XXXV. — De la charité chrétienne
Ce n'est pas sans raison que le Fils de Dieu, ayant dit dans son saint Évangile, que le premier et le plus grand des commandements de Dieu est que nous l'aimions de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces, nous déclare en suite que le second commandement, qui nous oblige d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, est semblable au premier2. Car en effet, l'amour de Dieu et du prochain sont inséparables ;
i Joan, XVII, 13.
4 « Diliges Dominum Deura tuum ex toto corde tuo, et in tota anima tua, et in tota mente tua. Hoc est maximum et primum mandatum. Secundum autem simile est huic : Diliges proximum tuum sicut teipsum. » Matth. XXII, 37-39.
ce ne sont point deux amours, ce n'est qu'un seul et unique amour ; et nous devons aimer notre prochain du même cœur et du même amour duquel nous aimons Dieu, parce que nous le devons aimer non pas en lui, ni pour lui, mais en Dieu et pour Dieu ; ou pour mieux dire, c'est Dieu même que nous devons aimer dans le prochain.
C'est ainsi que Jésus nous aime : il nous aime en son Père et pour son Père, ou plutôt il aime son Père en nous, et il veut que nous nous aimions les uns les autres, comme il nous aime. Celui-ci, dit-il, est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés1.
C'est en ce point que consiste la charité chrétienne, à nous aimer les uns les autres, comme Jésus-Christ nous aime. Or il nous aime tant, qu'il nous donne tous ses biens, tous ses trésors, lui-même, et qu'il emploie tous ses pouvoirs et tous les ressorts de sa sagesse et de sa bonté pour nous bien faire. Sa charité est si excessive vers nous, qu'il souffre longtemps et avec une très grande douceur et patience de nos défauts ; qu'il est le premier à nous rechercher lorsque nous l'avons offensé, lui qui ne nous fait que toute sorte de bien, et qui semble préférer en quelque manière nos commodités, contentements et intérêts aux siens, s'étant assujetti durant sa vie passible à toutes sortes d'incommodités, de misères et de tourments, pour nous en délivrer et nous rendre bienheureux. En un mot, il a tant d'amour pour nous, qu'il emploie toute sa vie, son corps, son âme, son temps, son éternité, sa divinité et son humanité, tout ce qu'il est, tout ce qu'il a et tout ce qu'il peut, pour nous ; et qu'il est tout charité et tout amour vers nous, en ses pensées, paroles et actions.
1 « Hoc est praeceptum meum, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos. » Joan. XV, 11 .
\Oilà la règle el le modèle de l;i charité chrétienne. Voilà ce qu il demande de nous, quand il nous commande de nous aimer les uns les autres comme il nous aime. C'est ainsi que nous devons nous entr'aimer, en faisanl les uns au regard des autres ce que Jésus-Christ a l'ait au regard de nous, selon le pouvoir qu'il nous en donne.
Pour vous porter el animer davantage à cela, regardez votre prochain en Dieu el Dieu en lui ; c'esl-à-dire, regardez-le comme une chose qui est sortie du cœur et de la bonté de Dieu, qui est une participation de Dieu, qui esl créée pour retourner dedans Dieu, pour être logée un jour dedans le sein de Dieu, pour glorifier Dieu éternellement, et dans laquelle Dieu sera en effet éternellement glorifié, soit par miséricorde ou par justice. Regardez-le «omme une chose que Dieu aime, en quelque étal qu'il soil : car Dieu aime tout ce qu'il a créé, voire même les diables, en tant que ses créatures, et il ne hait rien de ce qu'il a fait ; il n'y a que le péché qu'il n'a point fait, qu'il a en horreur. Regardez le comme celui qui esl sorti d'un même principe que vous, qui est enfant du même Père, qui esl créé pourmême tin, qui appartient à un même Seigneur, qui est racheté du même prix , c'esl-à-dire du précieux sang de Jésus-Christ ; qui est membre d'un même chef, à savoir de Jésus, et d un même corps, à savoir de l'Église de Jésus ; qui est nourri d'une même viande, c est-à-dire, de la précieuse chair el du précieux sang de Jésus; et avec lequel, par conséquent, vous ne devez avoir qu'un esprit, qu'une âme et qu'un cœur. Regardez-le encore comme celui qui est le temple du Dieu vivant, qui porte en soi l'image de la très sainte Trinité el le caractère de Jésus-Christ, qui est une portion de Jésus-Christ, os de ses os, et chair de sa chair ; comme celui pour lequel Jésus-Christ a lant travaillé, a tant souffert, tant employé de temps et donné son sang et sa vie ; et enfin comme celui qu'il vous recommande comme lui-même, vous assurant que
ce que vous ferez au plus petit des siens, c'est-à-dire, de ceux qui croient en lui, il le tiendra fait comme à lui même1. Oh ! si nous pesions et considérions bien l'importance de ces vérités, quelle charité, quel respect, quel honneur aurions-nous au regard les uns des autres! Quelle crainte aurions-nous d'offenser l'union et la charité chrétienne, soit par nos pensées, soit par nos paroles et actions ! Que ne ferions-nous, que ne souffririons-nous pas les uns pour les autres ! Avec quelle charité et patience supporterions-nous et excuserions-nous les défauts d'autrui ! Avec quelle douceur, modestie et retenue converserions-nous les uns avec les autres ! Quel soin aurions-nous de contenter un chacun, et de complaire à tout le monde en bien pour l'édification, ainsi que parle saint Paul* ! 0 Jésus, Dieu d'amour et de charité, imprimez ces vérités et ces dispositions dans nos esprits et dans nos cœurs.