Apoc, V
pour évangéliser les pauvres ; donner pour preuve de sa mission que les pauvres sont, évangéliscs ; annoncer sa naissance aux bergers, et les attirer à lui auparavant que d'y appeler les rois ; choisir de pauvres pêcheurs pour en faire ses Apôtres; commencer l'établissement de la religion chrétienne par les simples et les pauvres, qu'il y a fait venir les premiers. Voyez voire vocation, dit saint Paul, parlant aux premiers chrétiens : N'est-il pas vrai que les sages et les savants du siècle ne sont pas en grand nombre parmi vous, ni les puissants, ni les nobles ; mais que Dieu a choisi ceux qui passent pour fous dans le monde, c'est-à-dire, les simples et les ignorants, pour confondre tes sages, et qu'il a élu la faiblesse du monde pour confondre les puissants, et qu'il a pris ceux que le monde appelle roturiers et qu'il méprise comme gens de néant, afin d'abaisser et de détruire l'orgueil et l'arrogance des enfants de la chair* ?
Et il a fait tout cela pour honorer et sanctifier particulièrement l'état de la pauvreté, pour consoler et encourager les pauvres, pour leur apprendre à ne faire pas grand état des richesses et à ne porter point d'envie aux riches, et pour leur faire voir que leur condition étant plus conforme à celle du Sauveur, elle est plus agréable à Dieu, et qu'il est plus facile de s'y sauver qu'en celle des grands et des riches, dans laquelle il faut une grâce non commune, mais extraordinaire et comme miraculeuse, pour y opérer son salut. Ce que le Saint-Esprit, parlant par la bouche de l'Eglise, nous marque en ces paroles qu'elle adresse à Dieu, dans l'oraison qu'elle dit en la fête de saint Casimir, tils d'un roi de Pologne, qui avait été dans
1. « Yidete enim vocationem vestram, fratres, quia non multi sapientes secundum carnem, non multi potentes, non multi nobiles : sed quoe stulta sunt mundi elegit Deus, ut confund&t sapientes ; et infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia ; et ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus et ea quae non sunt, ut ea quœ suntdestrueret, ut non glorietur omnis earo in conspeclu ejus. » 1 Cor. 1, 2'
316 l'enfance admirable
les honneurs d'une principauté temporelle : 0 Dieu, qui avez armé et fortifié saint Casimir de la vertu de constance parmi les délices royales'. Car ce sont les mêmes paroles qu'elle emploie dans l'oraison de la fête du grand saint Denys, apôtre de la France et martyr, pour montrer qu'il faut une grâce aussi forte et extraordinaire pour se sauver parmi les grandeurs du siècle, que pour vaincre les tourments les plus atroces du martyre, tels qu'ont été ceux que saint Denys a soufferts.
Mais ce même Sauveur, qui a eu tant d'amour pour la pauvreté, et qui l'a rendue si honorable et en tant de manières, pour les raisons susdites, a voulu aussi prendre naissance d une race royale ; afin de ne jeter pas le désespoir dans les cœurs des princes et des rois de la terre, et de ne leur fermer pas entièrement la porte de l'espérance pour le ciel. S'il n'avait fait cela, ne semblerait-il pas que le paradis serait tout à fait fermé pour les grands et pour les riches du siècle? Car si on considère que le Fils de Dieu, qui est venu en la terre pour nous montrer le chemin du ciel par ses paroles et par son exemple, nous a déclaré « qu'il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'un homme riche puisse entrer dans le royaume de Dieu2 » ; et que lui. sa très sacrée Mère et tous ses Saints ont marché par un chemin tout contraire à celui par lequel ces personneslà marchent; et que toutes les maximes du royaume de Dieu, qui est le Christianisme, sont opposées à leurs maximes et à leurs sentiments ; et que tout l'Évangile ne prêche aux chrétiens que mortification, humiliation, abnégation de soi-même et de toutes choses, qui est un langage que les personnes riches n'entendent point du tout ; si, dis-je, on regarde bien ces choses avec les
1. « Deus qui, inter regales delicias et mundi illecebras, sanctum Casimirum virtute constantise roborasti... » Bref. rom. die 4 martii.
