‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostolique (volume 4)Chapitre 12 sur 369 · XXXVIII LE MEMORIAL · texte numérisé non relu

XXXVIII LE MEMORIAL

perfection, et que nul, non plus, n'est tenu aune plus haute perfection, pas même les religieux et les religieuses. Aussi est-ce par l'énoncé de cette vérité capitale que le P. Eudes commence son Abrégé des devoirs des prêtres ' ; et à la fin du Mémorial, il consacre toute une méditation à la justifier pour ainsi dire ex professo. 11 est v.rai que, dans ces deux endroits, il ne l'ait point mention 'expresse des religieux ; mais, alors même que nous ne connaîtrions pas sur ce point les vues de ses contemporains et de ses maîtres, ses expressions sont si catégoriques et si générales qu'il est impossible de se méprendre sur leur portée. • ^

Les raisons qui obligent le prêtre à dépasser en perfection les simples fidèles, fussent-ils religieux, sont nombreuses. En première ligne, il faut placer son union spéciale avec Dieu dont il est le ministre, la consécration totale qu'il lui a faite de son corps et de son àme, la sainteté *de ses fonctions, surtout du sacrifice admirable qu'il offre chaque matin. Le P. Eudes relève toutes ces raisons ; mais il y en a une autre sur laquelle il insiste peut-être davantage, c'est l'honneur qu'a le prêtre d'être associé par Jésus-Christ à sa dignité de chef religieux du peuple chrétien.

Nous avons expliqué ailleurs- le rôle du divin Maître à l'égard de son corps mystique. Sa dignité t'ait de lui, on se le rappelle, l'exemplaire proposé à l'imitation des fidèles, le principe de la vie divine dont ils jouissent, le supplément à l'imperfection et à l'insuffisance de leur religion. Voilà donc le rôle qui échoit au prêtre par suite de sa participation au sacerdoce de Jésus-Christ. A l'exemple du Sauveur,

1 Mémorial, 2e partie.

- Introduction au Royaume de Jésus, p. 9 sq.

il faut qu'il devienne le modèle du peuple, qu'il contribue par ses vertus, aussi bien que par L'exercice du saint ministère, à développer la vie surnaturelle dans les âmes, qu'il supplée par sa ferveur à la négligence des fidèles, et qu'au besoin, il répare leurs tantes par la pénitence. Il est clair qu'une vertu ordinaire ne saurait suffire à ce rôle. Pour le remplir, le prêtre a besoin de jouir de la vie divine en plénitude

C'est ce que le P. Eudes ne se lasse pas de redire.

« Tous les chrétiens, dit-il, doivent être animés de l'esprit de Jésus-Christ, mais les ecclésiastiques doivent le posséder en plénitude pour le communiquer aux autres1. »

« Qui dit un prêtre orné d'une sainteté proportionnée à sa dignité, écrit-il dans le Mémorial, dit la plus grande sainteté qui soit dans les états de l'Eglise, et une sainteté qui est source et principe de grâce et de sainteté, puisque le sacerdoce est la fontaine de toute la sainteté chrétienne2. »

Cette image d'une fontaine, qui répand autour d'elle ses eaux vivifiantes, exprime admirablement la surabondance de vie surnaturelle «dont le prêtre a besoin pour sanctifier les autres. Le P. Eudes la reprend dans un autre endroit du Mémorial. « Le prêtre, dit-il, doit purifier, illuminer et perfectionner les autres chrétiens ; à raison de quoi il doit être une fontaine -de bénédiction, dont les eaux salutaires se répandent avec abondance dans la maison du Seigneur3. »

1 Constitutions de la Congrégation de Jésus cl Marie, 1" part., eh. 'i.

1 Mémorial, 1° paît.. Les qualités d'un boa pasteur.

3. Mémorial, 5° part., 11° Méditation. Le P. Eudes dit également, dans le Cœur admirable, liv. 4, ch. 4 : « Qui doit être plus saint que celui qui est obligé d'être une fontaine de grâces et de bénédictions, d'avoir toutes les vertus en un si haut degré qu'il soit

