‹ Œuvres complètes der A.F OzanamChapitre 14 sur 243 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Il y a dans le* monde une religion qui règne sur cent soixante et dix millions d'hommes, et qui n'est pas le Catholicisme; qui est professée dans cinq empires,, quatre royaumes, de nombreuses provinces, et qui s'étend des bords du Volga jusqu'à la mer du Sud, retranchée, pour ainsi dire, aux dernières extrémités de TOrient. L'idolâtrie, chassée successivement de l'Europe, de l'Asie occidentale, du nord de l'Afrique, du littoral américain, réduite partout ailleurs à se réfugier parmi des tribus barbares et des peuples sans nom, semble avoir ramassé là ses dernières forces pour ses derniers combats. Elle y a conservé un sacerdoce, des écoles, une civilisation faite à son image ; elle s'appuie sur la puissance publique de plusieurs grandes nations. — Depuis plus de trois cents ans cette religion résiste à tous les efforts de l'apostolat. Les prodiges de saint François Xavier, le sang des martyrs de

Yedo, la science des missionnaires de Péking, la voix de plusieurs milliers de prédicateurs, les vœux de l'Église universelle, n'ont fait qu'ébranler sa tyrannie séculaire. Elle se défend avec l'énergie du désespoir par la terreur et les supplices. C'est elle qui, à l'entrée des ports du Japon, place le crucifix sous le pied des marchands, qui publie ses édits de persécution dans les villes du Tonquin et de la Chine, qui, en trois ans, a fait périr trois évêques et plus de vingt prêtres sortis du milieu de nous, et qui chaque jour conduit à la mort les néophytes enchaînés dans des cages de fer. — Cette religion se nomme le bouddhisme (1).

On a jugé convenable d'en parler ici pour l'accroissement du zèle des missions étrangères parmi les classes lettrées. Le prosélytisme chrétien s'est ton-" jours rendti compte de ses œuvres. Les propagateurs de l'Évangile h*ont point, comme ceux de PAleorafii/ envahi la tètre, tête baissée, et sans souci des croyances qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Les conquêtes pacifiques de la parole se sont faites par la réfutation, et conséquemméiit par la connaissance, de l'erreur. Saint Paul, devant l'Aréopage, rappelle les

. (1) Les tables, comparatives;^ populations donnent les (^aluatious suivantes :

• Malte-Bran. Hassel. Balbi. •

Population totale du globe. $£,(,00,000 938,000,000 737,000,0(0 Bouddhistes. ..... 150,000,000 316,000,000 170,006,006

Autres religions païennes. . 160,000>000 245,000,000 207,000,000

Le bouddhisme est répandu dans les empires de Russie, de Chine, du Japon, d'Annam et l'empire birman, les royaumes de Siam, de Nepaul, de Corée, de Lieou-Kieou, dans l'île de Ceylan, le Dékan, le Thibet, etc.

vers d'Aratus et l'autel du Dieu inconnu; les Pères ne dédaignaient pas de descendre' dans les ténèbres de la théostiphic grecque pour en éclairer lés impostures ; les missions des derniers siècles nous ont rapporté les livres de Confucius. Aujourd'hui que la propagation de la foi s'accomplit par les prières et les aumônes de toute la chrétienté, il faut que tous connaissent l'intérêt, le butj l'obstacle. C'est seulement des impies et des pervers qu'il est écrit : « Ils ne savent ce qu'ils1 font. » Appelés à prendre parti dans la lutte, il nous importe d'apprendre de quoi il y va pour la gloire de Dieu et pour le salut de l'humanité.

L'exposition complète du bouddhisme, comme celle' de toutes les fausses doctrines; peut n'être pas sans inconvénient. Il peut se faire que ses fables, entourées de tous les enchantements de la poésie, sous un beau ciel, parmi des spectacles riants, ne soient pas toujours' dépourvues de grâces. Ses dognfies, coordonnés par une philosophie trompeuse, en auront reçu une apparence de grandeur qui leur ferait pardonner par les esprits faibles. Mais l'idolâtrie antique eut aussi ses poètes et ses sages. Leurs prestiges ne scandalisèrent pas la raison droite et ferme des premiers chrétiens. Hé savaient, et nous n'ignorons point, que l'art et le raisonnement sont des voiles d'emprunt à l'usage de tous les mensonges qui veulent se cacher. D'ailleurs, il est mieux de ne point méconnaître la puissance du mal ; la foi n'a pas besoin de déprécier ses ennemis : elle ne les craint pas. — Peut-être aussi quelques ana-

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logies extérieures entre le culte de Bouddha et le culte véritable étonneront d'abord la piété des lecteurs. Cependant, si elles existent, mieux vaut les expliquer que de les dissimuler, surtout si l'explication est glorieuse. Le christianisme n'a pas peur des faits, quels qu'ils soient : il sait bien que, tôt ou tard, les conséquences reviendront à lui. Ici comme ailleurs, par les travaux de la science, l'objection s'est changée en apologie. Souvent la nature et l'histoire, superficiellement cousultées, donnèrent des réponses douteuses ; mais, interrogées une seconde fois et de plus près, elles rendirent toujours un oracle conforme aux oracles éternels.

Rien n est plus illustre que l'antique civilisation de l'Inde.

