L'oblation de soi-même à Jésus
La vie des membres ne peut différer de celle du
• chef. Les chrétiens qui sont les membres de Jésus- Christ, doivent donc travailler sans relâche à se rendre conformes au divin Maître. Mais ce travail exige, non seulement qu'ils restent unis au Sauveur, mais encore qu'ils se soumettent à son influence, et se laissentconduire par lui; car, dans le corps mystique de Jésus-Christ, comme dans le corps humain, la vie procède de la tète. Aussi le P. Eudes répète-t-il sans cesse qu'il faut se livrer, se donner, s'abandonner à Jésus pour qu'il fasse en nous et par nous tout ce qui lui plaira.
Parfois aussi, il demande qu'on se donne à l'Esprit de Jésus. Il entend alors par Esprit de Jésus, non seulement les dispositions et intentions du Sauveur, mais encore et surtout le Saint-Esprit qui nous y fait participer. Le Saint-Esprit est en effet l'Esprit de Jésus, puisqu'il en procède aussi bien que du Père. Il l'est encore, parce que la sainte humanité du Sauveur fut remplie de ce divin Esprit et suivit toujours sa conduite et ses inspirations. Les membres ne pouvant être animés d'un autre esprit que le chef, nous devons, comme Jésus, nous laisser conduire par le Saint-Esprit. Seulement, se donner au Saint-Esprit, c'est en définitive se donner à Jésus qui enestle principe, qui nous l'amérité par sa mort, et qui nous l'envoie pour répandre dans nos âmes la vie de la grâce.
J'ai fait remarquer précédemment que le P. Eudes ne sépare jamais la loi évangélique de la personne de Jésus, qui en est la vivante expression. Jamais non plus, on le voit, il n'isole la grâce, qui est le principe interne de la vie chrétienne, de son divin auteur. Il l'envisage toujours comme l'action de Jésus en nous, et il ne voit dans la fidélité à la grâce que la souplesse de l'âme à se laisser diriger par son divin Esprit.
L'abandon de soi-même à Jésus tient une grande place dans la spiritualité du P.Eudes. Le pieux auteur y revient sans cesse, et, dans les exercices qu'il propose, il en fait toujours l'objet d'un acte spécial, ordinairement précédé d'un acte de renoncement à soi-même.
La raison d'être de ces deux actes se trouve, non seulement dans le néant de la créature et sa dépendance absolue vis-à-vis de Dieu, mais encore dans la déchéance originelle de* notre race. Le péché d'Adam, en effet, en nous dépouillant de la justice originelle, nous a réduits à l'impuissance la plus complète dans l'ordre surnaturel. Bien plus, il a perverti la nature en la privant de sa rectitude primitive, ce qui fait que nos inclinations naturelles sont désordonnées et se portent sans règle ni mesure vers les biens inférieurs. Cette dépravation de la nature est l'œuvre d'Adam et la nôtre, puisque Adam agis- ' sait en notre nom, et que d'ailleurs nos péchés personnels ont aggravé en nous les suites du péché de nature. Elle constitue pour nous un obstacle permanent au bien et un entraînement au mal ; de telle sorte que nous trouvons en nous, dans notre sensualité et notre orgueil, dans notre esprit propre et notre vo- ■ lonté propre, et généralement dans ce qui en nous vient de nous, le germe de tous les vices, le principe de tous les péchés, et, comme le dit le P. Eudes, un véritable « antéchrist ».
On discute sur la gravité de la corruption de la nature par le péché d'Adam. De nos jours, où le naturalisme prévaut et s'infiltre partout, nous sommes portés à la diminuer. Au XVIIe siècle, il semble qu'on Tait quelquefois exagérée. C'était l'époque de Baïus et de Jansénius, et il est possible que les idées de ces hérétiques aient quelque peu déteint même sur leurs adversaires . Il est si difficile d'échapper complètement à l'influence des erreurs de son temps !
