DES NIBELUNGEN
LA POÉSIE ÉPIQCE
L'étude des Nibelungen touche à Tune des questions les plus agitées de nos jours : l'origine des épopées. Si l'épopée est l'œuvre excellente de la poésie, qui est ellemême une des plus belles formes de l'esprit humain; la question, philologique, par ses détails, louche par ses généralités aux plus grandes controverses de la philosophie. Elle a partagé des écoles célèbres : elle s'est longtemps débattue dans le cercle des littératures classiques, elle se renouvelle en présence des monuments du moyen âge.
La première école, et longtemps la seule, est celle d'Aristote, d'Horace et de Boileau, autorités souvent compromises par les exagérations de leurs interprètes.
Ces esprits éminents sont doués surtout du sens esthétique. Ce qui les frappe en toutes choses, c'est la beauté, c'est-à-dire Tordre et l'harmonie. En étudiant les poëmes d'Homère, ils y reconnaissent l'économie, F unité, par conséquent l'ouvrage 'de l'art. L'art se réduit en règles, les règles s'appliquent; elles s'imposent aux œuvres de l'avenir. A ces conditions, le poëte est tenu pour maître de son sujet comme de son style ; on lui attribue l'invention, comme la disposition et l'élocution. Par cette triple puissance, il peut créer des choses immortelles. C'est la gloire de Virgile, du Tasse, du Camoëns et de Mil ton. C'est ainsi encore que les Nibelungen à leur apparition furent considérés comme la création libre et savante d'un écrivain du treizième siècle, conçue à loisir dans quelque manoir obscur ou dans le coin d'un monastère ignoré, mais soumise aux lois de l'art poétique et justiciable de ses jugements. — Ce système a cessé d'être périlleux en cessant d'être populaire. Il s'est évanoui devant ces nombreuses traditions qui précèdent partout la poésie épique. D'abord vagues et incertaines, en se perpétuant elles s'épurent et s'autorisent. Chaque génération les reçoit et les transmet. Comme les coutumes anciennes obtiennent force de loi, de même ces récits répétés régnent sur les esprits; ils acquièrent, pour ainsi dire, un droit, le droit d'être représentés, reproduits dans le poëme national. Il faut qu'il s'y trouve une place pour tous les héros dont la mémoire est sacrée, un épisode pour chaque légende qu'on, aime. Le poëte n'est pas maître
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d'exclure; il ne Test pas toujours de choisir. Ce prestige du passé est précisément ce qui fait l'attrait des Lusiades et de la Jérusalem délivrée. Hors de là, il n'y a plus que des épopées de cabinet, la Pucelle de Chapelain et la Henriade. En effet, il n'appartient pas au génie, quelque grand qu'il soit, de disposer à son gré de l'imagination publique. Il n'y a point tant de distance entre le poëte et la foule. Si elle a besoin de lui pour exprimer ce qu'elle sent, il a besoin d'elle pour sentir ce qu'il exprime. On ne se passe point, comme on veut, de la société, de ses enseignements, de ses croyances. C'est une orgueilleuse opinion de prétendre que l'homme isolé puisse créer de toutes pièces une poésie; c'est comme la statue imaginaire de Condillac, qui, seule et sans secours, crée le monde de sa pensée. Ce sont deux conséquences pareilles d'une même doctrine, le sensualisme, quelque temps dominant, répudié par la raison de nos jours.
L'autre école compte aussi des noms respectables, ceux de Vico, de Wolf, de M. Lachmann, dont il ne faut confondre les opinions, ni entre elles, ni avec celles de leurs devanciers et de leurs disciples. Ceux-là ont surtout T instinct des recherches historiques. Ce qui les frappe d'abord dans une œuvre d'art, c'est, comme dans une médaille, sa valeur de représentation. Derrière chaque monument ils aperçoivent la société qu'ij
rappelle. Des éludes plus profondes leur onl fait reconnaître dans les épopées anciennes l'image des civilisations, le produit des traditions nationales, par conséquent l'œuvre, non plus d'un homme, mais d'un peuple. — Ainsi l'unité des poèmes homériques, déjà contestée par d'Aubignac, Perrault, Bentley, a semblé disparaître sous le scalpel grammatical de Wolf. En môme temps qu'on y retrouvait la trace des fables héroïques répétées par les chanteurs (àoidol) à la table des rois, ou dans l'assemblée des guerriers, on voyait ces admirables poëmes, par leurs variantes et par leurs interpolations, accuser l'infidélité des rapsodes qui les transmirent et des diaskevastes qui les remanièrent. D'ailleurs, entre Ylliade et YOdysséc, une différence profonde de caractère et de style ; dans chacune, à son tour, inconsistance de l'ensemble, inutilité des épisodes : par exemple, les funérailles d'Hector et la descente des prétendants aux enfers; enfin, des contradictions nombreuses, et, pour ne citer que les plus célèbres, la disgrâce de Vulcain, deux fois diversement rapportée, et lePaphlagonien Pylœmène, déjà compté parmi les morts (1), reparaissant à huit chants de distance comme l'acteur vivant d'un nouveau combat. L'existence d'Homère s'obscurcissait au milieu de ces doutes; sa biographie, faussement attribuée à Hérodote, avait perdu son crédit; les hardiesses de la philologie allaient
(1) Iliade, i et xvw; v et xhi. Voyez aussi Wolf, Prolegomena, et les ouvrages de Wclker, de Tbiersch et de Hermann sur les questions homériques.
