ni le désespoir, ni l'inflexible destin. Il y règne une sérénité inconnue des anciens : on y sent la sécurité de la vie chrétienne, où il n'y a pas d'orage qu'un rayon d'espérance n'illumine.
M. Fauriel suivait les progrès de la comédie de cape et d'épée depuis ses premiers succès, au temps de Lope de Rueda (1540). Il l'accompagnait, non sans quelque partialité, dans sa lutte contre la tragédie classique, qui sembla l'emporter un moment. 11 la voyait triompher enfin dans l'école de Valence, où prévalurent en définitive les traditions nationales. Chemin faisant, on apprenait à connaître par d'attrayantes analyses le théâtre de Cervantes et celui de Guilhem de Castro, qui ne fut pas indigne d'inspirer Corneille. Le professeur arrivait de la sorte à Lope de Vega (1562-1635). Il recomposait la biographie du poète, travail excellent qu'il publia depuis, et où le mérite d'une découverte est rehaussé par l'habileté de l'emploi qui en est fait. Dans un drame en prose de Lope de Vcga, intitulé Dorothée, considéré depuis deux siècles comme un ouvrage de caprice, M. Fauriel retrouvait l'histoire des premières années de l'auteur. C'était de ce texte oublié et d'autres documents difficilement réunis qu'il tirait un récit lumineux. La scène s'ouvre par un trait qui présage bien le poëte. Resté orphelin à quatorze ans, Lope trouve un compagnon, achète un cheval, et entreprend le tour du monde. Mais le monde est grand, l'enfant est pauvre, la justice le rejoint et le rend à sa famille, où il trouve
peu d'appui pour achever ses éludes interrompues. Bientôt commence la saison des orages : le jeune Lope a rencontré cette personne incomparable qu'il appelle « lionne, tigressc, aspic, sirène, Circé, Médée, peine, « gloire, ciel, enfer, et, pour tout dire en un mot, Do- « rothée. » C'est ici qu'il ne faut pas le suivre, si Ton ne veut assister une fois de plus au spectacle du génie qui se déshonore. On aime mieux le retrouver plus tard entre une épouse « décemment belle » et les riantes figures de quatre enfants. Ce calme domestique n'éteint pas l'ardeur de son esprit. Il se représente retiré au milieu de ses livres jusqu'à l'heure du repas, et ne quittant l'étude qu'au moment où son jeune fils, « tout perles et tout fleurs, venait l'enlever, et Tentraî- « nait enchanté jusqu'au siège où il l'établissait à côté « de sa mère. » Un veuvage précoce renverse tout ce bonheur. Le poêle foudroyé se réfugie au pied du sanctuaire. Il devient prêtre ; mais il ne renonce pas aux lettres, ces autres consolatrices. Il continue ses travaux prodigieux, qui auraient occupé dix autres vies, et dont il est resté vingt-quatre volumes d'oeuvres diverses, sans compter quatre cents autos sacramentelles et dixhuit cents comédies profanes. Cependant ce grand homme, qui régnait sur la scène, qui ne pouvait sortir sans que le peuple s'attroupât sur son passage, on le voit retiré au fond d'un faubourg de Madrid, dans une humble maison, où il a sa chapelle domestique, où il vil en pénitent, pleurant ses péchés, se donnant la discipline chaque vendredi, et partageant son repos
HÉLAKGES. 11. 9
entre l'éducation de ses enfants et la culture de son jardin, dans lequel il avait deux arbres, un peu d'eau et huit fleurs. C'est là que la mort vint le prendre; toute la ville accompagna ses obsèques. On raconte qu'une pauvre paysanne, voyant des funérailles solennelles, et ne sachant de qui elles étaient, s'écria : « Oh ! ce doit « être l'enterrement de Lope ! »
Ainsi les deux histoires littéraires d'Italie et d'Espagne, commencées aux dernières profondeurs de Tan* tiquité et conduites jusqu'aux temps modernes, s'interrompaient aux deux belles figures de Dante et de Lope de Vega. C'étaient comme deux colonnes couronnées de leurs statues; mais elles ne servaient qu'à former l'entrée de l'édifice auquel M. Fauriel avait voué sa vie. La littérature italienne et l'espagnole ne faisaient que l'introduire à l'étude de la poésie provençale, où il voyait l'effort décisif du génie latin pour se dégager de la barbarie et pour inaugurer la civilisation du moyen âge. Cette pensée impérieuse, qui de bonne heure l'avait saisi au fond de sa solitude, devait l'accompagner dans la chaire; elle avait rempli ses leçons de 1831 et de 1832.
