POUR LE DIXIÈME JOUR
XXIX. — De l'entrée de nos âmes dans le ciel et dans la vie immortelle.
Encore bien que nous soyons très indignes de voir la la face de Dieu et d'être admis en la bienheureuse société des habitants du ciel, ayant tant de fois mérité l'enfer : néanmoins il est très certain que le Père, le Fils, le Saint-Esprit, la sainte Vierge, tous les Anges et tous les Saints ont un désir extrême de nous voir bientôt associés avec eux, pour être abîmés comme eux dans les torrents des célestes et inénarrables délices du divin amour, qui règne pleinement dans le ciel. Et nous devons avoir une grande confiance en la divine bonté, que cela s'accomplira un jour. Et une des plus grandes conso-
lations que nous devons avoir en ce monde, c'est dans la pensée et l'attente de ce jour, auquel nous commencerons à glorifier et aimer Dieu parfaitement. Oh ! avec quelle réjouissance devrions-nous chanter avec le Prophète royal, en la vue et en la pensée de ce bienheureux jour : Lxtatus sum in his qux dicta sunt mihi, in domum Domini ibimus * : « Je me suis réjoui, dans les bonnes nouvelles qu'on m'a dites, que nous irons en la maison du Seigneur » Bienheureux ceux qui habitent en votre maison, Seigneur, ils vous loueront aux siècles des siècles*. Certes si nous célébrons la mémoire du jour de notre naissance dans la vie de grâce par le saint Baptême, beaucoup davantage devons-nous célébrer le jour et la fête de notre entrée dans le ciel et de notre naissance dans la vie de gloire. Prévenons donc ce jour et célébrons cette fête dès maintenant, par le moyen des exercices suivants.
1. 0 Jésus, je vous adore, vous loue et \ous glorifie infinies fois dans le moment de votre entrée au ciel ; je vous offre toute la réjouissance que vous avez eue en ce bienheureux moment, avec toute la gloire, l'amour et les louanges qui vous ont été données en cet instant par votre Père, par votre Saint-Esprit, par votre sacrée Mère et par tous vos Anges et vos Saints. J'honore aussi votre bienheureuse Mère dans le moment auquel elle a fait son entrée dans le paradis. Je lui offre toute la réjouissance qu'elle a eue pour lors, avec toute la gloire et les louanges qui lui ont été données par votre Père, par vous, par votre Saint-Esprit, par tous les Anges et par tous les Saints. Et je vous offre à l'un et à l'autre, c'està-dire, à vous et à votre glorieuse Mère, l'entrée que j'espère, par votre très grande miséricorde, faire un
« Ps. cxxi, 1.
* « Beati qui habitant in domo tua, Domine : in saecula saeculorum laudabunt te. » Ps. LXXXIII, 5.
jour dans le paradis, en l'honneur de l'entrée glorieuse et triomphante que vous et votre bienheureuse Mère y avez faite au jour de votre Ascension et de son Assomption. Car c'est ainsi, ô mon très adorable Jésus, que je désire consacrer tout ce qui a été, est et sera en moi au temps et en éternité, à l'honneur et hommage de ce qui a été et sera en vous et en votre très honorable Mère.
2. O très admirable et très adorable Trinité, je vous adore, bénis et magnifie infiniment, pour tout ce que vous êtes en votre divine essence, en vos perfections divines, en vos Personnes éternelles, et en toutes les œuvres de miséricorde et de justice que vous avez opérées et que vous opérerez jamais au regard de moi et de toutes vos créatures, dans le ciel, dans la terre et dans l'enfer. Je vous offre toutes les adorations, amours, gloires, louanges et bénédictions qui vous ont été, sont et seront données à jamais. Ah ! mon Dieu, que je me réjouis de vous voir si rempli de grandeurs, de merveilles, de gloire et de réjouissance ! Ah ! ce m'est assez : je ne veux point d'autre gloire, d'autre félicité et contentement dans l'éternité, que la vue de la gloire, de la félicité et du contentement incompréhensible de celui que j'aime plus que moi-même. O ma gloire et mon amour, que tout le ciel et la terre soient convertis en gloire et en amour vers vous! Enfin, je me donne et sacrifie tout à vous, pour être saintement abîmé et consommé pour jamais dans les très pures flammes de votre divin amour.
