‹ Œuvres complètes der A.F OzanamChapitre 17 sur 243 · INFLUENCE GÉNÉRALE DU PROTESTANTISME SUR LES DESTINÉES DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

INFLUENCE GÉNÉRALE DU PROTESTANTISME SUR LES DESTINÉES DE L'EUROPE

Avant de considérer le protestantisme à l'heure où il entre en action, il n'est pas inutile de signaler les causes plus anciennes qui concourent aux mêmes effets et dont il accepta la solidarité.

L'hérésie est l'antithèse inévitable de l'orthodoxie» Elle la suit à travers tous les temps, comme l'ombre suit la lumière. Dans tous les temps aussi elle est recon-

MéLAKGES. II. il -

naissoble à deux caractères qu'elle réunit. Le premier est que, depuis les jours des apôtres, depuis les NieoM laites, les Ariens, les Donatistes, les Nestoriens Jusqu'aux Yaudois et aux Hussites, toutes les grandes doctrines hérétiques ont été marquées, comme d'un stigmate^ du nom propre d'un homme. €e nom est une date qui 9& cuse leur nouveauté : c'est celui d'un mortel, et il porte avec soi leur arrêt de mort. Hais c'est surtout le signe de T autorité humaine, substituée en elles à l'autorité d'en haçt. Par là elles s'assimilent à ces écoles philosophiques dé l'antiquité, qui subirent aussi l'humiliation des noms propres. De part et d'autre, absolutisme d'une intelligence supérieure qui s'arroge les honneurs du magistère, abdication de la liberté de ceux qui se résignent à la condition de disciples. Le second caractère de ces doctrines est la négation d'un ou plusieurs dog* mes du symbole orthodoxe. Or la négation, venante se heurter contre l'affirmation, ne peut manquer, dans le commun des esprits, de produire l'incertitude. L'incertitude sollicite, sur le point où elle se porte, le concours de toutes les forces de la pensée : elle les retire par conséquent des diverses régions du domaine de la science qu'elles parcouraient; elle les soumet à un asservissement auquel il est difficile de se soustrairez Peut-être si la scolastique du moyen âge captiva tant de talents perdus pour l'avancement des connaissances humaines, c'est qu'elle fut le champ clos où la vérité dut soutenir les assauts non interrompus de Bérenger, d'Abailard, d'Arnaud de Brescia, des Fraticelles et des

Lollards. Ainsi l'hérésie menaçait de ramener le mondé à la servitude intellectuelle.

Elle devait oser plus. Passant de la spéculation à la pratique, elle devait se faire schisme, et s'attaquera là hiérarchie. Elle reniait cette sainte fraternité, cette communion d'amour, cette unanimité des consciences chrétiennes, dont le souvenir soutient si puissamment la conscience individuelle contre les violences désossions. Elle laissait s'altérer, à défaut de contrôle, la notion de l'obligation morale; soumise à d'impurs alliages, cette notion devenait une sorte de fausse monnaie dont se payaient volontiers les vertus indulgentes, et qui finissait par avoir cours forcé pour les plus austères. Aussi, dès l'époque des gnostiques, la plupart des sectes ne semblent avoir fait brèche à l'enceinte sacrée de la foi que pour y faire entrer quelque vice réhabilité par elles. Et plus tard, lorsque aux lueurs de la critique on descend dans les ténébreux mystères de ces Albigeois qui se décernaient à eux-mêmes le titre de cathares, c'est-à-dire purs, on y retrouve des obscénités qui révoltent la nature. En présence de semblables faits, il n'est pas téméraire de dire que l'hérésie était un retour, par des chemins détournés, à la servitude morale.

Mais parce qu'il y a dans le pouvoir une sorte de magie qui attire et semble fasciner les hommes : l'hérésie, qui se dérobait au pouvoir spirituel de l'Église, était entraînée vers le pouvoir temporel. Elle s'en fit un rempart, il fallut donc qu'elle travaillât à l'élever*

Or, comme ce tyran qui aurait souhaité au genre humain une seule tête pour l'abattre d'un coup, les erreurs, empressées de se répandre, durent souhaiter aux peuples un seul chef qu'une seule parole pût gagner. Quand elles trouvèrent les monarques inaccessibles, elles s'adressèrent aux grands dont ils élaient entoures. Elles ne s'abaissèrent guère qu'avec lenteur jusqu'aux pauvres et aux petits, et si elles se recrutèrent parmi eux quelquefois, ce fut dans l'espoir de se donner la force matérielle et de vaincre par le nombre. Sous ces différentes formes, monarchiques, oligarchiques, démagogiques, c'était toujours le despotisme. À peine Constantin s'était-il assis, chrétien déclaré, sur le trône de Constantinople, que déjà Arius y rampait à ses pieds. Durant mille ans, la cour byzantine fut le rendez-vous de tous les hérésiarques et de tous les schismatiques qui ne reculent pas devant l'ignominie d'un asile souillé par tant de crimes. C'étaient encore des sectaires avides qui remplissaient les palais des rois oslrogoths, visigoths, bourguignons et vandales. Les doctrines albigeoises avaient reçu l'hospitalité dans les voluptueux châteaux de la, noblesse languedocienne. Celles des Flagellants et des Pastoureaux, véritablement populaires, ne se propagèrent que par des bandes fanatiques, armées du meurtre et del'incendie, passant comme l'orage et dissipées comme lui. Mais les principaux représentants de l'hétérodoxie, au moyen âge comme en tous les temps, se rencontraient dans l'entourage des princes. C'étaient ceux-là surtout que Frédéric II conviait à ses orgies impériales.