Au moment de toucher à la Provence, M. Fauriel trouvait le terrain occupé, pour ainsi dire, par un système qui avait delà grandeur et de l'autorité. M. Raynouard venait de proposer l'hypothèse d'une langue romane, sortie de la fusion du latin avec les dialectes germaniques, commune pendant trois siècles à tous les peuples du Midi, et conservée fidèlement dans l'idiome
M. FAUKIEL 131
des troubadours, tandis qu'elle s'altérait ailleurs pour former les langues nouvelles de l'Italie, de la France et de l'Espagne. C'était cette doctrine entourée de textes et de témoignages que M. Fauriel entreprenait de détruire; et il le fit en montrant, dans les plus vieux documents, un grand nombre de mots exclusivement italiens, français, espagnols, qui attestent l'antique diversité des idiomes. Ces différences s'expliquent par la variété des populations, italiques, gauloises, ibériennes, qui se fixèrent autour du bassin de la Méditerranée, étrangères Tune à l'autre, jusqu'à l'époque où le latin, passant les Alpes et la mer, se propagea avec les colonies romaines dans tout l'Occident. Alors chaque ville devint une école où la langue de l'empire, parlée par les magistrats, finissait par gagner le reste des habitants; de sorte qu'au quatrième siècle les évoques, prêchant dans un latin grammatical, chargé d'ornements oratoires, se faisaient entendre des ignorants et des pauvres. Mais.chez les peuples des campagnes, qui tenaient de plus près à la terre, par conséquent aux traditions et aux coutumes, le latin rencontrait les vieilles langues nationales : il communiquait avec elles; il contractait leurs habitudes; il ne parvenait à les remplacer qu'en les imitant. Ainsi se formaient autant de dialectes latins, chargés de prononciations, de constructions, de racines étrangères. L'invasion des Barbares, en renversant l'administration romaine, en ruinant les villes, ne laissait plus de place à la langue officielle. Mais les conquérants n'étaient pas assez nombreux pour étouffer
les idiomes populaires, qui restèrent seuls. Quand la pensée n'eut plus d'autres instruments, il fallut bien qu'elle les employât non-seulement au commerce de la vie, mais à contenter ce besoin du vrai et du beau qui ne l'abandonne jamais; il fallut qu'elle les pliât à ces formes savantes et littéraires qui la satisfont, et que, de ce long travail, sortissent enfin les langues néo-latines. C'était ainsi que M. Fauriel voyait naître le provençal, comme l'italien, comme l'espagnol, sous une même loi, mais avec une destinée plus rapide. Ce peuple de Provence se bâtait : il avait une grande tâche et peu de temps.
La chute de la puissance romaine n'avait pas entraîné d'un seul coup toute la civilisation de l'antiquité. Jusqu'à la fin du cinquième siècle, les villes de la Gaule méridionale conservèrent leurs écoles grecques : les études latines durèrent davantage; elles se perpétuèrent dans l'Église jusqu'au moment où Charlemagne les tira de ce refuge pour les honorer publiquement. Mais à l'ombre même de la littérature savante qui refleurit sous les Carlovingiens , on voit une poésie populaire germer et grandir. Déjà les canons d'un concile d'Agde, en proscrivant « les chants voluptueux, ré- « pétés par les gens de la campagne, » attestaient l'opiniâtreté des instincts poétiques chez les hommes du Midi. Pour corriger ce génie grossier, pour l'ennoblir et l'inspirer dignement, il fallait de grands spectacles, des intérêts sacrés, des combats et des périls. Ils ne lui manquèrent pas. Avec la première inva-
M. FAURIËL. 13»
