DU COURS DE LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
Messieurs
Au moment de paraître pour la première fois dans l'antique Sorbonne, au milieu de tant de vieilles gloires rajeunies par de récentes illustrations, parmi tant de souvenirs rattachés depuis six cents ans à l'histoire générale de l'esprit humain, on ne saurait se défendre de ces émotions profondes dont l'âme est toujours pénétrée aux heures solennelles de la vie. Surtout si la place où l'on vient s'asseoir était occupée par une érudition qui fait autorité pour l'Europe savante, et qui a porté des lumières inespérées sur les points les plus difficiles de l'antiquité littéraire; alors la suppléance devient un périlleux honneur, et la gratitude n'exclut
pas la timidité. Pour moi un concours de circonstances personnelles légitime et mulliplie ces alarmes. Inopinément appelé aux fonctions de la parole universitaire, dont je comprends toute la responsabilité, à un âge où les études préparatoires seraient toujours insuffisantes, lors même qu'elles auraient été exclusives, j'ai dû vouer ces trop courtes années au noviciat d'une autre science, et je n'apporte ici qu'une voix exercée à de plus modestes ministères. Ces considérations me conseillaient le choix d'un sujet aisé : elles ont cédé aux intérêts du service. Après trois ans d'un enseignement mémorable consacré aux lettres néo -latines, il a paru nécessaire de faire place aux langues du Nord. Déjà un cours dont le résultat fut de donner au Collège de France un grand talent de plus, avait initié l'attention publique aux mystères de la poésie Scandinave. Plus tard les origines germaniques devinrent l'objet d'intéressantes leçons. Les drames de Hrosvita, interrogés par une critique ingénieuse, ont fait connaître la première culture intellectuelle de l'Allemagne chrétienne (1). Je tenterai de continuer ces explorations en continuant de descendre le cours des temps : je traiterai de la littérature allemande au moyen âge. On me tiendra compte des difficultés d'un travail où je m'engage seul, sur les traces encore peu familières de la philologie d'outre-Rhin. En même temps, le nom de
(i) On reconnaîtra facilement à ces allusions les cours de M. Fauriel, professeur, et de MM. Ampère, Eichhoff et Magnin, successivement appelés à l'honneur de le suppléer.
celui que je supplée, s'il m'impose de grands devoirs, me couvrira d'un bienveillant patronage. Et retrouvant ainsi des espérances dans toutes mes craintes, j'ose croire que je devrai aussi de nouvelles sympathies à cet âge même qui me rapproche mieux de la majorité de mon auditoire. Peut-être y a-t-il quelque bonheur à monter dans cetle chaire, accompagné des souvenirs et des amitiés qu'on recueillit sur les bancs. J'ai besoin d'une pareille confiance, et je m'y livre dès à présent sans réserve, en remplaçant le cérémonial ordinaire d'un discours d'ouverture par la familiarité d'une première leçon.
Le plan que nous tenterons d'ébaucher aujourd'hui gt de remplir celte année se composera de deux parlies : premièrement, l'histoire générale de la littérature allemande du douzième au quinzième siècle; secondement, l'élude spéciale des principaux ouvrages qu'elle a laissés.
Les annales littéraires des nations se divisent en époques alternatives dont il est facile de reconnaître la différence et le périodique retour. Quelquefois un petit nombre d'esprits éminents, parvenus aux dernières sommités de l'art, régnent sur la génération dont ils sont issus ; c'est la gloire des siècles classiques de Périclès. d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV. D'autres fois, chaque force particulière se perd au milieu de l'entraînement universel, et la littérature devient non-
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seulement l'expression, mais l'œuvre collective de la société (1). Il en est ainsi au moyen âge : alors l'orthodoxie des croyances, la communauté des doctrines, l'analogie des instincts, dominent toutes les inspirations- Devant le génie des temps s atténue et s'efface le caractère individuel des intelligences. Si quelques figures d'élite ressortent de la masse, elles ne s'en détachent pas; elles font partie de l'édifice politique où elles eurent leur place, et lui empruntent une valeur pour ainsi dire monumentale : pareilles à ces statues de nos basiliques, qu'on admirerait peu, isolées sur un piédestal au milieu du parvis, et qui pourtant nous semblent belles, rangées en longues galeries, à l'ombre des niches curieusement ciselées et sous la douteuse clarté des vitraux.
Ainsi la scène où s'accomplissent les destinées intellectuelles de la vieille Allemagne devra s'ouvrir par son histoire : il deviendra nécessaire d'embrasser d'un rapide regard les inslitulions, les révolutions, les transformations qui remplirent pour elle une durée de trois cents ans. D'abord, et pour ainsi dire sur le seuil, apparaîtra la grande image du saint-empire romain, fondé sous les auspices de la papauté, pour réunir en une monarchie toute-puissante l'universalité des peuples chrétiens. Au-dessous de ce pouvoir suprême, incomplètement réalisé sur le sol germanique, se montreront, inégalement développés, mais toujours re-
(1) Voyez Schlegel, But. de la littérature, chap. ti.