Occam vendait sa plume aux rancunes de Philippe le Bel, et publiait l'apologie du roi faussaire. Quelque temps après, on le voyait au service de l'empereur Louis de Bavière, alors que celui-ci créait un antipape, et condamnait par contumace à la peine du feu le pontife légitime. Wi clef couvrit longtemps ses desseins perfides des bonnes grâces d'Edouard III. Ces mauvais génies étaient ceux qui entretenaient dans les conseils une secrète antipathie contre l'action bienfaisante de l'Église, qui dirigeaient contre la cour romaine d'incessantes hostilités. Ils apprenaient aux souverains à dépouiller cette crainte filiale du saint-siége, qui les avait longtemps contenus, et à ne plus relever que de Dieu, c'està-dire à mépriser les hommes. L'histoire de l'hérésie trahit donc une irrécusable tendance à la servitude politique.

Ces éléments de désordre se développèrent encore sous l'influence d'un événement célèbre, mais, selon nous, souvent mal jugé; c'est-à-dire la Renaissance. D y avait eu, à l'époque des croisades, une renaissance véritable de la philosophie, de la poésie, des sciences et des arts, qui font l'ornement et la puissance de la civilisation. Dans cette résurrection de beaucoup de connaissances, qui semblaient éteintes avec l'ancien monde, il s'était trouvé quelques réminiscences impures. L'érotisme païen s'était mêlé aux chants des troubadours. Aristote régnait en maître absolu dans l'enseignement. L'étude du droit romain, à laquelle l'Église opposa d'abord de sages barrières, avait bientôt rallié une école

202 HÉLASGES.

de légistes qui formulaient des théories oppressives à l'usage des souverains (4). Mais après la chute de Constantinople, d'illustres proscrits apportèrent tout ensemble aux nations de l'Occident l'érudition et la corruption byzantines. L'Italie, la première, oublieuse des avis de son vieux poêle, reçut sans défiance les présents des Grecs. Dès lors ce ne fut plus seulement un retour aux philosophies antiques : Platon fut à Florence l'objet d'un culte superstitieux, tandis qu'à Paris les doctrines péripatéticiennes se plaçaient sous la protection des arrêts du Parlement. Ce fut un délire immense qui, s'emparant des esprits, les reportait à l'idolâtrie, quelque chose de pareil aux tentatives de Julien l'Apostat et des Alexandrins pour la restauration de la mythologie déchue. On vit, dans des villes chrétiennes, des savants se réunir pour célébrer ensemble des rites décrits par Homère, en chantant des hymnes de Gallimaque. Le nom de Dieu ne put désormais se produire autrement qu'au pluriel dans les écrits qui aspiraient à quelque renommée littéraire. L'art brisa ses types sacrés, et s'attacha exclusivement aux modèles de la sculpture et de l'architecture gréco-latines : la peinture elle-même commençait à oublier ses primitives inspirations dans l'étude de la matière, pour se perdre ensuite dans les infamies de Jules Romain. Les monarques, salués du titre de protecteurs des lettres, se croyaient ramenés au siècle d'Auguste, et en adoptèrent sans restriction toutes

(l)Décrétale d'Honorins lit.

les traditions gouvernementales. Surtout les Médicis, dont la fortune a plus d'un rapport avec celle de ce premier des empereurs romains, s'essayèrent en Toscane, •et» portèrent ensuite sur plusieurs trônes, par leurt alliances, avec une réputation d'orthodoxie équivoque et de moralité suspecte, des habitudes de déloyauté politique inconnues jusqu'alors.

L'hérésie d'une part, la Renaissance de l'autre; le rationalisme orgueilleux de Jean Huss etdeWiclef, le matérialisme de l'Arétin et de Machiavel : voilà les causés qui, remuant profondément la chrétienté au commencement du seizième siècle, annonçaient une grande et prochaine révolution. La corruption gagnant le clergé et montant jusque dans la chaire de saint Pierre avec Alexandre VI, fournissait le prétexte hautement proclamé de la réformation des mœurs, en même temps qu'elle faisait souhaiter en silence le relâchement de la discipline, trouvée désormais trop sévère. La séduction des opnions nouvelles affaiblissait l'empire tutélaire du dogme. Dans les cabinets, dans les académies, jusque dans les monastères, régnaient la haine des entreprises ecclésiastiques, le mépris de la simplicité populaire, 1-impatience de la règle. Il se formait* des factions inquiètes, dont l'opposition systématique entravait le progrès normal des institutions et troublait la prospérité des peuples. Si cette opposition n'était point encore passée à l'état de révolte, le danger de l'initiative l'avait seule contenue. Un temps vint où trois hommes se rencontrèrent, que cette initiative n'effraya point : l'un

moine à Vittenberg, l'autre étudiant à Noyon, le troisième roi d'Angleterre : Luther, Calvin et Henri VIO ; et le protestantisme fut.

