DE LA LIBERTÉ DURANT LES SIÈCLES CATHOLIQUES
Il suffît d'une première initiation aux enseignements de la métaphysique pour reconnaître que le fini suppose l'infini ; le nombre, l'unité; le mouvement, quelque chose' d'immuable; et la liberté, des lois. Dieu même, en qui réside la souveraine liberté, a sa loi souveraine dans la nécessité de sa propre nature : ce qui le fait libre, c'est que sa loi est en lui-même, c'est qu'elle ne lui vient point du dehors, c'est son absolue indépendance (1). La liberté de l'homme est un des traits par lesquels il réfléchit l'image divine : elle résulte de ce pouvoir d'agir en vertu de sa propre détermination, que nous appelons spontanéité. Mais l'activité n'est autre chose que la vie, et la vie a ses lois qu'on ne peut enfreindre sans la détruire, sans encourir l'éternel esclavage de la mort ! — Or, la loi de la vie intellectuelle, c'est le besoin de la parole pour la fécondation de la pensée, le besoin de la foi pour le développement de la science. La loi de la vie morale est la nécessité d'un mobile pour diriger la volonté, et
(1) Bossuet, Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
d'un système de préceptes obligatoires pour régler le progrès de la vertu. La liberté ne se rencontre donc point dans l'absence de toutes lois, mais dans l'accomplissement spontané des lois hors desquelles l'intelligence et la volonté ne sauraient se développer complètement. Elle suppose une foi, des obligations qui dérivent des exigences mêmes de la nature, ou qui viennent plutôt de l'éternel auteur de la nature, Dieu.
En poursuivant l'application de ces vérités générales aux questions politiques vers lesquelles se tournent de préférence les préoccupations contemporaines, il faut conclure que la liberté n'y subsiste qu'à certaines conditions qui sont aussi des lois issues des besoins de la société. Les lois tracent aux volontés des limites dans lesquelles elles doivent s'exercer, hors desquelles il y aurait froissement mutuel, obstacle, guerre, oppression. Ces limites, en tant qu'elles marquent l'espace où chaque volontéfpeut se mouvoir, s'appellent droits. En tant qu'elles marquent le point où il faut s'arrêter, elles s'appellent devoirs. De Jà deux manières qui semblent s'offrir d'abord d'assurer la liberté en consacrant les limites qui la garantissent, selon qu'on arrêtera chaque volonté dans la considération jalouse de son propre droit et du devoir d' autrui, ou dans le respect du droit d'autrui et de son propre devoir. Mais de ces deux manières, la seconde est assurément préférable : au lieu d'invoquer à son aide le sentiment de l'intérêt, elle en appelle aux affections généreuses de l'amour ; au. lieu de placer les hommes dans un état ré-
ciproque de légitime défense, elle les confond dans une disposition commune de sacrifice ; au lieu de mettre chacun en garde contre tous, elle confie à tous la garde de chacun, sauvant ainsi l'individu de Peffrayante menace des multitudes. Lequel était le plus sage pour conserver le grain de sable au bord de la mer, de le pousser au-devant des flots en lui disant : « Va jusque-là, » ou bien d'arrêter les flots devant lui en leur disant : « Vous n'irez pas plus loin? »
Les âges qui précédèrent le Christianisme avaient vraiment vu, selon toute la rigueur d'une expression qui n'a rien de métaphorique, la servitude générale de l'humanité sous le règne de l'enfer. — Cette servitude s'exerçait dans l'ordre intellectuel par l'erreur et par le doute, par les fausses religions et par les fausses philosophies. Les fausses religions avec la magie de leurs fables envahissaient les basses régions de l'esprit humain, les sens et l'imagination; leurs charmes allaient saisir et paralyser, jusque sur les hauteurs qu'elle habite, la raison pure. En même temps qu'elles portaient le trouble dans le siège de la pensée, elles rendaient impossibles ses explorations au dehors, en lui dérobant le monde entier sous un voile de superstition qu'on ne pouvait soulever sous peine de sacrilège. Pour assurer leur pouvoir ténébreux, ces religions, dont on a bien osé vanter la tolérance, désolaient par d'horribles guerres la vieille Asie, faisaient dans Athènes proscrire Anaxagore et présentera Socrate la ciguë, exilaient de Rome, à plusieurs reprises, ceux qui
