CHAPITRE PREMIER
DBS RAISONS PROVIDENTIELLES QUI ONT PRÉSIDÉ A LA CONSTITUTION DES BIENS ECCLÉSIASTIQUES.
Au seuil des études jurisprudentielles que nous nous proposons d'aborder, une prévention toute philosopha que se rencontre, puissante, et qui trouve crédit parmi les esprits les plus religieux. Il semble que, dans l'intérêt de la paix générale, dans l'intérêt de son honneur, de sa liberté, de sa conservation même, l'Église ferait sagement peut-être de renoncer à des droits contestés* À cette prévention il importe de répondre : il importe d'examiner préjudiciellement si la possession des biens temporels n'aurait pas sa place et sa fonction déterminées d'avance dans les destinées que la Providence a préparées à l'Église, et, par l'Église, à l'humanité tout entière.
I. — L'Église est une société d'âmes qui, par la foi, l'espérance et l'amour, s'unissent entre elles et cherchent à s'unir à Dieu : jusque-là son existence est au nombre des choses invisibles. Mais ces âmes sont encore dans les conditions de la vie d'ici-bas; la foi, l'espérance, l'amour, qui sont en elle» ont besoin de s'entretenir et de se communiquer par des symboles; leur mutuelle harmonie se fait connaître par des signes; l'effort de leurs pensées vers Dieu reçoit son expression dans un culte extérieur : l'Église a donc nécessairement une existence visible. Aux jours des persécutions, elle se voile, elle donne rendez-vous à ses disciples en des sanctuaires obscurs : cependant sa présence, si secrète qu'elle soit, attire ceux qui aspirent à devenir ses catéchumènes, et ses bienfaits la trahissent à ses bourreaux. Mais ces jours mêmes sont passagers : il ne faut pas que les mystères du vrai Dieu ressemblent aux initiations jalouses des divinités antiques; il faut que gloire soit rendue à celui qui est auxcieux, et que paix soit faite sur la terre aux hommes de bonne volonté; c'est-à-dire que l'Église, comme dépositaire des révélations et des miséricordes célestes, soit reconnue par l'élite des peuples, et qu'elle soit reconnaissable à tous ceux qui cherchent le bien et le vrai dans les régions les plus ténébreuses et parmi les mœurs les plus barbares. Son existence doit donc devenir publique.
Ainsi l'annoncèrent les prophéties, alors que parla TÉvangéliste de l'avenir : c< Je placerai un signe au « milieu d'eux, et du nombre de ceux qui auront été
sauvés, j'en enverrai plusieurs aux nations, au delà des mers, aux peuples de l'Afrique et de la Lydie, dont toute la science est de tendre des arcs, à ceux de l'Italie et de la Grèce, aux îles lointaines, à ceux
qui n'ont point entendu parler de moi Et ils
amèneront tous vos frères, de toutes les nations, à la maison du Seigneur, sur des chevaux, sur des quadriges, en des litières, sur des mules et dans des
chariots (1) et ceux qui les verront reconnaîtront
que ceux-là sont la race que le Seigneur a bénie (2)... Agrandis le lieu où tu dresses ta tente; étends sans mesure les peaux qui forment tes pavillons, choisis des cordes plus longues, et affermis les pieux qui les retiennent. Ta race multipliée aura les nations pour héritage... Tu étais pauvre, ébranlée par la tempête, inconsolée : voici que moi-même je reconstruirai ta demeure, je la fonderai sur des saphirs, je taillerai le jaspe pour t'en faire des remparts, je choisirai pour tes portes des pierres sculptées, et les bornes qui marqueront tes vastes domaines seront des pierres précieuses (3). »
Or, pour réaliser ces magnifiques promesses, pour fréter ces immenses vaisseaux qui iront chercher les prosélytes au delà des mers, pour préparer à ceux qui viendront un digne accueil, pour élever le marbre en voûtes pieuses, le sculpter en autels, le faire vivre en
{\) Isaïe, lxvi, 19 et 20.
(2) Isaïe, lxi, 9.
(3) Isaïe, xliv, 2, 3, 11, 12.
statues; afin que jamais le pain et le vin ne manquent au sacrifice, ni l'huile à la lampe qui brûle devant le tabernacle ; afin que l'encens fume sous la main des prêtres, et qu'eux-mêmes, revêtus de vêtements sacrés, leur empruntent un aspect moins humain ; afin qu'ils consacrent au soin des âmes, à la prière, à la méditation, ces heures longues et exemptes de toute préoccupation ; enfin pour cette existence publique de l'Église dont nous venons de constater la providentielle nécessité, il faut des moyens matériels, de ces choses qui se prêtent au désir de l'homme, et que pour cette raison on appelle des Biens. Ces biens, l'Église les trouvera ou dans les aumônes précaires des fidèles, ou dans une rétribution fixe assignée par une autorité politique, ou dans des acquisitions durables dont ellp-même sera gardienne et dispensatrice.