Dans ces vastes et belles contrées régnait depuis de longs siècles la religion de Brahma. Des livres vénérés, sous le nom de Védas, en conservaient le dépôt. La caste sacerdotale des brahmes en faisait observer les lois et les rites; mais, entre les adorateurs des divinités diverses et souvent rivales de l'Olympe indien , des querelles s'élevèrent; de l'interprétation des écritures, des controverses naquirent : il en résulta plusieurs sectes. L'une d'elles entraîna les esprits par l'ascendant d'une réforme hardie : ce fut le bouddhisme. Il retint cependant de son origine beaucoup de traditions. C'est par là, par sa mythologie, que nous commencerons ; nous traiterons ensuite de ses préceptes et de sa hiérarchie, et nos recherches finiront par les doctrines

philosophiques dans lesquelles se résument ses enseignements.

I. Voici ce que rapportent les vieux récits des bouddhistes répétés dans les poèmes sacrés : — « Au commencement tout était vide. Seul existait celui qu'on nomme Àdi -Bouddha, c'est-à-dire la première intelligence. Il voulut, d'un qu'il était, devenir plusieurs : cette volonté personnifiée fut Dharma, et de leur union naquit Sanggha, troisième personne de la triade suprême. Au-dessous d'elle paraissent deux générations de dieux (les cinq Dhjani-Bouddhas (1) et les cinq Bodhi-Satvas) ; ensuite vient la triade inférieure (Trimourti) : Brahma, Vichnou ctSiva, représentant le triple pouvoir de créer, de conserver, de détruire (2). Du sein du chaos, figuré comme un œuf immense, s'échappe la création. Vingt-sept cieux hiérarchiquement superposés, habités par quatre classes de divinités inégales, dominent le système du monde. Le mont Mérou en est le pivot; le sommet touche au ciel et devient le sé-

(1) Voici les noms des cinq Dhjani-Bouddhas : Vairotchana, Akchohhya, Ratnasambbava, Amitabha, Ainogha-Siddha. — Les cinq Bodhi-Satvas sont:Samantabhadra, Vadchra pani, Ratna pani, Padma pani, Visva pani.

(2) Voici les documents qui ont servi de base à ce travail :

1° The Câtechism of the Shamans, iranslaied by Neumann;

2° Hogdson, Sketch of Buddhism, Transactions of the London royal Asiatic Society, t. II ;

5° Colebrookc, Essai sur la philosophie des Hindous, 5e essai;

4* Schmidt, Ueber einige Grundkhren des Buddhaîsmus ; deux mémoires dans la 6* série des Mémoires de l'Académie royale de Saint-Pétersbourg, t, I ;

5* Conférences de Monseigneur Wiseman, 11e conférence;

6# Une lettre de Monseigneur Cao, vicaire apostolique d'Ava ;

7° Lettres de M. Gabet, lazariste, sur la conversion d'un jeune Lama.

jour destiné aux âmes des justes. Les quatre laces ver* ticâles du rocher gigantesque sont formées de cristal, de rubis, de saphir et d'émeraude. A la moitié de la hauteur, el aux deux cotés opposés, Je soleil et la lune (Sourya et Tchandra) tournent sans cesse, distribuant le jour et la nuit. Autour des racines àé la inontagne rayonnent sept promontoires et quelques îles, demeures terrestres du genre humain* qu'enveloppe l'Océan. Plus bas, entin, les enfers (Patalas), dont les cercles brûlants s'enfoncent à d'incommensurables profondeurs. Des essaims de génies et de démons peuplent ces espaces : il y en a pour l'air et les vents, pour L'eau et le feu. Les astres ont leur culte, la* terre se fait adorer comme la mère commune (Pritbvî) ; toutes choses s'animent, et toutes se divinisent. « , Or la terre resta longtemps déserte ; seulement les génies des régions supérieures la visitaient dans leurs jeux. Un jour, il arriva qu'ils y eurent faim 5 ils rapprochèrent d'un arbre et en cueillirent les fruits dont la saveur, pareille à celle de l'amande, enivra leur S€fns. Mais, quand ils voulurent retourner au ciel, ils avaient perdu leurs ailes. Alors leur nature s'appesantit. La race prisonnière, en se propageant, se dégrada, et l'existence du genre humain ne fut qu'une longue décadence. Elle se divise en quatre périodes (Yougas). Durant la première période, le terme normal de la vie est de quatre-vingt mille ans, de dix mille pendant la seconde, de mille pour la troisième, de cent pour la quatrième, qui la verra diminuer jusqu'à sept. Ainsi

se précipite toujours plus rapide .l'heure de la mort* Mais les destinées humaines se continuent au delà. Le corps (Sarira), tiré des quatre éléments, y retourne pour rentrer dans le jeu sans fin de leurs combinaisons. L'âme (Prana), particule détachée de l'âme universelle, épurée ou souillée par les vertus et les crimes d'ici-bas, est introduite selon ses œuvres dans les demeures célestes qu'Indra gouverne, ou dans le séjour de supplices que Yama prépare aux méchants. Mais, ^u bout d'un nombre de siècles déterminés, elle recommencera une autre existence sous des formes nouvelles, montant ou redescendant; à travers les .degrés de la création, jusqu'à ce qu'arrivée en haut, dégagée de l'alliage matériel, elle rentre dans la substance &*créée dont elle fut l'émanation passagère. b

« Cependant, pour guider les hommes dans ce passage, la divinité s'y manifeste d'une façon visible; c'«st pourquoi cinq grandes incarnations s'accomplissent successivement. Ces mystérieux personnages portent tous le nom de Bouddha (1). Le quatrième est celui qu'adore l'Asie. L'époque incertaine de sa naissance Hotte entre le quatorzième et le septième siècle avant Père chrétienne. L'Inde fut sa patrie : sa famille régnait dans la cité de Magadha. Des prodiges entourèrent