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enseignaient les mathématiques. Elles devaient un jour jeter des millions de chrétiens aux amphithéâtres et aux bûchers. Les fausses philosophies substituaient aux traditions perdues les conceptions des maîtres, et le Magister dixit retenait une foule d'esprits captifs dans le cercle tracé par un seul. Ou bien, si la critique finissait par briser ce cercle de crédulité, aussitôt revenaient les questions fondamentales de Dieu, de Thumanité, de la nature, qui ne laissaient ni intérêt ni loisir aux recherches secondaires et à l'observation des faits. — Le Christianisme vint briser cette double usurpation de Terreur et du doute en rétablissant l'empire de la foi. 11 exerça la raison par de fortes méditations, et lui livra le monde comme son domaine. Il remplaça par la parole divine les discours trompeurs des sages, et, répondant par une solution définitive à ces grands problèmes religieux qui sollicitaient sans cesse les intelligences, il les renvoya libres et rassurées aux travaux scientifiques. Mais il fallait perpétuer ces bienfaits; il fallait affermir les dogmes sur lesquels devait reposer toute l'économie des connaissances de l'avenir; il fallait prévenir le retour de cette toute-puissance des sens que le paganisme avait établie avec son culte, de celte omnipotence du talent qui avait dominé dans ses écoles, et de cette anarchie du scepticisme qui leur avait si tristement succédé. 11 fallait donc, si insolite que la conclusion puisse paraître, que du maintien de l'orthodoxie résultât la sécurité, et par conséquent la liberté de la. pensée.
En effet, au temps même où la communauté chrétienne scellait son symbole orthodoxe du sceau du martyre, elle s'employait déjà selon ses forces, à l'émancipation de la science. En face des échafauds d'Alexandrie, Panlénus et Origène avaient dressé leur chaire ; et lorsque Julien voulut essayer d'une persécution plus cruelle que celle du fer et du feu, il défendit aux Chrétiens d'apprendre et d'enseigner. Les efforts du clergé pour conserver les lumières mourantes au milieu des ombres de la barbarie, les écoles fondées auprès des cathédrales et des monastères, les lettres accueillies dans l'hospitalité des cloîtres, les prescriptions des conciles pour la culture des langues savantes (1), sont des faits assez illustrés. Telle fut, du onzième au quinzième siècle, l'activité des études rationnelles, que les sectes de la scolastique dépassèrent en nombre les sectes de la Grèce et de l'Orient (2). Les mêmes siècles assistèrent à la création de toutes les universités de l'Europe. Ils se terminèrent par les découvertes qui ouvrirent l'espace immense où se meuvent les idées modernes : celle de l'imprimerie, celle de l'autre moitié du globe, et celle du véritable système planétaire. — Et maintenant, si Ton considère les grands génies orthodoxes auxquels appartient l'honneur de toutes ces œuvres, il est facile de comprendre que la fidélité de leur sou-
(i ) Le concile de Vienne (1 5H ) ordonna l'établissement de quatre chaire» de grec, d'hébreu, d'arabe et de chaldéen, dans. les quatre grandes universités de Paris, de Bologne, d'Oxford et de Salamanque.
(2) Cousin, Cours d'histoire de la philosophie, tome I.
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mission aux révélations divines est la cause de leur indépendance à l'égard des doctrines humaines, et par là même de leur originalité; c'est leur assurance qui fait leur hardiesse. Et quels génies plus hardis trouvera-t-on dans l'histoire entière que ceux qui remplissent les annales du catholicisme? Irénée et Clément d'Alexandrie à l'époque des Pères, saint Thomas d'Àquin, Roger Bacon et Dante, au moyen âge (1); plus tard Copernic, Michel-Ange et Christophe Colomb, enfin Descartes et Bossuet?
