XXX. — Continuation du discours précédent de la confiance
Pour nous affermir d'avantage dans cette sacrée confiance, notre très doux et très aimable Sauveur prend au regard de nous les noms et les qualités les plus douces et les plus amoureuses qui puissent être. Car il se dit et est en effet notre ami, notre avocat, notre médecin, notre pasteur, notre frère, notre père, notre àme, notre esprit et l'époux de nos âmes ; et il nous appelle ses ouailles, ses frères, ses enfants, sa portion, son héritage, son àme, son cœur, et nos âmes ses épouses.
Il nous assure en divers lieux de ses saintes Écritures, qu'il est dans un soin et dans une vigilance continuelle au regard de nous1; qu'il nous porte et qu'il nous portera toujours lui-même dans son sein, dans son cœur et dans ses entrailles ; et il ne se contente pas de dire une fois ou deux qu'il nous porte en cette façon, mais il le dit et le redit, jusqu'à cinq fois en un même lieu2. Et ailleurs, qu'encore bien qu'il se trouvât une mère qui vint à oublier l'enfant qu'elle a porté dans ses entrailles, lui pourtant ne nous oubliera jamais, et qu'il nous a écrit en ses mains, afin de nous avoir toujours devant
bonitati ». Respondit : « Certa spe credere debes quod te post mortem suscipiam, sicut pater filium suum amantissimum, et quod nunquam aliquis pater tam fideliter cuui unico filio suani hœreditatem divisit, sicut ego onmia bona ruea et nieipsum tibi communicabo. » Liber spec. grat. 1. c.
1 « Gui (Deo) <:ura est de omnibus. » Sap. XII, 13. « Ipsi ^Deo) cura est de vobis. » 1 Pet. V, 7.
2 « Audite me, domus Jacob, qui portamini a meo utero, qui gestamini a mea vulva. Usque ad senectam ego ipse, et usque ad eanos ego portabo : ego feci, et, ego feram : ego portabo et salvabo. » 1s. XLVJ, 3-4. Le V. P. Eudes goûtait tellement ce chapitre d'Isaïe qu il l'a inséré dans son Office du Sacré Cœur de Jésus. 11 forme la seconde leçon pour le jour de l'Octave.
ses yeux' ; que quiconque nous touche, louche la prunelle de ses yeux* ; que nous ne devons point avoir soin des choses qui nous sont nécessaires pour le vivre et le vêtir, qu'il sait bien que nous avons besoin de ces choses-là, et qu'il en a soin pour nous3 ; qu'il a compté tous les cheveux de notre tête, que pas un d'iceux ne périra1 ; que son Père nous aime comme il l'aime lui-même, et qu'il nous aime comme son Père l'aime8; qu'il veut que nous soyons là où il est, c'est-àdire que nous soyons reposant avec lui dans le sein et dans le cœur de son Père 6 ; que nous soyons assis avec lui dans son trône7; et qu'en un mot nous ne soyons qu'un, voire que nous soyons consommés en unité avec lui et avec son Père8. Si nous l'avons offensé, il nous promet que, retournant vers lui avec humilité, repentance, confiance en sa bonté et résolution de nou& séparer du péché, il nous recevra, il nous embrassera,
1 « Numquid oblivisci potest mulier infantem suum, ut non misereatur filio uteri sui ? Et si illa oblita fuerit, ego tamen non obliviscar tui. Ecce in manibus meis descripsi te : mûri tui coram oculis meis semper. » Is. XLIX, 15-17. Le P. Eudes a pris ce passage d'Isaïe pour en faire la troisième antienne des II. Vêpres de son Office du Sacré Cœur de Jésus.
s » Qui enim tetigerit vos, tangit pupillam oculi mei. » Zach. II, 8.
3 « Nolite ergo solliciti esse, dicentes : quid manducabimus, aut quid bibemus, aut quo operiemur ? Hase enim omnia gentes inquirunt. Scit enim Pater vester, quia his omnibus indigetis. Quserite primum regnum Dei, et justitiam ejus : et hac omnia adjicientur vobis. » Matth. VI, 31, 33.
