TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE MX
('». Adorer Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié et si rempli de douleurs depuis les pieds jusqu'à la tète, que •le Saint-Esprit l'appelle Virum dolorum1, « l'Homme de douleurs ». Nous donner à l'amour immense qui l'a attaché en la croix, et en union de cet amour accepter et embrasser de. lout notre cœur toufes nos croix, pour l'amour de notre très aimable Crucifié ; les lui offrir en honneur et en action de grâces des siennes, et le supplier qu'il les unisse avec les siennes, qu'il les bénisse et sanctifie par les siennes, qu'il supplée à nos dé-, fauts, qu'il fasse pour nous devant son Père ce , que nous devrions faire, et qu'il fasse le même usage de nos souffrances, pour la gloire de son Père, qu'il a fait des siennes.
7. Si la divine Providence se sert de quelques personnes pour nous affliger, se garder de nous laisser aller à la haine et à la vengeance, mais plutôt se donner à la charité de notre Sauveur vers ceux qui l'ont crucifié, et en union de cette charité dire avec lui : Pater, dimiflc îllis^ : « Mon Père et mon Dieu, pardonnez-leur, s'il vous plaît. Pour moi, je leur pardonne de tout mon cœur pour l'amour de vous. »
8. Si l'affliction procède de la mort, ou d'une maladie ^périlleuse d'un parent ou d'un ami, considérer que" Notre-Seigneur a saprifié sa vie pour nous, et une vie si précieuse qu'un seul moment de cette vie valait, mieux qu'une éternité de toutes les vies des hommes et des Anges. Se donner à l'amour incompréhensible avec lequel il a fait ce sacrifice pour nous, et en union de cet amour, lui sacrifier la vie de nos amis et la nôtre même, et lui protester que si nous avions en nos mains toutes les vies des hommes et des Anges, nous voudrions lui en faire un sacrifice, en l'honneur et action de grâces du sacrifice qu'il a fait de soi-même pour notre amour.
1 ha. LUI, 3. — - Luc. xxm, 34.
9. Quoiqu'il soit permis de rechercher et d'employer des remèdes convenables et des moyens licites, pour nous soulager et affranchir des maux qui nous arrivent, il faut prendre garde pourtant de ne point mettre notre appui et notre confiance sur aucune créature, mais de la mettre toute en la bonté incomparable de celui seul qui a une puissance, une sagesse et une charité infinie, pour pouvoir, pour savoir et pour vouloir nous soulager de nos peines et nous délivrer de tous nos maux, au temps, au lieu et en la manière qui sera la plus convenable. Voulez-vous savoir combien cette confiance lui est agréable, et les effets merveilleux qu'elle produit en faveur de ceux qui la possèdent? Écoutez ce que ce très bénin Sauveur dit un jour à sainte Gerlrude, comme il est rapporté au chapitre 7 du livre 3 des Divines Insinuations ' : Lorsqu'une âme, ce dit-il, étant en quelque peine ou af flic ■ tion, se met sous ma protection avec une ferme espérance, elle me transperce tellement le cœur, que c'est à elle que j'adresse ces paroles : Una est columbamea, electaex millibus- : Elle est unique ma colombe, et choisie entre mille. Elle a tellement transpercé mon Cœur prie le regard de l'un de ses yeux, que si je savais que je ne pusse pas la secourir dans sa peine, mon Cœur eu souffrirait une si grande désolation (c'est-à-dire, s'il était capable de douleur), que toutes les délices du ciel ne pourraient pas la diminuer. A quoi il ajoute un peu après : Ce regard de
1 Si quis humnna tentât ione impugnatus, firma spe sub proteclionem meam refugit, inter caeteros ipse est, de quo dicere possum : « Una est coluinba mea, tanquam electa ex millibus, quw in uno oculorum suorum transvulnerat Cor raeum divinum » ; in tantuni quod si scireni nie non posse sibi subvenire, hoc tam molesta desolalio esset Cordi meo, quod eam onines cadestes delicise non possent allevîare. ... « Unus oculorum electae raeae » quo transvulnerat Cor meum, secura confidentia est quam habere débet de me, quod vere possim, sciam et velim sibi in omnibus fideliter adesse, qua; confidentia tantam vim l'acit pietati mes, quod nullatenus possum ipsi abesse. » Legatus dïvinx pietatis, 1. 3, c. 7.