Quoi qu'il en soit, le P. Eudes, dont on connaît l'horreur pour les nouveautés doctrinales et spécialement pour le Jansénisme, étend aussi loin que le permet l'orthodoxie, la corruption de la nature par le péché d'origine. Il ne se contente pas d'affirmer que nous portons en nous la racine de tous les vices, et que, si Dieu ne nous soutenait constamment, nous nous précipiterions à toute heure dans un abîme de péchés ; il va jusqu'à dire, sans distinguer entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, que, de nousmêmes, nous sommes moralement incapables défaire aucun bien et d'éviter le moindre mal, même de résister à la plus légère tentation. Ces assertions se rencontrent assez souvent sous sa plume, quand il traite du renoncement ou de l'humilité. De nos jours, elles paraissent excessives. Au temps du P. Eudes, elles avaient de nombreux partisans, et les meilleurs esprits les trouvaient au moins probables1. Depuis lors, l'école augustinienne y est res-
(1) Vasquez et Ripalda enseignentque l'homme livré à lui-même, avec le seul concours général de Dieu, ne peut observer les préceptes de la loi naturelle, même les plus faciles. Dans sa Medulla theoiogica, qui fut longtemps classique .dans les séminaires de France et qu'on réédite encore de nos jours,' Abelly défend comme plus probable l'opinion que l'homme, sans lagràce, ne peut résister à aucune tentation. Cf. Tronson, 4° examen sur l'humilité.
tée fidèle et elle a toujours pu les défendre en touteliberté ].
De cette corruption de la nature parle péché il résulte que nous n'avons d'autre voie de salut que de renoncer à nous-mêmes, et de nous donner à Jésus pour agir en tout sous son influence. C'est ce que le P. Eudes ne cesse de répéter. Il veut que nous fassions des efforts constants pour combattre les instincts de la nature dépravée, qui sont le grand obstacle à la vie de Jésus en nous. Et comme ces instincts font partie de nous-mêmes, qu'ils sont nous-mêmes tels que nous nous sommes déformés par le péché, il veut que nous travaillions sans relâche à sortir de nousmêmes, à nous dépouiller de nous-mêmes, et, comme il le dit dans son énergique langage, à « nous anéantir nous-mêmes2. » Au commencement de chacune de nos actions, il nous invite à renoncer expressément à nous-mêmes, à notre esprit propre, à notre volonté propre, à nos propres forces, et à nous donner à Jésus pour qu'il opère en nous selon les desseins de son amour et de sa miséricorde.
Si le Vénérable étend loin le besoin que nous avons de la grâce, il lui attribue aussi un rôle prépondérant dans l'accomplissement des actes surna-
i Au XVIIIe siècle, le grand inquisiteur d'Espagne se permit de condamner les ouvrages du Cardinal Noris, l'un des représentants les plus illustres de l'école augustinienne, sous prétexte qu'ils renouvelaient quelques-unes des erreurs de Baïus. lien l'ut vivement repris par Benoît XIV, dans un bref en date du 31 juillet 1748. bans son récent traité De gratiâ divinâ, le P. Schiffini S. J. se montre plus favorable qu'on ne l'est ordinairement de nos jours aux idées des augustiniens . Il avoue que les reproches qu'on leur adresse sont fort discutables, et que leurs adversaires ont grand'peine à expliquer le canon 22 du second concile d'Orange : Nemo habel de suo nisi mendacium el peccatum. Cf. Icard, Doctrine de M. Olier. ch. V.
% Royaume de Jésus, 2* part., Ce qu'il faut faire pour former- Jésus en nous.
turels. Tout le monde sait que la vie chrétienne réclame le concours de deux causes, la grâce divine ei la liberté humaine. Les théologiens sont très divisés quand ils essayent de préciser la part qui revient à chacune d'elles dans les actes salutaires. Il ne faut pas s'imaginer que leurs discussions soient purement théoriques. Elles ont au contraire des conséquences pratiques qui valent la peine d'être remarquées. Les théologiens qui, en théorie, accordent le plus à la liberté, font aussi la part plus grande, dans la pratique, aux efforts personnels et aux industries humaines. Ceux qui. au contraire, restreignent le rôle de la liberté, demandent surtout à l'homme de se montrer docile à l'action du Saint-Esprit. Le V. P. Eudes doit être compté parmi ces derniers. L'éducation qu'il reçut à l'Oratoire lui lit embrasser, au moins pratiquement, les opinions les plus favorables à la grâce1. Sans doute, il veut que nous fassions tous les efforts dont nous sommes capables pour vaincre le vice et nous exercer à la pratique de la vertu, et que nous travaillions de notre côté comme si nous n'attendions rien du côté de Dieu-. Mais l'essentiel à ses yeux, c'est de s'arracher à soi-même et de s'offrir à Jésus. Jésus est pour lui l'auteur principal de tout ce que nous faisons de bon. Notre rôle, à nous, c'est de nous mettre à sa disposition comme des instruments bien dociles qu'il puisse manier à son gré. Ne
' « Rien dans les écrits de saint Augustin ne frappait davantage le théologien du Verbe incarné, que la souveraine efficace attribuée par le grand docteur à la grâce dont Jésus-Christ est l'exemplaire, le principe et la fin... Inquiet de voir surgir de nouveaux systèmes qui semblaient, pour protéger la liberté humaine, restreindre le domaine de Dieu, il engagea ses confrères à soutenir la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas. » Houssaye, Le Card. de liérulle et le Card. de Richelieu, p. 401. Cf. Le P. de Bérulte et l'Oratoire, p. 552.