Le protestantisme, à son tour, ne pouvait pas renier ses origines. D'ailleurs, il avait compris combien c'est peu de chose que le présent, moment indivisible, point d'intersection entre le passé et l'avenir. Pour se créer un avenir, il manquait du don de prophétie, et rien ne fut plus malheureux que ses essais en ce genre (i). Il lui restait donc à se donner un passé, à reconstruire la généalogie par laquelle il prétendait remonter jusqu'au temps de la révélation, et par là même jusqu'au ciel i Il alla donc, ouvrant les sépulcres des générations qui n'étaient plus, disant à la pourriture : « Vous êtes mon « père et ma mère ; » et aux vers : « Vous êtes mes « frères et mes sœurs ; » et il se fît une famille des Hussites, des Lollards, des Vaudois, des Albigeois, des Bérengériens, des Iconoclastes, qui devait plus tard se continuer jusqu'aux Ariens. Et, bien qu'il trouvât peu d'accord et de sympathie dans cette famille d'erreurs, il eut raison de s'en avouer l'héritier, car toutes avaient un trait de ressemblance, toutes avaient protesté comme lui. Or il n'est pas permis de choisir entre des traditions auxquelles on attribue un caractère commun de sainteté; on ne peut pas recueillir une succession religieuse sous bénéfice d'inventaire. Il faut donc que le

(1) En 1520, Luther prophétisa que dans deux ans la papauté aurait cessé d'exister.

protestantisme, descendant légitime de toutes les hérésies, accepte l'héritage des anathèmes que la raison, la conscience et la société opprimées ont prononcés sur elles. — De même qu'il avait eu besoin d'un passé religieux, le protestantisme dut chercher à se procurer un passé scientifique et littéraire. Et comme il avait répudié celui du catholicisme, comme il dédaignait la littérature légendaire et chevaleresque, la statuaire et l'architecture gothiques, la politique, la morale et la théologie du moyen âge, il fit dans l'histoire de la civilisation, telle qu'il la concevait, une lacune de quinze siècles, et par-dessus l'abîme il tendit la main à l'antiquité. De là ces superbes insultes prodiguées aux devanciers et aux contemporains, cette affectation des langues classiques, ces palais et ces jardins peuplés de statues des divinités grecques, tandis qu'on renversait dans les temples celles des saints, le fanatisme de l'archéologie uni avec le vandalisme de l'impiété ; de là ces habitudes pédantesques qui distinguèrent les adeptes de la secte et qui rendirent proverbiales la -roideur allemande et la morgue genevoise : enfin ce déguisement ridicule où les premiers réformateurs échangèrent leurs vieux noms français ou germaniques pour s'appeler Mélanchton, Flaccus lllyricus, Osiander, OEcolampade, Capiton et Calvin. En sorte que si la postérité venait quelque jour à oublier leur époque, elle les prendrait probablement pour des disciples de Pythagore, de joyeux compagnons d'Épicure ou de Lucullus, ou des familiers de Tibère et de Denys le tyran. — Nous ver-

rons qu'à certains égards la postérité ne se tromperait guère.

S'il y a une métaphysique propre au catholicisme, où l'idée de la liberté trouve sa place et laisse pressentir les conséquences pratiques qu'elle engendrera, le protestantisme s'est fait aussi sa métaphysique, dans les maximes de laquelle il est permis d'avance d'apercevoir ses œuvres. Voiq comment il s'en exprime par la voix de son premier apôtre, Luther : « Il est impossible ce qu'un autre que Dieu soit libre. Sa Prescience et sa &. Providence font que toutes choses arrivent par une « immuable, éternelle et inévitable volonté qui foudroie ce et met en pièces tout le libre arbitre. Le nom même « du libre arbitre ne convient qu'à Dieu, et ne peut ap- « partenir ni à l'homme, ni à Fange, ni à aucune créa- « tiire... La perfection est donc de croire que Dieu est ce juste, soit qu'il couronne les indignes, soit qu'il a damne les innocents, bien qu'il nous rende néces- « sairement damnables par sa volonté, en sorte qu'il .f semble se plaire aux supplices des malheureux (1).» JEt, pour qu'on ne pense pas que ces paroles sont échappées à la fougue de l'un des chefs de la réforme, un autre plus calme et plus habile, Théodore de Bèze, les .confirme en des termes encore plus odieux, a Dieu, « dit-il, fait toutes choses de son conseil défini, même « celles qui sont méchantes et exécrables (2). » En .présence de cette notion de la toute-puissance de Dieu,

(1) Luther, de Servo Arbitrio.

(2) Bèze, Exposition de la foi.

la personnalité humaine s'anéantit; l'intelligence et la volonté ne sont plus que des ressorts passifs sous la main de Celui qui les créa ; toute coopération, toute résistance leur devient impossible ; et ces conséquences, quelque dures qu'elles soient, sont ratifiées par deux synodes luthériens, qui condamnent comme téméraire cette proposition d'un de leurs docteurs : « La « volonté n'est pas oisive ni sans action (1). » Mais si la personne est anéantie, l'individu demeure ; s'il n'est plus qu'un instrument divin, en lui et par lui s'exerce l'omnipotence divine; si donc il a cessé d'être libre, il est devenu souverain, souverain comme le vent dans les airs ou les eaux dans l'Océan, comme toutes les grandes forces de la nature dont l'action est à la fois aveugle et irrésistible, parce qu'elle est nécessaire. Or, dès que l'individu se trouve immédiatement sous l'impulsion de la divinité, l'intervention de la société devient inutile : elle a cessé d'être l'organe des communications d'en haut; elle perd l'initiative que l'éducation lui donnait dans le développement des esprits et des cœurs ; ses besoins ne sont plus la source, la mesure et le but suprême du pouvoir. Ainsi l'Individualisme protestant entraîne la ruine des libertés intellectuelles, morales et politiques, avec la ruine de l'orthodoxie, de la hiérarchie et de la constitution tout entière dé l'Église.