* « Vestri autem capilli capitis omnes numerati sunt. » Matth. X, 30. <( Et capillus de capite vestro non peribit. » Luc. XXI, 13.
i« Pater juste... dilectio qua dilexisti me in ipsis sit. » Joan XVII, 26. « Sicut dilexit me Pater, et ego dilexi vos. » Joan. XV, 9.
6 « Pater, quos dedisti mihi volo ut ubi sum ego et illi sint mecum. » Joan. XVII, 24.
7 « Qui vicerit, dabo ei sedere mecum in throno meo. » A/toc. III. 21. Cf. Offices du Sacré Cœur de Jésus, aux I Vêpres, 5" antienne.
" « Ut omnes unum sint sicut tu, Pater, in me et ego in te, ut et ipsi in nobis unum sint... Sint unum sicut et nos unum sumus. Ego in eis, et tu in me ; ut sint consummati in unum. » Joan. XVII, 21-23. Cf. Offices du Sacré Cœur, aux II Vêpres, 4" antienne.
il oubliera tous nos péchés, et nous revêtira de la robe de sa grâce et de son amour, dont nous avions été dépouillés par notre faute 1.
En suite de cela, qui n'aura confiance, et qui ne s'abandonnera entièrement au soin et à la conduite d'un ami, d'un frère, d'un père, d'un époux, lequel a une sagesse infinie pour connaître ce qui nous est le plus avantageux, pour prévoir tout ce qui peut nous arriver, et pour choisir les moyens les plus convenables afin de nous conduire au but de notre souverain bonheur ; comme aussi qui a une bonté extrême pour n.ous vouloir toute sorte de bien, avec une puissance immense pour détourner le mal qui peut nous arriver, et nous faire le bien qu'il veut nous procurer ?
Mais afin que vous ne pensiez pas que ses paroles et ses promesses soient sans efïet, voyez un peu ce qu'il a fait et souffert pour vous en son Incarnation, en sa vie, en sa passion, et en sa mort ; et ce qu'il fait encore tous les jours dans le très saint Sacrement de l'Eucharistie ; comme il est descendu du ciel en terre pour l'amour de vous ; comme il s'est humilié et anéanti jusqu'à vouloir être enfant, naître dans une étable, s'assujettir à toutes les misères et nécessités d'une vie humaine, passible et mortelle ; comme il a employé tout son temps, toutes ses pensées, paroles et actions pour vous ; comme il a livré son très saint corps à Pilate, aux bourreaux et à la croix ; comme il a mis sa vie, et répandu son sang jusqu'à la dernière goutte, comme il vous donne, et si souvent, par la sainte Eucharistie, son corps, son sang, son àme, sa divinité, tous ses trésors, tout ce qu'il est, et tout ce qu'il a de plus cher et de plus précieux. 0 bonté,
1 « Si autem impuis egerit pœnitentiam ab omnibus peccatis suis quœ operatus est, et custodierit omnia prsecepta mea, et fecerit judicium et justitiam, vita vivet et non morietur. Omnium iniquitatum ejus quas operatus est, non recordabor. » Ezech. XVII, 21. « Cito proferte stolam primam, et induite illum. » Luc XV, 22.
ô amour, ô très bon et très aimable Jésus ! Que ceux-là espèrent en vous, qui connaissent votre très doux et très saint nom1, qui n'est autre qu'amour et bonté; car vous êtes tout amour, tout bonté et tout miséricorde. Mais je ne m'étonne pas s'il y en a peu qui se confient parfaitement en vous, parce qu'il y en a peu qui s'étudient à connaître et à considérer les effets de votre infinie bonté. O mon Sauveur, certes il faut avouer que nous sommes bien misérables, si nous n'avons confiance en votre bonté, après nous avoir fait voir tant et tant de témoignages de votre amour vers nous ! Car si vous avez tant fait et tant souffert, et si vous avez donné des choses si grandes, que feriez-vous encore maintenant, et que nous donneriez-vous si nous allions à vous avec humilité et confiance ?