(1) Les cinq Bouddhas humains (Manuohi Buddha) portent les noms suivants : Rurkutchanda, Kantcbana, Kasiapa, Sakiamouni, Maïtreya. Chacun d'eux correspond ù l'un des Bouddhas du ciel et au Bodhi-Satva du même rang. C'est pourquoi le culte de Sakiamouni se partage avec Padma pani et Amitabba ; le premier, honoré surtout chez les Tartares, et le deuxième, au Japon.

son berceau; les génies du ciel le reçurent venant au monde ; de nobles vierges prirent soin de son enfance. Quand il se promenait seul à l'ombre des arbres, la multitude se rassemblait pour contempler ses trentedeux beautés. En vain une épouse douée de trente-deux perfections lui fut choisie, il s'enfuit au désert pour méditer sur les quatre grandes douleurs d'ici-bas : naissance, vieillesse, maladie et mort. Là, durant six ans, il vécut dépouillé des pompes royales, repoussant les tentations impudiques. Sa vertu étonna les bêtes de la solitude * l'éléphant furieux venait se coucher à ses pieds ; le roi des singes lui apportait des figues et du miel sauvage, et se tua un jour en sautant déplaisir (1). Des disciples plus graves environnèrent Fanachorète divin. Il reçut le titre de Sage de la maison deSakia : Saki a-Mou ni. Les temps étaient venus : sollicité par les dieux et les peuples, il prit la route de Bénarès, la ville sainte, pour s'y*mettre en possession du trône primitif des docteurs. Alors commence son enseignement public. Devant une foule immense, il proclamait des lois qui n'étaient plus l'ancienne loi ; ses disciples, assis autour de lui, écrivaient ses leçons. Après avoir vaincu dans une solennelle dispute les adorateurs du feu, et publié les dix préceptes de sa morale, il vit sa parole portée au delà des montagnes et des mers. Arrivé à sa quatre-vingtième année, il s'éloigna des siens,

(1 ) Une autre fable rapporte que Sakiamouni ayant recueilli l'un des insectes qui habitaient sa longue barbe, l'enveloppa d'un lanjbeau de soie, le déposa dans un creux d'arbre, et le nourrit tout un hiver.

et, prenant tout à coup des proportions colossales, posant un pied sur l'île de Ceylan, l'autre sur la presqu'île de Malacca, il disparut. Les hommages des nations le suivirent : l'Inde le célèbre sous le nom de Gôtama ; les habitants de Siam l'appellent Somono-Kodom ; c'est le dieu Fo des Chinois; et jusqu'aux frontières de la Russie européenne les hordes mongoles promènent les images de Bourkan-Bakchi. Il serait trop long de les décrire. Quelquefois Bouddha est représenté avec sept têtes. Cette multiplicité n'étonnera point, si Ton considère qu'il a déjà parcouru par la métempsycose plusieurs vies antérieures; que, selon sa parole, « si Ton « amoncelé les ossements de ces corps morts dans le « péché, ils dépasseraient le volume des planètes, et ce que les ruisseaux de sang répandus par ses décapita- « tions successives formeraient une mer (1). »

« Le règne du dieu durera cinq mille ans jusqu'au jour où Maïtreya, le cinquième révélateur, viendra fermer le dernier âge du monde. Cette destruction (Pralaya) sera le prélude d'une création nouvelle. Soixante et onze alternatives de créations et de destructions forment la grande période où l'esprit humain se perd dans des siècles sans nombre, et qui n'est qu'un jour pour la divinité. Mais, si la divinité a des jours, ils se succèdent, se multiplient, et lui font une existence finie

(1) La couleur noire et les cheveux frisés qu'on donne communément à Bouddha ne témoignent point d'une origine africaine. La couleur est symbolique ; elle est attribuée comme emblème à plusieurs divinités de l'Inde. La frisure est une des trente-deux conditions de la beauté.

m MÉLANGES.

elle-même, qui semble devoir s'évanouir dans les ténèbres éternelles (1). »

> Il est temps de nous arrêter, en demandant pardon d'avoir laissé ces fables prendre place dans des pages catholiques destinées à des usages plus saints. Toutefois, au milieu du chaos de la< fiction, la lumière se laisse apercevoir, ne fût-ce que par éclairs. La triade indienne se répète dans les religions diverses des Germains, des Slaves, de l'Egypte et de la Grèce. Dans ces traits retenus par la mémoire des hommes, ne serait-il pas permis de reconnaître comme un souvenir défiguré dn Père céleste, dont ils ne voyaient plus la faqe, comme un vestige de l'auguste mystère de la sainte Trinité, entrevu peut-être dans les révélations du Paradis terrestre? Le récit de la chute originelle rappelle les fruits empoisonnés par lesquels, selon les livres ; persans, périt le couple primordial; il reproduit aussi l'histoire de la boîte de Pandore, et les traces partout vivantes d'un âge d'or perdu. Enfin la nécessité d'une jiM$j?i)aliop divine, douloureux aveu de notre impuissance et de notre culpabilité, qu'est-elle autre chose que le dogme fondamental de toutes les croyances? Toute l'antiquité crut à des. (lieux sauveurs : Osiris, Apollon, furent adorés sous 'ce titre. Les peuples, dans lçur impatience, . ne t savaient pas attendre Celui qui

(1) L'exposition qui précède est surtout empruntée aux traditions du Nepaul. Les autres sectes ne connaissent point Adi-Bouddha, et leurs récits offrent de notables différences. Biais partout la même histoire du premier péché. Le voyageur Bergmann l'a retrouvée chez les Kalmouks,