connaissables, les trois éléments constitutifs de la civilisation européenne : l'Église, la féodalité, les communes. On assistera à l'avènement de la maison de Souabe (Hohenstauferi), portée au trône, par une fortune singulière, en la personne de Conrad III. La lutte du sacerdoce et de l'Empire, un moment suspendue, bientôt reprise, sera dignement représentée par les deux caractères héroïques de Frédéric II et d'Innocent IV t ce drame terrible, où est engagé le destin du moyen âge, atteindra sa péripétie au premier concile de Lyon pour se dénouer par l'anathème. Enfin, on verra la chute de la dynastie prévaricatrice, et cette fatalité vengeresse, comme celle des Àtrides, qui plane sur les Hohenstau* fen, jusqu'à ce qu'elle aille s'éteindre dans le sang innocent de Conradin. Vainement Rodolphe de Habsbourg tentera de restaurer les ruines de l'autorité souveraine, qui, déshonorée par le malheur, la faiblesse et le crime, ira de honte en honte s'abîmer dans le règne ignominieux de Wenceslas. Alors, et en considérant lés changements accomplis, on trouvera évanoui pour toujours le majestueux fantôme de la monarchie universelle : le saint-empire romain, renié désormais par les royautés étrangères autrefois ses vassales, n'est plus que l'empire d'Allemagne. A la faveur de l'anarchie, la féodalité sort de ses bornes et se dénature en s'a grandissant. L'Église se maintient. Les villes s'affranchissent, leur union donne naissance à la ligue anséatique et à la confédération du Rhin : sous le nom de bourgeoisie existe une classe nouvelle à qui appartient l'avenir.
Les phases de la littérature reproduiront celles de l'état social au sein duquel elle vécut; elle aura comme lui son point de départ, ses développements et ses résultats.
Le point de départ du génie allemand, c'était le double héritage de la barbarie et de l'antiquité. C'étaient, d'un côté, les chants de la poésie populaire, derniers échos des hymnes guerriers qui, du fond de la forêt Hercynienne avaient effrayé les Romains; c'étaient les récits de l'invasion et de la conquête, et ces traditions fabuleuses de Théodoric qui se répétaient encore cinq cents ans après sous le toit de chaume du paysan bavarois ou saxon : rapsodies destinées à former un jour l'épopée nationale. D'une autre part, se conservaient les lettres Jatines, relevées par les tentatives civilisatrices de Charlemagne et des Othon, recueillies dans les écoles monastiques de Fulde, d'Osnabruck et de Saint-Gall. On leur devait des traductions de l'Écriture et des Docteurs en langue vulgaire, d'innombrables légendes, les poèmes gracieux de la religieuse de Gandersheim, et l'éloquente chronique de Lambert d'Àschaffenbourg. La vieille latinité de Térence et de Tite- Live s'étonnait de reverdir et de produire encore des fleurs d'hiver, sous les arcades glacées d'un cloître gothique (1). — À cette culture artificielle, à cette
(1) La première révélation de cette culture classique à une époque ordinairement considérée comme barbare est due aux leçons de M. Villemain (Littérature au moyen âge, tom. II, p. 260 et suiv.), dont les traces
poésie de réminiscence et d'imitation, une autre suc* cédera : nous en décrirons les commencements, l'apogée et la décadence.
L'ère nouvelle s'ouvre vers le milieu du douzième siècle, après le couronnement du premier Hohenstaufen, à l'époque de la première Croisade allemande (1147). Là, comme ailleurs, les Croisades ont marqué l'heure de la renaissance. Du rapprochement des peuples alliés, du choc des deux civilisations ennemies, devait résulter une explosion, une rapide diffusion de lumières. On dit qu'à Jérusalem, au milieu des solennités de la Semaine-Sainte, il est un moment où l'évêque grec, entrant au tombeau du Christ, y allume un feu bénit, et qu'alors les pèlerins accourus en foule se pressent pour approcher leurs flambeaux, qu'ils rapporteront, symbole d'espérance, dans leurs foyers. Ainsi ies Croisés emportèrent du Saint-Sépulcre le feu sacré de l'art, qui, bientôt passé de main en main, illumina l'Europe. En même temps l'héroïsme militaire, jusque-là compromis par des instincts farouches, s'épurait et se sanctifiait par la consécration de ses armes. Bientôt il allait recevoir une discipline toute religieuse et rigoureusement canonique en prenant le nom de Chevalerie. Dès ce moment une poésie chevaleresque fut possible : Elle dut revêtir la forme de l'unité, qui était dans le monde spirituel par la foi, dans le monde temporel par la monarchie. L'unité, en groupant les
sont toujours celles qu'on rencontre d'abord dans l'histoire philosophique des littératures modernes.