Entrons donc dans un grand désir de nous bien établir dans cette divine vertu; ne craignons point, mais soyons courageux à former des hauts desseins de servir et aimer très parfaitement et très, saintement notre très adorable et très aimable Jésus, et à entreprendre des choses grandes pour sa gloire, selon le pouvoir et la grâce qu'il nous en donnera. Car, encore bien que nous ne puissions rien de nous-mêmes, nous pouvons tout en lui, et son aide ne nous manquera point si nous avons confiance en sa bonté.
Mettons entre ses mains, et abandonnons totalement aux soins paternels de sa divine Providence tout ce qui nous concerne pour le corps et pour l'âme, pour les choses temporelles et spirituelles, pour notre santé, pour notre réputation, pour nos biens, pour nos affaires, pour les personnes qui nous touchent, pour nos péchés passés, pour l'avancement de nos âmes dans les voies de la vertu et de son amour, pour notre vie, pour notre mort, pour notre salut même et pour notre éternité, et
1 « Et sperent in te qui noverunt nomen tuum. » Ps. IX. 11.
généralement pour toutes choses, nous assurant en sa pure bonté qu'il en prendra un soin particulier, et qu'if disposera de toutes choses en la meilleure manière qui puisse être.
Prenons bien garde à ne nous appuyer point, ni sur le pouvoir ou la faveur de nos amis, ni sur nos biens, ni sur noire esprit, si sur notre science, ni sur nos forces, ni sur nos bons désirs et résolutions, ni sur nos prières, ni même sur la contiance que nous sentons avoir en Dieu, ni sur les moyens humains, ni sur aucune chose créée, ains sur la seule miséricorde de Dieu. Ce n'est pas qu'il ne faille employer les choses susdites, et apporter de notre côté tout ce que nous pouvons pour vaincre le vice, pour nous exercer en la vertu et pour conduire et accomplir les affaires que Dieu nous a mises en mainT et nous acquitter clés obligations qui sont attachées à notre condition. Mais nous devons renoncer à tout l'appui et à toute la confiance que nous pourrions avoir sur ces choses-là, et nous appuyer sur la pure bonté de Notre-Seigneur. De sorte que nous devons prendre autant de soin et travailler autant de notre côté, comme si nous n'attendions rien de la part de Dieu : et néanmoins nous ne devons non plus nous appuyer sur notre soin et travail, que si nous ne faisions rien du tout, ains attendre tout de la seule miséricorde de Dieu.
C'est à quoi nous exhorte le Saint-Esprit, quand il dit par la bouche du Prophète-Roi : Révéla Domino viam tuam, et spera in eo, et ipse faciet* : « Mettez entre les mains de Dieu toute la conduite de votre vie, et tout l'état de vos affaires, et ayez espérance en lui, et il en prendra soin. » Et en un autre lieu : Jacta super Domînum curam tuam, et ipse te enutrieti: « Laissez le soin de vousmêmes et de tout ce qui vous touche à Notre-Seigneur,
' Ps. XXXVI, 5.
'/'s. LIV, 23.
SECONDE PARITE. — § XXX 243
et lui-même .vous nourrira. » Et parlant par le prince des Apôtres, il nous avertit de jeter tous nos soins et sollicitudes en Dieu, d'autant qu'il a soin de nous : Omnem solHcitudinem vestram projicîentes in eum, quoniam ipsi ru ru est de vobis1. C'est ce que Notre-Seigneur dit à sainte Catherine de Sienne : Ma fille, oublie-loi et pense à moi, et moi je penserai continuellement à toi9-.
Prenez aussi cet enseignement pour vous. Mettez votre soin principal à éviter tout ce qui déplaît à Notre-Seigneur, et à le servir et aimer parfaitement, et il convertira toutes choses, même vos fautes en votre avantage.