SUR LE BOUDDHISME. ftf9

devait venir. Au milieu de la confusion des dogmes professés aux quatre coins du monde, ce qu'il y a d'universel et de permanent, c'est la tradition légitime de l'humanité,' telle qu'elle fut consignée dans la Genèse pour ne s effacer jamais.— Mais* si. les^religions païennes conservent quelques restes de la vérité primitive^ elles se l'approprient pour lé déshonorer. Ainsi, tandis que la doctrine bouddhiste semble supposer l'unité d'un Dieu suprême, elle consacre toutes les puissances de la* nature, tous les atomes de la matiez par un grossier feliehisme. Pendant qu'on proclam efei trinité de Brahma, Vichnou et Si va, le dernier de ces trois est un pouvoir destructeur et corrupteur, déiticàtion< de la mort el'dc la volupté. Celui qui se ût adorer .avec les attributs do Siva est le môme qui prend ria figure de Bouddha, Sa fabuleuse existence, semble nhe parodie du Messie futur; mais il se tfcahit par Fabsu^- .dité et l'infamie. On le reconnaît dans ces idoles mons- . trueuses à plusieurs têtes, h plusieurs bras, aux gestes menaçants, aux luxurieuses' attitudes» Il so révèle encore par l'odieux emblème (Lingam) inscrit, au frontispice de ses pagodes et suspendu sur la poitrine de ses adorateurs. C'est lui qui ; fut le serpent ad jardin /des •délices, luiqui sema l'ivraie pataii le bon grain; U'es- . prit.de ténèbres qui se couvre du vêtement lumineux des anges. La science des mythologies démontre ce qu'enseignent les premiers éléments delà foi : que le paganisme, c'est le dé«aon prenant la place de Dieu. II. Si le bouddhisme, par ses fables, se rattaphaiit à

la religion de Brahma, il s'en éloignait, au contraire, par ses institutions. D'une part, en prescrivant les offrandes non sanglantes, il supprimait les holocaustes; il renversait les autels de l'antique liturgie, où avait coulé le sang humain. Il considérait le sacerdoce comme une vocation personnelle, non plus comme un privilège héréditaire : il ruinait ainsi le système des castes, et confondait ensemble les quatre familles des prêtres, des guerriers et des esclaves. Ces deux bienfaits n'étaient peut-être que le résultat de l'indignation tardive de l'esprit humain contre une tyrannie trop longtemps supportée, quelque chose de pareil à ce que fit Socrate à Athènes, Zoroastre en Perse, Confucius en Chine. C'est aussi à ces lueurs ranimées de la conscience mourante que s'expliquent les dix préceptes de la morale de Bouddha. « Tu ne tueras pas une créature vivante. « — Tu ne déroberas pas. — Tu ne seras pas dissolu. « — Tu ne mentiras point. — Tu ne boiras point de « liqueurs fortes. — Tu ne te parfumeras pas les che- « veux du sommet de la tête. — Tu n'écouteras pas « des chants immondes. — Tu ne t'assoiras sur aucun « lit large et élevé. — Tu ne mangeras pas après le « temps du repas. — Tu n'auras pas en ta possession « des ligures de métal précieux. » Assurément il y avait peu de moralité sérieuse dans des maximes qui entremêlaient ainsi sous une égale consécration des devoirs éternels et des observances arbitraires. À l'ombre de ces apparentes rigueurs, on verra bientôt quelles réalités pouvaient trouver place.

D'abord la doctrine réformatrice fut accueillie avec un transport unanime : le cri d'affranchissement se répéta des cimes neigeuses du Gaïlasa jusqu'au cap Comorin, et la statue de Bouddha fut inaugurée dans les sanctuaires souterrains d'EUore, parmi celles des -anciennes divinités. Mais la caste sacerdotale, menacée dans son existence, souleva les intérêts des princes et le fanatisme des populations. Après de longues guerres civiles, le bouddhisme, refoulé sur tous les pointe de l'IIindostan, déborda sur les contrées environnantes, où déjà ses émissaires s'étaient répandus. Geylan l'avait reçu dès son avènement; la péninsule Indo-chinoise l'accueillit ensuite : la Chine et le Japon envoyèrent audevant de lui de solennelles ambassades. Dans ces deux empires, il s'allia par une transaction facile avec les superstitions locales et le culte officiel. Au nord et à l'ouest, il envahit les pays de Kacbmir et de Kaboul : les Pères de l'Église connaissaient des Samanéens à Bactres (1). Dans l'ardeur de leur prosélytisme naissant, les disciples de la religion nouvelle la portèrent jus* que chez les singes, ces anciens amis de leur dieu. Les traditions affirment que la mission réussit. — Mais, au milieu des vicissitudes inégales que la secte parcourut, il lui restait un point fixe autour duquel tournaient ses destinées. Bouddha semblait avoir quitté la terre. Cependant il ne cesse point d'y être présent, non par voie d'inspiration et d'assistance, mais par une

(1) Samanéen, de Sama» qui signifie indifférence, pour désigner Tapa* thie absolue, vertu idéale des disciples de Bouddha.

