RÉUNIONS PUBLIQUES DER
En 1868, Napoléon III autorisa dans la France entière les réunions publiques. En principe, la liberté de discussion était absolue, mais en réalité le commissaire de police du quartier assistait à la réunion et parfois prenait la parole pour faire taire un orateur qui « allait trop loin », mais en fait pour surveiller et moucharder.
Le gouvernement, ou plus exactement, 1l faut le reconnaître, Napoléon III, après avoir établi l’Empire autoritaire, s’efforça par des mesures qu’il espérait populaires (rétablissement du droit de grève, réunions publiques, certaine liberté de presse) d’inaugurer l’Empire libéral. Cependant, ces ministres et ces conseillers ne cachaient pas leur désapprobation devant ce nouvel état de choses et presque tous ceux qui étaient au pouvoir cherchatient par tous les moyens à prouver à l'Empereur que les mesures libérales ne faisaient que nutre au régime.
IL est probable que le Ministère de l’ Intérieur chargea un nommé Vitu (1), publiciste obscur et poly-
(4) À. Vrru publia, sous le Second Empire, quelques ouvrages d'histoire officielle et des fantaisies parisiennes :
graphe à vendre, de rédiger certains petits livres destinés à éclairer l'Empereur. Vitu avait déjà travaillé pour le gouvernement et Napoléon III le connaissant : aussi lui demanda-t-on de discréditer les réunions publiques par une brochure, sans signer son travail. En 1869 paraissait donc chez Dentu, une plaquette de 96 pages intitulée : Les Réunions publiques à Paris, 1868-1869, qui présente pour nous un indiscutable intérêt puisque l’auteur cite très fréquemment un orateur appelé Ducasse et que, d’après les citations siénographiques, nous voyons l’importance de son rôle dans les réunions publiques, rôle déjà signalé par Jules Vallès. Incontestablement, Ducasse acquit une popularité très grande si l’on en juge par les tonnerres d’applaudissements et auires 1interruptions qui hachaient ses discours. Il n’est pas exagéré de dire qu’il devenait dangereux pour la tranquillité du gouvernement. Cette popularité grandissante ne peut-elle pas expliquer sa mort mystérieuse ?
Quelques citations tirées de cette brochure donneront le ton général adopté par ce Vitu et préciseront certains détails de lieu et de temps :
Des réunions publiques se sont ouvertes dans les quartiers les plus populeux. Les réunions de Belleville, de la Redoute, du Waux-Hall, du Vieux- Chêne, du Pré-aux-Clercs ont rapidement conquis la célébrité qui ne manque jamais aux nouveautés tapageuses et excentriques, tranchons le mot, aux scandales.
L'Empereur à Grenoble; Révision ou Révolution ; Histoire de Napoléon ITI ; Les Principautés danubiennes ; Qui mange le budget ; Les Réunions électorales en 1869, etc.
La démagogie socialiste vaincue en Juin 1848 et en décembre 1851, sortant des bas-fonds où elle sommeillait depuis dix-sept ans, courbée mais non résignée, est venue affronter de nouveau le grand jour ; et les honnêtes gens ont reculé d’effroi à l’aspect de ces misères intellectuelles et morales, plus hideuses cent fois que les haillons et les ulcères de l’ancienne Cour des Miracles.
Ce ne sont pas seulement les épaves de la Révolution de 1848 : héros de barricades, professeurs de science sociale, docteurs du communisme et du partage des biens, bas-bleus échappés du Club des Femmes, qu’on a revus sur l’estrade des nouveaux clubs ; c’est toute une évocation des pages sanglantes de notre vieille histoire révolutionnaire. Jacobins, hébertistes, tricoteuses de guillotine, tout le personnel de la Terreur joue en ce moment, devant le peuple de Paris, une odieuse et bouffonne parodie datée de 1795. |
Dans ces assemblées, il se débite tous les soirs, à la face d’un public immense, sous la surveillance à peu près dérisoire d’un commissaire de police, les discours les plus extravagants et les plus criminels, mélange à doses égales de bêtise et de perversité. L'autorité, qu’elle vienne du ciel et de la terre, y est miée et conspuée ; la morale publique, comme la moralité religieuse, est outragée sous toutes ses formes. La famille, la paternité, le mariage sont couverts de crachats et d’aflronts. On y proclame l'abolition de toutes les tyrannies, dogmes, constitutions, code civil et code pénal, religion et gouvernement ; on abolit aussi la liberté, comme antirévolutionnaire et antipopulaire,
Parmi les orateurs habituels de ces réunions on retrouvera souvent le nom de MM. Ducasse et Rigaut qui sont, crovons-nous, des étudiants : de MM. Pevronton et Rousseile, avocats ; de M. Budaille, instituteur libre ; de M. Gaillard père, cordonnier ; de Mme Paul Minck, femme de lettres : de Mme Desuée, qui se dit fille d’un ancien magistrat et nièce de M. Quicherat, membre de l’Institut ; de M. Cantagrel, partisan des idées fourriéristes, ancien représentant, condamné par la Haute-Cour de Versailles pour sa participation à l’attentat du 13 juin 1849, etc.
Tous ces orateurs se sont classés eux-mêmes en trois groupes : 1° communistes ; 20 socialistes-révolutionnaires ; 39 socialistes-progressistes. Cette classification nous paraît purement théorique ; en réalité, les trois groupes professent les mêmes doctrines, à savoir : au point de vue religieux, l’athéisme ; au point de vue politique, la révolution ; au point de vue social, le communisme.