‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostolique (volume 5)Chapitre 68 sur 303 · PREMIÈRE PARTIE. — CIIAI'ITHK VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CIIAI'ITHK VIII

nique l, est un de ceux qui assurent que la révélation de sainte Catherine n'est pas véritable.

Nicolaus Lancicius, de la Compagnie de Jésus, écrit qu'en l'année 1630, il a vu à Rome les Révélations de sainte Catherine, imprimées à Venise par Lazare Zoardi, en l'année 1504, plus de cent ans après la mort \de la Sainte ; imprimées, dis-je, en vieux langage italien, et lçs avoir lues et relues soigneusement, et n'y avoir rien trouvé du tout de la dite révélation2.

Martinus Delrio, de la même Compagnie de Jésus, écrit deux choses remarquables sur ce sujet3. La première est que ni le bienheureux Père Raymond, confesseur de sainte Catherine, ni aucun de ses autres confesseurs, qui ont très diligemment recueilli et transmis à la postérité toutes ses révélations, n'ont faitaucune mention de cellelà.

La seconde est que cet auteur déclare qu'il a vu et lu un livre à Mayence, dans une bibliothèque de la dite Compagnie, qui avait été mis en lumière par autorité publique, dans lequel il était rapporté que, en l'année 1509, on arrêta dans la Suisse, en la ville de Berne, qui pour lors était encore catholique, à l'instance des habitants de •cette ville, quatre hommes d'une même profession, qui non seulement publiaient que c'était une hérésie de croire que la bienheureuse Vierge eût été conçue sans péché, mais qui soutenaient leur opinion avec tant de passion et d'opiniâtreté, qu'ils employaient plusieurs faussetés, fourberies, impiétés, prestiges et enchantements diaboliques, pour attirer autant de personnes qu'ils pouvaient dans leur parti. A raison de quoi le Pape Jules II envoya un légat exprès en la ville de Berne, qui, ayant examiné soigneusement cette cause, et ayant trouvé ces quatre hommes convaincus des crimes dont on les accusait, les

1. Lib. 4. contra Cajel., p. 35t>. — 2. Opusc. 11, p. 49. ■3. De dise, mag., lib. 4, cap. 1, quaest. 3, sect. 5.

118 l'enfance admirable

fit dégrader et livrer aux bras séculiers. En suite de quoi ils furent condamnés au feu par les juges séculiers, et furent brûlés effectivement le 23 de mai de la susdite année, en la présence de plusieurs milliers de personnes.

Je sais bien encore que vous produirez plusieurs saints Docteurs qui ont eu une opinion contraire à l'Immaculée Conception de la Mère du Sauveur. Mais on vous répondra :

Premièrement, que plus de mille ans se sont écoulés sans qu'il se soit trouvé personne, parmi les anciens Pères de l'Église, qui ait dit ouvertement aucune chose contre la pureté de cette Conception ; et que, au contraire, les plus saints et les plus doctes qui aient été en tous les siècles, l'ont autorisée.

Secondement, que quand Dieu a permis qu'il se soit rencontré, dans le douzième siècle et dans les autres suivants, quelques saints Docteurs qui l'aient combattue, c'a été pour obliger son Église à bien examiner la chose, afin d'en rendre par après la vérité plus ferme et plus éclatante. Ç'à été pour donner occasion aux serviteurs de sa très chère Mère, d'exercer le zèle qu'ils ont pour son honneur, et d'enrichir le christianisme d'un grand nombre d'excellents livres, qui annonceront à tout l'univers, jusqu'à la fin des siècles, les louanges de cette Mère incomparable. C'a été pour enflammer davantage les cœurs des fidèles en la dévotion de sa Conception imma culée, et pour les animer à en faire la fête avec plus d'ardeur. C'a été, enfin, pour donner sujet à l'esprit humain de s'humilier, et de reconnaître que ses lumières ne sont bien souvent que des ténèbres, et qu'il se trompe aisément en ses pensées et en ses sentiments. A raison de quoi il ne doit pas s'y attacher, mais être très facile à s'en départir, qui est la marque de la vraie humilité.