«R HÉU9GKS.

incarnai ion perpétuellement visible et perpétuellement renouvelée. Jusque vers le septième siècle de notre ère, elle s'accomplit en la personne des patriarches illustres de l'Inde. Après la proscription et l'exil, elle se continua chez les maîtres de la doctrine, qui résidèrent à la cour des souverains de la Chine et de la Tartane. ' Au troisième siècle, elle se transmit aux grands Lamas dtt Thibet. Avec cette dernière phase commence une organisation nouvelle. Le pontife en qui le dieu réside règne dans la ville sacrée de Lassa. Un conseil de Lamas supérieurs l'entoure, au-dessous duquel se rangent les patriarches préposés au gouvernement des provinces, etia foule des prêtres, divisée en plusieurs ordres. Des monastères rassemblent ceux qui se vouent au célibat, connus, selon la diversités des lieux, sous les dénominations diverses de Lamas, de Bonzes et de Talapoins. La forme régulière de leurs temples est celle d'un hémisphère, que surmonte une pyramide à treize degrés, terminée en flèche : l'autel s'élève au fond; des lampes brûlent alentour; et, plusieurs fois le jour, Je chant à deux chœurs retentit dans l'enceinte sacrée (4).

(1) he Dalaï-Lama réside au moqastèrc de Botuta, non loin de la capitale du Thibet. Le temple a trois cent douze pieds do hauteur; les bâtiments qui l'entourent contiennent plus de dix mille cellules. Les tours et les obélisques revêtus d'orvet d'argent, le.> statues de métaux précieux, y sont sans nombre. Dans le voisinage se trouvent quatre grandes écoles avec autant de temples célèbres; l'un d'eux est desservi par cinq mille Lamas. (Balbi, Géographie.)

En écrivant ces descriptions, nous sommes contraints d'employer les mots de la langue ecclésiastique chrétienne, les seuls qui puissent traduire approximativement les termes occidentaux. Nous le faisons avec peine et douleur ; mais nous protestons au nom de la science, comme au

Ces ressemblances inattendues, poussées jusqu'aux derniers détails, jusqu'à la confession auriculaire, le baisent en l des pieds et l'usage du chapelet, ne pouvaient manquer d'étonner les premiers 'observateurs.1 Leurs rapports émurent les esprits; l'impiété s'en prévalut; elle en fit une sorte de scandale scientifique. Elle publia qu'elle avait trouvé le berceau du Christianisme sous la robe des grands Lamas. Mais une érudition plus grave a répondu à ces allégations et résolu touss les doutes. Dès les premiers siècles, le lThiWel semble évangéKsé par les missions des Nestoriens, diorrt te pairrorch«*,"du forid de la Pense, envoyait des^vêqiies au Malabar et aux frontières de la Chine. L'ins£riptWn chrétienne trouvée dans l'une de ses vittes en raid témoignage. Cette première culture put laisser des traces en des contrées où le bouddhisme 'n'avait pas encore fixé son siège principal. Jugqii'à l'àhnéé 4%&b, le Maître de la doctrine n'avait œssé de4 ii&idèr àtfptfêfc des princes chinois, avec» le titre de îpréceptetfr,,dè l'empire* mais sans autre privilège que d'ajouter \mà sorte d?éclat religieux à la cour impériale, à peu ^ptès comme les derniers califes de Bagdad dans la servitude honorée où s'éteignit leur gloire; Mais, quand &è f iit élevée la puissance des Mongols, elle comprit aussi cftiè toute autorité vient d^en haut, et chercha une cortëé^ , ■ . . • ,.- ■ • r. n- ■■■ •■' ■ ■■

nom 'de laïoi1, que, sous l'identité de l'expression resté la différence infinie des choses, et que le monastère, le prèUc, le sacrifice, ces choses sainkt» du catholicisme, n'ont rien de commun avec les rites puérils, les iwpo?teurs et les attroupements sacrilèges des bouddhistes.

cration de plus dans l'alliance d'un pontificat universellement reconnu. Khoubilaï, petit-fils de Djenguiz- Khan, appela le sage en qui reposait alors l'esprit de Bouddha; il lui donna la souveraineté temporelle du Thibet; il lui conféra aussi l'investiture spirituelle avec le sceau d or et de jaspe, et les titres, jusqu'alors inouïs, de Dalaï-Lama, de prince de la grande loi, de chef universel de la religion jaune. — Or, vers le même temps (1245), les hordes mongoles, précipitées sur l'Europe, après avoir dévasté la Russie et la Pologne, s'étaient trouvées arrêtées aux frontières de l'Allemagne par les armes chrétiennes. Le génie des papes avait organisé la résistance, il conçut la pensée de faire plus, et d'aller chercher ces barbares jusque dans leurs déserts pour les convertir. D'humbles religieux de Saint- François, la besace sur l'épaule et un bâton à la main," allèrent visiter la cour guerrière des Khans. Des ambassadeurs tatares parurent à Rome et au deuxième concile de Lyon. Un archevêque établit son siège dans la ville de Kara-Koroum. Les cérémonies sacrées se célébrèrent sous la tente des nomades. Beaucoup embrassèrent l'Évangile. Un plus grand nombre en confondirent les pratiques avec leurs coutumes nationales. Entourés du spectacle imposant de nos cérémonies, mis en rapport avec la hiérarchie de l'Église, témoins de l'ascendant que ces institutions exerçaient autour d'elles, les prêtres bouddhistes y recoururent pour couvrir l'indigence de leur doctrine, appelée tout à coup à des destinées inattendues. Ils reproduisirent les

formes extérieures, les dignités, le costume, ce qui pouvait tromper les yeux des peuples enfants. En sorte que désormais argumenter des analogies du culte lamaïque contre la divine origine du Christianisme, c'est à peu près comme si, des souvenirs de la Bible épars dans le Coran, on voulait conclure que Moïse fut le plagiaire de Mahomet (1).