sion des Arabes en Aquitaine (715) commence une guerre de trois cents ans où s'annonce déjà tout l'héroïsme des croisades. Il y a autre chose que des morts sur ces champs de bataille : il y a la foi, l'honneur, la liberté. Les peuples le savent, ils s'en émeuvent, et, dans le trouble des imaginations émues, la poésie éclate» Dès le neuvième siècle, les montagnards du Rouergue racontent les fabuleux combats de leurs pères contre les Sarrasins; un peu plus tard, les exploits de Guillaume-au-Court-Nez sont chantés « dans les danses des « jeunes gens et dans les assemblées des hommes de « guerre.» En même temps l'inspiration religieuse anime et colore les légendes des saints. Les pèlerins qui visitent le monastère de Conques en rapportent des récils merveilleux; la représentation des mystères commence avec le drame sacré des Vierges sages et des Vierges folles, où les couplets provençaux se mêlent aux strophes latines. Le onzième siècle vient de s'ouvrir, et l'on voit les jongleurs, errant de ville en ville, répétant des vers en langue provençale et vivant de la générosité publique. Le peuple s'attache à ces plaisirs d'esprit qui le polissent et l'éclairent. En même temps les institutions chevaleresques s'emparent de la noblesse, arrachent les seigneurs de la solitude de leurs châteaux pour les discipliner, pour leur enseigner la loi de l'honneur, le droit des faibles, le respect des femmes. Ces hommes superbes sont touchés : ils ne se contiennent plus ; il faut qu'ils trouvent à leur tour des chants qui satisfassent toute la vivacité et toute la délicatesse de leurs pas-
sions. Ces trouveurs de chants sont les troubadours. M. Fauriel décrivait curieusement l'organisation des deux milices poétiques des troubadours, qui composent, et'des jongleurs, qui récitent, qui assurent la publicité. Il faisait connaître ce nombre infini de chansons, de tensons, de sirventes, où Ton surprend toutes les faiblesses de la société féodale ; et, déchirant enfin le voile des traditions fabuleuses où la postérité a enseveli les poètes qu'elle aimait, il établissait leur histoire; il nous rendait les vivantes images de Bertrand de Born, de Bernard de Ventadour, de Pierre Cardinal. Leur honneur n'y gagnait pas toujours. Ainsi, le célèbre Sordel, que la légende a représenté comme la fleur de toute chevalerie, le vainqueur de tous les défis et le pourfendeur de tous les félons, n'est plus qu'un modeste troubadour de Charles d'Anjou, s' excusant de suivre son maître à la croisade « parce que la mer lui « fait horreur. »
Les historiens de la littérature, en admirant la verve des lyriques provençaux, s'étonnaient que des poètes si féconds n'eussent rien tenté dans l'épopée. M. Fauriel s'en étonna plus qu'eux, il finit par en douter, et, s'engageant dans une voie pleine de découvertes, il chercha en Provence non-seulement des traces de poésie héroïque, mais l'origine des romans de chevalerie qui devinrent l'héritage commun de toutes les littératures européennes.
Il fallait premièrement s'orienter au milieu d'uh grand nombre de monuments épiques d'un accès diffi-
M. FAURJEL. 135
cile, sans noms, sans dates, qui tour à tour se répètent et se contredisent. Ces difficultés n'effrayaient point H. Fauriel, elles l' éclairaient au contraire : il y démêlait les mêmes complications, les mêmes développements, les mêmes lois qu'il avait observées en d'autres temps, chez d'autres peuples. Les vicissitudes de l'épopée chez les Indiens et les Grecs lui expliquaient l'épopée du moyen âge. Il y reconnaissait deux époques principales qui partagent une durée d'environ trois cents ans, depuis le commencement du douzième jusqu'à la fin du quatorzième siècle.
