TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE Mil
SECOND POINT
Considérez que la bienheureuse Vierge a élé possédée et animée dès son Enfance, du même Esprit qui devait posséder et conduire celui dont elle devait être la Mère ; et qu'elle a commencé dès lors à pratiquer ce que ce divin Esprit devait enseigner à tous les fidèles par la bouche de saint Paul, en ces paroles : Ayez en cous les sentiments de Jésus-Christ l. Elle a aimé dès lors ce qu'il devait aimer ; elle a eu en haine ce qu'il devait haïr. C'est pourquoi elle a eu une singulière affection pour le silence, et une grande aversion pour le beaucoup parler.
Aussi ne lisons-nous point, ni dans l'Évangile, ni dans aucun historien ecclésiastique, ni dans aucun autre livre, qu'elle ait dit une seule parole durant son Enfance, soit pendant qu'elle a demeuré en la maison de ses parents, soit lorsqu'elle en est sortie pour s'aller présenter à Dieu dans le temple, soit pendant qu'elle y a fait sa demeure. Et nous ne trouvons point dans le saint Évangile qu'elle ait parlé que sept fois en tout le reste de sa vie, et encore fort peu à chaque fois.
0 divine Vierge, je vous donne mon cœur et ma langue: prenez une pleine et parfaite possession de l'un et de l'autre. Faites que je n'aie point de cœur que pour aimer votre Fils et vous, et que je n'aie point de langue que pour parler le langage de mon très adorable Père et de ma très aimable Mère.
TROISIÈME POINT
Considérez attentivement ces paroles du Saint-Esprit, parlant par la bouche de saint Jacques : La langue est un abîme d'iniquité : Lingua universitas iniquitatis*. C'est
I. « Hoc sentite in vobis quod et in Christo. » Philip. II, 5. -'. Jac. III, G.
la source des blasphèmes, des impiétés, des malédictions, des calomnies, des médisances, des faux témoignages, des parjures, des mensonges, des tromperies, des railleries, des murmures, des paroles injurieuses et piquantes, des paroles lascives, et d'une infinité d'autres péchés. C'est pourquoi Dieu aime infiniment le silence, parce que le silence préserve les émes de tous ces péchés, et de tous les maux qu'ifs traînent après eux. De là vient que . le même Saint-Esprit crie par la bouche du même saint Jacques : Que celui qui ne sait point réfréner et mortifier sa langue, sait fort bien tromper et séduire son cœur; mais qu'il ne sait pas ce que c'est que vertu et religion, n'en ayant point qui ne soit fausse et imaginaire seulement1. Et au contraire, que celui-là. est arrivé au point de sa perfection, qui ne pèche point en ses paroles -.
Dieu aime encore le silence, parce que c'est un sacrifice que nous lui faisons de la passion et de l'inclination grande que nous avons de parler. C'est un sacrifice qui lui plaît tant, que même il a fort agréable que nous nous abstenions quelquefois des bonnes paroles : Obmutui et humiliatus sum, et silui a bonis, dit le saint Prophète3 : « Je me suis tu, et me suis humilié, et me suis abstenu même de dire de bonnes choses. » C'est pourquoi Notre-Seigneur et sa sainte Mère se sont abstenus de dire tant de choses si saintes et si bonnes, car ils n'en pouvaient dire d'autres. C'est pourquoi saint Jean-Baptiste a été près de trente ans dans les déserts sans parler, et s'y est retiré : Ne levi saltem maculare vitam famine posset : « De peur de mettre quelque tache en sa vie, par quelque parole oiseuse. » C'est pourquoi encore on a vu tant de milliers de Saints qui ont passé toute leur vie dans la solitude et dans le silence. C'est pourquoi enfin
1. « Si quis autem putat se religiosum esse, non refrenans linguam suam. sed seducens cor suum, hujus vana est religio. » Jac. I, 26.
2. « Si quis in verbo non offendit, hic perfectus est vît. » Jac. 111,2.