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se résoudre dans cette conclusion déjà tirée par Vico : a Qu'Homère est une idée, un symbole, une image de « la Grèce, chantant les premiers souvenirs de son his- « toire. » De complaisantes étymologies sont venues en aide; le nom propre s'est réduit à désigner une profession commune : Spnpoç, l'assembleur, n'a plus été que le collecteur inconnu d'une série de chants anonymes. La même critique s'est appliquée aux Nibelungen. Elle y a d'abord signalé sans peine les vestiges des récits qui perpétuèrent chez les Germains la gloire de leurs invasions et de leurs conquêtes. On y trouvait aussi de fréquentes lacunes, des altérations considérables, la preuve d'un morcellement successif par le caprice des rédacteurs et par la distraction des copistes. La fable se divise en deux parties, en deux actions distinctes : le meurtre de Siegfried et le châtiment des meurtriers. Le cercle déjà trop large de la fiction s'ouvre encore pour recueillir les réminiscences d'un autre temps. À côté d'Attila paraissent le margrave Rudiger et Pilgrim, évêque de Passau, personnage du dixième siècle; et sur le chemin des Burgondes se rencontre Vienne, dont la fondation est de 1162. Les inconséquences ne manquent point : le poète, en multipliant les années, oublie de faire marcher avec elles l'âge de ses guerriers et de ses héroïnes (1). De nombreuses répétitions semblent trahir la glose et la paraphrase. Sous le titre de Klage, une
(1) Dankwart, associé dès le début aux exploits de Siegfried, se défend ensuite d'avoir pu, enfant en bas âge, se rendre complice de sa mort, arrivée dix ans plus tard.
autre version de la même légende atteste l'inépuisable variété de ses formes. L'épopée allemande, au milieu de l'instabilité de son texte, ne semble plus qu'une suite de rapsodies, dont M. Lachmann a cru reconnaître l'âge, la différence, l'enchaînement, les interruptions, sous l'apparente uniformité d'une compilation maladroite (1).
Cette hypothèse, entourée de tout l'allrait d'une nouveauté paradoxale, a passé le Rhin, non sans bruit ni sans éclat ; elle est venue avec l'imposante érudition de nos voisins encourager parmi nous l'audace naturelle des esprits : elle mérite discussion.
Assurément, nul ne songe à contester les résultats obtenus par la science. On ne pense pas à canoniser les textes homériques dans leur condition actuelle. Seulement les interprétations, dont on peut d'ailleurs réduire le nombre, prouvent que ces poèmes demeurèrent longtemps confiés aux lèvres peu sûres qui les récitèrent.
(1) Lachmann. Veber die Urspi'ùngliche gestalt des gedichts von der Nibelungen noth. Berlin, 1816. — Idem, Anmerkungen zu der Nibelungen; Berlin, 1836. Au milieu des preuves d'une érudition qu'on ne peut s'empêcher de respecter, on regrette l'àpreté d'une polémique qui remplace souvent la réfutation par le dédain. Ce procédé est le plus facile. On en jugera par la citation suivante : « Je n'ai pu trouver dans tout le poëme les traces d'une individualité permanente, et je m'arrête à cette opinion plus simple, que l'ouvrage est une collection de chants populaires. Les considérations générales sur l'unité de l'ensemble, sur le changement de ton, motivé par la variété du sujet, sur les distractions permises aux plus grands poètes, ces arguments reposent, soit sur une méconnaissance complète de la poésie épique, soit sur l'insuffisance du sentiment littéraire, soit sur la paresse qui s'égare parmi de vagues possibilités plutôt que de se fixer à l'étude et à la comparaison des détails. »
Les contradictions prouvent qu'ils furent composés sans le secours de l'écriture. Les contradictions entre Ylliade et l'Odyssée prouvent enfin qu'elles furent conçues à deux époques distinctes. Or, ces conséquences s'accordent précisément avec la tradition, nationale aussi, et par là même digne de quelques égards, selon laquelle le poëte aveugle est représenté errant dans les villes ' d'Ionie, recueillant la mémoire des combats d'Ilion, les célébrant à son tour dans des chants meilleurs, que répétait la multitude charmée. L'image de ce vieillard sacré ouvre dignement les premiers temps de la Grèce; il n'offense point la chronologie; la philosophie même l'a couronné de fleurs. Cependant, après tant de siècles, on Ta cité aux tribunaux scolastiques de l'Allemagne^ devant les petits-fils de ces Hyperboréens et de ces Cimmériens qu'il connut à peine. Us lui ont demandé compte de son langage harmonieux; ils l'ont harcelé d'objections de rhéteurs; ils l'ont banni de l'histoire : on était las de l'entendre appeler divin !... Son existence se défend comme celle de la Divinité, par ses œuvres (1). Comme le concours fortuit des atomes n'explique point l'ordre de l'univers, ainsi le hasard d'une formation successive n'explique pas l'origine de Ylliade; tout y annonce l'unité du dessein. Un seul intérêt la remplit, une seule passion, un seul mouvement dramatique : la colère d'Achille. Elle éclate dans le conseil
(1) Cicéron, de Natura Deorum, argumentc.de l'existence d'un poëte pour Ylliade à celle d'un Dieu pour la création. On peut retourner l'argument. . . : !! • . "
des rois, se renouvelle par une admirable péripétie dans le deuil de Patrocle, et ne s'éteint qu'avec les flammes du bûcher d'Hecior. Elle triomphe, premièrement, des Grecs fuyant auprès de leurs vaisseaux incendiés, puis des Troyens vaincus sous les murs de la ville tremblante ; enfin d'elle-même, quand elle rend à Priam agenouillé le corps de son fils. À cette seule action se rattachent les souvenirs glorieux des tribus achéennes, les doux contrastes de famille, et tous les aspects enfin de la nature dans ces innombrables comparaisons qui la rappellent sans cesse, et qui montrent au fond de la scène le calme des mœurs champêtres, les forêts du mont Ida, le ciel d'Asie et la mer retentissante. Autour d'un point de l'espace et du temps, on sent graviter toutes choses, et l'on ne peut plus méconnaître la pensée unique, ordonnatrice, toute-puissante, qui les entraîne. Mens agitât molem.