conceptions poétiques, en coordonnant les récits épars, constitua l'Épopée. — Or, les imaginations avaient besoin de souvenirs : il fallait un passé qui servît à éclairer, à justifier, à idéaliser les choses du présent : il fallait trouver aux guerres saintes un type digne d'elles, et créer à la puissance impériale des antécédents glorieux. Ces traits étaient heureusement réunis dans la personne de Charlemagne, fondateur de l'empire, vainqueur des infidèles, et dont les hauts faits, transformés dans la mémoire de douze générations, composèrent cet ensemble de fictions brillantes/ connu sous le titre de Cycle Garlovingien. Les premières prédilections de la muse épique se tournèrent de ce côté : plus tard, les aventures merveilleuses d'Arthur et des paladins de la Table-Bonde se développèrent dans le Cycle Breton. Les héros de l'antiquité reparurent à leur tour ; des lliades nouvelles se rimèrent dans le silence des monastères, se récitèrent au coin de Tâtre des châteaux : 11 y eut un Cycle Classique. Un quatrième, qu'on pourrait appeler Légendaire, se forma des évangiles apocryphes, des vies miraculeuses dont la croyance populaire aimait à s'entretenir, des visions où se dévoilaient les secrets de l'éternité. — Ces quatres sources d'inspiration furent la propriété commune de la littérature européenne : les œuvres qui en sortirent passèrent dans toutes les langues. L'Allemagne les reçut d'abord de la France. Le Roncwaux de Conrad, Y Alexandre de Lamprecht, peut-être Y Enéide de Yeldecke, ne sont guère que de longues et fidèles versions :
elles se recommandent pourtant par la pureté progressive du langage et parla précision récente du rhythme. De ces trois poètes, les deux premiers sont prêtres, et projettent sur l'époque nouvelle comme une dernière ombre de la période ecclésiastique; le troisième, par la teinte élégiaque et sentimentale qui déjà colore son style, semble appartenir à l'école de l'âge suivant, — A ce moment de transition, au milieu de ces gloires controversables et de ces richesses d'emprunt, s'élève sans rival et sans modèle, sur une base incontestable, le monument national des Nibelungen. Nous aurons lieu d'y revenir.
Bientôt, et dès la première moitié du treizième siècle, se rencontre ce point suprême où l'art ne s'arrête jamais longtemps : celui de l'apogée. La face du monde a changé; l'empire s'ébranle par les luttes du dehors et du dedans ; à sa passagère splendeur succède l'ascendant aristocratique des maisons princières : les cours de Thuringe, d'Autriche, de Carinthie, brillent de tout l'éclat des mœurs féodales. La poésie y prend son rang : elle a pour champions de puissants seigneurs, des chevaliers valeureux, à qui la plume est aussi légère que l'épée. Entre eux s'échangent des défis, des tournois littéraires, dont le tableau défiguré sans doute, mais encore vivant, s'est conservé dans le récit de la Guerre de Wartbourg. Au château du landgrave Hermann se seraient donné rendez-vous les six plus savants maîtres du siècle : une palme était promise au vainqueur, la hache du bourreau attendait le vaincu :
cette menace aurait eu son accomplissement sans l'intervention bienfaisante du magicien Klingsor. Cette fable rappelle le combat prétendu d'Hésiode et d'Homère : l'une et l'autre ont leur origine dans ce caprice de l'esprit humain qui aime à rapprocher les grandes renommées et à les faire se mesurer entre elles. — En effet, déjà une originalité plus distincte sauve quelques hommes de la foule, et leur mémoire de l'oubli. Ce sont Hartmann Von der Àue, qui raconte avec une si pathétique simplicité V Histoire du Pauvre-Henri ; et le prêtre Wernher, auteur d'une admirable Légende de la sainte Vierge. Ce sont surtout Wolfram d'Eschenbach et Gottfried de Strasbourg, génies plus heureux et destinés à laisser, non-seulement deux noms, mais aussi deux écoles. Wolfram, poursuivant dans ses poèmes de Tiiurel et de Parcival, dont nous reparlerons ailleurs, l'idéal de l'héroïsme chrétien; dominé par la pensée; admirable par la rectitude de l'intention morale. Gottfried, reproduisant dans le sujet célèbre de Tristan, l'4mage souvent trop fidèle de la vie réelle, avec ses faiblesses et ses turpitudes; préoccupé surtout du soin de la forme et pénétré du sentiment de l'art. — En même temps que le genre épique atteint de la sorte le terme de sa perfection, la verve lyrique s'épanche avec une inépuisable fécondité. Des rives du Rhin à celles du Danube, des voix harmonieuses s'élèvent sans nombre et se répondent sans fin. L'Allemagne les appela chantres d'amour (Minne-siîiger). L'admiration de la postérité en distingua douze qu'elle entoura d'un
culte spécial, comme les douze patriarches du peuple chanteur, comme les douze prophètes de la poésie. Il serait long de les nommer tous, il serait injuste de taire Reinmar l'ancien, Walther von der Vogelweide, Henri de Morungen. — Enfin la poésie didactique se produit dans YHôte-Italien de Thomasin et dans la Winsbeckin et le Winsbeche, touchants dialogues qui nous font asseoir au foyer des familles allemandes et assister à leurs pieux entretiens. Déjà le Roman du Renard, emprunté peut-être à la Flandre, avait donné à la satire une libre et quelquefois trop audacieuse expression.