Le Vénérable ne se contente pas d'enseigner d'une manière générale que le prêtre doit s'élever en sainteté au-dessus des autres chrétiens. Parfois, à propos dune vertu particulière, il revient sur le même principe. C'est ainsi, par exemple, qu'en parlant de la pauvreté, après avoir rappelé aux membres de sa Congrégation, qni ne sont pas liés par des vœux, les paroles de Nptre-Seigneur : Omnis ex vo-, his qui non renuntiat omnibus quœ possidet, non potest*meus eese discipuhis1, il ajoute qu'il « n'y a point de personnes, de quelque condition qu'elles puissent être, qui soient plus obligées à ce dénûmerit universel et à la perfection de toutes les autres vertus chrétiennes, que les ecclésiastiques2. »

C'est ainsi encore qu'à propos du renoncement à soi-même, il écrit dans le Mémorial : « Tous leschrétiens sont tenus à cette abnégation, mais les ecclésiastiques [y] ont une obligation toute spéciale... parce qu'ils sont obligés d'être en ceci, comme en toute autre vertu chrétienne, le modèle, l'exemplaire et la règle vivante des autres chrétiens3. »

Cependant le sacerdoce n'est pas seulement la plus haute dignité de la terre, il confère au ministre ' de Jésus-Christ une autorité et une puissance qui l'élèvent à certains égards, au-dessus des Anges. Le P. Eudes ne manque pas d'en conclure que, « s'il était possible », le prêtre devrait mener une vie « plus pure » et « plus sainte » que les Anges4. Il voudrait que le ministre de Jésus- Christ fût « un

un exemplaire de perfection à tous les fidèles/ de posséder la sainteté en plénitude, c'est-à-dire d'en être si rempli qu'A en regorge pour la répandre et communiquer aux autres, en. un mot d'être si saint qu'il soit capable de sanctifier les autres ? » 1 Luc. XI V, 33.

* Constitutions, 5e part., eh. 5, n. 23. » Mémorial, 5e part,, 13e .Méditation.

* Mémorial, Chapitre préliminaire, et passim.

ange on pureté d'esprit et.de corps, un chérubin en lumière et en science, un séraphin en amour et en charité '. »

Il voudrait surtout qu'il devint, par l'éclat de ses vertus, « nue vive image de Jésus-Christ8». Puisque nous avons l'honneur de représenter le souverain Prêtre ici-bas, de tenir sa place, d'être revêtus de son autorité, d'agir en son nom, de continuer ses fonctions, n'est-il pas juste, en effet, que notre vie soit l'image ou plutôt la continuation de la sienne? Le Vénérable souhaiterait que « notre corps et notre àme fussent un évangile et un livre vivant, où l'on vit la vie intérieure et extérieure de Jésus-Christ parfaitement imprimée 3 ».

Parfois le P. Eudes propose aussi, comme modèle de la sainteté sacerdotale, les perfections divines elles-mêmes. Il n'y a pas lieu, d'ailleurs, de s'en étonner. Les Pères de l'Eglise nous montrent dans le prêtre un homme tout divin, revêtu d'une puissance et* d'une autorité qui n'appartiennent qu'à Dieu. N'est-il pas convenable qu'il soit également, « autant qu'il est possible », « tout rempli de la charité,. de la bonté, de la miséricorde, delà pureté », en un mot « de l'esprit et de la sainteté de Dieu * » ?

Le P. Eudes, d'ailleurs, était doué d'un esprit trop pratique pour s'en tenir à ces vues générales, et parfois un peu idéales, sur la perfection sacerdotale. Nul plus que lui ne savait combien il importe d'entrer dans les détails, quand on veut se rendre compte de ses devoirs ou les exposer à autrui. Aussi, dans le Mémorial, la place accordée aux principes est-elle relativement restreinte. Le livre est

1 Mémorial, 1" part., Les qualités d'un bon prêtre.

* Mémorial, I. c.

'■ Mémorial, 3e part., en. 2. ; 5e part., 10e Méditation, et passim.