3. O Jésus, l'unique objet de mes amours, quel amour, quelles louanges vous rendrai-je pour tout ce que vous êtes en vous-même, et pour tous les effets innombrables de votre bonté au regard de toutes vos créatures et de moi spécialement ? Seigneur, que toutes vos créatures, tous vos Anges, vos Saints, votre sacrée Mère, et toutes les puissances de votre divinité et humanité soient employées à vous bénir et aimer éternellement.
■4. 0 Mère de mon Dieu, ô saints Anges, ô bienheureux Saints et Saintes, je vous salue, honore et remercie tous en général, et chacun en particulier, spécialement ceux auxquels j'ai quelque obligation spéciale, et avec lesquels je dois être particulièrement associé dans l'éternité. Et en action de grâces pour toutes les faveurs que j'ai reçues de vous, et beaucoup davantage pour toute la gloire et les services que vous avez rendus à mon Dieu, je vous offre, à tous et à un chacun en particulier, le très aimable Cœur de mon Jésus, source de toute joie, de toute gloire et de toute louange. Je vous donne mon esprit et mon cœur, unissez-les dès maintenant à vos esprits et à vos cœurs, et m'associez à tout l'amour et les louanges que vous rendrez continuellement à celui qui m'a créé, pour le louer et aimer éternellement avec vous, afin que dès maintenant je le bénisse et aime par vous, en attendant le jour auquel il lui plaira m'unir parfaitement avec vous, pour l'y aimer et glorifier avec perfection.
5. O bienheureux jour, auquel je commencerai à aimer très purement et parfaitement celui qui est. infiniment aimable ! O jour mille fois heureux, auquel je commencerai à être tout amour vers celui qui est tout amour vers moi ! O Jésus, mon doux amour, que j'ai de consolation quand je pense que je vous aimerai et bénirai éternellement ! Certes mes yeux se fondent en larmes, et mon cœur se liquéfie en joie dans la douceur de cette pensée, qu'il viendra un jour auquel je serai tout changé en louange et en amour vers vous. Mais, hélas ! quand viendra-t-il ce jour tant désirable et mille fois désiré? Tardera-t-il encore longtemps ? Heu mihi quia incolatus meus prolongatus est1 ! « Hélas ! faut-il que ma demeure en ce pays étranger soit si longtemps différée? » Usquequo, Domine, oblivisceris me in (inem, usquequo avertis
• Ps. CXIX, 5.
faciem tuam a me1 ? « Jusques à quand, Seigneur, m'oublierez vous, jusques à quand me cacherez vous votre divine face? » Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, ita desiderat anima mea ad te, Deus*.
Le cerf longtemps pourchassé, Fuyant pantois et lassé, Si fort les eaux ne désire, Que mon cœur d'ennui pressé, Seigneur, après toi soupire.
Mon pauvre cœur languissant D'un désir toujours pressant, Crie, hélas ! hé quand sera-ce, 0 Soigneur, Dieu tout-puissant, Que mes yeux verront ta face ?
Hé quand donc viendra le jour, Que la douceur d'un retour M'ôtera cette souffrance3?
6. En attendant ce jour, je désire, ô mon Sauveur, véritier en moi ces paroles de votre Apôtre : Notre conversation est aux deux1' ; et celles-ci, que vous avez proférées vous-même : Le royaume de Dieu est dedans vous*. Je désire vivre en la terre comme n'y étant point, mais comme étant d'esprit et de cœur au ciel. Je désire travailler à bon escient à établir en moi le royaume de votre sainte gloire et de votre pur amour. Mais, Seigneur, vous savez que je ne puis rien de moi-même ; c'est pourquoi je me donne à vous, afin que vous détruisiez en moi tout ce qui est contraire à cela, et que vous établissiez parfaitement vous-même le règne de votre pur amour dans mon corps, dans mon àme et dans toutes mes pensées, paroles et actions.
>Ps. XII, 1. — *Ps. XLI, 2.
3 Ps. XLI, 2, traduction de Desportes.
4 « Conversatio nostra in caelis est. » Phil. III, 2.
5 « Regnum Dei intra vos est. » Luc. XVII, 2 1 .