Dans l'ordre de l'intelligence, l'individualisme peut

(I) Concordia.

revêtir deux formes selon que la souveraineté est attribuée à l'inspiration ou à la raison. L'inspiration individuelle, qui suppose une action plus directe delà part de Dieu, une plus complète inaction de la part de l'homme, devait être la forme préférée du protestantisme. A l'infaillibilité collective de la société catholique succéda l'infaillibilité de chaque théologien dans les méditations solitaires de sa cellule, ou dans l'entraînement de ses prédications publiques. L'Esprit-Saint plana sur la tête de chacun des chefs de la réforme ; il fit en eux sa demeure. Ce fut l'apothéose de Luther, de Calvin et de Henri MU. L'apothéose appelle le culte, et jamais divinités païennes n'en exigèrent un plus absolu que ces idoles des temps modernes. Luther, « par la « grâce de Dieu, ecclésiaste de Wittenberg, revêtu d'un « ministère reçu non des hommes, mais par révélation « de Jésus Christ (1), » régnait, rival de Charles-Quint, sur la moitié de l'Allemagne. Une puissance d'admiration et de terreur captivait autour de lui, comme dans un cercle magique, les esprits les plus heureusement doués. Mélanchton subjugué, mais non convaincu, gémissait vainement sous cette oppression prodigieuse. « Je suis en servitude, disait-il, comme dans l'antre du « Cyclope. Je pense souvent à m'enfuir... Je suis parmi a ceux qui dominent comme Daniel parmi les lions. » Et de l'autre côté du Rhin, Calvin répondait au nom de tous les adeptes des opinions nouvelles : « Nous don-

(I) Luther, Epist.

« nons un étrange exemple à la postérité, pendant que « nous aimons mieux abandonner notre liberté que a d'irriter un seul homme, Luther, pour la moindre « offense (1). » Calvin, à son tour, ordonnait à son consistoire de Genève « de déférer au magistrat civil les a incorrigibles et ceux qui prêchaient de nouveaux « dogmes. » Jl faisait brûler Servet, tandis que ses amis dressaient à Berne le bûcher de Valentin Gentilis. Plus tard ses doctrines se formulèrent dans le synode de Dordrecht, qui eut des tribunaux pour exécuteurs de ses décrets, qui jeta Groiius dans un cachot, et fit tomber la tête de Barneveldt. Mais les tendances les plus intimes de la réforme devaient se montrer sans crainte et sans réserve, lorsqu'elle se trouva portée à sa plus haute puissance en la personne du troisième de ses maîtres, de celui qui l'était dans toute la force du mot, c'est-à-dire de Henri VIII. Le Défenseur de la Foi, c'était le titre dont il était fier, disputait, en présence de sa cour, contre d'obscurs sectaires, et, ne pouvant les convaincre, les envoyait à la mort. Il écrivait son Institution et son Érudition du chrétien; et faisait traîner sur la claie les catholiques et les luthériens liés ensemble. Il réglait aussi la manière de prononcer le grec, et punissait des plus sévères châtiments quiconque adoptait une autre prononciation. Ses Six Article^ symbole officiel de la croyance imposée à ses peuples, furent scellés du sang de soixante-douze mille Anglais.

(1) Calvin, Epist.

2Î0 VÉLA5GES.

Aucune hérésie ne porta plus visiblement le caractère du despotisme, la marque de l'autorité humaine. En Tain s'est-elle débattue sous le fer chaud de l'histoire, elle garde au front comme une ineffaçable flétrissure, la trace du nom de ses auteurs, et toutes les générations qui l'ont vue passer l'ont appelée : Luthéranisme, Calvinisme, Anglicanisme.

Cependant l'inspiration individuelle ne pouvait manquer de se discréditer par ses contradictions et par son prosélytisme persécuteur. Alors seulement, et comme par une réaction inévitable, devait se produire une nouvelle forme du protestantisme, et la Raison individuelle devenir souveraine à son tour sous le titre de Libre Examen. Or l'examen c'est le doute, c'est une arène où les pensées captives luttent sans fin, d'où elles ne peuvent sortir que par une issue honteuse, l'indifférence. Et, en effet, combien d'heures laborieuses, combien de savantes recherches, combien d'érudition, d'imagination, d'habileté, d'énergie, ne sont pas allées se perdre dans les querelles protestantes, et qui peut dire quel retard s'est fait dans le progrès des sciences pendant le siècle qui sépare Galilée de Newton ! Que si, dans la suite, l'activité des esprits s'est reportée avec empressement vers l'étude de la nature, c'était en abandonnant avec dépit les études religieuses où tant de travaux étaient demeurés stériles. Dans le champ délaissé ont germé successivement le déisme, le panthéisme, l'athéisme, toutes les mauvaises herbes de la philosophie, auxquelles ont succédé, de nos jours, les