Les cent cinquante années qui vont suivre jusqu'au quinzième siècle formeront la période de décadence, triste saison, et toujours aussi la plus longue dans l'histoire de toutes les littératures. lies institutions naguère ébranlées ne sont plus que des ruines. La dissolution passe des lois dans les mœurs: elle descendra jusqu'aux arts. L'anarchie a brisé les liens de l'empire : elle envahit le domaine capricieux de la fiction. L'épopée a perdu l'unité qui faisait son essence. Le héros principal s'efface, et les monotones aventures de ses compagnons composent d'interminables épisodes, qui détachés à leur tour, deviendront autant de poèmes accessoires. Roland et ses grands coups d'épée, et son religieux prosélytisme, et sa mort de martyr au champ de bataille de Roncevaux; ces chants qui longtemps firent couler tant de larmes et battre tant de cœurs, demeurent désormais oubliés : les exploits de Renaud et les ruses du
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magicien Maugis se déroulent en des milliers de vers» Les cycles se rompent, finissent comme ils ont commencé, par des fragments qui ne se lient plus, par des rapsodies et des chants fugitifs. Ou bien encore ils changent de forme, et, rédigés en prose, ils conservent sous le titre de romans un reste de popularité. En retour, et par une nouvelle aberration, les chroniques se versifient : il y a des chroniques rimées, d'Autriche, de Brunswick, de Cologne ; des chroniques du Monde (Welt Chronik). Les vies saintes, les récits édifiants, n'ont pas encore tari : sainte Elisabeth de Hongrie, l'une des plus pures étoiles qui se soient levées sur le ciel chrétien de l'Allemagne, est saluée par de longs et unanimes concerts. — D'un autre côté, l'égoisme des ambitions et le sensualisme des voluptés dégradent l'héréditaire dignité des maisons seigneuriales : leurs portes se ferment aux jouissances intellectuelles. Là poésie lyrique, exilée de ce patronage à l'ombre duquel elle prospéra, impuissante à ramener le règne des maximes chevaleresques dont elle était l'interprète inspirée, se retire lentement. Les efforts réunis de quelques esprits meilleurs se soutiennent mal contre la honteuse concurrence des Muses libertines. Ulrich de Lichtensteîn, en écrivant sa propre histoire, y reproduit tous les délires de cette galanterie dégénérée qui remplace l'ancien et noble culte des femmes (Frauendienst). — C'en était fait du génie germanique, si les traditions de l'honnêteté publique, si lès inspirations sacrées de la nature, si la dignité humaine n'avaient
trouvé asile dans la classe nouvelle dont commençait l'avènement. Le sens moral de la bourgeoisie s'affermissait en même temps que son indépendance ; ses austères habitudes se retrempaient volontiers dans de graves leçons. Les compositions didactiques se multiplièrent : une faveur durable accueillit la Modestie de Freydank, les Apologues de Boner, le Rentier de Trimberg; la Fille de Sion, œuvre mystique d'un auteur inconnu. — Mais, dans cette condition plus obscure, la poésie avait perdu la vivacité de ses premiers enthousiasmes : organe d'une raison droite, mais souvent triviale, elle se réduisit à une sorte de mécanisme entre les mains des maîtres chanteurs (Meisler-sœnger). De nombreuses associations recrutées surtout parmi les ouvriers et les marchands des grandes cités, académies par leur but, corps de métier par leurs formes, rassemblaient ces eiperts en fait de chant. Elles avaient leurs règles qu'on appelait Tablatures, leurs mesures prescrites, leurs coupes obligatoires, et leurs chefsd'œuvre enfin appréciés à l'équerre et au compas, admis à dire d'arbitre en cas de contestation. C'était comme ces derniers poètes d'Alexandrie et de Constantinople, dont l'art consistait à grouper des vers d'inégale longueur, de manière à figurer sur le parchemin une forme architecturale ; et qui employaient les rhythmes d'Homère, deSimonideet deSapho à dessiner les lignes d'un tombeau ou d'un autel.
Si la poésie est la langue des dieux, et par conséquent celle des âges héroïques, la prose est l'idiome des
époques vulgaires, celui de la roture et de la plèbe {sermo pedestm). Nous en avons signalé déjà la présence dans ces romans qui descendront du pupitre doré des nobles châtelaines aux étalages des foires et au foyer des artisans. Elle prêta aussi son expression précise et sévère aux lois nationales publiées sous le nom de Miroir de Saxe et de Miroir de Souabe. Les sermons du franciscain Berchthold, après avoir agité les populations sous une parole de feu, furent recueillis pour consoler encore la piété des temps futurs. Il y faut ajouter plusieurs chroniques, des traités ascétiques nombreux au-dessus desquels s'élèvent enfin les gigantesques encyclopédies de la philosophie contemporaine.
Ainsi se succèdent trois périodes, caractérisées par la prédominance alternative de trois genres principaux : la poésie épique d'abord ; puis le genre lyrique dans tout son éclat, entre l'épopée qui finit et le didactisme qui commence; enfin la poésie didactique restée seule (1). — La littérature retourne aux deux classes d'où elle est sortie : le clergé et le peuple devenu tiers état. Elle n'y périra point ; et, si elle semble évanouie, un jour est marqué pour son réveil. À la vue de ces merveilleuses conceptions du génie chevaleresque fatalement interrompues, la pensée s'afflige, l'admiration n'est plus qu'un regret ; et ce regret serait inconsola-
(1) L'auteur manquerait aux devoirs de la justice et de la vérité s'il ne reconnaissait avoir emprunté les traits de cette rapide ébauche au savant ouvrage de Gervinus, Geschichte der poetischen National-Lilteratur, dont il ne saurait du reste partager en aucune façon les opinions philosophiques.
ble si l'instinct poétique ne se conservait dans la multitude pour préparer une renaissance lointaine mais assurée. — Alors on se souvient d'un autre exemple. Le chef-d'œuvre architectural du moyen âge allemand a partagé le sort de ses monuments littéraires : la cathédrale de Cologne demeure inachevée. L'impuissance de la postérité a délaissé le plan tracé 4>ar la pieuse hardiesse des ancêtres. Aux flancs du portail, dont les constructions suspendues indiquent assez la future grandeur, une tour seule est debout. Mais au sommet de la tour une espérance traditionnelle a conservé la machine qui élevait les pierres destinées au couronnement de l'édifice. La vieille grue de bois, humble symbole du travail, y est érigée, elle est là comme une protestation contre l'abandon du présent, comme un engagement pour l'avenir. Ainsi se conserve le sentiment qui fait les grandes choses : ainsi la cause de l'art, comme celle de la liberté, n'est jamais désespérée quand elle se réfugie dans ces deux sanctuaires que nulle force humaine ne violera jamais : l'Église et la conscience des peuples.