I^e professeur commençait l'étude de la poésie chevaleresque par les romans carlovingiens. Autour de Charlemagne se forme, pour ainsi dire, une couronne, un cercle de récits poétiques qui embrassent la destinée du héros, de ses compagnons et de toute la maison carlovingienne jusqu'à sa décadence. Ces poèmes prennent leur texte, non dans l'histoire, mais dans la tradition qui en comble les lacunes, qui en déplace le théâtre, qui en défigure les acteurs. Si les chroniques taisent la jeunesse de Charlemagne, c'est le point où les romanciers ne tarissent pas. Ses trente-deux campagnes contre les Saxons sont transportées sur d'autres champs de bataille où les Sarrasins l'attendent. Toute sa vie n'est qu'une longue croisade à Jérusalem, en Italie, en Aquitaine, en Espagne, couronnée par le martyre des guerriers morts à Roncevaux. Tout est fable, mais tout rappelle la réalité, tout se ressent de la grande affaire qui occupa Charles-Martel et ses des-
rendants : je veux dire la guerre sainte. On reconnaît déjà l'héroïsme religieux de la chevalerie, mais rien n'annonce encore ce culte des femmes qui s'y mêla plus tard. Une rudesse antique règne dans les caractères et dans les mœurs. La simplicité des récils suppose un auditoire ignorant, passionné, qui aime mieux les grands coups d'épée que les longs discours. Dans le désordre même où ces compositions nous sont pairenues, on retrouve des réminiscences fréquentes, des fragments entiers de chants populaires. Le poète se représente environné de la foule qui l'écoute : il l'interpelle, il le flatte; ses vers se succèdent en tirades sur une seule rime qui indique un récitatif simple et monotone interrompu par de courtes ritournelles jouées sur la rote ou le rebec. On ne peut plus douter qu'on assiste aux premiers essais de l'épopée.
Mais le moyen âge eut une autre série de romans composés à la gloire du roi Arthur, des chevaliers de la Table-Ronde et des gardiens du Saint-Graal. Ces Actions semblent d'abord rappeler des temps plus anciens et remonter avec les traditions bretonnes jusqu'à cet Arthur qui arrêta un moment la conquête des Anglo-Saxons, et qui mourut en 542 les armes à la main. Toutefois, dans les compositions chevaleresques où il figure, M. Fauriel n'apercevait rien d'historique,, rien de traditionnel, rien de conforme aux souvenirs de l'antique Bretagne. Tout y indique un fonds idéal , un type de chevalerie, ou plutôt deux types toujours poursuivis, jamais réalisés. D'un côté, c'est la chevale-
rie religieuse fondée par le clergé pour la réforme des mœurs féodales, pour mettre la force au service de la vérité et de la justice. On en trouve l'image dans la belle fiction du Saint-Graal : les poètes nomment ainsi le vase où le Sauveur célébra la Cène; ils le supposent légué, avec des prérogatives merveilleuses, à une famille de héros chargés d'étendre la foi chrétienne par l'épée : la relique sainte repose dans un temple magnifique, sous la garde d'une milice dont tous les membres sont chastes, et, à cette condition, invulnérables sur la terre, assurés du ciel. D'un autre côté, la chevalerie galante, qui met l'homme de guerre au service des sens et des passions, avait ses modèles dans l'histoire de Lancelot et de Tristan, les plus errants et les plus amoureux des chevaliers, dont les faiblesses troublent toutes les fêtes de la Table-Ronde. Les aventures où ces paladins s'engagent ne tendent qu'à justifier la doctrine du romancier, à mettre en lumière un point de morale théologique ou mondaine, pour l'usage d'une société déjà mûre et voisine de la corruption. Ce dessein se montre par la subtilité des pensées, par la richesse des descriptions, par le raffinement du style. À la tirade monorime ont succédé de petits vers de huit syllabes rimes par couple, qui semblent faits pour les délicatesses du point d'honneur et pour les soupirs du parfait amour. Toutes les traces de récitation publique ont disparu de ces ouvrages, qui voulaient un autre auditoire que la foule. On reconnaît une poésie écrite, tardive, née a l'ombre des cours, destinée à faire le
passe-temps des châtelaines. C'est la décadence de l'épopée : longtemps encore ces poèmes seront remaniés, rajeunis, traduits en prose, jusqu'à ce qu'enfin les belles lectrices n'en veuillent plus, et qu'elles oublient sur leur pupitre le vieux Tristan, le Saint-Graal et le roi Arthur.
