POUR LE HUITIEME JOUR
XXVII. — Du Jugement particulier qui se fait à l'heure de la mort.
/Vest une pratique fort sainte, lorsqu'on assiste à la ^ mort de quelqu'un, de se mettre à genoux à l'instant qu'il meurt, pour adorer la venue du Fils de Dieu qui vient juger cette âme dans son corps même, là où elle demeure jusqu'à ce qu'elle ait un autre lieu désigné
5 iG LE ROYAUME DE JÉSUS
par son jugement. Il serait facile de prouver celte venue du Fils de Dieu vers nous pour nous juger à l'heure de la mort d'un chacun de nous, par plusieurs passages de l'Écriture sainte qui en parlent clairement1 ; mais ce n'en est pas ici le lieu. Ce que j'ai à dire pour maintenant est que, s'il est bon d'adorer le Fils de Dieu dans ce jugement qu'il exerce sur autrui à l'heure de la mort, beaucoup davantage devons nous l'adorer sur le sujet de sa venue au regard de nous, et du jugement qu'il exercera sur nous à l'heure de notre mort, lui rendant dès maintenant volontairement et par amour les devoirs que nous serons obligés de lui rendre pour lors nécessairement. C'est pourquoi nous emploierons ce jour dans cet exercice, en cette manière :
1. 0 Jésus, vous êtes le Saint des Saints et la sainteté même, infiniment éloigné de tout péché et imperfection. Et néanmoins je vous vois prosterné la face contre terre aux pieds de voire Père dans le jardin des Olives, et le jour suivant aux pieds de Pilate, là où votre Père vous
1 « Si abiero et praeparavero vobis locum, iterum i>eniam et accipiam vos ad meipsum. » Joan. XIV. 3. « Gum, Joan. V, 22, dicatur : Xeque enim Pater f'idieal quemquam, sed onine judicium dédit Filio, rectissime cum theologis asseritur, judicium partieulare a Christo Deo et homine exerceri. Hoc autem non ita intelligendum est quasi Filius Dei incarnatus veniat ad singulos morientes, ut de illis judicium ferat, loquendo de reali descensu in diversis etiam locis, Hum multi simul moriuntur... Inlelligenda hsec sunt de visione intellectuali simili illi quam habuit S. Stephanus paulo ante mortem, cum dixit : Ecce video esttos apertos, et Fillum hominis slantem a dextris Dei. Dicendum nempe est animam in ipso instanti mortis, dum a corpore soluta est, intellectualiter elevari ad videndum Cbristum Judicem, ut est in cœlo cum majestate, scilicet in gloria corporis, et in potestate, scilicet cum caelestium spirituum comitatu ; et sic etiam intellectualiter elevabitur ad audiendam sentenliam Judicis, qua? fit per intcllectualem locutionem, seu illuminationem, per quam etiam in illo instanti cognoscit se judicari et salvari vel damnari imperio Ghristi. Hoc ergo volunt Patres, dum dicunt animas prœsentari ad tribunal Judicis : et sic intelligendi sunt aliqui dicentes ChrisUun venire in morte uniuscujusque. » Alb. a Bulsano, Instituliones theologise theoreliex, p. 5, n. 75*. Cf. S. Thom.. Compendium iheologix c.
regardant comme celui qui s'est chargé de tous les péchés du monde, et qui s'est rendu caution et a pris la place de tous les pécheurs, il exerce sa justice sur vous, il vous fait porter le jugement des pécheurs et vous condamne à la mort de la croix. Et vous acceptez ce jugement avec une très parfaite soumission, avec une très profonde humilité et avec un amour très ardent vers votre Père et vers nous. 0 Jésus, je vous adore et glorifie dans ce jugement, et dans toutes les saintes dispositions d'humiliation, de contrition, de soumission et d'amour avec lesquelles vous l'avez porté.
2. En l'honneur et union de ces mêmes dispositions, me voici prosterné à vos pieds, û grand Jésus, là où je vous reconnais et adore comme mon souverain Juge. Je me soumets très volontiers à la puissance suprême que vous avez de me juger. Je me réjouis infiniment de ce que vous avez pouvoir souverain sur moi, et sur tous les hommes et les Anges. Je bénis mille fois votre Père de vous l'avoir donné, et vous proteste que si, par imagination de chose impossible, vous n'aviez point cette puissance, et que je l'eusse, je voudrais m'en dépouiller pour vous la donner ; et que, si je n'étais point sujet au pouvoir que vous avez de me juger, je voudrais m'y assujettir volontairement, par hommage à votre divine justice et au jugement que vous avez porté de la part de votre Père en votre sainte Passion.
3. 0 Jésus, je vous adore en votre avènement au regard de moi à l'heure de ma mort, et dans le moment auquel vous me jugerez ; j'adore dès maintenant tout ce qui se passera en vous, et de votre part au regard de moi, dans ce jugement. Faites-moi participant, s'il vous plaît, de la divine lumière avec laquelle vous me ferez voir clairement tout ce qui se sera passé en toute ma vie, pour vous en rendre compte, et du zèle de votre justice avec lequel vous vous vengerez de mes offenses : afin que dès maintenant je puisse voir clairement mes fautes et
me venger pour vous de mes péchés, par une parfaite contrition, horreur et détestation de ces mêmes péchés.
