PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE XXIV Zo
temples, dans lequel il donne des louanges et des gloires infinies et éternelles à son Père, pour venir dans le sein et dans le Cœur virginal de sa Mère, qui est un autre sanctuaire dans lequel il rend des adorations et des honneurs immenses à la très sainte Trinité : aussi notre 1res digne Enfant sort de la maison de son père, qui est un vrai temple, où elle a loué, adoré et glorifié Dieu très saintement, avec saint Joachim et sainte Anne et un million d'Anges qui l'y accompagnaient, durant trois ans et neuf mois qu'elle y a demeuré; pour aller dans le temple de Jérusalem, afin d'y continuer ses louanges et ses adorations avec les saintes vierges qui y faisaient leur demeure.
Comme le Fils de Dieu sort du sein de son Père, qui est un séjour de gloire et de félicités incompréhensibles pour lui, et vient en la terre, où il ne trouve que des peines et des supplices effroyables, qu'il embrasse néanmoins de bon cœur pour le salut des hommes : aussi notre petite Vierge sort de la maison de son père et de sa mère, qui est une demeure de joie et de délices pour elle, et vient en Jérusalem, où elle aura à souffrir des douleurs et des angoisses inconcevables, qu'elle portera très volontiers, pour coopérer avec son Fils à la rédemption de l'univers.
Quoique le Père éternel nous donne son Fils avec une bonté immense, et qu'il l'abandonne aux tourments et à la mort de la croix pour notre salut, avec une charité incompréhensible, il est vrai pourtant que l'amour infini qu'il a pour ce Fils bien-aimé lui causerait une douleur infinie, s'il en était capable, lorsqu'il sort de son sein pour se venir plonger dans les souffrances qui l'attendent ici-bas. De même, quoique saint Joachim et sainte Anne consentent volontiers d'être privés de la très douce présence de leur unique et très chère Enfant, parce qu'ils ont fait vœu de la donner à Dieu qu'ils aiment mieux qu'eux-mêmes : on ne peut pas douter néanmoins que
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cette privation ne leur soit aussi sensible et très douloureuse, que cette aimable Enfant leur est chère et précieuse. Car c'est leur trésor, leur gloire et leurs délices ; c'est leur cœur, leur âme, leur vie, leur amour et toute leur consolation. Mais connaissant que Dieu l'appelle ailleurs, ils la lui donnent de tout leur cœur.
Où êtes-vous, pères et mères qui vous opposez à sa divine volonté, quand il appelle vos enfants à l'état ecclésiastique ou à la profession religieuse ? Oh ! que vous êtes cruels contre vos enfants, puisque vous leur ravissez le plus grand bonheur qui leur puisse arriver ! Que vous êtes cruels contre ynus-mêmes, puisque vous massacrez vos âmes et que vous leur donnez une mort éternelle, en voulant ravir à Dieu l'autorité et le pouvoir que sa souveraineté lui donne de disposer comme il lui plaît de ses créatures, qui sont infiniment plus à lui qu'à vous qui ne les avez que de lui !
Mais revenons à notre sujet. Il est certain que le Fils de Dieu pouvait sauver le monde sans sortir du sein de son Père, et sans venir en la terre comme il est venu. Pourquoi donc, mon Sauveur, sortez-vous de ce sein adorable, plein de gloire et de délices pour vous? Pourquoi voulez-vous venir en cette terre de péché et de malédiction, où vous ne trouverez que des douleurs et des souffrances ? C'est pour nous donner de plus grandes marques de l'amour infini qu'il a pour son Père et pour nous. De même il semble qu'il n'est point nécessaire que la tille bien-aimée de Joachim et d'Anne sorte de la maison de son père et de sa mère pour aller faire sa demeure dans le temple de Jérusalem et parmi les vierges qui y sont, vu spécialement qu'il y a plus de vertu, plus de piété et de sainteté dans la maison de saint Joachim et de sainte Anne, que dans la communauté de ces vierges. Cette sainte maison est un vrai temple où Dieu est adoré, loué et glorifié nuitetjourplus saintement que dans le temple de Jérusalem ; car saint Joachim et sainte Anne
sont les deux plus saintes personnes qui soient dans le monde. Cetle bienheureuse maison est la demeure des Anges et du Roi même des Anges, et un vrai paradis. Il n'y a aucun lieu en la terre où notre sainte Enfant puisse être plus dignement, plus saintement et plus agréablement pour elle, eu égard au très grand amour que son père et sa mère lui portent, et à l'affection très ardente qu'elle a pour eux. Mais connaissant qu'elle fera une chose plus agréable à Dieu d'en sortir, l'amour incomparable dont son Cœur est embrasé pour sa divine Majesté J'oblige de le faire.