* Mémorial, 1e part., Les qualités d'un bon pasteur, et passim.

consacre presque en entier à l'exposé détaillé des devoirs du prêtre et des moyens à employer pour les bien remplir.

Dansai' Abrégé des devoirs des pasteurs, qui forme la seconde partie de l'ouvrage, et dans les Méditations qui le terminent, on trouve indiqués avec une précision admirable les, divers éléments dont doit être J'ai te la perfection sacerdotale. Un éloigneraient complet du péché qui fasse du prêtre un homrtie « irrépréhensible l », un renoncement absolu au monde qui 'n'est que perversité et folie, une grande fidélité à, s'interdire toute familiarité avec les personnes du monde, surtout avec les femmes, un dégagement complet de soi-même, une foi vive qui pénètre et inspire toute notre vie morale, un grand amoflr pour Jésus-Christ, surtout dans l'Eucharistie qui est « le mystère propre » du prêtre, une dévotioji singulière à Marie qui est la Reine et la Mère du clergé, un culte spécial pour les saints Prêtres qui, après le souverain Prêtre, sont nos patrons «et nos modèles, ainsi que pour les saints Martyrs et les saintes Vierges, afin d'obtenir, par leur intercession, l'esprit de sacrifice et la pureté inviolable dont nous avons besoin, un dévouement sans réserve à l'n,giise, un zèle pour le salut des âmes qui ne recule devant aucun sacrifice, et, à la base de toutes ces vertus, une humilité profonde, appuyée sur le sentiment très vif de notre impuissance et de notre indignité, voilà les traits saillants de la perfection sacerdotale, telle que l'entend le P. Eudes. Nous ne les étudierons pas en détail : ce serait trop long. D'ailleurs, il y aura plus de profit pour le lecteur à les étudier lui-même dans le livre du Vénérable.

Le secret d'arriver à cette perfection, c'est de s'ap-

1 Mémorial, 2e part., u. 1.

INTRODUCTION \Llll

pliquer à l'oraison. On se rappelle le rôle que le P. Eudes lui assigne dans la vie chrétienne : elle en doit être l'âme1. A plus forte raison doit-elle être l'âme de la vie sacerdotale. JLe Vénérable veut, en effet, que le prêtre « aime beaucoup l'oraison, qu'il y ait recours à toute heure et en toutes choses - », de telle sorte, que sa vie soit « une oraison continuelle 3 ». C'est à ce prix qu'il fera des progrès dans la vertu et que son ministère sera fructueux. Aussi le Mémorial a-t-il pour but principal d'apprendre au prêtre à devenir un homme d'oraison, en lui enseignant non seulement à bien faire ce que saint François de Sales appelle « l'oraison entière et formée » \ mais encore à accomplir toutes ses actions dans cet esprit intérieur qui n'est en somme .qu'une des formes de l'oraison. Le Vénérable aimait $ résumer ces enseignements en disant que le prêtre doit être, comme saint Jean-Baptiste, « une lampe ardente et luisante : ardente devant Dieu, luisante devant les hommes; ardente par son amour pour Dieu, luisante par sa charité vers le prochain ; ardente par la perfection de sa vie intérieure, luisante par la sainteté de sa vie extérieure ; ardente par la ferveur de son oraison continuelle, luisante par la prédication de la divine parole 5. » 11 serait difficile de trouver une image plus gracieuse et plus juste pour caractériser la sainteté du prêtre.

1 Cf. Introduction au Royaume de Jésus, p. 26. J Mémorial, 2e part., n. 30.

3 Mémorial, 2e part., Les qualités d'un bon pasteur. ' Vie dévote, 2e part., ch. 10.

5 Mémorial, 2e part. Les qualités d'un bon pasteur. Cf. Le Bon Confesseur, ch. 2. sect. 4. On retrouve la même pensée dans cette strophe de la prose de la messe du Sacerdoce :

Intus flagrant charitatis

Divinis ardoribus :

Foris lucent sanctitatis

Prœclaris operibus.

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