Accoutumez-vous à faire souvent des actes de confiance en Dieu, mais spécialement lorsque vous serez attaqué de pensées ou sentiments de crainte et de défiance, soit pour vos péchés passés, soit en quelque autre sujet. Élevez aussitôt votre cœur vers Jésus et lui dites, tantôt avec le Prophète royal : Ad te, Domine levavi animant meam : Deus meus, in te confido, non erubescam3 : « 0 Seigneur j'ai élevé mon àme et mon cœur vers vous ; en vous, mon Dieu, je me confie : que je ne sois point confus ni frustré de mon attente. » Neque irrideant me inimicimei, etenim universi qui sus tin ent te, non confondentur* : « Que mes ennemis ne s'éjouissent point de moi ; car tous ceux qui mettent leur attente en vous, ne demeureront point confus. » In te, Domine, speravi, non confundar in seternum* : « C'est en vous, Seigneur, que j'ai mis mon espérance, je ne serai point confondu éternellement. » Deus meus, sperabo in eum6 : « Dieu est mon Dieu, c'est pourquoi je mettrai toute mon espérance en lui. » Dominus milii adjutor, non timebo quid facial mihi homo1 : « Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai
^ I Pet. V, 7.
î Raymond de Capoue, Vie de sainte Catherine de Sienne, tr0 partie, ch. 6.
3Ps. XXIV, 2. — (Ps. XXIV, 3. — * Ps. XXX, 2. — 6 Ps. XC, 2. — î Ps. CXVII, 6.
point ce que l'homme me peut faire. » Dominas mite adjutor, et ego despiciam inimicos meosi : « Le Seigneur est mon aide, c'est pourquoi je défierai tous mes ennemis. » Bonum est eonfidere in Domino quam eonfidere in homine2 : « Oh ! qu'il vaut bien mieux se confier au Seigneur que de se confier en l'homme. » Et si ambulavero in medio umbrœ mortis, non timebo mala, quoniam lu mecum es* : « Quand bien je marcherais au milieu de l'ombre delà mort, je ne craindrai aucun mal, car vous êtes avec moi. »
Tantôt avec le prophète Isaïe : Ecce Deus salvator meus, fiducialiter agam,et non timeboi : « Voici que Dieu est mon Sauveur, je marcherai avec confiance en toutes mes actions et ne craindrai point. »
Une autre fois avec le saint homme Job : Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo* : « Quand bien Dieu me tuerait, si aurai-je espérance en lui. »
Une autre fois avec ce pauvre homme de l'Évangile : Credo, Domine, adjuva incredulitatem meam6: « Seigneur j'ai croyance et confiance en vous, aidez mon incrédulité. »
Ou bien avec les saints Apôtres : Domine, adauge nobis fub'm' : Seigneur, augmentez-nous la foi et la confiance. »
Ou bien dites ainsi : « 0 bon Jésus, c'est en vous seul que j'ai mis toute ma confiance. 0 ma force et mon unique refuge, je me donne et abandonne tout à, vous, faites de moi tout ce qu'il vous plaira.
« 0 mon doux amour, ô ma chère espérance, je mets entre vos mains et vous sacrifie mon être, ma vie, mon àme et tout ce qui m'appartient, afin que vous en disposiez en temps et en éternité, comme il vous plaira pour votre gloire. »
« Ps. CXVII, 7. - °- Ps. CXVII, 8. — i Ps. XXIF, 4. — « Is. XII, 2.— s. lob. XIII, 15.— 6 Marc. IX, 23.— 'Luc. XVII, 5.
Enfin la confiance est un don de Dieu qui suit L'humilité et l'amour. C'est pourquoi demandez-la à, Dieu, et il vous la donnera ; et tâchez de faire toutes vos actions en esprit d'humilité et pour le pur amour de Dieu, et vous goûterez bientôt la douceur et la paix qui accompagne la vertu de confiance.