C'était beaucoup d'avoir rétabli la chronologie de l'épopée chevaleresque, mais il restait encore de fixer le lieu où elle commença. Ici M. Faùriel rappelait ce réveil précoce de la pensée en Provence, cet idiome qui devance toutes les langues néo-latines : cette poésie enfin où l'inspiration perce dès le temps de Louis le Débonnaire. Il prouvait l'antiquité des chants épiques chez les Provençaux par de nombreux exemples. Il citait une légende du onzième siècle, où paraît déjà toute la liberté des fictions romanesques : on y voit les aventures de Raymond du Bousquet, seigneur toulousain, battu par la tempête comme Ulysse, abreuvé comme lui d'un philtre magique qui lui fait oublier la patrie, reconnu comme lui au moment où il se présente en étranger sous le toit de ses pères. Ces réminiscences de l'Odyssée se lient aux descriptions d'une guerre contemporaine entre les Arabes et les chrétiens : l'intervention des saints, par des songes et des miracles, y ajoute un prestige surnaturel. L'épopée est déjà tout entière dans ce récit : elle n'a plus qu'à prendre l'essor, quand le cri de la première croisade vient soulever la France méridionale. Alors quelles traditions étaient plus faites pour animer les courages que les vieilles
guerres des Carlovingiens contre les Arabes, dans ces mêmes provinces, au pied des Pyrénées, aux gorges de Roncevaux? Plus tard, quand les lois de la chevalerie ont dompté l'orgueil des seigneurs provençaux, ces mœurs nouvelles trouvent naturellement leur expression dans l'histoire du Saint-Graal : le nom même de ce vase sacré n'a de sens qu'en langue d'Oc; le temple où on le suppose caché s'élève sur le mont Salvat, dans la forêt de Sauveterre, sur les confins de l' Aragon; la milice qui le défend se recrute des chevaliers d'Aquitaine. Toutes ces fables ont leur scène en Provence; elles y sont nationales, elles y sont familières lorsque le reste du monde les ignore. M. Fauriel remarquait de fréquentes citations des romans chevaleresques chez les plus anciens troubadours, et, poussant enfin ses découvertes jusqu'au bout, il retrouvait le texte provençal de trois poëmes de la Table-Ronde et de quatre poèmes carlovingiens. Plus tard il voyait les compositions épiques des Méridionaux passer avec leurs chants lyriques dans les langues et dans les littératures de la France, du nord de l'Allemagne, de l'Italie et de la Castille : on en fit des livres populaires pour les paysans de la Norwége et de l'Islande; les Russes et les Géorgiens célébrèrent les combats d'Arthur et la mort de Roland. Avec les inspirations des troubadours, leurs lumières et leurs mœurs pénétraient chez des peuples grossiers. C'est ainsi que la Provence civilisait l'Europe. 11 ne manquait à un si beau rôle qu'une grande catastrophe. Elle éclata dans cette terrible guerre albi-
geoise où la civilisation du midi de la France sembla périr. M. Fauriel terminait ses leçons en faisant connaître la Chronique inédite des Albigeois, poëme étrange où le concile de La Iran, la croisade qui le suit, le siège de Toulouse, sont décrits avec l'exactitude de l'histoire et avec l'accent de l'épopée. On reconnaît ton le la force de ce génie méridional que rien n'étouffe, et qui, sur les ruines fumantes de son pays, trouve encore un cri éloquent pour maudire à la fois les excès de l'hérésie et les violences de Simon de Montfort.
Nous sommes arrivés jusqu'au fond de l'enseignement de M. Fauriel : c'est là qu'il mettait sa force; c'est aussi là qu'on a voulu trouver son faible : on lui a reproché défaire violence à l'histoire pour rattacher à la poésie provençale toutes les littératures modernes. Sans doute la publication prochaine de ses travaux inédils donnera à sa thèse favorite des preuves qu'on ne détruira guère facilement. D'un autre côté, les recherches de M. l'abbé de la Bue et les découvertes de M. de la Yilleraarqué ne permettent plus guère de contester l'origine bretonne des romans de la Table-Ronde. 11 se peut qu'il faille renoncer à trouver dans une province l'école qui aurait instruit seule le reste du monde. U se peut qu'il n'y ait qu'une grande école, l'Église, qui s'empara des esprits par une même éducation, par la culture des lettres latines dans le clergé, par l'établissement de la chevalerie chez les gens de guerre, parla prédication de l'Évangile aux peuples. il se peut qu'un enseignement commun ayant fécondé les nations chré-
tiennes, on ait vu fleurir à la fois les mêmes mœurs, les mêmes arts, les mêmes productions poétiques en Normandie, en Provence, en Souabe, en Sicile, en Espagne, comme une semence qui donne la même récolte en plusieurs sillons. Mais du moins M. Fauriel reste inattaquable quand il met le siège principal de cette puissance civilisatrice au bord du bassin de la Méditerranée, près duquel la Providence a placé Jérusalem, Athènes et Rome, et où se décident depuis trois mille ans toutes les affaires du genre humain.