Les difficultés proposées au sujet des Nibelungen se résoudraient peut-être par des considérations du même genre. Nous aurons lieu d'y revenir. Mais le péril de la critique nouvelle est surtout dans la généralité, et, pour ainsi dire, dans l'extrême complaisance de ses applications. Il n'y a pas d'étude à laquelle elle ne se prête, pas de monument qui puisse tenir contre ses procédés subversifs. Supposons quelques mille ans de plus et quelques témoignages de moins, YÉnéide échappée seule au naufrage du siècle d'Auguste. Il reste les douze chants de l'épopée romaine, douze, nombre sacré, symbolique, révélant déjà une intervention sacerdotale. Les
six premiers livres, Odyssée guerrière, laissent entrevoir les radieux souvenirs du monde grec ; les six derniers, Iliade pâlissante, reproduisent les annales obscures de l'Étrurie et du Latium. Ce sont les lambeaux déchirés de deux traditions contraires, rattachant la fondation de Rome, Tune aux colonies helléniques, l'autre aux populations autochthones. Ce sont deux actions et deux scènes distinctes, et deux inspirations inégales. Partout le rapprochement et la confusion des doctrines et des faits, la cosmogonie de Pythagore et la grossière théologie des* prêtres saliens, l'inexplicable disparition de Creuse et le célèbre anachronisme de Difton; d'inutiles épisodes aussi et des distractions étranges, F Aquilon, par exemple, chassant la flotte troyenne vers le nord. Que dire de tant de passages ébauchés et de vers interrompus? S'il faut recourir à la biographie du poêle, que penser de ces récits légendaires, des songes qui précédèrent sa naissance, du laurier qui ombragea son berceau, de l'auréole magique enfin qui environna sa mémoire, et qui le fit paraître, au moyen âge et jusque dans le commentaire de Bernard de Chartres, domine le représentant de la sagesse de l'antiquité? Son nom même est, si l'on veut, une allégorie (Virgilius de virga, comme pœtyùdbç de paQbç), et si Homère signifie assembleur, Virgile veut dire rapsode... Sans doute les conditions ne sont point semblables : ici, le voisinage du temps et le grand jour d'une littérature contemporaine ; là, l'obscurité d'une époque inaccessible à nos recherches; mais l'argumentation reste la
même, et si elle ne prouve pas toujours, elle ne prouve jamais.