Dans l'ordre moral la servitude du paganisme avait été plus dure et plus ignominieuse encore. Les passions, ces tyrans du cœur, étaient montées sur les autels. On avait adoré les furies avant de diviniser Tibère et Néron, Commode et Héliogabale. Dans tous les cultes idolâtriques, même dans ceux de la Grèce et de Rome, entraient comme éléments nécessaires le sang et la volupté, les sacrifices humains et la prostitution publique (2). Si un enseignement meilleur trouvait place dans le secret des initiations et dans les leçons des philosophes, réservé à un petit nombre, il ne s'adressait pas au vulgaire; et des lieux où il se professait, l'immense majorité des hommes étaient écartés sous le
(1) Cousin, Cours d'histoire de la philosophie, tome I : « Scot Érigène, S. Thomas, étaient des esprits originaux téméraires. »
(2) On sait les fêtes de Vénus à Chypre, et les jeux de Flore à Rome. Mais on n'a pas assez remarqué que dans cette capitale du monde, au temps de J. César, on immolait encore des Gaulois et des Grecs aux dieux infernaux, à la veille d'une déclaration de guerre ; et que, au rapport de Suétone, Octave sacrifia trois cents prisonniers, après le siège de Modène, .sur un autel érigé aux mânes de César.
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nom de profanes. D'ailleurs, il participait inévitablement à l'incertitude des doctrines religieuses. La vertu est une ligne droite qui marque le chemin de la vie, en supposant un Dieu créateur au commencement, et l'immortalité rémunératrice à la fin. Quand ces deux points vacillent, comment tracer la ligne qui les doit réunir? Si quelques natures plus heureusement douées échappaient à la corruption générale, c'était ordinairement par l'énergie d'une passion dominante qui étouffait les autres. Ainsi, l'orgueil cynique triomphait de la sensualité, et cet égoïsme collectif, qu'on nommait amour de la patrie, suscitait de célèbres dévouements. Toutefois la plupart de ces vertus antiques qu'environne une admiration traditionnelle se désenchantent d'une singulière façon aux yeux de qui les considère de près. La biographie fait descendre de leur piédestal les Socrate et les Ëpaminondas, les Scipion et les Caton; et sur le front de ces demi-dieux elle trouve empreintes, comme le caractère de la bête, d'inénarrables faiblesses. — Le Christianisme, d'une part, détruisit cet assemblage d'adorations, de représentations, de cérémonies et de poésie immondes qui formaient une conjuration permanente et publique contre la dignité humaine. D'une autre part, il mit à la place des ressorts impuissants avec lesquels on s'était efforcé de produire une moralité factice, la force vivante et impérissable de l'obligation morale. Or l'obligation est le rapport qui existe entre la volonté du Créateur et la volonté de la créature; et l'union qui résulte de ce
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rapport est chanté : rien n'est libre comme la charité; et c'est précisément dans son libre exercice qu'elle réalise tont ce qui se peut concevoir sons le nom de vertu. Mais, pour conserver dans sa pureté la notion de l'obligation morale contre les dangers d'une complaisance facile ou d'un superbe rigorisme, pour assurer l'inviolabilité de la conscience, en développant en elle celte énergie plus forte que la nature et le monde, plus forte que la tentation et la mort, il est besoin d'un enseignement indéfectible, général et populaire pour la foule, spécial et critique pour les individus; il est besoin d'un ensemble de moyens par lesquels s'accomplisse 1'éducalion des âmes. Cet enseignement et cette, éducation ne sauraient exister sans un ministère qui s y consacre, et qui s'en rende, qui s'en conserve digne, en observant une discipline sévère. Ainsi, tout audacieuse qu'une telle affirmation doit sembler, de rétablissement de la hiérarchie dépend la véritable liberté de conscience.