LE PROTESTANTISME ET LA LIBERTÉ. 9fa

doctrines utilitaires des économistes et les rêveries de cette école qui s'intitule humanitaire. Or les frontières des nations catholiques, qui avaient arrêté les conquêtes des prophètes de la Réforme, ne résistèrent pas à l'influence de ses penseurs. Socin, Spinosa, Bolimbroke, Colins, Hume, avaient infecté l'Allemagne et la Suisse, la Hollande et l'Angleterre, avantque la contagion vînt ravager la France. Les deux mauvais génies du dernier siècle, Toi taire et Rousseau, apparaissent assis aux portes de la Rome du calvinisme, Genève, tandis que dans la capitale du luthéranisme, à Berlin, Frédéric II conspire la ruine de la foi chrétienne. Les maîtres de l'école écossaise, et ceux des universités transrhénaries, Reid et Steward, Kant et Hegel, ont compté parmi leurs disciples les hommes qui nous ont appris à ne reconnaître que des Faits et des Lois dans la nature lt dans l'histoire, à ignorer la Cause première, à la perdre de vue dans les nuages de l'abstraction, à repousser surtout son intervention surnaturelle,, à nier la possibilité du miracle, à dire enfin comment les révélations se préparent dans les laboratoires des philosophes, et de quelle manière les dogmes finissent. — Voilà comment la réforme, traversant de nombreuses transformations, devait arriver à ce rationalisme moderne qui a énervé le fort tempérament des esprits européens, qui, ébranlant les axiomes fondamentaux des sciences morales, interrompt des travaux déjà voisins de leur couronnement, qui condamne les générations au labeur de Pénélope, détruit chaque nuit l'ouvrage de chaque jour,

et qui, n'admettant plus que des vérités relatives, décourage quiconque n'est pas assez insensé pour se dévouer aujourd'hui à des veilles dont le résultat demain sera mensonge. Le rationalisme, soit qu'il demeure à l'état de doute, soit qu'il dégénère en indifférence, par cela seul qu'il exclut l'autorité, n'est autre chose que l'anarchie dans l'entendement humain. Et l'anarchie n'est pas moins que le despotisme funeste à toutes les libertés, par conséquent aussi à la -liberté intellectuelle.

Transporté dans le domaine de la volonté, l'individualisme s'y trouvait d'abord obligé de prononcer la consécration de la chair comme organe matériel d'une des intentions du Créateur. Il fut proclamé par Luther « qu'il est aussi impossible de se contenir que de se « dépouiller de son sexe. » Et cette maxime, l'une de celles dont les réformateurs parurent le plus jaloux de presser les conséquences, suscita ces innombrables mariages de moines apostats et de religieuses parjures, qui faisaient dire à Érasme « que cette grande pièce « tragique avait le dénouaient d'une comédie. » Mais Érasme laisse entrevoir d'autres et plus tristes pensées, en présence du même spectacle, quand il s'écrie : « On « ne vit jamais rien de plus licencieux :1e luxe, ladébau- « che et l'hypocrisie se multiplient au delà des bornes « accoutumées. Il n y a plus ni règle ni discipline (1). » C'est en ce temps- là qu'un sermon sur le mariage fut

(1) Érasme, Epist.

prêché dans la chaire de Witlenberg. a Si les femmes « sont opiniâtres, il est à propos que leurs maris leur et disent : Si vous ne voulez pas, une autre voudra; si « la maîlresse ne veut pas venir, que la servante apce proche... Il faut pourtant que le mari amène sa « femme devant l'église, et qu'il l'admoneste deux ou « trois fois : après, répudiez-la et prenez Esther au lieu « de Vasthi (1). » Ainsi reparaissait en 1522, bannie depuis dix siècles des mœurs et des lois de l'Europe, l'antique institution du divorce, accommodée, ainsi que la polygamie, à la faiblesse de l'homme dans les temps qui précédèrent le Christianisme. Car le divorce n'est qu'une polygamie successive, et touche de près à la polygamie simultanée. Celte fatale analogie se montra d'une manière irrécusable dans l'affaire du landgrave deHesse, autorisé, par une consultation de Luther et de Melanchthon, à épouser, en gardant la landgravine, une autre femme, ce pour certaines nécessités de corps et ce d'esprit (2). » C'était donc peu d'avoir flétri la virginité, la plus belle des fleurs qui s'épanouissent sur la tige des vertus angéliques; c'était peu d'avoir abjuré, avec la continence, les droits les plus glorieux que la liberté chrétienne eût acquis sur la nature corrompue : il fallait prononcer l'esclavage de la volonté et faire passer en force de loi la nécessité de l'infamie.

Sans doute la conscience publique a résisté : le sou-

(1) Lutter, Sermo de Matrimon.

(2) Voyez les pièces à la fin du premier volume de ï Histoire des Variations.

venir de traditions meilleures et la crainte d'attirer la réprobation du monde n'ont point permis d'user dans ton te leur latitude de ces disciplines nouvelles. Mais si la volupté, avec ses inénarrables excès, est rentrée sous terre, l'orgueil scientifique n'a-t-il pas grandi jusqu'aux cieux dans les universités et les académies allemandes, et leurs Babels n'ont-elles pas déjà attiré la confusion des langues parmi leurs constructeurs? La cupidité mercantile des Hollandais d'abord, et des Anglais ensuite, n'a-t-elle pas entrepris l'exploitation des deux mondes? Bien plus, ces vices nationaux ont eu des théoriciens pour les formuler en principes, et des prédicateurs pour leur acquérir un droit de cité général parmi des nations civilisées. Fichte, en exagérant l'idée du moi jusqu'à lui faire contenir et engendrer l'idée du monde et celle de Dieu, établissait les prémisses sur lesquelles s'appuie aujourd'hui cette école qui, parmi nous, réclame la suppression de l'humilité du catalogue des vertus (1). Malthus et Bentham nous ont enseigné ces ignominieuses doctrines qui réduisent toute l'économie de la vie humaine aux calculs de l'intérêt, qui étouffent la famille du pauvre pour n'avoir pas à nourrir ses enfants, ferment les asiles de l'indigent et de l'orphelin, tarissent les sources de l'aumône, et jettent un superbe mépris sur les institutions magnifiques de la charité, où elles ne découvrent plus qu'une sensibilité imprévoyante. De là cet égoïsrne qui