Mais il y a trois choses qui ne se conlrefont pas : ce sont la foi, Pespérance et la charité. Là où elles manquent, l'illusion des ressemblances n'est pas longue. L'unité rêvée par le bouddhisme ne se réalisa jamais : quatre-vingt-seize sectes divisent ses nombreux millions d'adeptes. Ces rites si vantés, qui n'ensanglantent jamais le sanctuaire, dégénèrent en une grossière mécanique. Dans la plupart des temples, des cylindres tournent sans cesse, mis en mouvement par un courant d'eau. Us renferment quelques pages, et quelquefois les tomes entiers des livres saints. Aux jours plus solennels, un guéridon, chargé de cent huit lampes pour représenter les cent huit volumes des leçons de Bouddha, tourne dans le même sens. La prière, en se présentant ainsi sous les regards des dieux complaisants, décharge les hommes du soin onéreux de la parole et de la pensée. En effet, l'anéantissement des volontés et des intelligences résultait de cette impitoyable interprétation de la faute originelle, qui suppose une décadence malhé-

(1) Ces explications données par M. AbelRémusat, développées dans la onzième conférence de Monseigneur Wiseman, ont ruiné les hypothèses impies de Volney, qu'on n'a pas osé reproduire depuis.

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matiquement progressive, et qui fait peser une loi de fer sur le monde désespéré. Devant ce fatalisme impie, toute morale s'évanouit. D'un autre côlé, la présence perpétuelle de la divinité dans le corps du prêtre conduit à l'idolâtrie personnelle, avec une rigueur de conséquences qui dopasse tous les délires de Néron, de Commode et d'Héliogabale.Les immondes reliques du grand Lama vont parer le cou des rois ; et à côté de lui règne une autre idole vivante. C'est la prêtresse souveraine qu'on appelle Djordjipamo (la sainte mère de la truie), incarnation de Bhavani, la plus voluptueuse déesse du Panthéon indien. Au fond du palais qu'elle habite, dans une île du lac Yamtthso, elle reçoit les honneurs suprêmes ; elle ne sort pas sans que tous les fronts s'inclinent devant elle, et de nombreux couvents d'hommes se trouvent sous sa direction. Cette apothéose est l'expression des mœurs thibétaines, qui consacrent la polyandrie, le plus honteux désordre des sociétés terrestres, parce qu'il suppose l'absence complète du dernier sentiment qui s'éteignit dans le dernier asile moral de l'humanité, la pudeur dans le cœur des femmes. D'autres âges et d'autres cieux ont connu des vices devant lesquels la science chrétienne se voile la face. Le bouddhisme seul a consacré cette ignominie sous la protection des lois. Ainsi se manifeste en lui le second caractère des religions païennes : la dégradation systématique de la créature raisonnable, la ruine de toute liberté, la sinistre jalousie d'un esprit qui aime à fouler aux pieds l'image divine; en un mot,

l'empire de Satan et l'esclavage du genre humain (1). III. Mais l'Asie contemplative et rêveuse se plaît toujours aux spéculations philosophiques. Nulle religion n'y parut sans qu'une métaphysique en sortît. La raison subit sans peine l'esclavage de tous les dogmes, pourvu qu'on lui laisse l'orgueilleuse liberté des commentaires. Aussi les cent huit volumes des paroles recueillies de la bouche de Bouddha, livrées à la méditation des docteurs et à la discussion des écoles, se sont multipliés jusqu'au nombre de six mille. Des sanctuaires entiers sont destinés à leur garde; et l'immense collection forme la charge de plusieurs chameaux. Pourtant, ces écrits développent une seule maxime, qui seule aussi résume l'ensemble des croyances populaires et du gouvernement sacerdotal : c'est Yidentité de la substance sous la variété des phénomènes. Ils l'expriment ainsi, quand, loin du vulgaire, dans la solitude des pagodes, ils initient les jeunes Lamas au secret de leurs obscures doctrines.

(1) La discussion ne saurait mieux se conclure que par l'énergique jugement de M. Frédéric Schlegel. a La ressemblance qu'on veut bien trouver entre les deux religions n'est pas réelle ; elle est comme celle de l1 homme au singe, quoique, le singe n'ait aucune affinité, aucune sympathie organique avec l'homme, et quoiqu'il en approche seulement comme une parodie imaginée en haine du chef-d'œuvre de la création. On peut, au contraire, poser en principe que plus une religion essentiellement fausse a de rapports extérieurs avec la vraie, alors que sa tendance intérieure et spirituelle en diffère totalement, plus aussi cette religion est contraire à la vérité... La confusion et la complication de leurs récits mythologiques, la fatigante obscurité de leur métaphysique consignée dans une foule de livres, montrent assez la direction perverse de la philosophie des bouddhistes, qui, par une trompense dialectique et par une série d'abstractions insensées, n'aboutissent qu'au néant. C'est pourquoi les critiques judicieux les déclarent athées. » (Philosophie de V histoire, troisième leçon.)