D'ailleurs, il n'est pas sûr que les autorités les mieux affermies n'aient rien à craindre. Le sens personnel du philosophe, établi juge absolu de l'authenticité ou de la supposition, ne s'arrêtera pas aux préjugés publics. L'énergie et la délicatesse de son organisation intellectuelle lui permettent d'apprécier des nuances qui échappent au vulgaire des esprits. S'il s'appuie de preuves, ce sont des variantes, des textes, des renvois ; sans aucun de ces adminicules dont s'entourait la bonne science du dix-septième siècle, sans tables et sans lexiques : il s'agit d'accabler plutôt que de convaincre. Tt dédaigne cette foule éclairée dont l'opinion forme le sens commun ; il se renferme dans le cercle de ses adeptes, comme les philosophes grecs dans l'orgueil de leurs écoles : ses décisions s'imposent avec la tyrannie des oracles. Ainsi, dans les chaires de Gœttingue et de Leipzig, on a réprouvé la latinité de cinq harangues de Cicéron et l'oraison pour Marcellus, comme un oiseux discours, digne tout au plus de l'empereur Claude. On a contesté la moitié des écrits d'Aristote ; on a nié vingt-cinq dialogues de Platon, par le seul motif de la diversité des opinions et de l'infériorité du style. A ce compte, que deviendront pour la postérité le théâtre de Corneille entre le Cid et Perlharite, ou les écrits de Montesquieu entre le Temple de Guide et l'Esprit des Lois? Il n'est pas aujourd'hui de lauréat dans les universités allemandes qui, au lendemain de ses thèses, se
réveillant docteur, ne songe à se faire place dans le monde lettré par la témérité d'un nouveau doute. Il cherche quelqu'une de ces figures devant lesquelles se soit longtemps inclinée l'admiration des hommes : il n'aura pas de paix qu'il n'ait brisé l'idole, à peu près comme ces enfants dont les bandes malfaisantes errent autour de nos cathédrales, et qui à coups de pierres s'exercent à mutiler les statues des pontifes et des rois. — C'est un triste jeu que de démolir les vieilles gloires. Le scepticisme introduit dans les études littéraires ne s'y contient pas. Les existences historiques s'évanouissent à leur tour dans la nébuleuse clarté du mythe et du symbole. Les annales des peuples s'effacent sous la main d'une inflexible exégèse; et qui sait si les paradoxes de Niebuhr n'ont pas préparé le scandale de Strauss? Peut-être aussi, au milieu du découragement général des intelligences, y a-t-il quelque danger dans un système qui méconnaît la puissance de l'art. L'art, c'est le travail, c'est la liberté. Quand on nie la personnalité du poëtedans la poésie, on est bien près denier la personnalité humaine dans l'histoire et d'aboutir à ce fatalisme qui, ne voyant que des nécessités pour le passé, ne peut donner que la servitude pour l'avenir. Et ces déductions, remontantplus haut, conduisent jusqu'à la négation de la personnalité divine en métaphysique, c'est-à-dire jusqu'au panthéisme... Que la science allemande y prenne garde! En arrivant à ne plus admettre d'autre poésie légitime que celle qui se chantait sous la hutte des ancêtres, d'autre loi constitutive que
des rois, se renouvelle par une admirable péripétie dans le deuil de Patrocle, et ne s'éteint qu'avec les flammes du bûcher d'Hecior. Elle triomphe, premièrement, des Grecs fuyant auprès de leurs vaisseaux incendiés, puis des Troyens vaincus sous les murs de la ville tremblante ; enfin d'elle-même, quand elle rend à Priam agenouillé le corps de son fils. À cette seule action se rattachent les souvenirs glorieux des tribus achéennes, les doux contrastes de famille, et tous les aspects enfin de la nature dans ces innombrables comparaisons qui la rappellent sans cesse, et qui montrent au fond de la scène le calme des mœurs champêtres, les forêts du mont Ida, le ciel d'Asie et la mer retentissante. Autour d'un point de l'espace et du temps, on sent graviter toutes choses, et l'on ne peut plus méconnaître la pensée unique, ordonnatrice, toute-puissante, qui les entraîne. Mens agitât molem.
Les difficultés proposées au sujet des Nibelungen se résoudraient peut-être par des considérations du même genre. Nous aurons lieu d'y revenir. Mais le péril de la critique nouvelle est surtout dans la généralité, et, pour ainsi dire, dans l'extrême complaisance de ses applications. 11 n'y a pas d'étude à laquelle elle ne se prête, pas de monument qui puisse tenir contre ses procédés subversifs. Supposons quelques mille ans de plus et quelques témoignages de moins, V Enéide échappée seule au naufrage du siècle d'Auguste. Il reste les douze chants de l'épopée romaine, douze, nombre sacré, symbolique, révélant déjà une intervention sacerdotale. Les