! Canl. VI, 8 ; et V, 10.
TROISIÈME l'ARTŒ — CHAPITRE XIX 105
l'un des i/eux de ma colombe, qui me transperce ty Cœur comme une flèche d'amour, est la ferme et inébranlable ' confiance qu'elle a que je peux, que je sais, et que je veux l'assister fidèlement en toutes choses. Et cette confiance a une telle force, et fait un si grand effort sur ma divine bonté, qu'ilmest impossible de V abandonner1.
10. Regarder une armée innombrable de saints Martyrs qui sont dans le ciel, qui Ont souffert tant et de si atroces tourments, quoique ce fussent des hommes faibles et fragiles comme nous. S'encourager par leur exemple, et les prier de nous rendre participants de leur patience, de leur amour vers Dieu et de leurs autres vertus.
11. Considérer combien il y de misérables de toutesfaçons, par toute la terre, qui souffrent des misères beaucoup plus grandes que nous, et à qui Dieu n'a pas donné les assistances corporelles et spirituelles qu'il nous a données : ce qui nous doit porter à le bénir et remercier, et à souffrir patiemment pour F amour de lui.
12. Surtout avoir recours avec grande confiance à la très charitable Mère de Dieu, qui est aussi notre Mère. C'est la vraie consolation des affligés, c'est elle qui est toute pleine de bonté', de douceur, de clémence, de bénignité, spécialement au regard de ceux qui sont dans l'amertume et dans l'angoisse, et qui invoquent son secours. 0 benigna ! chante la sainte Eglise, o bënigna ! o benigna ! o clemens ! o pia ! o dulcis Virgo Maria ! Enfin jamais elle n'a rejeté ni abandonné aucun de ceux qui ont mis leur confiance en elle. Car son Fils lui a donné tout pouvoir au ciel et en la terre et sur toutes ses créatures ; et il nous Fa donnée pour être notre refuge, notre secours et notre consolation en toutes nos nécessités.
Voilà plusieurs actes de vertu qui se peuvent pratiquer dans l'affliction, afin d'en faire un saint usage. Mais remarquez trois choses :
1 Cf. lloyaume de Jésus, 2« part., g XXIX.
1. Qu'il ne faut pas les proposer ni les faire pratiquer tous à la fois,* mais d'abord les plus nécessaires seulement, conformément à la capacité ej, disposition des personnes à qui on parle, et à la qualité de leur affliction : puis après, les autres dans quelque autre occasion.
2. Qu'après avoir proposé ces actes, il faut aider les personnes affligées à les mettre en pratiqué^ spécialement celles qui ne sont pas capables de le faire d'ellesmêmes, et ce en cette façon : « Or sus, mon cher frère ou ma chère sœur, protestez-vous pas à Dieu que vous voulez renoncer entièrement à votre propre volonté, et vous soumettre et- résigner totalement à celle de Dieu ? » Et ainsi des autres actes, comme il a été dit cidevant.
3. Qu'il est bon même quelquefois, si le lieu, le temps et les personnes y sont disposées, de se mettre à genoux, et de les y faire mettre, pour produire les actes susdits en cette façon : « Or sus, mon cher frère, faisons un bon acte de résignation à la très adorable volonté de Dieu ; et pour cet effet, dites avec moi dans votre cœur ce que je vais dire :
« 0 mon Dieu, je proteste que je renonce entièrement à ma volonté,' et que je veux me soumettre et résigner parfaitement à la vôtre », etc., et ainsi des autres actes. Ensuite de quoi on peut encore dire quelques prières, comme le Sub tuum praesidium , le Memorare, etc. •
Après tout, on peut avertir les personnes affligées d'avoir un petit livre, qui s'appelle le Testament de Jésus avec celui du véritable chrétien, et la parfaite consolation des affligés, dans lequel ils trouveront les actes susdits tout formés1.
' Nous n'avons pu retrouver jusqu'ici ce petit volume, que le Yen. P. Eudes avait fait imprimer en 1641.