ce Au-dessus des génies et des démons que la foule « adore, il n'existe, disent-ils, qu'un seul Bouddha vé- « ritable. En lui, il y a unité ; car l'intelligence suce prême renferme tout ce qui est invisible, immuable, « perpétuel. Il y a pluralité; car elle s'individualise « temporairement dans les divinités inférieures. Ses « premières émanations sont les cinq Bouddhas céles- « tes (Dhjani), types radieux des cinq Bouddhas de la « terre (Manuchi). Chacun de ces derniers, après avoir « rempli sa terrestre mission, va s'évanouir dans le ce sein de l'immensité. Mais sa vertu (Bodhi-Satva) lui « survit, et demeure comme une puissance distincte ce dans une région plus basse du ciel, jusqu'à l'accoin- « plissement des temps prescrits. — Le pontificat, image ce de la suprême intelligence, obéit au même sort. Un ce même esprit s'y perpétue sous la figure passagère des « patriarches. En présence du Dieu s'anéantissent la ditce férence et la succession des personnes. La condition a du reste des mortels est semblable. La loi n'a que des ce préceptes négatifs. Elle interdit le meurtre d'un incc secte; elle n'ordonne rien, elle ne permet rien, pas c< même d'aimer. Le parfait Samanéen est celui qui arec rive au calme absolu. Il faut qu'il se fasse pareil à un ce homme privé des quatre membres, qu'il pense sans ce qu'il paraisse penser, qu'il agisse sans qu'il paraisse ce agir, et qu'il s'identifie à la doctrine de l'anéantissece ment. A vrai dire, la prière, les cérémonies, les dece voirs, appartiennent à un état imparfait, celui de ce Faction (Pravritli). C'est par l'inaction (Nirvritti) que

« l'âme brise ses liens, échappe à la fatalité de la mé- « tempsycose, et qu'elle parvient au souverain bien, « qui est l'inertie éternelle par la cessation de la perce sonnalité. Tout homme est un Bouddha captif qui « cherche à rentrer dans l'infini. — Enfin le monde ce extérieur parcourt aussi de longues vicissitudes : mort « et renaissance, créations et ruines, ombres qui pasce sent, magie (Maïa) qui trompe. L'univers est un prince cipe unique, un Bouddha voilé sous les apparences c< de la matière qui est illusion. Mais, tôt ou tard, le c< voile se déchire, les choses sensibles disparaissent, « les existences passagères, même celles qui semblaient * divines, prennent fin. Alors, après la deslruction succe cessive de tous les attributs, de tous les actes, de ce toutes les formes, il ne reste plus dans l'espace vide ce qu'une seule chose, le repos (Nirvana). Or, comme ce ce qui n'a point d'attributs ne saurait se définir, on peut ce dire que le repos c'est le néant; et les sages, cherce chant à se rendre compte de ce dernier terme où se ce perdent leurs pensées, se divisent entre eux, et discc tinguent quatre manières d'entendre le néant et dixce huit espèces de vide (1). Bouddha lui-même conclut ce ses enseignements par cet axiome solennel : Ma relice gion consiste à concevoir l'inconcevable conception ; ce ma religion consiste à marcher par l'inaccessible

(1) Ce n'est pas ici le lieu de discuter quel sens réel attachent les bouddhistes aux mots de néant et de vide. Il semble impossible que l'intelligence, dans son dernier aveuglement, aille chercher dans ce qui n'est pas la cause de ce qui est. L'explication la moins insensée est celle qui traduit le néant par l'inconnu, ce qui devient synonyme dans la pratique.

« chemin; ma religion consiste à proférer l'ineffable « parole; ma religion consiste à pratiquer l'imprati- « cable pratique. »

Arrivé à ces conclusions, le système se caractérise . à ce degré de généralité, il est bien connu dans les annales de la philosophie. On le nomme le panthéisme (i)7 et on le réprouve comme détruisant la connaissance d» Dieu, de l'humanité, de la nature. De la nature d'abord, dont il nie la réalité, et qui est pour lui comme un rêve sans réveil. De l'humanité ensuite, car, d'une part, il l'exalte par une mensongère apothéose, il légitime ses vices en les représentant comme des instincts sacrés; et d'autre part, il la rabaisse en la soumettant à un inflexible destin, en lui refusant la liberté, la conscience, par conséquent la distinction du bien et du mal; par conséquent aussi, l'immortalité rémunératrice ou vengeresse. Mais surtout il efface la notion de Dieu. Car si Dieu est tout, s'il est à la fois lumière et ténèbres, vie et mort, incapable de produire hors de lui, il cesse d'être Puissance. S'il se joue dans l'illusion et dans l'erreur, s'il n'a pas fixé l'ordre de l'univers, s'il inspire le délire des insensés, comme la sagesse

(1) On a voulu, par d'habiles distinctions, contester ce résultat. Cependant Schmidt lui-même est obligé de citer comme le premier axiome du bouddhisme celui qui se rend ainsi : « Les trois mondes sont vides ; le Sansara et le Nirvana ne différent point. » Or, le Sansara, c'est le cercle de la vie terrestre, l'empire de l'illusion, la nature, le relatif, le contingent, le périssable. Au contraire, le Nirvana, c'est le calme souverain, l'apathie éternelle, ce qui n'a ni accidents, ni différences, le nécessaire, l'absolu Si Ton représente ces deux termes comme identiques, il est impossible de formuler plus audacieu sèment l'équation, la confusion de l'univers et de Dieu.

SUR LE BOUDDHISME. 23t

des savants, il cesse d'être Intelligence. S'il anime toutes les volontés et qu'il se manifeste tour à tour par la vertu et par le crime, s'il trouve son repos dans l'indifférence absolue, il cesse d'être Amour. Enfin, s'il est la substance commune de tous les phénomènes contraires, le sujet unique de toutes les qualités incompatibles, xen sorte qu'on n'en puisse affirmer aucune, il s'ensuit cette conséquence, blasphématoire que Dieu n'est rien.