H. — L'Église est libre par sa vocation même : car elle a reçu toute puissance dans ce monde pour faire le bien, et la puissance de bien faire, c'est la liberté véritable. Mais, si l'Église se manifeste au dehors, si elle agit publiquement , il doit arriver qu'elle se trouve en présence des faits politiques qui s'accomplissent parmi les hommes, et du pouvoir temporel qui y préside. De là des points de contact, des rapports tour à tour bienveillants ou hostiles, presque toujours des obstacles, toujours péril pour l'exercice de la liberté.
Le péril augmente quand c'est du pouvoir même, et de lui. seul, que l'Église attend ses ressources maté-
rielles. Le pouvoir qui lui assigne un revenu périodique le considère toujours comme un salaire, c'est-àdire comme un acte de supériorité, et quelquefois comme un bienfait; car la faculté de donner moins se présente flatteuse à l'esprit de celui qui seul peut donner dignement. L'Église est réduite à la condition d'une classe d'ouvriers dont un seul maître sans concurrent pourrait employer les services ; on lui pèse son pain au poids de ses chaînes : elle est réduite à opter entre l'abdication de sa liberté ou l'abdication de sa publicité. Ira-t-elle donc frapper à la porte des fidèles et puiser dans leurs trésors? Mais les trésors sont dans les maisons des riches, et les passions y sont aussi faisant une, gardé impitoyable autour de cet or avare. Elles ne raccorderont pas sans échange : mais elles Je prodigueront pour payer un esclavage de tous les jours qui s'ignorera lui-même sous le nom de tolérance, et qui ne sera ni moins ignominieux ni moins dur que l'esclavage des rois. 11 faudra donc descendre sur la place publique et faire appel aux générosités capricieuses dé la multitude, qui, elle aussi, aime à se voir obéie alors qu'elle est sollicitée. Ou bien il faudra se montrer, apparition importune, sous chaque toit, à chaque foyer, partager l'épargne du vieillard et l'héritage de l'orphelin, se retirer peut-être chargé de leurs malédictions, et aller dévorer dans l'ombre et dans les larmes l'aumône insuffisante, tandis que les ornements des pompes sacerdotales tomberont en lambeaux, et que les arceaux des basiliques croulantes de vétusté menaceront b *éte
des rares chrétiens demeurés fidèles à ce culte déchu. Non : mieux vaudrait mille fois accepter franchement l'indigence, et, renonçant à des magnificences extérieures qui ne pourraient plus se soutenir, reporter à l'ombre de la crèche les mystères du Dieu qui y est né. Au contraire, si des donations multipliées, si des défrichements laborieux, ont assuré à l'Église des possessions territoriales, la terre, cette source intarissable de toutes les matières utiles, c'est-à-dire de tous les biens, ce débiteur qui paye toujours avec usure le créancier patient, assurera à la société religieuse une ressource périodique et à peu près égale comme ses besoins. De la sécurité procède l'indépendance. Les existences enracinées dans le sol aident quelquefois aux secousses politiques qui le bouleversent, mais non pas aux orages éphémères qui l'effleurent. Elles sont d'ailleurs d'autant plus fortes qu'elles ne sauraient être isolées : elles rassemblent autour d'elles et retiennent dans une sorte de solidarité les intérêts de beaucoup d'employés et de travailleurs subalternes. Et les pouvoirs politiques, qui savent le danger moral d'une mauvaise réussite, se gardent par avance de toute entreprise de ce côté, et se disent dans leur sagesse : « Nous n'irons pas plus loin. »
III. — Mais le plus beau titre de l'Église aux droits qu'elle réclame, c'est le ministère de charité qu'elle remplit. Tandis que la multitude des hommes est dominée par la préoccupation du bien-être exclusif, par
le souci de la nourriture ou du plaisir du lendemain, elle seule est chargée des soins désintéressés, elle veille à la satisfaction des nécessités individuelles qui ne sauraient se soulager d'elles-mêmes, à la conservation des intérêts généraux négligés par l'égoïsme de chacun. L'antiquité semblait, de toutes les œuvres de bienfaisance, n'avoir connu qu'une seule : l'hospitalité; et encore l'hospitalité païenne n'était qu'un échange de droits et de devoirs, un acte véritable de commerce. L'Église exercera l'hospitalité sous une forme nouvelle, sans esprit de retour; elle s'estimera heureuse de l'offrir à tous les genres de misères, de souffrances; elle leur élèvera des palais superbes, qu'elle nommera d'un nom qui rendait noblement sa pensée : Hôtels-Dieu. Aux temps du règne absolu de la force, l'Église accueillera la science exilée, et non-seulement elle lui donnera dans ses monastères un lieu de repos, mais elle lui préparera des écoles et des universités, comme des théâtres, pour reparaître glorieuse au milieu de ceux qui l'avaient méconnue. Elle saura étendre sur les arts un patronage plus complaisant encore, et leur faire dans ses temples une place qu'ils n'eussent jamais trouvée dans les cours des princes; elle leur captivera l'admiration non de quelques hommes envieux et corrompus, mais de la foule croyante et enthousiaste; et en même temps elle aura assuré à la foule croyante, au pauvre peuple accablé de fatigues et de hontes journalières, des joies dont rien ne pourrait égaler la grandeur et la pureté. - ^ '
Ainsi l'Église, s'il est permis de le dire, est la grande aumônière du genre humain, c'est l'économe immortelle des pauvres, des sciences et des arts. Elle accomplit cette mission avec une persévérance, une largeur de vues, une harmonie qui ne sont possibles ni aux hommes ni aux sociétés humaines, pressés par le temps, restreints par l'espace, égarés par le mauvais vouloir et l'erreur. Mais elle ne saurait l'accomplir, elle ne saurait faire ainsi les frais généraux de l'humanité, qu'en devenant dépositaire de la part de richesses qui doit être consacrée à cette fin, et que Dieu lui- > même y consacra dans sa pensée, alors que, créant les choses, il imprima sur toutes le noble sceau de leur origine et de leur destination.