Après avoir suivi de loin les phases que parcourut l'esprit humain dans la vieille Allemagne, il reste à étudier de plus près les créations principales qu'il laissa sur son passage. Nous en distinguerons quatre : le poëme des Nibelungen, le Parzival de Wolfram d'Eschenbach, les poésies lyriques de Walther von der Vogelweide, et les œuvres philosophiques d'Albert le Grand.
L'étude des Nibelnngen commencera par l'exposition historique de leurs origines et de leurs développements. On y reconnaîtra l'épisode détaché d'une tradition qui fut l'héritage commun de tontes les nations germaniques, et qui reparaît avec elles sur tous les points oè les jeta leur fortune, depuis les bords glacés de l'Islande et des îles Feroë, jusqu'au pied des Pyrénées et jusqu'aux rives de l'Adige. On en découvre la première trace au sixième siècle dans VHistoire des Gotks de Jornandès, c'est l'aventure sinistre du roi Hermanrich, vouant au supplice la belle Svanibilde, victime de sa fidélité conjugale, vengée plus tard par ses deux frères Sarus et Ammius. Trois cents ans plus tard, se rencontre un admirable fragment, débris peut-être de ces chants nationaux, recueillis par les soins de Charlemagne. L'auteur ignoré y célèbre le coirçbat de Hildebrand et de Hadebrand, d'un père et d'un fils mis aux prises par le hasard de leurs errantes destinées : et déjà s'aperçoivent sur l'arrière-scène les redoutables ombres d'Attila, d'Odoacre et de Théodoric. Vers le même temps un poëme latin (Déprima expeditùme Attilx régis in Gattias), écrit sur les bords de la Loire, ouvre, pour ainsi dire, le théâtre épique ; y fait apparaître la cour des Huns et celle des Francs dans leur pompe farouche, et met en présence les personnages célèbres de Walther d'Aquitaine, de Hagen et de Gunther. Plus loin, et dans les chants islandais rassemblés sous le titre d'Edda, on voit se dessiner le rôle brillant de Sigour, sa lutte avec le Dragon, le trésor en-
chanté remis dans ses mains, l'amour fatal qui lui captire le cœur de Brunhilde la Déesse, et sa mort enfin, suivie d'implacables expiations. A la suite de ces longs préludes, vient enfin l'épopée des Nïbekmgen. Là le Sîgour des Scandinaves reparaît avec le nom de Siegfrid; deux passions mystérieuses y forment la double trame de son tragique destin ; et la vengeance qui poursuit ses meurtriers s'accomplit sous les pavillons d'Attila, dans une sanglante mêlée où se retrouvent rapprochées et confondues toutes les grandes figures du monde barbare : Gunther et Hagen, Théodoric et Hildebrand. De nombreuses légendes gothiques, banques et lombardes accompagnent et complètent cette fiction. Traduites en prose suédoise, sous le titre de Wilkina Saga, remaniées sous des formes diverses par la poésie allemande du treizième et du quatorzième siècle, elles allèrent enfin vers le milieu du quinzième, mutilées et flétries, se perdre dans la compilation du Livre de$ Héros {HeU denbuch). Ainsi, à la veille du jour où la voix de Luther devait si puissamment ébranler la nation, celle-ci se berçait encore des songes merveilleux de son enfance* • — Une courte analyse fera connaître le poëme, et ta lecture des plus beaux passages justifiera l'attention que plusieurs fois on sollicita pour lui dans cette chaire (1). — Alors il y aura lieu d'en essayer l'appréciation critique. On se placera d'abord au point de vue de la science. On se demandera si, au milieu de ces
(1) Conférences de M. .Saint-Marc Girardin en 1853.