Le passé tout entier en rend témoignage. Jamais la vertu ne se réalisa plus complètement avec sa signification primitive de puissance et de virilité (virtm — vir —*vire%) ; jamais on n'échappa plus audacieusement aux faiblesses et aux nécessités mômes de la condition mortelle, que parmi les générations qui vécurent à l'ombre de la hiérarchie ecclésiastique. Ici, il faudrait évoquer toutes les glorieuses mémoires que nous célébrons dans nos fêles, tous ceux dont les images peuplent nos temples, à commencer par ceux qui défiaient
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les supplices ou affrontaient les déserts, comme Etienne, Félicité, Perpétue, Antoine, Hilarion, pour finir par ceux qui remuèrent la poussière et la boue de nos sociétés récentes, pour en faire sortir des entreprises gigantesques, comme Thérèse, Ignace de Loyola, Charles Borromée et Vincent de Paul. — A Fâspect des actions et des institutions par lesquelles ils s'illustrèrent, il semble que les lois de la nature qui emprisonnaient l'humanité cèdent sous l'effort d'un affranchissement universel. Tous les miracles qui accompagnèrent la mission du Christ se généralisent et se perpétuent en quelque sorte dans le monde chrétien. La piété transporte des montagnes de pierre et de marbre, qu'elle fait s'élever en coupoles majestueuses et en flèches légères vers les cieux. La continence apaise les orages des sens, et sur la mer agitée que nous portons en nous-mêmes il se fait un grand calme. La charité surtout va au-devant de toutes les misères pour les soulager et les guérir : elle multiplie les pains dé l'aumône; ses soins font descendre la santé sur le lit des malades; n'est-ce pas son génie qui, au moyen d'une patiente instruction, a su rendre la vue aux aveugles, l'ouïe et la parole aux sourds et aux muets, tandis qu'un intrépide prosélytisme, n'épargnant ni la sueur ni le sang, va jusqu'aux extrémités de la terre appeler à la vie des peuples ensevelis dans le tombeau de l'ignorance et de l'abrutissement?
C'était peut-être dans l'ordre social que la servitude antique se présentait sous ses formes les plus visibles.
Entre ces formes, plusieurs étaient surtout remarquables : l'esclavage proprement dit, la distinction des castes, la tyrannie monarchique ou populaire. L'esclavage pesait quelquefois sur des nations entières, comme les Pénestes de la Thessalie et les Ilotes de Lacédémone. Il s'exerçait ordinairement sur une réunion d'individus différents d'origine, de mœurs et de langues, élevés dans les maisons, achetés sur les marchés, pris à la guerre,, enlevés par les pirates, mais toujours plus nombreux que les hommes libres; l'Àltique seule comp- - tait quatre cent mille esclaves. Condamnés aux travaux les plus rudes et les plus méprisés, considérés par les lois comme des choses, non comme des personnes, à Rome on les faisait combattre dans les cirques pour le plaisir du peuple : et ceux qui étaient réservés à des services plus paisibles et plus doux, pouvaient d'une heure à F autre être jetés aux lamproies sur le signal d'un maître mécontent. La distinction des castes, originaire de l'Inde et de l'Egypte, se retrouvait dans les tribus de plusieurs cités grecques, dans l'opposition du patriciat romain et de la plèbe, dans les classes sacerdotale, guerrière et agricole de la Gaule, et jusque dans l'organisation intérieure des hordes germaniques. L'histoire est pleine du récit de ces étranges alternatives qui remettaient tour à tour la toute puissance politique entre les mains d'une multitude ou d'un seul, et le poëte laisse assez comprendre quel usage s'en faisait alors, quand il représente, comme les deux suprêmes épreuves de la constance du juste, les colères de la
foule qui veut le mal, et les menaces du lyran qui commande l'iniquité :
Non civium ardor prava jubentium, Non vultus instantis tyranni (1).
Le Christianisme attaqua la servitude sous ces trois formes en opposant à la société civile une société spirituelle, où l'égalité primordiale était posée en principe, où la vocation individuelle appelait aux offices, où le pouvoir sans sceptre et sans glaive ne s exerçait que par la parole. De la constitution même de l'Église devait émaner un jour, comme conséquence éloignée, sans doute, mais inévitable, la liberté politique.