Le bouddhisme n'a fait que la pousser jusqu'au bout, mais toutes les écoles panthéistes la cachèrent dans leur sein. Les réformateurs du Thibet ne font que répéter les leçons des Brahmes. Ce sont les enseignements mystérieux des prêtres de Thèbes et de Memphis. La philosophie grecque les recueillit, l'école païenne d'Alexandrie en hérita. Les mêmes opinions tentèrent de s'introduire dans la théologie chrétienne par les gnostiques, par Scot Érigène, David de Dinant, Amaury de Chartres ; et, contraintes de reculer sous l'anathème de l'Église, elles se réfugièrent dans les écrits de Giordano Bruno et de Spinosa. Elles ont reparu à la faveur des systèmes métaphysiques de l'Allemagne; elles ont menacé quelque temps d'envahir kt science, les artsr les mœurs. Elles sont arrêtées encore par ce qui reste de bon sens et de moralité dans la société européenne. Mais des voix éloquentes les ont signalées comme le plus grand péril religieux de nos jours.

Or, cette doctrine^ toujours présente sous des for-

mes diverses, est vraiment l'âme du paganisme de tous les temps et de tous les lieux. Le culte des astres et des fleuves, des bêtes et des plantes, l'adoration de la matière, acceptée, expliquée par les sophistes, aboutit au panthéisme. Réciproquement la déification de toutes choses, prise au mot par le peuple qui ne s'accommode point de subtilités, qui n'adore pas des idées abstraites, se résoud dans le fétichisme. Ce sont deux façons de comprendre le même dogme, avec une môme morale d'orgueil et de volupté. C'est toujours l'idolâtrie. — Il y a donc une tradition de l'erreur comme une tradition de la vérité. Il y a un dessein soutenu qui, depuis le commencement, s'oppose aux conseils divins. 11 y a plusieurs assauts, mais une seule guerre, et l'ancien ennemi n'a pas changé : ies moyens sont les mêmes. Le bouddhisme a recommencé les persécutions des Césars. Devant les proconsuls du Tonquin et " de la Chine, on a vu dresser, d'une part, les idoles et les autels avec l'appareil des sacrifices; de l'autre, les chevalets, les verges, les charbons ardents et les haches des licteurs. L'apostolat catholique a reparu sous des noms nouveaux dans les prétoires, dont il sait le chemin. Les actes des martyrs se sont rouverts pour les Pothin, les Maurice, les Cécile de l'Orient. Ou plutôt, ces actes ne furent pas interrompus. La scène sanglante ne se ferme jamais, elle se déplace. — En même temps, les prêtres de Bouddha, pour étayer l'édifice de l'imposture, recourent aux théories par lesquelles Julien l'Apostat cherchait à soutenir les superstitions croulan-

tes de l'empire romain ; et ces théories sont les mêmes que reproduit l'impiété moderne : ce qui suffit pour nous donner la mesure des progrès et de la civilisation qu'elles nous préparent. Le missionnaire aux prises avec eux s'étonne de retrouver, sous d'autres termes, dans leur discussion subtile, les arguments agités autour de nous. La controverse n'a pas changé de terrain. Ainsi ces luttes héroïques, dont nous sommes les spectateurs lointains, s'agrandissent par une admirable solidarité avec celles de tous les siècles. Elles nous instruisent et nous sollicitent par la communauté d'intérêt. Peutêtre, en nous voyant ainsi engagés dans un même danger, aux deux extrémités du monde, nous qui prions, et eux qui meurent, nous nous appuierons les uns sur les autres avec plus d'espérance, plus de charité, et, par un dernier effort, nous ferons se déclarer le ciel. Qui sait alors si la chute cfu dernier boulevard du paganisme ne se ferait pas heureusement ressentir dans l'univers entier? si une ère plus glorieuse ne commencerait pas pour le Christianisme? et si la lumière do-la foi, en remontant vers les derniers rivages de l'Asie, n'achèverait pas le tour du monde, pour nous revenir plus brillante par l'Occident?

Il est vrai que le monde bouddhiste, ébranlé dans son antique sécurité, se voit aujourd'hui menacé de deux côtés, par les armes de la Grande-Bretagne, par les frontières toujours grandissantes de l'empire de Russie. Mais les ministres anglicans qui suivent dans les bagages, et à distance respectueuse, les baïonnettes

de l'Angleterre, opéreront peu de résultats parmi des peuples dont l'imagination et la sensibilité veulent autre chose que les arides liturgies du protestantisme. Des tentatives plus sérieuses s'essayent vers le nord. A Pe-King, auprès de la cour impériale, sous le titre d'ambassade russe et sous prétexte de bon voisinage, réside une mission schismatique, présidée par un archimandrite, et qui semble avoir succédé aux honneurs officiels qui entourèrent jadis les missionnaires de la Compagnie de Jésus. C'est là une des espérances de cette Église grecque, forte de sa fidélité au plus grand nombre des dogmes, de l'antiquité de sa hiérarchie, de la majesté traditionnelle de ses pompes, et qui rêve une chimérique universalité par las armes de ses tzars. Mais Dieu ne bénit pas l'apostolat du glaive. Le Catholicisme a compris ses droits avec d'autres moyens. Si la propriété s'acquiert* par la sueur, la royauté appartient au sang. L'Église a pris possession, par les six pieds de terre qu'il a bien fallu donner à chacun de ses morls. Le schisme et l'hérésie pourront s'emparer des grandes cités de la Chine, mais ils ne pourront pas y creuser les fondations de leurs temples sans rencontrer les corps de nos martyre.

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