(1) Voir, dans la Remie des Deux-Mondes du 45 février 1838, l'article de M. Lerminier.

envahit chaque jour les peuples autrefois heureux de se nommer catholiques; l'égoïsme qui ne se cache pas moins sous les spéculations de la cupidité et sous le3 pompes de l'orgueil que sous les jouissances de la volupté : l'égoïsme, l'éternel oppresseur de la liberté morale.

Au point de vue politique, l'individualisme grandit et ses conséquences s'étendent. Le vouloir de l'individu se confondant avec le vouloir divin, qui est le droit par excellence, il s'ensuit que le droit de chacun n'a d'autres limites que son bon plaisir. Dans ce débordement de l'idée du droit, l'idée du devoir ne peut manquer de se perdre. Et maintenant, si un tel débordement se fait dans l'esprit des princes, et si la notion qu'ils ont de leur droit peut se réaliser au dehors par l'emploi de la force, l'absolutisme envahira les sociétés. — La Réforme, dans la faiblesse de son premier âge, n'était pas insensible à l'attrait du pouvoir. Luther, qui se souvenait de Jean Huss, s'était présenté à la diète de Worms au milieu d'un cortège de gentilshommes bardés de fer; le château de la Wartbourg était son île de Pathmos ; il aimait à sentir sur sa tête le bras robuste de l'électeur de Saxe, et lorsqu'il écrivait pour le landgrave de Hesse la consultation dont on a parlé plus haut : ((Notre Église, lui disait-il, pauvre, petite et « abandonnée, a besoin de princes vertueux qui la ré- « gissent. » Aussi professait-il que le souverain, relevant immédiatement de Dieu, ne reconnaît ni juge ni supérieur en terre, et que son sceptre, alors même

qu'il se change en verge, ne doit rencontrer aucune résistance. Il répétait, en présence des armements gigantesques de Soliman, « qu'il n'est pas permis de « combattre le Turc dont le ciel se sert pour nous pu- « nir. » Les paysans de la Souabe, entraînés par l'agitation des opinions nouvelles, s'étaient soulevés : il écrivit un livre pour démontrer qu'il était illicite de pardonner à des sujets rebelles. Ces enseignements étaient accueillis avec faveur dans les petites cours tyranniques sous le joug desquelles coulaient le Rhin, l'Elbe ou l'Oder; elles allaient séduire des archevêques de Cologne sur leur siège, et un marquis de Brandebourg, à la tête de l'ordre Teutonique. Celui ci, doublement apostat de la foi de ses aïeux, fondait la monarchie prussienne, qui devait un jour représenter en Allemagne le gouvernement despotique, élevé tout à la fois au rang de science philosophique et de puissance militaire. Plus loin, et dans ces royaumes du Nord où le trône jusqu'ici n'était qu'un pavois soutenu par des bras qui pouvaient le laisser tomber 5 toute heure, le luthéranisme sut dompter l'indépendance et la fierté des habitudes Scandinaves. A la fin du dix-septième siècle, les états de Danemark et de Suède abdiquèrent la part qui leur appartenait dans les affaires publiques, et remirent aux mains de leurs rois un pouvoir illimité.

Si l'Angleterre ne vit pas sa Grande Charte déchirée et les portes de son parlement fermées par Henri VIII, ce fut sans doute pour qu'elle offrît un plus solennel

encore et plus miraculeux exemple du degré de servilisme où une grande nation peut descendre sous la conduite de Terreur. Ce fut pour donner en spectacle non pas une seule assemblée abandonnant par un vote de confiance les destinées du pays à la sagesse du monarque, mais plusieurs assemblées successives pendant un long règne, venant sanctionner par un vote délibéré chacune des volontés voluptueuses ou sanguinaires du plus odieux tyran dont le pied ait foulé une terre chrétienne; décrétant tour à tour la validité, la nullité des mariages; le maintien et le changement des symboles; les spoliations, les supplices, la suprématie, l'infaillibilité, la mission divine de celui qui les ordonnait. Et comme si ce n'était point assez d'ignominie, cet avilissement devait se prolonger sous le règne d'un enfant, Edouard VI, et d'une femme, Elisabeth. D'un autre côté, le calvinisme préparait dans les Pays-Bas l'élévation de la maison d'Orange, qui, sous le nom de stathoudérat, sut exercer une autorité plus que royale. Dans les cantons suisses, dont l'organisation républicaine lui parut inattaquable, il sut au moins atténuer les éléments démocratiques, et assurer la prépondérance de l'aristocratie. Enfin l'un de ses plus célèbres ministres, Jurieu, proposant la réunion des diverses communions réformées, concluait par cet aveu mémorable : « Le pieux ouvrage dont nous parlons ne se « peut faire sans le secours des puissants de l'un et « l'autre parti, parce que toute la réforme s'est faite « par leur autorité. »