Toutefois TÉglise devait procéder à la délivrance du genre humain, comme on Ta déjà dit, par voie de sacrifice, et non par voie de révolte; par un long et quelquefois insensible travail, et non par une éclatante catastrophe. Elle ne tenta pas de faire briser les chaînes par les mains des esclaves ; elle entreprit de les délivrer par les mains des maîtres. Au lieu d'armer quelques nouveaux Spartacus d'un poignard inutile, elle alla chercher Onésime dans les fers pour le faire asseoir évêque sur un siège célèbre. Tandis que, s'insinuant dans les maisons opulentes, elle multipliait les affranchissements, elle faisait pénétrer jusque dans les conseils des empereurs ses disciples secrets. Elle exerçait par eux une mystérieuse influence sur la législation; elle y introduisait une mansuétude autrefois inconnue,
(1) Horace, lib. 111, ode 3.
détruisant le droit de vie et de mort, réprimant lés cruautés domestiques. Puis, quand il lui fut permis de se montrer publiquement, elle renversait les barrières élevées par une prudence jalouse pour interdire aux affranchis l'accès de la vie civile; elle fit de la manumission une sorte de solennité religieuse qui s'accomplissait dans le temple au milieu de la joie des anges et des hommes. Elle encouragea la transformation de la servitude en servage, qui assurait au serf sur la glèbe cultivée par lui une demeure stable, un foyer, une famille, c'est-à-dire ce qui fait la dignité et le bonheur de l'existence. Enfin le jour vint où, par l'organe d'Alexandre III, elle déclara que dans le monde catholique il n'y avait plus d'esclaves. — De même, sans soulever les pauvres et les petits contre les droits prétendus de la richesse et de la naissance, au risque d'une lutte sanglante et inefficace, l'Église apprit à la naissance et à la richesse à s'abdiquer elles-mêmes. Elle entoura de tant d'honneurs et d'espérances le fumier de l'indigent, que les grands, pour y avoir part, -descendirent de leurs chaises curules. Elle appela les pêcheurs et les artisans au ministère sacré, et mit la tiare sur la tête des fils des pâtres, et, ruinant ainsi le système des castes, où le privilège héréditaire attribuait les fonctions, elle ne laissa subsister pour un temps à sa place qu'une noblesse dont la principale prérogative devait être de servir. — Enfin ces peuples et ces princes, accoutumés à ne compter et à n'opérer que sur des masses, elle leur apprit à tenir compte de la dignité
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individuelle, non par la perspective de l'insurrection, mais par Je spectacle journalier du martyre. Les fureurs de la multitude et de ses chefs étaient contraintes d'avouer quelque chose de plus puissant qu'elles, eh venant expirer devant le sanctuaire inviolable de la personnalité chrétienne. La puissance temporelle finit pat se retirer d'un champ de bataille où elle n'avait jamais vaincu, et laissa libre le domaine religieux. Les empereurs, en demandant le baptême, se dépouillèrent du souverain pontiûcat dont le paganisme les avait revêtus. Us ne s'étaient pas défaits de l'orgueil de la couronne : il fallut que la liberté religieuse défendît plusieurs fois ses conquêtes. Athanase, Ambroise, Basile, Chrysostome, veillèrent aux portes du temple. D'âge en âge se relevèrent ces glorieuses sentinelles : à Grégoire ie Grand, à Léon III, succédèrent Grégoire YII et Innocent 1Y; à saint Bernard, saint Thomas de Cantorbéry. Sous leur garde, il y eut toujours à Fombre des autels un asile pour accueillir les opprimés, des oracles incorruptibles pour faire trembler les oppresseurs. Le droit reconnu porte en soi une force logique qui contraint tôt ou tard à la reconnaissance des droits encore contestés. Les immunités ecclésiastiques opposèrent à l'aristocratie féodale un obstacle protecteur derrière lequel s'abritèrent et grandirent les franchises plébéiennes.