4. 0 mon Dieu, que de péchés j'ai commis contre vous en toute ma vie, en pensées, paroles, actions et en toutes manières ! Certes ils sont innombrables, je le confesse, et je m'en accuse devant vous, devant votre sainte Mère, devant tous vos Anges et tous vos Saints ; et si c'était votre volonté, je voudrais m'en accuser devant tout le monde ; et je m'en accuse pour tels qu'ils sont devant vos yeux, et comme vous les connaissez. Oh ! si je les voyais comme vous les voyez ! Oh ! si je me connaissais comme vous me connaissez, et comme je me verrai et connaîtrai dans votre lumière, au moment que vous me jugerez I Ah ! quelle confusion, quelle humiliation je por terai alors de moi-même! quelle horreur j'aurai de mes crimes ! Quel regret, quelle douleur d'avoir si peu aimé et tant offensé une bonté si grande ! Oh ! comme je m'accuserai et condamnerai moi-même ! Certes il ne sera point besoin d'autre juge que moi-même, car je serai le premier à prononcer sentence contre moi.
5. Mais qu'est-il nécessaire d'attendre à cette heurelà ? Dès maintenant, Seigneur, je me donne au zèle de votre divine justice et à l'esprit de haine et d'horreur que vous avez au regard du péché, et en l'honneur et union de ce zèle très ardent et de cet esprit de haine et d'horreur extrême que vous avez du péché, je hais et déteste tous mes péchés, je les ai en horreur, j'y renonce pour jamais, je m'offre^à vous pour en porter toute la pénitence qu'il vous plaira. Et me prosternant devant votre face et m'anéantissant jusqu'au dernier point d'abaissement auquel vous voyez, ô grand Dieu, que j'ai mérité d'être réduit par mes péchés, je prononce contre moi, en -la face du ciel et de la terre, cette sentence, à savoir, que moi qui ne suis qu'un vermisseau de terre, une poignée de cendres et un pur néant, ayant offensé en tant de manières une Majesté si haute et si grande, il n'y a point de sup-
SEPTIÈME PARTIE. — § XWII :'»49
plices ni en la lerre, ni en purgatoire, ni dans l'enfer, qui soient capables d'expier dignement le moindre de mes péchés, si votre miséricorde et la vertu de votre précieux sang n'y intervenait. Car tous ces supplices sont finis en leur qualité, et l'injure que je vous ai faite par mes péchés est infinie, ayant offensé une Majesté infinie ; à raison de quoi j'ai mérité un châtiment infini.
C'est pourquoi, ô mon souverain Juge, prosterné derechef à vos pieds et dans le plus profond abîme du néant de mes péchés, je vous adore, vous bénis et vous aime de tout mon cœur, comme prononçant la sentence que vous prononcerez au regard de moi à l'heure de la mort, et je me soumets volontairement et avec tout l'amour qui m'est possible, à cette sentence quelle qu'elle soit, vous disant avec le Prophète royal, de toutes les affections de ma volonté : Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est droit et équitable1 ; acceptant très volontiers tout ce qu'il vous plaira ordonner de moi en temps et en éternité, et me donnant à vous pour porter non seulement toutes les souffrances du purgatoire, en hommage de votre divine justice, mais toute autre peine qu'il vous plaira m'imposer, sans me soucier de ce que je deviendrai, ni de ce qui sera fait de moi en temps et en éternité, pourvu que le tort et le déshonneur que je vous ai fait par mes péchés soit entièrement réparé à quelque prix que ce soit.
Mais, hélas ! pourtant, ô Dieu de miséricorde, ne permettez pas que je sois du nombre de ces malheureux qui ne vous aimeront jamais. Eh ! Seigneur, qui suis-je moi, que vous daigniez prendre la peine d'ouvrir les yeux pour me regarder, de me faire paraître devant vous en jugement, et d'exercer votre justice sur moi ? Il est bien vrai que je suis encore plus indigne des effets de
1 « Justus es. Domine, et rectum judicium tuum.» Ps. CXVHI, 137.
votre miséricorde ; mais, ô Sauveur de mon âme, souvenez-vous, s'il vous plaît, que vous avez voulu être jugé pour moi, et que vous êtes très digne que mes péchés vous soient pardonnes, puisque vous en avez demandé pardon à votre Père pour moi. Et partant, Seigneur, n'entrez point en jugement avec votre misérable et indigne serviteur ; mais oflrez pour moi à votre Père le jugement que vous avez porté de mes péchés, et le priez qu'il les pardonne, non pas à moi, mais à vous. O Père de miséricorde, je confesse que j'ai mérité de porter la rigueur de vos jugements, et que je ne suis pas digne que vous me fassiez la moindre grâce, ni que vous me pardonniez le plus petit de mes péchés ; mais je vous offre le terrible jugement que votre Fils a porté pour mes fautes, et je vous supplie de les pardonner, non pas à moi, mais à votre Fils bien-aimé, qui vous en a demandé et demande encore pardon pour moi, et de lui donner aussitoutes les grâces dontj'ai besoin pour votre service. Aussi bien, mon Dieu, tous les cbàtiments du monde que vous pourriez exercer contre moi ne sont pas capables de vous satisfaire dignement pour le moindre de mes crimes. Il n'y a que votre seul Fils qui puisse réparer parfaitement le déshonneur que je vous ai rendu. C'est pourquoi je vous ofïre, et je le supplie de vous offrir avec moi pour cet effet, tout ce qu'il a fait et souflért en toute sa vier et tout l'honneur qu'il vous a jamais rendu, tant par luimême que par sa sainte Mère, par ses Anges et par tous ses Saints.
O Mère de miséricorde, Mère de Jésus, ô Anges de Jésus, ô Saints et Saintes de Jésus, oflrez pour moi à Dieu tous vos mérites et travaux, et toute la gloire que vous lui avez jamais rendue, en satisfaction de mes offenses; et le priez pour moi qu'il ne me traite pas selon la rigueur de sa justice, mais selon la multitude de ses miséricordes, afin que je l'aime et bénisse avec vouséternellement.
SEPTIÈME PARTIE. — § XWIII 551