iMais est-il nécessaire, ô divine Enfant, que vous le fassiez sitôt? Qu'y a-t il qui vous presse tant de vous séparer d'un si bon père et d'une si bonne mère qui ont tant de tendresse pour vous ? Quel mal y a-t-il d'attendre encore quelques années, afin que vous soyez plus forte ? Quelle apparence qu'une enfant à l'âge de trois ans se puisse passer des soins et de la conduite de son père et de sa mère ? Je sais bien qu'il n'en va pas de vous comme des autres enfants, et que le Saint-Esprit vous conduit et vous protège d'une manière extraordinaire. Je sais bien aussi qu'ils vous ont vouée à Dieu pour le servir dans son temple ; mais quel service lui pouvezvous rendre dans un âge si tendre et si faible? Donnezleur donc la consolation, et à vous aussi, de demeurer encore un peu de temps avec eux. Non, car Dieu l'appelle, et elle le veut suivre fidèlement et sans aucun retardement.
Voici encore un rapport entre la sortie du Fils de Dieu du sein de son Père, et la sortie de la petite Marie de la maison de ses parents. C'est que, comme le Verbe incarné est sorti du sein de son Père et s'est privé, depuis le moment de son incarnation jusqu'à sa résurrection, d'une gloire infinie et de toutes les choses de ce monde qui lui appartenaient par une infinité de titres, afin de nous prêcher premièrement par son exemple ce qu'il devait nous
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enseigner de bouche par après, en ces paroles : Quiconque ne renonce point à toutes choses, ne peut point être mon disciple ; et quiconque veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu il porte sa croix et qu'il me suive*. Il inspire aussi celle qu'il a choisie pour être sa Mère et la nôtre, d'en faire de même, c'est-à-dire de quitter son père, sa mère, sa maison, son pays, tous ses parents, de renoncer au monde avant que de le connaître, et à toutes les choses du monde, et, qui plus est, à soi-même et à toutes ses inclinations, pour être notre exemple après son Fils, et spécialement pour être le modèle d'un nombre innom" brable de saintes filles que la divine Bonté a choisies et appelées pour suivre cette grande Princesse, qui est la Fille aiaée du souverain Monarque de l'univers. Oh ! que bienheureux sont ceux qui suivent cette très aimable Enfant, et qui commencent à la suivre dès leur enfance ! Oh ! qu'il est bien vrai ce qu'a dit Je Saint-Esprit, que c'est un grand bonheur à l'homme de commencer à porter le joug du Seigneur dès son adolescence, voire dès son enfance : Bonum est viro, cum portaverit jugum ab adolescentia sua - ! Oh ! que c'est une chose avantageuse de quitter le monde avant que de l'avoir connu et que d'avoir bu de son venin ! Arrière cet abus et cette erreur insupportable qui est dans l'esprit de plusieurs, qui disent qu'il est bon que ceux qui se doivent consacrer à Dieu goûtent le monde avant que de le quitter. Oh ! combien d'àmes se sont égarées en suivant cette pernicieuse maxime ! Combien de personnes qui étaient appelées de Dieu à la profession ecclésiastique ou religieuse, se sont perdues pour avoir trop tardé à suivre l'inspiration de Dieu, et pour avoir trop demeuré dans le monde, qui, étant le corps du
1. « Sic ergo omnis ex vobis qui non renuntiat omnibus quse possidet.non potest meus esse cliscipulus. » Luc. XIV, 33. — « Si quis vult post me venire, abneg-et semetipsum, et tollat crucem suani, et sequutur me. » Matth. XVI, 24.