Les leçons de M. Fauriel étaient écrites : ce maître excellent n'improvisait pas. Chargé d'introduire dans Ma chaire une science nouvelle, de l'y affermir, de l'y faire respecter, il ne laissait rien au hasard. Ses lectures attachaient par une simplicité relevée de beaucoup de grâce; on ne pouvait se lasser de ces biographies où renaissaient des poètes mal connus, de ces brillantes analyses où revivaient leurs ouvrages. Rien n'était plus aimable que d'entendre le professeur traduire les poèmes chevaleresques dont il avait si rigoureusement débattu les origines. Il ne se défendait pas d'une sorte de respect pour tant de figures héroïques; mais son admiration était tempérée d'une douce ironie dont <?n ne pouvait lui savoir mauvais gré, quand il contait comment les coups d'épée des paladins pourfendaient les montagnes, ou « comment la belle Luziane « fut prise d'amour rien que pour s'être penchée au « balcon lorsque passait le jeune Aïol. » — Mais M. Fau-
riel excellait surtout dans les discussions historiques. Il saisissait d'abord les auditeurs par une manière franche de poser la question, sans en dissimuler ni les obscurités ni les périls. On était curieux de le suivre, s'avançant avec circonspection, écartant les difficultés inutiles, resserrant le sujet jusqu'à ce qu'il l'eût réduit au seul point inévitable. En même temps on le voyait disposer de toute l'histoire, mettre à contribution tous les siècles, en tirer des preuves, les rassembler enfin, et les ramener avec une puissance irrésistible sur le point qu'il fallait forcer. Dans cet heureux tour de la démonstration, dans cet ingénieux emploi des rapprochements, dans cette économie des preuves, il y avait assurément un savoir immense; il y avait aussi beau-" coup d'art. On y éprouvait quelque chose du plaisir qu'on trouve à suivre du regard une barque bien conduite sur des eaux semées d'écueils : tout son effort est d'arriver, et cependant ses manœuvres ne semblent faites que pour charmer les yeux. — Mais l'intérêt souverain du cours de M. Fauriel était dans les conclusions où il menait les esprits. En remuant toutes les littératures jusqu'à leurs dernières profondeurs, il en faisait sortir deux lois qui les gouvernent. La première est une loi d'universalité; c'est le retour des mêmes destinées, des mêmes progrès, des mêmes décadences littéraires chez les peuples de tous les âges et de toutes les civilisations. L'autre est une loi de perpétuité, qui ne souffre pas d'interruption violente dans les œuvres de l'intelligence, de sorte que les langues, les
poésies, par conséquent les sociétés, ne périssent qu'après avoir produit des langues, des poésies, des institutions nouvelles. Ces deux lois supposent l'unité, la solidarité de la famille humaine sous un gouvernement providentiel, dogme sacré où viennent aboutir, Tune après l'autre, toutes les recherches historiques du dix-neuvième siècle, toutes les vies laborieuses qui l'ont honoré.
IU
Les doctrines de M. Fauriel avaient trouvé dans l'enseignement plus de publicité qu'il ne pensait. On ne sait pas tout ce que peut une parole qui s'adresse chaque semaine, pendant plusieurs mois, pendant plusieurs années, à un cercle d'auditeurs librement retenus : surtout si elle est recueillie par cette jeunesse des écoles, ou une grande pensée ne pénètre jamais sans déterminer des vocations qui la servent, des travaux qui la popularisent en France et à l'étranger. H. Fauriel s'était formé plus qu'un auditoire, il avait fait des disciples; ses leçons inédites étaient citées dans les livres et dans les chaires; l'Italie l'avait inscrit au nombre des académiciens de la Crusca ; l'Allemagne lui montrait des égards dont ce savant pays n'est pas prodigue pour ses voisins. Il avait une autorité meilleure que cet éclat bruyant dont il ne voulut jamais, étendue, européenne, mais paisible, sans jaloux et sans ennemis. Cependant il ne pensait pas avoir assez
fait pour le service de la vérité. Les fatigues du professorat n'interrompirent jamais pour lui le dessein d'un travail plus durable, d'un livre où se réaliserait enfin le rêve de toute sa vie : l'histoire du midi de la France depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à la fin du treizième siècle. Les matériaux innombrables que cinquante ans de recherches avaient mis sous sa main devaient se distribuer en trois ouvrages. Le premier traiterait des origines et des révolutions de la Gaule méridionale, en s9 arrêtant à la ruine de la domination romaine. Le second embrassait la suite des événements jusqu'au démembrement de l'empire carlovingien. Le troisième aurait fait connaître la civilisation de la Provence et ses destinées pendant les grands siècles du moyen âge. Ce dernier sujet était le plus aimé : mais il devait arriver à ce beau travail comme à tant de beaux édifices du moyen âge auxquels le temps a manqué, et qui n'eurent jamais ni leur façade ni leur flèche : la solidité des piliers et l'élévation des voûtes attestent seules la grandeur du dessein. Des trois ouvrages* le second seulement parut en 1836, et encore M. Fauriel regrettait-il de n'y avoir pas toujours mis cette élégance qu'on n'exige que des œuvres d'art, et qu'il aimait dans les recherches d'érudition.