six premiers livres, Odyssée guerrière, laissent entrevoir les radieux souvenirs du monde grec ; les six derniers, Iliade pâlissante, reproduisent les annales obscures de l'Étrurie et du Latium. Ce sont les lambeaux déchirés de deux traditions contraires, rattachant la fondation de Rome, Tune aux colonies helléniques, l'autre aux populations autochthones. Ce sont deux actions et deux scènes distinctes, et deux inspirations inégales. Partout le rapprochement et la confusion des doctrines et des faits, la cosmogonie de Pythagore et la grossière théologie des* prêtres saliens, l'inexplicable disparition de Creuse et le célèbre anachronisme de Diffon; d'inutiles épisodes aussi et des distractions étranges, F Aquilon, par exemple, chassant la flotte troyenne vers le nord. Que dire de tant de passages ébauchés et de vers interrompus? S'il faut recourir à la biographie du poêle, que penser de ces récits légendaires, des songes qui précédèrent sa naissance, du laurier qui ombragea son berceau, de l'auréole magique enfin qui environna sa mémoire, et qui le fit paraître, au moyen âge et jusque dans le commentaire de Bernard de Chartres, comme le représentant de la sagesse de l'antiquité? Son nom même est, si l'on veut, une allégorie (Virgilius de virga, comme patycddbç de paQbç), et si Homère signifie assembleur, Virgile veut dire rapsode. .. Sans doute les conditions ne sont point semblables : ici, le voisinage du temps et le grand jour d'une littérature contemporaine ; là, l'obscurité d'une époque inaccessible à nos recherches; mais l'argumentation reste la
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Or, entre les époques providentielles marquées d'un caractère merveilleux et par là même poétique, entre les luttes de la Grèce et de l'Asie, Rome fondée, l'empire de Gharlemagne et l'Espagne du Cid, se place la période de l'invasion des barbares. Alors la race germanique, ébranlée par une mystérieuse et toute-puissante impulsion, précédée par le fléau de Dieu, entre en scène dans l'histoire, avec toute la majesté des ruines et des conquêtes, avec tout l'héroïsme d'une nature sauvage, vierge et destinée à devenir chrétienne. C est le temps d'Attila, d'Odoacre et de Théodoric. Ces rois dévastateurs, derrière lesquels l'herbe ne croissait plus ; ces peuplades précipitées les unes sur les autres, des rivages de la Baltique aux gorges des Alpes, et ce grand bruit du monde croulant, avaient dû laisser une longue trace dans l'imagination des hommes. Les preuves en ont été longuement reconnues. C'est d'abord et dès le septième siècle, dans la chronique de Jornandès, le récit de la vengeance d'Hermanric. Au huitième siècle c'est, dans un chant théotisque, le combat singulier de Hildebrand et Hadebrand. Au neuvième siècle, le poëme latin de Walther d'Aquitaine. Au dixième siècle, l'Edda Scandinave et la mort de Sigurd. Au douzième siècle, les légendes danoises recueillies par Saxo Grammaticus. Au treizième enfin, la Wilkina Saga, où autour de Théodoric et de Siegfried se groupent tous les noms célèbres et toutes les réminiscences fabuleuses de la barbarie, pour se disperser ensuite dans les rapsodies publiées, au quinzième siè-
cle, sous le litre de Livre des Héros (Heldenbuch). On les retrouve encore parmi les chansons du Danemark et des îles Feroë. Nous avons suivi à travers leurs vicissitudes ces traditions de la vieille Allemagne. Nous les avons retrouvées sous la tente des Goths, aux frontières de l'empire romain, au milieu des cours naissantes des princes Francs et Burgondes, dans les assemblées solennelles des skaldes d'Islande, au foyer des seigneurs suédois pour qui elles charmaient les ennuis de la paix, sous le toit des paysans saxons dont elles abrègent les veillées. Elles restent au milieu de ces tribus souvent ennemies, comme pour leur rappeler l'unité de la famille; fidèles transfuges, elles passent d'un camp à l'autre, se retrouvent, se donnent la main, et dans leurs entrelacements mobiles, elles semblent mener au son de la harpe germanique une danse étemelle. Mais bientôt le chœur se désunit, et, séparées, flétries, elles vont se perdre dans l'obscurité des fictions triviales; elles n'ont plus qu'une place honteuse sur les bancs des foires et à la suite des baladins.
2° C'est que la tradition seule est insuffisante; c'est la voix du peuple qui raconte ses anciennes gloires; mais cette voix n'est point satisfaite d'elle-même, elle sent qu'elle peut mourir, elle cherche un écho qui, en la répétant, la rende impérissable, elle ne se tait que s'il a répondu. C'est un appel au génie. Le génie a sa raison d'être, sa nécessité dans la tradition ; mais il a son action souveraine et sa liberté dans l'art. La matière qui lui est livrée sollicite une forme, et la forme
des rois, se renouvelle par une admirable péripétie dans le deuil de Patrocle, et ne s'éteint qu'avec les flammes du bûcher d'Hecior. Elle triomphe, premièrement, des Grecs fuyant auprès de leurs vaisseaux incendiés, puis des Troyens vaincus sous les murs de la ville tremblante ; enfin d'elle-même, quand elle rend à Priam agenouillé le corps de son fils. À cette seule action se rattachent les souvenirs glorieux des tribus achéennes, les doux contrastes de famille, et tous les aspects enfin de la nature dans ces innombrables comparaisons qui la rappellent sans cesse, et qui montrent au fond de la scène le calme des mœurs champêtres, les forêts du mont Ida, le ciel d'Asie et la mer retentissante. Autour d'un point de l'espace et du temps, on sent graviter toutes choses, et l'on ne peut plus méconnaître la pensée unique, ordonnatrice, toute-puissante, qui les entraîne. Mens agitât molem.