combats fabuleux et de ces magiques hyménées, parmi ces fées, ces nains, ces géants, ne se trahiraient pas quelques souvenirs des religions anciennes que l'on croyait ensevelies pour jamais dans les forêts incendiées de la Germanie. On recherchera si la course lointaine des princes Burgondes à travers les plaines de la Bavière, de l'Autriche et de la Hongrie, si leur querelle avec leurs hôtes, et la lutte exterminatrice où tous ensemble disparaissent, ne reproduiraient pas quelques vestiges des grandes invasions et l'image des mœurs belliqueuses des conquérants. En sorte que leurs traits se seraient conservés ailleurs que dans les chroniques de leurs ennemis, et que les lions à leur tour auraient su peindre. Enfin1, et au point de vue de l'art, les JNibelungen présenteront une application intéressante des lois de l'esprit humain qui président à la formation de l'Épopée. Ils soutiendront avec l'œuvre d'Homère un parallèle, dont ils ne seront pas toujours indignes : les adieux de Siegfrid et de Chriemhild pourront se comparer à ceux d'Àndromaque et d'Hector. Et pourtant, sous ces caractères antiques, parmi les réminiscences d'un paganisme mal éteint, déjà la présence de la pensée chrétienne se révèle et laisse placer le poëme barbare à côté des plus brillantes fictions chevaleresques. Les analogies et les différences se dessineront d'une façon plus instructive et plus frappante par le rapprochement de quatre scènes pareilles, la mort des quatre héros populaires du moyen âge : Siegfrid, Arthur, Roland, le Gid. I^es rapports se multiplieront : lamulti-
pi ici té des aventures et la singulière complication de l'intrigue dans la Wilkina Saga rappelleront la souplesse infatigable de l'imagination d'Arioste. Il y a plus, en s'élevant à des considérations supérieures» en reconnaissant la communauté d'inspiration au milieu de l'infinie variété des formes, on verra le cercle s'agrandir. A la fable germanique, on verra s'ajouter le cycle carlovingien et le cycle breton; à côté d'eux se fera une place pour le Romancero espagnol, pour la Jérusalem délivrée, pour les Lusiades de Camoëns; et tous ensemble ne paraîtront plus faire qu'une immense épopée dont le sujet sera la destruction de la société antique, là lutte du christianisme contre la barbarie et l'infidélité, et l'inauguration définitive du monde moderne.
Le Parzival de Wolfram d'Eschenbach est l'ouvrage le plus achevé du plus beau génie dont puisse s'enorgueillir la vieille Allemagne. Il se recommande premièrement par son mérite littéraire; par des conceptions hardies jusqu'à la témérité, par un langage où l'on retrouve quelque chose de la magnificence orientale. 11 a aussi pour lui le prestige du mystère : les difficultés de son interprétation sont environnées de cette ombre favorable qui sollicite et ne décourage pas les recherches. Ainsi on devrait remonter à l'origine des pompes de la Table Ronde. C'est d'abord l'histoire héroïque d'Arthur, chef des tribus galloises, qui disputèrent le sol de leur patrie aux envahissements des Anglo-Saxons; la fable de l'enchanteur Merlin, souvenir du druidisme celtique, vient s'y mêler ensuite. Puis
l'une et l'autre se rattachent par une alliance inattendue à la légende du Saint-Graal. Le Saint-Graal, vase sacré de la cène, déposé entre les mains de Joseph d'Àrimathie, puis transmis d'âge en âge dans une famille de vaillants et pieux guerriers, objet des poursuites et des pèlerinages sans fin de la chevalerie errante. Il faudrait dire comment de ces traditions capricieusement rassemblées résultèrent deux sortes d'épisodes, représentant les deux faces de la vie guerrière : l'une profane, galante et sensuelle comme dans Lancetot et Tristan; l'autre religieuse, ascétique et presque sacerdotale, comme dans Parzival, Titurel et Lohengrin. — Peut-être y aurait-il lieu d'examiner si le type normal de l' architecture chrétienne ne serait pas recelé dans la description de la basilique idéale ou le vase miraculeux repose, et si dans l'organisation théocra tique et la vie tour à tour contemplative et militante des chevaliers préposés à sa garde, ne se cacherait pas une poétique apothéose de l'ordre des Templiers. Quelle que soit la valeur de ces conjectures émises par les savants d'outre-Rhin, le livre de Wolfram se rapprochera plus heureusement d'un monument élevé dans le siècle suivant et sur une terre voisine : la Divine Comédie. Des deux côtés, c'est la même donnée morale : c'est le drame intérieur de la <œnscience rendu sensible : c'est une série d'aberrations, d'expiations, d'initiations, que le héros traverse, ■engagé d'abord dans un labyrinthe d'égarements, d'où il sort par l'énergie d'une discipline austère, pour
arriver enfin au radieux séjour de la vérité, de la vertu et de la gloire.
