XXXVI. — Pratique de la charité chrétienne
Si vous désirez vivre dans l'esprit de la charité chrétienne, qui n'est autre qu'une continuation et accomplissement de la charité de Jésus, il est nécessaire de vous exercer souvent dans les pratiques suivantes.
Adorez Jésus, qui est tout charité ; bénissez-le pour toute la gloire qu'il a rendue à son Père, par les exercices continuels de sa charité. Demandez-lui pardon de tous les manquements que vous avez jamais commis contre la charité, le priant qu'il offre sa charité à son Père pour vous et en satisfaction de ces manquements. Donnez-vous à lui, le suppliant qu'il détruise en vos
i « Amen dico vobis, quamdiu fecistis uni ex his fratribus meis •îininiis, mihi fecistis. » Matth. XXV, 40.
* « Unusquisque vestrum proximo suo placeat in bonum ad aedificationem. » Rom. XV, 2.
SECONDE PARTIE. — § XXXVI t(j 1
pensées, paroles et actions, tout ce qui est cou traire à la charité, et qu il fasse vivre et régner en vous sa très parfaite charité.
Relisez el pesez souvent ces paroles de saint Paul : Lu charité est patiente, elle est bénigne ; la charité n'est point envieuse, elle n'a, point d'insolence, elle ne s'enfle point, elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche point ses intérêts, elle n'est point dépiteuse, elle ne pense point à mal. Elle ne s'éjouit point de l'iniquité, mais elle s'éjouit de la vérité: Elle endure tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne déchoit jamaisi.
Adorez Jésus prononçant ces paroles par la bouche de son Apôtre, donnez-vous à lui pour les mettre en usage, et le priez qu'il vous donne grâce pour cela.
Dans les services que vous rendez à autrui, et dans toutes les actions que vous faites pour le prochain, soit par obligation, soit par charité, élevez votre coeur vers Jésus, et lui dites ainsi :
« 0 Jésus, je veux faire cette action, s'il vous plaît, en l'honneur et union de la charité que vous avez au regard de cette personne, et pour l'amour de vous-même que je désire regarder et servir dans cette même personne. »
Lorsque par nécessité vous donnez quelque repos, nourriture ou rafraîchissement à votre corps, faites-le dans cette même intention, regardant votre santé, votre vie et votre corps, non pas comme chose vôtre, mais comme un des membres de Jésus, selon la, parole sacrée, et comme chose qui appartient à Jésus, selon ce divin oracle : Corpus autem Domino*, et de laquelle par conséquent vous devez avoir soin, non pas pour vous,
' « Gharitas patiens est, benigna est ; charitas non aemulatur, non agit perperam, non inflatur, non est ambitiosa, non quœrit quae sua sunt, non irritatur, non cogitât malum, non gaudet super iniquitate, congaudet autem veritati ; omnia suffert, omnia crédit, omnia sperat, omnia sustinet. Gharitas nunquam excidit. » 1 Cor. XIII, 4-8.
MI Cor. VI, 13.
ÏCrl LE ROYAUME Dt JÉSUS
mais pour Jésus, autant qu'il est nécessaire pour son service, vous souvenant, à l'imitation de sainte Gertrude1, de ce que Notre-Seigneur a dit, que ce qu'on fera au plus petit des siens, c'est à lui-même qu'on le fera2.
Lorsque vous saluez, ou faites honneur à quelqu'un, saluez-le et l'honorez comme le temple et l'image de Dieu, et comme membre de Jésus-Christ.
Dans les discours et compliments qu'on appelle, ne permettez point à votre langue de proférer des paroles de complaisance, qui ne soient point dans votre cœur : car il y a cette différence entre les âmes saintes et chrétiennes, et les âmes mondaines, que les unes et les autres se servent des mêmes compliments et façons de parler, dont on a accoutumé d'user dans les rencontres et honnêtes visites : celles-là le font de cœur, et dans l'esprit de la charité et vérité chrétienne ; mais celles-ci le font de bouche seulement, et dans l'esprit de mensonge et de fausse complaisance.