Le jugement d'autrui lui fut moins sévère que le sien. L'année 1836 ouvrit à M. Fauriel les portes de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il était entré un peu auparavant à la Bibliothèque royale en qualité de conservateur adjoint des manuscrits. Ces hon-
neurs tardifs étaient comme autant de réparations : il n'y vit que de nouveaux devoirs. En 1837 il enrichit la collection des Documents inédits pour l'histoire de France en publiant la célèbre Chronique des Albigeois. Appelé, vers le même temps, à faire partie de la Commission chargée de continuer l'Histoire littéraire commencée par les Bénédictins de Saint-Maur, il y porta une nouveauté de savoir, un goût exquis dont l'empreinte marque toutes les notices sorties de sa main. Cet esprit infatigable ne vieillissait pas; il trompait ses amis par son activité; il se trompait lui-même par les distractions de la science, qui lui faisaient perdre de vue les intérêts de la vie, le cours des années, et l'heure déjà sonnée du repos. Telle était encore la sûreté de sa mémoire, qu'après avoir interrompu vingt ans l'étude du sanscrit, lorsqu'il reçut le dernier volume du Mahabharat, publié à Calcutta, en ouvrant ce beau livre il eut le plaisir de le comprendre à la première lecture. Mais, s'il n'avait oublié ni ses études, ni ses devoirs, ni ses affections, s'occupant de tout, excepté de lui, il avait fini par ne plus savoir ni le lieu ni l'année de sa naissance (1).
(I) Voici, tel qu'on a pu le relever, le tableau des publications de M. Fîuiriel :
1803. La Fare et Chaulieu, édition stéréotype, notices de M. Fauriel. 1 toI. in-18.
1810. La Parlhénéide de Baggesen, traduite de l'allemand par M. Fauriel et précédée de réflexions sur l'idylle. 1 vol. in-18.
1823. Carmagnola et Adelchi, tragédies de Manzoni, traduites de l'italien, avec une préface et des notes par M. Fauriel. 1 vol. in-8°.
1824-1829. Chants populaires de la Grèce moderne. 2 vol. in-8°.
MÉLANGES, h. 10
Au commencement de 1844, le rapide déclin de sa santé avait ému la sollicitude de ses collègues et de ses amis : ils redoutaient pour lui les infirmités de la vieillesse; ils étaient bien loin de s'attendre à un coup plus terrible. M. Fauriel mourut d'une mort presque subite, le 15 juillet, à l'âge de soixante-douze ans. Il ne laissait point de famille pour conduire son deuil : l'amitié s'en chargea : il n'y manqua ni de douleur m d'hommages. Des voix respectées exprimèrent élo-
1836. Histoire de la Gaule méridionale sous les conquérants germants. 4 vol. in-8*.
1837. La Chronique des Albigeoist publiée avec une introduction, pour fa collection nationale des documents, etc. 1 vol. in-4°.