2 Royaume de Jésus. 2e part., De la confiance en Dieu.
pas s'opposer à son action, suivre docilement ses inspirations, se laisser conduire par lui comme un enfant se laisse conduire par sa mère, voilà pour la liberté humaine le meilleur moyen de coopérer à l'œuvre de sanctification que Jésus veut accomplir en nous.
On s'explique dès lors que certains exercices très recommandés par d'autres auteurs tiennent peu de place dans la spiritualité du P. Eudes. L'examen particulier, par exemple, n'a pas pour lui autant de prix que pour saint Ignace. L'auteur des Exercices spirituels y attache une importance capitale, et non sans raison, car l'examen particulier, quand on a le courage de s'astreindre à le pratiquer régulièrement selon la méthode de saint Ignace, est un puissant moyen de vaincre ses défauts et d'avancer dans la vertu. Cependant le P. Eudes ne semble pas tenir autant à ces retours perpétuels sur soi-même. Il prétère que nous nous occupions de Jésus, et que nous ayons sans cesse le cœurtourné vers lui, pour le supplier de prendre possession de nos âmes et de nous faire vivre de sa vie. L'oraison est pour lui l'àme de la vie chrétienne, et quand on en fait son occupation habituelle, quand on a soin, au commencement et de temps en temps dans le cours de ses actions, de recourir à Jésus et d'invoquer son secours pour agir dans son esprit et dans son amour, on ne peut manquer d'avancer dans le chemin de la perfection. Mais l'oraison, nous avons besoin d'y revenir constamment. « La terre qui nous porte, dit le P. Eudes, l'air que nous respirons, le pain qui nous sustente, le cœur qui bat dans notre poitrine ne sont point si nécessaires à l'homme pour vivre humainement, comme l'oraison est nécessaire au chrétien pour vivre chrétiennement1. » Puisque nous ne pouvons rien
1 Royaume de Jésus, 2e part., De l'oraison.
par nous-mêmes et que nous devons tout attendre de Jésus-Christ, il faut sans cesse le prier de venir à notre aide, de nous tirer hors de nous-mêmes, de nous anéantir nous-mêmes, de prendre possession de tout notre être et d'y imprimer une parfaite image de sa vie et de ses vertus, de ses états et de ses mystères.
Les vues du P. Eudes sur le rôle de la grâce dans la vie surnaturelle expliquent aussi la simplicité de sa spiritualité et les précautions qu'il prend pour ne pointentraver lalibertédes âmes. Convaincu que le Saint-Esprit doit être notre conducteur, en même temps que notre force, dans l'ensemble et les détails de notre vie, il redoute tout ce qui pourrait gêner son action. Aussi vous ne trouverez jamais chez lui de ces méthodes savantes qui ont pour but d'utiliser toutes les ressources de l'àme et de les faire concourir au succès d'un exercice. Lisez, par exemple, les quelques lignes qu'il a consacrées à l'oraison mentale dans le Royaume de Jésus. C'est toute sa méthode d'oraison. Sans doute il demande qu'on se prépare à cet exercice et qu'on le termine par quelques actes spéciaux qui ne sont, en somme, que l'application à l'oraison des divers modes d'union à Jésus qu'il recommande pour tous les actes de la vie chrétienne. Mais, quant à l'oraison elle-même, jamais, que je sache, il n'a essayé d'en réglementer la marche par une méthode plus savante et plus compliquée.
Il a bien soin aussi d'avertir ses lecteurs qu'il n'a nullement l'intention de leur imposer les pratiques du Royaume de Jésus. Dans le choix de nos pratiques de dévotion, comme dans l'accomplissement de nos exercices de piété, il veut que nous suivions les attraits de la grâce. »
« La pratique des pratiques, écrit-il, le secret des secrets, la dévotion des dévotions, c'est de n'avoir
point d'attache à aucune pratique ou exercice parti culier de dévotion, mais d'avoir un grand soin, dans tous vos exercices, de vous donner au Saint-Esprit de Jésus... afinqu'il ait plein pouvoir etpleine libertéd'agir en vous selon ses désirs, de mettre en vous telles dispositions ettels sentiments de dévotion qu'il voudra etde vous conduire par les voies qu'il lui plaira .»