Les difficultés proposées au sujet des Nibelungen se résoudraient peut-être par des considérations du même genre. Nous aurons lieu d'y revenir. Mais le péril de la critique nouvelle est surtout dans la généralité, et, pour ainsi dire, dans l'extrême complaisance de ses applications. Il n'y a pas d'étude à laquelle elle ne se prête, pas de monument qui puisse tenir contre ses procédés subversifs. Supposons quelques mille ans de plus et quelques témoignages de moins, YÉnéide échappée seule au naufrage du siècle d'Auguste. Il reste les douze chants de l'épopée romaine, douze, nombre sacré, symbolique, révélant déjà une intervention sacerdotale. Les
six premiers livres, Odyssée guerrière, laissent entrevoir les radieux souvenirs du monde grec ; les six derniers, Iliade pâlissante, reproduisent les annales obscures de TÉtrurie et du Latium. Ce sont les lambeaux déchirés de deux traditions contraires, rattachant la fondation de Rome, Tune aux colonies helléniques, l'autre aux populations autochthones. Ce sont deux actions et deux scènes distinctes, et deux inspirations inégales. Partout le rapprochement et la confusion des doctrines et des faits, la cosmogonie de Pythagore et la grossière théologie des* prêtres saliens, l'inexplicable disparition de Creuse et le célèbre anachronisme de Difton; d'inutiles épisodes aussi et des distractions étranges, T Aquilon, par exemple, chassant la flotte troyenne vers le nord. Que dire de tant de passages ébauchés et de vers interrompus? S'il faut recourir à la biographie du poêle, que penser de ces récits légendaires, des songes qui précédèrent sa naissance, du laurier qui ombragea son berceau, de T auréole magique enfin qui environna sa mémoire, et qui le fit paraître, au moyen âge et jusque dans le commentaire de Bernard de Chartres, ^omme le représentant de la sagesse de l'antiquité? Son nom même est, si l'on veut, une allégorie (Virgilius de virga, comme pœtyùdbç de paêtîoç), et si Homère signifie assembleur, Virgile veut dire rapsode... Sans doute les conditions ne sont point semblables : ici, le voisinage du temps et le grand jour d'une littérature contemporaine ; là, l'obscurité d'une époque inaccessible à nos recherches; mais l'argumentation reste la
des rois, se renouvelle par une admirable péripétie dans le deuil de Patrocle, et ne s'éteint qu'avec les flammes du bûcher d'Hecior. Elle triomphe, premièrement, des Grecs fuyant auprès de leurs vaisseaux incendiés, puis des Troyens vaincus sous les murs de la ville tremblante ; enfin d'elle-même, quand elle rend à Priam agenouillé le corps de son fils. À cette seule action se rattachent les souvenirs glorieux des tribus achéennes, les doux contrastes de famille, et tous les aspects enfin de la nature dans ces innombrables comparaisons qui la rappellent sans cesse, et qui montrent au fond de la scène le calme des mœurs champêtres, les forêts du mont Ida, le ciel d'Asie et la mer retentissante. Autour d'un point de l'espace et du temps, on sent graviter toutes choses, et l'on ne peut plus méconnaître la pensée unique, ordonnatrice, toute-puissante, qui les entraîne. Mens agitât molem.
Les difficultés proposées au sujet des Nibelungen se résoudraient peut-être par des considérations du même genre. Nous aurons lieu d'y revenir. Mais le péril de la critique nouvelle est surtout dans la généralité, et, pour ainsi dire, dans l'extrême complaisance de ses applications. 11 n'y a pas d'étude à laquelle elle ne se prête, pas de monument qui puisse tenir contre ses procédés subversifs. Supposons quelques mille ans de plus et quelques témoignages de moins, Y Enéide échappée seule au naufrage du siècle d'Auguste. Il reste les douze chants de l'épopée romaine, douze, nombre sacré, symbolique, révélant déjà une intervention sacerdotale. Los
six premiers livres, Odyssée guerrière, laissent entrevoir les radieux souvenirs du monde grec ; les six derniers, Iliade pâlissante, reproduisent les annales obscures de l'Étrurie et du Latium. Ce sont les lambeaux déchirés de deux traditions contraires, rattachant la fondation de Rome, Tune aux colonies helléniques, l'autre aux populations autochthones. Ce sont deux actions et deux scènes distinctes, et deux inspirations inégales. Partout le rapprochement et la confusion des doctrines et des faits, la cosmogonie de Pythagore et la grossière théologie des* prêtres saliens, l'inexplicable disparition de Creuse et le célèbre anachronisme de Diffen; d'inutiles épisodes aussi et des distractions étranges, T Aquilon, par exemple, chassant la flotte troyenne vers le nord. Que dire de tant de passages ébauchés et de vers interrompus? S'il faut recourir à la biographie du poêle, que penser de ces récits légendaires, des songes qui précédèrent sa naissance, du laurier qui ombragea son berceau, de l'auréole magique enfin qui environna sa mémoire, et qui le fit paraître, au moyen âge et jusque dans le commentaire de Bernard de Chartres, ^omme le représentant de la sagesse de l'antiquité? Son nom même est, si l'on veut, une allégorie (Virgilius de virga, comme patytoàbç de paêtîoç), et si Homère signifie assembleur, Virgile veut dire rapsode... Sans doute les conditions ne sont point semblables : ici, le voisinage du temps et le grand jour d'une littérature contemporaine ; là, l'obscurité d'une époque inaccessible à nos recherches; mais l'argumentation reste la