Mais déjà l'Église prenant en main la tutelle des nations intervenait plus directement dans leurs vicissitudes. Ses docteurs ne dédaignaient pas de quitter les
sommités de la théologie pour venir poser les fondements de la science politique et en même temps la première pierre des constitutions de l'Europe. Au fond du cloître se méditaient des conceptions dont la vigueur étonnerait les publicistes de nos jours. Écoutez saint Thomas d'Aquin : « La loi est une disposition rationce nelle, publiée par celui qui a soin de la communauté, a dans le but de procurer le bien commun. De là ré- « sultent trois conditions sans lesquelles les lois ne a sauraient être justes : en ce qui concerne leur Gn, il a faut qu'elles tendent à l'utilité générale; en ce qui « touche leur auteur, il faut qu'elles ne sortent pas des a limites de sa puissance; considérées dans leur forme, a il faut que les charges y soient réparties selon une « égalité proportionnelle. A ces conditions seulement, « les lois astreignent la conscience. Les lois injustes ne a sont que des violences sans valeur obligatoire. Elles « se peuvent souffrir pour éviter le scandale. Mais le « renversement d'un gouvernement tyrannique ne « pourrait être qualifié sédition. Celui qui abuse de « la puissance mérite de la perdre. Or, entre toutes « les formes gouvernementales, la monarchie serait a préférable si elle ne dégénérait aisément en tyrannie. « Les lois les plus parfaites seront donc celles à l'éta- « blissement desquelles concourront les anciens et le a peuple (1). »
En même temps que ces maximes, retentissant dans
(1) Summa, Sancti Thomae. P. la 2* q.q. 90,4; 95,4; 96,4; 105, c. — P. 2» 2» q.q. 42,2; 65,5.
les chaires des Universités, allaient se répéter par mille échos jusqu'aux extrémités de l'Europe chrétienne, les souverains pontifes en poursuivaient l'application, contenant du regard et du geste les barbares couronnés qui prétendaient ne relever que de leur épée, dénonçant au monde entier les fureurs sanguinaires de Frédéric Il ou la rapacité de Philippe le Bel. — D'un autre côté, le sentiment de la fragilité humaine et de l'immense responsabilité attachée au pouvoir se faisait jour dans les cœurs qui battaient sous la pourpre : les rois s'entouraient du conseil de leurs sujets. Nos vieux capitulaires l'avaient prononcé : « La loi se fait par le « consentement du peuple et par la constitution du « prince (1). » Les conciles de Tolède avaient doté le royaume des Visigolhs des plus sages institutions. Alfred, le grand législateur des Anglo-Saxons, avait voulu « qu'ils fussent aussi libres que leurs pensées. » Aux douzième, treizième et quatorzième siècles, quand l'organisation politique de la chrétienté s'opère, le système représentatif devient un fait universel : diètes en Allemagne, en Hongrie, en Pologne, parlements en Angleterre, cortès en Espagne, états en France; ce sont toujours des assemblées où le clergé, la noblesse et le tiers état comparaissent par leurs députés, représentant les intérêts moraux, guerriers, civils, et décidant souverainement des destinées publiques. L'autorité de ces assemblées va s'agrandissant toujours.
(1) Lex fit consensu populi et constiiutione régis.
Ainsi les états généraux de France, qui en 1316 avaient fixé l'ordre de la succession au trône par l'interprétation de la loi salique, en 1484 statuèrent sur la régence, réclamèrent la convocation biennale, se posèrent juges de la magistrature elle-même en déclarant « que «justice ne peut être exercée que par des justes; » et ne craignirent pas de proclamer, par la voix d'un de leurs orateurs, « que la souveraineté repose dans le « peuple, composé non de la populace, mais de la c< totalité des citoyens (1). » Plus tard, lorsque l'énergie des vieilles traditions commençait à se perdre, en 1560, l'Hospital rappelait à Charles IX « qu'il n'y a « pas d'action plus digne d'un roi que de tenir les « états, de donner audience générale à ses sujets, et de « rendre justice à chacun d'eux; car les rois n'ont d'ace bord été créés que- pour cela. » Enfin, les états de Blois(1563), dans lesquels l'esprit catholique sembla se ranimer en présence des menaces du protestantisme en armes, les mêmes qui demandèrent la publication et l'exécution des décrets du concile de Trente, arrêtèrent que la puissance législative résiderait en eux. — Le tiers état, formé d'abord par l'affranchissement des serfs, que la religion encouragea comme celui des esclaves, par l'émancipation collective des communes et de certaines classes de laboureurs et d'artisans, se fortifia par ses associations pieuses, se groupa sous des bannières où brillaient les images des saints; et, sous
(1) On cite ces paroles non pour les approuyer absolument, mais comme expression des idées de l'époque.