Je ne dis pas qu'il soit nécessaire que vous ayez toujours l'esprit présent et appliqué à former ces pensées et ces intentions à chaque fois que vous saluez quelqu'un, ou que vous proférez quelque parole d honnêteté, ou. que vous faites quelque action pour le prochain, quoiqu'il lût très bon néanmoins que cela fût ; mais pour le moins, ayez une intention générale dans le fond de votre âme de faire ainsi toutes choses dans l'esprit de la charité de Jésus, et tâchez de la renouveler devant Dieu, quand il vous en donnera la pensée.
Lorsque vous sentez quelque répugnance, ou aversion, ou sentiment d'envie au regard d'autrui, ayez soin dès le commencement d'y renoncer fortement, de l'anéantir aux pieds de Notre-Seigneur, de le prier qu'il l'anéantisse
1 Cf. Legatus divin-e pietatis, 1. III. c. 13 ; 1. IV, c. 35. -« Quandiu feeistis uni ex his fratvibus meis minimis. mihi fed>tis. » Mnlth.XXV, 40.
lui-même et qu'il vous remplisse de sa divine charité ; et de produire des actes intérieurs de charité au regard de cette personne-là, en cette façon :
v 0 Jésus, je veux aimer cette personne-là pour l'amour de vous. Oui, mon Sauveur, en l'honneur et union de la charité que vous lui portez, je la veux aimer de tout mon cœur, et je me donne à vous pour faire et souffrir pour elle tout ce qu'il vous plaira » Efforcezvous aussi de lui parler, et d'exercer des actions extérieures de la charité vers elle, et ne cessez de faire ainsi, jusqu'à ce que vous ayez entièrement effacé en vous ce sentiment d'aversion et de répugnance.
Si on vous a offensé, ou si vous avez offensé quelqu'un, n'attendez pas qu'on vous vienne rechercher ; mais souvenez-vous que Notre-Seigneur a dit: Si tu apportes ton oblation à l'autel, et là il t<- souvient que ton frère " quelque cjkose à rencontre de toi, laisse là ton oblation, et t'en va premièrement te réconcilier avec ton frère1. Et pour obéir à ces paroles du Sauveur, comme aussi en l'honneur de ce qu'il est le premier à nous rechercher, lui qui ne nous fait que toutes sortes de faveurs, et qui ne reçoit de nous que toutes sortes d'offenses : allez rechercher celui que vous avez offensé, ou qui vous a offensé, pour vous réconcilier avec lui, vous disposant à lui parler avec toute sorte de douceur, de paix et d'humilité.
Si en votre présence on tient quelques discours au désavantage d'autrui, détournez-les prudemment et doucement, s'il est possible, tâchant de faire cela en sorte que vous ne donniez [pas] sujet d'en dire encore davantage ; car en ce cas il vaudrait mieux se taire et se contenter de ne témoigner point d'attention ni de complaisance à ce qu'on dil.
Priez Noire-Seigneur particulièrement, qu'il imprime
' n Si ergo offers munus tuum ad altare, et ibi recordatus fueris (juia f'rater tuus habet aliquid adversum te ; relinque ibi munus tuum ante altare, et vade prius l'econciliari fratri tuo. » Matth. V, 24.
26i LE ROYAUME DE JÉSUS
dans votre cœur une charité et une afïection tendre vers les pauvres, les étrangers, les veuves et orphelins. Regardez ces personnes-là, comme personnes qui vous sont recommandées par le plus grand de vos amis, qui est Jésus, lequel vous les recommande dans ses saintes Écritures très souvent, très instamment, et comme soimême; et en cette vue, parlez-leur doucement, traitez-les charitablement, et leur rendez toute l'assistance que vous pourrez.