CHAPITRE XIII
Explication de l'Épître de la Messe que l'on célèbre en la fête de la Naissance de la bienheureuse Vierge ; et comme elle est le commencement des voies de Dieu.
Après que le Saint-Esprit, faisant parler la sainte Vierge dans les premières leçons de l'office qui se fait en la fête de sa Conception, lui a appliqué toutes les merveilleuses qualités qui sont attribuées au Fils de Dieu, il continue à la faire parler dans l'Épître de la messe qui se célèbre en la fête de sa Naissance, et qui est tirée du chapitre huitième des Proverbes, et à lui faire dire d'elle ce que la Sagesse éternelle, qui est ce même Fils, dit de soi même dans le chapitre susdit, pour faire voir encore la parfaite ressemblance qu'elle a avec lui, même dès son enfance et dès sa naissance.
Voici donc comme elle parle : « Dieu m'a possédée au commencement de ses voies : Dominus possedit me in initio viarum suarum*. Ou, selon la version des Septante, Dieum'acréée etm'afaite le commencement de ses voies: Dominus creavit me initium viarum suarum. »
Pour entendre ceci, il faut savoir auparavant ce que c'est que les voies de Dieu. Sur ce sujet, je vous dirai qu'il y en a de deux sortes, à savoir : les voies de Dieu en lui-même, et les voies de Dieu hors de lui-même.
Quelles sont les voies de Dieu en lui même? J'en remarque quatre principales. Premièrement, la voie du Père éternel, par laquelle il sort en quelque façon de soimême, pour venir chez son Fils, parla communication qu'il lui fait de son essence et de toutes ses divines excellences. Secondement, la voie du Fils, par laquelle
i. Prov. vin. 22.
étant sorti de son Père, il retourne chez son Père en lui rapportant tout ce qu'il a reçu de lui. Troisièmement, la voie du Père et du Fils, par laquelle ils viennent chez le Saint-Esprit, par la communication qu'ils lui font de leur divine essence et de toutes leurs perfections essentielles. Quatrièmement, la voie du Saint-Esprit, par laquelle étant procédé du Père et du Fils, il retourne au même instant (s'il y avait des instants dans l'éternité) dans le Cœur du Père et du Fils, qui est son origine, leur rapportant tout ce qu'il a reçu d'eux.
Or, la bienheureuse Vierge se trouve au commencement, s'il faut^ainsi dire, de toutes ces voies de Dieu en lui-même, en la manière que je vais dire. Car, comme le Père éternel est Père de toute éternité de son Fils : aussi il a dessein de toute éternité d'associer avec lui la très sacrée Vierge dans sa divine paternité, et de la rendre Mère du même Fils dont il est Père. Comme ce Père divin donne naissance de toute éternité à son Fils bien-aimé, dans son sein adorable : aussi il a eu dessein de toute éternité de le faire naître dans le sein virginal de Marie.
Comme le Fils se rapporte de toute éternité à son Père, le contemplant, aimant et glorifiant comme son Père : aussi il regarde et aime de toute éternité l'adorable Marie comme sa Mère.
Comme le Père et le Fils produisent de toute éternité le Saint-Esprit, qui est leur Cœur et leur amour, et le lien indissoluble qui les unit ensemble : ils ont dessein aussi de toute éternité de donner un jour ce même Esprit à la très sainte Vierge, pour être son Esprit et son Cœur, pour être le lien sacré de la merveilleuse alliance qu'ils veulent faire avec elle, et pour opérer en elle la plus grande merveille de leur divin amour.
Comme le Saint-Esprit regarde sans cesse le Père et le Fils, et les aime et glorifie de toute éternité comme son principe et son origine : aussi il regarde et aime de toute éternité la glorieuse Vierge, comme celle qu'il a choisie
178 l'enfance admirable
pour être avec lui l'origine du mystère d'amour et de charité, qui est le mystère de l'Incarnation, et pour être la source avec lui de tous les effets de son amour vers les hommes.
Voilà comme la sacrée Vierge se trouve au commencement des voies de Dieu dans lui-même. 0 divine Vierge, soyez aussi avec le Père et le Saint-Esprit au commencement de toutes nos voies, c'est-à-dire, de tous nos desseins et de toutes nos œuvres, pour les conduire et pour les bénir, et pour nous aider à faire toutes nos actions au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, c'est-à-dire, en la force et en la vertu du Père, en la sagesse du Fils, et en la charité du Saint-Esprit.
Voyons maintenant les voies de Dieu hors de lui-même, par lesquelles il sort de soi-même pour venir à nous et pour nous faire aller à lui. Quelles sont ces voies? Elles sont en grand nombre. Car les voies de Dieu, ce sont toutes les pensées et tous les desseins qu'il a au regard de ses créatures, par lesquelles il sort en quelque façon de luimême pour venir en elles.
Les voies de Dieu, ce sont les actions et les opérations de ses divins attributs, par lesquelles il sort de lui-même pour se communiquer à ses créatures, et pour opérer diversement dans la diversité de ses œuvres.
Toutes les perfections de Dieu, qui sont distinctes entre elles et non pas différentes, ont néanmoins leurs voies différentes, parce qu'elles opèrent hors de Dieu des effets différents. Autre est la voie de la puissance, autre est la voie de la sagesse, autre est la voie de la bonté ; autre celle de la miséricorde, autre celle de la justice, autre celle de l'amour et de la charité.
Toutes ces divines perfections ont leurs voies différentes dans l'ordre de la nature, dans l'ordre de la grâce, dans l'ordre de la gloire ; dans le ciel, dans la terre, dans l'enfer ; dans l'œuvre de la création du monde, dans sa con-
servation et dans son gouvernement ; dans l'œuvre de la rédemption des hommes, de leur vocation, de leur justification et de leur glorification.