2. « Facilius est camelum per foramen aous transire, quani divitem intrare in regnum Dei. » Luc. XVIII, 25.
yeux de la toi qui ne peuvent se tromper, non plus que les yeux de Dieu même, quelle espérance pourra-t-il rester aux grands et aux riches de ce monde de parvenir au ciel '?
Mais notre très miséricordieux Sauveur, qui est venu en la terre pour ouvrir le paradis à tous les hommes, a voulu être grand selon sa naissance humaine et temporelle, pour faire entrer les grands dans l'espérance de se pouvoir sauver ; pour les animer et encourager à faire violence sur leurs passions, et à s'efforcer de surmonter les obstacles du salut qui se rencontrent dans leur condition, détachant leur esprit et leur cœur de leurs grandeurs et de leurs richesses, ne méprisant pas la condition des petits et des pauvres, ne les opprimant point par leur autorité ; mais se servant du pouvoir que Dieu leur a donné, non pas tant pour se faire redouter euxmêmes, que pour faire craindre et servir celui qui a fait les grands et les petits; se rendant les protecteurs des veuves, des orphelins et des tp défendus ; employant leurs commodités temporelles en aumônes et autres œuvres de piété ; surtout, se gardant soigneusement de la maladie des grands et des riches, qui est l'orgueil, la fierté et l'arrogance, qui leur enfle le cœur, qui les porte à mépriser les autres et à se préférer à tout le monde pour la noblesse de leur extraction, ne considérant point ce qu'a dit un ancien1 : Qu'il n'y a jamais eu de rois en la terre qui ne soient descendus de quelques roturiers, et qu'il n'y a point de roturiers qui ne soient venus de quelque race royale ; et qu'il arrive ordinairement que celui qui est pauvre et petit devant les hommes, est grand et riche devant Dieu, et que celui qui est grand devant le monde, est très petit et très méprisable devant Dieu. C'est ce que le Saint-Esprit veut dire en ces pa-
1. Plato aiebat neminem regem non ex servis esse oriiindum : et neminem servum non ex regibus. (Note de l'auteur).
."318 LENFA.NCE ADMIRABLE
rôles : « Glorietûr frater humilis in exaltatione sua, dicrs autem, in humïlitate sua ' : « Que le chrétien qui est dans une condition pauvre et abjecte, se glorifie en son exaltation, et que le riclie s'humilie en sa bassesse et en son abjection. »
La einqtnème raison pour laquelle notre Sauveur a voulu que lui et sa divine Mère soient nés d'une race royale et illustre, est pour montrer que le Fils et la Mère n'ayant aucune part au péché du premier homme, mais ayant été conçus et étant nés dans la justice originelle, ils avaient droit de jouir des privilèges et avantages de l'état d'innocence dans lequel était l'homme avant son péché, qui était, comme nous avons dit ci-dessus, un état royal et magnifique.
Mais remarquez, s'il vous plait, qu'il ne se trouvera point que jamais Notre- Seigneur ni sa bienheureuse Mère aient parlé directement ni indirectement de leur extraction, ni qu'ils aient jamais dit une seule parole pour faire connaître tacitement ou expressément qu'ils fussent de la race royale de David. Il est vrai que le Saint-Esprit a inspiré aux sacrés Ëvangélistes d'écrire une généalogie de notre Sauveur, qui le fait descendre de quatorze rois ; mais cette description lui est plus ignominieuse que glorieuse. Car elle nous fait voir qu'il est sorti, selon la chair, de gens pour la plupart si méchants et si impies, qu'il y a grand sujet de croire qu'ils sont presque tous au rang des réprouvés et des damnés. Et même il a voulu qu'on ait mis dans cette généalogie les noms de quelques femmes qui étaient du nombre de celles qui sont l'opprobre de leurs familles.
0 mon Jésus, que votre esprit est opposé à l'esprit du monde ! Car dans le monde on fait grandissime état, on fait sonner bien haut et on se vante partout de la noblesse du sang ; et je ne m'étonne pas si les hommes du monde,