Mais les idées protestantes étaient douées d'une force de propagation qui les faisait se répandre par des voies inaperçues dans les contrées mêmes dont l'accès public leur semblait d'abord interdit. Le calvinisme naissant avait trouvé asile à la cour de France. Marguerite, sœur de François P*, et Renée, fille de Louis XII, bientôt après le roi de Navarre, la maison de Condé, et beaucoup d'autres noms illustres dans la noblesse du royaume, comptèrent parmi les protecteurs de la secte. François V avait lu, dit-on, avec intérêt Y Institution chrétienne; et si toutefois il exerça de sévères persécutions, ce fut pour céder aux représentations du parlement, qu'avaient effrayé les excès des anabaptistes ; ce fut surtout pour donner quelque satisfaction au murmure général qu'excitaient parmi son peuple sa tolérance, ses débauches et sa fiscalité. Au lieu de sacrifier ses plaisirs ou son trésor, il aima mieux jeter au bûcher quelques victimes, malgré les conseils miséricordieux de plusieurs prélats, entre lesquels il faut citer le savant Sadolet, et dont la conduite ne permit pas de justifier par la complicité de l'Église la cruauté du prince. D'ailleurs, en même temps qu'il brûlait ses réformés à Paris, il soudoyait leurs entreprises en Allemagne; demandait à Mélanchthon un mémoire conciliateur, et cherchait à l'attirer par des offres brillantes. Dans ses entrevues avec Henri VIII, il avait reçu des inspirations et exprimé à son tour des désirs qui auraient pu le conduire a un schisme déclaré, s'il n'avait obtenu de Rome sa confirmation, et du clergé de France

l'exécution du concordat qui lui donnait des pouvoirs égaux à ses ambitions. Telles étaient les affinités secrètes de François Ier et du protestantisme : les inclinations politiques de l'un et les théories de l'autre s'accordaient merveilleusement ensemble et s'encourageaient mutuellement. En effet, la décadence de nos vieilles franchises date de ce règne de trente ans, où jamais ne furent convoqués les états généraux, où les impôts furent triplés, les remontrances du parlement réprimées par des menaces brutales, les dangers de la patrie oubliés dans les fêtes d'une cour de femmes et de favoris, le monarque déclaré au-dessus des lois, et, pour la première fois, inscrite au bas des ordonnances qui décidaient des intérêts les plus graves, cette insolente formule : « Car tel est notre plaisir. »

Charles V ne défait guère demeurer en arrière de son rival. Ses lenteurs, si souvent acecusées par le Sainl-Siége, à une époque où l'erreur naissante pouvait être étouffée au berceau, ses efforts pour concilier les prétentions de la Réforme avec les droits de l'Église, les bizarres doctrines de son Intérim, les soupçons qui, * après sa mort, firent tomber sur son confesseur, l'archevêque de Tolède, l'ignominie d'une dégradation publique : c'est bien assez pour trahir l'influence que les opinions nouvelles exerçaient sur lui. Et l'on trouva à la fois la raison et les effets de ses sympathies dans ces tendances autocratiques qu'il porta sur les deux trônes où il s'assit. Il avait pris le titre de roi d'Espagne sans

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attendre l'aveu des Cortès ; il noya dans le sang des Comunero* insurgés les antiques privilèges des villes. Il sot faire bannir le clergé et la noblesse, pour écraser ensuite le tiers état, de ces Cortès d'Aragon, les plus anciennes et les plus libres de toutes les assemblées représentatives : il laissa le reste à faire à Philippe II. En Allemagne, les divisions religieuses lui offrirent une application facile de cet apophthegme fameux : Divide etimpera; il renversa, sinon en droit, du moins en fait, la constitution élective du Saint-Empire, et le rendit héréditaire dans la maison d'Autriche. L'Empire, l'Espagne, la France, entraînèrent le reste de l'Europe, et le siècle du protestantisme fut celui de rétablissement universel de la monarchie absolue. — Il est vrai que, plus tard, les mêmes enseignements, pénétrant parmi les masses, y produisirent d'autres résultais. La préoccupation du droit, avec l'oubli du devoir, descendait dans les esprits de la foule; elle y constituait autant de souverainetés qu'il se pouvait compter de têtes, et ne pouvait échapper au danger d'une collision de tous contre tous qu'en se réduisant à la doctrine de la souverai- . neté de la majorité, c'esl-a-dire au radicalisme. Le radicalisme, qui avait fait sa première apparition avec les anabaptistes, se montra plus savant et plus fort dans la révolution presbytérienne qui précipita les Stuarts; il s'introduisit en France, pour égarer les généreuses intentions de l'Assemblée nationale, et pour inaugurer, dans les massacres de septembre et dans la grande immolation du 21 janvier, la démagogie révolutionnaire.

— Or le radicalisme qui consacre la puissance matérielle du nombre, et l'absolutisme qui divinise l'unité, parce qu'il la trouve forte, ne sont que les formes d'un même matérialisme, destructeur nécessaire de la liberté publique.

On ne connaîtrait pas Ozanam tout entier si on ne le connaissait comme juriste. En effet, sa première pensée de jeune homme avait été de consacrer sa vie au barreau d'abord, puis à renseignement de la science des Lois. Il donna donc à Pétude du Droit une part notable, j'ai presque dit les meilleures années de sa jeunesse.