Les voies de Dieu dans le ciel, ce sont des voies d'amour et de charité. Les voies de Dieu dans la terre, ce sont des voies de grâce et de miséricorde. Les votes de Dieu dans le purgatoire, ce sont des voies de justice. Les voies de Dieu dans l'enfer, ce sont des voies d'ire et de vengeance.
Outre cela, les voies de Dieu, ce sont ses divins commandements,par lesquels il nous manifeste ses volontés, et nous montre le chemin pour aller au ciel.
Les voies de Dieu, selon saint Ambroise1, ce sont les vertus chrétiennes, par la pratique desquelles il vient faire sa demeure dans nos âmes, et nous fait aller à lui.
Les voies de Dieu, selon saint Cyrille l'Alexandrin 2, ce sont les Saints qui, par leur exemple et par leurs instructions, nous conduisent à Dieu. Voilà ce que c'est que les voies de Dieu.
Or, la très sainte Vierge se trouve au commencement de toutes ces voies. Car, si les pensées et les desseins de Dieu sont les voies de Dieu, elle est le premier objet de son esprit et de sa pensée ; ses premières pensées, ses premiers et plus grands desseins sont pour elle.
Si les opérations des divines perfections sont les voies -de Dieu, n'est-elle pas le chef-d'œuvre incomparable de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté, de son amour, de sa charité ; dans la nature, dans la grâce, dans la gloire, dans la création, dans la rédemption, dans la justification, dans la glorification ?
i. « Viae Domini velut quidam trarnites bonae vitse sunt quae diriguntur aChristo... Via castitas, via fides, via est abstinentia. Est namque via virtutis, est et via iniquitatis... Principium itaque nostrœ virtutis est Christus. » De fi.de, lib. 3, cap. k.
2 « Vias sanctos viros, Prophetas scilicet et legislatores appellarunt, quia possunt monendo ad eum ducere. » Thésaurus , lib. 5. cap. 3.
180 l'enfance ADMIRA RLE
Si les divins commandements sont les voies de Dieu, n'est-elle pas la première, voire l'unique à les observer parfaitement?
Si les vertus chrétiennes sont les voies de Dieu, ne lesa-t-elle pas toutes pratiquées avec une perfection qui n'a rien de semblable ?
Si les Saints sont les voies de Dieu, n'est-elle pas la Heine de tous les Saints?
0 Vierge admirable, que vous avez bien raison de dire que Dieu vous a possédée au commencement de ses voies ' Car il vous regarde de toute éternité comme la première, la plus noble et la plus aimable de toutes ses créatures. Vous tenez la première place dans son esprit et dans son cœur. Vous êtes le premier objet de son amour. Ses premières et plus ardentes affections sontpourvous.il a dessein de vous élever infiniment par-dessus toutes les choses créées. Il veut vous faire des faveurs plus signalées qu'à tous les hommes et à tous les Anges. Il a dessein de vous faire la Dame souveraine de toutes ses œuvres.
Non seulement il vous regarde comme la première et la plus digne de toutes ses créatures ; mais il vous regarde et vous aime comme l'unique de son Cœur, en plusieurs manières.
Le Père éternel vous regarde comme sa Fille unique et uniquement aimée. Oui, Fille unique; car vous êtes l'unique qui êtes conçue et née de toute éternité dans son sein paternel, avec toutes les primautés et privilèges que je viens de dire. Vous êtes l'unique qui êtes née et même conçue dans la plénitude des temps, d'une naissance et d'une conception toute pure, tout immaculée et toute sainte, et qui est une image parfaite de la naissance et de la conception temporelle et éternelle de votre Fils bien-aimé. Vous êtes l'unique qui ressemblez parfaitement à votre Père, étant Mère sans père d'un Homme-
Dieu, comme il est Père sans mère d'un Dieu ; étant Vierge et Mère, comme il est Vierge et Père; et ayant un amour pour votre Fils, qui est une participation et une image excellente de l'amour infini que ce Père divin a pour ce même Fils. Vous êtes l'unique qui n'avez jamais offensé ce Père adorable, mais qui lui avez toujours, obéi, et qui Pavez toujours aimé, servi et honoré depuis le premier instant de votre vie jusques au dernier. Vous xètes aussi l'unique héritière de tous les trésors et de tous les biens généralement de votre Père, c'est-à-dire, de toutes ses grâces et faveurs qui sont partagées entre les autres Saints, et que vous seule possédez en plénitude : Cseteris per partes, Mariœ vero tota se infudit plénitude gratùc . C'est ainsi que le Père éternel vous regarde et vous aime de toute éternité, ô très aimable Marie, comme la Fille unique de son Cœur, comme le trésor de son amour : Amoris Dei Patris thésaurus*. Entin, c'est par vous, après votre Fils, que tous les autres enfants de ce Père divin portent cette glorieuse qualité, dont il soit loué et glorifié ■infiniment et éternellement.
Le Fils de Dieu vous regarde aussi, avant tous les siècles, comme celle qu'il a choisie pour être sa Mère et sa très unique Mère. Il est vrai qu'il donne cette même qualité à toutes les âmes chrétiennes qui font la volonté de son Père ; mais pourtant vous êtes la Mère unique en plusieurs manières. Car vous êtes l'unique qui avez fait naître le Fils de Dieu dans votre Cœur et dans vos entrailles. Vous êtes l'unique qui l'avez fait naître dans votre Cœur dès le premier instant de votre vie. Vous êtes l'unique qui l'avez fait naître pour nous le donner en qualité de Rédempteur. Vous êtes l'unique qui l'avez allaité et nourri du lait sacré de vos saintes mamelles, et qui avez fait une chose plus agréable à sa divine Majesté, et plus méritoire pour vous, en lui donnant votre