Il y faut ajouter la collaboration de M. Fauriel à plusieurs recueils. Sans parler des journaux de la République et de l'Empire, où il écrivit beaucoup, et de la Revue encyclopédique , à laquelle il donna plusieurs articles avant 1831, je trouve les publications suivantes :
1817-1818. Archives philosophiques, politiques et littéraires. Ce recueil, où travaillèrent MM. Benjamin Constant, Duvergier de Hauranne, Cousin, etc., donna plusieurs articles de littérature étrangère sans signature, mais qui paraissent être de la main de M. Fauriel. 11 est certainement Fauteur d'une excellente dissertation sur Y Archéologie galloise , publiée au t. III, p. 88.
1832-1842. Quinze articles dans la Revue des Deux Mondes.
1838. Un article dans la Revue française.
1841-1844. Quatre articles dans la Bibliothèque de V École des Chartes.
1843-1844. Deux articles dans la Revue indépendante.
Le tîmeXX de Y Histoire littéraire de France contient une excellente notice de M. Fauriel sur Brunetto Latini. La partie bibliographique est de M. Leclerc, président de la commission.
M. Leclerc, avec cette obligeance que j'ai tant de fois éprouvée, a bien voulu nnndiquer les notices de M. Fauriel qui doivent paraître au tome XXI de Y Histoire littéraire : André le Chapelain ; Sordel; Baudoin Butors; le Roman deConstans; le Roman du Renart; Lancelot du Lac, par Arnaud Daniel; Philomena ; la Vie de saint Honorât ; Gérard de Roussillon; Joffroi et Biunissende; Ferabras.
Le Cours de M. Fauriel sur la littérature provençale est sous presse. Il formera trois volumes qui paraîtront à la fui de l'été.
quemment les regrets de la science et de l'école. Quelques semaines plus tard, le journal athénien Y Espérance venait déposer le tribut de la Grèce sur le tombeau de l'écrivain qui avait servi sa liberté. On y rappelait « l'hospitalité dont il avait usé envers les Hellènes fugitifs; l'ardeur qui l'embrasait pour la sainte lutte. On louait la tentative hardie par laquelle il réveilla les esprits, non avec de vaines déclamations, mais avec ces chants populaires où les Grecs modernes se montrent les successeurs légitimes de leurs ancêtres, les héritiers de leur patriotisme, de leur langue et de leur génie. On promettait d'environner son nom d'une auréole immortelle de respect et d'amour, de le bénir parmi les noms des libérateurs. » Il y avait dans l'accent passionné de cet adieu quelque chose de poétique et de pareil aux improvisations des femmes grecques devant le lit de leurs morts, comme si la Grèce eût voulu honorer son bienfaiteur en venant prononcer sur lui un de ces Myriologues qu'il avait tant aimés (1). Après tant de témoignages, il ne nous reste rien à faire pour la mémoire de M. Fauriel que de recueillir de lui une dernière leçon. Nous avons assisté à une de ces belles vies de travail que nous admirons volontiers dans le passé, mais que, pour rassurer notre faiblesse, jjous déclarons impossibles au temps présent. Nous
(1) V Espérance, Athènes, 28 août 1844. Je dois beaucoup aux deux discours prononcés aux obsèques par M. Guigniaut, président de T Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et par M. Leclerc, doyen de la Faculté des Lettres.
avons vu comment l'étude ne flétrit pas tant qu'on veut bien le dire ni l'imagination ni le cœur. Nous avons appris à honorer cette curiosité qui s'opiniâtre à vaincre l'obscurité des siècles, à leur arracher ce qu'ils cachent d'instructif et de profitable. Cependant un si grand esprit, et qui savait tant de choses, savait aussi se résoudre à ignorer. Il avait trop mesuré les difficultés de la science pour tenter de les forcer par des affirmations présomptueuses. Il souffrait le dissentiment et la contradiction non- seulement dans ses égaux, mais dans ses disciples. C'était sa maxime « que nous ne connaissons le commencement de rien. » Il savait s'humilier devant les bornes mystérieuses qu'il trouvait à l'entrée et à l'issue de toutes ses recherches. De là l'extrême hésitation, la réserve, et, pour mieux dire, la modestie qu'il portait dans ces entretiens où Ton trouvait quelquefois tant de lumière et toujours tant de bonté. Un jour, celui qui écrit ceci le consultait sur un point d'histoire dont il cherchait à rendre compte par les lois ordinaires des affaires humaines : « Je vais peut-être « vous étonner, lui répondit M. Fauriel, mais je trouve « que vous ne faites pas assez de part à la Providence. »