Dans les compositions lyriques de Wallher von der Vogelweide se révélera cette poésie sentimentale où se complut la muse allemande. — Un des plus grands faits sociaux accomplis par le christianisme, et dont se firent le plus profondément sentir les bienfaisantes conséquences pour la dignité et la félicité des nations, ce fut la réhabilitation des femmes. Tandis que, dans les mœurs antiques, toutes les grandes émotions de la vie, toutes les inspirations de l'art étaient en dehors, au Forum, ou dans les camps, le sentiment chrétien aimait à se recueillir, à se créer un asile intérieur, à y transporter ses affections et ses rêves. Il y eut dans toutes les familles un sanctuaire, dans le cœur de tous les hommes un autel, et sur cet autel une douce image : son culte corrigeait l'âpre énergie des habitudes guerrières. La force, qui déjà s?élait ennoblie en se vouant à la défense de la vérité au temps des croisades, acheva de s'adoucir encore en se mettant au service de la beauté. On s'honora de cet empire qu'on faisait à la faiblesse : les esprits acceptèrent la loi que les volontés subissaient, et le génie fit comme la force et se mit au service de l'amour. Cette tendance, commune à toutes les littératures du moyen âge européen, se modifia selon la différence des caractères nationaux. Ainsi chez les Provençaux, l'imagination domine, une fantaisie vive et légère se joue dans leurs écrits; pour eux l'existence se colore d'un rayon plus riant : leur poésie, c'est le
Gai Savoir. Ordinairement tempérée par une parfaite délicatesse dans la forme, leur pensée quelquefois s'abandonne au délire des sens; leur luth emprunte plus d'une corde d'Ànacréon, et le caractère erotique de leurs chants peut, comme dans les vers de Guillaume de Poitou, se dégrader jusqu'au cynisme. Les Italiens font la part plus large à l'intelligence, la science d'aimer devient grave et sérieuse. La canzone de Guido Cavalcanti sur l'amour est commentée par les docteurs; et la vierge florentine, qui inspira Dante, finit par s'idéaliser, se transfigurer, se perdre dans l'allégorie. C'est le caractère platonique, dont le type le plus parfait sera Pétrarque. Mais, pour les Allemands, la source poétique est dans cette dernière et plus secrète profondeur de la nature humaine qu'on nomme le cœur. Là, au milieu d'une continuelle alternative de joie et de souffrance (Freude und Leid) éclôt la mélancolie, qui est aussi l'aspiration vers le beau, le désir (Sehnsuchl). L'expression du désir c'est le chant (Minnegesang). Il lui faut plus de réalité qu'aux savants poëmes de l'Italie, plus de chasteté qu'aux chansons joyeuses de Provence : il se distingue par un caractère plus spécialement élégiaque. — Un voile mystérieux dérobe la belle inconnue qu'il n'est permis de célébrer que par des soupirs : jamais le vers respectueux ne proférera son nom. Le scrupule de la timidité dégénérera peut-être en raffinement puéril. Mais souvent aussi la simplicité s'élèvera jusqu'au sublime. Un Minnesinger raconte que le jeune Titùrel, nourri dans de sévères enseigne-
ments, abhorrait l'idée de l'amour et se signait avec crainte si le mot seul se prononçait devant lui. Interrogé par un sage vieillard, il avoue qu'entre ses mains sont tombés un jour les livres d'Ovide, et que son innocence est demeurée frappée d'horreur devant ces lubriques peintures. Le grave interlocuteur loue son disciple, mais lui apprend à discerner l'amour impur des siècles païens (amor) d'avec la sainte effusion de la tendresse chrétienne (Minné) qui embrase la créature sous l'œil du Créateur. La Minne n'a rien de vulgaire, rien de périssable : selon Gottfried, de Strasbourg, « elle trône au ciel, elle enveloppe les anges; sur la « terre, elle règne; elle n'est absente que de l'enfer. » C'est une religion qui entoure d'un triple hommage la sainte Vierge, les femmes et la nature, car les poètes se plaisent à les rapprocher ainsi et à confondre dans leurs hymnes ces trois virginités dont la dernière seule est restée sans tache : la terre au sortir des mains de Dieu, Eve au réveil de son époux, et Marie venue pour les purifier l'une et l'autre après leur souillure. — Les conceptions de la poésie lyrique allemande échappent de la sorte à la monotonie, qui est le péril ordinaire du genre. Celles de Walther doivent une variété plus grande aux brillantes destinées de leur auteur : elles réfléchissent F éclat des guerres saintes et la splendeur des cours, elles répètent le bruit des armes et le tumulte des discordes civiles : à la pudeur craintive des affections intimes se rhêlent les accents plus mâles du patriotisme et de la foi. Elles ne sont
pas moins remarquables par le soin de l'expression, par l'harmonie du rhythme et de la langue. L'art de surprendre et de captiver l'oreille, cultivé dès lors avec une habileté infinie, trahit déjà l'instinct musical des populations' germaniques. Pourquoi faut-il que la plupart de ces merveilles demeurent invisibles au regard de l'étranger? En même temps que la finesse des sentiments se soustrait à la grossièreté de noire analyse, la perfection du langage s'évanouit en passant dans un idiome différent. — Ainsi, le vieux poète Lamprecht rapporte qu'aux extrémités de l'Asie il est une magnifique forêt où des arbres gigantesques se chargent de fleurs qui, s'ouvrant aux premiers jours de l'été, laissent s'échapper de leurs calices de gracieuses jeunes filles. Elles mènent des danses éternelles à l'abri des paternels ombrages. Le voyageur conduit par le hasard dans ces lieux y trouve une douce hospitalité. Mais si, pensant au retour, il veut entraîner avec lui quelqu'une des jeunes compagnes, à peine a-t-elle touché la lisière des bois et rencontré les rayons du soleil, qu'il l'a voit entre ses mains se décolorer et mourir. De même les charmantes créations des Minnesinger, si belles dans leur ombre native, et sous le demi-jour qu'elles aiment, se fanent et s'évanouissent à la clarté meurtrière de la traduction.