1Y. — Ainsi nous nous trouvons conduits à un ordre supérieur de considérations : c'est à l'origine de ces biens qui, sous tant de transformations diverses, sont parvenus jusqu'à nous, qu'il faut remonter, et découvrir s'il se peut, au milieu des âges, la loi de leur dévolution.
Celui-là seul était maître de la terre qui venait de l'appeler du néant, et qui pouvait l'y faire rentrer aussitôt. Cependant, en s'en réservant le domaine, il en voulut répartir la jouissance aux créatures excellentes qu'il avait faites semblables à lui : « Voici que je vous « ai donné toutes les herbes qui se reproduisent par « leur semence sur la terre, et tous les arbres qui ont « en eux la semence nécessaire pour perpétuer leur
« race, — afin de servira votre nourriture (1). » Il leur donna donc une jouissance commune, et à raison de leurs communs besoins.
Mais, après le péché, une autre sentence fut pro-> noncée : « La terre est maudite, et tes labeurs pèse- « ront sur elle comme une malédiction. Tu mangeras « ton pain à la sueur de ton front (2). » Et ailleurs il fut dit : « Il a livré le monde à leurs disputes. » Alors donc il sembla que le Créateur eût répudié son héritage, et ses droits furent méconnus. Alors toute jouissance dut être acquise par le travail, et devenir personnelle comme lui, perpétuelle comme lui : et la propriété se forma. Et d'autres propriétés semblables se formèrent par la conquête. Et quiconque ne fut pas propriétaire par le travail ou parla conquête, parle droit de la sueur et du sang, devint esclave. 11 en fut ainsi dans les cités des hommes (3).
Or l'Église est la cité de Dieu, son œuvre est la reconstruction nécessairement imparfaite ici-bas de l'ordre primitif. A mesure donc qu'en sa faveur des biens se détachent du domaine privé, ces biens rentrent dans le domaine de Dieu, dans la jouissance commune de l'humanité chrétienne, dont tous les membres y ont
(1) Genèse, i, 29.
(2) Genèse, m, 17.
(3) Decretum; causa xu, q. 4, 2. Communis enim usus omnium quœ sunt in hoc mundo omnibus esse hominibus debuit... lbid. dût. yiii, 1. Jure naturali, communia omnia sunt omnibus... Jure ergo consuetudinis vel Constitutions, hoc meum est, illud vero alterius. Unde Augustinus : Jure divino, Domini est terra et omnis plenitudo ejus... Jure ergo humano dicitur : H«ec villa est mca, hic servus est meus.
un véritable droit, à raison de leurs besoins religieux, intellectuels, matériels même (1). Mais, comme la loi du travail, ainsi que toutes les peines temporelles du péché, continue d'exercer son empire, ceux qui remplissent les fonctions laborieuses du ministère ecclésiastique ont un droit spécial, à raison des sueurs qu'ils ont versées (2), le droit de pourvoir d'abord à leurs propres nécessités, de diriger ensuite l'administration du superflu, sous le double contrôle de leur conscience et des règles établies (3). Ainsi, dans cette cité sacrée, en même temps que les hommes reprennent les titres de leur fraternité, les choses retournent à leur destination originelle : et la terre, bénie de nouveau, se retrouve dans les mêmes conditions qu'au jour où, vierge^ elle parcourait pour la première fois l'orbite de ses révolutions.
Ces idées sont celles qui ont présidé à l'origine et à la législation des biens de l'Église. Peut-être ne les trouverait-on point dénuées de gravité. Au moins il est permis de ne plus croire à ce divorce supposé par les écrivains prolestants entre la philosophie religieuse et la jurisprudence canonique, et de penser que les doc-
(i) Decretum; causa xn, q. 1, 26, etc.
(2) Luc, x, 7. Dignus est enim operarius mercede sua. I Corinlh. , ix, 7. Quis suis stipendiis militavit unquam? Quis plantât vineam et de fructu ejus non manducat? 11. Si nos vobis spiritualia seminavimus, magnum est si nos carnalia vestra metamus ?
(5) Timoth., I, vi, 8. Summa sancti Thomas, 2a, 2®, q. 87, art. 3. Decretum, causa m, q. 1 , 25. lies Ecclesiae, non quasi proprise, sed ut communes et Dco oblatœ, cum summo timoré non in alios quam pra?fatos usus sunt Odeliter dispensanda?.
trines de la première ne furent pas étrangères aux dispositions de la seconde.