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Or, entre les époques providentielles marquées d'un caractère merveilleux et par là même poétique, entre les luttes de la Grèce et de l'Asie, Rome fondée, l'empire de Gharlemagne et l'Espagne du Cid, se place la période de l'invasion des barbares. Alors la race germanique, ébranlée par une mystérieuse et toute-puissante impulsion, précédée par le fléau de Dieu, entre en scène dans l'histoire, avec toute la majesté des ruines et des conquêtes, avec tout l'héroïsme d'une nature sauvage, vierge et destinée à devenir chrétienne. C'est le temps d'Attila, d'Odoacre et de Théodoric. Ces rois dévastateurs, derrière lesquels l'herbe ne croissait plus; ces peuplades précipitées les unes sur les autres, des rivages de la Baltique aux gorges des Alpes, et ce grand bruit du monde croulant, avaient dû laisser une longue trace dans l'imagination des hommes. Les preuves en ont été longuement reconnues. C'est d'abord et dès le septième siècle, dans la chronique de Jornandès, le récit de la vengeance d'Hermanric. Au huitième siècle c'est, dans un chant théotisque, le combat singulier de Hildebrand et Hadebrand. Au neuvième siècle, le poëme latin de Walther d'Aquitaine. Au dixième siècle, l'Edda Scandinave et la mort de Sigurd. Au douzième siècle, les légendes danoises recueillies par Saxo Grammaticus. Au treizième enfin, la Wilkina Saga, où autour de Théodoric et de Siegfried se groupent tous les noms célèbres et toutes les réminiscences fabuleuses de la barbarie, pour se disperser ensuite dans les rapsodies publiées, au quinzième siè-
cle, sous le titre de Livre des Héros (Heldenbuch). On les retrouve encore parmi les chansons du Danemark et des îles Feroë. Nous avons suivi à travers leurs vicissitudes ces traditions de la vieille Allemagne. Nous les avons retrouvées sous la tente des Goths, aux frontières de l'empire romain, au milieu des cours naissantes des princes Francs et Burgondes, dans les assemblées solennelles des skaldes d'Islande, au foyer des seigneurs suédois pour qui elles charmaient les ennuis de la paix, sous le toit des paysans saxons dont elles abrègent les veillées. Elles restent au milieu de ces tribus souvent ennemies, comme pour leur rappeler l'unité de la famille; fidèles transfuges, elles passent d'un camp à l'autre, se retrouvent, se donnent la main, et dans leurs entrelacements mobiles, elles semblent mener au son de la harpe germanique une danse étemelle. Mais bientôt le chœur se désunit, et, séparées, flétries, elles vont se perdre dans l'obscurité des fictions triviales; elles n'ont plus qu'une place honteuse sur les bancs des foires et h la suite des baladins.
2° C'est que la tradition seule est insuffisante; c'est la voix du peuple qui raconte ses anciennes gloires; mais cette voix n'est point satisfaite d'elle-même, elle sent qu'elle peut mourir, elle cherche un écho qui, en la répétant, la rende impérissable, elle ne se tait que s'il a répondu. C'est un appel au génie. Le génie a sa raison d'être, sa nécessité dans la tradition ; mais il a son action souveraine et sa liberté dans l'art. La matière qui lui est livrée sollicite une forme, et la forme
est sans mesure. Elle voulut accompagner jusqu'au bout le funèbre cortège, alors elle parla : « Guerriers, ne me refusez pas après tant de douleurs une dernière grâce...; laissez que je revoie une fois encore la belle tête de Siegfried! » Elle pria si longtemps qu'il fallut bien briser le cercueil. « La reine souleva de sa main la tête si belle de Siegfried, elle le couvrit de baisers et de pleurs... Ce fut un prodige qu'elle ne mourût point... » — Là commence une existence nouvelle, celle de la veuve, et d'abord de la veuve chrétienne, de toutes ces nobles reines du moyen âge au temps de leur deuil : la prière, l'aumône, la retraite au monastère. Mais le dernier instinct de la barbarie n'est pas étouffé. Elle pardonne h tons ceux qui l'affligèrent, elle n'en excepte qu'un; c'est assez pour la vengeance. Cette suprême pensée la possède désormais tout entière; elle lui fait accepter la main d'Attila. L'odieuse alliance d'un second époux n'est qu'un sacrifice magnanime aux mânes du premier. À la cour du roi des Huns, entouré de guerriers invincibles, Théodoric, Hildebrand, Bleda, Rudiger, Chriemhild est redevenue puissante, elle se dit : a Que je puisse seulement attirer Hagen le meurtrier sur mes terres, et je me vengerai. » Durant sept ans elle médite son dessein, et rien ne lui coûte pour l'accomplir. Elle convie à des fêtes d'armes ses frères, les rois de Bourgogne avec leurs vassaux, afin que le coupable se trouve dans la foule. Ils viennent, et dès lors en présence de son ennemi, elle lui cherche des ennemis, elle les sollicite, elle les mendie. c< Celui qui
tuera Hagen et qui m'apportera sa tête recevra de moi un bouclier couvert d'or, j'y joindrai de belles cités et de riches provinces. » Au milieu des tournois et des festins éclate la dispute; Chriemhild y préside comme le démon des combats. Pour la mort d'un seul, elle ne recule pas devant la perte des bataillons, la destruction des tribus, l'incendie de son palais, la chute des empires. Contre les Burgondes elle précipite successivement les Huns, les Danois, les Saxons, les Visigoths; elle suscite Rudiger qui va mourir, et Théodoric qui finit par vaincre. Puis, quand elle reçoit de lui Gunthér, son frère, et Hagen prisonniers :« Voici, dit-elle, l'heure des dernières vengeances. Dans ce jour les meurtriers de mon bien-aimé Siegfried recevront la mort. » Elle fait tomber les deux têtes. Alors, couverte du sang du fratricide, à ce comble d'horreur, il ne lui reste plus qu'à disparaître : elle meurt, et ne laisse après elle que des peuples décimés, pleurant sur un monde en ruines. Et maintenant, si cette femme, tendre comme Andromaque, fidèle comme Pénélope, funeste comme Hélène, efface toutes ces figures de l'épopée antique; si elle fait pâlir même les plus redoutables acteurs, les Achille et les Ulysse de l'épopée allemande; si le sexe le plus faible est choisi pour réaliser le type de l'héroïsme, n'est-ce pas une pensée hardie, neuve, digne seulement d'un beau génie, possible seulement aux temps chevaleresques? Alors la fille d'Eve, relevée de sa longue déchéance, fut réhabilitée dans les lois, glorifiée dans les arts. Un culte commun réunit sous des cieux différents
les minnesinger et les troubadours ; et l'image de deux femmes, Chriemhild et Béatrix, couronnent les deux plus grands poèmes de la barbarie et du Christianisme, les Nibelungen et la Divine Comédie.