Il restera, pour achever le contraste, et pour compléter le tableau intellectuel de Ja vieille Allemagne, à faire connaître les écrits philosophiques d'Albert le Grand. Une contrée appelée à tenir un jour tant de place
dans les annales de la science ne devait pas avoir sa page vide au moyen âge. Aussi, et sans remonter jusqu'aux temps obscurs de Rabanus îlaurus, dès l'avénetment de la maison de Souabe, un membre de cette illustre famille, Othon, évêque de Freysingen, sorti de l'école parisienne, encore ému des retentissantes leçons d'Abailard, rapporte et naturalise dans sa patrie les études péripatéticiennes. Plus tard, par les ordres de Frédéric H, se publie une version nouvelle d'Aristote» Enfin Albert le Grand (né en 1195, mort en 1280) vient encore à l'Université de Paris chercher les premières initiations de la science et payer le premier tribut du professorat. Bientôt il transporte sa chaire à Cologne, et, s'il la quitte à regret pour le siège épiscopal de Ratisbonne, il dépouille, trois ans après, les honneurs pontificaux afin de revoir s'agiter autour de lui les flots de cette jeunesse saxonne, rhénane, bavaroise, empressée aux révélations de la parole et aux luttes de la pensée. Ses œuvres colossales, parcourues d'une main rapide, laisseront reconnaître l'assemblage d'une érudition sans mesure, d'une puissance métaphysique que nulles ténèbres n'effrayaient, et d'une observation infatigable qui ne reculait pas devant les plus téméraires problèmes de la nature. Il eut aussi sa légende et resta populaire dans les souvenirs de la postérité comme un être plus qu'humain. A sa suite se pressent de nombreux disciples. On a de l'un d'entre eux un fragment en langue vulgaire (sur la raison active et la raison passive), exemple unique à cette époque et digne du pays
où devait naître Kant. D'illustres étrangers, Duns Scott et Occam, chefs des deux écoles rivales des réalistes et des nominaux, viennent, l'un mourir dans le cloître des Franciscains de Cologne, l'autre vivre à la cour de Louis de Bavière. Tandis que les querelles dogmatiques se renouvellent, une admirable école mystique fleurit entre sainte Hildegarde et le pieux Tanière. Peut-être en fouillant de la sorte le sol dur et laborieux de la scolastique, n'y rencontrera-t-on pas sans étonnement les racines des plus puissantes idées à l'ombre desquelles s'agite encore la civilisation de nos jours.
Tel sera le plan du cours dont nous venons faire aujourd'hui la craintive inauguration. Sans négliger les curieux détails de la philologie, sans nous perdre dans de vagues et infécondes généralités, nous avancerons néanmoins appuyé sur l'histoire et sur la philosophie, qui seules peuvent maintenir aux études littéraires leur dignité scientifique. Ainsi, en pénétrant dans la littérature allemande, nous n'irons pas, comme Varus, nous égarer parmi les bois, les marais et les brouillards. Nous y trouverons des routes frayées et des traces connues : les sentiers qu'ouvrit d'abord le prosélytisme de l'Église, puis les voies militaires de* Charlemagne, les vestiges que laissa le passage de la chevalerie, et le sillon creusé par la science. L'intérêt ne manquera donc pas, si l'intérêt n'est autre chose que le sentiment des rapports; et si de toutes parts d'innombrables rapports rattachent les productions de l'Allemagne aux travaux
des «autres contrées ses sœurs. Surtout la littérature française y aura sa part : peut-être plus d'une fois elle reconnaîtra des titres perdus entre des mains amies. L'élément germanique, qui entra dans la formation de notre nationalité, ne peut être sans influence sur notre génie. La race des Francs a nommé la France ; c'est à elle qu'appartient par privilège la tradition épique des Nibelungen : Siegfried y est désigné comme un héros franc ; nous avons sur ce grand souvenir un droit de communauté primitive. D'un autre côté, nos épopées chevaleresques ont passé le Rhin : les poètes de la Souabe riment les chants populaires de la langue d'Oil et de la langue d'Oc. Adenez rapporte que les seigneurs allemands de son siècle attiraient dans leurs manoirs des serviteurs français, pour enseigner à leurs enfants cette langue déjà devenue celle de toutes les cours (1). Dans le même temps, Brunelto I^atini, secrétaire de la république de Florence, écrivait son Trésor en français, « parce que la parleur en était plus délittable à ouïr et « plus commune à toutes gens. » A l'Université de Paris, aux écoles de la rue du Fouarre, sur ces bottes de foin, sièges rustiques, où venaient s'entasser tour à tour quarante mille étudiants rassemblés des plus lointaines, provinces ; Albert le Grand se rencontre avec saint Thomas, saint Bonaventure, Roger Bacon, c'est-à-dire l'Ai—
(l ) Tout droit à celui temps que je ci vos devis
A voit une coustume ens el tiois pays, ' Que tout li gran scignor li comte et li marchis Avoyent entour aus gent Françoise tous dis, Pour a prendre François leurs filles et leurs fils.
lemagne, l'Angleterre et l'Italie, en la personne de leurs représentants les plus illustres. Ainsi, en cet âge de jeunesse et de féconde effervescence, sous les auspices d'une même foi, se faisait en commun l'éducation de la famille européenne; et nul d'entre ceux qui la composaient ne se prévalait encore ni d'un droit d'aînesse contestable, ni d'une ambitieuse supériorité. On ne se créait pas une solitude jalouse sous prétexte d'indépendance. L'orgueil national n'établissait pas ses douanes académiques à l'entrée du pays pour rejeter avec dédain les productions des littératures voisines, — C'est donc par une étrange aberration qu'un patriotisme teutonique mal entendu a cru naguère pouvoir retremper ses haines contre nous dans l'étude du moyen âge. Il n'y trouvera que le sentiment de cette fraternité universelle où convergent toutes les tendances de l'avenir. Vainement du haut des chaires prussiennes on nous insultera du nom de Welches. D'impuissants efforts ne sépareront pas ce que Dieu a uni. Car si, dans les conseils des hommes, les frontières doivent être des barrières et des lignes de séparation entre les peuples, dans les desseins providentiels ce sont des points de contact et des lieux de rendez-vous.