Mais le Droit, pour lui, ce n'était pas seulement ce qui fait au Palais le praticien, ce n'était pas seulement l'application des textes juridiques aux affaires de chaque jour. Le Droit, c'était, avant tout, une branche de la Philosophie; c'était une portion de l'Histoire; c'était même un côlé de la Littérature.

Oui, de la Littérature, et à bon droit; car, dans les plaidoyers de Démosthènes et de Gicéron, comment se-

parer l'orateur du jurisconsulte? Est-ce que Papinien n'appartient pas, comme écrivain, à l'histoire de la langue latine? Est-ce qu'au seizième siècle les premiers humanistes du temps, Budée, Thomas Morus, Scaliger; au dix-septième, Saumaise et Leibniz, n'étaient pas des jurisconsultes de profession? Est-ce que, d'autre part, ces princes de la Jurisprudence, Alciat, Cujas, le président Favre, étaient inférieurs à personne en tant qu'humanistes? Est-ce enfin que Domat et d'Aguesseau ne sont pas à la fois des jurisconsultes et des écrivains?

Il en sera ainsi partout où l'on ne tronquera pas les hommes en les parquant dans l'étude du Droit comme dans un métier. Je parlais à l'instant de littérature : mais n'oublions point que ni Domat, ni d'Aguesseau, ni, de nos jours, JPortalis l'ancien, n'ont méprisé la philosophie du Droit; n'oublions pas non plus ce que l'exégèse des textes juridiques a d'obligations profondes à la connaissance de l'histoire.

Ozanam le savait; et, lorsqu'en 1859 une chaire municipale de Droit commercial fut créée en sa faveur dans sa ville natale, il monta dans cette chaire, à vingt-six ans, armé de toutes pièces sur la philosophie comme sur l'histoire et sur la théorie positive de la portion de la science qu'il était chargé d'enseigner.

Profondément pénétré de la vraie mission du Professeur, il ne s'était point efforcé d'accumuler dans son cours des problèmes juridiques. Il ne s'y perdit point en d'intarissables discussions d'espèces contro- - versées. 11 aimait mieux enseigner des principes que

des doutes, inculquer les règles du Droit et en faire comme loucher du doigt la sagesse que d'initier ses auditeurs (ce sont ses termes) « au double scandale de l'obscurité des lois et de la contrariété des jugements. »

Mais il était prêt sur la jurisprudence des arrêts comme sur tout le reste. On peut en juger par les noies qu'il avait préparées pour la première moitié de ce Cours trop tôt interrompu.

Nous les publions avec confiance. Ce ne sont que des notes, sauf de courts et rares fragments, qui s'en détachent, a dit si bien M. Ampère, comme des figures terminées avant le reste dans l'esquisse d'un maître. Ce ne sont que des notes : et pourtant quelle étendue! quelle élévation ! quelle lumière! 11 n'y a là que les grandes lignes du sujet; mais elles y sont toutes. Et plus elles sont nues, mieux elles découvrent l'ensemble et les principales divisions du vaste horizon qu'elles embrassent. Ainsi dégagées de tout accessoire, elles en dessinent, elles en font ressortir les contours avec une pureté de trait pleine de relief et de vigueur.

Quel dommage qu'un travail semblable eût été perdu! Certes, parmi les notes extraites des papiers de Klimrath, on en a publié (et je ne m'en plains pas) qui sont bien au-dessous de la valeur de celles-ci. J'ose dire qu'on y retrouvera tout Ozanam : son érudition si sûre, son esprit si largement ouvert et si pénétrant, son cœur si droit, et même quelques éclairs de son éloquence. Tout y est, comme le fruit est dans la fleur.

Pour être juste envers ces notes, il faut en effet se reporter à 1839, se souvenir de l'âge de celui qui les a écrites.

Il en est de même de deux articles de journaux qui témoignent aussi de l'étendue et de la vigueur des études juridiques d'Ozanam, et qu'on a cru devoir réimprimer ici, eu égard à l'intérêt ou à l'importance des questions qu'il y a traitées.

L'une de ces questions est celle de la symbolique du Droit, si cette expression peut m'être permise. C'est une critique impartiale et forte de l'ouvrage de M. Micheletsur les Origines du Dïoit français. M. Michelet était déjà dès lors un écrivain plein d'assertions hasardeuses; mais il n'était pas encore l'homme que nous voyons à l'œuvre et dont je ne veux point parler. Cela explique l'hommage alors rendu par Ozanam aux premiers travaux de l'auteur, hommage qui atteste la bienveillance du juge au moment même où il fait justice.

L'autre question est celle de la propriété des biens consacrés à Dieu sous la garde et l'administration de l'Église. 11 n'est pas de question plus actuelle; il n'en est pas de plus superficiellement étudiée. La force Ta tranchée sans doute bien des fois, depuis la Réforme, sur presque tous les points de l'Europe. Mais, en Droit, la raison du plus fort n'est pas toujours la meilleure, et je ne vois point, pour ma part, ce qu'on peut opposer au Socialisme, quand il applique aux oisifs de la bourgeoisie, soit les arguments connus contre les oisifs

des monastères, soit la théorie de l'omnipotence de l'État pour une meilleure répartition des biens de ce monde en faveur de l'égalité des citoyens. Quel n'est pas l'intérêt d'une telle question sous une plume qui savait agrandir et renouveler tout ce qu'elle touchait !

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