C'est ce qu'a fait saint Anselme, qui d'abord ayant cru

que la Mère de Dieu avait été conçue en péché originel, s'est détaché par après de cette opinion ', et s'est rendu le défenseur de l'innocence de sa Conception, ainsi qu'il paraît dans l'épître dont j'ai parlé ci-dessus, et dans ces paroles qu'il a écrites sur le chapitre cinquième de la seconde épître aux Corinthiens. « Tous, dit-il, sans en excepter personne, sinon la Mère de Dieu, sont morts dan^s leurs péchés, ou originels, ou bien commis par leur propre volonté » : Omnes mortui sunt in peccatis, nemine prorsus excepto, dempta Matre Dei, siveoriginalibus, sive voluntate additis.

C'est ce qu'a fait saint Bernard, qui conclut la lettre qu'il écrit aux Chanoines de Lyon, contre la fête qu'ils faisaient en l'honneur de la Conception de la sacrée Vierge, par ces paroles : Tout ce que j 'ai dit se doit entendre sans préjudice dis sentiments de ceux qui auraient plus de lumière que moi, et spécialement de l'Eglise romaine, à V autorité et examen de laquelle je soumets tout ce que j'ai avancé sur ce sujet, étant prêt de corriger tout ce qui ne serait pas conforme à son jugement*. Et ce grand saint fit bien voir, par effet, que son cœur était d'accord avec sa langue ; car il fit en sorte, auprès du Pape Innocent II, selon le témoignage du cardinal Baronius en ses Annales (Anno 1136), que la chose ayant été examinée, ce Souverain Pontife ordonna que l'Église ferait la fête de la Conception de la Mère de Dieu.

Mais si vous désirez voir plus clairement comme il changea tout à fait de sentiment, après avoir écrit la susdite lettre, écoutez ce qu'il dit au sermon treizième de

1. Dans ce passage et les suivants, où il est question d'une rétractation de saint Bernard, d'Alexandre de Halès, d'Albei t le Grand et de saint Bonaventure, le P. Eudes s'appuie sur l'autorité de Salazar, 1. c, ch. 42.

2. « Quae autem dixi, absque praejudicio sane dicta sint sanius sapientis. Romanae praesertim Ecclesiae auctoritati atque examini totum hoc, sicut et caetera quae ejusmodi sunt, uni versa reservo : ipsius, si quid aliter sapio, paratus judicio emendare. » Episl. ll'i.

120 l'enfance admirable

Cœna Domini : II n'y a aucun, dit-il entre les enfants des hommes, ni grand ni petit, quelque éminente sainteté qu'il ail, et quelque privilège quil puisse avoir, qui nait été conçu dans les péchés, excepté la Mère de celui qui est l'immaculé1. Et au sermon quatrième sur le Salve ttegina, il assure encore qu'elle a été préservée de tout péché originel et actuel*.

C'est ce qu'a fait encore Alexandre de Halès, maître de saint Thomas, duquel plusieurs auteurs très dignes de foi rapportent 3, qu'ayant premièrement soutenu la Conception immaculée de la bienheureuse Vierge, et ayant été tenté par après de faire le contraire, comme il se préparait à cela, il fut soudain frappé d'une violente maladie, qui lui ayant fait reconnaître sa faute, il rentra dans son premier sentiment et y persévéra jusqu'à la fin de sa vie, et fit même un livre sur ce sujet.

C'est ce qu'ont fait aussi Albert le Grand et saint Bonaventure, lesquels ayant été contraires à la doctrine de la très pure Conception de la Reine des Anges, se sont désistés de leur première opinion sur ce sujet, et ont enseigné et prêché hautement que, par une grâce particulière de Dieu, elle a été préservée du péché originel, et que ce privilège n'a été accordé qu'à son Fils et à elle.

1. » Non est in filiis hominum magnus vel parvus, tanta praeditus sanctitate, nec tanta? religionis privilegiatus honore, qui nec in peccatis fuerit conceptus, prêter Matrem immaculati. » Ce sermon qui se trouve parmi les œuvres de S. Bernard, est attribué par Mabillon, à Oger, abbé de Lucède, au diocèse de Verceil. Cf. Opéra S. Bernedit. Benedict.

2. « Ex omni parte (ricit peccatum), hoc est ex parte originalis, et ex parte actualis peccati. » Dans l'édition des Bénédictins, les sermons sur le Salve Regina sont attribués à Bernard, archev. de Tolède.

Page 1