Nous terminerons par une dernière considération. Toutes les sociétés ont eu leurs chants épiques. Les romans de chevalerie avaient aussi leurs rapsodes et leurs diaskevastes : les jongleurs qui les récitaient en Raccompagnant de la viole et du rebec; les copistes qui les transcrivaient, non sans interpolations, dans ces énormes volumes attachés d'une chaîne d'acier sur le pupitre des châtelaines. Mais le plus grand nombre de ces données poétiques n'ont pas obtenu l'honneur d'une élaboration définitive. Elles sont allées se transformant toujours, et toujours mécontentes de leur forme nouvelle. Les épisodes détachés du cycle troyen, mille fois reproduits par les auteurs grecs, défrayaient encore la muse oisive des derniers grammairiens d'Alexandrie : Coluthus et Tryphiodore chantaient encore l'enlèvement d'Hélène et la prise d'Ilion. Plus tard, les romans carlovingiens et ceux du Saint-Graal, conçus à une époque où, comme on l'a dit (1), tout le monde était poëte et personne grand poêle, devenus la propriété commune de l'imagination publique, furent livrés comme une vaine pâture à tous les caprices de la fantaisie errante. Les exploits de Roland et les aventures d'Àmadis ne cessent de se reproduire, passant par
(1) M. Villcmain, Tableau de la littérature au moyen âge.
d'innombrables rédactions, sans jamais trouver celle qui devait les immortaliser. Ils descendent ainsi de siècle en siècle, de chute en chute, jusqu'à ces récils des Quatre fils Aymon et de la Belle Maguelonne, qu'on trouve encore, imprimés sur papier gris, dans les humbles demeures de nos villageois. Une partie du cycle germanique a subi le même sort : dans les hameaux des bords du Rhin, on lit encore l'histoire admirable de la jeunesse de Siegfried l' Encorné (i). Assurément on peut donner quelque pitié à cette indigente littérature, reine détrônée, réfugiée sous le chaume. Il en reste pourtant cette conclusion sévère : tout ce qui n'est que populaire finit par devenir trivial. — Au contraire, comme on ne refit jamais Yknéide, la Jérusalem, les Lasiades, le Paradis perdu, jamais non plus on ne tenta de refaire Y Iliade, YOdyssée, les Nibelungen. Quand le génie a touché à quelque chose, nul n'y retouche après lui. La tradition est une argile; il n'appartient qu'à l'art de lui donner une forme qu'on n'essayera pas de briser pour la repétrir. Le sceau de l'unité est aussi celui de la beauté véritable; et, quand l'esprit humain qui la cherchait la trouve dans un ouvrage, il y reconnaît l'idéal que longtemps il poursuivit, et alors enfin il se contente et il dit : C'est assez.
On n'a pas prétendu, dans de si étroites limites, exil) Eine wunderschœne historié von dem gehœrn len Siegfried. Ce titre fait allusion au sang du dragon, qui communiqua à la peau du guerrier la dureté de la corne, et le rendit invulnérable, excepté entre les deux épaules, où une feuille de tilleul tombée par hasard empêcha l'efficacité du bain salutaire. C'est lî que plus tard frappa Tépée de Hagen.
poser une théorie complète de l'épopée. Seulement, comme les plus modestes études ont leur intérêt dans les rapports qui les agrandissent, une simple question de critique allemande s'est trouvée rattachée aux généralités de l'histoire de la littérature, et par là même aux doctrines rationnelles qui la dominent et F éclairent. Nous croyons, avec les anciens, que les opinions littéraires ont une valeur morale, et que les lettres sont des disciplines. Dès lors nous n'y connaissons pas de détail qui demeure inutile, ni de point qu'il soit permis de dédaigner. Et il nous semblerait l'avoir prouvé en quelque manière, si de nos vues sur la poésie épique il résultait que les ouvrages durables s'accomplissent par le concours du travail personnel de l'homme et de l'action providentielle de la société; et qu'ainsi l'intelligence n'a pas à s'enorgueillir en oubliant ce qu'elle doit, ni à se décourager en méconnaissant ce qu'elle peut.