ces auspices, il alla prendre dans les affaires publiques celte large part que nous avons vue. Saint Louis, salué du nom de second père des communes, avait le premier appelé les députés des villes à la réunion des notables. Aux assemblées nationales, le tiers état trouva en grand nombre sur les bancs de l'ordre ecclésiastique ses lils et ses frères, qui devinrent ses auxiliaires naturels contre les entreprises de la noblesse; il rallia dans ses intérêts le clergé, presque tout entier issu de ses rangs. Cette majorité artificielle fut remplacée par lui par une majorité réelle qui lui assurait l'omnipotence, lorsqu'il obtint de nommer un nombre double de députés, et de balancer par ses seules voix celles des deux autres ordres réunis. Si de la brillante scène des états généraux, il redescendait dans l'obscurité de la vie ordinaire, là, plus que jamais, le tiers élat se comportait en maître. Les cités s'imposaient, se jugeaient, se gardaient elles-mêmes; elles avaient leurs magistratures, leurs milices, et jusqu'à leurs coutumes locales, dans la rédaction desquelles elles étaient intervenues, dont elles ne souffraient pas qu'une lettre fût effacée sans leur intervention. — C'était donc avec raison qu'un grand politique, contemporain de Louis XII, professait : « qu'il y a des monarchies qui ne sont que « des républiques avec un roi, comme Lacédémone « dans les temps anciens, et la France dans les temps « modernes (1). » Or la France, c'est la terre bien-
(\) Machiavel, Art de la guerre.
aimée de l'Église, le royaume fondé par les évêques. Mais elle-même n'avait fait qu'emprunter et donner l'exemple aux contrées voisines. Déjà les prélats anglais avaient présenté à Jean-sans-Terre les articles de la grande charte. Les nobles d'Espagne se tenaient pour les égaux de leurs rois, et le peuple entier était noble. Les villes allemandes formaient une ligue redoutable. La moitié de l'Italie n'obéissait qu'à des institutions démocratiques. Le saint empire romain était électif. Et dans les solennités du sacre de tous les princes, telles que l'Église les avait primitivement établies, le prince prêtait serment de fidélité à ses sujets, avant de recevoir le leur.
Ainsi vivaient nos pères; générations fières et intelligentes, dont le sens était droit, le cœur intrépide et les bras forts; dont on a calomnié les mœurs pour discréditer leur foi, et qu'on a représentés comme des esclaves parce qu'ils étaient chrétiens. Telle était la constitution de la société européenne durant ce bel âge catholique qui commence aux croisades. De longues prospérités lui étaient promises. Il semblait surtout que le quinzième siècle, en scellant la clôture du grand schisme, en donnant à la France Jeanne d'Arc, à l'Allemagne Guttemberg, à l'Italie les maîtres de Raphaël, en ouvrant à l'orient et à l'occident les portes des deux Indes, conviait l'humanité tout entière à de nouvelles et merveilleuses destinées. Nous dirons quels événements l'arrêtèrent au moment où elle allait prendre possession des promesses de l'avenir. — Mais déjà il
nous est permis de conclure que les plus chères libertés des peuples sont écloses sous la fécondante influence du catholicisme. Nous ne prétendons pas sans doute, à l'exemple de quelques auteurs, réduire les fonctions divines de l'Église à une sorte de tribunal protecteur des intérêts plébéiens, ni borner le grand fait mystique de la rédemption à l'affranchissement matériel du genre humain. Ce point de vue judaïque n'est point le nôtre. Seulement, sans oublier la mission céleste de la religion dont nous sommes les disciples, il nous est consolant de rappeler ses bienfaits d'ici-bas. Après avoir reconnu la place immobile que le soleil occupe dans l'espace, et les lois de l'attraction qu'il exerce sur les grands corps suspendus autour de lui, on aime encore à observer les douces influences de ses rayons, quand ils visitent l'insecte sous la mousse et font éclore dans le gazon des fleurs qui vivent un jour.